XXVIII
L'enfant resta trois jours suspendu entre ce monde et l'autre, et, pendant ce temps, ni la Niania, ni Dournof ne songèrent à eux-mêmes. Toutes les deux ou trois heures, Marianne entrait dans la nursery, demandait à voix basse des nouvelles du petit malade, le réveillait presque infailliblement, puis se laissait tomber sur le canapé et fondait en larmes. Quand elle avait épuisé cette ressource des malheureux, elle sortait et retournait, soit dans son boudoir, soit faire une promenade, pour se détendre les nerfs.
Pendant que l'on attendait anxieusement un mieux qui ne se déclarait pas, Marianne pour suivait un projet ébauché pendant ses heures de solitude.
Jusqu'alors, grâce à l'indifférence stoïque de la vieille femme pour tout ce qui n'était pas son maître ou ce qui appartenait à son maître, grâce aussi à la légèreté du caractère de madame Dournof, aucune collision n'avait eu lieu entre ces deux femmes. La Niania, respectée par les domestiques, parce qu'elle était protégée par le maître, avait d'ailleurs si peu affaire à Marianne qu'il avait fallu une circonstance particulière pour mettre au jour la suprématie de la vieille servante dans la maison. Mais Marianne avait ouvert les yeux, et rien de ce qu'elle avait omis de voir jusque-là ne devait plus lui échapper.
Elle vit que la Niania ordonnait tout, surveillait tout, la remplaçait, en un mot, dans le gouvernement domestique comme elle la supplantait dans le coeur de son fils; elle conçut une inimitié profonde contre la vieille servante.
Profitant d'un moment où Serge dormait, elle entra dans le cabinet où son mari, étendu sur le canapé, prenait un peu de repos.
A sa vue, il se souleva et s'assit; cette visite ne lui présageait rien de bon. A sa grande surprise, Marianne lui parla avec tendresse.
--Mon ami, dit-elle il me semble que Serge va mieux.
Dournof lit un geste affirmatif.
--Nous pourrons désormais, je crois, continua-t-elle, de veiller nous-mêmes.
Son mari la regarda et ne répondit pas.
--Nous avons eu tort, continua Marianne, de ne pas surveiller nos enfants de plus près, et aussi de permettre à une servante de prendre tant d'autorité dans la maison.
--C'est de la Niania que vous parlez! interrompit Dournof.
--Naturellement. Elle se croit ici reine et maîtresse; cela ne peut pas continuer.
Dournof resta pensif. Il avait longtemps redouté ce moment, puis il avait fini par penser que Marianne ne s'apercevrait pas de la place que tenait dans la maison la vieille femme. Sans la maladie de Serge, en effet, jamais peut-être la pensée de jalousie qui guidait madame Dournof n'eût pénétré dans son esprit.
--Nous lui ferons une petite pension, et nous allons la renvoyer, n'est-ce pas, mon ami? insista Marianne avec cette douceur enchanteresse qui avait séduit Dournof.
--Serge n'est pas hors de danger, répondit celui-ci.
--Je ne dis pas de la renvoyer tout de suite, mais dans quelques jours...
--Pour la remercier d'avoir sauvé la vie de l'enfant? fit ironiquement Dournof. Vous avez une manière originale de témoigner votre reconnaissance.
Marianne baissa la tête; elle n'eût voulu à aucun prix passer pour une personne ingrate ou capricieuse, non par hypocrisie, mais parce que sa dignité féminine lui ordonnait la douceur et la bonté, sous peine de déchoir.
Comme elle levait les yeux, cherchant un argument, son regard rencontra le portrait d'Antonine, qu'elle n'avait jamais vue.
--Qu'est ce que cela? dit-elle, toute frémissante, devinant la réponse qui allait suivre.
Dournof suivit son regard et hésita. Il lui en coûtait de livrer ainsi le secret de sa blessure à la femme frivole qui portait son nom. Cependant il fallait répondre.
--C'est mademoiselle Karzof, dit-il brièvement.
--Ah! fit Marianne en détournant dédaigneusement la tête, elle n'était pas jolie.
Dournof réprima un mouvement, mais ne répondit pas. Il s'était bronzé à l'endroit de toutes ces attaques, et s'était juré de ne pas se laisser émouvoir.
--Eh bien, reprit Marianne, renvoyons-nous la Niania?
--Non, répondit l'époux.
