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La Niania

Chapter 22: XX
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About This Book

The narrative centers on a nineteen-year-old woman who, while waiting for an expected visitor, recalls a recent country summer that awakened new feelings. Amid dances, family routines, and an informal village school, she grows quietly attached to one of her brother’s friends whose reserved independence contrasts with a more demonstrative companion. Their relationship unfolds in small shared duties, exchanged books, and a candid appeal in which he asks for her support through future hardships. Interwoven scenes of social gatherings and solitary moments examine youthful longing, emerging responsibility, and the gradual formation of intimate bonds across social differences.



XX

Le surlendemain matin, mademoiselle Mérof était à peine assise devant le piano, qui sous ses mains délicates subissait tous les jours quelques heures de tortures, lorsque son amie Véra en tra d'un air triomphant. Après avoir échangé nombre de caresses entremêlées de taquineries amicales, les jeunes filles s'assirent sur une causeuse, loin des portes, et conséquemment des oreilles indiscrètes.

--Je sais tout! chuchota Véra dans l'oreille de son amie.

--Quoi, tout? fit Marianne de l'air le plus innocent.

Véra agita négativement son doigt devant son petit nez rose un peu camus.

--Ce n'est pas à moi que l'on en fait accroire! signifiait ce geste ironique.

Marianne baissa les yeux, se mit à rire, et tiraillant sa compagne par la chaîne de montre qui retombait sur sa robe:

--Dis-moi ce que tu sais, fit-elle d'un air soumis. Véra, fière de ses avantages, prit une physionomie de barde ossianique.

--Nous sommes, dit-elle, d'une famille obscure, mais honnête. Nous avons aimé deux ans.....

--Deux ans! interrompit Marianne en levant les yeux au ciel. Il y a donc des gens capables d'aimer deux ans!

--Deux ans, reprit Véra sans se déconcerter,--une jeune fille de moyenne noblesse.

Son nom?

--Mademoiselle Karzof

--Ça m'est bien égal, c'en son petit nom que je veux savoir.

--Je l'ignore, avoua Véra, non sans confusion. Mon vieux scribe ne s'en est pas informé.

Marianne fit la moue; Véra reprit son discours sans y faire attention.

--Les parents de mademoiselle Karzof voulaient un gendre riche et gradé; ils refusèrent leur fille à ce... ce beau jeune homme.

La conteuse regardait Marianne du coin de l'oeil: celle-ci ne sourcilla pas.

--Et la jeune demoiselle, qui, parait-il, aimait éperdument ce monsieur, fit exprès d'attraper la phthisie galopante.

--Oh! mon Dieu! s'écria Marianne en frissonnant. Et elle est morte?

--Elle est morte, trois mois après; les parents avaient consenti au mariage, naturellement lorsqu'il n'était plus temps.

Marianne découragée avait laissé tomber ses mains sur ses genoux.

--Mais c'est un roman! C'est impossible! ces choses-là n'arrivent pas!

--C'est arrivé, cependant! fit observer Véra.

--Comme il doit l'aimer! Ah! que ce sera difficile!

--Quoi?

Marianne secoua la tête et ne répondit pas.

--Tu ne vas pas, je suppose, t'amuser à tenter ce pauvre veuf? dit Véra.

--Pourquoi pas?

La jeune enthousiaste prononça avec énergie ce mot qui ouvrait les hostilités.

--Pourquoi pas? reprit-elle; ce pauvre veuf qui n'a pas été marié n'a connu que les chagrins de la vie: ne serait-ce pas une tâche noble et utile de lui en faire apprécier les douceurs?

--Comment, tu l'épouserais?

--Certainement! fit glorieusement Marianne, tout enflammée de charité, et peut-être aussi de coquetterie.

Véra se tut, et regarda le parquet d'un air soucieux.

--Tes parents n'y consentiront pas, dit-elle enfin.

Marianne haussa les épaules.

--L'exemple de la première... de mademoiselle Karzof servira bien à quelque chose, dit-elle à demi-voix.

--Mais si lui ne veut pas? Si le souvenir de la fiancée est plus fort que toi?

La fille du ministre haussa les épaules une seconde fois, et se regarda dans la Psyché qui lui faisait face. Son image délicieuse lui renvoya le sourire orgueilleux qui éclairait son visage.

--Ah? dit Véra en se levant. Dans deux jours tu n'y penseras plus!

--Ecoute-moi bien, dit Marianne, dans six semaines il sera amoureux de moi.

--Quelle idée! C'est impossible! Mademoiselle Karzof était une personne sérieuse, un peu exaltée... Soit dit sans te blesser, tu es exactement tout le contraire... Comment peux-tu croire...

La contradiction excitait au plus haut point l'esprit volontaire et frivole de Marianne. Elle fit un geste de colère.

--Dans six mois, dit-elle, je serai madame Dournof.

Véra se mit à rire.

--Dans six mois, dit-elle,-- ou j'épouserai le vieux général Boum.

Ce général Boum, de son nom Antropos, célibataire incurable, privé d'un bras et d'une oreille par un des boulets de Sébastopol, était une sorte de croque mitaine pour les enfants de cinq à sept ans.

Les deux amies, d'accord pour rire, ratifièrent par mille folies cette déclaration solennelle, et le piano chôma ce jour-là.

