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La mort de César, / tragédie en trois actes de Voltaire, avec les changemens fait par le citoyen Gohier, ministre de la Justice cover

La mort de César, / tragédie en trois actes de Voltaire, avec les changemens fait par le citoyen Gohier, ministre de la Justice

Chapter 9: CÉSAR, ANTOINE.
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About This Book

A three-act tragedy set on Rome's Capitol dramatizes mounting tensions around a dominant ruler whose eastern ambitions and chosen heir unsettle allies and opponents. Intimate confrontations expose paternal longing, political calculation, and a stoic commitment to republican virtue embodied by a noble torn between private ties and public duty. Conversations about liberty, clemency, and ambition show how flattery, persuasion, and secret plotting reshape loyalties. As conspirators weigh honor and necessity, their decisions precipitate a fatal rupture, and the play follows the moral dilemmas, betrayals, and public consequences that flow from the leader's death.

The Project Gutenberg eBook of La mort de César,

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Title: La mort de César,

Author: Voltaire

Editor: Louis-Jérôme Gohier

Release date: May 9, 2005 [eBook #15805]
Most recently updated: December 14, 2020

Language: French

Credits: Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed
Proofreading Team.

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT DE CÉSAR, ***

LA MORT DE CÉSAR

TRAGÉDIE
EN TROIS ACTES

DE VOLTAIRE



Avec les changemens fait par le Citoyen GOHIER,
Ministre de la Justice;

Représentée au Théâtre de la République, à Paris.



A COMMUNE-AFFRANCHIE,
Chez L. CUTTY, Imprimeur,
Place et Maison de la Charité.

L'AN SECOND DE LA RÉPUBLIQUE.



ACTEURS.

JULES-CÉSAR, Dictateur.

MARC-ANTOINE, Consul.

JUNIUS BRUTUS, Préteur.

CASSIUS........}

CIMBER...........}

DÉCIMUS........}   Sénateurs.

CINNA..............}

DOLABELLA..}

CASCA............}

LES ROMAINS.

LICTEURS.

La Scène est à Rome, au Capitole.



LA MORT DE CÉSAR.

TRAGÉDIE.



ACTE PREMIER.


SCÈNE PREMIÈRE.

CÉSAR, ANTOINE.


ANTOINE.

César, tu vas régner, voici le jour auguste

Où le peuple Romain, pour toi toujours injuste,

Disposé par nos soins, va reconnaître en toi

Son vainqueur, son appui, son vengeur et son roi.

Antoine, tu le sais, ne connaît point l'envie.

J'ai chéri, plus que toi, la gloire de ta vie:

J'ai préparé la chaîne où tu mets les Romains,

Content d'être sous toi le second des humains;

Plus fier de t'attacher ce nouveau diadême,

Plus grand de te servir que de régner moi-même.

Quoi! tu ne me réponds que par de longs soupirs!

Ta grandeur fait ma joie, et fait tes déplaisirs!

Roi de Rome et du monde, est-ce à toi de te plaindre?

César peut-il gémir, ou César pourroit-il craindre?

Qui peut à ta grande ame inspirer la terreur,

CÉSAR.

L'amitié, cher Antoine; il faut t'ouvrir mon coeur.

Tu sais que je te quitte, et le destin m'ordonne

De porter nos drapeaux aux champs de Babylonne.

Je pars et vais venger, sur le Parthe inhumain,

La honte de Crassus et du peuple Romain.

L'aigle des légions que je retiens encore,

Demande à s'envoler vers les mers du Bosphore,

Et mes braves soldats n'attendent pour signal

Que de revoir mon front ceint du bandeau royal.

Peut-être avec raison César peut entreprendre

D'attaquer un pays qu'a soumis Alexandre.

Peut-être les Gaulois, Pompée et les Romains

Valent bien les Persans subjugués par ses mains.

J'ose au moins le penser, et ton ami se flatte

Que le vainqueur du Rhin peut l'être sur l'Euphrate.

Mais cet espoir m'anime et ne m'aveugle pas;

Le sort peut se lasser de marcher sur mes pas:

La plus haute sagesse en est souvent trompée,

Il peut quitter César, ayant trahi Pompée:

Et dans les factions comme dans les combats,

Du triomphe à la chute il n'est souvent qu'un pas.

J'ai servi, commandé, vaincu quarante années;

Du monde entre mes mains j'ai vu les destinées;

Et j'ai toujours connu qu'en chaque événement

Le destin des états dépendait d'un moment.

