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La Niania

Chapter 29: XXVII
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About This Book

The narrative centers on a nineteen-year-old woman who, while waiting for an expected visitor, recalls a recent country summer that awakened new feelings. Amid dances, family routines, and an informal village school, she grows quietly attached to one of her brother’s friends whose reserved independence contrasts with a more demonstrative companion. Their relationship unfolds in small shared duties, exchanged books, and a candid appeal in which he asks for her support through future hardships. Interwoven scenes of social gatherings and solitary moments examine youthful longing, emerging responsibility, and the gradual formation of intimate bonds across social differences.



XXIV

Un an s'était écoulé depuis le mariage de Dournof, lorsque, par une pluvieuse matinée de printemps, la Niania s'entendit appeler; c'était la voix de son maître, plus brève et plus émue que de coutume. Elle se leva du coffre qui lui servait de siège, dans la vaste pièce dénudée, nommée chambre des filles de service, qui, dans toute maison russe un peu importante, communique avec la chambre de la maîtresse de la maison; le regard anxieux qu'elle leva sur son maître reçut en réponse un:

--Vite, allons vite! auquel elle se hâta d'obéir.

Ils entrèrent tous deux dans la chambre de Marianne, et Dournof chancela sur ses pieds en voyant le docteur lever dans ses bras un enfant nouveau-né.

--Une fille?... demanda le père d'une voix étranglée sans oser approcher.

--Un garçon, un vrai Dournof, car il vous ressemble, fit le docteur d'un ton joyeux: voyez plutôt!

La Niania avait reçu l'enfant dans son tablier, et déjà penchée sur lui, dans un coin obscur, elle murmurait des paroles de bénédiction sur le fils de son maitre.

Dournof l'y rejoignit, et regarda quelques instants silencieusement le petit être qui lui appartenait. Quelle pensée traversa ses yeux profonds au moment où le nouveau venu, en ce monde de douleurs, poussa son premier vagissement? Est-ce à la mère blonde et enfantine qui était si près, ou à l'autre, qui aurait dû être la mère de ses enfants, et qui gisait sous la pierre de Pargolovo, que pensait le jeune père? Quelle que fût cette pensée, son regard rencontra celui de la Niania, et ils se comprirent.

--Aime-le bien, Niania, dit-il tout bas à la vieille femme, aime-le car c'est ce que j'ai de plus cher au monde.

--Ne craignez rien, mon maître, répondit-elle du même ton; c'est un Dournof.

Hélas! oui, Marianne n'était plus ce que Dournof avait de plus cher au monde; il tenait plus à cet enfant, entré dans la vie depuis un quart d'heure, qu'à l'épouse amenée à son foyer depuis un an. Et ce n'est pas que le sentiment paternel se fût révélé chez le jeune père avec une intensité surprenante, c'est que Marianne n'était pas toute sa vie, elle n'en était qu'une part, douce et frivole comme une fleur dont on respire le parfum, et qu'on oublie pour d'autres préoccupations plus dignes d'intérêt.

Aussitôt après son mariage, après les premiers jours de trouble et d'ivresse, Dournof avait senti une mélancolie incurable s'emparer de lui, quand il se trouvait près de sa femme, Marianne était bien l'être charmant, pleins d'irrésistibles séductions, qu'il avait aimé si vite et si fort, mais elle n'était pas la femme près de laquelle on vient se reposer de ses fatigues, de ses soucis, à qui l'on demande conseil dans ses moments de doute; Marianne n'était pas une Antonine, et Dournof devait désormais se souvenir d'Antonine toutes les fois qu'il serait triste ou fatigué.

Marianne l'aimait pourtant, et il aimait Marianne; mais peu à peu, à sa joie de nouveau marié s'était mêlée l'amertume de sentir sa femme si inférieure à lui, si différente de ce qu'il aurait désiré. Il la plaignait d'avoir reçu une éducation si frivole, d'ignorer à tel point tous les devoirs dont la vie se compose, de savoir si peu goûter les choses simples et grandes, et, en échange, d'avoir tant de goût pour les puérilités de la vie mondaine. A l'amertume avait succède la pitié; il continua de regarder sa jeune femme comme un être aimable et irresponsable, fait pour la joie et la banalité souriantes du monde; il la laissa se gorger de spectacles et de fêtes, espérant qu'elle s'en lasserait, et que la Maternité mettrait dans ce cerveau d'enfant la dignité et le sérieux qui lui manquaient.

Une heure après ce moment solennel, appuyé au pied du lit, il regardait Marianne paisiblement endormie dans la demi-obscurité des rideaux. L'enfant avait été éloigné, la jeune femme goûtait un repos profond, et Dournof étudiait ce visage un peu amaigri, mais toujours frais et mutin.

--Quelle mère sera-t-elle? se demanda-t-il, le coeur serré par mille craintes vagues; se dévouera-t-elle à l'enfant, ou bien l'abandonnera-t-elle à des mains étrangères?

La grande question de la nourriture n'avait pas été définitivement tranchée; une robuste paysanne attendait à la cuisine la décision suprême des maîtres; on attendait pour savoir si la jeune mère pourrait ou voudrait supporter les fatigues maternelles. Elle-même à cette question n'avait jamais répondu autre chose que:

--Nous verrons alors.

Dournof sentit en lui qu'elle ne voudrait pas, et une crainte douloureuse se présenta à son esprit.

--L'aimerai-je autant, se dit-il, si elle refuse de nourrir.

Un grand découragement s'empara de lui, et il passa la main sur son front, pour chasser cette pensée. Il était sûr de l'aimer moins si elle éludait ce devoir-là, comme elle en avait éludé bien d'autres. Pour changer de dispositions, il alla voir son fils.