--Et si je le veux?
--Vous ne pouvez pas le vouloir, répliqua Dournof, ce serait une injustice.
--Une injustice, et pourquoi donc?
--Parce que cette femme n'a rien fait pour mériter d'être chassée, parce que nous lui devons la vie de Serge, et parce que... il s'arrêta, tremblant d'émotion contenue, je veux qu'elle reste! et cela doit suffire.
--Et moi, reprit Marianne emportée par une violente colère, je veux qu'elle parte.
Dournof s'assit froidement à son bureau et se mit à ranger ses papiers, comme s'il voulait reprendre son travail.
Marianne le regarda, voulut parler, se mordit les lèvres et sortit vivement du cabinet.
Son mari la suivit des yeux et resta pensif.
C'était là son intérieur! Une femme fantasque et irréfléchie, méchante parfois à force de légèreté, c'était la compagne de toute son existence.
Il se rappela alors la vie qu'il avait rêvée autrefois. Lorsqu'il faisait des châteaux en Espagne, du temps qu'Antonine vivait loin de lui, mais pour lui, il s'était arrangé un nid dans sa pensée, et c'est là qu'il se réfugiait lorsqu'il avait une heure de liberté pour songer à l'avenir.
L'appartement était petit et meublé simplement; une lampe tranquille éclairait la table, une demi-obscurité régnait tout autour. Un enfant dormait dans un berceau un autre sommeillait sur les genoux d'Antonine: Antonine, mère et nourrice, ne cédant à aucune femme les caresses et les sourires de ses enfants. Le travail était long et pénible, le pain du lendemain à peine assuré, mais Dournof, arrêté par une difficulté imprévue, interrogeait à voix basse la chère âme lui répondait à la sienne, et cette autre conscience, aussi droite et plus pure encore, lui soufflait l'honneur et la vérité.
Quel rêve évanoui! Et quel contraste avec la réalité! Il poussa un soupir, recula son fauteuil, et se leva pour aller visiter son fils.
La porte s'ouvrit une seconde fois, et la Niania parut sur le seuil.
Les traits rigides de la vieille femme portaient l'empreinte d'une douleur sans remède; ses mains serrées l'une contre l'autre semblaient demander grâce. Elle s'approcha de Dournof et se prosterna à ses pieds.
--Pardonne! pardonne! maître, dit elle d'une voix étouffée, pendant qu'il la relevait. Je ne puis supporter cela.
--Qu'y a-t-il? demanda le président.
--Ta femme m'a chassée! Je ne puis pourtant pas vivre loin du petit, loin de toi, mon maître, tu le sais...
Elle se tut, balança deux ou trois fois le haut de son corps en serrant son front ridé dans ses vieilles mains, et reprit:
--Depuis que notre Antonine a quitté ce monde, je n'ai voulu servir et aimer que toi, tu le sais bien, n'est-ce pas? Alors comment veux-tu que je m'en aille? où veux-tu que j'aille? Et le cher petit qui est encore en si grand danger, qui est ce qui le soignera?
Que répondre à cela? Dournof prit les mains de son humble amie.
--Console-toi, Niania, dit-il, je n'ai rien oublié. J'arrangerai cela. Où est madame?
--Dans la chambre de Serge; elle m'a chassée d'auprès de son lit. Le pauvre ange s'est mis à pleurer, elle l'a grondé...
Dournof n'en entendit pas davantage, et courut comme un fou dans la chambre de son fils.
Serge pleurait encore, mais ses larmes, arrêtées par la sévère réprimande maternelle, ne roulaient plus sur ses joues amaigries; un sanglot convulsif lui échappait de temps en temps, et ramenait une rougeur fébrile sur son pâle visage. Marianne, debout, tournant le dos à la porte, mesurait la potion du petit malade.
--Marianne, dit Dournof d'une voix si menaçante que madame Dournof tressaillit et laissa tomber la cuiller, Marianne, votre place n'est pas ici; allez vous amuser; la Niania et moi, nous veillerons sur l'enfant.
--Niania! cria Serge avec un accent plaintif, ma Niania!
Terrifiée par le regard de son mari, Marianne s'avança vers la porte; son mari s'effaça pour la laisser passer, et, lorsqu'elle fut sortie, il appela la vieille servante restée dans son cabinet.
--Mets-toi là, lui dit-il: tu me réponds de la vie de mon fils sur ta vie.
