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La Mort de la Terre, roman, suivi de contes cover

La Mort de la Terre, roman, suivi de contes

Chapter 22: LA MÈRE
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About This Book

Set in a remote future when the planet has nearly lost its waters, a shrinking human community clings to irrigated oases amid an endless mineral desert. The narrative traces their daily survival, quiet rituals, and encounters with unusual non-organic intelligences—metallic and ferromagnetic beings that unsettle familiar categories of life. Through concise, evocative scenes and speculative incidents, the work examines gradual decline, adaptation, and the persistence of curiosity and imagination. Presented as a compact novel followed by several short tales, the book mixes speculative natural history, melancholic reflection, and inventive descriptions of alternative forms of existence.

CONTES
PREMIÈRE SÉRIE

LE HANNETON


La folle ouvrit ses belles lèvres roses et éclata de rire.

—Je l’ai! dit-elle.

—Quoi? dit le gardien.

Le gardien était fait de gros matériaux. Il avait une peau spongieuse, des pores sales, un nez granulé à narines étroites. Son œil brillait comme de la porcelaine et en avait l’opacité. Il était curieux d’en comparer le bleu de turquoise avec la clarté saphirine des yeux de la folle. Elle était tissue tout entière de délicates fibres. L’épiderme fin recevait continuellement les chocs des nerfs. Blanche et pâle, la folle cachait dans une forme divine le trouble de son esprit.

—Mon hanneton! répondit-elle.

Le gardien cligna de l’œil. Le hanneton de la folle ne le fâchait pas. Ce n’était pas un méchant homme. Il douchait à la rigueur, gagnait quelques liards sur le pain des fous, aimait assez à cingler les furieux ou les obstinés, mais on pouvait vivre avec lui. Il avait la nonchalance grave des hercules. L’explosion d’un fou furieux le faisait rire. Nul nerf ne prévalait contre ses énormes muscles.

—Et où ça? demanda-t-il.

—Ici! répondit-elle en montrant un trou dans la muraille.

Un trou dans la muraille! L’excellent gardien fut ennuyé.

—Faudra pas faire de trous, grommela-t-il.

Cela dit, il entra brutalement dans la loge, et donna une claque sur une joue ineffable. La folle se repentit de lui avoir montré le trou, mais c’était une folle peu rusée encore. Ce n’est pas le vieux fou du numéro 20 qui aurait agi comme cela! On n’avait jamais pu découvrir ses collections de pierres précieuses, et pourtant il savait bien!... Mais, lui, trop malin pour se trahir.

Le gardien regardait le trou. Il plongea les doigts: il n’y trouva pas de hanneton. Il parut pensif à la façon d’un bœuf, puis gratta doucement son occiput.

—Ne mettez pas mon hanneton dans votre tête! dit la folle en pleurant.

Elle voulait fouiller dans les cheveux de l’homme là où il s’était gratté.

—Chut! la folle, gronda-t-il.

Elle se retira dans un coin. Elle sanglotait. Ses cheveux buvaient ses larmes.

—Il faut vous taire, dit-il nettement.

Elle regarda avidement la tête grossière du gardien.

—Je le vois! s’écria-t-elle en riant.

Elle montrait les crins rudes qui couvraient le crâne officiel. L’autre y porta machinalement la main.

Les yeux de la folle se dilatèrent, elle se repentit de nouveau:

—Ne l’écrasez pas! supplia-t-elle.

Elle éclata d’un fou rire: il ne l’avait pas écrasé! Les yeux opaques se fixèrent sur les yeux clairs.

Ce fut un tableau d’intense clair-obscur, de la finesse de la folle à la massivité du brave homme.

—Allons! soyez sage, et surtout ne faites plus de trous.

Il parlait paternellement, sur le bord de la loge, avec un rayon de soleil dans le dos.

—Rendez-le-moi! Oh! s’il vous plaît!

—Bon! bon! pas de bêtises.

Il sortit.

La folle essuya ses larmes et se mit au fond, dans l’angle des murailles. Elle était très grave. Derrière son joli front, qui se ridait alternativement, il parut se faire un remarquable travail de pensée.

La folle ne parla plus du hanneton. Le trou lui fut pardonné après que le gardien lui eut retenu un pain, qui fut consacré à la famille de cet excellent homme. Elle baissait vivement les yeux dès qu’il entrait dans sa loge. Belle, la poitrine tremblante, le saphir de ses yeux jetant des feux entre ses cils baissés, elle se tenait bien tranquille, tandis qu’il visitait la cellule.

Il n’était pas méticuleux, faisait grossement l’inspection.

—Bon! bon! disait-il.

Sa voix bovine la faisait tressaillir. Parfois il lui parlait. C’était un drôle de duo. Par ces beaux jours,—juin, juillet—il y avait le plus souvent un angle de soleil dans la loge.

Quand il avait le dos tourné, elle levait sournoisement les yeux, elle jetait un long regard, avide, passionné, sur la tête crépue.

Une fois le gardien s’en avisa.

—Ah! la folle, cria-t-il en riant.

Il n’avait pas oublié le hanneton. Il commit une espièglerie.

—Oui, oui, il est... là!

Il montrait une place, un peu derrière la tempe. Elle tressauta, ses prunelles eurent un jeu extraordinaire de désir, de colère.

Avant de partir, il alla un instant au grillage. La grande cour était reluisante. Entre les dalles, du mouron et de l’herbe croissaient en abondance. Un petit jardinet, au milieu, développait une mosaïque de géraniums alternés de plantes charnues. Une grosse boule métallique brillait comme un soleil, et une poule grise picorait au milieu de poussins jaunes. Une odeur émanait de tout cela, une odeur d’aromates plutôt qu’un parfum.

Elle vint, la folle, si légère! Ses joues étaient enflammées, ses narines frissonnantes. Elle vint, sa jolie main s’allongea, lentement, une main de travaux exquis. Cette main, ces doigts ravissants frôlèrent la grosse chevelure du gardien. Il se tourna. Il avait sa mine majestueuse de pion qui veut de l’ordre.

—Qu’est-ce que c’est que ça! fit-il tout grondant.

Au nom de la raison, il dauba du plat de la main sur l’épaule de la folle.

Elle le regarda, furieuse.

—Ah! gare! dit-il.

Elle trembla. Puis, avec la ruse des fous et des enfants, elle eut son plus doux sourire.

—Là! murmura-t-il, ne faisons pas de bêtises!

L’épais gaillard disparut, laissant toute frissonnante la merveille de beauté, de grâce et de folie.

Pendant tout un été, la folle fut sombre. Elle veillait tard. Ses yeux grandirent, dans une pâleur fatiguée. Elle avait l’air d’un savant qui, creusant trop un problème, y laisse sa santé et sa force. Deux fois, elle reçut des douches pour avoir tapagé nocturnement. Elle devint extrêmement circonspecte. Pourtant, si le gardien lui parlait, elle avait son grand rire frais. Le brave homme ne remarqua pas de notes grimaçantes dans le cristal, n’ayant pas l’oreille créée pour ces minuties. Un jour, il crut voir la folle tripoter aux barreaux. Il entra, examina, ne vit rien.