Dans la vaste pièce bien éclairée qui avait été choisie comme chambre d'enfants, tout avait un air de confort simple et bien entendu; une atmosphère égale et douce régnait partout, le berceau, ombragé de rideaux de soie bleue, occupait le coin le plus abrité à la fois du soleil et des courants d'air, et, sur une chaise basse, la nourrice allaitait l'enfant, en attendant qu'on eût décidé de son sort.

La Niania vint au-devant du maître.

Tout est-il bien? dit-elle, avec cette tranquillité qui émanait d'elle comme un parfum.

Dournof parcourut des yeux l'appartement, vit que tout était bien et sourit; puis il se dirigea vers le berceau. Là dormait son fils, celui qui transmettrait son nom aux générations futures, celui qui naissait dans de la soie, tandis que le père était né dans de l'indienne, le fils qui, porté par le nom et la fortune de son père, serait un jour plus grand que son père. L'héritier de tant de grandeurs futures dormait de son premier sommeil terrestre; sa bonne petite figure rouge n'annonçait aucune ambition. Dournof ne lut pas moins sur son visage tout un avenir d'éclatante prospérité. Il referma le rideau et rentra dans son cabinet.

Pendant les derniers jours qui avaient précédé son mariage, il s'était ingénié à y trouver pour sa femme un endroit où elle pût lire ou travailler près de lui. Ayant remarqué un coin, près de son bureau, il avait fait déplacer divers meubles; une lampe faite exprès sur ses dessins avait été posée contre la muraille; un tout petit canapé, avec une petite table propre à divers usages, s'était casé là on ne sait comment; des coussins, un tapis plus moelleux étaient venus orner ce petit Eden réservé; mais le tapis conservait, sa première fraîcheur la lampe n'avait pas été alternée dix fois, les livres avaient disparu, emportés dans le boudoir de Marianne, plus clair et plus gai,--et Dournof, renonçant à son espérance de voir ses heures de travail adoucies par la présence, de sa femme, avait repris son labeur solitaire, pendant que Marianne toujours en l'air, dehors, à sa toilette, continuait à mener sa vie dissipée de jeune fille riche, augmentée de la liberté que donne le mariage.

Tons ces souvenirs, et ceux d'autres mécomptes, obsédaient Dournof; il sortit pour chasser cette armée d'hôtes importuns et, à son retour, il trouva sa maison pleine de parentes et d'amies accourues pour apporter leurs félicitations.

Dès le lendemain, la grande question se trouva remise sur le tapis. Marianne pouvait nourrir déclara triomphalement le médecin. Madame Mérof, en femme prudente et avisée, se contenta de regarder tout le monde et de garder le silence. La Niania debout, l'enfant dans les bras, attendait une décision qui, pour elle, n'était pas douteuse. Dournof prit la main de sa femme et y posa un baiser plein de tendresse et d'encouragement; car, telle qu'elle était, Marianne lui était encore bien chère, et que n'eût il pas donné pour avoir un motif de l'aimer davantage!

--Eh bien, chère madame, répète se docteur, que décidez-vous?

Marianne regarda tous ces visages anxieux, puis son fils endormi, qui semblait n'avoir aucun besoin de changer de position.

--Je ne nourrirai pas, dit-elle, j'ai été bien souffrante tout l'hiver, je crains de n'être pas capable d'aller jusqu'au bout.

Dournof sentit le coeur lui manquer. Encore une espérance à jeter à l'eau. Au fond de lui-même, il savait que cette pauvre espérance-là n'avait jamais eu que le souffle. Il s'efforça bientôt d'avoir l'air satisfait, il complimenta sa femme sur sa sagesse, et l'enfant fut aussitôt remis à la nourrice qui l'emporta dans la nursery, où le père les suivit.

Avec quelle émotion ne vit-il pas le petit être avide, presser le sein nourricier, et pour la première fois aspirer la vie à longs traits! Il contemplait ce spectacle comme si c'eût été pour lui-même une fonction vitale; un profond soupir lui fit détourner les yeux. La Niania, près de lui, regardait, aussi l'enfant prendre son premier repas.

--Que la volonté de Dieu s'accomplisse, dit-elle à voix basse, et que sa bonté donne une longue vie au pauvre innocent! Mais notre Antonine...

Un regard sévère de Dournof coupa la phrase commencée, la vieille femme baissa la tête, mais son maître ne l'avait que trop comprise. Non, Antonine n'eût pas permis à son fils de boire un lait étranger; elle n'eût pas cédé à une autre plaisir de mériter ses premières caresses et ses premiers regards; elle eût revendiqué avec une tendresse jalouse la pression avide et instinctive des lèvres et des mains du petit être inconscient, qui s'attache à celle qui le nourrit, parce qu'elle le nourrit...!

Dournof quitta la nursery sans se retourner, et la Niania respecta son silence. La grand'mère vint aussi voir son petit-fils, qui fut entouré de tantes et d'amies empressées; mais la Niania ne s'émut ni des conseils ni des recommandations. L'enfant était à elle, Dournof le lui avait donné! Elle le savait bien; les paroles des autres lui importaient peu, tant que le père serait content.



XXV

Marianne, fraîche et rose, reprit bientôt sa vie de plaisirs mondains, et on la vit le soir aux Îles, en calèche découverte, accompagnée de son mari souvent, parfois de son père ou de sa mère, parfois aussi seule, quand ni l'un ni les autres n'avaient le temps ou l'envie de: l'escorter. Un essaim empressé de jeunes gens se groupait autour de l'équipage, pendant l'heure qui précède le coucher du soleil, sî tardif en été sous cette latitude.