Dournof était souvent appelé par ses devoirs chez le ministre qui l'avait pris en affection la bonne madame Mérof, qui avait appris la triste histoire de son premier amour, l'accueillait amicalement sans arrière pensée.

De toutes les maisons où il était reçu, celle du ministre était la plus cordiale et la plus hospitalière: il y revint souvent, si bien que la veille des Rois il se trouvait faire partie d'une joyeuse société de jeunes gens et de jeunes filles, invités à y tirer les sorts du nouvel an.

Madame Mérof avait recueilli tous les souvenirs de la jeunesse, et ceux d'une vieille femme de charge allemande, pour trouver de nouveaux sorts à consulter, de sorte qu'on avait réuni une riche galerie de superstitions. Rien n'y manquait: le plomb fondu, les coquilles de noix, le grand alphabet suspendu où, à l'aide d'un bâton, on cherche des initiales aimées,--non sans avoir eu préalablement le soin de se faire nouer sur les yeux un épais bandeau; les pommes rouges et jaunes dont la pelure forme une lettre majuscule quand on la laisser tomber derrière son épaule gauche, cela et mille autres ressources s'offraient à la curiosité juvénile des invités.

Toute la société se réunit de bonne heure: bien des intérêts cachés devaient se débattre ce soir-là; plus d'un amoureux timide attendait, pour faire sa demande, que le sort habilement consulté lui permit de supposer que ses paroles seraient favorablement accueillies. Il est si facile, en effet, d'aider un peu la destinée indécise! On soulève un coin du bandeau pour ne pas se tromper de majuscule, on pousse la coquille de noix, on défigure une lettre mal formée par la pelure de pomme... Et le destin ne s'en montre que plus clément aux jeunes consultants.

On commença par danser bien et dûment quelques quadrilles: mais la danse n'était pas la grande affaire de la soirée; l'entrain manquait visiblement, et l'on attendait avec impatience l'heure où le sort doit être consulté.

A onze heures, sous les auspices de madame Mérof, un immense bassin d'argent, d'un mètre environ de diamètre, fut apporté plein d'eau. Une corbeille l'accompagnait, pleine de coquilles de noix dorées. La moitié de ces coquilles portait une petite bougie de cire rose, et l'autre moitié des bougies de cire bleue.

Celles-ci représentaient les cavalier, les autres étaient pour les dames.

Chacun choisit une coquille inscrivit son nom au crayon sur un tout petit morceau de papier roulé qu'on glissa au fond, puis on lança la petite flottille sur le bassin, non sans avoir allumé les bougies; madame Mérof, avec un grand bâton d'ivoire remua trois fois l'eau du bassin, et les frêles embarcations se balancèrent sur l'onde agitée.

C'était un curieux spectacle que celui de toutes ces jeunes têtes penchées sur le bassin: il y avait là une douzaine de jeunes filles et autant de jeunes gens. En mère prudente, madame Mérof avait soigneusement trié ceux-ci: il n'en était aucun qui ne fût irréprochable. Ces jeux finissent trop souvent par des mariages pour que la plus grande prudence ne soit pas nécessaire. Mais la liberté relative que l'éducation russe laisse aux jeunes filles autorisait ce genre de divertissement, qui, sous les yeux d'une mère intelligente, ne pouvait pas être dangereux.

Les têtes brunes ou blondes, éclairées d'en bas par la lueur des petites bougies, suivaient attentivement les moindres oscillations des coquilles dorées qui devaient finir par s'aborder entre elles. Comme chacun suivait la sienne des yeux depuis la grande opération du lancement, il s'agissait de savoir si le hasard réunirait des indifférents ou des amis.

Toutes les fois qu'une bougie bleue en abordait une rose, c'étaient des rires, des cris, de joyeuses exclamations. Madame Mérof avait eu soin d'ajouter à la flottille qui représentait les assistants, une autre escadre de coquilles argentées qui portaient les noms de héros et d'héroïnes fameux dans l'histoire ou dans la légende. De la sorte, les allusions trop directes se trouvaient mitigées. On riait encore beaucoup plus lorsqu'une embarcation en accostait une autre de la même couleur; mais au bout de quelques minutes, Marianne déclara que "ce n'était pas sérieux". D'une main agile elle repêcha les héros et leurs compagnes, et ne laissa subsister que les embarcations sérieuses. Le jeu recommença, et l'assemblée redoubla d'attention.

A deux ou trois reprises, le hasard vint donner raison à quelques petits commérages, qui durant l'hiver avaient passé d'une oreille à l'autre. La barque d'un jeune porte enseigne se dirigeait avec tant d'opiniâtreté vers celle d'une cousine de Marianne, que tous les deux, devenus pivoine, ne purent se soustraire aux railleries de l'assistance.

Jusque-là, Marianne avait vu son esquif voguer solitaire. Lorsque les barques qui s'étaient abordées furent retirées et que l'espace élargi donna plus de jeu aux espérances superstitieuses, elle appuya ses mains sur le bord de la cuve, et regarda la manoeuvre d'un oeil attentif.

Une grosse coquille qui portait à l'arrière le pavillon du général Boum flottait au milieu du bassin; celle de Marianne allait l'aborder; elle leva les yeux et vit en face d'elle Véra qui souriait malicieusement. D'un geste mutin, elle plongea dans l'eau sa petite main chargée de bagues. Son esquif repoussé violemment alla heurter à l'autre bord une coquille solitaire qui n'avait guère prit part à ce divertissement.