Sans répondre, la Niania reprit sa place, et, quelques instants après, calmé par ses paroles ou seulement par le son de sa voix amie, Serge s'endormait d'un paisible sommeil.
XXIX
La convalescence de l'enfant fut longue et dangereuse; les rechutes se succédaient et mettaient à tout moment son existence en péril; enfin, aux premiers beaux jours, Serge put sortir pendant les heures chaudes de la journée. La petite Sophie, sa soeur, préservée de la terrible maladie, venait à plaisir, aussi fraîche et aussi belle qu'on pouvait le désirer.
Depuis sa tentative infructueuse pour évincer la vieille bonne, Marianne affectait de ne plus entrer dans la chambre de son fils; elle avait fait installer définitivement sa petite fille auprès d'elle, et montrait une préférence marquée pour celle-ci. A ceux qui s'en étonnaient elle répondait:
--Les manèges d'une vieille servante m'ont enlevé le coeur de mon fils; je ne veux pas qu'il en soit de même avec ma fille. Ce rôle de mère sacrifiée rendait Marianne d'autant plus touchante qu'elle le jouait au naturel; elle se croyait véritablement victime d'une abominable coalition. On la vit au Jardin d'Eté se promener pendant des heures, suivie de la nourrice, qui portait Sophie dans ses bras; le jeune marquis italien l'y rencontrait régulièrement, et leurs causeries étaient longues et animées. On en rit un peu dans le monde; madame Dournof passait pour une écervelée, mais une honnête femme, et l'on ne s'émut pas autrement de sa fantaisie italienne.
Cependant le carême est la saison des concerts; Marianne allait tous les soirs à l'une ou à l'autre de ces solennités musicales, ou bien dans le monde, où les bals sont remplacés par des raouts ou des réunions moins nombreuses et plus intimes. Dournof, toujours seul, car il n'invitait personne à venir voir son abandon, passait son temps au travail. Serge venait le voir à tout moment; il avait pris l'habitude de prendre son thé du soir dans le "cabinet de papa", et le priver de ce plaisir eut été un violent chagrin. Dournof, heureux de ces marques de tendresse enfantine, s'y prêtait avec joie; le trio fut bientôt rétabli dans le cabinet du président; la Niania, Dournof et son fils connurent encore quelques belles journées, pendant que Marianne promenait sa fille au Jardin d'Eté.
Un soir, M. Mérof entra pendant que les trois amis s'ébattaient autour d'un grand château de cartes, édifié par les soins de Dournof sur une table monumentale; Serge, étendu sur le tapis de la table, retenait son souffle, de peur d'ébranler le fragile édifice.
--Dournof, dit le ministre, j'ai à vous parler.
Le président remit à la Niania le paquet de cartes, et emmena son beau-père dans un coin éloigné de la vaste pièce.
--Non, dit Mérof, plus loin; nous devons être seuls.
Dournof passa alors dans le salon, et referma la porte.
--Mon ami, dit le ministre, je vais vous porter un coup terrible, mais j'ai été frappé avant vous...
Il chercha le dos d'un siège et s'appuya un moment, puis il s'assit. Dournof remarqua alors la pâleur mortelle qui couvrait le visage de son beau-père. Il attendit, craignant tout, et n'osant provoquer l'annonce du malheur qui semblait devoir le frapper.
--Ce n'est pas ma faute, reprit Mérof, essayant de secouer son accablement; ce n'est pas ma faute, j'ai fait de mon mieux, et, du vivant de ma femme, cela ne fût pas arrivé, mais... vous n'étiez pas l'homme qu'il lui fallait...
--Que se passe-t-il donc? demanda Dournof, ému de l'émotion de son beau-père.
--Marianne...
Le malheureux père ne pouvait achever. Dournof se leva brusquement.
--Morte? dit-il.
--Plût au ciel! murmura Mérof.
--Mais alors?
--Partie!
--Partie? Seule?
--Avec votre fille Sophie.
Dournof sortit du salon comme un fou, et fit le tour de la maison déserte. Les domestiques prenaient le thé du soir dans la cuisine, tout paraissait en ordre, mais madame n'était pas rentrée pour le dîner, ce qui lui arrivait parfois, et la chambre de la petite fille était déserte.
Il revint chancelant et trébuchant contre les murailles; la vue de son beau père lui rendit quelque énergie.
