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La mort de César: Tragédie

Chapter 47: DECIME.
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About This Book

The tragedy dramatizes the conspiracy, assassination, and immediate political fallout surrounding Julius Caesar, following the moral debates and conflicting ambitions of prominent actors and the public's volatile response. It moves between private deliberation and public scenes of persuasion, showing how appeals to honor, liberty, and personal ambition collide and lead to disorder and remorse. Rhetorical confrontation and ethical uncertainty drive the action, and the compact, three-act structure concentrates on the consequences of political violence and the fragile boundary between civic duty and private interest.

Mourir, finir des jours dans l'opprobre comptés.

J'ai traîné les liens de mon indigne vie,

Tant qu'un peu d'espérance a flaté ma patrie.

Voici son dernier jour, & du moins Cassius

Ne doit plus respirer, lorsque l'Etat n'est plus.

Pleure qui voudra Rome, & lui reste fidelle;

Je ne peux la venger, mais j'expire avec elle.

Je vais où sont nos Dieux... Pompée & Scipion,

(En regardant leurs statues.)

Il est tems de vous suivre, & d'imiter Caton.

BRUTUS.

Non, n'imitons personne, & servons tous d'exemple:

C'est nous, braves amis, que l'Univers contemple;

C'est à nous de répondre à l'admiration

Que Rome en expirant conserve à notre nom.

Si Caton m'avait crû, plus juste en sa furie,

Sur Cesar expirant il eût perdu la vie;

Mais il tourna sur soi ses innocentes mains;

Sa mort fut inutile au bonheur des humains.

Faisant tout pour la gloire, il ne fit rien pour Rome,

Et c'est la seule faute où tomba ce grand homme.

CASSIUS.

Que veux-tu donc qu'on fasse en un tel désespoir?

BRUTUS, montrant le billet.

Voilà ce qu'on m'écrit, voilà notre devoir.

CASSIUS.

On m'en écrit autant, j'ai reçu ce reproche.

BRUTUS.

C'est trop le mériter.

CIMBER.

L'heure fatale approche.

Dans une heure un Tyran détruit le nom Romain.

BRUTUS.

Dans une heure à Cesar il faut percer le sein.

CASSIUS.

Ah! je te reconnais à cette noble audace.

DECIMUS.

Ennemi des Tyrans, & digne de ta race,

Voilà les sentimens que j'avais dans mon coeur.

CASSIUS.

Tu me rens à moi-même, & je t'en dois l'honneur;

C'est-là ce qu'attendaient ma haine & ma colère

De la mâle vertu qui fait ton caractère.

C'est Rome qui t'inspire en des desseins si grands:

Ton nom seul est l'arrêt de la mort des Tyrans.

Lavons mon cher Brutus, l'opprobre de la Terre;

Vengeons ce Capitole, au défaut du tonnerre.

Toi Cimber, toi Cinna, vous Romains indomptés,

Avez-vous une autre ame & d'autres volontés?

CIMBER.

Nous pensons comme toi, nous méprisons la vie.

Nous détestons Cesar, nous aimons la patrie;

Nous la vengerons tous; Brutus & Cassius

De quiconque est Romain raniment les vertus.

DECIMUS.

Nés Juges de l'Etat, nés les vengeurs du crime,

C'est souffrir trop long-tems la main qui nous opprime;

Et quand sur un Tyran nous suspendons nos coups,

Chaque instant qu'il respire est un crime pour nous.

CIMBER.

Admettrons-nous quelqu'autre à ces honneurs suprêmes?

BRUTUS.

Pour venger la patrie il suffit de nous-mêmes.

Dolabella, Lépide, Emile, Bibulus,

Ou tremblent sous Cesar, ou bien lui sont vendus;

Ciceron qui d'un traître a puni l'insolence,

Ne sert la liberté que par son éloquence,

Hardi dans le Sénat, faible dans le danger,

Fait pour haranguer Rome, & non pour la venger.

Laissons à l'Orateur, qui charme sa patrie,

Le soin de nous louer, quand nous l'aurons servie.

Non, ce n'est qu'avec vous que je veux partager

Cet immortel honneur, & ce pressant danger.

Dans une heure au Sénat le Tyran doit se rendre:

Là, je le punirai; là, je le veux surprendre;

Là, je veux que ce fer, enfoncé dans son sein,

Venge Caton, Pompée, & le peuple Romain.

