XVI
Les Karzof n'habitèrent pas longtemps la maison où leur fille avait rendu le dernier soupir. Bien différents de Dournof qui eût passé sa vie dans la chambre d'Antonine, à regarder la place où elle avait cessé de vivre, il leur était pénible de se trouver sans cesse dans un milieu qui leur rappelait les angoisses des derniers jours. Ils retournèrent en ville, et madame Karzof, toujours pratique, loua sa maison à des négociants anglais qui n'avaient pu trouver de villa à cause de la saison avancée. Ils retournèrent à Pétersbourg et reprirent leur existence accoutumée.
Karzof s'en allait à son bureau le matin, remplissait machinalement sa besogne, grondait quelque scribe négligent, donnait des signatures et des poignées de main, puis rentrait au logis. Là rien ne paraissait changé; mais jadis le piano d'Antonine, aujourd'hui muet, se faisait entendre dès le bas de l'escalier; à son coup de sonnette, la musique cessait brusquement, et, sur la porte ouverte du salon, il voyait apparaître la gracieuse silhouette de sa fille... Désormais, il entrait seul, la tête basse, remettait son pardessus à la Niania toujours morne et sévère, puis traversait le salon sans regarder autour de lui: il n'était pas d'objet dans cette pièce qui ne parlât au père navré de sa fille perdue?
Il allait retrouver sa femme. Celle-ci, assise auprès de la fenêtre, portant désormais des lunettes pour protéger ses yeux soudainement vieillis par les pleurs, tricotait des bas de laine pour son fils et son mari... Le père s'asseyait près d'elle, poussant un soupir, de chagrin autant que de fatigue, et, suivant une habitude de trente années, il demandait le récit des événements survenus en son absence.
Que lui dire? Il n'arrivait plus rien. Autrefois, la maison était pleine de mouvement et de vie. Les jeunes amies d'Antonine et leurs frères allaient et venaient sans cesse; il n'était point de jour où la sonnette ne retentît dix fois; mais qui pouvait venir désormais? Jean fuyait la maison, cette triste maison pleine de souvenirs douloureux, et n'y rentrait guère que pour la nuit. Il se reprochait bien parfois de délaisser ainsi ses parents,--mais il n'aimait pas à se trouver avec eux; la vue de leur chagrin, loin de lui inspirer la pitié, soulevait en lui une sourde colère.
--C'est leur bêtise, se disait-il, leur amour-propre aveugle qui a perdu notre Antonine bien-aimée!
Et la compassion achevait de mourir dans son coeur.
Jean était de ceux qui ne comprennent pas les erreurs de l'ignorance. L'éducation qu'il avait reçue et ses facultés naturelles le mettaient fort au-dessus du niveau de ses parents. Il ne s'en targuait pas, car il avait trop d'esprit pour tirer vanité d'une supériorité qui ne lui appartenait pas en propre, mais il ne comprenait pas les faiblesses et les imperfections d'une société moins éclairée; il pouvait les excuser, mais non les plaindre. Après le premier hébétement de la douleur, madame Karzof ne tarda pas à se révolter; elle ne pouvait supporter l'idée d'être en faute; son amour-propre, qui durant sa vie entière n'avait été éprouvé que dans des circonstances peu importantes, ne pouvait lui laisser supporter la pensée de la moindre erreur possible. Elle réfléchit pendant quelques semaines, se débattant sous l'accusation que portait sur elle sa propre conscience, et à force de chercher, elle trouva un autre coupable de la mort d'Antonine.
--Sais-tu, Karzof, dit-elle à son mari, un soir que, après leur dîner solitaire, les deux époux se retrouvaient seuls dans le cabinet du vieillard, sais-tu que sans Dournof, notre Antonine serait encore ici, belle et vivante?
Karzof hocha tristement la tête, sa conscience à lui ne s'accommodait pas si facilement d'une défaite, mais il ne voulait pas contrarier sa femme. Il garda le silence.
--Oui, répéta madame Karzof, c'est la faute de Dournof si nous avons perdu notre fille! c'est lui qui l'a entraînée dans cet amour absurde; s'il avait eu un peu de coeur, il aurait compris tout de suite qu'elle n'était pas faite pour lui, et il se serait tenu à l'écart... Je l'avais dit dès l'abord, et je le maintiens: c'était un coureur de dot!
--Antonine n'était pas bien riche, objecta timidement Karzof; je crois qu'il l'aimait pour elle-même.
--Tu n'y entends rien, reprit avec véhémence la mère irritée; s'il l'avait aimée pour elle-même, il aurait préféré le bonheur de notre fille à son propre bonheur, et il lui aurait conseillé tout le premier de faire un mariage sensé, un beau mariage qui satisferait tout le monde... Mais il ne pensait qu'à lui, l'égoïste.
--Il l'aimait, dit doucement le vieillard.
--Il l'aimait, la belle affaire! moi aussi, je l'aimais! et c'est parce que je l'aimais, que je voulais la voir riche et bien posée. Qu'est-ce que c'est, que cet amour qui ne sait que nuire!
Karzof pensa à part lui qu'il avait autrefois aimé sa femme d'un amour semblable à celui de Dournof, et que lorsqu'on la lui avait donnée, elle qui ne l'aimait pas, son bonheur avait commencé par être bien égoïste. Mais les idées du vieillard n'étaient plus bien nettes depuis quelques années, et s'il sentait bien que sa femme avait tort, il n'était pas capable de le lui dire. Il continua de se taire.
Depuis quelques instants la Niania était entrée dans le cabinet et avait commencé à préparer l'attirail du thé; madame Karzof n'y prit pas garde.