Tout un monde de promeneurs à pied, à cheval, en voiture, vient jouir à la pointe extrême de l'île Yélaguine du spectacle magnifique offert par la Neva à son embouchure. Le soleil disparaît à neuf heures et demie dans les flots du golfe de Finlande, pendant que ses derniers rayons dorent horizontalement la jeune verdure des arbres et des gazons, et les méandres capricieux des bras du fleuve, entre les îles nombreuses, semées d'élégantes villes. Cette promenade de tous les soirs est une sorte de Longchamps qui dure presque toute la belle saison; mais son moment le plus brillant est celui de la verdure nouvelle.

C'est là que Marianne, après quelques semaines de repos, se retrempait dans la vie dissipée, qu'elle préférait à toute autre.

Quand son mari l'accompagnait, elle en était toujours charmée; le plaisir d'être la femme du président Dournof avait encore toute sa fraîcheur pour elle, sans doute parce qu'elle n'en avait pas abusé, son mari n'ayant pas voulu ou eu le loisir de la suivre dans le joyeux tourbillon dont elle était l'âme. Aussi n'était-elle jamais plus jolie et plus rayonnante que lorsque, d'un regard plein d'orgueil, elle suivait les saluts et les sourires de bienveillance dont Dournof était l'objet; mais quand il n'était pu là, la vie ne perdait pour elle aucun de ses charmes; elle jasait et riait, écoutant les fadaises des jeunes gens appuyée sur le bord de Sa calèche, et peu à peu, se sentant admirée, elle devenait plus coquette.

Elle aimait ces hommages; quel mal y avait-il à cela? N'en était-elle pas moins une femme bien attachée à ses devoirs? n'aimait-elle pas autant son époux qu'au premier jour de leur mariage? N'était-elle pas une bonne mère? En effet, matin et soir, souvent dans la journée, elle allait voir le petit Serge elle le caressait, lui parlait un instant dans ce joli gazouillis que, nul ne sait pourquoi, les mères et les nourrices emploient pour parler aux enfants, puis elle sortait de la nursery, laissant derrière elle une bonne odeur de violettes des bois. Il aurait fallu un esprit bien chagrin pour trouver que Marianne n'était pas la femme la plus irréprochable qui se pût rencontrer!

Madame Mérof, cependant, n'était pas contente. Trop sage et trop expérimentée pour attirer l'attention de son gendre sur une dissipation que peut-être il ne voyait pas, elle essayait de retenir sa fille au logis; souvent elle venait elle-même dîner ou passer la soirée, afin de présenter aux regards de Dournof, quand il viendrait prendre le thé du soir, un autre tableau que les murs nus de la salle à manger déserte. Mais Marianne aimait mieux passer la soirée ailleurs que chez elle, et l'en empêcher était à peu près impossible.

La session qui devait finir et permettre aux époux de quitter la ville, allait être close par un procès important. L'affaire était si singulièrement présentée, que Dournof, perplexe, avait beau se retourner de tous les côtés, il ne pouvait se faire une opinion sur l'accusé principal; toutes les apparences étaient contre cet homme, et pourtant, un passé d'honneur, une physionomie d'honnête homme, et je ne sais quoi qui décèle une belle âme, corroboraient ses dénégations absolues. L'opinion publique était pour lui, mais d'autres coupables, que l'instruction désignait comme ses complices, portaient contre lui des charges accablantes, qu'il avouait être hors d'état de repousser.

Toute la ville, depuis huit jours, ne parlait que de ce procès; un soir, par miracle, Marianne était chez elle et travaillait à une tapisserie spéciale, qui ne sortait que les jours de grande pluie. Dournof, qui rêvait depuis un instant, leva les yeux sur sa femme et contempla son frais visage.

C'était bien une enfant: le duvet de la jeunesse estompait encore ses joues et son cou nacrés, le regard était innocent et insoucieux, le front pur et lisse... Cette conscience ne devait connaître ni le doute ni le trouble: Dournof se décida à la consulter.

--Marianne, dit-il, tu n'entends pas parler de l'affaire Sintsof?

--Ah! Seigneur Dieu! oui! on me la corne aux oreilles depuis longtemps! répondit la jeune femme en enfilant son aiguille avec de la laine rose.

--Qu'en penses-tu?

Marianne leva sur son époux des yeux étonnés et rieurs.

--Je n'en pense rien du tout! dit-elle tranquillement.

--Tache un peu d'y penser, repartit Dournof avec douceur. Tu connais les faits du procès?

Marianne fit un geste d'assentiment.

--Eh bien, crois-tu que Sintsof soit coupable?

La jeune femme haussa les épaules, souriant.

--Je n'en sais absolument rien! dit-elle en comptant des points.

--Marianne, insista Dournof, je t'en prie, réponds-moi sérieusement; tu sais que ma voix pèsera dans l'issue du procès..., si j'allais faire condamner un innocent?

--Cela t'embarrasse? dit Marianne en riant. La belle affaire! Jette une pièce de monnaie en l'air: si elle retombe pile, ton homme sera innocent; si elle retombe face, il sera coupable, ou le contraire, si c'est cela que tu préfères. J'ai lu dans les livres que les affaires sérieuses ne se jugent jamais autrement.

--Ma chère femme, je t'en supplie, ne plaisante pas! fit Dournof plus ému qu'il ne voulait le lui laisser voir; tu ne sais pas le mal que tu me fais en parlant si légèrement...