Quoiqu'il puisse arriver, mon coeur n'a rien à craindre;

Je vaincrai sans orgueil, ou mourrai sans me plaindre;

Mais j'exige en partant, de ta tendre amitié,

Qu'Antoine à mes enfans soit pour jamais lié:

Que Rome par mes mains défendue et conquise,

Que la terre à mes fils comme à toi soit soumise:

Et qu'emportant d'ici le grand titre de roi,

Mon sang et mon ami le prennent après moi.

Je te laisse aujourd'hui ma volonté dernière;

Antoine, à mes enfans il faut servir de père.

Je ne veux point de toi demander des sermens,

De la foi des humains sacrés et vains garans;

Ta promesse suffit, et je la crois plus pure

Que les autels des dieux entourés du parjure.

ANTOINE.

C'est déjà pour Antoine une assez dure loi

Que tu cherches la guerre et le trépas sans moi,

Et que ton intérêt m'attache à l'Italie,

Quand la gloire t'appelle aux bornes de l'Asie:

Je m'afflige encor plus de voir que ton grand coeur

Doute de sa fortune, et présage un malheur.

Mais je ne comprends point ta bonté qui m'outrage;

César, que me dis-tu de tes fils, de partage?

Tu n'as de fils qu'Octave, et nulle adoption

N'a d'un autre César appuyé ta maison.

CÉSAR.

Il n'est plus temps, ami de cacher l'amertume

Dont mon coeur paternel en secret se consume,

Octave n'est mon sang qu'à la faveur des loix;

Je l'ai nommé César, il est fils de mon choix.

Le destin, dois-je dire ou propice ou sévère,

D'un véritable fils en effet m'a fait père,

D'un fils que je chéris; mais qui, pour mon malheur,

A ma tendre amitié répond avec horreur.

ANTOINE.

Et quel est cet enfant? Quel ingrat peut-il être

Si peu digne du sang dont les dieux l'ont fait naître?

CÉSAR.

Écoute: tu connais ce malheureux Brutus,

Dont Caton cultiva les farouches vertus;

De nos antiques loix ce défenseur austère,

Ce rigide ennemi du pouvoir arbitraire,

Qui toujours contre moi les armes à la main,

De tous mes ennemis a suivi le destin;

Qui fut mon prisonnier aux champs de Thessalie,

A qui j'ai, malgré lui, deux fois sauvé la vie,

Né, nourri loin de moi chez mes fiers ennemis.

ANTOINE.

Brutus! il se pourroit....

CÉSAR.

Ne m'en crois pas. Tiens, lis.

ANTOINE.

Dieux! la soeur de Caton, la fière Servilie!

CÉSAR.

Par un hymen secret elle me fut unie.

Ce farouche Caton, dans nos premiers débats,

La fit presqu'à mes yeux passer en d'autres bras.

Mais le jour qui forma ce second hyménée,

De son nouvel époux trancha la destinée.

Sous le nom de Brutus mon fils fut élevé.

Pour me haïr, ô ciel! était-il réservé?

Mais lis, tu sauras tout par cet écrit funeste.

ANTOINE. Il lit.

César, je vais mourir. La colère céleste

Va finir à la fois ma vie et mon amour:

Souviens-toi qu'à Brutus César donna le jour.

Adieu. Puisse ce fils éprouver pour son père

L'amitié qu'en mourant te conservait sa mère!

Servilie.

Quoi! faut-il que du sort la tyrannique loi,

César, te donne un fils si peu semblable à toi!

CÉSAR.

Il a d'autres vertus; son superbe courage

Flatte en secret le mien, même alors qu'il l'outrage.

Il m'irrite, il me plaît. Son coeur indépendant

Sur mes sens étonnés prend un fier ascendant.

Sa fermeté m'impose, et l'excuse même

De condamner en moi l'autorité suprême.

Soit qu'étant homme et père, un charme séducteur

L'excusant à mes yeux, me trompe en sa faveur:

Soit qu'étant né Romain, la voix de ma patrie

Me parle malgré moi contre ma tyrannie,

Et que la liberté que je viens d'opprimer,

Plus forte encor que moi, me condamne à l'aimer.

Te dirai-je encore plus? si Brutus me doit l'être,

S'il est fils de César, il doit haïr un maître.