--C'est Dournof, reprit-elle, qui est cause de notre malheur, c'est son sot entêtement qui a poussé Antonine, pauvre agneau à chercher la mort; c'est un misérable et un lâche, il n'agissait que par intérêt.
La Niania s'arrêta près de la table et regarda madame Karzof. Celle-ci, emportée par sa colère, continua:
--Il voulait épouser Antonine, mais avec notre bénédiction, car il avait peur de la voir déshériter, et, sans dot, il n'avait pas besoin d'elle...
--Madame, dit tout-à-coup la voix grave de la Niania, vous offensez Dieu.
--Eh? fit la mère qui ne put en croire ses oreilles.
--Vous offensez Dieu en calomniant l'innocent! Dournof aimait notre Antonine pour elle-même; il lui a proposé de s'enfuir...
--Que ne l'a telle écouté! gémit la malheureuse femme; elle vivrait, et j'aurais pardonné.
--Vous aviez dit à la pauvre sainte, qui est au ciel, que votre malédiction la suivrait partout si elle se mariait sans votre consentement; elle vous a crue,--elle a eu tort, puisque vous venez de le dire vous-même.
Madame Karzof ne trouva rien à répondre. Son mari écoutait en silence, comprenant à peine ce qui se passait auprès de lui.
--Vous avez un caractère comme les autres femmes, reprit la Niania, vous criez bien fort, et puis vous cédez à qui vous flatte; ni Antonine, ni celui qu'elle avait choisi, n'avaient un semblable caractère; ils écoutaient, se taisaient, et obéissaient quand c'était pénible; mais ce que vous demandiez ici; c'était contraire à la volonté du Seigneur. Oui, ils ont eu tort de vous croire, oui, ils auraient du vous désobéir,--mais Antonine était une fille trop soumise, elle a mieux aimé mourir que de pécher.
M. Karzof sanglotait dans son mouchoir, et des larmes auxquelles il ne prenait pas garde coulaient sur les joues du vieillard.
--Vous disiez tantôt que Dournof est coupable de la mort de notre agneau pascal? Ce n'est pas vrai, madame, et vous le savez bien, que ce n'est pas vrai! Antonine est morte de chagrin, et c'est votre faute, à vous, madame! Elle vous avait dit qa'elle en mourrait, vous ne l'avez pas crue,--parce que vous aviez dit la même chose autrefois; mais vous auriez dû savoir qu'elle avait un autre caractère que vous! Elle ne disait pas de paroles inutiles, notre Antonine, elle ne parlait pas de ses actions, elle faisait de son mieux sans rien dire. Oui, quelqu'un l'a tué notre Antonine,--et c'est sa mère qui l'a tuée.
--Niania! Niania! s'écria madame Karzof en se soulevant de son fauteuil.
--Je ne vous crains pas, dit doucement la vieille bonne. J'ai tant pleuré que ça m'est égal de mourir, et puis vous ne me ferez pas de mal. Mais c'est vous qui avez tué Antonine, tout de même.
--Hors d'ici! cria madame Karzof. Impudente, tu oses blâmer tes maîtres? Je te chasse! va-t'en!
--Ma femme, intercéda le vieillard, elle nous aime, elle élevé nos enfants... elle déraisonne, laisse-la tranquille...
--Hors d'ici! répéta la matrone irritée. Je te chasse! C'est toi qui es cause de notre malheur; tu as entraîné notre innocente au mal...
--Ah! madame! dit la vieille bonne en faisant le signe de la croix, que Dieu vous pardonne ce que vous dites! Je m'en vais... je m'en vais, et sans rien regretter. M. Jean vole de ses propres ailes maintenant, hélas! le nid est vide.. Je m'en vais, madame. La vieille femme s'inclina jusqu'à terre devant celle qu'elle avait servi depuis trente ans, puis se releva d'un air digne et sortit. L'instant d'après, une jeune femme de chambre, qu'on avait prise pendant la maladie d'Antonine, entra d'un air étonné, conviée à ce service pour la première fois, et acheva de préparer le thé.
Madame Karzof, plus contrariée qu'irritée pour le moment, garda le silence pendant quelques instants, puis, ne pouvant y tenir, demanda:
--Où est la Niania?
--Elle est sortie, madame, répondit respectueusement la jeune fille.
--Où est-elle allée?
--Je ne sais pas, madame, elle ne l'a pas dit.
Karzof regarda sa femme d'un air de reproche; elle détourna les yeux, et reprit son tricot sans rien ajouter.
XVII
Dournof était seul dans sa chambre; après une journée de travail assidu, il avait repoussé tel papier, qui encombraient son bureau, et, la tête appuyée dans ses deux mains, les yeux fixés dans le vide, il rêvait. C'était l'heure qu'il accordait à ses souvenirs; après le jour, employé aux courses, aux démarches, à l'étude des dossier, à la préparation de ses plaidoiries, il se donnait un moment de répit vers le coucher du soleil. Pendant ces jours brûlants de l'été, si tristes en ville, un flot continu d'équipages entraînait vers les îles les promeneurs altérés de fraîcheur et de verdure. Mais Dournof n'allait pas voir coucher le soleil à la pointe comme c'est l'usage; il restait chez lui, seul, concentré dans sa pensée, et revivait les quelques semaines où il avait épuisé la coupe de la joie la plus amère, auprès de celle qui lui était rendue et qu'il devait perdre. Le roulement lointain des voitures sur le pont Troitsky faisait un accompagnement sourd à la mélancolie de ses pensées, et ce n'était d'ordinaire que bien avant dans la nuit, lorsque le roulement s'était éteint et que l'orient se nuançait d'une bande rouge annonçant le prochain lever du soleil, qu'il se décidait à se jeter sur son lit.