C'est hazarder beaucoup. Ses ardens satellites

Partout du Capitole occupent les limites;

Ce peuple mou, volage, & facile à fléchir,

Ne sait s'il doit encor l'aimer ou le haïr.

Notre mort, mes amis, paraît inévitable.

Mais qu'une telle mort est noble & désirable!

Qu'il est beau de périr dans des desseins si grands,

De voir couler son sang dans le sang des Tyrans!

Qu'avec plaisir alors on voit sa dernière heure!

Mourons, braves amis, pourvû que Cesar meure,

Et que la liberté, qu'oppriment ses forfaits,

Renaisse de sa cendre, & revive à jamais.

CASSIUS.

Ne balançons donc plus, courons au Capitole:

C'est-là qu'il nous opprime, & qu'il faut qu'on l'immole.

Ne craignons rien du peuple il semble encor douter;

Mais si l'idole tombe, il va la détester.

BRUTUS.

Jurez donc avec moi, jurez sur cette épée,

Par le sang de Caton, par celui de Pompée,

Par les manes sacrés de tous ces vrais Romains,

Qui dans les champs d'Afrique ont fini leurs destins,

Jurez par tous les Dieux, vengeurs de la patrie,

Que Cesar sous vos coups va terminer sa vie.

CASSIUS.

Faisons plus, mes amis, jurons d'exterminer

Quiconque ainsi que lui prétendra gouverner:

Fussent nos propres fils, nos frères, ou nos pères:

S'ils sont Tyrans, Brutus, ils sont nos adversaires.

Un vrai Républicain, n'a pour père & pour fils

Que la vertu, les Dieux, les Loix & son pays.

BRUTUS.

Oui, j'unis pour jamais mon sang avec le vôtre.

Tous dès ce moment même adoptés l'un par l'autre,

Le salut de l'Etat nous a rendu parens.

Scélons notre union du sang de nos Tyrans.

Il s'avance vers la statuë de Pompée.

Nous le jurons par vous, Héros, dont les images

A ce pressant devoir excitent nos courages;

Nous promettons, Pompée, à tes sacrés genoux,

De faire tout pour Rome, & jamais rien pour nous;

D'être unis pour l'Etat, qui dans nous se rassemble,

De vivre, de combattre, & de mourir ensemble.

Allons, préparons-nous: c'est trop nous arrêter.


SCENE V.

CESAR, BRUTUS.

CESAR.

Demeure. C'est ici que tu dois m'écouter;

Où vas-tu, malheureux?

BRUTUS.

Loin de la Tyrannie.

CESAR.

Licteurs, qu'on le retienne.

BRUTUS.

Achève, & pren ma vie.

CESAR.

Brutus, si ma colère en voulait à tes jours,

Je n'aurais qu'à parler, j'aurais finis leurs cours.

Tu l'as trop mérité. Ta fière ingratitude

Se fait de m'offenser une farouche étude.

Je te retrouve encor avec ceux des Romains,

Dont j'ai plus soupçonné les perfides desseins;

Avec ceux qui tantôt ont osé me déplaire,

Ont blamé ma conduite, ont bravé ma colère.

BRUTUS.

Ils parlaient en Romains, Cesar; & leurs avis,

Si les Dieux t'inspiraient, seraient encor suivis.

CESAR.

Je souffre ton audace, & consens à t'entendre:

De mon rang avec toi je me plais à descendre.

Que me reproches-tu?

BRUTUS.

Le monde ravagé,

Le sang des Nations, ton pays saccagé:

Ton pouvoir, tes vertus, qui font tes injustices,

Qui de tes attentats sont en toi les complices;

Ta funeste bonté, qui fait aimer tes fers,

Et qui n'est qu'un appas pour tromper l'Univers.

CESAR.

Ah! c'est ce qu'il fallait reprocher à Pompée.

Par sa feinte vertu la tienne fut trompée.

Ce Citoyen superbe, à Rome plus fatal,

N'a pas même voulu Cesar pour son égal.

Crois-tu, s'il m'eût vaincu, que cette ame hautaine,

Eût laissé respirer la liberté Romaine;

Sous un joug despotique il t'aurait accablé.

Qu'eût fait Brutus alors?

BRUTUS.

Brutus l'eût immolé.

CESAR.

Voilà donc ce qu'enfin ton grand coeur me destine?

Tu ne t'en défens point. Tu vis pour ma ruine,

Brutus!