J'ai pensé comme lui dès mes plus jeunes ans,

J'ai détesté Sylla, j'ai haï les tyrans.

J'eusse été citoyen, si l'orgueilleux Pompée

N'eût voulu m'opprimer sous sa gloire usurpée.

Né fier, ambitieux, mais né pour les vertus,

Si je n'étais César, j'aurais été Brutus.

Tout homme à son état doit plier son courage.

Brutus tiendra bientôt un différent langage,

Quand il aura connu de quel sang il est né.

Crois-moi, le diadême à son front destiné

Adoucira dans lui sa rudesse importune;

Il changera de moeurs en changeant de fortune;

La nature, le sang, mes bienfaits, tes avis,

Le devoir, l'intérêt, tout me rendra mon fils.

ANTOINE.

J'en doute. Je connais sa fermeté farouche:

La secte dont il est n'admet rien qui le touche.

Cette secte intraitable, et qui fait vanité

D'endurcir les esprits contre l'humanité,

Qui dompte et foule aux pieds la nature irritée,

Parle seule à Brutus, et seule est écoutée.

Ces préjugés affreux, qu'ils appellent devoir,

Ont sur ces coeurs de bronze un absolu pouvoir.

Caton même, Caton, ce malheureux stoïque,

Ce héros forcené, la victime d'Utique,

Qui fuyant un pardon qui l'eût humilié,

Préféra la mort même à ta tendre amitié;

Caton fut moins altier, moins dur et moins à craindre,

Que l'ingrat qu'à t'aimer ta bonté veut contraindre.

CÉSAR.

Cher ami, de quels coups tu viens de me frapper!

Que m'as-tu dit?

ANTOINE.

Je t'aime et ne te puis tromper.

CÉSAR.

Le tems amollit tout.

ANTOINE.

Mon coeur en désespère.

CÉSAR.

Quoi? sa haine?...

ANTOINE.

Crois-moi.

CÉSAR.

N'importe; je suis père.

J'ai chéris, j'ai sauvé mes plus grands ennemis,

Je veux me faire aimer de Rome et de mon fils;

Et conquérant des coeurs vaincus par ma clémence,

Voir la terre et Brutus adorer ma puissance.

C'est à toi de m'aider dans de si grands desseins.

Tu m'as prêté ton bras pour dompter les humains,

Dompte aujourd'hui Brutus, adoucis son courage;

Prépare par degrés cette vertu sauvage

Au secret important qu'il lui faut révéler,

Et dont mon coeur encor hésite à lui parler.

ANTOINE.

Je ferai tout pour toi; mais j'ai peu d'espérance.


SCÈNE II

CÉSAR, ANTOINE, DOLABELLA.


DOLABELLA.

César, les Sénateurs attendent audience,

A ton ordre suprême ils se rendent ici.

CÉSAR.

Ils ont tardé long-tems.... Qu'ils entrent.

ANTOINE.

Les voici.

Que je lis sur leur front de dépit et de haine!


SCÈNE III.

CÉSAR, ANTOINE, BRUTUS, CASSIUS,
CIMBER, DÉCIMUS, CINNA, CASCA, etc.
LICTEURS.


CÉSAR assis.

Venez, dignes soutiens de la grandeur Romaine,

Compagnons de César. Approchez, Cassius,

Cimber, Cinna, Décime, et toi, mon cher Brutus;

Enfin, voici le tems, si le ciel me seconde,

Où je vais achever la conquête du monde,

Et voir dans l'Orient le trône de Cyrus

Satisfaire en tombant aux mânes de Crassus.

Il est tems d'ajouter, par le droit de la guerre,

Ce qui manque aux Romains des trois parts de la terre.

Tout est prêt, tout prévu pour ce vaste dessein,

L'Euphrate attend César, et je pars dès demain.

Brutus et Cassius me suivront en Asie,

Antoine retiendra la Gaule et l'Italie.

De la mer Atlantique et des bords du Bétis,

Cimber gouvernera les rois assujettis.

Je donne à Décimus la Grèce et la Lycie,

A Marcellus le Pont, à Casca la Syrie.

Ayant ainsi réglé le sort des nations,

Et laissant Rome heureuse et sans divisions,

Il ne reste au Sénat qu'à juger sous quel titre

De Rome et des Romains je dois être l'arbitre.

Sylla fut honoré du nom de dictateur,

Marius fut consul, et Pompée empereur.