--Pourquoi est-elle partie? demanda-t-il avec un geste de vague espérance.
--Elle est partie parce que, dit-elle, vous lui aviez fait une vie impossible.
Dournof fit un geste de dénégation, que le ministre arrêta à mi-chemin.
--Je sais tout ce que vous me direz, interrompit-il, et je ne puis vous accuser; d'ailleurs la malheureuse s'est donné tous les torts...
--Elle n'est pas partie seule? s'écria Dournof d'une voix tonnante.
Mérof baissa tristement la tête.
--Qui? qui? répéta le mari outragé, en broyant entre ses mains le dossier de la chaise dorée qu'il tenait devant lui.
--Cet Italien, ce marquis... Ils sont partis pour l'étranger tantôt. Vous pouvez les faire arrêter...
--Arrêter? dit amèrement Dournof, faire ramener par les gendarmes la femme qui a publiquement abandonné son foyer? Qu'y gagnerais-je? Qu'elle aille, la malheureuse, qu'elle suive sa triste destinée; elle n'était pas faite pour...
--Dournof, dit Mérof avec douceur, c'est ma fille!
Le jeune homme s'assit et reprit sa tête à deux mains.
--Voici ce qu'elle écrit, reprit Mérof, en remettant à son gendre une lettre ouverte qu'il lut machinalement.
"Chère père, disait la lettre, M. Dournof m'enlève maintenant l'affection de mes enfants, après m'avoir retiré la sienne, sans qu'il me soit possible de me trouver en faute. Malgré mes instantes prières, il a maintenu dans sa place une servante qui accapare tous mes droits; je ne puis le supporter.."
--Quelle est cette servante? demanda Mérof, espérant trouver quelque excuse à la conduite de Marianne.
--La Niania, répondit Dournof en haussant les épaules.
"Je ne puis le supporter, reprit-il en continuant sa lecture; je pars, accompagnée par un ami fidèle, qui n'a pu voir sans pitié la manière indigne dont je suis traitée chez moi; et j'emmène ma fille afin que, sur deux enfants que Dieu m'avait donnés, il m'en reste au moins un qui m'aime; j'ai laissé à mon mari celui qu'il préfère."
--Mais c'est de la folie! s'écria Dournof, quand il eut terminé. C'est de la folie, et de la plus dangereuse! Qu'elle aille où sa destinée la mène, la pauvre femme qui a gâté ma vie; mais ma fille! elle ne peut pas la garder avec elle.
--Elle ne la gardera pas longtemps, fit tristement Mérof; cette enfant la gênera bientôt...
Dournof replongea sa tête dans ses mains, et s'enfonça dans une méditation douloureuse. Au bout d'un temps qui leur parut à tous deux bien long, Mérof appuya affectueusement la main sur l'épaule de son gendre. Ces deux hommes se regardèrent et se comprirent. Au moment où leurs mains se réunissaient en une cordiale étreinte, Serge entra dans le salon.
--Où est mon papa? disait il en son langage enfantin; je veux embrasser mon papa avant d'aller me coucher... et mon grand père aussi.
La Niania, toujours silencieuse, suivait l'enfant et s'était arrêtée sur le seuil. Les deux hommes enlevèrent l'enfant dans leurs bras unis, et les larmes de rage de l'époux outragé se mêlèrent sur les boucles blondes du petit garçon à celles du père déshonoré dans ses cheveux blancs.
XXX
Quand Dournof se trouva seul dans l'appartement désert, il en parcourut toutes les pièces lentement, comme pour se rendre compte de ce qu'il voyait.
Partout la trace d'un luxe plus brillant que de bon goût; partout aussi les marques que laisse la main négligente des serviteurs mal surveillés. Sauf le cabinet du président, où la Niania s'était réservé le droit de tout mettre en ordre, le riche ameublement, préparé pour recevoir la jeune mariée, était gaspillé, profané, et dénonçait l'incurie de la maîtresse du logis.
Dournof regarda tout cela d'un air tranquille; cet aspect n'était pas nouveau pour lui, et, s'il s'y arrêtait aujourd'hui, c'était avec l'oeil du juge d'instruction qui réunit les pièces de conviction.
Oui, Marianne qui fuyait à l'étranger avec un homme sans la moindre valeur morale ou intellectuelle, Marianne était sous l'oeil de son juge, et ce juge prononçait sur elle la plus terrible condamnation.