Après la première effervescence aiguë de la douleur, Dournof, suivant la marche ordinaire des sentiments humains, était arrivé à cette période du deuil où l'on trouve une volupté amère à se plonger dans les souvenirs les plus déchirants; il se complaisait à se représenter Antonine agonisante, il essayait de se retracer le dernier regard si tendre et si désespéré de la pauvre enfant, qui le cherchait encore pendant que l'aube de la mort s'étendait sur ses yeux déjà aveugles; c'est là ce qu'il voulait revoir, et, dans ces images funèbres, pendant que son coeur torturé se tordait dans l'angoisse, il lui semblait se rapprocher de la chère envolée, au moins par le martyre qu'il subissait à plaisir.
Les rayons du soleil avaient quitté la chambrette, et la poussière du jour se reposait lentement sur le bord de sa fenêtre ouverte, lorsqu'il entendit sonner. Il secoua les épaules, maudit l'importun et resta immobile.
La sonnette s'agita encore après un court silence. Dournof hésita, fit un mouvement pour se lever, mais il lui en coûtait trop de faire entrer un importun, de chasser sa tristesse, pour répondre à quelque oisif entré par hasard; il remit sa tête dans ses mains, et voulut reprendre sa rêverie. Un troisième coup de sonnette, déchirant et précipité comme l'appel d'une âme en détresse, le fit tressaillir. Malgré lui, il se leva lentement et alla ouvrir.
--Niania! s'écria-t-il en apercevant sur le palier la figure sombre de la vieille femme. Niania! d'où viens-tu? Entre, entre, ma bonne!
Il rentra chez lui, elle le suivit.
--Assieds-toi, lui dit Dournof. Que me veux-tu, ma chère? Ah!... je suis content de te voir...
Il se tut, suffoqué par ses pensées. Il aimait sincèrement et tendrement cette vieille femme qui avait été la vraie mère d'Antonine. Inconsciemment il éprouvait du respect pour cette bouche austère, d'où étaient tombées sur eux les paroles qui préservent de la chute, et sur la mourante les dernières prières qu'entend l'oreille humaine. Il aimait ces mains ridées, désormais tremblantes, qui avaient enseveli le corps de sa bien-aimée, ces yeux qui avaient veillé son agonie, et pleuré sur son cercueil; cette vieille femme était désormais tout ce qui restait vivant sur la terre, de ce qu'il avait aimé, car les parents d'Antonine n'étaient rien pour lui.
--Je ne m'assoirai pas, dit la vieille femme, qui resta droite devant lui; j'ai une grâce à te demander, et ce n'est pas assis qu'on demande les grâces.
--Une grâce? Tout ce que tu voudras? fit Dournof. Je ne suis pas riche, mais tout ce que je possède...
La vieille femme fit un signe de la main.
--Ce n'est pas de l'argent qu'il me faut, dit-elle, ni rien de pareil. Je suis venu te demander, maître, si tu veux que je sois ta servante.
--Ma servante? fit le jeune homme surpris.
--Oui, répéta la vielle femme en s'inclinant jusqu'à toucher la terre de sa main pendante, ta servante, jusqu'à ma mort qui sera prochaine, je l'espère. Je ne veux pas de gages, j'ai beaucoup d'habits, je te demande le pain et le sel, et je veux te servir.
--Je le veux bien, répondit Dournof encore ébahi, mais pourquoi? Est-ce que tu ne veux pas rester avec les Karzof?
--Elle m'a chassée! dit la Niania, répondant à sa pensée intérieure, plutôt qu'à la question de Dournof: elle m'a chassée; vois-tu, toi et moi, nous sommes, à ce qu'elle prétend, coupables de la mort de notre ange défunt; tu vois qu'il n'y a pas moyen de faire autrement que de vivre ensemble! Des païens comme nous, fi!
Elle acheva sa phrase par un geste d'une amertume indicible. Dournof la regarda, et lut dans les yeux de la vieille femme un ressentiment profond contre ses maîtres... Toute la fidélités que les gens russes portent à leurs seigneurs s'était concentrée sur Antonine, et celle-ci l'avait emportée dans la tombe.
--Viens chez moi, dit-il avec bonté; viens, nous parlerons d'elle. Nous l'aimions, nous...
La Niania prit la main du jeune homme et la porta à ses lèvres avant qu'il eût pu la retirer.
--Tu es mon maître, dit-elle; je vais dire à ceux de là-bas que je suis à ton service. Je reviendrai demain. Peux-tu me loger?
--Là! dit le jeune homme en ouvrant une petite pièce sombre où il mettait ses habits et quelques livres.
--C'est bon, fit la Niania. Tu verras que je te soignerai bien.
Sans plus de paroles, elle sortit. Le lendemain, elle revint avec un paquet de hardes, et s'installa dans le ménage du jeune homme.
--Qu'ont-ils dit? fit celui-ci, non sans quelque curiosité, lors qu'il la vit arriver.
Elle fit un geste dédaigneux.
--Que j'étais une ingrate, une méchante, une misérable... Le vieux pleurait; pour lui, je serais restée, mais elle, je ne peux plus la voir.
--Elle est pourtant bien à plaindre, murmura Dournof.
--Par sa faute! Tant pis pour elle! répliqua la vieille femme en colère. Nous souffrons tous par sa faute, pourquoi ne souffrirait-elle pas? Ce n'est que juste.