J'ai vaincu le dernier, et c'est assez vous dire,

Qu'il faut un nouveau nom pour un nouvel empire;

Un nom plus grand, plus saint, moins sujet aux revers,

Autrefois craint dans Rome, et cher à l'univers.

Un bruit trop confirmé se répand sur la terre,

Qu'envain Rome aux Persans ose faire la guerre;

Qu'un roi seul peut les vaincre et leur donner la loi;

César va l'entreprendre et César n'est pas roi.

Il n'est qu'un citoyen fameux par ses services,

Qui peut du peuple encore essuyer les caprices....

Romains, vous m'entendez, vous savez mon espoir.

Songez à mes bienfaits, songez à mon pouvoir.

CIMBER.

César, il faut parler. Ces sceptres, ces couronnes,

Ce fruit de nos travaux, l'univers que tu donnes,

Seraient aux yeux du peuple et du Sénat jaloux,

Un outrage à l'état plus qu'un bienfait pour nous.

Marius ni Sylla, ni Carbon, ni Pompée,

Dans leur autorité sur le peuple usurpée,

N'ont jamais prétendu disposer à leur choix

Des conquêtes de Rome et nous parler en rois.

César, nous attendions de ta clémence auguste

Un don plus précieux, une faveur plus juste,

Au-dessus des états donnés par ta bonté.....

CÉSAR.

Qu'oses-tu demander, Cimber?

CIMBER.

La liberté.

CASSIUS.

Tu nous l'avais promise, et tu juras toi-même

D'abolir pour jamais l'autorité suprême;

Et je croyais toucher à ce moment heureux,

Où le vainqueur du monde allait combler nos voeux.

Fumante de son sang, captive et désolée,

Rome dans cet espoir renaissait consolée.

Avant que d'être à toi nous sommes ses enfans;

Je songe à ton pouvoir, mais songe à tes sermens.

BRUTUS.

Oui, que César soit grand, mais que Rome soit libre.

Dieux! maîtresse de l'Inde, esclave au bord du Tibre!

Qu'importe que son nom commande à l'univers,

Et qu'on l'appelle reine alors qu'elle est aux fers?

Qu'importe à ma patrie, aux Romains que tu braves,

D'apprendre que César a de nouveaux esclaves?

Les Persans ne sont point nos plus grands ennemis;

Il en est de plus grands. Je n'ai point d'autre avis.

CÉSAR.

Et toi, Brutus, aussi?

ANTOINE à César.

Tu connais leur audace:

Vois si ces coeurs ingrats sont dignes de leur grace.

CÉSAR.

Ainsi vous voulez donc dans vos témérités

Tenter ma patience, et lasser mes bontés?

Vous qui m'appartenez par le droit de l'épée,

Rampans sous Marius, esclaves de Pompée;

Vous qui ne respirez qu'autant que mon couroux

Retenu trop long-tems s'est arrêté sur vous;

Républicains ingrats, qu'enhardit ma clémence,

Vous, qui devant Sylla garderiez le silence;

Vous, que ma bonté seule invite à m'outrager,

Sans craindre que César s'abaisse à se venger:

Voilà ce qui vous donne une ame assez hardie

Pour oser me parler de Rome et de patrie,

Pour affecter ici cette illustre hauteur,

Et ces grands sentimens devant votre vainqueur.

Il les fallait avoir aux plaines de Pharsale:

La fortune entre nous devient trop inégale.

Si vous n'avez su vaincre, apprenez à servir.

BRUTUS.

César, aucun de nous n'apprendra qu'à mourir:

Nul ne m'en désavoue, et nul en Thessalie

N'abaissa son courage à demander la vie.

Tu nous laissas le jour, mais pour nous avilir,

Et nous le détestons s'il te faut obéir.

César, qu'à ta colère aucun de nous n'échappe:

Commence ici par moi, si tu veux régner, frappe.

CÉSAR.

Ecoute.... et vous, sortez. (Les Sénateurs sortent.)

Brutus m'ose offenser!

Mais sais-tu de quels traits tu viens de me percer?

Va, César est bien loin d'en vouloir à ta vie.

Laisse-là du Sénat l'indiscrete furie.

Demeure. C'est toi seul qui peut me désarmer.

Demeure. C'est toi seul que César veut aimer.

BRUTUS.

Tout mon sang est à toi, si tu tiens ta promesse.