--M. Dournof! cria la voix railleuse de Véra.

--Ce n'est pas de jeu! protestèrent deux ou trois jeunes gens. Il ne faut pas tricher.

--Je ne veux pas du général Boum! fit Marianne d'un ton d'enfant gâté, en détournant de Dournof son visage que nuançait un vif incarnat.

Sa réponse avait désarmé les mécontents, on enleva la cuve pour changer d'amusement. Dournof assistait à ces jeux avec un sourire de philosophe indulgent. Bien qu'il fût jeune, il n'avait guère eu de jeunesse. Le travail acharné de ses plus belles années l'avait trop absorbé pour qu'il prit goût à la vie mondaine. Autrefois, cependant, il aimait le monde, car il y rencontrait Antonine. La danse lui plaisait; il aimait aussi la gymnastique et la nage. Mais depuis qu'Antonine était allée dormir dans le cimetière de Pargolovo, il avait fui la société des jeunes femmes, autant qu'il avait recherché celle des hommes âgés et instruits, où il pouvait apprendre quelque chose.

Le monde qu'il fréquentait jadis n'offrait que peu de ressemblance avec ce qu'il avait sous les yeux; il ignorait ce luxe achevé, ce goût parfait qui fait aujourd'hui de la demeure des riches une sorte de musée; la toilette des femmes étalait aussi d'autres séductions: malgré le goût parfait d'Antonine, il avait toujours régné dans ses habits quelque chose de mesquin qui provenait de sa mère. Ici, les toilettes les plus coûteuses n'étaient pas celles oû le velours et la soie se trouvaient prodigués: dans l'arrangement des plis, dans l'art d'assortir les nuances, se révélait le talent d'une grande couturière qui connaissait sa supériorité et savait la faire payer.

Jamais non plus il n'avait vu traiter avec un tel mépris le satin et les dentelles; dans la manière de traîner sur le tapis le chantilly d'un volant, on distingue la bourgeoisie enrichie de la grande dame née dans de la dentelle de Valenciennes. Les volants de la bourgeoise peuvent être plus beaux, mais elle les ménage et redoute un accroc;--la grande dame ne s'en occupe point, sans pour cela étaler le désordre de celles à qui l'argent ne coûte rien. Il y a là un monde infini de nuances qui se sentent plutôt qu'elles ne se décrivent. Dournof les sentait et s'en laissait pénétrer peu à peu; le charme du luxe et du rang élevé gagnait doucement son âme naturellement noble et faite pour les hauteurs.

La vivacité avec laquelle Marianne avait évité la nacelle du général Boum l'avait fait sourire comme tout le monde; il n'avait pas cessé de sourire en voyant accoster sa coquille. Qu'étaient pour lui tous ces enfantillages! Les vingt-sept ans du jeune président'voyaient de bien haut toutes ces misères! Cependant le sort ayant plusieurs fois uni sa destinée à celle de Marianne, il finit par s'en amuser. Les sortilèges ont de ces malices,--surtout lorsqu'une main charitable leur vient un peu en aide!

La main charitable était celle de Véra. Soit plaisanterie, soit instinct inné de cette vocation si chère aux femmes, celle de marieuse,--elle affectait de ne pas séparer le sort de Dournof de celui de son amie, et ne négligeait pas une occasion de le leur prouver.

Les joues de mademoiselle Mérof avaient gardé leur coloris plus vif; elle apportait à l'examen des sorts une vivacité joyeuse où se cachait peut être un peu de fièvre. Enfin, pour clore la soirée, elle saisit une espèce de jeu de cartes où une multitude de prénoms étaient écrits et se mit à faire le tour de la société en les distribuant. A mesure qu'elle passait, les rires retentissaient derrière elle, car elle avait mêlé à dessein les prénoms des deux sexes, et ils se trouvaient distribués de la façon la plus bouffonne.

Arrivée à Dournof, elle regarda vivement en dessus du jeu; la carte qui portait son nom avait été mise par elle en dessous; en voulant la prendre elle en fit tomber une. Dournof se baissait pour la ramasser...

--Non, non, dit elle, en voici une.

Il prit celle qu'elle lui présentait et lut à haute voix: Marianne.

--C'est celle qui est tombée qui revenait à M. Dournof, fit observer un des mécontents.

Le voisin se pencha et ramassa la carte.

--Antonine, lut-il.

Dournof pâlit et laissa tomber le long de son corps ses bras que l'émotion venait de briser. Marianne comprit aussitôt.

--Je vous demande bien pardon, monsieur, dit-elle à voix basse, j'ignorais le nom qu'elle portait.

Avant que le jeune homme eût repris son sang-froid, elle poursuivait sa ronde, faisant naître partout des exclamations de gaieté ou d'ironie.

Le cercle se rompit; on proposa une mazurka avant le souper, et les couples gracieux voltigèrent bientôt par la salle.

Dournof ne dansait pas; il s'était réfugié dans un coin sombre, et là, les yeux voilés par sa main, il pensait au cimetière, aux fleurs que le vent d'hiver devait avoir glacées depuis si longtemps, et s'apercevait que depuis sa nouvelle fortune, il avait singulièrement délaissé la tombe de Pargolovo. Une ombre passa devant lui et s'arrêta. Il leva les yeux.

--J'ai la main malheureuse, monsieur, dit Marianne, debout devant lui. Vous allez me haïr...

