WeRead Powered by ReaderPub
La Niania cover

La Niania

Chapter 16: XIV
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrative centers on a nineteen-year-old woman who, while waiting for an expected visitor, recalls a recent country summer that awakened new feelings. Amid dances, family routines, and an informal village school, she grows quietly attached to one of her brother’s friends whose reserved independence contrasts with a more demonstrative companion. Their relationship unfolds in small shared duties, exchanged books, and a candid appeal in which he asks for her support through future hardships. Interwoven scenes of social gatherings and solitary moments examine youthful longing, emerging responsibility, and the gradual formation of intimate bonds across social differences.



XII

--Je ne sais ce qu'a Antonine, dit quinze jours après madame Karzof à son placide époux, pendant qu'ils étaient seuls dans la salle à manger; elle a l'air fatigué, elle tousse un peu... j'ai peur qu'elle ne soit malade.

--Il faut faire venir le médecin, dit sentencieusement le bonhomme. On ne doit jamais négliger les premiers symptômes d'une maladie; souvent une indisposition sans gravité dégénère en maladie dangereuse, faute de...

--Mon Dieu! que tu fais tes phrases longues! s'écria madame Karzof avec quelque impatience. Le médecin est venu hier.

--Ah! Eh bien, qu'est-ce qu'il a dit?

--Il a dit de continuer la potion, et de plus il a indiqué une poudre.

--Ah! Eh bien, elle ira mieux dans quelques jours, proféra M Karzof, qui professait une vénération absolue pour les oracles de la Faculté.

Sa femme n'avait pas l'air aussi persuadée que lui de l'efficacité de ces remèdes: elle resta silencieuse un instant.

--Sais-tu, Karzof, dit elle ensuite, j'ai dans l'idée qu'Antonine aime plus ce Dournof que nous ne l'avions pensé.

--Pourquoi l'aimerait-elle? T'en a-t-elle reparlé?

--Non, c'est-à-dire que, depuis que nous sommes allés au Cirque, elle ne m'a plus ouvert la bouche à son sujet.

--C'est qu'elle n'y pense plus! Madame Karzof secoua la tête négativement.

--Antonine, à ce que je vois, n'est pas fille à oublier ainsi cet homme qu'elle m'a suppliée, pendant si longtemps, de lui donner pour époux.

--Eh bien, quoi? fit Karzof, chez qui l'intelligence n'était pas élevée à la hauteur d'une vertu. Sa femme le regarda d'un air qui lui disait doucement: Tu n'es qu'un bien pauvre sire!

Puis elle haussa les épaules et s'appuya sur la table pour lui parler plus confidentiellement.

--Nous avons peut être eu tort de vouloir marier Antonine pendant qu'elle pensait à un autre, dit-elle; j'avais cru qu'elle oublierait, elle n'a pas oublié. Avec le temps, cela viendra, mais à présent,.. Si l'affaire n'était pas si engagée, j'aurais préféré rendre sa parole à Titolof.

--Rendre la parole au général! s'écria Karzof, comme si une maison lui était tombée sur la tête.

--Ne crie pas si fort, il est inutile qu'elle entende. Oui, rendre la parole au général. Après tout, je me soucie peu du général; Antonine est notre fille, et je veux qu'elle vive!

Madame Karzof fondit en larmes. Son mari, plus hébété que jamais, la regardait la bouche ouverte et ne trouvait pas de paroles.

--Est-ce qu'elle est malade? balbutia-t-il enfin, après avoir noué ensemble une ou deux idées.

--Je ne sais pas si elle est très-malade, mais elle a des yeux qui me donnent à la fois de la frayeur et du chagrin. Elle a l'air de me pardonner ma conduite... J'ai voulu me fâcher contre ces yeux-là, et je n'ai jamais pu trouver ce que j'aurais voulu lui dire...

--Eh bien, interroge-la, fit Karzof tout à fait bouleversé.

--Je sais bien ce qu'elle me répondra; ce n'est pas la peine de l'interroger tant que je n'aurai pas causé avec Titolof. Toi qui es un homme, Karzof, tu devrais te charger de cela. Vois un peu s'il serait disposé à nous rendre notre parole.

--Je... j'essayerai! déclara bravement le bonhomme ému de voir pleurer sa femme, mais au fond absolument terrifié à l'idée de parler à Titolof d'autres choses que d'affaires de la vie courante. Il sentait bien que la nature ne l'avait pas fait naître orateur, non plus que diplomate.

Antonine entra dans la salle à manger, en s'excusant de se lever si tard. Depuis quelque temps, elle avait de la peine à quitter son lit le matin; le sommeil lui venait tard, et elle n'avait un peu de repos qu'entre huit et dix heures.

--Cela ne fait rien, ma Nina, dit madame Karzof. Embrasse nous, mon enfant; nous ne sommes pas au régiment pour nous lever à la diane.

Surprise de tant d'indulgence, la jeune fille leva les yeux sur sa mère, et vit qu'elle avait pleuré. Le remords l'assaillit,--ce n'était pas la première fois,--et elle pensa avec un douloureux serrement de coeur à la douleur que ses parents allaient éprouver bientôt.

De leur côté, les vieillards regardaient Antonine. Qu'ils étaient changés, ces beaux yeux si purs autrefois, ce teint mat où la vie circulait en dessous riche et abondante! Les cheveux eux-mêmes semblaient s'être éclaircis sur les tempes, où se découvrait tout un réseau de veines bleues. Ils échangèrent un regard de pitié, un signe d'intelligence, et madame Karzof se mit aussitôt à causer avec sa fille d'une façon familière et joyeuse.

--Veux-tu aller au concert ce soir? lui proposa-t-elle.

--Je veux bien, répondit Antonine avec indolence.

--Il y a un beau concert à l'assemblée de la noblesse; si tu veux, ton père nous prendra deux billets.

Antonine regarda ta mère, croyant s'être méprise.

--Pour vous et moi, maman? dit-elle.

--Oui, pour nous deux; nous prendrons une voiture, et nous irons seules en partie fine.

Sans Titolof! Cette joie inespérée ranima Antonine, qui consentit avec plus de vivacité qu'elle n'en avait déployé depuis longtemps. Le père sortit pour aller à son service, et promit de rapporter les billets. Dans l'après-midi, le fiancé officiel arriva avec sa grâce ordinaire; il se trouvait plusieurs personnes au salon. Karzof, attardé par le détour qu'il avait fait pour prendre les billets, ne rentra qu'au moment où son futur gendre prenait congé des dames, et ne put échanger avec lui qu'un salut et une poignée de main.