--Ah! dit Marianne avec une moue, des sermons? Ce n'est pas ma faute à moi si tu me parles d'affaires auxquelles je n'entends rien. Je ne suis pas une femme sérieuse, moi! Il ne faut pat me parler de procès ni d'accusés; cela m'ennuie!

Là-dessus elle plia son ouvrage et s'en alla d'un air boudeur.

Dournof regarda la porte du boudoir se refermer sur elle.

Fallait-il la suivre pour faire la paix? Etait-ce lui qui avait tort en effet de lui parler de ces choses, ou elle qui avait tort de ne pas les comprendre?

Il se leva; mais, la main sur la porte de la chambre de Marianne, il s'arrêta.

--O Antonine! pensa-t-il, Antonine, où êtes-vous, ma chère conscience? Ne daignez-vous pas me parler de là-haut?

Il baissa la tête, comme pour écouter les avis d'une voix intérieure. Après un court moment, il entra dans la chambre.

--Marianne, dit-il doucement, tu as raison, je ne dois pas te parler de ces choses auxquelles tu n'es pas accoutumée...

La jeune femme qui tournait le dos à la porte leva sur lui ses yeux pleins de larmes.

--Le méchant, dit-elle, qui m'a grondée! Je vous demande un peu si j'ai fait des études, moi! Je ne suis pas un juge, moi, ni un président! Est-ce ma faute, si tout cela m'ennuie à périr?

Dournof lui prit la main et la baisa doucement, mais sans transport.

--Allons, vilain cruel, dit Marianne en souriant à travers ses larmes, dites tout de suite que vous ne le ferez plus, jamais, jamais!

--Je ne le ferai plus, répondit Dournof.

Antonine eût deviné l'amertume avec laquelle il faisait cette promesse, mais Marianne s'en déclara satisfaite, et ses caresses d'enfant gâté déridèrent un instant son mari. Cependant, comme il retournait dans son cabinet de travail, il répéta ironiquement: Non, je ne le ferai plus jamais... jamais!

Assis dans son fauteuil, la tête dans ses mains, il médita longuement. La nuit s'avançait, Marianne dormait depuis long temps; accablé d'incertitudes douloureuses, Dournof se leva. Le portrait d'Antonine était resté dans le tiroir où l'avait remis la Niania. Depuis bien des jours il l'avait retrouvé et le contemplait secrètement, à ses heures d'amertume. Il le prit et le regarda quelques-instants, puis le suspendit à la muraille, près de la lampe qui ne s'allumait jamais pour Marianne.

--Reprends ta place, dit-il, ma lumière, mon bon ange. Reprends la place que tu n'aurais jamais dû quitter! C'est toi qui dois rayonner sur ma vie, chère oubliée! Mais au ciel on n'a pas de rancunes!

Il se laissa tomber sur le petit canapé, les yeux fixés sur l'image aimée, que l'air et le temps avaient ternie. Lorsqu'il termina sa méditation, les rayons du soleil levant entraient par les fenêtres de son cabinet.

--Merci, dit-il, ma conscience! Si je me trompe, au moins sera-ce dans la sincérité de mon coeur.

Il s'habilla sans vouloir prendre de repos, relut et compulsa à nouveau le dossier, et à sept heures, il était au tribunal, attendant les juges et les avocats pour causer à l'aise avec eux.

Contrairement à tout ce qu'on attendait, mais conformément à l'opinion publique, Sintsof fut acquitté; la suite prouva qu'il était innocent.

Le ministre, en rencontrant son gendre aux îles le soir même, lui dit:

--Savez-vous, Dournof, que vous avez joué gros jeu?

Dournof sourit. Peu lui importait l'enjeu; sa vie et sa fortune n'étaient rien à ses yeux quand il s'agissait de conscience.

--Etes-vous fâché, Excellence? dit-il à son beau père.

--J'en suis fier pour vous, mais...

--C'est tout ce que je veux savoir, répondit Dournof.

Le portrait d'Antonine resta à la muraille.

Le jour même, la Niania, en apportant le petit Serge à son père, comme elle le faisait chaque matin, s'aperçut de ce changement; elle resta immobile, les yeux pleins de larmes figées, devant ce cadre qui disait tant de choses.

--Maître, dit-elle enfin, si ton épouse le voit, que dira-t-elle?

--Bah! répondit Dournof en haussant les épaules, elle ne vient jamais ici.

La Niania reporta son regard plein de pitié sur le jeune père et sur l'enfant qu'elle tenait, mais elle ne dit rien.

Dournof, penché sur son fils endormi, l'embrassait tendrement.

--Pourvu qu'il ne lui ressemble pas! pensait-il en songeant à Marianne.

--Nous lui apprendrons à chérir sa tante qui est au ciel, dit la Niania, devinant la secrète pensée de son maître.

Dournof, sans lui répondre, lui fit doucement signe de le laisser seul.

En ce moment Marianne se présentait sur le seuil, fraîche et parée pour la promenade.

--Monsieur travaille, dit la Niania à voix basse.

--Oh! alors je me sauve! fit Marianne avec un geste comique plein de terreur enfantine.

La porte se referma. Dournof, resté seul, alla donner un tour de clef, puis il revint devant le portrait, s'agenouilla et versa des larmes bien amères.



XXVI

Deux années s'écoulèrent sans apporter de changements bien sensibles dans l'intérieur de Dournof; puis une fille lui naquit. L'année suivante, madame Mérof gagna une pleurésie en chaperonnant Marianne à un bal costumé où Dournof n'avait pas voulu la laisser aller seule, et la bonne créature mourut après quelques jours de souffrances, pendant lesquels elle ne cessa de répéter à son gendre:--Soyez bon pour Marianne. Dournof lui promit solennellement d'être bon pour Marianne, et tint sa promesse de son mieux.