Non, Dournof ne la haïssait pas; il admirait à tout moment la grâce naïve, la gaieté folâtre, la candeur virginale de cette belle enfant plus semblable à un papillon qu'à une fleur, mais charmante et pleine de séductions.

--Cependant, ajouta-t-elle en s'asseyant auprès de lui, pendant que sa mère la croyait occupée à surveiller les apprêts du souper, je vous assure que votre chagrin me touche... j'ai été curieuse, oui, monsieur, j'ai été très coupable... j'ai voulu connaître votre malheur... j'ai appris combien elle était digne de votre tendresse; on m'a parlé de sa beauté, de sa grâce; j'ai compris combien votre chagrin devait être profond, incurable... et cependant, vous êtes jeune, la vie est pleine de jouissances pour vous... vous avez des amis qui vous aiment... est-ce bien sage de vivre en dehors de toutes les joies?... ou peut-être est-ce un voeu? peut-être obéissez vous à une mourante?...

La voix de Marianne était si pleine de tendresse inquiète, ses yeux exprimaient tant de compassion émue et discrète que Dournof répondit:

--Non, elle ne m'a rien défendu.

--Elle vous a permis d'aimer, d'avoir une famille?...

--Elle me l'a ordonné.

Un silence suivit, puis la voix mélodieuse de Marianne, aussi légère qu'un souffle, murmura:

--Votre femme sera une heureuse femme, car vous savez aimer.

Elle disparut, laissant le jeune homme pénétré d'une émotion nouvelle que depuis des années il n'avait pas ressentie.



XXI

L'amour est communicatif, quoi qu'en aient dit les gens moroses. Il y a dans les paroles et les actions d'un coeur aimant une sorte de magie à laquelle on ne saurait guère résister que si un autre lien vous protège. Dournof n'était plus protégé; l'âme d'Antonine avait sans doute cessé de veiller sur lui, car elle le laissait sans défense, et peu à peu Marianne prenait sa place.

Ce n'était pas un amour grave et mesuré comme celui qu'il avait éprouvé pour sa chère morte; c'était un enivrement qui s'emparait peu à peu de tout son être. La voix, la robe de Marianne, ses cheveux blonds qui flottaient en boucles capricieuses, le frôlement de ses mains soyeuses, la grâce de son regard magnétique, soumis et fidèle comme celui d'un chien de chasse, tout cela séduisait Dournof à lui en faire perdre la tête.

Quand il revenait du ministère, il restait pensif dans son fauteuil, près de la table où régnait un grand portrait d'Antonine; mais ses regards, qui jadis se reportaient sur ce visage pour lui demander la force et la vertu, le fuyaient maintenant. Il pensait peu à la force morale, à la vertu civique; Marianne lui versait insensiblement le poison qui endormit Annibal à Capoue.

La Niania, de plus en plus grave et triste, s'apercevait bien de ce changement; elle attendait son maître le soir; il la trouvait dans sa chambre où elle venait donner un dernier coup d'oeil, comme autrefois chez Antonine; les soins de la vieille femme n'avaient rien perdu de leur assiduité mais une sorte de tristesse résignée se dégageait de son attitude.

Un soir que Dournof était revenu plus tôt que de coutume, elle s'enhardit à lui parler.

--Le ministre a une fille, n'est-ce pas? dit elle en lui apportant sa robe de chambre.

--Oui, répondit le jeune homme qui évita de regarder la vieille femme.

--On dit qu'elle est fort jolie?

--C'est vrai.

La Niania hocha la tête.

--Excuse-moi si je manque de respect, mon maître; on dit qu'elle t'aime beaucoup.

Le coeur de Dournof tressaillit tout à coup d'une allégresse nouvelle. On disait qu'elle l'aimait... c'était donc vrai? Qu'il était doux d'être aimé de cette enchanteresse!

--Je ne sais pas, dit enfin le jeune homme embarrassé.

--Si elle t'aime, et si c'est une! bonne fille, tu peux l'épouser...

La Niania porta à ses yeux le coin de son tablier, et dévora un sanglot. Dournof indécis la regardait sans mot dire.

--Tu peux l'épouser, reprit la vieille servante. Il faut bien que tu te maries, un homme ne peut pas toujours rester seul... c'est la fille d'un ministre, elle est bonne pour te servir d'épouse, ajouta-t-elle en relevant la tête avec orgueil. Notre Antonine t'a dit de te marier.

Dournof regarda le portrait d'Antonine... Sans la main pieuse de la Niania, la poussière accumulée l'eût depuis longtemps voilé sous une couche grise; la bonté prévoyante de la jeune morte, son abnégation, ses vertus, son dévouement absolu se présentèrent tout à coup à sa mémoire.

--Pardon, oh! pardon! s'écria-t-il en attirant à lui l'image délaissée. Tu étais un ange, toi.

Il fondit en larmes et couvrit du baisers passionnés les mains du portrait qui le regardait avec ce calme et celle dignité qui mettaient Antonine vivante si fort au-dessus des autres femmes.

La Niania pleurait aussi, mais sans cet élan de repentir qui perçait si douloureusement l'âme de Dournof.

--Oui, dit-elle en posant sa main sur l'épaule du jeune homme, c'était un ange,--mais elle est au ciel, car bien sûr le bon Dieu lui a pardonné d'avoir voulu mourir. Toi, tu es un homme, et voilà trop longtemps que tu vis seul.

