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La montée aux enfers

Chapter 90: L’EMBAUMEUSE
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About This Book

The collection assembles vivid, hallucinatory poems that conjure decadent, often grotesque tableaux where human bodies and plant life intermingle, erotic desire and violence collide, and sacred spaces become sites of corruption. Images range from a poisoned, bleeding garden and barroom knife fights to sensual games beneath citrus trees and a novice's unnerving convent vision, all rendered in intense sensory language. Recurring motifs of bodily suffering, transgressive sexuality, and religious inversion produce a sustained atmosphere of feverish symbolism and moral disquiet.

Je t’ai donné la fleur de mes cheveux d’abord,
Le matin et le soir je t’ai donné mon corps.
Je ne réclame ni le plaisir ni la rose.
Tous deux sont morts. Mais en échange de ces choses,
Pour la goutte de volupté, pour le parfum,
Pour l’unique soupir au fond du lit défunt
Dont je ne veux ni souvenir, ni regret même,
Demain, en étreignant la femme que tu aimes,
Murmure doucement mon nom, tellement bas,
Qu’en buvant ton haleine elle n’entendra pas;
Que ta lèvre sur elle en dessine l’image,
Qu’il baigne ainsi qu’une atmosphère son visage,
Ce nom léger, évaporé, cristallisé...
Elle prendra ta bouche et j’aurai ton baiser...

TRISTESSE D’OLYMPIO

C’était au même endroit, près de la même écluse,
Le long du même quai, sur le même canal.
Dans les arbres maigris la lumière diffuse
Baignait comme autrefois le paysage banal.
Devant le banc où l’on voyait les terrains vagues
Je l’ai croisée. Au loin résonnait un tambour,
Et le ciel était plein de cette grande vague
De poussière, mêlant la ville et les faubourgs...
Elle marchait avec une morgue grotesque.
Elle semblait avec son corps incontinent,
Son allure bourgeoise et pourtant romanesque,
Un oiseau hydropique, un cygne bedonnant.
Pourtant, j’avais chéri cette caricature
Et je m’étais chauffé des chaleurs de son sang.
Ensemble nous trouvions belle cette nature,
Nous goûtions sa laideur, nous en savions le sens...
Un prestige étonnant l’enveloppait sans doute
Qui nous faisait aimer le pont, l’octroi fumeux,
Les premiers becs de gaz clignotant sur la route
Et les tramways glissant entre les champs galeux.
—Mais quoi! Je suis peut-être un être dérisoire
Pareil à cette femme, à ce morne désert.
L’écorce de jeunesse et le fruit de la gloire
Sont peut-être tombés de l’arbre de ma chair.
Ah! pourquoi regarder le visage terrible
Des êtres oubliés et des lieux disparus!
Qu’il coule loin de moi, souterrain, invisible,
Le fleuve des beautés qui ne reviennent plus!
O souvenir! frère du mal et de la peine,
Ressuscité, reste à jamais enseveli,
Sous ta forme terrestre ou sous ta forme humaine,
Dans le vase de plomb scellé par mon oubli.

L’EMBAUMEUSE

Elle a des yeux très longs et des mains minuscules,
Elle habite au fond de l’allée une villa
Et l’on la voit marcher de loin au crépuscule
Parmi les camphriers, les pins, les seringas.
Sous son peignoir ouvert elle semble si lasse!
On dirait que le vent la fatigue et l’endort,
Le pli que fait le cou sur l’épaule un peu grasse
Trahit la volupté qui repose en ce corps.
Ah! quelle volupté de verser des essences,
De sculpter à nouveau des visages humains,
De refaire la vie avec des apparences,
D’avoir l’éternité dans ses petites mains!
Dans la chambre aux miroirs brillent toutes les lampes.
Elle prend le scalpel, le crochet tour à tour,
Elle enlève du front la cervelle, elle trempe
Le pinceau de métal dans l’huile avec amour.
Joyeuse, elle se livre à d’étranges chimies.
Elle mêle avec art le musc et le natron,
Elle donne des yeux de verre à ses momies
Enlumine de feu le parchemin du front...
Et quand les corps dans les substances balsamiques
Ont baigné longuement, qu’ils sont vernis, séchés,
Mortuaires bouquets d’aromates magiques,
Dans une chambre close, elle va les coucher.
Ils dorment oints d’odeurs par ses mains délicates.
Elle vient les veiller, elle leur parle bas,
Elle effleure parfois leurs lèvres écarlates,
Elle met des pavots coupés entre leurs bras...
Ou bien elle s’en va le soir dans les allées
Avec un grand bijou planté dans ses cheveux.
Elle tient sur son cœur une tête embaumée
Et baise quelquefois les yeux de cristal bleu.
Et moi je fus aussi porté chez l’embaumeuse.
Dans la chambre aux miroirs je me suis allongé,
J’ai senti le contact de ses mains merveilleuses,
Je fus par son scalpel vidé, puis partagé.
Je repose au milieu des pavots, bourré d’ambre,
De myrrhe, d’aloès et de nard pénétré.
J’entends son pas feutré qui glisse dans les chambres
Et j’ai la bouche peinte et les ongles dorés.
Ah! que ce soit bientôt à mon tour; prends ma tête,
Va-t’en parmi les seringas qui vont fleurir,
Mets le baiser du soir sur ma bouche muette
Et tends vers le soleil mes yeux sans souvenirs.