Il avait pris l'habitude de laisser vivre à ses côtés ce joli petit être gracieux et insignifiant; elle remplissait la maison de chiffons, de rires, de musique, de dame, de chansons d'opérettes et de gens nuls et frivoles comme elle-même. Il la laissait faire. A quoi bon la contrarier! Il détestait les scènes et craignait, plus encore que tout ce remue-ménage, les bouderies et les larmes de Marianne, contre lesquelles il se sentait sans forces.

Comment parler raison, en effet, à cette enfant qui déclarait que la raison "l'assommait"? Comment faire de la morale à cette femme qui ne connaissait d'autre morale que celle de son bon plaisir? Avec cela, Marianne n'était pas méchante; elle donnait volontiers sa bourse, ses bonnes paroles et même les larmes compatissantes de ses beaux yeux fleur de lin; mais aussitôt que l'objet de sa compassion échappait à ses regards, il était banni de sa pensée et remplacé par des idées plus riantes.

Le deuil de Marianne amena forcément un peu de sérieux dans la maison; elle se priva de bals et de théâtres pendant huit grands mois; mais la pauvre madame Mérof étant morte en plein carnaval, la saison d'hiver reprit dans toute sa splendeur avant que le deuil d'un an fut terminé. Marianne avait aux Italiens une loge à l'année; elle retourna au théâtre en robe de soie noire, puis les violettes de l'arme apparurent dans ses beaux cheveux blonds; à Noël, tous prétexte qu'en l'honneur de ces réjouissances chrétiennes, tout deuil est suspendu, elle arbora le blanc et le gris perle qu'elle ne quitta plus.

Cependant les jours gras se trouvaient cette année-là plus tard que l'année précédente, de sorte que le deuil de madame Dournof était terminé avant l'expiration des fêtes de cette époque brillante. Un grand bal à l'ambassade d'Autriche devait réunir, le dernier samedi du carnaval, tout ce qui était bien noté à Pétersbourg, M. et madame Dournof reçurent une invitation, que le président mit sur un coin de son bureau, sans plus s'en préoccuper.

--Tu ne sais pas, mon ami? dit un matin Marianne en déjeunant, je trouve bien extraordinaire que nous n'ayons pas été invités au bal de l'ambassade?

--Nous sommes invités, répondit Dournof en découpant tranquillement sa côtelette.

--Invités? s'écria Marianne en frappant ses deux mains d'enfant l'une contre l'autre, et tu ne m'en as rien dit.

--Je ne supposais pas que cela put t'intéresser.

--Comment? Et ma robe, ne faut-il pas le temps de la commander?

--Tu n'as pas l'intention d'y aller, je suppose? fit Dournof en interrompant son repas.

--Mais si fait, j'en ai l'intention! Voilà un an que je suis privée de tous les plaisirs...

Un regard de Dournof lui fit laisser sa phrase à moitié faite.

--J'ai été assez cruellement éprouvée, reprit-elle, pour qu'un peu de distraction me soit accordé sans lésiner; nous irons, n'est ce pas, mon cher petit mari?

--Vous irez si vous le voulez, répliqua le président; pour ma part, je n'irai pas.

--Mais mon père y va! s'écria Marianne prête à fondre en larmes.

--Votre père y va comme ministre de la justice, et non comme veuf d'une année. D'ailleurs, allez-y avec votre père, je ne m'y oppose pas.

--Mais pourquoi?... commençait Marianne.

--Il me semble, répliqua Dournof, que ce n'est pas à moi de vous le dire.

Il se leva, et quitta la salle à manger. Marianne déjà consolée, s'en alla de son coté chez la couturière et se commanda une robe bleu pâle, "qui disait-elle, avait l'air d'être grise aux lumières".

Dournof, s'il était de plus en plus contrarié des caprices mondains de sa femme, avait cessé d'en être affligé; une sourde colère, toujours comprimée et endormie, mais jamais anéantie, se réveillait en lui à chacune de ses nouvelles boutades; mais si son amour-propre d'époux était froissé, son coeur ne souffrait plus; il avait une consolation que, hormis la Niania, personne ne lui connaissait. C'était à l'heure du matin où Marianne dormait de son meilleur sommeil, entre huit et dix heures, que la Niania et Bébé faisaient leur apparition dans le cabinet de Dournof.

La grande pièce sombre avait cessé d'être triste. Dans le coin réservé à Marianne et qu'elle n'avait jamais occupé, une pile de joujoux, soigneusement recouverts d'un tapis de table pendant la journée, était renversée tous les matins. A son entrée, Serge, caché dans les rideaux, criait: Coucou! Le père quittait alors son travail, quel qu'il fût, et venait s'asseoir sur le tapis, en face de la Niania.

C'est là, entre ces deux coeurs dévoués, que Serge avait appris à se tenir debout sur ses petit? pieds rondelets, c'est là qu'il avait fait ses premiers pas, pour venir tomber en riant dans les bras étendus de l'heureux père dont le coeur palpitait de crainte et de joie. Nul ne savait combien de pensées muettes avaient été échangées entre Dournof et la vieille bonne, pendant que le cher petit apprenait à gazouiller sous leur direction. Nul non plus n'a jamais soupçonné la profondeur de l'émotion qui prit à la gorge le célèbre président Dournof, le jour où Serge, levant les yeux pour la première fois au-dessus du canapé, aperçut le portrait d'Antonine et le désigna de son petit doigt, en disant: Maman!