Dournof ne revit jamais les Karzof: peu de temps après, le vieillard prit sa retraite, et six semaines plus tard il mourut, d'ennui plus encore que de chagrin. Madame Karzof, bourrelée de remords qu'elle ne voulait pas accepter, toujours en lutte avec elle-même, toujours irritée contre les autres, se retira chez une parente de province.
Seul, Jean avait conservé son amitié à Dournof et sa tendresse à la vieille bonne.
De temps en temps, il venait les voir, et tous les trois passaient une heure à savourer l'amertume des souvenirs. Mais il obtint une place de substitut en province, et Dournof se trouva seul avec la vieille bonne, pour livrer à la vie la grande bataille dans laquelle il faut vaincre ou périr.
XVIII
Le jeune homme n'était pas de ceux qui succombent: une robuste vitalité, jointe à cette énergie tranquille qui lui avait donné tant de constance dans son amour, lui inspira le courage nécessaire pour traverser toutes les épreuves. Il connut des jours de misère, car pendant la maladie d'Antonine il avait dépensé son petit capital pour vivre et procurer quelques gâteries à la pauvre enfant; la vieille bonne et lui dînèrent plus d'une fois d'une poignée de gruau noir achetée à crédit, mais le pain amer du travail infructueux, loin de les affaiblir, semblait redoubler leurs forces. Tendant ces mois d'épreuve, la Niania connut qu'elle ne s'était pas trompée en choisissant Dournof pour maître, et de jour en jour elle l'aima davantage.
Un labeur acharné vainc tous les obstacles: cette devise, celle de Dournof, finit par triompher; dix-huit mois après la mort d'Antonine, un procès curieux mit ses talents en lumière, et, comme il arrive souvent, inconnu la veille, au jour il se réveilla célèbre. Les consultations, les demandes affluèrent de toutes parts; il reçut des offres du ministère de la justice, et ne pouvant en croire sa propre expérience, il se vit juge au tribunal des référés sans savoir comment cela s'était fait. On parla de passe-droit, de manquement à la hiérarchie; les mécontents furent nombreux; mais le ministre ferma d'un mot la bouche à tout le monde:
--Que ceux qui ont plus de talent fassent leurs preuves, dit-il; nous les placerons plus haut encore!
Dournof, désormais, n'était plus une sorte de paria, reçu par pure bienveillance dans une société supérieure à son rang. C'était M. le président Dournof, un homme bien remarquable, qui avait donné des preuves de sagacité vraiment extraordinaires; aussi tout le monde était-il heureux et fier de le rencontrer. La haute aristocratie lui tenait encore un peu de rigueur, parce que sa nomination était de date trop récente; mais ces obstacles devaient s'effacer avec le temps.
Le jeune président prit sa nouvelle fortune avec le même calme qui avait accompagné ses mauvais jours. L'hermine ne lui monta point au cerveau. Toujours accompagné de la Niania, qui avait dépensé la moitié de ses économies à brûler des cierges pour lui, au temps de son infortune, il prit un appartement conforme à son nouveau rang; un valet de chambre ouvrit désormais la porte aux visiteurs, une cuisinière finnoise remplaça la Niania à la cuisine, et celle-ci, promue au rang de femme de charge, n'eut plus que le soin du linge et la haute main sur la maison; mais le jeune homme conserva la même simplicité de maintien, et le même détachement des choses matérielles. Le deuil qu'il portait toujours dans son coeur l'empêchait de prêter trop d'attention aux jouissances extérieures.
Tendant ses jours de lutte, lorsqu'il s'était senti défaillir, il avait eu un refuge assuré contre les faiblesses d'un esprit trop tendu et d'un coeur brisé de fatigue. Quand après une journée passée sur un travail ingrat il sentait ses yeux lui faire du mal et sa tête s'alourdir, il partait vers le soir en été et s'en allait le long de la route de Pargolovo.
Ce trajet fait cent fois, ne lut paraissait pas long: il connaissait chaque poteau de la route; c'était pour lui une sorte de chemin de la croix, que cette route où il avait soutenu dans ses bras Antonine défaillante. La nuit d'été, claire et sereine, se posait doucement sur la campagne; il voyait s'assombrir peu à peu l'atmosphère qui devenait grise plutôt que sombre, et sous cette demi-clarté des nuits du nord, où l'on peut encore lire un livre à minuit, il poursuivait sa course solitaire.
Le ciel se rosait à l'orient quand vers deux heures du matin il arrivait au cimetière; rien n'en défendait l'abord; en Russie, on ne songe guère à protéger les tombeaux, car les violations de sépulture sont bien rares; il gravissait la pente de la colline, et parvenait jusqu'à la croix de fer scellée dans du granit, qui marquait le lieu du repos d'Antonine.
Là, assis sur la pierre, il confiait à la chère morte ses chagrins, ses illusions perdues, ses défaillances du jour précédent... il pleurait sans honte sur cette tombe où reposait le meilleur de lui-même; le soleil levant l'y trouvait, et à cette heure où l'âme de la jeune fille s'était envolée, il versait à flots brûlants sur ce tombeau le trop-plein de son âme désespérée; puis il revenait vers la ville, affaissé, mais consolé, car il lui avait semblé entendre encore les paroles d'Antonine:
--Tu travailleras, je le veux; et tu seras un homme utile à ton pays.
Quelle défaillance était permise devant ce courage indompté qui n'avait cédé qu'à la mort? Honteux de sa faiblesse, Dournof rentrait et se remettait au travail.
A ses habits poussiéreux, la Niania qui l'avait attendu toute la nuit reconnaissait bien la course funéraire qu'il avait faite; essuyant ses yeux fatigués où se trouvaient toujours de nouvelles larmes, elle lui servait un repas frugal, et lui demandait à voix basse.
--Tout est-il en ordre, là bas?