 

 

LE HUITIÈME PÉCHÉ

LA CRAINTIVE

L’HORREUR TENTATRICE

La tendre, la fidèle et la chaste était là...
C’était la peau de rêve au transparent éclat,
Le long cou délicat sur la gorge pudique.
D’un balcon bleu tombait une étrange musique.
Sur une soie indienne et des voiles rayés,
Elle se renversait avec les yeux noyés.
C’était elle! Et la jambe au dessin impeccable
Émergeait de la robe aux plis insoulevables.
Le pur mystère aimé de sa forme s’offrait.
O seigneur! Une main nonchalante serrait
La cheville et montait et s’arrêtait et, glauque,
Une bague y brillait comme un œil équivoque.

Deux hommes qui fumaient se penchaient pour mieux voir
Les lampes du souper flambaient dans les miroirs.
Elle cambrait son buste et soudain une face
Dont je ne distinguais que les deux lèvres grasses,
Prit ses lèvres, les écrasa, les savoura.
La tension des seins et le geste des bras
Indiquaient le plaisir qui consent et désire.
On entendait un bruit de verres et de rires...
Des fleurs au pistil noir s’effeuillaient à côté.
Une autre main plongeait dans le décolleté
Du corsage, arrachait les rubans et, pâmée,
Se dévoilait à tous la forme bien-aimée.
Pitié! Chassez au loin l’obscène vision!
La scène était plus proche et plus nette aux rayons
Des lampes qui tournaient comme des soleils ivres...
Je voyais le ruisseau de ses cheveux en cuivre
Couler parmi les arabesques du tapis.
Les murs prenaient de fantastiques coloris
Tachés en violet par des têtes lubriques...
Crucifiée, extasiée et magnifique,
Celle que j’adorais se tordait an milieu
De ces hommes dans un désordre radieux
Sous les bouquets penchant de lis, de balsamines
Qui lui tendaient de sexuelles étamines...
Et puis un grand silence arriva, tout se tut.
Une ombre s’étendit et je n’entendis plus
Que son rire, mais déformé, rauque, cynique,
Un rire de plaisir, un grand rire hystérique...

LES TROIS ADOLESCENTS

JE TE RÊVE, CASQUEE...

Je te rêve, casquée avec des cheveux bleus,
Devant l’adolescent étrange agenouillée
Comme devant un christ fardé, silencieux,
Dont tu baises le corps de ta bouche souillée.
Un reflet de chasuble erre dans les rideaux,
La nappe de l’autel est faite des draps vierges,
Le soir, en clignotant, jaune sur les carreaux,
T’éclaire nue ainsi qu’un invisible cierge...
Soudain la main du dieu serre ta nuque frêle,
Il se tord et défaille ainsi que pour mourir.
De l’ombre qui descend les miroirs s’ensorcellent.
La ville chante au loin l’oraison du plaisir.
Puis son visage peint se détend. Il repose.
Son corps mince s’enfonce au milieu des coussins...
Dans tes cheveux, sa main aplatit une rose...
Un hoquet de désir soulève encor tes seins...