Il l'avait aimée, cette jeune frivole, cette femme indigne, cette mère sans amour maternel; il l'avait aimé... L'avait-il bien aimée?
Le souvenir de l'amour qu'il avait eu pour Antonine, poignant et aigu comme un remords, passa dans son âme ulcérée; non, certes, il n'avait pas aimé Marianne de cet amour profond qui fait partie de nous-mêmes, où le respect se mêle à la tendresse, où l'on craint plus de déplaire à l'être qu'on aime que d'encourir la disgrâce des souverains; ce n'est pas ainsi qu'il avait aimé Marianne.
Dournof essaya alors de se rappeler la façon dont il s'était conduit vis-à-vis de sa jeune épouse.
L'ai-je trop gâtée, trop choyée? se demanda-t-il, en interrogeant sévèrement les replis de sa conscience. Ai-je été un époux trop indulgent? Ai-je été un époux trop sévère?
Il repassa dans sa mémoire les scènes des premiers temps, où les fantaisies arbitraires, les bouderies de Marianne, traitées par lui comme les erreurs d'une enfant chérie, étaient blâmées avec douceur, réprimées avec mesure.
--J'ai agi comme je le devais, pensa l'époux offensé: c'est donc elle qui est coupable, elle seule... Irai-je la poursuivre? Faut-il la forcer à rentrer au foyer qu'elle a souillé? Quel visage lui ferai-je, grand Dieu! et de quelle façon accueillerai-je à son retour l'épouse que la force et non le repentir ramène auprès de moi?
Dournof frissonna d'horreur à la pensée que cette femme, qui déshonorait son nom, pourrait encore se présenter à sa vue. En effet, un jour, lasse de courir le monde, lasse de porter le poids d'une situation inavouable, Marianne pourrait rentrer au logis; elle pourrait venir pleurer à ses pieds, implorer son pardon, parler de ses enfants.. Que ferait-il, lui, Dournof, contre les larmes de cette créature insensée, qui ne savait vouloir ni le bien ni le mal? La chasserait-il? Mais alors elle pourrait l'accuser de la rejeter dans le vice. L'accueillir?... Quel opprobre que de respirer le même air que cette femme menteuse et adultère!
Il rentra dans son cabinet. La chambre de Sophie, noire et vide, avait donné un autre cours à ses pensées. Qu'allait devenir sa fille au berceau, cette innocente, destinée à grandir auprès de sa mère indigne?
Pauvre petite! Son avenir entier allait être brisé par celle qui aurait dû la protéger! Faudrait-il que son âme virginale fût ternie dans sa fleur par les propos du monde? Devrait elle mépriser sa mère ou succomber comme elle?
Dournof, accablé, ne vit plus de bornes à son désespoir. De quelque côté qu'il se tournât, il ne voyait aucun rayon. L'opinion publique, dont il faisait peu de cas pour lui-même, lui paraissait écrasante lorsqu'elle menaçait ses enfants. Il resta immobile, les mains serrées l'une contre l'autre, s'enfonçant les ongles dans la chair sans le sentir, tant sa douleur morale dépassait l'autre.
Il leva les yeux au ciel, peut-être, pour pousser quelque clameur désespérée, et son regard rencontra le portrait d'Antonine.
--Ah! s'écria-t-il, chère adorée, ma faute est envers toi! Je ne devais pas admettre une étrangère dans le sanctuaire de mon coeur, qui t'était consacré! Après t'avoir aimée, je ne devais plus aimer que mon devoir, je devais vivre pour l'humanité souffrante, que nous avons rêvé de consoler ensemble! J'aurais dû rester pauvre, j'aurais dû mépriser les honneurs et les dignités qui m'ont tourné la tête; sorti du peuple, je devais me consacrer à lui, et, puisque Dieu n'avait pas permis à ta bonté et à ta sagesse d'illuminer ma vie, je devais me croire condamné à la solitude, accepter cet arrêt; je devais vivre et mourir seul!
La Niania entra sans bruit, et vint se placer en face de son maître.
--Que veux-tu? demanda Dournof.
La vieille femme s'inclina respectueusement devant lui.
--La maîtresse est partie, dit-elle, je viens prendre tes ordres.
--Pourquoi?
--Que ferons-nous de ses effets?
--Rien, répondit péniblement Dournof, rien du tout.