--Oui, répondait Dournof.
Elle poussait un soupir, le regardait avec compassion et redoublait de soins pour lui.
L'hiver vint interrompre ces visites à la tombe d'Antonine les chemins n'étaient presque pas praticables à pied dans cet endroit abandonné pendant l'hiver; Dournof y vint cependant plusieurs fois en traîneau.
Il laissait son véhicule à l'auberge et gravissait seul, dans la neige molle, la colline qui dominait le lac alors gelé et immobile.
Mais ce pieux pèlerinage était gâté par la présence du cocher, parfois ivre, toujours grossier, qui maudissait à demi-voix le "bârine" incommode à qui la fantaisie prenait de lui faire faire quarante kilomètres par ces routes désertes, en plein coeur de l'hiver pour retourner au cimetière.
A peine l'herbe pointait-elle, qu'il s'y rendit. La fortune n'avait pas encore changé pour lui; mais il se sentait à la veille du succès: mille détails insignifiants, précurseurs de cette aube nouvelle, lui mettaient au coeur cette joyeuse impatience ce frémissement contenu, semblable aux piaffements d'un cheval prêt à prendre sa course, aux battements d'aile de l'oiseau qui va s'envoler. Ce jour-là, c'est presque avec joie qu'il chuchota à la prière d'Antonine ses espérances et ses ambitions, et il lui sembla que de dessous terre la jeune morte lui répondait:
--Je savais bien qu'il en serait ainsi.
L'année suivante, lorsque sa nomination lui tomba subitement sur les épaules, comme une pourpre romaine, il fut si étonné, si bouleversé de cet honneur inespéré que pendant quelques jours il eut en quelque sorte peine à reprendre pied. Tout ce qui l'entourait lui semblait avoir changé de face: et en effet, ceux qui l'approchaient parlaient autrement; un respect auquel il n'était point accoutumé ressortait des manières de ses subordonnés, la veille ses égaux ou même ses supérieurs. Toute celle platitude qui entoure les élus du pouvoir, loin de lui monter la têtu, l'écoeura et lui inspira du dégoût.
--Je suis le même qu'hier, pensait-il; pourquoi ont-ils changé?
Cependant, il se fit à sa nouvelle position; en rentrant chez lui, il retrouvait la Niania, toujours la même, celle-là; lors de la subite élévation de son maître, elle lui avait offert son compliment sincère avec des yeux où brillait une joie grave, mais elle ne lui témoignait pas une ombre de déférence de plus qu'autrefois. Sa bonté familière continuait à régler tout autour de lui suivant ses habitudes, se conformant aux changements nécessités par sa position nouvelle; mais il n'avait obtenu ni une révérence, ni une prévenance de plus. Aussi, quand il se sentit dégoûté des flagorneries officielles, est ce vers l'humble femme qu'il se retourna.
--Es-tu contente, Niania? lui dit-il un soir, en rentrant d'un raout chez le ministre.
--Je suis contente, répondit-elle d'un ton grave. Mais c'est la défunte qui serait heureuse!
Dournof rougit. Pendant la soirée qui venait de s'écouler, tout entier à la joie de son nouveau rang, il n'avait pas songé une fois à Antonine. Cependant n'était-ce pas elle qui lui avait soufflé la force et le courage? Il dormit peu, et, le lendemain matin, ayant pris une voiture pour la journée, il courut chez, un jardinier commander une superbe couronne blanche. Une heure après, la couronne embaumait son cabinet de travail; malgré la saison rigoureuse, on avait trouvé des roses, des camélias, des jacinthes, des tubéreuses, du lilas, tout cela d'une blancheur immaculée. Dournof contempla quelques instants son offrande, et sa joie ambitieuse disparut soudain noyée dans un regret poignant.
Qu'elle eût été heureuse, en effet, la noble fille qui avait consenti à porter son nom! Quelle ivresse pure et désintéressée eût gonflé son âme! avec quelle dignité n'eut-elle pas partagé sa: fortune!...
Il resta silencieux et absorbé, si bien qu'il n'entendit pas la Niania, qui était entrée doucement et qui vint se placer auprès de lui.
--Pauvre enfant, dit la vieille femme, si bas que Dournof ne tressaillit pas; c'est sa couronne de noce!
Elle s'inclina et baisa pieusement un petit bouquet de fleurs d'oranger, caché dans la verdure.
Dournof secoua tristement la tête et descendit, portant lui-même la couronne funèbre qu'il ne voulut confier à personne.
Au moment où il allait monter en voiture, un traîneau tourna le coin de la rue; encadré dans du duvet de cygne, rose sous le froid piquant, un joli visage de jeune fille souriait à côté de celui du ministre: celui-ci salua Dournof en passant, et le jeune homme reconnut sous ce costume mademoiselle Marianne, la fille de son protecteur qu'il avait entrevue la veille au raout de son père, en robe blanche décolletée.
Le traîneau passa, Dournof réussit à faire entrer son énorme couronne dans la voiture, et bientôt après, les maisons du vieux Pétersbourg, à moitié ensevelies dans la neige, commencèrent à défiler devant lui, le long de la route de Finlande.
La neige couvrait la tombe d'Antonine: le jardinier paresseux n'avait pas fait son devoir. Dournof se fit apporter une pioche, et, à la sueur de son front, il dégagea le bloc de granit.
Cette opération terminée, il plaça sur la croix sa fragile offrande que le vent glacial devait bientôt réduire à néant, puis il s'arrêta pour regarder le monument funéraire.