Elle devint plus prudente encore. Elle causait raisonnablement, elle répondait aux questions avec sens. Le gardien fit venir deux ou trois fois le directeur, doutant qu’elle fût encore folle, mais le directeur le rassura.

C’était un vieux praticien qui avait étudié la folie dans sa poche: sa bourse donnait des indications mathématiques sur le degré d’aliénation mentale de ses hôtes. Quoique ne comptant pas sans ses hôtes, il comptait deux fois.

Donc, le bon gardien, satisfait, prenait avec la folle ses aises. Sage, douce, obéissante, elle ne le gênait guère. Elle mangeait fort peu: le gardien n’y trouvait rien à redire, son honnête famille en profitait.

L’automne arriva. A travers ses minces, mais nombreux carreaux, la folle vit l’année grisonner. Bien des nues passèrent entre les horizons. Des feuilles lui arrivaient quelquefois, pauvres choses mortes et recroquevillées, où restaient les délicates nervures de la vie. Les géraniums moururent, les plantes grasses rentrèrent chez le directeur. Les moineaux commencèrent à connaître la faim. Elle voyait leurs bandes errer dans la cour, leurs petits corps roux frissonner au bord des corniches, elle entendait de minces cris, cris de détresse, qu’ils poussaient en hérissant leurs plumes. Elle leur aurait volontiers jeté des miettes, mais le gardien pensait à sa famille.

On la laissait tranquille. Elle maigrit encore et paraissait songer à toutes sortes de choses graves. Le saphir de l’œil brillait de fièvre, de la fièvre des grandes préoccupations. Il y avait pourtant un espoir là, cette lueur sereine dans la tempête qu’on découvre chez les grands travailleurs qui ont l’espoir d’arriver.

La folle se mit à détester la lune. La nuit, croissant ou orbe, elle venait par les barreaux, éparpillant dans la loge sa lumière curieuse. La folle s’irritait quand elle voyait l’œil d’argent cligner devant les fenêtres. Elle savait bien que la lune est là pour tous, calme, impartiale, mais ses nerfs l’emportaient sur sa raison. Dès que l’astre escaladait le bleu, elle frissonnait, prise de névrose. Ses yeux clairs papillotaient, une rougeur montait à son front et, découragée, elle se jetait sur son lit, où elle restait à pleurer intérieurement.

La lune disparut, de la cendre plein sa face. Pendant la syzygie, la folle respira: elle ne craignait plus la venue inopinée du regard d’argent.

Elle devint alors extraordinairement active, d’une activité furtive, précautionneuse et si patiente! On la surveillait de moins en moins, sa dissimulation l’ayant faite maîtresse de la confiance entière des gardiens. Elle put achever sa longue tâche, l’œuvre patiente des mois, le rongement insensible de l’insecte qui traverse le noyer ou le chêne.

Une nuit, oh! bien noire! pleine de nues qui naviguaient sur le firmament, une silhouette légère passa par les barreaux descellés d’une cellule et descendit dans la cour. Elle alla tout droit, sans hésiter, malgré les ténèbres, car, dans la lente élaboration de l’œuvre, tout avait été calculé, recalculé, avec la triple patience de l’obsession, de la solitude et de l’emprisonnement. Elle dépassa le carré jardiné. L’ombre forte la voilait; elle y glissait avec la précision silencieuse des chats. Le ciel lui soufflait aux cheveux. Elle levait son front de captive sous l’air libre, humait brèvement.

La blancheur de sa face était son seul péril. Les rares rayons y rejaillissaient et la faisaient saillir vaguement sur le noir. Elle y jeta ses cheveux, à travers lesquels les deux saphirs luisaient comme des lampyres.

Elle s’arrêta. Un mur était là, pâle sur l’ombre, avec ses portes et ses fenêtres. Comment ouvrit-elle une porte? La serrure eut un bruit faible, comme un cri bref de souris, puis un rectangle noir s’enfonça.

Silence. Les nues coulaient sur les étoiles, les noyaient, puis les laissaient reparaître sur les îlots d’azur. Un oiseau noctambule soupirait, derrière les murs. Des feuilles se roulaient sèchement.

Puis, du morne bâtiment, une clameur sortit, un grand hurlement. Les fous, nerveux, au sommeil léger, s’éveillèrent, et des cris partirent des loges. La terreur augmenta; les frénétiques collèrent leurs fronts aux barreaux, les verbeux expliquèrent leurs théories et d’autres riaient, chantaient, dans une cacophonie formidable.

De loge en loge, au fond des ombres sinistres, les cervelles troubles s’ouvrirent au monde inharmonique des idées folles.

Scène affreusement bestiale, humaine cependant, où les cris sombres de l’animal sortaient de la poitrine des hommes, dialogues vertigineux entre les barreaux, corps frénétiques en proie aux magnétismes du nerf, misérables frappant horriblement leurs crânes contre les murailles.

Mais des portes s’ouvrirent. Le directeur parut parmi les gardiens. Il croyait à quelque évasion en masse et tremblait. Une voix raisonnable vint à lui.

—Ici, monsieur, ici!

Une femme, sur le seuil d’une porte, élevait une petite lampe de laiton. Des enfants s’accrochaient à sa jupe. Le directeur reconnut la femme du gardien Désambre. Il s’approcha.

La femme commençait une litanie pleureuse. Elle ne savait pas! Ils dormaient. Tout à coup, son mari s’était redressé en criant, puis était retombé. Quelque chose avait alors traversé la chambre. Son mari ne criait plus. Elle avait entendu un pas descendre les escaliers. Le gardien était immobile, avec un grand clou dans la tête. Il n’avait plus remué. Il devait être mort.

Le directeur monta. Il trouva l’homme replié nerveusement, les mains au front, trépassé, une sorte de clou sans tête fiché obliquement dans la tempe gauche. Point de sang. Une fine éraflure rasait le sourcil droit.

Cette nuit même, on visita les loges. Le mouvement des torches dans l’ombre de la cour fut une fête pour les fous. Il ne se trouva personne d’aussi calme que la folle. Elle dormait. Elle s’éveilla avec un sourire superbe. Ses yeux furent éblouissants à la lumière rouge des flambeaux, et pleins d’une joie profonde, d’une sérénité transparente. Comme le directeur entrait, elle poussa son front hors de son lit, en rejetant sa ruisselante chevelure.

—Je l’ai! Je l’ai! cria-t-elle.

Le directeur faillit sourire, malgré son ennui. Il regarda la face reposée, la paix enfantine de la jolie créature.

—Elle a bien dormi! murmura cet homme expérimenté.