Dournof releva la tête, et regarda la Niania.

--Alors, tu crois, dit-il, qu'elle me pardonnerait?

Les yeux profonds de cette vieille femme qui avait tant vu et tant souffert et tant appris de la vie, allèrent jusqu'au fond des yeux troublés du jeune homme éperdu.

--D'en aimer une autre comme elle? Tu ne le pourrais pas! dit-elle.

Dournof sentit qu'elle avait raison, et qu'il ne pourrait plus jamais aimer quelqu'un comme il avait aimé Antonine.

--Mais d'aimer une honnête femme et d'avoir de bons enfants? Elle m'a dit de te l'ordonner de sa part, quand le jour en serait venu. Nous avons beaucoup pleuré ensemble, vois-tu, maître, continua la Niania en baissant la voix; je t'aime parce qu'elle t'aimait, et je t'aime comme si je t'avais porté dans mon sein. Mais je ne t'aimais pas comme cela auparavant. C'est elle, quand elle a vu que la mort allait venir, qui a pensé à tout. Elle m'a ordonné de t'aimer comme mon fils, de te servir si je le pouvais, de te protéger en toute chose contre l'esprit du mal. Elle m'a dit aussi que tu te marierais, et qu'alors je devrais être soumise envers ta femme et serviable envers tes enfants. J'obéirai, maître, j'obéirai, dit la Niania dont la voix se brisa tout à coup. Je serai une servante soumise; seulement ne permets pas à ta femme de me chasser... car je t'aime à présent, maître, je t'ai aimé pour l'amour d'elle, tu es tout ce qui me reste d'elle.

La vieille servante se tut et ensevelit sa tête ridée sous son tablier relevé. Dournof lui prit la main et la serra. Elle sentait qu'elle ne serait jamais chassée.

--Alors, reprit-il à voix basse, elle t'a dit que je devais me marier?

--C'était l'avant-dernière nuit avant sa mort; elle m'a appelée auprès d'elle, et elle m'a remis un petit papier pour toi.

--Un papier?

--Oui, quand tu devras te marier...

--Va le chercher, vite, vite!.,.

Elle obéit et revint avec un papier jauni, plié en quatre et cacheté. Dournof le déplia d'une main tremblante d'émotion.

"Mon bien-aimé, disait le dernier voeu d'Antonine, quand tu auras trouvé la femme que tu dois aimer, ne laisse pas mon souvenir mettre une barrière entre vous. Je serai heureuse de te savoir heureux, et ma bénédiction repose sur la tête de ta femme comme sur la tienne."

--Elle valait mieux que moi! s'écria le jeune homme vaincu par tant de grandeur, en baisant les caractères sacrés, tracés d'une main affaiblie par la mort prochaine. Elle valait mille fois mieux que moi. Chère sainte, tu as bien fait de mourir! Pas un homme sur la terre n'était digne de toi!

La Niania se retira discrètement, et Dournof, resté seul, songea plus cette nuit-là à Antonine qu'à Marianne.



XXII

Marianne reprit bientôt le dessus: qu'étaient les vertus d'Antonine endormie sous son bloc de granit, en présence des grâces sans cesse renaissantes de cet être vivant et plein de charme!

C'est qu'elle était prise pour tout de bon! Son coeur léger et frivole avait de bons côtés; c'est par la compassion que Dournof y était entré; il s'y était maintenu par l'orgueil et le dépit; désormais, elle ne voulait et ne pouvait aimer que Dournof. Elle le disait sincèrement, de toute son âme, et c'était la vérité!

Animée de ce beau feu, elle alla tin jour trouver le ministre dans son cabinet.

--Père, lui dit-elle, en poussant sans cérémonie une foule de paperasses encombrantes, quel est le premier de nos jeunes présidents?

--Comment, le premier? demanda le père étonné.

--Mais oui, le plus intelligent, celui qui a le plus d'avenir; enfin, papa, quand vous serez ennuyé d'être ministre, qui est-ce qui vous remplacera?

Un peu surpris de tant de prévision, le bon père chercha dans son esprit.

--Je crois bien, dit-il, si les apparences ne sont pas menteuses, et si les circonstances ne changent pas du tout au tout, que mon successeur sera Dournof.

--Eh bien, papa, fit Marianne triomphante, je veux épouser Dournof.

Le ministre fit faire un demi-tour à son fauteuil et regarda sa fille d'un air consterné.

--Toi, Dournof? Et pourquoi? Quel est cette nouvelle fantaisie?

--J'épouserai Dournof, papa, ou j'en mourrai de chagrin; ainsi faites comme vous voudrez!

Fort bouleversé, M. Mérof sortit de son cabinet et emmena sa fille auprès de sa femme que cette abrupte déclaration surprit moins que lui.

--Cela ne m'étonne pas, dit-elle, j'ai toujours pensé que Marianne ne se marierais pas comme les autres.

--Mais enfin, s'écria M. Mérof, Dournof n'est qu'un simple président!

--Mais, papa, ne m'avez-vous pas dit qu'il serait ministre après? Comme cela je n'aurai pas besoin de quitter le ministère.

--Je ne veux pas! fit M. Mérof exaspéré.

--Comme vous voudrez, papa, répliqua l'indomptable Marianne en baissant la tête avec un air de feinte résignation. Les parents de mademoiselle Karzof ont été ainsi cause de la mort de leur fille, mon destin sera le même!