Si tu n'es qu'un tyran, j'abhorre ta tendresse;

Et je ne peux rester avec Antoine et toi,

Puisqu'il n'est plus Romain, et qu'il demande un roi.


SCÈNE IV.

CÉSAR, ANTOINE.


ANTOINE.

Eh bien! t'ai-je trompé? Crois-tu que la nature

Puisse amollir un ame, et si fière et si dure?

Laisse, laisse à jamais dans son obscurité

Ce secret malheureux qui pèse à ta bonté.

Que de Rome, s'il veut, il déplore la chûte;

Mais qu'il ignore au moins quel sang il persécute.

Il ne mérite pas de te devoir le jour.

Ingrat à tes bontés, ingrat à ton amour,

Renonce-le pour fils.

CÉSAR.

Je ne le puis, je l'aime.

ANTOINE.

Ah! cesse donc d'aimer l'orgueil du diadême;

Descends donc de ce rang où je te vois monté:

La bonté convient mal à ton autorité,

De ta grandeur naissante elle détruit l'ouvrage.

Quoi? Rome est sous tes loix, et Cassius t'outrage?

Quoi? Cimber? quoi? Cinna? ces obscurs Sénateurs

Aux yeux du roi du monde affectent ces hauteurs?

Ils bravent ta puissance, et ces vaincus respirent?

CÉSAR.

Ils sont nés mes égaux; mes armes les vainquirent,

Et trop au-dessus d'eux, je leur puis pardonner

De frémir sous le joug que je veux leur donner.

ANTOINE.

Marius de leur sang eut été moins avare.

Sylla les eut punis.

CÉSAR.

Sylla fut un barbare;

Il n'a su qu'opprimer. Le meurtre et la fureur

Faisaient sa politique, ainsi que sa grandeur.

Il a gouverné Rome au milieu des supplices;

Il en était l'effroi, j'en serai les délices.

Je sais quel est le peuple; on le change en un jour;

Il prodigue aisément sa haine et son amour:

Si ma grandeur l'aigrit, ma clémence l'attire.

Un pardon politique à qui ne me peut nuire,

Dans mes chaînes qu'il porte, un air de liberté

A ramené vers moi sa faible volonté.

Il faut couvrir de fleurs l'abîme où je l'entraîne,

Flatter encor ce tigre à l'instant qu'on l'enchaîne,

Lui plaire en l'accablant, l'asservir, le charmer,

Et punir mes rivaux en me faisant aimer.

ANTOINE.

Il faudrait être craint: c'est ainsi que l'on règne.

CÉSAR.

Va, ce n'est qu'aux combats que je veux qu'on me craigne.

ANTOINE.

Le peuple abusera de ta facilité.

CÉSAR.

Le peuple a jusqu'ici consacré ma bonté:

Vois ce temple que Rome élève à ma clémence.

ANTOINE.

Crains qu'elle n'en élève un autre à la vengeance:

Crains des coeurs ulcérés, nourris de désespoir,

Idolâtres de Rome, et cruels par devoir.

Cassius allarmé prévoit qu'en ce jour-même

Ma main doit sur ton front mettre le diadême;

Déjà même à tes yeux on ose murmurer:

Des plus impétueux tu devrais t'assurer.

A prévenir leurs coups daigne au moins te contraindre.

CÉSAR.

Je les aurais punis si je les pouvais craindre.

Ne me conseille point de me faire haïr;

Je sais combattre, vaincre, et ne sais point punir.

Allons, et n'écoutant ni soupçon ni vengeance,

Sur l'univers soumis régnons sans violence.

Fin du premier Acte.



ACTE II.


SCÈNE PREMIÈRE.

BRUTUS, ANTOINE, DOLABELLA.


ANTOINE.

Ce superbe refus, cette animosité,

Marquent moins de vertus que de férocité.

Les bontés de César, et surtout sa puissance,

Méritaient plus d'égards et plus de complaisance:

A lui parler du moins vous pourriez consentir.

Vous ne connaissez pas qui vous osez haïr,

Et vous en frémiriez si vous pouviez apprendre....

BRUTUS.

Ah! je frémis déjà; mais c'est de vous entendre.

Ennemi des Romains que vous avez vendus,

Pensez-vous ou tromper ou corrompre Brutus?

Allez ramper sans moi sous la main qui vous brave;

Je sais tous vos desseins, vous brûlez d'être esclave.