En entrant dans la salle de concert. Antonine sentit le coeur lui manquer; la chaleur, les parfums, l'éclat des lumières tout cet ensemble excitant des salles peuplées la fit défaillir; elle se força pourtant à marcher d'un pas ferme, et s'assit auprès de sa mère. Pendant les quinze jours qui venaient de s'écouler, elle avait senti le mal faire des progrès foudroyants. Les potions qu'elle jetait régulièrement, les poudres qui restaient dans ses tiroirs avaient beau lui être, prodiguées par le médecin de la famille! Celui-ci, homme peu intelligent, habitué à suivre sa routine, ne s'apercevait pas que, si sa patiente avait observé ses ordonnances, le mal n'eût pas suivi cette marche rapide. Il ne se doutait même pas qu'il y eût là autre chose qu'un rhume de printemps, provoqué par la rigueur anormale de la saison. Mais aux lumières, et grâce à la surexcitation de la toilette et de la musique, Antonine était plus belle que jamais. Ses yeux parcoururent lentement les galeries placées à l'étage supérieur et qui fait tour le tour de la salle immense; ceux qui ne veulent pas faire toilette, ou qui ne veulent pas payer quinze ou vingt francs une place dans l'enceinte réservée, peuvent de là assister au concert moyennant un prix modique. Antonine savait que Dournof serait là; elle lui avait fait dire par la Niania de ne pas manquer de s'y rendre.

En effet, elle l'aperçut bientôt au-dessus de l'orchestre, précisément en face d'elle. Il lui envoya un baiser discret, en posant ses doigts sur sa bouche; elle répondit par un signe de tête, et leurs yeux ne se quittèrent plus. Ils partirent ensemble pour ce pays enchanté de la musique où tout est lumière et transparence, où la douleur même revêt quelque chose de vaporeux et d'immatériel. Les nerfs d'Antonine, si péniblement tendus depuis longtemps, vibraient comme les cordes des violoncelles; elle était si heureuse d'aspirer avec son ami l'air embrasé de la passion que lui soufflaient les puissantes harmonies de l'orchestre, qu'elle avait oublié les horreurs qui l'attendaient.

La symphonie s'acheva, après quelques minutes d'entr'acte. Un ténor, extrêmement à la mode et digne de la faveur du public, s'avança sur l'estrade. Les instruments jouèrent la ritournelle, et Edgard commença en italien l'air de la Lucie:

Bientôt, l'herbe des champs croîtra

Sur ma tombe isolée!

Antonine, rejetée brusquement dans la réalité de sa vie poussa un petit cri, fit un mouvement en arrière et perdit connaissance. Un grand brouhaha se fit autour d'elle. Les trombones couvrirent le mouvement qu'on fit pour l'emporter, et le ténor continua son air avec le succès le plus vif et le mieux mérité.

Au moment où Antonine revint à elle dans le petit salon des dames où on l'avait transportée, des applaudissements frénétiques annonçaient la fin du morceau.

--Pardon, dit-elle, dès qu'elle put parler, je regrette bien... Maman, allons à la maison.

On s'offrit à chercher leur voiture. La grâce et la beauté d'Antonine, ce je ne sais quoi de presque surhumain que la souffrance contenue donnait à ses yeux avait amené autour d'elle plusieurs hommes de la meilleure société. Deux vieillards, des plus marquants parmi la noblesse, ne voulurent céder à personne le soin de la conduire à sa voiture. A la porte, sur l'escalier, se tenait Dournof, pâle et l'air sauvage. Antonine, qui le cherchait du regard, lui adressa un sourire angélique, mais si douloureux que le jeune homme se sentit atteint au plus profond de son être.

--Elle va mourir, se dit-il. Comment tout le monde ne s'en aperçoit-il pas?

Il suivit le petit cortège, et se tint près de la portière de la voiture; c'est sur sa main que s'appuya Antonine en montant sur le marchepied; mais madame Karzof était si troublée qu'elle ne le vit même pas. Cet évanouissement, après sa conversation du matin avec son mari, avait mis la terreur dans son âme. Elle ramena sa fille à la maison en la comblant de tendresses, qu'Antonine n'acceptait qu'à regret. Il lui en coûtait de tromper ainsi l'amour maternel dont elle avait douté, et qui se révélait maintenant à elle.

M. Karzof éploré descendit l'escalier, en apprenant l'accident arrivé à sa fille, et la soutint, aidé de son fils Jean, jusque dans sa chambre, malgré les instances d'Antonine qui lui assurait qu'elle se sentait tout à fait bien, et que c'était un simple étourdissement causé par la chaleur. Madame Karzof voulut déshabiller sa fille elle-même et la voir dans son lit. Antonine eut beau s'en défendre, il fallut subir les soins inquiets de sa mère en larmes.

Quand enfin elle eut assuré, maintes fois, qu'elle avait sommeil et qu'il fallait la laisser tranquille, madame Karzof se décida à se retirer, et alla écrire un billet au docteur pour qu'il vint le lendemain à la première heure.

--Niania, dit doucement Antonine, alors que sa bonne, la croyant endormie, rangeait tout sur la pointe du pied, Niania, descends vite dans la rue: Dournof doit y être; dis-lui que je n'ai rien du tout, et que le moment où nous nous reverrons n'est plus éloigné. Va vite.

La Niania allait faire une question, mais Antonine lui répéta: "Vite!" et la pauvre vieille femme se hâta d'obéir. Elle revint au bout de quelques minutes.

--Tu avais raison, mon ange, il était en bas... Il m'a chargé de te dire que tu dois te soigner, que tu lui as fait grand'peur, qu'il t'aime comme un fou. Ah! enfants! enfants! quel jeu jouez-vous là! Il y a de quoi en mourir!

Un pâle sourire éclaira le visage d'Antonine, qui murmura: Bonsoir, et se tourna du côté de l'ombre.

Toute la maison dormait quelques heures après, lorsque la Niania se réveilla en sursaut de son premier sommeil, il lui semblait qu'il devait arriver quelque chose de malheureux; elle se leva pieds nus, et courut à la chambre d'Antonine, dont elle ouvrit la porte avec précaution. La jeune fille, toute blanche dans son vêtement de nuit, était à genoux devant les images, ou plutôt affaissée sur elle-même. Les mains ouvertes sur ses genoux, elle priait et pleurait. Des mots sans suite sortaient de ses lèvres; elle avait tant pleuré qu'elle n'avait même plus la force de se relever.