Londres, novembre 1875.

LA MÈRE


Louis Ramières déposa sa fourchette et cessa de manger. Il avait l’air dur et maussade; un grand pli creusait son front lisse. C’était un joli jeune homme par la chevelure bien plantée, l’œil taillé avec art, les joues fines et la structure correcte. Sa mère le considérait avec crainte et admiration. D’avoir de tout temps souffert pour lui et par lui, elle l’aimait davantage. Et elle mettait en lui son orgueil, son espérance, tout le présent et tout l’avenir.

Pour la troisième fois, elle l’interrogeait. Il se décida à répondre:

—Il vaudrait mieux n’en pas parler, puisque nous ne pouvons qu’en souffrir l’un et l’autre. Enfin, puisque tu le veux. J’ai vu tantôt, au cercle, le père d’Hélène. Il sait, bien entendu, que j’aime sa fille, ce qui n’est rien... Mais il sait aussi qu’elle m’aime. Alors, il m’a parlé très franchement. Il me la donnerait si j’apportais deux cent cinquante mille francs, qui constitueraient une part d’association dans sa maison... du quinze, du vingt pour cent.

Il se tut, plein d’amertume. Mme Ramières réfléchissait, éperdue. C’est vrai que c’était le sauvetage et pour toute la vie. La maison Hugo-Lambert était quelque chose d’aussi solide, en son genre, que la Banque de France. D’ailleurs, tout autour, une famille richissime dont Hélène devait hériter un jour.

—Ah! soupira-t-elle... si nous les avions!

—Mais nous ne les avons pas, fit-il durement.

Ils les avaient possédés, cependant, et même plus du double. C’est par Louis qu’ils avaient disparu. Il avait vécu sept années formidables. Rien n’avait pu modérer sa fougue, et comme elle était incroyablement faible, même un peu imprévoyante, Mme Ramières n’avait rien su lui refuser.

Quand il admit—car il s’était longtemps obstiné à croire que sa mère lui cachait des ressources—quand il admit, vaincu par l’évidence, que la ruine était proche, il eut un coup de désespoir. Ce désespoir le mena au jeu. Pendant plusieurs mois, il vécut en halluciné, sûr qu’il allait rattraper la fortune perdue. Puis, ce fut la fin, il n’y eut plus d’argent liquide, plus même de bijoux précieux. Rien ne demeurait qu’une rente viagère, dont le capital était incessible jusqu’à la mort de Mme Ramières.

Cela l’avait dégrisé; il avait soudain montré de la prudence. Il menait maintenant une existence froide et calculée, attentif seulement à garder l’élégance du costume. Il avait d’ailleurs l’instinct le plus sûr de cette élégance; par là même, il savait se la procurer à bien meilleur compte que les gens qui s’en rapportent aux fournisseurs. En sorte qu’extérieurement rien ne trahissait sa déchéance. Il continuait à fréquenter assidûment le monde, qui ne lui coûtait que quelques sacs de bonbons et quelques fleurs; il fuyait les lieux de dépense. Toutefois, pour sauver la face, il n’avait pas déserté son club.

De son côté, Mme Ramières s’appliquait passionnément à l’économie. Elle réalisait ces miracles que savent réaliser les femmes qui ne cessent de s’occuper de leur intérieur. La ruine demeurait inaperçue. L’on soupçonnait tout au plus quelques pertes menues.

*
*  *

—C’est vrai, nous ne les avons pas! soupira Mme Ramières.

Et elle jetait à son fils un regard humble et tendre qui demandait pardon.

—Ah! reprit-elle, si je pouvais céder le capital de ma rente...

Les yeux de Louis flambèrent. L’être violent et avide qu’il était se peignit tout entier sur sa face contractée et sa bouche presque sauvage. Ce fut une tempête de désir qui se termina dans une rage:

—Mais tu ne peux pas! dit-il d’un ton brutal. Alors, à quoi bon en parler?

—Ah! fit-elle plaintivement, ma mort seule...

Leurs regards se rencontrèrent. Dans l’éclair de cette minute, elle vit distinctement que celui pour qui elle avait fait tous les sacrifices et consenti à tous les chagrins, l’être qu’elle aimait plus qu’elle-même, aurait été heureux de cette mort... Elle détourna la tête, épouvantée; ses yeux se remplirent de larmes.

*
*  *

Tout le soir, pendant qu’il était sorti, elle ne cessa d’y songer. C’était, au tréfonds, quelque chose qui déjà la tuait, l’arrêt d’un juge mystérieux et implacable. Elle se disait que maintenant elle verrait le souhait dans chacun des actes de Louis et chacune de ses paroles; le plus intime de son existence en serait empoisonné. Comme elle n’avait, depuis bien longtemps, plus de sentiments qui ne fussent un reflet des sentiments de son fils, chaque fois qu’elle goûterait une joie innocente, chaque fois qu’il lui viendrait une heure douce, tout se glacerait soudain à l’idée sinistre. Alors, c’était fini! Il n’y aurait plus de soleil du matin, plus de roses, plus de crépuscule d’été sur la plage ou la terrasse, plus d’intimité fine au foyer d’hiver, plus de livres, ni de voyages, ni de présent, ni d’avenir. Elle serait jusqu’à sa dernière heure celle dont la mort est attendue, celle dont la fin doit faire le bonheur de sa descendance. Était-ce encore vivre?...

Le soir passa, minuit pleura sur Saint-François-Xavier, et Mme Ramières était toujours là, sous le bloc de la destinée. Elle attendait maintenant le retour de Louis avec un triste cœur qui s’éveillait par saccades. Lorsqu’il ouvrit la porte du corridor, elle se dressa, elle marcha à sa rencontre; et pour avoir un baiser, un baiser franc et presque filial, elle balbutia:

—J’ai un projet, mon grand garçon, quelque chose à quoi nous n’avions pas encore songé... Espère... et embrasse bien ta vieille maman!

Il la considéra, d’abord surpris; mais comme tous les êtres, il était prompt à l’illusion: de songer que peut-être il aurait la fiancée et la fortune, son cœur s’enfla d’une tendresse, il rendit sans compter l’étreinte.

—Demain! Je te dirai demain! s’écria-t-elle en se sauvant dans sa chambre.

La porte verrouillée, en hâte, ne voulant pas perdre la tiédeur des lèvres du fils sur sa joue, elle ouvrit la petite pharmacie, elle y saisit le flacon de laudanum et, d’une grande gorgée, fit disparaître l’obstacle qui barrait la route de Louis Ramières.

LA PETITE AVENTURE


Au printemps de cette année, murmura Louis Langrume, je lisais près de la fenêtre ouverte, lorsqu’un insecte s’abattit sur mon livre. Je vis un petit coléoptère noir, faiblement luisant, avec deux taches blanches, à peine perceptibles, à la naissance des élytres. Il demeura une demi-minute immobile, puis il agita ses pattes fines comme des traits d’encre. C’était un temps d’après pluie, tiède, avec des clairs de nuage, si j’ose ainsi dire, fou, ivre, où plantes et bestioles se hâtaient à travers leur courte destinée.