BRUTUS.

Si tu le crois, prévien donc ma fureur.

Qui peut te retenir?

CESAR. Il lui présente la lettre de Servilie.

La nature, & mon coeur.

Lis, ingrat, lis, connais le sang que tu m'opposes,

Voi qui tu peux haïr, & poursui si tu l'oses.

BRUTUS.

Où suis-je? Qu'ai-je lû? me trompez-vous, mes yeux?

CESAR.

Eh bien! Brutus, mon fils!

BRUTUS.

Lui, mon père! grands Dieux!

CESAR.

Oui, je le suis, ingrat: Quel silence farouche!

Que dis-je? Quels sanglots échappent de ta bouche?

Mon fils... Quoi, je te tiens muet entre mes bras!

La Nature t'étonne & ne t'attendrit pas!

BRUTUS.

O sort épouvantable, & qui me désespère!

O sermens! ô patrie! ô Rome toujours chère!

Cesar!... Ah, malheureux; j'ai trop long-tems vécu.

CESAR.

Parle. Quoi d'un remords ton coeur est combattu!

Ne me déguise rien. Tu gardes le silence?

Tu crains d'être mon fils, ce nom sacré t'offense?

Tu crains de me chérir, de partager mon rang;

C'est un malheur pour toi d'être né de mon sang!

Ah! ce sceptre du monde, & ce pouvoir suprême,

Ce Cesar, que tu hais, les voulait pour toi-même.

Je voulais partager, avec Octave & toi,

Le prix de cent combats, & le titre de Roi.

BRUTUS.

Ah! Dieux!

CESAR.

Tu veux parler, & te retiens à peine?

Ces transports sont-ils donc de tendresse ou de haine?

Quel est donc le secret qui semble t'accabler?

BRUTUS.

Cesar....

CESAR.

Eh bien, mon fils?

BRUTUS.

Je ne puis lui parler.

CESAR.

Tu n'oses me nommer du tendre nom de père?

BRUTUS.

Si tu l'es, je te fais une unique prière.

CESAR.

Parle. En te l'accordant, je croirai tout gagner.

BRUTUS.

Fai-moi mourir sur l'heure, ou cesse de regner.

CESAR.

Ah! barbare ennemi, tigre que je caresse!

Ah! coeur dénaturé qu'endurcit ma tendresse!

Va, tu n'es plus mon fils. Va, cruel Citoyen,

Mon coeur désespéré prend l'exemple du tien;

Ce coeur, à qui tu fais cette effroyable injure,

Saura bien comme toi vaincre enfin la Nature.

Va, Cesar n'est pas fait pour te prier envain;

J'apprendrai de Brutus à cesser d'être humain.

Je ne te connais plus. Libre dans ma puissance,

Je n'écouterai plus une injuste clémence.

Tranquille, à mon courroux je vai m'abandonner;

Mon coeur trop indulgent est las de pardonner.

J'imiterai Sylla, mais dans ses violences;

Vous tremblerez, ingrats, au bruit de mes vengeances.

Va, cruel, va trouver tes indignes amis.

Tous m'ont osé déplaire, ils seront tous punis.

On sait ce que je puis, on verra ce que j'ose:

Je deviendrai barbare, & toi seul en es cause.

BRUTUS.

Ah! ne le quittons point dans ses cruels desseins,

Et sauvons, s'il se peut, Cesar & les Romains.

Fin du second Acte.





ACTE III.

SCENE I.

CASSIUS, CIMBER, DECIME, CINNA,
CASCA, les Conjurés.

CASSIUS.

Enfin donc l'heure approche, où Rome va renaître.

La Maîtresse du monde est aujourdhui sans Maître.

L'honneur en est à vous, Cimber, Casca, Probus,

Décime. Encore une heure, & le Tyran n'est plus.

Ce que n'ont pû Caton, & Pompée, & l'Asie,

Nous seuls l'exécutons, nous vengeons la patrie;

Et je veux qu'en ce jour on dise à l'Univers,

Mortels, respectez Rome, elle n'est plus aux fers.

CIMBER.

Tu vois tous nos amis, ils sont prêts à te suivre,

A frapper, à mourir, à vivre s'il faut vivre,

A servir le Sénat dans l'un ou l'autre sort,

En donnant à Cesar, ou recevant la mort.

DECIME.

Mais d'où vient que Brutus ne paraît point encore,

Lui, ce fier ennemi du Tyran qu'il abhorre?