--Pardonne-moi, mon Dieu, disait-elle, pardonne moi, reçois-moi dans ton paradis. Je souffre, je souffre trop. Quel chagrin pour lui et pour eux! Pécheresse que je suis, si Dieu me repousse, que deviendrai-je? Et je suis si jeune! Ah! mon Dieu, je n'en puis plus...

Elle allait tomber étendue sur le sol, mais la Niania, qui l'avait écoutée les cheveux hérissés d'épouvante, la reçut dans ses bras, et avec une force que l'âge lui avait ôtée depuis longtemps, mais que sa tendresse lui rendit pour le moment, elle enleva Antonine dans ses bras et la mit sur son lit. La jeune fille la regarda, la reconnut, lui sourit, et referma les yeux dans un second évanouissement.

--Au secours, au secours! cria la Niania, notre demoiselle se meurt!

La maison entière accourut, on employa les remèdes usités en pareil cas, et madame Karzof se décida à envoyer immédiatement chez le médecin.

Au bout d'une heure, celui-ci accourut; il aimait Antonine qu'il avait vue naître, mais sa science n'était pas à la hauteur de ses sentiments. Il déclara un état nerveux très-prononcé, protesta contre les émotions de toute nature, et commanda le repos.

Le lendemain ou plutôt le jour même, quand le général Titolof se présenta à l'heure ordinaire, M. Karzof le reçut d'un air embarrasse.

--Mademoiselle Antonine se porte bien? demanda le galant fiancé après le premier bonjour.

--Pas précisément, répondit le bon vieux: nous voulions même vous dire...

--Comment! serait-elle malade? fit le prétendu, dont le visage prit aussitôt l'expression attristée requise en pareil cas.

--Oui, c'est-à-dire... Elle s'est évanouie deux fois dans la soirée d'hier...

Le général fronça ses sourcils qu'il haussa en même temps jusqu'au milieu de son front; ce jeu de physionomie signifie en langage poli: Quel malheur! et combien vous m'étonnez!

--Et le docteur, que dit-il, car je suppose que vous avez demandé les secours de l'art?

--Sans doute? Le docteur dit qu'il faut éviter les émotions; il commande le repos absolu, récita Karzof, qui avait appris la phrase par coeur.

Titolof leva les sourcils encore plus haut.

--C'est très-malheureux, très-malheureux! dit-il. Une jeune personne qui paraissait jouir d'une si excellente santé!

--C'est depuis qu'elle est fiancée que...

Titolof prit un air si grave que Karzof n'osa achever la phrase; il en commença une autre en se disant que peut-être par ce bout-là ce serait plus facile.

--Quand devez-vous quitter Pétersbourg, général? lui demanda-t-il d'une voix caressante.

--Mais la seconde semaine après Pâques, dans tous les cas, répondit le fonctionnaire d'un air morne.

--Hem... c'est fâcheux... C'est que, voyez-vous, général, je crains que notre fille ne soit pas rétablie pour ce moment-là.

Titolof sursauta comme si on lui avait foncé une aiguille dans le mollet.

Mais alors?... fit-il avec beaucoup de points d'interrogation dans le geste et dans la voix.

--Eh bien, oui, général! répondit Karzof en baissant la tête, comme si son chef immédiat lui avait infligé la plus énergique semonce.

--Comment, "oui!" Je n'ose vous comprendre, monsieur, car, si j'en croyais mes oreilles, vous reviendriez sur une parole donnée, et...

--Je ne reviens pas sur une parole donnée, dit Karzof redressant la tête, mais ma fille est malade, et le médecin lui défend les émotions, et le mariage est une source d'émotions, et dans les circonstances présentes... Enfin, si elle se rétablit promptement comme nous l'espérons, en aucun cas elle ne pourrait s'engager dans les liens du mariage avant quatre ou cinq mois; oui, quatre ou cinq mois, répéta Karzof avec complaisance, tout en pensant: Attrape! ça t'apprendra à me faire les gros yeux.

--Quatre ou cinq mois! Et moi qui dois être marié avant de partir, et il faut que je parte dans la quinzaine de Pâques! Vous auriez dû me dire cela plus tôt, fit-il en se tournant vers Karzof d'un air furieux.

Celui-ci se sentait assez penaud; heureusement il reçut du renfort; madame Karzof entra dans le salon, et, sans même saluer son ex futur gendre:

--Ce n'est pas faute d'en avoir eu mainte fois envie! dit-elle d'une voix sèche. Vous auriez dû vous apercevoir que vous ne plaisiez pas à ma fille.

--Elle ne m'a jamais rien dit de désagréable! répliqua Titolof, démonté par cette attaque inattendue.

--Il n'aurait plus manqué que cela! Croyez-vous que nous soyons assez mal élevés, dans notre famille, pour dire des choses désagréables aux personnes que nous recevons?

Une mêlée générale s'ensuivit, et Titolof se retira, en répétant d'un ton irrité:

--On devrait prévenir le monde! Où trouverai-je une femme avant la quinzaine de Pâques? Il faut que je sois à mon poste dans cinq semaines, et marié! Et la semaine sainte, on ne fait pas de visites! Mon Dieu, mon Dieu! on devrait prévenir les gens. Cela ne ressemble à rien!

Jean Karzof, en entendant ce chapelet de jérémiades, passa la tête par la porte de sa chambre qui donnait sur le corridor, et contempla d'un air placide la déconfiture du Titolof abhorré. Quand la porte se fut refermée sur le général évincé, il prit son chapeau et sa pelisse; mais au moment de sortir, il se ravisa et entra chez sa soeur.

Antonine, qui n'avait pu se tenir debout, était couchée sur un canapé; sa robe de chambre accusait la maigreur qui l'avait envahie si vite. En voyant son frère, elle sourit et lui tendit la main.

--On a expédié ton promis, dit Jean... Il s'arrêta; sa soeur s'était brusquement soulevée, et cramponnée au dossier du canapé, elle le regardait avec des yeux égarés.

--Qu'est-ce que tu dis? fit-elle, tout oppressée.

--Ah! diable! pensa Jean, on lui avait défendu les émotions... Bah! celle-là ne peut pas lui faire de mal! Il reprit avec plus de précaution:

--Mon père vient de dire à Titolof que tu es malade, et que, comme le général est plus pressé d'avoir une femme que nous de nous séparer de toi, il ait à se pourvoir ailleurs. Es tu contente?