--Il faut alors les ranger et les mettre dans des caisses.
--Oui... comme tu voudras.
Le silence régna, lourd et cruel comme dans l'attente de la mort.
--Maître, reprit la vieille servante, tu es triste? Dournof éclata d'un rire amer.
--Veux-tu que je me réjouisse? Tu as peut-être raison, car, à coup sûr, rien n'ira désormais plus fâcheusement qu'avant.
La Niania secoua la tête.
--Tu parles mal, répondit-elle; tu ne sais pas te soumettre à la volonté de Dieu.
--C'est vrai! s'écria Dournof je ne sais pas me soumettre! Mais aussi, pourquoi ce coup après l'autre? Pourquoi de ces deux femmes est-ce l'ange qui a succombé et le démon qui vit, et qui vivra pour mon malheur et celui de mes enfants?
--Tu blasphèmes, mon maître, dit sévèrement la Niania, les voies de Dieu sont impénétrables.
--Soit, répondit Dournof; mais, vois-tu, Niania, lorsque je pense à Antonine, je ne puis comprendre comment j'ai épousé Marianne.
La Niania inclina gravement la tête.
--Notre Antonine était un ange, dit-elle, et cependant elle a péché contre le ciel, en recherchant la mort avant son temps. Vous êtes impatients, vous au très jeunes gens, vous ne savez pas supporter la douleur; vous voulez que la vie soit toujours rose et gaie, et, lorsque le malheur vient, au lieu de le recevoir comme une épreuve destinée à vous rendre meilleurs, vous vous enfuyez comme des enfants peureux. Il faut être homme, accepter la vie telle que Dieu la donne, et s'y soumettre.
--Quand on le peut, murmura Dournof. O Antonine! j'aurais été si heureux avec vous!
Dournof connut alors une douleur plus âpre, plus amère encore que toutes les anciennes douleurs: le chagrin d'avoir perdu Antonine devenait d'autant plus cruel qu'il comparait le passé au présent. Peu à peu, le présent lui devint intolérable; il cessa de s'occuper de ses propres affaires, réservant tous ses soins pour son tribunal; son fils Serge, lui-même, ne parvenait guère à le distraire; l'enfant, resté délicat, était sujet à des attaques fréquentes de la terrible maladie qui ne cessait de le menacer. L'existence du malheureux père s'écoulait donc ainsi entre la crainte de perdre son fils et celle de voir revenir sa femme; ce fut la seconde qui se réalisa.
Trois ans après la fuite de Marianne, il se vit annoncer une femme simplement mise, qui conduisait une petite fille de quatre ans à peine. Admise dans le cabinet du président, cette femme tira une lettre de sa poche et la présenta à Dournof, qui reconnut à la fois l'écriture de Marianne et la nourrice de Sophie. Avant de lire la lettre, il regarda l'enfant; la ressemblance de cette petite avec son frère n'était pas très-frappante, mais Dournof reconnut ses yeux à lui-même, et les boucles de cheveux qui garnissaient autrefois son front maintenant près que chauve.
--Sophie? dit-il.
La petite s'avança et le regarda avec confiance.
--Sophie, dit-il encore, sais-tu que je suis ton papa?
L'enfant secoua la tête.
--Mon papa était là-bas, dit-elle mais il y a longtemps qu'il est parti.
--Ne dites pas de bêtises, mademoiselle, interrompit la nourrice, on vous a dit que vous alliez voir votre papa; c'est le président qui est votre père.
Dournof attira à lui la petite fille et l'embrassa avec tendresse, avec pitié, le coeur plein de larmes à la vue de cette innocence déjà souillée,--qui serait souillée quand l'enfant, devenue grandelette, se souviendrait du passé qu'on tenterait vainement de lui faire oublier.
La nourrice tendait toujours au président la lettre qu'il évitait de prendre; elle la déposa devant lui sur le bureau; après une longue hésitation, il finit par l'ouvrir.
La petite fille le regardait, les yeux pleins d'étonnement, et le père infortuné retrouvait dans les regards, dans les gestes, dans les grâces mêmes du sourire enfantin, la ressemblance fatale qui devait faire de cette enfant une seconde Marianne. Le geste était déjà maniéré, le regard manquait de franchise... c'était une petite femme que Dournof avait sous les yeux, une de ces enfants précoces qui se font des mines aux Tuileries, en singeant les amies de leur mère, et, hélas! leur mère elle-même. Dournof poussa un profond soupir, baisa tristement les boucles blondes de sa fille, et lut la lettre:
--"J'ai ouvert les yeux sur ma faute, disait Marianne, et je vous envoie votre enfant en messagère de paix. Vous ne refuserez pas à cette innocente le pardon de sa mère coupable; je voudrais rentrer sous votre toit, et j'y mènerais désormais la vie d'une bonne mère de famille."