Mon petit coléoptère était là, dans l’inconnu immense, aussi loin des champs où il lui fallait trouver l’amour et la provende que moi de l’Arabie Heureuse. S’il avait de la chance, il pouvait vivre quelques jours, ou quelques semaines, et moi quelques années; il ne savait rien et je n’en savais pas davantage; un coup léger, il trépassait; mais moi-même, une chute dans l’escalier ou une brique sur le crâne suffisaient pour m’expédier au cimetière. J’eus une grande pitié de tous deux et, en tout cas, je résolus de lui faciliter sa misérable chance. Deux fois déjà, au coin du volume, il avait ouvert ses ailes de corne, sous lesquelles on en apercevait deux autres, fripées et translucides, qui avaient bien un peu l’air d’être les coins d’une minuscule chemise de batiste.

J’ouvris plus largement la fenêtre et ce geste me fit quitter des yeux le coléoptère. Quand mon attention revint à lui, je ne le vis plus. Il avait quitté la page où il trottinait, il n’était ni sur la tranche ni sur la couverture. Je consacrai trois minutes à sa recherche, sans résultat: «Il est parti!» me dis-je... Il est quelque part là-bas, dans les lacs de l’air, courant sa fortune d’atome...

*
*  *

Je n’y pensai plus. L’heure approchait où j’allais revoir Janine. C’était chaque fois le recommencement du monde. Auprès de Janine, je retrouvais la terre de Robinson et les vieux jardins des contes de fées, la Belle aux cheveux d’or et la princesse qui rêve devant le rouet d’ivoire, les sortilèges du Bois dormant et le Grillon du Foyer, la grande légende qui monte avec le crépuscule et la petite fable qui palpite aux étincelles des bûches de hêtre, l’étoile perdue dans l’infini et la lampe qui luit au fond de l’allée solitaire.

Quand Janine secouait le buisson étincelant de sa chevelure, c’était l’amour sauvage qui se levait, le grand et terrible amour qui dévore magnifiquement l’âme, mais quand nous parlions bas, dans le coin du petit salon émeraude, c’étaient les longs jours, la famille, l’enfant, le cycle enchanté qui a mis fin aux chasses féroces, aux chocs brusques où chaque homme, dans la nuit du passé, le plus fort, le plus rusé, finissait par répandre son sang sur la terre.

*
*  *

Je m’habillai donc pour aller voir Janine, je pris chez ma fleuriste une fine gerbe de roses blanches et l’auto roula vers mon destin. Le cœur me battait ainsi qu’aux premiers jours. Mais ce n’était pas le battement cruel qui accompagne les amours de conquête. C’était une palpitation exaltante, comme lorsqu’on voit, après les fleuves de l’étranger, couler un fleuve de son pays. Et j’évoquais la silhouette exacte de Janine dans le corridor, son visage argenté qui s’élevait vers le mien: je venais, ce semble, de la quitter.

*
*  *

Au coup de sonnette, Charles, le valet de chambre, montra son visage raide où il y avait un peu de stupeur. Il m’accueillit avec des mots vagues, qu’il parut avaler brusquement, puis me conduisit dans le petit salon émeraude. Il n’y avait personne et, la fin du jour approchant, l’ombre se tassait déjà dans les coins. J’attendis cinq minutes... je rêvassais. La lumière décroissante donnait à mes souvenirs plus de profondeur et de solennité. Quoiqu’on ne me fît jamais attendre, je n’étais pas surpris. Et je ne le fus pas davantage lorsque, au lieu de Janine, je vis paraître la gouvernante anglaise.

Elle s’avança, comme elle faisait toujours, d’un air furtif, et, sur son visage chevalin, les yeux jaunes avaient le regard très lointain que tout le monde lui connaissait.

—Monsieur Langrume, fit-elle d’une voix traînante... il y a une nouvelle dans lé maison... Il faut pas vous décourager... C’est lé volonté du Seigneur... Mlle Janine... eh bien!...

Elle toussa et secoua ses épaules pointues:

—Eh bien! elle est morte!

J’ai souvent entendu dire que lorsqu’une balle ou un coup de couteau vient d’atteindre mortellement un homme, il ne se rend aucun compte de son état. Telle l’impératrice d’Autriche, une minute avant sa fin, croyait avoir reçu un coup de poing. Mon impression fut d’abord quelque chose de semblable. Je regardai la gouvernante, je murmurai deux ou trois mots vagues. Ensuite seulement la mort de Janine entra dans mon âme et me tira un hurlement d’horreur... Je criai avec rage:

—Mais elle n’avait rien!

—Rien, fit lentement la gouvernante. Rien! Elle pouvé vivre cent ans... Elle descendait l’escalier, elle a fait un faux pas et elle est tombée... Lé médecin ne sait pas encore ce qui est cassé dans son corps...

L’Anglaise demeura longtemps en silence, puis elle dit, tout bas, comme si elle avait peur d’être entendue:

—Voulez-vous la voir?

*
*  *

Et je la vis. Elle était comme étendue dans la broussaille magnifique de sa chevelure. La fatalité l’avait frappée si vite que tout l’aspect de la vie était demeuré: le rythme heureux du visage, les jolis bras bien jointés, ce beau corps où la jeunesse jouait à miracle...

Je vécus là ma première agonie, la plus dure, la plus hideuse, et quand je rentrai chez moi, ah! j’eus bien de la peine à ne pas saisir le revolver qui étincelait sur la table et à fuir ce monde où «tout est vanité et rongement d’esprit».

Comme je rêvais sinistrement, je saisis le livre que je lisais naguère. Tandis que je l’ouvrais machinalement, je vis tout à coup le petit coléoptère noir. Il s’était pris entre deux pages, il avait les deux élytres entr’ouvertes: le faible poids du papier avait suffi pour l’écraser. Comme Janine, plein de son humble force, et construit en sa manière d’insecte pour vivre une pleine destinée, il avait fait un faux mouvement!

MON ENNEMI


Lorsque je «prospectais» dans le Colorado, dit le Canadien Durville, j’avais un ennemi, un grand bougre, aux yeux d’outremer et à la barbe havane, avec qui, trois fois déjà, je m’étais battu dans les bois. Je portais, en souvenir de sa haine, sept cicatrices, dues aux balles logées par lui dans ma carcasse et aux bistouris des chirurgiens. De son côté, il pouvait montrer la trace de huit blessures dont j’étais l’agent responsable. L’une, la dernière, faillit être mortelle et le coucha six semaines dans la tente-hôpital du docteur Matthews.