--Ah! s'écria Antonine avec un cri déchirant, trop tard, trop tard!

A ce cri, les parents qui étaient restés dans le salon, sans se douter de l'incartade de leur fils, accoururent à la hâte.

--Pardon, pardon, mes chers parents, s'écria Antonine, j'ai douté de vous, j'ai cru que vous ne m'aimiez pas assez... Pardon! qu'ai-je fait!

Elle se tordait les mains et les regardait avec des yeux suppliants, pendant que de grosses larmes coulaient sur sa robe de chambre.

--Elle a le délire, s'écria la mère,--vite un calmant, ses poudres...

Elle ouvrit le tiroir où de tout temps on avait mis les médicaments destinés aux enfants, et poussa un cri.

--Malheureuse! qu'as-tu fait!

--Pardon, pardon, dit Antonine, en se laissant retomber sur l'oreiller.

--Qu'y a-t-il? fit Jean en s'approchant effrayé.

--Les paquets sont tous là, elle n'en a pas pris un seul! Malheureuse enfant, tu voulais donc mourir?

Antonine, sans répondre, fit un signe énergique qui pétrifia d'horreur tous les assistants; une toux convulsive secoua sa faible poitrine; elle porta son mouchoir à sa bouche pour l'étouffer, et le jeta ensuite sur le tapis, marbré d'un filet de sang.

--Ah! dit madame Karzof en joignant les mains, si nous avons été durs envers toi, ma fille, tu nous as sévèrement punis!

Antonine ne répondit pas; elle aussi était punie!



XIII

Le lendemain, à onze heures, le plus célèbre spécialiste pour les maladies de poitrine, le docteur Z*** était auprès de la jeune fille. Son confrère dont la négligence avait eu de si funestes résultats se tenait auprès de lui, contrit et plein de remords, pendant que la célébrité médicale auscultait minutieusement Antonine.

Quand l'illustre praticien eut terminé son examen, il reposa délicatement la pauvre enfant sur l'oreiller.

--Ce ne sera rien, lui dit-il en souriant; un peu de patience, et nous vous guérirons. C'est l'affaire de six semaines.

Il lui sourit encore, lui pressa la main, demanda du papier pour écrire une ordonnance, et passa dans le cabinet de M. Karzof avec les parents et Jean. La Niania et l'ancien médecin restés près d'Antonine lui répétaient les paroles consolantes.

--Alors, docteur, fit le père en jetant un regard timide sur le docteur, vous pensez...?

Z*** s'assura que la porte était fermée, et dit à voix basse:

--Il est inutile de vous tromper; dans six semaines elle sera morte.

--C'est impossible! cria la mère en montrant le poing au ciel, cela ne se peut pas, Dieu ne peut pas vouloir...

Ne faites pas de bruit, interrompit le docteur; c'est une phthisie galopante qu'il n'est plus possible d'enrayer; on peut adoucir ses souffrances, mais rien ne peut la guérir. Si elle désire quelque chose, donnez-le lui. Ne lui refusez rien; promettez-lui de lui accorder ses demandes les plus extravagantes; vous ne serez jamais mis en demeure d'exécuter vos promesses.

Les deux vieux époux pleuraient silencieusement en se tenant la main.

--Mais, docteur, dit la mère en s'efforçant d'arrêter ses larmes, comment cela est-il arrivé?

--Un refroidissement mal soigné; vous m'avez dit qu'elle n'avait pas pris ses médicaments ils étaient bien indiqués, ces médicaments; pourquoi ne les a-t-elle pas pris?

Le père et la mère se regardèrent comme des coupables pris en faute.

--Elle avait du chagrin... murmura madame Karzof.

--Oh! un chagrin d'amour? Cela arrive quelquefois. On veut mourir, et puis quand on a réussi, on voudrait revenir sur ce qu'on a fait... mais il n'y a plus moyen... Aime-t-elle quelqu'un?

--Oui, fit tristement le père.

--Eh bien, vous savez ce que vous avez à faire, dit le docteur.

Il écrivit une ordonnance, dressa et signa sa consultation, puis avant de partir:

--Je puis me tromper, dit il; nul n'est infaillible; faites venir un autre praticien; il trouvera peut-être le mal moins avancé: pour moi, je ne pense pas que la vie se prolonge au-delà de six semaines.

Quand il fut parti, les deux époux continuèrent à pleurer; le coup qui les frappait était si subit, si imprévu, qu'ils se trouvaient sans défense.

--Tous ces médecins mentent! dit madame Karzof en sanglotant: je suis sur que ce n'est pas vrai; nous aurons une consultation demain; nous en prendrons trois, n'est-ce pas, Karzof?

--Certainement! gémit celui-ci. Je vais aller les prévenir tout de suite. Ah! ma femme, quel malheur! Notre Antonine, si belle, si bien portante, il y a un mois, quand nous avons donné ce bal!

--Il y a six semaines, corrigea sa femme par habitude de rectifier les erreurs de son mari... Elle était si fraîche encore le jour du cirque!...

--C'est ce jour-là qu'elle aura pris froid! sa pelisse ne voulait pas tenir sur ses épaules, et puis elle était ai légèrement vêtue... Pourquoi n'a-t-elle pas pris ses poudres? fit tout à coup le père consterné, elle se serait guérie tout de suite! On le lui a répété assez de fois... Pourquoi n'a-t-elle pas voulu?

Il se tut sur ce mot qui lui brisait le coeur. Un silence lugubre régna dans l'appartement. Jean se leva tout à coup et se dirigea vers la porte.

--Où vas-tu? demanda machinalement sa mère.

--Je vais chercher Dournof, répondit le jeune homme d'une voix qu'il voulait rendre ferme.

Mais la force lui manqua; il éclata en sanglots, et se hâta de refermer la porte sur lui.

Restés seuls, les deux vieux s'entre-regardèrent et dirent en même temps:

--C'est notre faute!



XIV

Jean trouva son ami acharné à son travail. Il était bien rare qu'on le vit autrement que penché sur son bureau.

Le visage du jeune Karzof était tellement changé par la douleur, que Dournof lui prit les deux mains et l'attira vers la fenêtre pour mieux l'interroger.

--Un malheur? dit-il d'une voix brève.

Jean se laissa tomber sur un siège et fit un geste de la main qui signifiait: Tout est perdu.

--Quoi! s'écria Dournof, on la marie quand même?

--Non, répondit Jean, c'est pis encore.