Ici, Dournof sourit amèrement.
"Je comprends ce qu'une réponse vous coûterait, continuait cette singulière épître; aussi, je considérerai votre silence comme une autorisation à rentrer chez vous. Ne continuons pas à donner au monde le spectacle d'un ménage désuni. Je vous ai tendrement aimé, et, si vous voulez me pardonner, nous pourrons encore être très heureux."
N'obtenant aucune marque d'approbation ou de réprobation, la nourrice dit doucement:
--Eh bien, monsieur, qu'ordonnez-vous que l'on fasse?
Dournof tressaillit, comme sortant d'un rêve.
--Allez à votre ancienne chambre, dît-il, vous resterez ici.
Il embrassa encore une fois la petite fille, et, lorsqu'elle eut disparu, il se leva et parcourut longtemps son cabinet de long en large.
--Heureux! heureux ensemble! Quelle triste ironie! pensait-il en marchant d'un pas lent et mesuré comme le balancier d'une horloge. Heureux! dans une union souillée par l'infamie, avec le souvenir du passé entre elle et moi, avec une image adultère entre nous au foyer conjugal!... Elle pourrait l'oublier, elle! elle pourrait peut-être éprouver encore pour moi le genre de passion légère et superficielle que son âme frivole est susceptible de ressentir... Elle serait heureuse, mais moi...?
Il s'arrêta vaguement par la fenêtre, puis reporta ses regards autour de l'appartement, et s'arrêta devant le portrait d'Antonine.
--Voilà le bonheur, se dit-il. Le bonheur! c'était de ne plus voir ici cette femme que je hais; c'était de vivre paisiblement avec la Niania et mon Serge, c'était d'oublier qu'il était au monde d'autres êtres m'appartenant que ces deux âmes qui m'aiment uniquement. C'était de vivre à trois sous l'oeil d'Antonine, qui nous regardait avec complaisance et qui daignait nous sourire d'en haut! Oui, depuis que je t'ai perdue, ma chère protectrice, je n'ai été heureux qu'ici, pendant que, dans le recueillement de ma vie intérieure, j'écoutais les conseils que tu donnais à ma conscience! Et maintenant, Antonine, qu'ordonnes-tu? Faut-il chasser de mon seuil cette femme, ma pire ennemie, faut-il lui faire place, et, par respect pour ses enfants en bas âge, étouffer mes sentiments d'aversion et de dégoût!
A l'idée de retrouver Marianne en face de lui, de voir revenir dans sa maison,--désormais grave et silencieuse, égayée seulement par les cris joyeux de Serge,--la foule bruyante et dissipée qui l'assiégeait autrefois, Dournof sentit le coeur lui manquer.
--Je ne peux pas! s'écriait il en tordant ses mains désespérées.
--Il le faut pourtant! lui disait sa conscience; comment refuser à cette égarée le seul moyen qui lui reste de revenir à la vertu? Comment retirer ce brin de paille à une âme en détresse? Dormirais-tu tranquille si tu pensais que tu as rejeté au gouffre du vice l'épouse qui porte ton nom, la mère de tes enfants, lorsque tu pouvais la sauver en lui ouvrant la porte?
--Eh bien, non! Je ne puis pas! répéta Dournof. C'est au-dessus de mes forces.
Après avoir médité longtemps, il prit une résolution soudaine et se rendit à la chambre de son fils. Les deux enfants jouaient déjà ensemble sur le tapis, comme s'ils ne s'étaient jamais quittés.
--Niania, dit Dournof, viens ici.
La Niania obéit, et suivit son maître dans le cabinet.
--Sais tu que ma femme veut revenir? demanda brusquement le président.
--La nourrice vient de me le dire, répondit la vieille femme en baissant la tête.
--Où est-elle?
--A Varsovie.
--Qu'est-ce qu'elle fait là?
--Elle attend que tu lui permettes de revenir.
--Et si je refuse?