L’origine du conflit était une femme, une sang-brûlé, que nous nous disputâmes farouchement et qui fut mon lot pendant une année. Après quoi, elle fila, sans que je m’y opposasse, car j’en avais par-dessus la tête; elle fila, dis-je, avec un Irlandais, vers le Texas ou la Californie. Mais son exode n’éteignit pas notre querelle. Même le troisième duel, le plus acharné, eut lieu un mois plus tard. Ce fut, comme les autres, un combat loyal. Jim Charcoal m’avait averti, quarante-huit heures d’avance, qu’il m’attendrait dans le bois du Sitting-Bear, et nous échangeâmes plus de vingt balles avant qu’il ne s’abattît.

Après chaque duel, il y avait une trêve de six mois, au minimum. Dans l’intervalle, nous ne nous connaissions pas. Si le hasard nous mettait en présence, chacun détournait la tête. Jamais un mot ni une attitude injurieuse. Nous savions trop qu’un des deux finirait par avoir la peau de l’autre pour gaspiller nos gestes ou nos paroles.

*
*  *

Vers ce temps, une troupe de bandits fit son apparition dans la contrée. Elle rôdait dans les bois, sur les savanes ou la montagne, assassinait les mineurs isolés, pillait les fermes et même mit à sac la ville de Big-Stanton. Elle la mit à sac et fit violence aux femmes. Il est vrai que cette ville ne comptait encore que trente-sept habitants et que le jour où les bandits y pénétrèrent, toute la population était absente, sauf deux vieilles, vingt-neuf cochons et six vaches.

La présence de ces rascals nous agaçait. Nous fîmes plusieurs battues, décidés à un lynchage énergique. Par le fait, nos jeunes hommes se proposaient de les enduire de pétrole et de térébenthine, puis de les mettre rissoler sur un bon feu de sapin. Mais les battues demeurèrent infructueuses.

Un mardi du mois de mai, je me mis en route avec neuf compagnons déterminés. Nous menions deux mules chargées de pépites et de poussière d’or à la banque de Newfountain. Nos carabines et nos revolvers étaient confortablement chargés et nous possédions aussi de solides coutelas, dont nous savions nous servir. Tout alla bien jusqu’à la passe de Cinderella. C’est un lieu fauve et charmant. Il y a de grands rocs pourpres, d’où découlent des eaux argentées, et de très vieux pins qui sifflent un air de danse dans la brise. Nous avions fait «l’éclairage» nécessaire; puis il n’y avait pas d’exemple qu’on eût attaqué un peloton aussi redoutable. Déjà, nous n’étions plus qu’à un demi-mille de la sortie, lorsqu’une détonation retentit et nous vîmes Bill Shark rouler sur le sol. Ce fut un sacré moment. Nous avions beau scruter le site, et nos yeux valaient presque des yeux d’Indiens, nous n’apercevions que les pierres, les plantes, les sources et quelques oiseaux.

Damn it! cria Sam Rogers en entre-choquant ses poings de colosse.

Une deuxième détonation, le sifflement d’une balle qui me frôla presque l’oreille.

—Par terre et à l’abri! criai-je.

Un moment plus tard, nous étions tapis parmi les anfractuosités de la passe. Il y eut un long silence, suivi d’une fusillade nourrie. Cette fois, nous avions aperçu des têtes et nous pûmes riposter. Des hurlements de blessés s’élevèrent de part et d’autre... Et cela dura une demi-heure. Six de nos hommes étaient ou morts ou invalides; nous avions à coup sûr atteint un certain nombre de nos agresseurs.

Brusquement, ceux-ci chargèrent: ils pouvaient être huit. Nous tirâmes en hâte quelques cartouches, puis nous nous dressâmes pour le choc: nous étions en ce moment quatre contre six. Les revolvers bruirent, les longs bowies entrèrent dans les ventres. En fin de compte, je me trouvai acculé contre le roc, devant trois adversaires. J’étais blessé; mon sang coulait par des plaies nombreuses; je frappais au hasard. Et, ayant encore abattu un homme, je me sentis saisi, jeté contre le sol; une lame troua ma poitrine; au moment de m’évanouir, j’entendis une dernière détonation...

*
*  *

Naturellement, je n’ai pas la moindre idée du temps qui s’écoula entre la seconde où je perdis le sens et la seconde où je rouvris les yeux. D’abord, je ne vis pour ainsi dire rien du tout. Un brouillard flottait sur ma rétine. Puis, je discernai le feuillage d’un pin, là-haut, puis des rocs rouges et enfin un homme, à ma droite, penché, qui me considérait.

All right! dit cet homme avec flegme.

Je reconnus les yeux d’outremer et la barbe havane de Jim Charcoal, mon ennemi. Cela me fut très désagréable. Dans mon état de faiblesse, je m’imaginai que le compagnon n’était là que pour me donner le coup de grâce.

—Faites vite! lui dis-je.

—Vite! s’exclama-t-il. Rêvez-vous, camarade?

Il avait une sorte de sourire, débonnaire et victorieux. Et me prenant la main:

How are you? fit-il. Damnément faible, je calcule?

C’est vrai que j’étais un peu faible, mais en somme je ne me sentais pas mal. Un immense étonnement bouleversait ma cervelle; je murmurai:

—Que faites-vous ici, Jim?

—Vous le voyez bien, répondit-il avec bonhomie. Je vous soigne, en même temps que ces fellows, là-bas. Vous en avez tous eu pour vos pépites... sans compter ceux qui ont rincé leur tasse!

—Bon! repris-je. Mais vous n’étiez pas avec eux?

—La preuve! ricana-t-il, en me montrant deux cadavres qui gisaient à quelques yards. Ce sont ceux qui allaient vous faire votre affaire et que ce bon rifle-là a envoyés régler leur note avec le Créateur!

—Jim! m’écriai-je. Ce n’est pas vrai! Vous ne m’avez pas sauvé?

Il hocha lentement la tête. Tout à coup, il y eut en moi une joie frénétique et une telle tendresse que ce serait folie d’y comparer n’importe quelle sorte d’amour. Je saisis la main de Jim dans les miennes et j’y collai mes lèvres. Lui s’était mis à rire. Il était aussi ému que moi; un bonheur extraordinaire luisait sur sa face tannée. Pour lui aussi c’était quelque chose comme le recommencement du monde. Et il était tout à fait inutile que nous nous disions que désormais nous serions beaucoup plus que des frères l’un pour l’autre.

*
*  *

Voilà ce que c’est que d’avoir un bon ennemi! acheva Durville... Quant aux camarades, on réussit à en guérir cinq. Les quatre autres restèrent de l’autre côté du monde. Trois bandits étaient morts aussi. Sept demeuraient prisonniers, plus ou moins salement blessés: nos jeunes hommes firent comme ils avaient résolu. Les rascals furent enduits de pétrole et de térébenthine, puis déposés sur un bûcher de sapin. C’était vers la fin du crépuscule. Le feu prenait mal; des cris épouvantables se prolongeaient sur la face du désert, tandis que les étoiles ouvraient leurs petites corolles tremblotantes.