--Qu'est-ce que c'est que mademoiselle Karzof? demanda M. Mérof abasourdi.

Avec une grande éloquence, ponctuée d'allusions plus que transparentes, Marianne raconta l'histoire d'Antonine.

--Eh bien, dit-elle, il sera dans la destinée de Dournof de ne pouvoir épouser les femmes qu'il aime... Ses fiancées doivent toutes mourir par la faute de leurs parent! cruels.

--Mais t'aime-t-il seulement? demanda le père, incapable de répondre par des arguments sérieux à ces raisonnements saugrenus.

--S'il m'aime!

Un éclair de joie orgueilleux jaillit des beaux yeux fleur de la de la jeune coquette.

--S'il m'aime! reprit-elle; demandez-le lui, papa, vous verrez ce qu'il vous dira!

--Alors, c'est moi qui dois lui proposer ta main? conclut ironiquement le ministre.

Marianne fit une révérence.

--S'il vous plaît, mon cher papa. Vous savez très bien que, sans cela, il n'osera jamais faire les premiers pas. Nous ne dérogeons pas, du reste; c'est ainsi que se négocient les mariages des princesse du sang quand elles épousent de simples mortels!

Le père et la mère de Marianne échangèrent un regard par-dessus la tête de cette indisciplinée, et ne purent réprimer un sourire.

--Voyons papa, soyez gentil mariez-moi à Dournof, et je vous aimerai bien! Je n'ai rien demandé à maman, parce qu'elle ne me contrarie jamais. Ce n'est pas elle qui aurait menacé de me laisser mourir de chagrin!

--Je t'ai menacée, moi, de te laisser mourir?... demanda M. Mérof, abasourdi de tant d'aplomb.

--Mais, certainement, puisque vous ne vouliez pas me marier à Dournof!

Il n'y avait pas à sortir de là: le ministre obtint à grand'peine que sa fille lui accorderait huit jours pour prendre des informations.

Les information! n'apprirent rien de nouveau à M. Mérof, qui savait d'ailleurs parfaitement à quoi s'en tenir sur la valeur intellectuelle et morale de l'homme dont il avait fait la position lui-même. A l'issue des huit jours, Dournof, appelé dans le cabinet du ministre pour affaire personnelle, en sortit l'heureux foncé de mademoiselle Marianne.

Ce résultat, qu'il était loin de prévoir si facile et si brillant, ne laissa pas de l'étonner un peu: il se dit vaguement que la jeune fille avait dû dépenser beaucoup d'intelligence et de volonté pour arriver si vite à son but. Ce qui lui semblait le plus extraordinaire, c'est qu'elle eût deviné son amour, et fait tant de démarches sans s'être le moins du monde assurée de son consentement. Et si, par impossible, il n'avait pas voulu l'épouser?

Dournof se reprocha cette mauvaise pensée. Il ne devait voir dans les efforts de la jeune fille que la candeur d'une âme ingénue qui s'ignora et va droit au but, tout naturellement. Son amour avait été deviné? C'était encore une preuve d'amour, rien de plus.

Il rentra chez lui ivre, ébloui. Le mariage, en même temps qu'il lui donnait la femme aimée, le plaçait au premier rang; il pouvait en effet espérer d'être ministre; à la première vacance, il passait "aide" de son beau-père... quel avenir!

--Je me marie, Niania, dit-il à la vieille femme lorsque celle-ci, fidèle à ses habitudes, le suivit dans sa chambre à coucher, aussitôt qu'il rentra.

L'humble servante le regarda, fit le signe de la croix et sembla murmurer une prière; puis elle se prosterna devant le maître et vint baiser son épaule suivant l'ancienne coutume.

--Je te félicite, mon maître, dit-elle, je souhaite que tu sois heureux avec ton épouse et que ta postérité soit bénie.

Elle se tut, et son regard se porta vaguement vers la fenêtre. Un beau soleil de printemps brillait au dehors sur les toits ruisselants.

--La neige doit être bientôt fondue, là-bas, dit à voix basse la Niania hésitante: il y a longtemps qu'elle n'a eu de fleurs.

--Tu as raison, s'écria Dournof en saisissant son chapeau; j'y vais tout de suite.

Il s'arrêta... qu'allait-il dire à cette tombe, confidente de toutes ses pensées, autrefois?

Pouvait-il confier à ce chaste granit les émotions qui faisaient pâlir sa joue et battre son coeur lorsque Marianne posait sa main sur la sienne?

--Je vais la remercier, dit-il tout haut, la remercier de la bénédiction qu'elle m'envoie de là haut!

Il fit remplir sa voiture de fleurs, comme le jour où quelques mois auparavant il avait rencontré Marianne. Il ne put s'empêcher de faire un rapprochement entre ces deux journées si différentes.

--C'est Antonine qui l'a mise sur ma route, se dit-il; c'est sa volonté qui a tout arrangé Chère Antonine, soyez bénie!

Il ne la tutoyait plus dans ses pensées. Antonine était désormais aussi froide et aussi lointaine que les statues de marbre des tombeaux. C'était une sainte qui veillait sur lui, et qu'il priait à genoux; ce n'était plus l'amie de toutes les heures, la morte adorée dont il avait baisé, le dernier sur la terre, les joues glacées et le front jauni.