LA FEMME AUX TROIS COLLIERS

La femme aux trois colliers sur l’homme asiatique
Se pencha, le frôlant des perles magnétiques
Et du chrysobéril verdâtre de son cou.
Le mulâtre à côté la tenait aux genoux
Dans la robe de bal plongeant sa tête épaisse
Et riait quand la fine main d’une caresse
De son rubis aigu l’égratignait exprès.
L’homme fiévreux de race blanche était auprès
De ce groupe, écoutant battre son cœur malade...
Du calice des lis sortait une odeur fade
Et sexuelle. Alors la femme tout d’un coup
Roula dans les coussins avec un rire fou,
Aux mâles frémissants s’offrant comme une proie...
Le crissement des peaux, le craquement des soies,

La robe partagée en deux des pieds aux seins,
Les hoquets de désir, les regards d’assassins,
Et l’éclair d’un poignard que lève l’homme blême...
La femme se dressant, le corps nu sous ses gemmes,
Tord alors le poignet débile, elle saisit
Un fouet caché parmi les velours cramoisis
Des tentures et cingle à grands coups le visage
Que la fièvre, la peur et la honte ravagent.
Puis, elle va s’étendre encor lascivement
Près du jaune muet, du mulâtre charmant,
Elle écrase par jeu l’or des lis sur leur bouche,
Ou les agace avec le bout de sa babouche...
Tous les plaisirs mauvais dans l’ombre sont assis
Et l’homme au front zébré pleure sur le tapis...

REPAS D’HOMMES

Le vin tachait la nappe et les plastrons des hommes
Et l’électricité dansait sur les cristaux...
Parfois glissaient de noirs maîtres d’hôtel fantômes,
L’alcool et le tabac empoisonnaient l’air chaud...
Et mes trois compagnons qui brandissaient leurs verres
Semblaient des animaux de plaisir laids et lourds.
Ils s’épanouissaient, jaunes, dans la lumière,
Ils bavaient de désir et hoquetaient d’amour.
Comme un gardien avec le fer pique des bêtes,
J’entretenais leur rut de propos singuliers
Et mon propre poison me montant à la tête,
Du feu que j’allumais je me mis à brûler.
«Dans un appartement profond, tendu de soie,
Sous la veilleuse rose et sous le baldaquin,
Elle dort presque nue et sa peau qui chatoie
Semble un bijou charnel serti de linge fin.
«Quand elle se repose elle a l’air d’une vierge.
C’est une courtisane au premier mouvement
Et sa gorge à minuit de la chemise émerge
Comme une pulpe d’or où vivent des ferments.
«Dans un demi-sommeil impudique et candide,
Elle se pâme en m’attendant, vivante croix.
Suivez-moi. Vous verrez que son corps est splendide,
Qu’elle a la jambe longue avec le buste étroit...»
Et l’avide troupeau qu’une flamme ensorcelle
Suivit le possédé que j’étais devenu.
Il faisait une nuit d’orage chaude et belle...
Dans les nuages se tordaient des êtres nus...
Les restaurants vibraient d’orchestres érotiques,
Des spasmes cadencés secouaient les maisons,
La ville tressaillait d’un rythme fantastique
Où se mêlait l’étreinte avec la pâmoison.
«Il est tard... Que fais-tu... C’est moi, ma bien-aimée...
Les meubles, les tapis me soufflaient son odeur...
Quand ma main se posa sur la portée fermée
Je défaillis d’espoir, de désir et d’horreur.
Je la pris par le corps et j’allumai la chambre,
Et j’arrachai le linge et les draps. La voilà!
Un parfum de cheveux, de femme blonde et d’ambre
M’enivrait. Allez donc, les bêtes, prenez-la...
Et sur l’être charmant qui criait d’épouvante
Dont j’avais adoré le cœur et la beauté,
Qui me tendait ses mains blanches et suppliantes,
Les trois fauves aux groins affreux se sont jetés.
Plus tard j’ai ramassé les roses écrasées
Qui faisaient sur les draps de grands cercles de sang.
Maîtrisant mon dégoût et domptant ma nausée,
J’ai recouvert de fleurs le corps éblouissant.
Elle pleurait à grands sanglots, vaincue et lasse,
Et grelottait dans le lit creux sous les draps froids.
«O splendide, ai-je dit, tu peux me rendre grâce,
Car je t’aimerai mieux, souillée ainsi trois fois.
«Tu m’humiliais avec une fausse noblesse.
Désormais, en cherchant le soir la volupté,
Nous serons tous les deux égaux dans les caresses:
Nous avons renié l’infâme pureté...»