--Comment, pis que cela?

Dournof recula d'un pas, les yeux hagards, et s'appuya contre la muraille.

--Elle n'est pas morte, dis? fit-il à voix basse.

--Non, s'écria Jean, Dieu merci!--mais elle se meurt.

Dournof passa la main sur ses yeux et se retint au mur.

--Je l'avais pensé, dit-il. Elle l'avait juré!

Après le premier moment de stupeur, il se fit raconter ce qui s'était passé chez les Karzof: la manière dont la maladie d'Antonine, soigneusement cachée par elle autant qu'elle l'avait pu, s'était enfin découverte; l'accueil qu'avait reçue Titolof, la consultation du docteur Z*** et enfin la permission tacite de ses parents de ramener Dournof au logis.

--Si le bonheur peut la sauver, tu la sauveras, dit Jean en terminant son récit. Le docteur a beau dire, je ne puis me figurer que ma soeur soit condamnée sans recours. Elle a à peine l'air malade, et sans ses accès de faiblesse et quelquefois un peu de sang à son mouchoir, on ne pourrait supposer qu'elle est gravement atteinte. Les médecins se trompent souvent... Si tu la ramenais à la vie...

--On me mettrait encore une fois à la porte, interrompit amèrement Dournof, et l'on donnerait Antonine à un autre général! Je connais le monde, mon ami! Tes parents ne sont ni plus ni moins mauvais que le reste des hommes! En attendant, ce sont les âmes d'élite qui souffrent. Allons chez toi.

Il s'habilla rapidement, et le deux jeunes gens prirent en silence le chemin de la maison Karzof. En approchant de la porte, Dournof ne put retenir un geste de colère.

--Quand on pense, dit il, que je suis sorti d'ici il y a à peine un mois, laissant Antonine dans la plénitude de la vie, et que déjà il est trop tard... Elle a trop bien réussi son oeuvre!

--Tu la sauveras! dit Jean pour réconforter son ami, et croyant lui-même à l'efficacité de la joie pour guérir la malade; je t'assure que le docteur s'est trompé. Et s'il s'est trompé, tant mieux, car vous devrez votre bonheur à sa méprise.

Ils entrèrent et se rendirent dans le cabinet de M. Karzof.

Pendant leur absence, les deux vieillards avaient été soumis à une rude épreuve. Après la consultation, Antonine fatiguée s'était endormie, et la Niania, pleine d'espoir, était accourue auprès d'eux pour écouter la confirmation de la bonne nouvelle. En apprenant que les paroles affectueuses du docteur n'étaient qu'un pieux mensonge, destiné à tromper Antonine, la vieille femme resta atterrée.

--Comment, dit-elle ce n'est pas vrai, et notre demoiselle doit mourir?

Les pleurs de madame Karzof lui répondirent.

La taille de l'humble servante sembla grandir tout à coup:

--C'est votre faute! dit elle sévèrement; vous avez désobéit aux lois de Dieu qui veulent que chaque coeur soit libre d'aimer. Vous avez préféré l'intérêt au bonheur de votre enfant, et Dieu vous la retire, c'est votre châtiment.

--Niania, interrompit M. Karzof, tu perds la tête! Comment te permets-tu de parler ainsi à tes maîtres...

--C'est votre châtiment, continua Niania sans s'émouvoir; jamais votre fille ne vous avait donné de chagrin, vous n'en aviez que de l'orgueil et de la joie, et vous l'avez affligée sans raison. Le jeune homme était pauvre? C'est vrai! Mais il avait du mérite, et il aimait votre fille.

--Il l'aimait pour sa dot, dit l'incorrigible madame Karzof.

--Ce n'est pas vrai, riposta véhémentement la Niania, ce n'est pas vrai, et vous le savez bien. Vous avez mortellement offensé Antonine quand vous lui avez dit ce mensonge, et vous lui avez brisé le coeur; de ce jour elle n'a plus eu de joie.

--Mais, s'écria la mère sans s'apercevoir qu'elle se défendait contre l'accusation de sa servante, elle devait le dire! Il ne fallait pas se taire et douter de notre amour...

--Elle vous l'a dit, répliqua la vieille femme, toujours sévère et presque menaçante; pendant des semaines elle vous a implorée tous les jours de ne pas la marier à l'imbécile que vous aviez choisi pour elle,--une tête vide qui n'avait pas un grain de bon sens dans sa pauvre cervelle, tandis qu'elle aimait ce garçon qui a plus d'esprit et de raison dans son petit doigt que nous tous ensemble. Elle vous a suppliée de l'épargner, avez-vous écouté sa prière?

--Je ne croyais pas que ce fût sérieux, répondit la mère honteuse d'elle-même.

--Voilà votre défense, à vous autres! Et c'est encore votre faute. Pourquoi n'avez vous pas élevé votre enfant vous-même, pourquoi l'avez vous contrariée en tout? Je ne suis qu'une pauvre vieille paysanne, mais je savais qu'elle parlait sérieusement, moi, et quand elle m'a dit: "Je mourrai!" j'ai senti l'ange de la mort passer sur ses épaules. Oui, continua la Niania, pendant que les vieillards courbaient la tête sous la vérité de ses paroles, Antonine a commis un grand péché en cherchant volontairement la mort; mais de ce péché c'est que vous êtes responsable devant le Seigneur, car il vous avait donné son âme à garder, et vous n'en avez pas eu de souci. Et nous, malheureux que nous sommes, nous qui l'aimons et qui n'avons rien à nous reprocher envers elle, nous allons être malheureux, et tout cela à cause de vous, parce que vous avez préféré l'or et les dignités au bonheur d'Antonine.

Toutes ces paroles entraient comme autant de flèches dans le coeur du père et de la mère. Pauvres gens, ils avaient péché par bêtise, par ignorance et manque de précaution, mais la croix qui leur tombait sur les épaules était bien lourde.

--Et le jeune homme, reprit 'a Niania, qu'allez-vous dire au jeune homme? C'était à lui que le Seigneur destinait Antonine, puisque leur amour était réciproque, et vous avez désuni ce que Dieu lui-même avait uni.

--Si Antonine vit, je jure qu'il l'aura! sanglota madame Karzof.

--Je le jure! répéta fidèlement son mari.

La sonnette retentit.

--Va ouvrir, Niania, dit madame Karzof, et si ce sont des étrangers, dis que nous n'y sommes pas.

La Niania ramenée à son rôle de servante, s'en fut humblement ouvrir la porte. C'étaient Jean et Dournof. Elle les fit entrer dans le cabinet et alla prévenir les époux.