Lui qui prit nos sermens, qui nous rassembla tous,

Lui qui doit sur Cesar porter les premiers coups?

Le gendre de Caton tarde bien à paraître.

Serait-il arrêté? Cesar peut-il connaître?...

Mais le voici. Grands Dieux! qu'il paraît abattu!

SCENE II

CASSIUS, BRUTUS, CIMBER, CASCA, DECIME, les Conjurés.

CASSIUS.

Brutus quelle infortune accable ta vertu?

Le Tyran sait-il tout? Rome est-elle trahie?

BRUTUS.

Non, Cesar ne sait point qu'on va trancher sa vie.

Il se confie à vous.

DECIME.

Qui peut donc te troubler?

BRUTUS.

Un malheur, un secret, qui vous fera trembler.

CASSIUS.

De nous ou du Tyran c'est la mort qui s'apprête.

Nous pouvons tous périr; mais trembler, nous!

BRUTUS.

Arrête;

Je vai t'épouvanter par ce secret affreux.

Je dois sa mort à Rome, à vous, à nos neveux,

Au bonheur des mortels; & j'avais choisi l'heure,

Le lieu, le bras, l'instant, où Rome veut qu'il meure:

L'honneur du premier coup à mes mains est remis;

Tout est prêt. Apprenez que Brutus est son fils.

CIMBER.

Toi, son fils!

CASSIUS.

De Cesar!

DECIME.

O Rome!

BRUTUS.

Servilie

Par un hymen secret à Cesar fut unie;

Je suis de cet hymen le fruit infortuné.

CIMBER.

Brutus, fils d'un Tyran!

CASSIUS.

Non, tu n'en es pas né;

Ton coeur est trop Romain.

BRUTUS.

Ma honte est véritable.

Vous, amis, qui voyez le destin qui m'accable,

Soyez par mes sermens les maîtres de mon sort.

Est-il quelqu'un de vous d'un esprit assez fort,

Assez Stoïque, assez au dessus du vulgaire,

Pour oser décider ce que Brutus doit faire?

Je m'en remets à vous. Quoi! vous baissez les yeux!

Toi, Cassius, aussi, tu te tais avec eux!

Aucun ne me soutient au bord de cet abîme!

Aucun ne m'encourage, ou ne m'arrache au crime!

Tu frémis, Cassius! & prompt à t'étonner...

CASSIUS.

Je frémis du conseil que je vais te donner.

BRUTUS.

Parle.

CASSIUS.

Si tu n'étais qu'un Citoyen vulgaire,

Je te dirais, Va, sers, sois Tyran sous ton père;

Ecrase cet Etat que tu dois soutenir;

Rome aura désormais deux traîtres à punir:

Mais je parle à Brutus, à ce puissant génie,

A ce Héros armé contre la tyrannie,

Dont le coeur inflexible, au bien déterminé,

Epura tout le sang que Cesar t'a donné.

Ecoute, tu connais avec quelle furie

Jadis Catilina menaça sa patrie?

BRUTUS.

Oui.

CASSIUS.

Si le même jour, que ce grand criminel

Dut à la liberté porter le coup mortel;

Si lorsque le Sénat eut condamné ce traître,

Catilina pour fils t'eût voulu reconnaître,

Entre ce monstre & nous forcé de décider,

Parle, qu'aurais-tu fait?

BRUTUS.

Peux-tu le demander?

Penses-tu qu'un instant ma vertu démentie,

Eût mis dans la balance un homme & la patrie?

CASSIUS.

Brutus, par ce seul mot ton devoir est dicté.

C'est l'arrêt du Sénat, Rome est en sûreté.

Mais di, sens tu ce trouble, & ce secret murmure,

Qu'un préjugé vulgaire impute à la Nature;

Un seul mot de Cesar a-t-il éteint dans toi

L'amour de ton pays, ton devoir & ta foi?

En disant ce secret, ou faux ou véritable,

Et t'avouant pour fils, en est-il moins coupable?

En es-tu moins Brutus? En es-tu moins Romain?

Nous dois-tu moins ta vie, & ton coeur, & ta main?

Toi, son fils! Rome enfin n'est elle plus ta mère?

Chacun des Conjurés n'est-il donc plus ton frere?

Né dans nos murs sacrés, nourri par Scipion,

Elève de Pompée, adopté par Caton,

Ami de Cassius, que veux-tu davantage?