Moins de trois ans auparavant, il avait vu mettre là tout ce qu'il aimait; penché sur le bord de cette fosse, il s'était dit que la vie n'avait plus pour lui de raison d'être, il avait espéré mourir... il avait vécu, cependant. Et quel abîme séparait le pauvre diable, repoussé par une médiocre famille de petite noblesse, du président désormais respecté de tous! Trois ans avaient suffi pour accomplir cet ouvrage, cependant...
Dournof se dit que sans l'obstination de madame Karzof, maintenant il aurait pu réclamer Antonine; que loin de le repousser, la famille eût considéré sa demande comme un honneur, et il prit en pitié la vanité humaine.
Puis une autre idée lui traversa l'esprit. Maintenant, toute famille agréerait sa demande, l'univers était ouvert devant lui.
--Tu te marieras, avait dit Antonine.
Cette pensée, qu'il n'avait pu admettre alors, se présenta à son esprit sous une nouvelle apparence. Il lui faudrait une femme, en effet,--mais pas maintenant,--le plus tard possible. Ce serait par raison, pour fonder une famille, pour élever des fils, qu'il se marierait.
--Ah! chère Antonine, soupira-t-il, en posant ses lèvres sur le granit glacé, ce sera un cruel sacrifice, car je ne pourrai jamais aimer que toi!
Il se retourna pensif vers la ville, qu'il atteignit vers quatre heures. La nuit tombait; le va-et-vient joyeux qui précède l'heure du dîner, l'éclat des lumières, tout ce mouvement d'une ville luxueuse et amie du plaisir donnèrent un autre cours à ses idées. La vie mondaine avait jeté son grappin sur lui. Le pauvre étudiant sans fortune et sans avenir pouvait négliger les apparences; le président Dournof ne le devait pas.
Il rentra chez lui et dîna; il avait eu froid; pour se réchauffer, il mit une cravate blanche et se rendit à l'Opéra.
Heureusement on ne donnait pas Lucie, car de funèbres souvenirs fussent encore venus le ramener vers le passé. Une très-bonne troupe donnait Don Pasquale. Les entr'actes sont longs, car l'opéra est court, et l'on ne peut décemment renvoyer le public avant dix heures et demie.
Pendant l'entr'acte, Dournof promenait su lorgnette sur la salle; il aperçut dans sa loge le ministre de la justice, et lui adressa un salut respectueux qui lui fut rendu, avec un petit geste d'invitation.
Quittant aussitôt sa place, le jeune homme trouva le chemin de la loge, et entra.
Il n'était pas le seul qui fût venu rendre hommage à Son Excellence, mais, bien qu'il fût le plus jeune en âge comme en grade, il fut particulièrement distingué par son protecteur.
--Eh bien, monsieur Dournof, nous allons voir arriver votre couronne, dit celui-ci d'un ton bienveillant. A vrai dire, elle devrait être ici...
--Pardon, Excellence, dit Dournof surpris, je ne comprends pas... Quelle couronne?
--Mais celle que vous voituriez ce matin avec tant de peine, répondit M. Mérof; en vous voyant ici ce soir, j'ai pensé que cette offrande était destinée à madame Patti.
La jolie Marianne, assise au bord de la loge, cessa de lorgner la salle et regarda le jeune président avec intérêt. L'homme qui offre une couronne de 500 francs à une cantatrice est toujours un homme intéressant.
Dournof pâlit et fit un imperceptible mouvement en arrière.
--Je vous demande pardon, Excellence, répliqua-t-il à demi-voix: cette couronne a été portée au cimetière de Pargolovo, sur la tombe de ma fiancée, morte il y a trois ans.
Cette réponse avait été faite très-bas; le ministre seul aurait dû l'entendre; cependant, elle était parvenue, contre toutes les règles de l'acoustique, aux oreilles de Marianne; car, indiquant une chaise vacante auprès d'elle, elle dit au jeune président:
--Asseyez-vous M. Dournof.
Le ministre, qui était un excellent homme, se confondit en excuses: lui non plus n'était pas né sur les marches du trône. De provenance aussi modeste que Dournof, il avait dû à ses facultés extraordinaires la position élevée qu'il avait fini par conquérir; mais moins heureux de les débuts il était parvenu au faîte à un âge relativement avancé; son mérite n'en souffrait pas, mais il lui manquait ce tact des gens du monde, habitués à manoeuvrer au milieu des écueils; ceux-là n'eussent pas commis l'inadvertance dont il venait de se rendre coupable.
Il s'efforça de l'atténuer par tous ses efforts, et comme Dournof avait l'âme bonne, celui-ci tint à coeur de ne pas se montrer froissé. Cette petite scène se termina par une invitation à dîner pour le lundi suivant, que le jeune homme accepta de bonne grâce; après quoi il quitta le théâtre.
Le binocle de Marianne le chercha vainement pendant tout le troisième acte.
XIX
--Tu ne sais pas, ma chère! un homme qui est capable de porter des fleurs à une fiancée morte, après trois ans! Mais c'est un roman, bien mieux, un rêve! Cela n'arrive pas, ces choses là!
--Tu as bien raison, Marianne, cela n'arrive pas! répondit la sage Véra; aussi je ne crois pas un mot de cette histoire.
--Mais alors, qu'aurait-il fait de ses fleurs?
Véra fit une moue significative.
--Des fleurs, dit-elle, voilà en vérité quelque chose d'un placement bien difficile! il ne manque pas à Pétersbourg de dames de toute espèce, disposées à les accepter.
--Des fleurs, un bouquet, oui! Mais une couronne, une couronne blanche encore!
--Le fait est, repartit Véra, qu'une couronne blanche ne peut guère s'offrir qu'à une personne adorée en secret et perchée sur un haut piédestal, plus que la colonne d'Alexandre.