 

 

LE MASQUE DE LA BEAUTÉ PERDUE

LE MASQUE DU SAMOURAÏ

LE TEMPLE BRÛLÉ

LA BONTÉ

Je ne crois pas qu’un dieu, dans de justes balances,
Pèse mon poids de bien et ma valeur de mal.
Nul jugement dernier ne rompra le silence.
La terre donnera de son grand rythme égal
Sans souci de pardon comme de récompense
Sa richesse féconde et son pouvoir vital,
Je suis un homme seul avec l’homme en présence.
C’était jusqu’à ce jour ma seule vérité,
Le bâton de ma vie et l’appui de mon âme.
Je savais dans le mal et dans l’adversité
Qu’il était quelque part un refuge écarté
Sur la bonne colline, où brûlait cette flamme.
J’y trouvais plus d’amour, même plus de beauté
Qu’en l’amour du soleil et l’amour de la femme,
Comment renoncerais-je à ma part d’héritage?
Je l’ai reçu si pur d’une si pure main!
Celui dont je le tiens le tenait en partage
D’un vieil homme blanchi, semblable de visage,
Et ce don est venu des temps les plus lointains.
Je garde ce dépôt du mal et de l’outrage.
Je veux transmettre aussi mon héritage humain.
Qui donc le recevra de la plus jeune race
De ces hommes marqués par une croix de sang?
Les cœurs sont plus mauvais, la lumière est plus basse.
C’est un soleil de mort qui dans le ciel descend...
Sur la vallée où sont les êtres gémissants
Qui poussera le cri du monde renaissant?
Quel héros juvénile osera crier grâce?
Par la nativité de la vigne et du pain,
Par le commencement des rites géorgiques,
Par le pollen, par le bourgeon, par le levain.
Par l’art premier, profond comme un chant liturgique,
Par le geste d’accueil que faisait l’hôte antique,
Par le creux de son lit et l’offre de son vin,
Je n’abjurerai pas la croyance organique.
Je bâtirai tout seul le temple sans colonnes,
Je ferai la muraille avec mes souvenirs,
Sculpterai le portail de l’espoir qui pardonne,
Je creuserai la voûte avec l’âme à venir,
Je l’illuminerai des cierges du désir
Pour placer sous la dalle où ne viendra personne
L’invisible trésor qui ne doit pas périr.

VIEILLESSE

Tel je serai. Dans un vieux corps une jeune âme,
Dans un visage replâtré des yeux repeints.
Car j’aurai jusqu’au bout le besoin de la femme,
Elle fut mon alcool, mon tabac et mon pain...
J’userai du crayon, du fard, du cosmétique,
Ma peau ruissellera de rouge délayé
Et je m’effondrerai dans les boudoirs antiques,
Cherchant les frissons morts, les parfums oubliés.
Je serai l’automate à ressorts, au teint jaune,
Le mannequin vivant, le maigre épouvantail
Et l’on chuchotera les surnoms qu’on me donne:
Le cadavre au bouquet, le spectre à l’éventail.
Je serai la ruine en parfums que délabre
Le poison de l’acide et le suc de l’onguent,
Le galantin fardé, le cavalier macabre
Qui se cambre et sourit dans un bruit d’ossements.
—O pouvoir qui détruis et fais naître, ô nature!
Fais-moi mourir avec des cheveux et des dents,
Des possibilités d’amour sur ma figure
Et des lèvres pouvant embrasser en mordant...
Fais-moi mourir ce soir si la moindre faiblesse
Dans mon sang et mes nerfs doit se faire sentir,
Drapé dans ce soleil couchant de ma jeunesse
Qui me donne un regain plus puissant de désir!

LE NOUVEL ORPHELINAT

Nous n’avions ni bâton, ni coiffe, ni bouteille...
Par les trous de la robe on voyait notre corps.
Nous courûmes longtemps sur des routes vermeilles
Et pour nous voir passer se soulevaient les morts...
Nous ne comprenions pas pourquoi la maison blanche,
Le dortoir peint de chaux, les longs couloirs dallés,
Et la chapelle avec les cloches du dimanche
Et le cloître et la cour, tout s’était écroulé.
Un air de flamme avait brûlé les fruits des haies.
Nous ne pouvions dormir, la nuit, sur les talus.
Le mal était si grand que les cœurs se fermaient...
Le mal était si grand que Christ n’entendait plus...
Et bien plus tard, sous une lanterne, une dame,
Comme nous traversions un faubourg, eut pitié.
Elle nous dit: entrez... Nous avons dit: madame...
Il y avait tant de lits que nous avons pleuré.
Elle nous a donné des robes colorées,
Un salon merveilleux avec un piano,
Elle a lavé nos mains tendres et déchirées
Elle nous a donné du vin et des anneaux...
Elle a peigné nos chevelures défleuries,
Fait plus souples nos corps et nos yeux plus hardis.
Et nous avons pensé: C’est la Vierge Marie
Qui nous ouvre, ce soir, un coin du paradis.
Et c’est depuis ce temps qu’à des soldats, nos frères,
Nous nous donnons avec des rires et des chants.
Le parfum du tabac est moins lourd que l’encens
Et le baiser de l’homme est le plus grand mystère.
Jésus nous a conduit dans ce lieu: Hosannah!
Avec le même cœur nous vivons pour sa gloire.
C’est un autre dortoir, un autre réfectoire:
Nous avons simplement changé d’orphelinat...