Ces titres sont sacrés, tout autre les outrage.

Qu'importe qu'un Tyran, vil esclave d'amour,

Ait séduit Servilie, & t'ait donné le jour?

Laisse-là les erreurs, & l'hymen de ta mère;

Caton forma tes moeurs, Caton seul est ton père:

Tu lui dois ta vertu, ton âme est toute à lui:

Brise l'indigne noeud que l'on t'offre aujourd'hui:

Qu'à nos sermens communs ta fermeté réponde,

Et tu n'as de parens que les vengeurs du monde.

BRUTUS.

Et vous, braves amis, parlez, que pensez-vous?

CIMBER.

Jugez de nous par lui, jugez de lui par nous.

D'un autre sentiment si nous étions capables,

Rome n'auroit point eu des enfans plus coupables.

Mais à d'autres qu'à toi pourquoi t'en rapporter?

C'est ton coeur, c'est Brutus, qu'il te faut consulter.

BRUTUS.

Eh bien, à vos regards mon ame est dévoilée?

Lisez-y les horreurs dont elle est accablée.

Je ne vous céle rien, ce coeur s'est ébranlé,

De mes stoïques yeux des larmes ont coulé.

Après l'affreux serment, que vous m'avez vû faire,

Prêt à servir l'Etat, mais à tuer mon père,

Pleurant d'être son fils, honteux de ses bienfaits,

Admirant ses vertus, condamnant ses forfaits,

Voyant en lui mon père, un coupable, un grand homme,

Entrainé par Cesar, & retenu par Rome,

D'horreur & de pitié mes esprits déchirés,

Ont souhaité la mort que vous lui préparez.

Je vous dirai bien plus, sachez que je l'estime.

Son grand coeur me séduit, au sein même du crime;

Et si sur les Romains quelqu'un pouvait régner,

Il est le seul Tyran que l'on dût épargner.

Ne vous allarmez point; ce nom que je déteste,

Ce nom seul de Tyran l'emporte sur le reste,

Le Sénat, Rome, & vous, vous avez tous ma foi:

Le bien du Monde entier me parle contre un Roi.

J'embrasse avec horreur une vertu cruelle;

J'en frissonne à vos yeux; mais je vous suis fidelle.

Cesar me va parler que ne puis-je aujourd'hui

L'attendrir, le changer, sauver l'Etat & lui!

Veuillent les Immortels, s'expliquant par ma bouche,

Prêter à mon organe un pouvoir qui le touche!

Mais si je n'obtiens rien de cet ambitieux,

Levez le bras, frappez, je détourne les yeux.

Je ne trahirai point mon pays pour mon père:

Que l'on approuve, ou non, ma fermeté sévère,

Qu'à l'Univers surpris cette grande action

Soit un objet d'horreur ou admiration:

Mon esprit peu jaloux de vivre en la mémoire,

Ne considére point le reproche ou la gloire;

Toujours indépendant, & toujours Citoyen.

Mon devoir me suffit, tout le reste n'est rien.

Allez, ne songez plus qu'à sortir d'esclavage.

CASSIUS.

Du salut de l'Etat ta parole est le gage.

Nous comptons tous sur toi, Comme si dans ces lieux

Nous entendions Caton, Rome même & nos Dieux.


SCENE III.


BRUTUS seul.

Voici donc le moment, où Cesar va m'entendre;

Voici ce Capitole, où la mort va l'attendre.

Epargnez-moi, grands Dieux, l'horreur de le haïr.

Dieux, arrétez ces bras levés pour le punir!

Rendez, s'il se peut, Rome à son grand coeur plus chère,

Et faites qu'il soit juste, afin qu'il soit mon père.

Le voici. Je demeure immobile, éperdu.

O Mânes de Caton, soutenez ma vertu.


SCENE IV.

CESAR, BRUTUS.

CESAR.

Eh bien, que veux-tu? Parle. As tu le coeur d'un homme?

Es-tu fils de Cesar?

BRUTUS.

Oui, si tu l'es de Rome.

CESAR.

Républicain farouche, où vas-tu t'emporter?

N'as-tu voulu me voir que pour mieux m'insulter?

Quoi! tandis que sur toi mes faveurs se répandent,

Que du monde soumis les hommages t'attendent,

L'Empire, mes bontés, rien ne fléchit ton coeur?

De quel oeil vois-tu donc le Sceptre?