Pendant qu'on arrangeait les fleurs, il se souvint que Marianne devait, elle aussi, avoir un bouquet ce jour-là; on lui apporta deux bouquets semblables; il les compara un instant, hésita, et finit par mettre sa carte dans le plus joli, qu'il fit porter chez sa fiancée.

Cette opération lui coûta quelques remords; car, pendant la longue course en voiture, il se la reprocha plusieurs fois.

--Bah! se dit-il enfin, comme il approchait du cimetière, qu'est-ce que cela peut faire à Antonine?

Il porta son offrande jusqu'à la croix de fer marchant à grand peine dans la neige encore imparfaitement fondue; il arriva au sommet du monticule, et attacha le nouveau bouquet avec un ruban blanc, puis il appuya la main sur le socle de pierre pour s'y reposer.

La pierre était si froide qu'il frissonna et retira sa main. Un moment il resta rêveur. Il voulait offrir son âme à sa protectrice céleste, il voulait épancher sa joie et lui demander de la partager....... il sentit qu'il ne pouvait pas parler de Marianne à Antonine, il eut un pressentiment,--rapide comme un éclair et aussi vite évanoui,--que Marianne n'était pas la femme qu'Antonine eût voulu voir à ses côtés pour gravir le chemin de la vie.

Poussant un soupir, il baisa la pierre. L'impression de froid lui saisit les lèvres plus vivement encore que la main, si bien qu'il y passa dessus son mouchoir, afin de les réchauffer, puis il descendit la colline.

Une vivacité et une joie extraordinaires précipitaient ses mouvements; il se sentait léger, comme un homme débarrassé d'une pénible mission. Il regagna sa voiture, fit stimuler les chevaux, et, tout le long du chemin, les cheveux d'or de Marianne dansèrent devant lui comme des feux follets.



XXIII

Il était invité à dîner ce jour-là, non à la table officielle des grands dîners, mais au repas de famille, dans la petite salle à manger, où la famille du ministre se réunissait dans l'intimité.

Lorsqu'il entra, Marianne vint à sa rencontre son bouquet blanc à la main, et lui tendit sa menotte soyeuse, sur laquelle il posa longuement ses lèvres.

Elle était tiède et souple, cette petite main potelée, et l'impression glaciale qu'avait laissée la pierre du tombeau d'Antonine se transforma en une chaleur vivifiante et sympathique, au contact de ces doigts vivants Marianne lut dans le regard de Dournof combien elle était aimée, et ne se piqua point de cacher l'expansion de son bonheur. La soirée fut un enchantement pour tous. Les parents se félicitaient de voir dans le jeune homme les qualités d'un homme d'Etat, en même temps que celles qui avaient charmé leur fille. Dournof, d'autant plus épris de Marianne qu'il avait jusque-là refoulé le sentiment qu'elle lui inspirait, se laissait aller au bonheur de vivre, et, pour la première fois, jouissait largement de l'existence.

Quant à Marianne, elle était gaie et charmante, tout lui avait réussi, que lui fallait-il de plus?

Le mariage fut fixé à l'époque la plus rapprochée: trois semaines seulement devaient les en séparer. Tous les arrangements furent pris; Dournof garderait l'appartement qu'il avait récemment loué et meublé; madame Mérof se chargeait d'y installer une belle chambre de nouvelle épousée, et les jeunes gens, sauf exception, prendraient leurs repas au ministère, tant que Marianne n'aurait pas acquis les qualités de maîtresse de maison, qui lui manquaient absolument.

--Si c'est une ménagère qu'il vous faut, Dournof, disait M. Mérof, vous avez fait fausse route; vous n'aurez point une ménagère en Marianne.

Le jeune homme jeta sur sa fiancée un regard triomphant. --Je n'ai pas besoin de ménagère, dit-il; j'en ai une qui est incomparable.

--Vraiment? qui donc? demandèrent à la fois madame Mérof et sa fille.

--La vieille Niania...

--Votre bonne?

Dournof se sentit soudain très-embarrassé.

Il arrive à tout homme de ne pas épouser son premier amour, et, lorsque vient le moment de son mariage, il n'éprouve point d'embarras à l'avouer; mais lorsque, par plusieurs années d'une fidélité sans exemple, il est devenu le point de mire de l'attention de ceux qui le connaissent, le moment de la transition est fort délicat, et le plus souvent difficile. C'est donc avec une certaine hésitation que Dournof se décida à donner quelque éclaircissement.

--C'est la servante d'une famille que j'ai intimement connue autrefois... elle s'est attachée à moi durant mes jours de misère..., car j'ai connu la misère, ajouta-t-il en souriant à Marianne.

Celle-ci ouvrit de grands yeux. Ce mot de misère n'avait de sens, pour elle, que comme une page pénible ou ennuyeuse dans un roman; c'était le grabat traditionnel où gît la pauvre femme, ou la borne où grelotte le petit Savoyard. La misère la plus réelle qu'elle eût connue se trouvait au commencement de l'Allumeur de réverbères. Aussi les paroles de Dournof lui parurent-elles complètement dénuées de sens. Un homme qui portait un gilet blanc et qui allait être son mari ne pouvait pas avoir connu cette misère-là. Elle sourit, parce que Dournof souriait, et ne répondit pas.

--Comment s'est elle attachée à vous? demanda madame Mérof, désireuse de mieux connaître la personne qui, suivant les apparences, allait être femme de charge de sa fille.