EN ANGLETERRE


C’est à Hampstead Heath, près de Londres, que j’appris à connaître la Société universelle de la Dessiccation harmonique. Par un clair après-midi de septembre, je prenais mon thé au Lion-Vert, au fond d’un jardin délicieux, à mi-côte d’une colline plantée de bruyère, d’herbe dure et d’extraordinaires chardons violets. Une brise aromatique s’élevait dans la tiédeur du jour. De petits nuages très doux jouaient à colin-maillard dans un ciel tendre,—un vol d’oiseaux migrateurs passait sur l’Occident,—de grandes colombes bleues et blanches couraient à mes pieds avec des cris de bonheur,—et il se répandait sur toute chose une grâce neuve et primitive qui parfumait mon thé et donnait une saveur incomparable à mes rôties.

De-ci, de-là, quelques bicyclistes des deux sexes goûtaient sous les glycines, avec du cresson, des winkles, du céleri, du beurre et du pain tendre.

C’est alors que la Société universelle de la Dessiccation harmonique fit son entrée. Elle n’était pas très nombreuse. Elle se composait d’un fifre, d’un accordéon, d’une paire de cymbales, de trois ocarinas et d’une demi-douzaine de ladies et de gentlemen chargés de la partie vocale. Sur un drapeau mi-parti vert et rouge, on apercevait une sorte de saint Laurent sur le gril, que j’ai su depuis symboliser l’Immortalité du corps. Et, bien entendu, on commença par faire un peu de musique.

Aux sanglots de l’accordéon et aux soupirs du fifre, le chœur chantait:

Un jour viendra, un jour terrible,
Où l’âme quittera le corps...

Puis un des gentlemen prit une chaise et se mit à nous haranguer. C’était une bonne vieille face britannique, aux yeux d’enfant, au teint frais comme un radis, au geste de poteau de chemin de fer, au grand menton opiniâtre.

Et il hurlait d’une voix suppliante:

«Oh! mes frères et mes sœurs, sortis de la poudre et qui retournerez dans la poudre, écoutez la parole divine. Méditez les paroles sacrées. Car vous vivez dans l’erreur! Vous vivez dans l’erreur, et avec vous toute l’Église d’Angleterre, et toute l’Amérique, et toutes les nations qui sont à la face de ce monde! Vous croyez à l’âme et vous ne croyez pas au corps! Vous croyez à l’âme, orgueilleux principe de vie, et vous oubliez le pauvre serviteur tiré de l’argile, qui peine, qui souffre et qui gémit! Vous croyez que l’âme aura sa récompense et vous faites porter tout l’effort par son esclave misérable! Vous proclamez l’immortalité de l’une et vous condamnez l’autre au néant. Et cependant, ô mes frères et mes sœurs! elles sont suffisamment claires, elles sont suffisamment éloquentes, les paroles du Livre sacré,—les divines paroles qui nous convient, au jour du grand jugement, au jour de la Résurrection éternelle, dans la vallée de Josaphat. Et les paroles de saint Paul aussi portent avec elles une lumière éblouissante. «Il faut, dit-il, que ce corps corruptible soit revêtu de l’incorruptibilité, et que ce corps mortel soit revêtu de l’immortalité.» Par quelle cécité étrange avons-nous pu, après un tel enseignement, être conduits à donner au corps, à ce corps fait pour une si glorieuse destinée, une sépulture qui le livre à la destruction, qui le jette en pâture aux vers? Comment n’avons-nous pas compris que nous devions conserver plus précieusement cette enveloppe immortelle que tous les trésors de la terre?»

*
*  *

L’orateur développa quelque temps ce thème, avec l’honorable monotonie et la patience de répétition qui jettent un si bel éclat sur l’éloquence britannique. Puis il conclut, avec une voix pleine de larmes:

«Abjurez la longue erreur de vos ancêtres. Donnez enfin à l’ensevelissement du corps les soins sacrés qu’il mérite. Comme les anciens Égyptiens qui eurent le pressentiment de la vérité, que vos cimetières deviennent de véritables nécropoles, où le corps incorruptible puisse attendre le jour du jugement. Faites mieux. Réclamez avec nous, à tous les gouvernements chrétiens, l’achat de la vallée de Josaphat. Creusons, bâtissons-y une immense cité souterraine—et que nos chers morts y reposent, prêts à se lever au premier signal de la trompette divine!»

*
*  *

Il dit, et les cymbales enflèrent leurs voix menaçantes, les ocarinas modulèrent:

Un jour viendra, un jour terrible...

Puis un deuxième gentleman monta sur la chaise. C’était le chimiste de la bande. Il nous initia aux douceurs de la Dessiccation harmonique. Il nous enseigna l’art de conserver nos semblables par des saumures ingénieuses et des cuissons graduées, sans perdre une seule de leurs fibres:

«Car les Égyptiens, chères sœurs et chers frères, sacrifiaient la cervelle et les viscères, dépôts sacrés de la vie, pour ne laisser qu’une forme vide...»

Encore la voix plaintive du fifre et les pleurs de l’accordéon, puis les membres de la Dessiccation harmonique marchèrent à l’ennemi avec des formules—les pledge—et de petits encriers portatifs. Et je vis devant moi une de ces filles émouvantes à qui les artistes invisibles prodiguèrent la magie des belles lignes, la pulpe des chairs divines et la douce superbe des gestes. Elle jeta sur moi le rets lumineux de son regard; je me sentis captif de tous les sortilèges qui menèrent les hommes à la guerre, au crime et à la folie.

—Oh! joignez-vous, dit-elle d’une voix d’harmonica, à ceux qui veulent sauver le corps...

Je contemplais un rayon qui se glissait sur l’aurore de sa chevelure. Elle me tendit une formule où je lus:

SOCIÉTÉ UNIVERSELLE DE LA DESSICCATION HARMONIQUE

Groupe promoteur de Hampstead Heath.

Il ressuscitera dans sa gloire.

«Je soussigné (nom et prénoms), déclare adhérer à la Société Universelle de la Dessiccation harmonique, et donner ordre à mes parents, à mes amis, à mes héritiers, de faire préparer mon corps, après mon décès, selon la formule du docteur W.-E.-G. Harbour.

«Je m’engage à réclamer par toutes voies, aux gouvernements, l’acquisition de la vallée de Josaphat, pour servir de sépulture à l’humanité chrétienne.»

*
*  *

Je regardai un instant les beaux yeux frais. J’eus au cœur une peine étrange. Il me parut si dur que cette fille des hommes passât sur la terre sans que j’eusse eu d’elle au moins je ne sais quel souvenir de tendresse! Et l’idée me vint sans transition, ironique et tendre, que peut-être la Dessiccation harmonique servirait à me donner un enivrement plus doux que l’arrivée du printemps sur les prairies.