Nul ne sut que Dournof enleva son fils dans ses bras et le tendit vers le portrait en lui disant de l'embrasser, pendant que la Niania, brusquement troublée dans son impassibilité Spartiate, couvrait de son tablier son visage ridé, où ruisselaient des larmes irrépressibles; personne non plus n'a vu Dournof se pencher sur la servante et la baiser respectueusement sur son vieux front jaune, où il laissait aussi tomber une larme, tandis que Serge, étonné, les caressait tous les deux de ses menottes satinés, afin de les consoler dans leur chagrin.

--Ce n'est pas maman, dit enfin. Dournof, c'est une tante que tu ne verras jamais.

--Pourquoi? dit Bébé.

--Elle est au ciel.

Bébé n'avait qu'une bien vague notion du ciel: cependant, depuis lors, la Niania lui fit ajouter à sa prière: Ma tante Antonine qui est au ciel. Elle ne craignait pas que madame Dournof demandât jamais d'où provenait cette addition peu liturgique; jamais la mère n'assistait au coucher de l'enfant: à son lever encore bien moins.

La grande joie de Dournof était dune son petit Serge. Sa fille Sophie était trop jeune pour partager ces amusements; il la voyait tous les jours, mais un enfant de quelques mois est peu intéressant auprès d'un garçon de trois ans; c'était Serge qui résumait pour Dournof les joies paternelles, en attendant que sa joie fût doublée par l'apparition dans son cabinet d'une fillette sachant jaser et se tenir debout.

Le mois de février était froid cette année-là: les rhumes, grippes et bronchites couraient la ville avec les fièvres contagieuses; mais Marianne semblait invulnérable; elle passait ses journées à quitter la fleuriste pour la couturière, la couturière pour le chaussurier, exactement comme si elle n'avait pas eu même un sac de toile à se mettre sur le dos en guise de vêtement. Des naufragés de quarante jours ne sont pas plus empressés à se procurer des vêtements que ne l'était Marianne à quitter son deuil.

Le fameux jour du bal arriva. Depuis plus d'une semaine, madame Dournof, après le service funéraire du bout de l'an, avait habilement nuancé ses toilettes de manière à ne pas choquer trop soudainement les regards de son mari. C'était à vrai dire peine perdue, car il ne la regardait pas. Il trouvait que Serge avait un peu de fièvre le soir et le matin, et cette légère indisposition lui paraissant le précurseur d'un trouble plus grave, il ne songeait plus à autre chose.



XXVII

Pendant que, dans l'après-midi du jour indiqué, Marianne essayait devant sa glace les flots de soie bleue qui représentaient sa robe, Dournof entra dans la chambre des enfants. Sophie, assise sur un vaste tapis, jouait avec des poupées; mais Serge, une joue rouge et l'autre pâle, assis dans son petit fauteuil devant des images qu'il ne regardait pas, paraissait souffrant et endormi.

La Niania s'approcha du père.

J'ai envoyé chercher le docteur, dit-elle, le petit me paraît malade.

Dournof fit un signe de tête et enleva Serge dans ses bras. L'enfant ne fit aucune résistance et appuya sa tête brûlante sur l'épaule de son père. Celui-ci écouta la respiration pénible du petit malade et le garda ainsi jusqu'à l'arrivée du médecin, qui ne tarda pas.

--Ce sera une maladie de l'enfance, déclara celui-ci. Nous saurons ce que c'est demain, peut-être cette nuit.

Il recommanda de tenir l'enfant bien chaud et promit de revenir le soir même.

Vers dix heures, avant de partir pour le bal, Marianne entra dans la nursery pour voir son fils. La vaste pièce blanche et claire était assombrie par d'épais rideaux tirés devant les portes et les fenêtres; la lampe brûlait dans un coin devant les images, et une autre veilleuse sur une table, près du petit lit de Serge, était protégée par un écran de porcelaine blanche. L'entrée de madame Dournof dans cette chambre recueillie fit lever la tête à la Niania qui, à moitié assoupie sur une chaise, veillait l'enfant malade.

Le froufrou de la soie sur le parquet, le miroitement de l'étoffe cassée en mille plis, l'éclat des diamants Marianne portait à sa tête, à son cou, à ses bras, tout cela était si peu d'accord avec la respiration de plus en plus embarrassée du pauvre petit garçon, que la vieille femme ne put réprimer un mouvement de surprise indignée.

--Va-t-il mieux? demanda Marianne à voix basse en se penchant sur le berceau.

--Non, madame, non; il ne va pas mieux, répondit la Niania d'une voix brève.

Marianne émue posa la main sur le front brûlant de son fils, qui s'agita et ouvrit les yeux. Il la regarda un instant sans la reconnaître, puis il détourna la tête et chercha le sommeil. Il ne connaissait pas cette dame-là: jamais il n'avait vu sa mère en toilette de bal.

Marianne retira sa main; son gant était devenu aussi brûlant que le pauvre petit front endolori; elle l'appuya sur le marbre de la table pour retrouver la fraîcheur.

--Comme il a chaud! dit elle. Le docteur est-il revenu?

--Non, répondit la Niania.

La jeune femme regarda autour d'elle; un bon instinct la poussait à se rendre utile, à faire quelque chose pour son enfant malade. Mais elle ignorait tout de la maternité.

--Qu'est ce que je pourrais faire pour lui? demanda-t-elle, avec une sorte d'inquiétude nerveuse d'être appelée à une mission pour laquelle elle ne se sentait pas préparée.

--Rien, rien du tout, madame, répondit la vieille bonne. Nous nous arrangeons très-bien tout seuls.