L’AMITIÉ DES FEMMES

LE PLAISIR

O danseur, aux doigts longs, aux yeux peints, aux bas roses,
Dont les reins sont creusés, le torse languissant,
Avec le tambourin, le citron et la rose,
T’en vas-tu chez la vierge ou chez l’adolescent?
Je te suis à travers les lumières tremblantes
De la rue et tu mets sur un portail fermé
Le contour imprécis d’une femme charmante
Qui tend en souriant son manchon parfumé.
Mais toujours, compagnon léger, tu te dérobes.
Près du souper servi, s’accoude un beau bras d’or.
Avant que le vin coule ou que s’ouvre la robe,
Je t’entends fuir parmi le froid du corridor.
Danseur enfant, danseur fardé aux mains perverses,
La chambre ici sent le tabac et le charbon...
Dans tous les bras tendus vers toi, tu te renverses,
Tous les cœurs te sont chauds, tous les seins te sont bons.
Tu cours les carnavals tenant au bras les masques,
Étreignant leurs brocarts, leurs armes, leurs sequins
Et le prisme tournant de ton plaisir fantasque
A plus de feux que l’arc-en-ciel des arlequins.
Sur le seuil des villas parfois tu te reposes,
Les grands magnolias t’abritent un instant,
Avant qu’on t’ait porté le sorbet et la rose
Tu repars, ô subtil, délicat, inconstant!...
Tu voles un baiser sous un pilier d’église,
Tu mens avec amour au confessionnal...
Vers quel jardin fermé, quelle terre promise
Cours-tu pour boire aux fruits le lait verdi du mal?
Qu’espères-tu du soir, danseur aux jambes fines,
De la chaleur des lits que tu ne connais pas,
Du damas sous les fleurs ruisselant d’étamines,
Vers quels miracles d’yeux vas-tu rêver là-bas?
Ah! Comme j’ai souffert d’avoir voulu te suivre,
D’avoir pris pour ami, pour compagnon du soir
Un danseur équivoque, un adolescent ivre
Dont les yeux d’un bleu pur parfois deviennent noirs.
Pour toi, pour la beauté que ta forme révèle
Je n’ai pas voulu voir ceux qui tendaient les bras,
J’ai négligé les bons, oublié les fidèles,
Tu m’as fait plus ingrat encor que les ingrats.
J’ai bu le vin qui fait que l’âme devient folle,
J’ai joué mon bonheur sur un seul coup de dés,
Pour tourner un instant avec ta farandole
Pour respirer l’odeur de ton mouchoir brodé.
Pour toi j’ai tout laissé, l’étude, la tendresse;
J’ai cherché mes amis dans un monde vénal;
Je me suis dépouillé de toute ma richesse;
J’ai déchu volontiers, même j’ai fait du mal.
J’ai vieilli, j’ai cassé mes dents en voulant mordre;
Mes yeux se sont brûlés en pleurant de dégoût;
Mes traits se sont creusés des tares du désordre;
Sur la croix du désir on m’a percé de clous.
Mais tu m’as fui. Jamais ma soif n’a pu s’éteindre
Et mes sens ont toujours brûlé, te désirant;
Je n’ai jamais saisi quand je voulais t’étreindre
Que le reflet du vide et l’ombre du néant.
Et pourtant, quel que soit le mensonge et la chute,
Plaisir, quelle que soit la tristesse du joug,
Je n’abdiquerai pas la gloire de la lutte,
J’irai derrière toi, même sur les genoux.
J’userai ma puissance et mes dernières fièvres
Sous les derniers reflets qui tombent du flambeau
Pour atteindre le fard vénéneux de tes lèvres,
O subtil, ô pervers, par qui le monde est beau!

LE PAUVRE PÊCHEUR