--Déjà! dit madame Karzof.

Elle ressentait une sorte de terreur à la pensée de paraître devant Dournof. Il lui semblait que ce jeune homme allait lui demander compte de la vie de sa fille... Enfin, séchant ses yeux et composant son visage, elle entra. Dournof se leva à son aspect et se tint debout, d'un air froid et respectueux. Madame Karzof voulait l'intimider, et lui faire sentir que, s'il rentrait dans la maison, c'était par la force des choses; mais à la vue de ce visage connu, auquel elle avait fait bon accueil pendant tant d'années, elle n y tint pas, et se jeta à son cou en disant:

--Tâchez qu'elle vive, et tout, tout est à vous!

--Je ne veux qu'Antonine seule, madame, répliqua le jeune avocat.

--Oui, sans doute, mais tachez qu'elle vive, cher Féodor, nous vous aimerons comme notre propre fils.

Dournof baisa la main de madame Karzof et reçut une accolade silencieuse du père.

--Puis-je la voir? demanda-t-il sur-le-champ.

--Elle n'est pas préparée, répondit la mère...; mais une telle joie... Elle se tut et hésita comme pour parler, puis continua de garder le silence.

--Je n'ose pas, dit-elle enfin. J'ai peur...

--Niania le lui dira, fit Jean.

C'est Niania qui la connaît le mieux de nous tous.

Madame Karzof poussa un soupir. Il était bien dure pour elle de s'entendre dire ouvertement qu'une servante possédait plus qu'elle le coeur de son enfant; mais ceci était encore une humiliation méritée. La Niania prévenue se rendit auprès d'Antonine qui venait de se réveiller, et toute la famille, sur la pointe du pied, se réunit derrière la porte de la chambrette.

--Mon oiseau du bon Dieu, dit la vieille bonne, que veux-tu?

--Donne-moi à boire, dit la jeune fille. Je me sens mieux d'avoir dormi.

Elle promena autour d'elle un regard satisfait.

--Est-ce vrai, dis, Niania, que Titolof est parti et qu'on ne m'en parlera plus?

--Je crois bien que c'est vrai!

Il se cherche déjà une femme ailleurs, dit plaisamment la Niania; c'est qu'il est pressé, vois-tu!

Antonine sourit. C'était la première étape du bonheur que d'être débarrassée de cet odieux personnage.

--On est disposé chez nous, continua la vieille femme, à te donner tout ce que tu demanderas, pour avancer ta guérison Tout ce que tu voudras sans exception. Ainsi, demande!

--Oh! Niania, tout! Ce n'est pas possible! Il y a des choses qu'on ne m'accorderait pas.

--Par exemple?

Antonine rougit Cette rougeur passa sur son visage comme une lueur fugitive et se fixa à ses pommettes amaigries.

--On ne me permettrait pas de voir Dournof!

--Crois-tu? je crois bien que si! veux-tu que j'essaye?

--Oh! non! fit Antonine en la retenant timidement, non...

--Je vais voir, insista la bonne en se rapprochant de la porte.

Elle ne fit que sortir et rentrer.

--Il va venir, dit-elle, sur le seuil.

--Ah! fit douloureusement Antonine, il faut que je sois bien malade!

Madame Karzof reçut ce reproche comme un coup de poignard mais ce coeur de mère, si paisiblement indifférent la veille, commençait à mesurer son amour par l'étendue de ses souffrances.

Dournof n'y put tenir; il entra, courut jusqu'auprès d'Antonine, et, s'agenouillant près d'elle:

--Pour toujours, lui dit-il.

Elle lui avait pris la tête dans ses deux mains et le regardait avec incrédulité.

--Pour toujours, répéta Dournof...; tu es à moi!

Antonine appuya sa tête sur l'épaule du jeune homme en fermant les yeux, et ils échangèrent leur premier baiser.

La Niania ferma la porte de la chambre et les laissa seuls. La famille Karzof pleurait de l'autre côté du mur.



XV

Pendant les premiers jours qui suivirent leur réunion, les jeunes gens crurent avoir conjuré le mauvais sort; dans cette atmosphère de bonheur et de paix, Antonine semblait refleurir; renonçant à tout, Dournof passait ses journées auprès d'elle et ne rentrait chez lui que pour prendre un peu de sommeil. L'heure des repas était pour eux le moment béni de la journée, car on dressait le couvert auprès du canapé qu'Antonine ne quittait guère, et la Niania les servait tous deux seuls, pendant que la famille dînait dans la salle à manger.

A voir la jeune fille, on n'eût jamais cru sa vie menacée. Son teint toujours pale était devenu d'un blanc mat, un rose à peine indiqué nuançait ses joues, et ne devenait plus rouge qu'aux heures de fièvre; la toux n'était plus très-pénible, mais les forces ne revenaient pas. Tout le monde crut que le docteur Z*** s'était trompé et madame Karzof réunit trois autres médecins pour leur demander une consultation.

Le résultat fit tomber les pauvres gens du haut de leurs espérances: Antonine ne verrait pas fleurir les roses.

Les parents, dans leur désespoir, déclarèrent que tout cela n'était que stupidité ou tromperie, que leur fille allait beaucoup mieux, et que "les médecins n'étaient que des ânes": cette dernière opinion émanait personnellement de M. Karzof.

La chambre d'Antonine était devenue le rendez-vous de toute la famille: c'est là qu'on prenait les décisions, qu'on commandait le dîner, que Jean venait lire le journal à haute voix, que M. Karzof rapportait son petit stock de nouvelles et de commérages.

Dournof apportait des fleurs, mais des fleurs sans parfum, car Antonine ne pouvait supporter la moindre odeur prononcée; les amis et amies de la famille prévenus du danger de la jeune fille, et n'y pouvant croire à la vue de sa beauté rayonnante et pour ainsi dire transfigurée, venaient en foule, apportant chacun quelque babiole, quelque petit souvenir. Bientôt les tables et les étagères furent encombrées de présents, et il fallut en augmenter le nombre.

Le bataillon sacré était venu à la première nouvelle du danger; parmi les jeunes gens qui le composaient se trouvait un étudiant en médecine, près de finir son cours: si Dournof avait conservé quelques illusions, il les eut perdues à voir la pitié affectueuse avec laquelle son ami parlait à Antonine, avec quelle bonté il se prêtait à ses fantaisies et de quel regard triste il la suivait lorsqu'elle ne le voyait pas.