Dournof hésita encore. Son àme droite abhorrait le subterfuge; il se décida enfin à parler franchement. Passant dans les siennes la main de Marianne, il répondit:

--Ma Niania était la Niania de mademoiselle Antonine Karzof, dont vous avez sans doute entendu parler.

La main de Marianne frémit, il la retint.

--Elle a soigné sa jeune maîtresse avec un dévouement absolu, et quand... nous l'avons mise dans la tombe, abandonnant ses anciens maîtres, qui n'étaient pas à l'abri de tout reproche envers elle, peut-être,-- elle est venue à moi, et m'a servi avec fidélité pendant les mauvaises années de ma vie, celles où je n'étais rien ni personne,--où vous n'auriez pas daigné me regarder dans la rue, tant j'étais mal habillé.

Il leva les yeux sur Marianne; elle lui répondit par un haussement d'épaules, que nous devons traduire ainsi:--Je vous aurais regardé quand même et partout, puisque vous deviez être mon mari!

--Mais, insista madame Mérof, cette femme verrait-elle d'un bon oeil une jeune maîtresse?... Je conçois votre attachement pour elle; il vous honore infiniment, mais, après avoir tant aimé mademoiselle Karzof..

--C'est elle qui m'a engagé à me marier, répondit Dournof. Elle me voyait triste et rêveur... --Il échangea un regard avec Marianne;--elle devina le sujet de mes rêveries--et me mit l'esprit complètement à l'aise, en remettant dans mes mains un billet écrit par sa jeune maîtresse peu avant sa mort,--où j'étais adjuré de me marier, dès que j'aurais rencontré la femme que je devais aimer...

Un autre regard assura Marianne qu'elle était bien cette femme-là.

Madame Mérof, enchantée de cette heureuse combinaison, qui mettait à la tête du ménage de sa fille une femme honnête, dévouée et pleine d'expérience, approuva tout, et félicita Dournof de sa chance extraordinaire.

--Cela m'est bien dû, répondit le jeune homme; car, jusqu'à cette année, la destinée n'avait encore rien mis à mon actif!

Les préparatifs s'accomplirent avec la célérité qu'ont à leur service les heureux de ce monde, et la veille des noces arriva bientôt.

Le soir avant de s'endormir Dournof parcourut l'appartement où il ne devait plus être seul; une bougie à la main, il s'arrêta devant chaque meuble chaque rideau, inspectant tout, et se faisant, par avance, l'image de ce que Marianne allait mettre là de joie et de grâce.

Rentré dans son cabinet, il aperçut le portrait d'Antonine, toujours placé sur son bureau. Depuis longtemps, ce beau visage régulier et sévère était caché à ses yeux par un journal, une lettre, un papier quelconque, négligemment jeté en travers du cadre. Il y avait au moins huit jours que le portrait n'avait attiré les yeux de Dournof.

Il se reprocha ce semblant d'ingratitude, et voulut ramener ses pensées vers la jeune fille..., mais l'effort était trop pénible.

--Je ne puis cependant pas se dit-il, laisser ce portrait à cette place! Marianne aurait le droit d'en être choquée.

Après avoir hésité un moment, il prit le cadre d'ébène, l'essuya et le mit sur le secrétaire, la face contre le marbre, afin de le ranger sur le champ; mais il n'avait pas ses clefs sur lui; il remit ce soin au lendemain, et passa dans sa chambre à coucher.

La, le visage de Marianne, décolletée et couronnée de liserons, lui souriait dans son cadre doré, sur la table auprès de son lit. Il le prit, et posa ses lèvres sur l'image souriante.

--A demain, ma femme, dit-il en souriant.

A peine était-il couché, qu'il crut entendre un léger bruit dans la pièce voisine. Il appela; mais nul ne répondant, il crut s'être trompé. Le lendemain, cependant, quand il chercha le portrait d'Antonine, il ne le trouva point. Dournof voulait s'en informer à la Niania, mais cette journée était si courte, pour tout ce qu'il fallait faire, que le moment favorable ne se trouva point.

Le soir venu, après un mariage splendide, célébré à la chapelle du ministère, Dournof emmena chez lui sa jeune épouse, éblouissante de joie et de beauté.

L'appartement, somptueusement éclairé, plein de fleurs, lui parut charmant. Le jeune homme ne pouvait en croire ses yeux, en voyant traîner sur le tapis de son cabinet la jupe de soie blanche, semée de fleurs d'oranger, qui se drapait autour de Marianne.

Il lui présenta sa maison. La Niania, toujours sévère, avait quitté le deuil par circonstance. Elle salua profondément sa nouvelle maîtresse, qui lui mit amicalement la main sur l'épaule, en la complimentant. Après quoi, les domestiques furent congédiés, et Dournof entraîna sa femme dans leur appartement spécial.

Quand les battants de la chambre nuptiale se furent refermés sur eux, la Niania regarda quelque temps cette porte, voilée par de grands rideaux sombres, puis, secouant la tête, elle alla chercher le portrait d'Antonine, qu'elle avait caché derrière de vieux cartons, et le mit sur le bureau.

--Pardonne, toi qui es au ciel, dit elle, pardonne! Quand il sera malheureux, c'est à toi qu'il reviendra.. Sainte martyre, pardonne à l'homme faible, qu'une femme a ensorcelé.

Elle baisa le portrait, le remit dans sa cachette, éteignit les bougies et se retira.