--Voyons, Véra, tu me taquines, et ce n'est pas gentil, quand tu vois que cela m'intéresse...
--Oh! si M. Dournof t'intéresse, je ne dirai plus rien, tu peux y compter.
--Il m'intéresse, eh bien, oui, il m'intéresse, certainement; cette fidélité de chien du Louvres m'intéresse, j'en conviens. Je croyais que cela n'arrivait que dans les romans.
--Bah! fit Véra, c'est bien porté, cela pose un homme!
--Fi!
Marianne scandalisée se leva et fit deux tours dans sa chambre, lieu de cette causerie intime.
--La preuve que cela pose un homme, c'est que tu t'occupes déjà de ce beau monsieur, que sans cela, tu n'aurais pas regardé! Est-il joli garçon au moins?
--Je n'en sais rien, fit Marianne en boudant.
--Peut-on le voir?
--Il vient dîner ce soir.
--Très-bien. Alors je viendrai prendre le thé. Je suis curieuse de le voir en chair et en os, cet homme fidèle à un souvenir qui date de trois ans. Comment s'appelait-elle, cette jeune fille?
--Je ne sais pas... je veux le savoir, dit tout à coup Marianne avec résolution.
--Moi aussi, je veux le savoir, d'autant mieux que je n'y crois pas. Je le saurai, sois sans inquiétude.
--Comment?
--Nous avons à la chancellerie un vieux madré d'huissier qui sait tout; avec le jeune homme nous lui ferons trouver tout ce que nous voudrons.
Mademoiselle Véra, qui était la fille de l'aide du ministre,--fonction officielle inconnue en France, mais très-recherchée en Russie, car elle donne beaucoup de pouvoir avec un peu de responsabilité, tout en permettant de déployer les capacités que l'on possède,--mademoiselle Vèra s'en alla, en engageant son amie à soigner sa toilette.
Marianne lui adressa une grimace pour adieu, et, restée seule, fit quelques pas d'un air boudeur, puis elle s'assit devant sa glace, et, appelant sa femme de chambre, se mit à soigner sa toilette.
Marianne était une jolie blonde de dix-sept ans; son teint nacré, ses yeux semblables à des fleurs de lin, sa stature élégante et mignonne lui auraient donné quelque ressemblance avec une belle petite poupée anglaise, sans l'extrême vivacité de ses regards et la pétulance de ses mouvements. Sa mère l'avait baptisée: "Perpetuum mobile", et non sans raison.
La fille d'un ministre est toujours entourée d'adorateurs, quand même elle serait laide et sotte à faire peur; mais, simple mortelle, Marianne aurait été fêtée quand même, pour sa grâce mutine, sa bonne humeur inégale, ses bouderies coquettes, pour ses qualités et pour ses défauts. Bien des jeunes gens et pas mal de gens moins jeunes aspiraient ouvertement à la conquête de son adorable petite main capricieuse et potelée. Marianne les tenait tous à égale distance.
Quand nous disons égale distance, ce n'est qu'une métaphore; la distance entre eux était toujours extrêmement inégale, mais la jeune fille arrivait toujours à rétablir un équilibre parfait, en recevant mal aujourd'hui celui qu'elle avait le plus choyé la veille; le préféré du jour, en échange, était certain d'être mal reçu le lendemain. C'est ainsi que Marianne entendait et pratiquait l'équité.
Tout en bouleversant ses tiroirs pour y trouver une toilette à son goût, la jeune fille se livrait à des réflexions extraordinairement sérieuses, pour elle, du moins, et l'objet de ses pensées s'était autre que Dournof.
Une fidélité de trois ans à un cercueil, cela ne n'était jamais vu que dans les romans; mais le héros de cette légende invraisemblable existait, en propre personne; elle l'avait vu, elle allait le revoir! Quelle aventure? Marianne arrangea aussitôt un petit roman et se représenta l'histoire des deux amants. Il avait vu Antonine dans une fête, et s'était aussitôt épris d'elle; il l'avait demandée et obtenue; puis, la veille des noces, une maladie foudroyante, un accident peut-être, avait enlevé la fiancée déjà parée du voile nuptial, et le fiancé inconsolable avait voué toutes ses tendresses au souvenir de son bonheur perdu...
--La femme qu'il aimera, pensa la jeune fille, sera sûre d'être bien aimée. Une seconde réflexion suivit naturellement celle-là:
--Ce ne sera pas facile de lutter contre un souvenir consacré par un tel culte!
Puis, une troisième réflexion aussi juste et non moins logique que les deux autres:
--Quelle gloire il y aurait à supplanter un tel souvenir, à prendre la place de cette ombre adorée, à faire oublier la morte!
Une dernière pensée, moins clairement formulée, conclut la série:
--Est ce que ce serait très-difficile?
C'était incontestablement très-difficile. Aussi Marianne cessa-t-elle de fouiller dans ses tiroirs, pour plonger ses deux mains dans l'épaisse toison dorée qui bouclait sur son front. Mlle releva au bout de quelques instants sa tête ébouriffée, et s'appliqua sur-le-champ à se composer devant le miroir une coiffure d'enfant naïve qu'elle réussit. Son plan était fait.
Pendant le dîner que présidait moralement madame Mérof et virtuellement sa fille, Dournof ne fit guère attention qu'aux hommes éminents invité ce jour-là. C'était pour lui une chose trop nouvelle et trop importante, que d'entrer ainsi en relation avec des personnalités illustres dont il n'avait connu que les noms: il n'avait garde de laisser errer ses yeux ou son esprit ailleurs que sur ce qui l'intéressait si fort. Mais lorsque, le repas terminé, la compagnie se fut dispersée dans les salons, le jeune homme un peu fatigué par la tension extraordinaire que son esprit venait de subir, se laissa aller à la douceur paresseuse de se voir admis de plain-pied dans ce monde des sommités officielles, d'où l'on ne sort plus, quand on est arrivé à en faire partie.
