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La Mort

Chapter 54: VI
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About This Book

A series of philosophical essays that probe human attitudes toward death, arguing that mortality shapes experience yet remains poorly known because people habitually avoid confronting it. The author examines how fear, religious imagery and the conflation of illness with dying distort understanding, and urges intellectual preparation so the final hour can be met with lucidity rather than panic. He contrasts the sufferings of life with the nature of death itself, recommends clear, examined thought about endings, and proposes a calmer, more honest relation to the inevitable that frees attention for living.

VI

D'autre part,—car il faut tout dire, remuer les ténèbres contraires que l'on croit le plus proches de la vérité et n'avoir aucune préférence,—d'autre part, on peut accorder à ceux qui tiennent à demeurer eux-mêmes, qu'il suffirait qu'un rien leur survécût pour les recommencer au sein d'un infini dont leur corps ne les sépare plus.

S'il paraît impossible que quelque chose, mouvement, vibration, radiation, s'arrête ou disparaisse, pourquoi donc la pensée se perdrait-elle? Il en subsistera sans doute plus d'une assez puissante pour amorcer le moi nouveau, pour se nourrir et s'accroître de tout ce qu'elle trouvera dans ce milieu qui n'aura plus de fond, comme l'autre moi, sur cette terre, se nourrissait et s'accroissait de tout ce qu'il y rencontrait. Puisque nous avons su acquérir notre conscience présente, pourquoi nous serait-il impossible d'en acquérir une autre? Car ce moi qui nous est si cher et que nous croyons posséder, il ne s'est pas fait en un jour; ce qu'il est à présent, il ne l'était pas à l'heure de notre naissance. Il y est entré bien plus de hasard que de volonté et bien plus de substance étrangère qu'il ne s'y trouvait de substance innée. Il n'est qu'une longue suite d'acquisitions et de transformations dont nous ne tenons compte qu'à partir de l'éveil de notre mémoire; et son noyau dont nous ignorons la nature est peut-être plus immatériel et moins consistant qu'une pensée. Si le milieu nouveau où nous entrons au sortir du sein de notre mère nous transforme à tel point qu'il n'y a pour ainsi dire aucun rapport entre l'embryon que nous avons été et l'homme que nous sommes devenus, n'est-il pas à penser que le milieu bien plus nouveau, plus inconnu, plus vaste et plus fécond où nous repénétrons au sortir de la vie, nous transformera davantage? On peut voir dans ce qui nous arrive ici une figure de ce qui nous attend ailleurs; et fort bien admettre que notre être spirituel, délivré de son corps, s'il ne se mêle pas d'emblée à l'infini, s'y développe peu à peu, y choisisse sa substance et, n'étant plus entravé par l'espace et le temps, ne finisse point de grandir. Il est fort possible que nos plus hauts désirs d'aujourd'hui deviennent la loi de notre croissance future. Il est fort possible que nos meilleures pensées nous accueillent sur l'autre rive, et que la qualité de notre intelligence détermine celle de l'infini qui se cristallise autour d'elle. Toutes les hypothèses sont permises et toutes les questions, pourvu qu'elles interrogent le bonheur; car le malheur ne peut plus nous répondre. Il ne trouve plus place dans l'imagination humaine qui explore méthodiquement l'avenir. Et quelle que soit la force qui nous survive et préside à notre existence dans l'autre monde, cette existence, à supposer le pire, ne saurait être moins grande ni moins heureuse que celle de ce jour. Elle n'aura d'autre carrière que l'infini; et l'infini n'est rien, s'il n'est point la félicité. En tout cas, il semble assez certain que nous passons ici le seul moment étroit, avare, obscur et douloureux de notre destinée.