Vous voulez un monarque, et vous êtes Romain!

ANTOINE.

Je suis ami, Brutus, et porte un coeur humain.

Je ne recherche point une vertu plus rare:

Tu veux être un héros, mais tu n'es qu'un barbare,

Et ton farouche orgueil, que rien ne peut fléchir,

Embrassa la vertu pour la faire haïr.


SCÈNE II


BRUTUS, seul.

Quelle bassesse, ô ciel! et quelle ignominie!

Voilà donc les soutiens de ma triste patrie!

Voilà vos successeurs, Horace, Décius,

Et toi, vengeur des loix, toi mon sang, toi Brutus,

Quels restes, justes dieux, de la grandeur Romaine!

Chacun baise en tremblant la main qui nous enchaîne.

César nous a ravi jusqu'à nos vertus,

Et je cherche ici Rome et ne la trouve plus.

Vous que j'ai vu périr, vous, immortels courages,

Héros dont en pleurant j'apperçois les images,

Famille de Pompée, et toi, divin Caton,

Toi, dernier des héros du sang de Scipion:

Vous ranimez en moi ces vives étincelles

Des vertus dont brillaient vos ames immortelles.

Vous vivez dans Brutus, vous mettez dans mon sein

Tout l'honneur qu'un tyran ravit au nom Romain.

Que vois-je, grand Pompée, au pied de ta statue?

Quel billet, sous mon nom, se présente à ma vue?

Lisons: (Il prend le billet.)

Tu dors, Brutus, et Rome est dans les fers?

Rome, mes yeux sur toi seront toujours ouverts;

Ne me reproche point des chaînes que j'abhorre.

Mais quel autre billet à mes yeux s'offre encore!

Non, tu n'es pas Brutus. Ah! reproche cruel!

César! tremble, tyran: voilà ton coup mortel.

Non, tu n'es pas Brutus. Je le suis, je veux l'être.

Je périrai, Romains, ou vous serez sans maître.

Je vois que Rome encor a des coeurs vertueux,

On demande un vengeur, on a sur moi les yeux:

On excite cette ame, et cette main trop lente:

On demande du sang.... Rome sera contente.


SCÈNE III

BRUTUS, CASSIUS, CINNA, CASCA,
DÉCIMUS, Suite.


CASSIUS.

Je t'embrasse, Brutus, pour la dernière fois.

Amis, il faut tomber sous les débris des loix.

De César désormais je n'attends plus de grace,

Il sait mes sentimens, il connaît notre audace.

Notre ame incorruptible étonne ses desseins;

Il va perdre dans nous les derniers des Romains.

C'en est fait, mes amis, il n'est plus de patrie,

Plus d'honneur, plus de loix, Rome est annéantie:

De l'univers et d'elle il triomphe aujourd'hui.

Nos imprudens ayeux n'ont vaincu que pour lui.

Ces dépouilles des rois, ces sceptres de la terre,

Six cens ans de vertus, de travaux et de guerre:

César jouit de tout, et dévore le fruit

Que six siécles de gloire à peine avaient produit.

Ah! Brutus! es-tu né pour servir sous un maître?

La liberté n'est plus.

BRUTUS.

Elle est prête à renaître.

CASSIUS.

Que dis-tu?... Mais quel bruit vient frapper mes esprits!

BRUTUS.

Laisse-là ce vil peuple et ses indignes cris.

CASSIUS.

La liberté, dis-tu?... Mais quoi!... le bruit redouble.


SCÈNE IV.

BRUTUS, CASSIUS, CIMBER, CINNA,
CASCA, DÉCIMUS.


CASSIUS.

Ah! Cimber, est-ce toi? parle, quel est ce trouble?

DÉCIMUS.

Trame-t-on contre Rome un nouvel attentat?

Qu'a-t-on fait? qu'as-tu vu?

CIMBER.

La honte de l'état.

César était au temple, et cette fière idole

Semblait être le dieu qui tonne au Capitole.

C'est-la qu'il annonçait son superbe dessein

D'aller joindre la Perse à l'empire Romain.

On lui donnait le nom de foudre de la guerre,

De vengeur des Romains, de vainqueur de la terre,

Mais parmi tant d'éclat, son orgueuil impudent

Voulait un autre titre, et n'était pas content.

Enfin, parmi ces cris et ces chants d'allégresse,

Du peuple qui l'entoure, Antoine fend la presse;

Il entre: ô honte! ô crime indigne d'un Romain!