Il admira les tableaux, le mobilier de bon goût, la toilette élégante de quelques femmes, amies de madame Mérof, et ses yeux se posèrent enfin avec plaisir sur mademoiselle Marianne, qui s'était mise en face de lui, à quelque distance.
Elle lui tournait presque le dos,--mais elle le voyait dans une glace; lui ne pouvait la voir que lorsqu'elle se retournait. Par le plus grand des hasards, elle avait à chaque instant occasion de tourner du côté du jeune homme son visage charmant et son buste élancé. Les cheveux mutins, lissés soigneusement, ondaient sur le front pur de la jeune tille; la robe décolletée tombait des épaules avec une grâce Angelique; on eût dit une âme quittant son enveloppe terrestre; pas de bijoux; une simple croix d'or attachée à une chaîne imperceptible; pas de rubans, rien que de la mousseline blanche: un nuage!
--Le ministre a pour fille une fort jolie personne! se dit Dournof; puis il n'y pensa plus. Mais au bout d'un instant, ses yeux retournèrent à l'objet qui les attirait naturellement. --Elle a l'air d'une charmante enfant, se dit-il encore.
Comme si Marianne avait deviné sa pensée, elle se leva doucement: sa pétulance ordinaire était fort modérée ce jour-là; --et elle vint se poser comme un oiseau tout près de Dournof, avec un geste penché qui la rendait adorable.
--Nous excuserez-vous, messieurs? lui dit-elle d'une voix claire, pleine de tendresse et d'humilité.
--Pardon... je ne comprends pas... je ne crois pas, mademoiselle, avoir rien à excuser...
--Oh! si! reprit la jeune fille; mon père et moi, nous vous avons fait de la peine, l'autre soir, au théâtre... je l'ai bien vu. Si vous saviez combien je l'ai regretté!... Si j'avais su, monsieur, croyez-le... de tels souvenirs sont sacrés, même aux indifférents... et... j'espère que vous aurez vu la une étourderie..
Dournof avait d'abord froncé le sourcil, cette allusion à ses sentiments les plus intimes lui avait produit l'effet d'un coup de canif; mais la jeune fille s'embrouillait si gracieusement dans ses phrases; elle mettait tant d'ingénuité à ses excuses naïves, et enfin le mot étourderie était si comique, appliqué au ministre Mérof, qu'il ne put s'empêcher de sourire.
--Ce n'est pas la peine d'en parler, dit-il de très bonne grâce.
Ce n'était pas là le compte de Marianne: elle espérait bien "en parler", au contraire. Elle revint à la charge par un chemin détourné.
--Chez qui aviez-vous pris ces fleurs magnifiques? demanda-t-elle.
Dournof nomma le jardinier.
--J'espère qu'elles sont arrivées encore fraîches? Alliez-vous loin!
--A Pargolovo, répondit Dournof, non sans un mouvement intérieur qui ressemblait à la honte. Parler de la tombe d'Antonine dans ce salon brillamment éclairé, avec une jeune fille qu'il ne connaissait pas la veille, en toilette de bal.--Mais depuis quelque temps, tout était singulier autour de lui.
--Si loin! et il faisait si froid! Cela vous fait honneur, monsieur.
Ne sachant que répondre, Dournof regarda son interlocutrice; celle ci à son tour leva sur lui un regard plein de déférence, d'admiration, d'une tendre pitié,--un de ces regards par lesquels une femme déclare qu'elle trouve fort supérieur l'homme qui lui parle.
Dournof en fut sinon ému, au moins touché. Le monde l'avait si peu gâté jusque-là!
--C'est une bonne enfant, se dit-il: et véritablement elle est bien jolie. Quelle candeur!
Eh bien, oui! c'était vrai! Marianne était candide! Elle jouait de bonne foi la petite comédie; pour employer une expression de l'argot parisien qui rend exactement son état d'esprit, elle croyait que "c'était arrivé". Elle éprouvait réellement une tendre compassion pour ce jeune homme si cruellement éprouvé. Avant tout elle voulait connaître son histoire, et ne s'était pas demandé ce qu'elle ferait quand elle la saurait; mais elle était prête en ce moment à tout souffrir pour la connaître,--même les reproches de sa mère, qui la gronderait certainement d'être restée si longtemps à causer avec un homme qu'elle connaissait à peine.
--Vous êtes bien heureux, monsieur, dit Marianne en poussant un soupir.
Dournof la regarda avec étonnement; il ne se savait pas au sein d'une félicité telle qu'elle pût exciter l'envie d'une jeune fille riche et haut placée.
--Pourquoi? dit-il surpris.
Marianne se leva sans répondre et disparut.
Dournof se demanda pendant une demi-minute ce que cela voulait dire, et reconnut qu'il ne trouverait pas tout seul. Cette parole en l'air, jetée par Marianne, comme on jette un écu, pile ou face, retomba sur son imagination, et y fit une empreinte.
--Pourquoi suis je heureux? se demanda-t-il encore le soir, lorsque, rentré chez lui, il récapitula sa journée. Et cette question, irritante parce qu'elle était une énigme, se présenta plus d'une fois à son esprit pendant les jours qui suivirent.
De son côté, Marianne se disait en se déshabillant devant son miroir:
--Eh bien, mais il me semble que ce ne serait pas si difficile!