Je feignis de lire et de relire le pledge, puis je dis avec tremblement:

—Je ne crois pas que mon corps soit immortel... Non, en vérité, je ne le crois pas! Mais il m’est agréable de croire que le vôtre ne doit jamais périr,—pas plus que la Victoire de Samothrace.

Elle sourit, telle quelque fraîche nymphe, fille du fleuve Simoïs ou du Caystre. Et j’ajoutai:

—Conseillez-vous à l’incrédule de signer?

—Mais cela ne peut lui faire aucun mal. Quand bien même le corps mourrait tout entier, une sépulture plus digne ne saurait nuire au salut!

—Ce sera tout de même un petit sacrifice, dis-je; que me donnerez-vous en échange?...

Elle demeura silencieuse, un peu rougissante sous le feu d’admiration de mon regard. Et j’ajoutai:

—Si je signe, ne me donnerez-vous pas un baiser?

Elle baissa la tête, puis, agile et légère comme une petite chasseresse, elle courut au vieux gentleman qui avait discouru le premier. Elle lui parla dans l’oreille. Il fit un geste d’impatience et répondit assez haut pour que je pusse l’entendre:

—Eh bien! Lizzie, mais sûrement... Comment pourriez-vous hésiter? Sauvez son corps, darling... Sauvez son corps!

Elle vint,—elle porta vers moi son odeur charmante et le petit bruit de sa robe,—elle pencha cette bouche qui méritait de perdre mille vaisseaux creux, et dans un enivrement d’extase, je devins un fervent de la Dessiccation harmonique, un partisan décidé de l’acquisition de la vallée de Josaphat—cependant que la musique reprenait:

Un jour viendra, un jour terrible,
Où l’âme quittera le corps...

LE DORMEUR


Au coin de la haie, vers une heure, protégé par une ombre maigre, l’ouvrier étameur s’était endormi.

Il reposait en croix, la bouche béante, soufflant en paix dans la chaleur. Sa grande face fauve, poilue à foison, lustrée par la sueur, avait un air de bonté. Toute une philosophie de labeur, de vie humble, utile, honnête, sourdait du sommeil de ce pauvre homme.

Un peu plus loin, au bord d’un champ déjà fauché, au détour d’un petit mamelon, les braises d’un foyer de bois gardaient une forte incandescence, et l’étain, dans la petite poêle réfractaire, était fondu. Tout autour, c’étaient des casseroles, des marmites, des seaux troués attendant le travail de l’ouvrier.

Cependant le grand soleil faisait crépiter les chaumes secs, gerçait la terre, buvait la fraîcheur, et l’accablement tenait les hommes et les bêtes couchés.

Un bruit de petits pas vibra dans le sentier, un enfant de quatre ans parut, en sabots, la tête nue, avec des yeux candides, mi-fermés et clignotant dans la trop âpre lumière.

L’homme ne s’éveilla pas et l’enfant se mit à le considérer, ébahi, mi-rieur, mi-craintif. Surtout la bouche du dormeur l’intéressait. Elle était large ouverte, garnie de dents puissantes; et le petit se pencha dessus, regarda dans ce trou noir, curieusement. A chaque respiration, la langue remuait, quelque chose s’abaissait et se relevait au fond, tandis que de longs poils de moustache tremblotaient comme des antennes de grillon.

Cependant, par intervalles, le capricieux petit contemplateur se relevait, faisait quelques pas dans le sentier de fine terre battue, cueillait un coquelicot entre les chaumes, riant d’aise au beau firmament. Sur la plaine superbe où s’étalait la moisson d’un sol fertilisé par un siècle de labeur, personne encore n’avait repris la faux. L’enfant effeuillait impitoyablement la caduque, l’éblouissante fleur des blés, essayait de fixer le soleil, écoutait le susurrement des moucherons grisés de pleine vie. Une obsession bizarre, une tentation de fruit défendu le ramenait toujours à la bouche de l’ouvrier. Et la créature d’aube mi-agenouillée, silencieuse, les yeux attentifs, semblait rêver à des choses mystérieuses.

Mais voilà que près du champ fauché, au détour du petit mamelon, les casseroles éveillèrent sa jeune curiosité. Il y alla.

Déjà le feu diminuait, des braises s’endormaient grisonnantes. L’étain pourtant gardait la température de fusion.

Alors l’enfant, gauchement, prit le manche du creuset, répandant quelques gouttes du liquide effroyable, et il marcha plein de joie, un frais sourire aux lèvres, la prunelle espiègle.

Il dormait toujours, l’étameur, dans une immobilité sereine: il semblait si bon, si doux, si digne d’une vie heureuse!

L’enfant s’assit, déposa son brûlant fardeau, et ses beaux yeux recommençaient à regarder la cavité ténébreuse. L’ouvrier soupira, une houle intérieure souleva la poitrine; un songe vague fit remuer ses lèvres, et l’enfant soulevait le creuset. Grave, il le pencha sur la bouche ouverte.

Et l’étain coula brusquement, entre les dents, dans les narines.

La chose fut horrible. Tout le corps étendu là se replia, se condensa verticalement. Puis, un bond épouvantable et l’ouvrier se trouvait debout, ses bras tâtonnant, battant le vide, la mort dans les yeux. Puis le corps bondit encore, trois sauts frénétiques et le pauvre homme s’ensevelit entre les céréales, les coquelicots et les bleuets.

L’enfant, un peu effrayé, ses candides pupilles élargies, tremblait au bord du sentier.

Comprenant soudain qu’il venait de faire une chose défendue, il ôta ses petits sabots pour fuir au plus vite à travers champs...

DANS LE NÉANT


Bernard Cartaud rentra vers huit heures et déposa onze francs sur la table. Il n’était pas saoul; il n’avait pris que trois absinthes.

—Onze francs! se lamenta Gilberte... L’autre quinzaine tu en as rapporté quinze... Comment veux-tu qu’on vive? Nous sommes trois, et puis un quatrième en route.

Il s’assit d’un air magnanime et regarda fumer sa soupe. C’était un homme blond, avec une barbe énorme, des yeux de Turc, et dont le visage plaisait aux femmes. En revanche, sa femme Gilberte plaisait aux hommes, parce qu’elle était parfaitement claire, avec une peau de nymphéa et des iris de diamant noir. Elle luttait contre le sort, pleine d’une énergie plaintive.

—Tu gagnes cent sous par jour, insista-t-elle, et tu ne m’en donnes pas vingt. Sans compter que je paye tes dettes...

—La barbe! éjacula-t-il.

On entendit la soupe qui sifflait en passant de la cuiller dans sa bouche.

—L’argent, je m’en f...! dit-il. J’y tiens pas.

—On ne peut pourtant pas crever de faim...