Les jeunes filles ses compagnes venaient aussi en foule; jamais on ne jetait aperçu, parmi cette jeunesse rieuse, de la place que tenait cette personnalité le plus souvent grande et austère; on ne savait pas combien de bons conseils elle avait donnés, combien de chagrina elle avait adoucis par ses paroles ou ses actes, jusqu'au jour ou il fut avéré qu'on allait la perdre. Chacun voulut la revoir une fois encore, et il sembla à tous qu'ils ne l'avaient jamais vue jusque-là.

Antonine recevait tous ces hommages, toutes ces marques de tendresse comme la chose la plus naturelle du monde. Son cerveau, déjà fatigué par tant de luttes et de chagrins, s'était un peu affaibli sous l'effort du mal envahissant; elle ne se rendit pas bien compte de l'affluence de visiteurs sans cesse renouvelée qui remplissait sa chambrette, mais il lui était très-agréable de voir tant d'amis.

Ce flot incessant d'amis et de connaissances empêchait le bonheur d'avoir retrouvé Dournof d'être trop poignant et dangereux. Lorsqu'ils se retrouvaient seuls, après une journée pleine de distractions, lorsque la Niania, toujours silencieuse et triste, roulait auprès du canapé la petite table du repas, elle tendait la main à son ami, qui inclinait dessus sa tête, afin de lui dérober l'expression de ses yeux, et elle se laissait aller sur ses oreillers, en murmurant:

--Je suis heureuse.

Vers le soir, venait la fièvre; alors les yeux d'Antonine s'animaient d'un éclat factice, des taches rouges marbraient ses pommettes; elle faisait des projets pour l'avenir. On avait parlé vaguement d'un voyage à l'étranger, pour rétablir la santé.

--Dès qu'il fera beau, disait-elle, aux premiers rayons du soleil de mai, nous partirons pour l'Italie, nous serons mariés alors!

Sa main caressante prenait celle de Dournof qui l'écartait en souriant, le coeur navré, les traits tirés par la contrainte qu'il s'imposait.

Nous irons à Florence! on dit qu'il y a tant de fleurs à Florence que personne ne peut se l'imaginer. Et puis en automne nous reviendrons ici. Maman nous arrangera un joli petit appartement dans un quartier clair et propre. Ma chambre à coucher sera bleue. J'aime tant le bleu! N'est-ce pas, maman, que vous me la meublerez bleu?

--Oui, répondait madame Karzof, du bleu clair.

--Bien clair, avec des rideaux blancs, brodés en dessous... cela coûtera cher, mais on ne marie sa fille qu'une fois, n'est-ce pas, mon père?

Le vieux Karzof murmurait tout bas quelque chose comme un assentiment, et sortait en se mouchant avec bruit dans son grand foulard à carreaux, suivi par le regard inquiet de sa femme.

Plusieurs jours s'écoulèrent ainsi; Antonine espérait toujours qu'elle pourrait se lever le lendemain, et la langueur de son mal la forçait à rester couchée; elle allait de son lit au canapé et du canapé au lit tous les jours, et déjà ce faible effort lui paraissait au-dessus de ses forces.

Un soir, dévorée par la fièvre, elle s'était tenue assise quelque temps.

--Je vais mieux, dit-elle à Dournof, beaucoup mieux, tu le vois! Je veux aller dans le salon, faire une surprise à mon père et à ma mère. Et puis il y a si longtemps que je n'ai fait de musique!... Je veux jouer du piano.

Elle se leva, en chancelant fit deux pas, appuyée sur le jeune homme; mais au moment où elle tournait vers lui son visage animé d'une joie enfantine, elle pâlit et se cramponna à son épaule. Une toux cruelle secoua ce jeune corps débile, et elle défaillit. Il la reporta sur le canapé; penché sur elle, il suivait les moindres mouvements de ce visage adoré; elle jeta à terre son mouchoir matbré de taches rouges.

--I! est trop tard, dit-elle avec une expression déchirante. Trop tard! ah! mon ami, nous payerons cher ces quelques jours de bonheur!

L'image de ce bonheur que la mort allait lui ravir devait être la punition d'Antonine. La vie qu'elle allait quitter se faisait belle devant ses yeux comme à plaisir, pour lui inspirer des regrets plus amers. Tant de tendresse, de dévouement, de facilité à toute chose! Les obstacles s'étaient levés par enchantement, tout n'était plus qu'un rêve doré, le paradis s'ouvrait devant elle... Et il fallait renoncer à toutes ces joies.

Antonine pleurait, le visage dans ses mains. Dournof se pencha sur elle.

--Ne pleure pas, lui dit-il, tu me brises le coeur.

Elle leva sur lui ses yeux creusés par la souffrance physique et morale.

Au moment où tout est si beau, où nous n'avons plus qu'à être heureux, voir la vie m'échapper... Quelle dérision amère!

Dournof couvrait de baisers les petites mains fiévreuses de sa fiancée.

--Si tu ne souffrais pas lui dit-il à voix basse, je ne serais pat ici!

--C'est vrai, répondit-elle avec amertume; j'aurais épousé Titolof. Ah! s'écria la pauvre enfant, je ne sais pourtant pas méchante! Qu'ai-je fait pour tant souffrir?

--Dieu châtie ceux qu'il aime! dit la voix grave de la Niania, qui venait d'entrer en silence. Tu as mal fait, ma fille, de porter la main sur toi-même. Quand tu as voulu mourir, tu as offensé le Seigneur. Ton mal est le châtiment qu'il t'envoie!

--Mais elle guérira, Niania, elle guérira! reprit Dournof en regardant la vieille femme d'un air de supplication.

--Non, dit Antonine, je ne guérirai pas. Dieu n'est pas le jouet de nos caprices. Je lui ai demandé la mort comme un bienfait, il me l'a accordée...

Elle inclina la tête sur ses mains jointes et s'absorba dans ses pensées.

--Que son nom soit béni! dit-elle enfin. Maintenant je ne dois plus penser qu'à obtenir mon pardon.

Quand Dournof fut parti, quand la jeune fille fut arrangée pour la nuit dans son petit lit bleu, elle appela sa Niania qui couchait par terre auprès d'elle.

--Prie avec moi et pour moi, Niania, dit-elle, pour que Dieu me pardonne.

--Pauvre martyre, pensa la vieille femme, tu as gagné le ciel.