Marianne se sentit offensée de cette réponse, bien que rien n'y fût destiné à la blesser. Avec un mouvement plein de hauteur, elle se dirigea vers le lit de sa fille; sa jupe longue et lourde traînait sur le parquet, le bruit fit ouvrir les yeux à Serge; une toux rauque le secoua violemment; il s'agita, se débattit, et tendit désespérément les bras. La Niania le saisit, lui mit la tête sur son épaule, le calma et le remit au lit au bout d'un moment.

Marianne regardait cette scène, et quelque chose de douloureux la mordait cruellement au coeur; c'est vers elle que Serge aurait dû tendre les bras! Mais elle n'allait pas s'imaginer d'être jalouse d'une bonne! Secouant cette pensée bizarre, elle écarta les rideaux du berceau de Sophie... Le berceau était vide.

--Où est ma fille? demanda-t-elle d'un ton d'humeur.

Toutes ces impressions nouvelles et désagréables lui faisaient monter à la tête une sorte de colère.

--Monsieur a ordonné de la transporter dans une autre pièce, afin que si le petit a une maladie contagieuse, sa soeur soit préservée.

Marianne baissa la tête, mais non pour cacher son humiliation; elle se recueillit pour savourer sa colère.

Comment! on se permettait de tels changements dans son intérieur sans la consulter, sans même lui en donner avis? Dournof n'aurait-il pas dû la prévenir?

Elle se souvint que deux fois, depuis la chute du jour, il était entré dans sa chambre; mais alors elle n'était pas seule; la couturière, la modiste ou le coiffeur s'étaient toujours trouvés là pour empêcher un entretien sérieux. Pendant le dîner ils avaient eu des hôtes; quand le mari eût-il pu causer confidentiellement avec sa femme? Marianne se redressa.

--Quelle fantaisie! dit elle d'un ton sec. Sophie va s'enrhumer dans une pièce d'une autre température que celle-ci, à laquelle on ne l'a pas accoutumée. Allez chercher la nourrice et la petite fille, et amenez-les ici.

La Niania resta immobile.

--Eh bien? fit Marianne d'une voix plus brève encore.

La vieille femme ne fit pas mine de bouger.

--Eh bien? répéta madame Dournof en frappant du pied.

--Monsieur ne l'a pas ordonné, répondit la Niania sans lever les yeux.

Marianne arracha ses gants et les jeta à terre avec un geste de fureur.

--Je ne suis donc plus maîtresse chez moi? dit-elle; toi, misérable servante, tu oses me tenir tête?

--Je ne vous tiens pas tête, madame, répondit froidement la Niania; j'obéis aux ordres de mon maître.

La porte s'ouvrit doucement, et Dournof entra.

--Qu'y a-t-il? dit-il en voyant les traits bouleversés de Marianne et les lèvres rigidement serrées de la vieille servante.

--Cette femme refuse de m'obéir! dit avec effort madame Dournof, à travers ses dents serrées par la rage.

--Qu'ordonnez-vous donc? demanda son mari, plus ému qu'il ne voulait le paraître. Depuis longtemps un conflit entre ces deux femmes lui paraissait inévitable; ce qui était surprenant, c'est qu'il n'eût pas encore eu lieu. Il attendit la réponse avec anxiété.

--Madame veut faire revenir Sophie dans cette chambre.

--Pourquoi? demanda le père, en s'adressant à Marianne.

--Parce que... parce qu'il ne me plaît pas qu'on donne ici des ordres sans ma participation, parce que je ne veux pas être traitée en étrangère chez moi, parce que... je veux être consultée sur tout ce qui se passe ici.

Dournof regarda sa femme avec plus de pitié que de colère.

--Vous alliez au bal? lui dit-il, sans lui répondre.

Marianne le regarda surprise.

--Vous alliez au bal, répéta-t-il; votre père vous attend en bas, dans sa voiture. Nous parlerons de ceci plus tard.

Marianne fit un pas et resta indécise. Un moment sa conscience faillit l'emporter; elle eut envie de dire: Je reste, mais un regard jeté sur sa toilette la fit changer d'avis. Cependant son mari avait l'air si sérieux, qu'elle eut peur;--de quoi?--elle l'ignorait elle même. Un mélange singulier de crainte, de colère, d'entêtement et de vanité mondaine agitait son âme frivole. Elle était mécontente de tout, et surtout d'elle-même.

--Bonsoir, dit-elle en passant entre le lit de Serge et son mari.

--Bonsoir, répondit celui-ci d'un ton attristé.

Comme elle écartait les rideaux pour sortir, une toux effrayante, rauque, gutturale comme l'appel de quelqu'un qui étouffe, l'arrêta sur le seuil. Serge se débattait dans une nouvel le crise. Elle tourna la tête sur son épaule pour regarder dans la chambre. Le père et la Niania, à eux deux, essayaient de calmer l'enfant et de lui faire prendre une potion. Marianne sentit qu'on n'avait pas besoin d'elle auprès de ce berceau, et elle sortit.

Comme sa voiture quittait le perron, elle en croisa une autre: c'était le docteur qui venait faire la visite promise.

Au bal Marianne oublia bientôt les émotions pénibles qui venaient de l'assaillir; elle était de celles qui n'ont de pensée que pour l'heure présente, et l'heure présente était pleine de charmes.

Son deuil, en la tenant écartée du monde, l'avait contrainte à se ménager un peu; sa fraîcheur merveilleuse, l'éclat que sa récente colère donnait à ses yeux, le goût parfait qui présidait à sa toilette, tout contribuait à donner à sa réapparition dans le monde l'éclat d'une solennité. Aussi fut-elle bientôt entourée d'une foule d'hommes ravis de sa beauté et de sa grâce inimitable.