—Celui qui m’achètera pour de l’argent, y n’est pas sorti de sa mère! continua-t-il avec noblesse. Et tu me dégoûtes quand tu en parles.

—Mais enfin, cria-t-elle désespérée... y faut vivre. Je passe les trois quarts de ma journée à faire des ménages, le petit est seul!

—Je te le demande pas, ça m’embête que ma femme travaille chez les autres.

—Alors, rapporte ta paye!

Il acheva de vider son assiette, puis, la cassant sur la table d’un coup sec:

—Ferme ta malle, on voit Jaurès! ricana-t-il. Et puis, on crève ici.

*
*  *

Quand il fut sorti, elle demeura pensive. Le poids du monde l’écrasait et son désordre épouvantable. Elle essaya de se rendre compte, elle tira de petits papiers où elle avait inscrit des chiffres; toute sa misère apparaissait, en images obsédantes, avec l’atmosphère des choses sans issue.

Il y avait eu des jours où elle croyait qu’à la fin Bernard cesserait de boire et nourrirait sa famille. Il y avait eu des soirs où il était câlin, et alors elle s’oubliait dans cette espérance sans bornes qu’est l’amour. Maintenant, elle savait qu’il ne pouvait pas plus cesser d’aller chez le mannezingue que la Seine de couler sous les ponts. C’était comme ça, parce que c’était comme ça et cette raison, quand on l’a une fois bien comprise, est si forte qu’on ne cherche plus même à la combattre.

Et voilà! Elle avait un petit garçon aux yeux déjà chauves, aux joues pâles comme de la craie; quelque chose d’autre vivait en elle, qui viendrait à son terme, qui réclamerait du lait, des vêtements et de la sollicitude... Elle ne voyait aucune issue. Elle était mieux murée dans son sort qu’un prisonnier dans sa cellule. Si bien que, à la fin, elle coucha son visage sur la table et se mit à pleurer, jusqu’à ce que ses yeux lui refusassent les larmes.

*
*  *

Bernard rentra tard, avec sa bonne mesure, et ballottant dans le couloir. Des paroles bourbeuses clapotaient au fond de sa gorge. Gilberte, renfoncée dans la ruelle, savait qu’il fallait se taire. Et ils dormirent côte à côte, jusqu’au milieu de la nuit.

Alors, il se leva, il chercha le vase dans la table de nuit, et on pouvait voir sa structure blanchie par le clair de lune. D’abord, il se soulagea, puis il eut une hallucination. Il tendait le poing vers la porte de la cuisine, où il croyait voir sa femme, il grondait:

—Effacez son nom, que je dis. Je veux pas qu’elle ait rien. Tout doit revenir au petit. Et puis, je le veux pour moi, le petit... je veux pas qu’elle le garde... ou j’y casserai la gueule... Ah! pourquoi que je l’ai mariée... j’étais si heureux, et maintenant j’suis si malheureux!

Elle l’écoutait, saisie. Pendant des années et des années, elle avait pris patience, elle avait supporté ses ribotes sans lui faire un seul reproche. Aujourd’hui encore, elle se bornait à gémir, les jours de paye, moins pour elle-même qu’à cause du petit. Et voilà qu’il la haïssait!

—Ma femme te plaît! continuait Bernard; ben, mon vieux, t’aurais tort de te gêner, c’est pas moi qui t’empêcherai de... Ah! la garce, elle monte mon petit contre moi. Hein! je lui donne à manger, à ce gosse, et t’oses te permettre de le monter contre son père... Ton père, Riquet, c’est sacré... Moi, le mien, j’y ai jamais manqué... et pourtant c’était pas lui mon père... c’est l’autre, avec qui la mère a foutu le camp. Ça va finir, peut-être? Je marche avec les autres, par solidarité pour tous... et j’suis pas à vendre... Vous entendez bien, pas un sou pour elle!

Il marcha vers la vitre, il considéra un moment le disque de nacre qui sillait parmi les étoiles. Puis il ouvrit la fenêtre, avec un brusque besoin d’air, et respira. Le froid entra, un froid de banquise, qui gelait les os et leur moelle.

—Ça fait du bien là ousque ça passe! s’esclaffa l’ivrogne.

Il respira à pleine bouche, goulu, en marmottant:

—Çui qui me débarrassera de mon chameau, j’y payerai une de ces tournées!...

Puis il eut un grelottement et se mit à tituber. Un bruit mou annonça sa chute.

*
*  *

Gilberte avait caché sa tête sous les couvertures. Elle savait qu’il était tombé, et même, à demi soulevée, elle avait fait le geste de sortir du lit pour aller à son secours. Mais une main subtile l’avait recouchée. Elle réfléchissait.

Comme Bernard était au service de l’État, elle recevrait une petite pension et on lui donnerait un emploi à son tour, avec un travail commode. Elle aurait à manger, elle élèverait ses petits... Et cette issue seule était bonne.

Pendant quelques minutes, elle ne put penser à autre chose. Elle voyait l’avenir comme si elle le touchait. Puis il lui vint des émotions, avec un martèlement du cœur et des sueurs tantôt aux tempes, tantôt entre les omoplates. Elle sentait son homme mourir, sur ce carrelage froid; elle était saisie d’une terreur écrasante et d’une pitié sans bornes. Il suffirait sans doute de se lever, de fermer la fenêtre et de lui soutenir la tête... Plus de dix fois, elle souleva les couvertures. Mais, chaque fois, les mêmes mots sifflaient dans son crâne:

—Tout ça va recommencer!

Il reviendrait saoul pendant les jours, les semaines, les mois, les années. Il serait toujours plus mauvais et toujours plus pourri. Il faudrait le nourrir; il y aurait des jours où elle aurait pitié de lui, et peut-être viendrait-il un nouveau gosse... Non, c’était impossible. Cela valait mieux, même pour lui.

Par intervalles, elle écoutait. Il s’éleva une sorte de grognement, puis un souffle rauque, puis un bruit affreux, qui venait de la gorge. Ensuite, il n’y eut plus rien...

*
*  *

Elle resta longtemps encore immobile, parce qu’elle n’osait pas sortir du lit et parce que, si elle en sortait, elle aurait sûrement envie de le secourir. Et s’il n’était pas trop tard?... A la fin, ses dents se mirent à claquer, puis les battements de son cœur devinrent si horribles que c’était comme s’ils voulaient la tuer. Elle se leva lentement, elle marcha vers la fenêtre et, l’ayant close, alluma la bougie.

Il était là, sur son dos, les yeux ouverts, la bouche béante, le ventre plat; il ne respirait pas. Elle mit la main sur sa poitrine et la retira tout de suite; puis, avec un tremblement hideux, elle décrocha le petit miroir; il n’y eut pas la moindre buée.

«Ça y est!» se dit-elle...

Elle pleura doucement, elle sentit venir une grosse migraine; et, tout à coup, elle se mit à pousser des cris effroyables...