Il entre, la couronne et le sceptre à la main.

On se tait; on frémit; lui, sans que rien l'étonne,

Sur le front de César attache la couronne;

Et soudain devant lui se mettant à genoux,

César, règnes, dit-il, sur la terre et sur nous.

Des Romains à ces mots les visages pâlissent,

De leurs cris douloureux les voûtes retentissent.

J'ai vu des citoyens s'enfuir avec horreur,

D'autres rougir de honte et pleurer de douleur.

César, qui cependant lisait sur leur visage

De l'indignation l'éclatant témoignage,

Feignant des sentimens long-tems étudiés,

Jette et sceptre et couronne, et les foule à ses pieds.

Alors tout se croit libre, alors tout est en proie

Au fol enivrement d'une indiscrette joie.

Antoine est alarmé: César feint et rougit;

Plus il cèle son trouble, et plus on l'applaudit.

La modération sert de voile à son crime:

Il affecte à regrêt un refus magnanime.

Mais malgré ses efforts il frémissait tout bas

Qu'on applaudît en lui les vertus qu'il n'a pas.

Enfin ne pouvant plus retenir sa colère,

Il sort du Capitole avec un front sévère.

Il veut que dans une heure on s'assemble au Sénat.

Dans une heure, Brutus, César change l'état.

De ce Sénat sacré la moitié corrompue

Ayant acheté Rome, à César l'a vendue,

Plus lâche que ce peuple, à qui dans son malheur

Le nom de roi du moins fait toujours quelque horreur,

César déjà trop roi, veut encor la couronne:

Le peuple la refuse, et le Sénat la donne;

Que faut-il faire enfin, héros qui m'écoutez;

CASSIUS.

Mourir, finir des jours dans l'opprobre comptés.

J'ai traîné les liens de mon indigne vie,

Tant qu'un peu d'espérance a flatté ma patrie.

Voici son dernier jour, et du moins Cassius

Ne doit plus respirer lorsque l'état n'est plus.

Pleure qui voudra Rome, et lui reste fidelle;

Je ne peux la venger, mais j'expire avec elle;

Oui, je saurai mourir..... Pompée et Scipion,

(En regardant leurs statues.)

Il est tems de vous suivre et d'imiter Caton.

BRUTUS.

Non, n'imitons personne, et servons tous d'exemple;

C'est nous, braves amis, que l'univers contemple,

C'est à nous de répondre à l'admiration

Que Rome en expirant conserve à notre nom!

Si Caton m'avait cru, plus juste en sa furie,

Sur César expirant il eût perdu la vie;

Mais il tourna sur soi ses innocentes mains:

Sa mort fut inutile au bonheur des humains.

Faisant tout pour la gloire, il ne fit rien pour Rome,

Et c'est la seule faute où tomba ce grand homme.

CASSIUS.

Que veux-tu donc qu'on fasse en un tel désespoir?

BRUTUS montrant le billet.

Voilà ce qu'on m'écrit, voilà notre devoir.

CASSIUS.

On m'en écrit autant, j'ai reçu ce reproche.

BRUTUS.

C'est trop le mériter.

CIMBER.

L'heure fatale approche.

Dans une heure un tyran détruit le nom Romain.

BRUTUS.

Dans une heure à César il faut percer le sein.

CASSIUS.

Ah! je te reconnais à cette noble audace.

DÉCIMUS.

Ennemi des tyrans, et digne de ta race,

Voilà les sentimens que j'avais dans mon coeur.

CASSIUS.

Tu me rends à moi-même, et je t'en dois l'honneur;

C'est-là ce qu'attendaient ma haine et ma colère

De la mâle vertu qui fait ton caractère.

C'est Rome qui t'inspire en des desseins si grands:

Ton nom seul est l'arrêt de la mort des tyrans.

Lavons, mon cher Brutus, l'opprobre de la terre,

Vengeons ce capitole au défaut du tonnerre.

Toi, Cimber, toi, Cinna, vous, Romains indomptés,

Avez-vous une autre âme et d'autres volontés?

CIMBER.

Nous pensons comme toi, nous méprisons la vie,

Nous détestons César, nous aimons la patrie,

Nous la vengerons tous; Brutus et Cassius

De quiconque est Romain raniment les vertus.

DÉCIMUS.