Ces hommages, ces compliments contrastaient d'une manière bien étrange avec le ton sévère de son mari, avec l'insolence déguisée de la Niania: puisque tout le monde,--hormis ces deux êtres qui avaient la prétention de s'ériger en juges pour la condamner,--tout le monde la trouvait charmante, n'était-ce pas tout le monde qui avait raison? Elle s'abandonna à cette pensée consolante, et plus que jamais charma ceux qui l'entouraient. Un jeune marquis italien surtout qui lui fut présenté ce soir-là, se déclara dès lors son cavalier servant, et lui jura en lui même serment de fidélité.

Au milieu de tant de bruit et de satisfactions vaniteuses, Marianne repensait de temps en temps à la nursery; les éclats de cette toux étrange qui avaient frappé son oreille sur le seuil lui revenaient parfois à la mémoire; vers une heure du matin, elle éprouva tout à coup une lassitude profonde, un dégoût de ce qui l'entourait, et fit demander sa voiture.

--Pourquoi te retires-tu de si bonne heure? lui demanda son père, surpris de sa modération, elle toujours gourmande de plaisirs.

--Serge est malade, répondit-elle brièvement.

Son père la regarda avec étonnement.

--Tu ne m'en avais rien dit! fit-il d'un ton de reproche.

La portière de la voiture se referma sur eux; Marianne se précipita dans les bras de son père et fondit en larmes.

--Je suis une misérable femme, dit elle avec véhémence, une mauvaise mère, une... Mon enfant est très-malade, je quitte à peine le deuil de ma mère, et je n'ai pu résister à l'envie de voir le monde... je ne mérite pas de vivre!

Son père s'efforça de la calmer, et de lui prouver qu'elle était moins coupable qu'elle ne le croyait. Au fond, il ne pouvait supposer que l'enfant fût très-malade, car Marianne à coup sûr, ne l'eût pas quitté s'il eût été sous le poids d'un danger réel.

Comme ils arrivaient à la maison de Dournof, M. Mérof voulut monter pour avoir des nouvelles de l'enfant. Sur le seuil de la nursery, la toux déchirante, semblable à un aboiement, frappa leurs oreilles; Mérof s'arrêta frappé de terreur et aussi d'un douloureux souvenir: Il connaissait bien la terrible maladie qui jadis lui avait enlevé deux enfants.

--Le croup! murmura-t-il à voix basse.

Marianne se précipita dans la nursery, laissant la porte ouverte; sa robe s'accrocha à une chaise et la renversa sur le parquet avec un bruit qui fit tressaillir Dournof, mais elle passa outre, et se précipita sur le berceau en criant:

--Mon Serge! mon fils! Mérof, entré derrière elle, avait relevé la chaise et fermé la porte.

--Oui, dit Dournof à voix basse. Votre fils va mourir du croup, et vous revenez du bal!

Marianne, à genoux, sanglotait la tête dans ses mains. Son mari la regardait avec plus de mépris encore que de pitié.

--Oh! mon Dieu! criait Marianne en se tordant les mains, comme je suis punie! qu'ai-je fait pour être châtiée ainsi? Mon enfant, mon petit garçon...

Ses mains nerveuses et tremblantes dérangeaient les couvertures du berceau; Dournof la prit par le bras et la fit lever.

--Rentrez chez vous, lui dit-il d'un ton ferme.

--Je veux soigner mon fils! s'écria Marianne en se cramponnant au berceau.

Dournof mit sa large main sur l'épaule de sa femme.

--Allez changer de toilette, dit-il d'un ton impérieux. N'avez-vous pas honte de traîner ici ces chiffons?...

Marianne sortit, écrasée sous le poids de ce reproche. Son père la rejoignit après avoir échangé quelques mots avec son gendre. Sa voix fut sévère et ses conseils austères; si Marianne avait été accessible à quelque autorité, elle eût compris et obéi... Mais son âme superficielle n'était pas de celles qui se laissent faire une empreinte durable.

Une heure plus tard, elle entra dans la nursery vêtue d'un simple peignoir, décidée en apparence à remplacer Dournof dans sa douloureuse veille. Celui-ci, plein de pitié pour ce bon i mouvement d'une âme faible et égarée, la laissa s'installer au chevet de l'enfant; mais Serge refusa d'aller dans ses bras, il refusa la potion de sa main, ne voulut l'accepter que des mains de son père ou de la Niania.

Marianne, après avoir versé des larmes abondantes, voyant l'inutilité de ses efforts, se retira sur le canapé qui occupait un coin de la chambre, et s'y endormit bientôt. Les accès de toux de Serge la réveillaient en sursaut; elle se précipitait, égarée, chancelante, et retombait bientôt ensuite, les bras pendants, découragée, pour se rendormir...

Vers cinq heures du matin, Dournof s'approcha d'elle.

--L'enfant va mieux, dit-il, allez vous coucher, tâchez de dormir.

Elle se leva machinalement et obéit. Son mari la regarda s'éloigner.

--Pauvre, pauvre créature! dit-il tout bas; Dieu ne l'a pas créée pour la lutte...

--Ce n'est pas notre Antonine... murmura la Niania.

Dournof mit un doigt sur ses lèvres.

--Antonine était trop parfaite, dit-il au bout d'un moment, en se penchant sur son fils.

--Ce n'est pas notre Antonine, reprit la Niania, qui serait allée au bal, laissant son enfant malade. Ta femme, maître, n'est pas une bonne femme.

--C'est la mère de mon fils, répondit Dournof, et il reprit sa place auprès du berceau.