Désormais la Niania et son élève parlèrent du ciel tous les soirs: une paix céleste descendit sur la jeune fille. Le jour appartenait à Dournof, à sa famille, à ses amis; la nuit était réservée à la prière.

Ce n'est pas sans cruels retours d'amertume, sans larmes, sans accès de fiévreux désespoir, qu'Antonine renonça à la vie. Plus d'une fois, les mains levées vers le ciel, elle cria:

--Je ne veux pas! Je ne veux pas mourir!

Quand elle se croyait le mieux résignée, l'amour de la vie lui revenait plus fort et plus poignant que jamais. Ces luttes usèrent ses forces.

La docteur, afin de prolonger de quelques jours une vie si chère à tous, conseilla de la transporter à la campagne. On loua une maison à Pargolovo dans un site magnifique où les yeux se reposaient de tous côtés sur les souches massives des pins ou des sapins. Si quelque chose pouvait conserver les forces défaillantes d'Antonine, c'était l'air balsamique des arbres résineux.

Aux premiers rayons du soleil de mai, elle partit, non pour l'Italie, comme elle l'avait désiré, mais pour Pargolovo. Ce trajet d'une vingtaine de verstes à peine faillit lui coûter la vie. Dournof qui la soutenait sur son bras, appuyée sur des coussins, crut plus d'une fois qu'elle n'arriverait pas vivante. Elle atteignit cependant ce séjour. Le lendemain de son arrivée, la vue du lac, des bois qui l'entourent, l'aspect magique de la verdure à peine naissante qui commençait à pointer aux rameaux des saules, toute cette vie nouvelle qu'amène le printemps lui rendit un peu de joie. Elle espéra vivre.

En promenant ses yeux sur le paysage, elle les arrêta sur un petit monticule surplombant le lac, et que couronnait une petite chapelle construite en bois.

--Qu'est-ce que cela? demanda-t-elle.

La question imprévue n'obtint point de réponse: personne autour d'elle n'osait lui forger un mensonge.

--Ah! fit-elle en parcourant du regard les visages qui l'entouraient, je comprends; c'est le cimetière. On m'enterrera là, près du lac, ajouta-t-elle en indiquant l'extrême pointe: je veux que mon tombeau reçoive les derniers rayons du soleil.

Elle vécut un mois encore, dépassant les prévisions de la science, soutenue peut-être par le grand amour qu'elle portait à celui qu'elle laissait faible comme un enfant, et dénué comme un orphelin; puis, tout à coup, ses forces déclinèrent.

--Ecoute, dit-elle un soir à Dournof, je mourrai demain, j'en suis sûre. Rappelle-toi que tu dois vivre pour ta patrie et tes semblables. Tu deviendras riche et célèbre; pense à moi, alors, car j'ai renoncé à tout pour obtenir ce résultat. Tu te marieras..

Dournof fit un geste énergique.

--Tu te marieras, insista-t-elle, et tu feras bien. Tu auras des enfants qui seront ton image, tu en feras des hommes tels que toi... alors si Dieu me permet de te voir sur la terre, je serai tout à fait heureuse, tout à fait, entends-tu?

Le lendemain, comme elle l'avait dit, Antonine s'éteignit sans trop de souffrances; il y avait longtemps qu'elle avait épuisé le fiel de la coupe.

Sa mort frappa sa famille comme si elle n'était pas prévenue depuis longtemps. Dans sa chambre, la plus belle et la plus vaste de cette maison où l'on avait dressé pour l'y exposer la table funéraire, le vieux Karzof, devenu à moitié imbécile, allait et venait, touchant les mains de sa fille et ne pouvant se persuader que leur roideur était celle de la mort. La mère inquiète de mille détails, sentait moins son chagrin; l'heure du remords devait commencer pour elle lorsque la maison serait remise en ordre et quand aucun souci matériel ne la distrairait plus de son chagrin.

Dournof, qui depuis cinq nuit; n'avait pas dormi une heure sur vingt-quatre, veillait encore auprès du corps d'Antonine, avec le diacre chargé de lire les prières. Le diacre était remplacé toutes les trois heures, et Dournof restait là. De temps en temps, il se levait du siège qu'il avait adopté, et venait près de la jeune morte, arrangeait un ruban, un pli de sa blanche toilette nuptiale; il changeait de place une des fleurs dont le corps et la table étaient parsemés, puis, pieusement, comme une relique, il baisait le front et les mains d'Antonine, et retournait à sa place. Le sommeil l'y surprenait parfois; il appuyait alors sa tête contre la muraille et dormait quelques instants. Il se reprochait ces minutes dérobées à la contemplation des restes adorés qu'on allait venir lui enlever.

Le troisième jour, en effet, la maison se remplit de parents et d'amis; on enleva le cercueil de moire blanche, et l'on emporta la jeune fille à l'église.

Elle était si belle, ses traits avaient pris une expression si angélique, que l'on ne pensa point à couvrir son visage. On rabattit dessus le voile de mousseline qui l'entourait, et, sous le soleil de juin, elle prit ainsi, parée comme pour l'hymen, le chemin de la petite église.

Pendant le service funèbre, Dournof, toujours près du cercueil, la regardait d'un air jaloux. Quand, suivant l'usage, l'assistance vint donner le baiser d'adieu à la morte, il s'inclina après les parents, comme il était dans l'ordre, sur les mains de cire de sa fiancée, puis il laissa passer la foule.

Quand le dernier des assistants eut remplit ce pieux devoir, les sacristains s'approchèrent avec le couvercle. Il les écarta du geste.

--N'y a-t-il plus personne? dit-il à demi-voix.

On le regarda avec étonnement, mais nul ne répondit.

Alors il se pencha sur sa fiancée et baisa avec passion le front pur, les joues amaigries, les doigts émaciés d'Antonine, puis il prit lui-même le couvercle avec une sorte de rage, et, sans attendre d'aide, il le vissa solidement.

Les plus proches parents de la jeune fille avaient compris son désir et n'y mirent point d'obstacle: après les lèvres de Dournof, rien n'effleura plus le visage de celle qu'il n'avait pu obtenir comme sienne.

Une voix se fit entendre tout près de lui, pendant qu'on emportait Antonine vers la fosse, creusée suivant son désir à l'endroit où tombaient les derniers rayons du soleil couchant:

--Toi et moi seuls l'avons aimée; les autres ne l'ont pas connue.

Dournof se retourna et vit la Niania. Celle là non plus ne pleurait pas, mais la joie de sa vie venait de disparaître dans le trou du fossoyeur.