Nés juges de l'état, nés les vengeurs du crime,

C'est souffrir trop long-tems la main qui nous opprime;

Et quand sur un tyran nous suspendons nos coups,

Chaque instant qu'il respire est un crime pour nous.

CIMBER.

Admettrons-nous quelqu'autre à ces honneurs suprêmes?

BRUTUS.

Pour venger la patrie, il suffit de nous-mêmes.

Dolabella, Lépide, Emile, Bibulus,

Qui tremblent sous César ou bien lui sont vendus;

Cicéron, qui d'un traître a puni l'insolence,

Ne sert la liberté que par son éloquence;

Hardi dans le Sénat, faible dans le danger,

Fait pour haranguer Rome, et non pour la venger.

Laissons à l'orateur qui charme sa patrie,

Le soin de nous louer, quand nous l'aurons servie.

Non, ce n'est qu'avec vous que je veux partager

Cet immortel honneur et ce pressant danger.

Dans une heure au Sénat le tyran doit se rendre;

là je le punirai; là je le veux surprendre;

Là je veux que ce fer enfoncé dans son sein,

Venge Caton, Pompée et le peuple Romain.

C'est hasarder beaucoup. Ses ardens satellites

Par-tout du capitole occupent les limites;

Ce peuple mou, volage et facile à fléchir,

Ne sait s'il doit encor l'aimer ou le haïr.

Notre mort, mes amis, paraît inévitable;

Mais qu'une telle mort est noble et désirable!

Qu'il est beau de périr dans des desseins si grands,

De voir couler son sang dans le sang des tyrans!

Qu'avec plaisir alors on voit sa dernière heure!

Mourons, braves amis, pourvu que César meure,

Et que la liberté qu'oppriment ses forfaits,

Renaisse de sa cendre, et revive à jamais.

CASSIUS.

Ne balançons donc plus, courons au capitole;

C'est-là qu'il nous opprime, et qu'il faut qu'on l'immole.

Ne craignons rien du peuple, il semble encor douter;

Mais si l'idole tombe, il va la détester.

BRUTUS.

Jurez donc avec moi, jurez sur cette épée,

Par le sang de Caton, par celui de Pompée,

Par les mânes sacrés de tous ces vrais Romains

Qui dans les champs d'Afrique ont finis leurs destins,

Jurez par tous les dieux, vengeurs de la patrie,

Que César sous vos coups va terminer sa vie.

CASSIUS.

Faisons plus, mes amis, jurons d'exterminer

Quiconque ainsi que lui prétendra gouverner;

Fussent nos propres fils, nos frères et nos pères;

S'ils sont tyrans, Brutus, ils sont nos adversaires.

Un vrai républicain n'a pour père ou pour fils,

Que l'honneur, la vertu, les loix et son pays.

BRUTUS.

Oui, j'unis pour jamais mon sang avec le vôtre.

Tous, dès ce moment même, adoptés l'un par l'autre,

Le salut de l'état nous a rendu parens;

Scellons notre union du sang de nos tyrans.

(Il s'avance vers la statue de Pompée.)

Nous le jurons par vous, héros dont les images

A ce pressant devoir excitent nos courages,

Nous promettons, Pompée, à tes sacrés genoux,

De faire tout pour Rome, et jamais rien pour nous;

D'être unis pour l'état, qui dans nous se rassemble;

De vivre, de combattre et de mourir ensemble.

Allons, préparons-nous, c'est trop nous arrêter.


SCÈNE V.

CÉSAR, BRUTUS.


CÉSAR.

Demeure; c'est ici que tu dois m'écouter.

Où vas-tu, malheureux?

BRUTUS.

Loin de la tyrannie.

CÉSAR.

Licteurs, qu'on le retienne.

BRUTUS.

Achève et prends ma vie.

CÉSAR.

Brutus, si ma colère en voulait à tes jours,

Je n'aurais qu'à parler, j'aurais fini leur cours.

Tu l'as trop mérité. Ta fière ingratitude

Se fait de m'offenser une farouche étude.

Je te retrouve encor avec ceux des Romains

Dont j'ai plus soupçonné les perfides desseins;

Avec ceux qui tantôt ont osé me déplaire,

Ont blâmé ma conduite, ont bravé ma colère.

BRUTUS.

Ils parlaient en Romains, César, et leurs avis,

Si les dieux t'inspiraient, seraient encor suivis.

CÉSAR.