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La Mort

Chapter 62: VI
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About This Book

A series of philosophical essays that probe human attitudes toward death, arguing that mortality shapes experience yet remains poorly known because people habitually avoid confronting it. The author examines how fear, religious imagery and the conflation of illness with dying distort understanding, and urges intellectual preparation so the final hour can be met with lucidity rather than panic. He contrasts the sufferings of life with the nature of death itself, recommends clear, examined thought about endings, and proposes a calmer, more honest relation to the inevitable that frees attention for living.

VI

Or, ces millions d'humanités exactement pareilles, qui depuis toujours souffrent ce que nous avons souffert et ce que nous souffrons, comment se fait-il que nous n'en profitions en rien, que toutes leurs expériences, toutes leurs écoles, n'aient eu aucune influence sur nos débuts et que tout soit sans cesse à refaire et à recommencer?

On le voit, les deux hypothèses se balancent. Il est bon d'acquérir peu à peu l'habitude de ne rien comprendre. Il nous reste la faculté de choisir la moins noire ou de nous persuader que les ténèbres de l'autre ne se trouvent que dans notre cerveau. Comme l'a dit l'étrange visionnaire William Blake, «Il n'est pas possible à la pensée de connaître plus grand qu'elle-même». Ajoutons qu'il ne lui est pas possible de connaître autre chose qu'elle-même. Ce que nous ignorons serait suffisant pour recréer le monde; et ce que nous savons ne peut prolonger d'un instant la vie d'une mouche. Qui sait si notre principal tort n'est pas de croire qu'une intelligence, fût-ce une intelligence des millions de fois plus vaste que la nôtre, dirige l'Univers? C'est peut-être une force d'une tout autre mature; une force qui diffère autant de celle dont se glorifie notre cerveau, que l'électricité, par exemple, diffère du vent qui souffle sur la route. C'est pourquoi il est assez probable que notre pensée, si puissante qu'elle devienne, tâtonnera toujours dans le mystère. S'il est certain que tout ce qui se trouve en nous doit se trouver dans la nature, puisque tout nous vient d'elle, si la pensée et toutes les logiques qu'elle a mises au point culminant de notre être, dirigent ou semblent diriger tous les actes de notre vie, il ne s'ensuit nullement qu'il n'y ait pas dans l'Univers une force très supérieure à la pensée, une force n'ayant avec celle-ci aucun rapport imaginable, qui anime et gouverne toutes choses selon d'autres lois, et dont on ne trouve en nous que des traces presque insaisissables, de même qu'on ne trouve dans les plantes ou les minéraux que des traces presque insaisissables de pensée.

En tout cas, il n'y a pas là de quoi perdre courage. C'est nécessairement l'illusion humaine du mal, du laid, de l'inutile et de l'impossible qui a tort. Il faut attendre non point que l'Univers se transforme, mais que notre intelligence s'épanouisse ou prenne part à l'autre force; et entretenir notre confiance en un monde qui ignore nos notions de but et de progrès parce qu'il a sans doute des idées dont nous n'avons nulle idée et qui, au surplus, ne saurait se vouloir du mal à lui-même.