BRUTUS.

Avec horreur.

CESAR.

Je plains tes préjugés, je les excuse même.

Mais peux-tu me haïr?

BRUTUS.

Non, Cesar, & je t'aime.

Mon coeur par tes exploits fut pour toi prévenu,

Avant que pour ton sang tu m'eusses reconnu.

Je me suis plaint aux Dieux de voir qu'un si grand homme

Fût à la fois la gloire & le fléau de Rome.

Je déteste Cesar avec le nom de Roi:

Mais Cesar Citoyen serait un Dieu pour moi?

Je lui sacrifirais ma fortune & ma vie.

CESAR.

Que peux-tu donc haïr en moi?

BRUTUS.

La Tyrannie.

Daigne écouter les voeux, les larmes, les avis

De tous les vrais Romains, du Sénat, de ton fils.

Veux-tu vivre en effet le premier de la Terre,

Jouïr d'un droit plus saint que celui de la guerre,

Etre encor plus que Roi, plus même que Cesar?

CESAR.

Eh bien?

BRUTUS.

Tu vois la Terre enchainée à ton char:

Romps nos fers, sois Romain, renonce au Diadème.

CESAR.

Ah! que proposes-tu?

BRUTUS.

Ce qu'a fait Sylla même

Longtems dans notre sang Sylla s'était noyé;

Il rendit Rome libre, & tout fut oublié.

Cet assassin illustre, entouré de victimes,

En descendant du Throne effaça tous ses crimes.

Tu n'eus point ses fureurs, ose avoir ses vertus.

Ton coeur sut pardonner; Cesar, fais encor plus.

Que servent désormais les graces que tu donnes?

C'est à Rome, à l'Etat qu'il faut que tu pardonnes:

Alors plus qu'à ton rang nos coeurs te sont soumis?

Alors tu sais régner, alors je suis ton fils.

Quoi! je te parle en vain?

CESAR.

Rome demande un Maître;

Un jour à tes dépens tu l'apprendras peut-être.

Tu vois nos Citoyens plus puissans que des Rois.

Nos moeurs changent, Brutus; il faut changer nos Loix.

La liberté n'est plus que le droit de se nuire:

Rome, qui détruit tout, semble enfin se détruire.

Ce Colosse effrayant, dont le monde est foulé,

En pressant l'Univers, est lui-même ébranlé.

Il penche vers sa chute, & contre la tempête

Il demande mon bras pour soutenir sa tête.

Enfin depuis Sylla, nos antiques vertus,

Les Loix, Rome, l'Etat, sont des noms superflus.

Dans nos tems corrompus, pleins de guerres civiles,

Tu parles comme au tems des Dèces, des Emiles.

Caton t'a trop séduit, mon cher fils, je prévoi

Que ta triste vertu perdra l'Etat & toi.

Fai céder, si tu peux, ta raison détrompée

Au vainqueur de Caton, au vainqueur de Pompée,

A ton père qui t'aime, & qui plaint ton erreur.

Sois mon fils en effet, Brutus, ren-moi ton coeur;

Pren d'autres sentimens, ma bonté t'en conjure;

Ne force point ton ame à vaîncre la nature.

Tu ne me répons rien: tu détournes les yeux?

BRUTUS.

Je ne me connais plus. Tonnez sur moi grands Dieux!

Cesar...

CESAR.

Quoi! tu t'émeus? ton ame est amollie?

Ah! mon fils...

BRUTUS.

Sais-tu bien qu'il y va de ta vie?

Sais-tu que le Sénat n'a point de vrai Romain,

Qui n'aspire en secret à te percer le sein?

(Il se jette à ses genoux.)

Que le salut de Rome, & que le tien te touche.

Ton génie allarmé te parle par ma bouche:

Il me pousse, il me presse, il me jette à tes pieds.

Cesar, au nom des Dieux dans ton coeur oubliés,

Au nom de tes vertus, de Rome, & de toi-même,

Dirai-je au nom d'un fils qui frémit & qui t'aime,

Qui te préfère au monde, & Rome seule à toi,

Ne me rebutes pas.

CESAR.

Malheureux, laisse-moi.

Que me veux-tu?

BRUTUS.

Croi-moi, ne sois point insensible.

CESAR.

L'Univers peut changer; mon ame est inflexible.

BRUTUS.

Voilà donc ta réponse?

CESAR.

Oui, tout est résolu.

Rome doit obéïr, quand Cesar a voulu.

BRUTUS d'un air consterné.

Adieu, Cesar.

CESAR.

Eh, quoi! d'où viennent tes allarmes;

Demeure encor, mon fils. Quoi, tu verses des larmes?

Quoi! Brutus peut pleurer! Est-ce d'avoir un Roi?

Pleures-tu les Romains?

BRUTUS.

Je ne pleure que toi.

Adieu, te dis-je.

CESAR.

O Rome! ô rigueur héroïque;

Que ne puis-je à ce point aimer ma République!


SCENE V.

CESAR, DOLABELLA, Romains.

DOLABELLA.

Le Sénat par ton ordre au Temple est arrivé:

On n'attend plus que toi, le Throne est élevé.

Tous ceux qui t'ont vendu leur vie & leurs suffrages,

Vont prodiguer l'encens au pied de tes images.

J'amène devant toi la foule des Romains;

Le Sénat va fixer leurs esprits incertains..

Mais si Cesar croyait un vieux soldat qui l'aime

Nos présages affreux, nos Devins, nos Dieux même,

Cesar différerait ce grand événement.

CESAR.

Quoi! lorsqu'il faut régner, différer d'un moment!

Qui pourrait m'arrêter, moi?

DOLABELLA.

Toute la Nature

Conspire à t'avertir, par un sinistre augure.

Le Ciel qui fait les Rois redoute ton trépas.

CESAR.

Va, Cesar n'est qu'un homme, & je ne pense pas,

Que le Ciel de mon sort à ce point s'inquiète,

Qu'il anime pour moi la Nature muette,

Et que les élémens paraissent confondus,

Pour qu'un mortel ici respire un jour de plus.

Les Dieux du haut du Ciel ont compté nos années;

Suivons sans reculer nos hautes destinées.

Cesar n'a rien à craindre.

DOLABELLA.

Il a des ennemis,

Qui sous un joug nouveau sont à peine asservis.

Qui sait s'ils n'auroient point conspiré leur vengeance?

CESAR.

Ils n'oseraient.

DOLABELLA.

Ton coeur a trop de confiance.

CESAR.

Tant de précautions contre mon jour fatal

Me rendraient méprisable, & me défendraient mal.

DOLABELLA.

Pour le salut de Rome il faut que Cesar vive;

Dans le Sénat au moins permets que je te suive.

CESAR.

Non, pourquoi changer l'ordre entré nous concerté?

N'avançons point, ami, le moment arrêté;

Qui change les desseins découvre sa faiblesse.

DOLABELLA.

Je te quitte à regret. Je crains, je le confesse.

Ce nouveau mouvement dans mon coeur est trop fort.

CESAR.

Va, j'aime mieux mourir que de craindre la mort.

Allons.

SCENE VI.

DOLABELLA, Romains.

DOLABELLA.

Chers Citoyens, quel Héros, quel courage,

De la Terre & de vous méritait mieux l'hommage?

Joignez vos voeux aux miens, Peuples, qui l'admirez,

Confirmez les honneurs qui lui sont préparés.

Vivez pour le servir, mourez pour le défendre...

Quelles clameurs! ô Ciel! quels cris se font entendre!

LES CONJURÉS derrière le Théâtre.

Meurs, expire, Tyran. Courage, Cassius.

DOLABELLA.

Ah! courons le sauver.




SCENE VII.

CASSIUS un poignard à la main,
DOLABELLA, Romains.

CASSIUS.

C'en est fait, il n'est plus.

DOLABELLA.

Peuples, secondez-moi, frappons, perçons ce traître.

CASSIUS.

Peuples, imitez-moi, vous n'avez plus de Maître,

Nations de Héros, vainqueurs de l'Univers,

Vive la liberté; ma main brise vos fers.

DOLABELLA.

Vous trahissez, Romains, le sang de ce Grand-homme?

CASSIUS.

J'ai tué mon ami, pour le salut de Rome.

Il vous asservit tous, son sang est répandu.

Est-il quelqu'un de vous de si peu de vertu,

D'un esprit si rampant, d'un si faible courage,

Qu'il puisse regretter Cesar & l'esclavage?

Quel est ce vil Romain, qui veut avoir un Roi?

S'il en est un, qu'il parle, & qu'il se plaigne à moi.

Mais vous m'applaudissez, vous aimiez tous la gloire.

ROMAINS.