La Niania regarda son maitre d'un air tout surpris.
--Comment pourrais tu lui refuser? demanda-t-elle; n'est-elle pas ta femme?
Dournof, surpris à son tour, examina plus attentivement la vieille bonne. Elle avait l'air morne, mais non révolté. Celle-là connaissait la patience et la résignation.
--Mais, reprit-il, tu sais que j'ai à me plaindre d'elle.
--Nul n'est sans péché, mon maitre, répondit l'humble servante. Si elle a envie de bien faire, tu dois lui permettre d'essayer.
--Et si elle recommence?
La Niania fit un signe de la croix.
--Que Dieu nous préserve d'un semblable malheur! dit-elle. Pourquoi appelles tu le mal sur ta maison? Elle ne tombera pas deux fois dans la même faute.
--Et si elle y retombe? insista Dournof irrité.
--Tu veux en savoir plus long que l'Esprit-Saint, dit la Niania d'un ton de reproche, ce n'est pas bien.
Dournof se tut pendant quelques instants.
--Alors, dit il ensuite, tu veux qu'elle revienne?
--Elle doit revenir, fit la conscience loyale de la Niania.
--Tu ne l'aimes pourtant guère, toi qui veux la ramener ici, et elle t'aime encore moins!
--C'est vrai, maître; mais tu m'as promis que je ne quitterais pas notre Serge, et, d'ailleurs, elle doit revenir ici; c'est la place que Dieu lui a donnée.
Dournof fit un geste de la main, grave et triste. La Niania le comprit et se retira.
Ce jour-là, le président oublia de dîner; les récits de Serge, enchanté de sa petite soeur toute extraordinaire et toute mondaine pour lui accoutumé à la solitude, ne purent distraire le père de sa rêverie soucieuse. Sa lampe brûla bien avant dans la nuit, et enfin, lassé de combattre, il céda et écrivit: "Vous pouvez revenir."
XXXI
Quelques jours après, madame Dournof rentrait chez elle. On aurait pu croire à quelque embarras, quelque gêne vis-à-vis de son mari et de sa maison: il n'en fut rien. Sans doute, au fond d'elle-même, Marianne sentait bien la fausseté de sa position, mais elle paya d'orgueil, et montra à tous un visage altier.
Son équipée n'avait pas fait grand bruit dans le monde, à cause de la réserve de Dournof, qui en avait imposé aux curieux; son retour ne fut pas considéré comme un événement de grande importance. M. Mérof avait toujours dit que sa fille était retenue à l'étranger par le soin de sa santé, et ses amis avaient fait semblant de le croire. Le retour de Marianne ne fut donc signalé au dehors par aucune circonstance particulière.
Le soir de ce premier jour, si embarrassant pour tout le monde, excepté pour Marianne seule,--peut-être,--lorsque les enfants furent couchés, madame Dournof entra dans le cabinet de son mari.
Alors il releva la tête et fronça le sourcil il n'entrait pas dans ses plans de permettre de semblables intrusions; mais, avant qu'il eût pu ouvrir la bouche, sa femme s'était assise en face de lui, et lui parlait affectueusement.
Les années d'absence avaient prodigieusement embelli madame Dournof; elle avait perdu les grâces enfantines qu'elle avaient conservées si longtemps après son mariage, mais elle en avait acquis d'autres plus féminines, plus artificielles peut être, plus séduisantes aussi. Marianne savait désormais profiter de tout ce que la toilette peut ajouter à la beauté d'une femme, et aussi de tout ce que la beauté d'une femme peut obtenir de ceux qui y sont accessibles.
--Vous êtes vraiment bon, mon ami disait Marianne d'une voix musicale, un peu voilée, qui était chez elle un charme nouveau. Le timbre de cristal avait disparu, mais la passion contenue vibrait désormais dans ses moindres paroles. Vous êtes bon de m'avoir écrit de revenir, et je ne puis vous en exprimer toute ma reconnaissance.
Les yeux de Marianne, venant en aide à les paroles, se posèrent sur Dournof avec une émotion discrète. Le président resta immobile, et son regard ne quitta pas le tapis.
--Je sais tout ce que je vous dois, reprit Marianne, et je ne serai point ingrate. J'ai beaucoup réfléchi depuis quelques années, et je me suis dit que vous n'étiez pas seul responsable de ma... mon erreur.
--Vraiment? répondit Dournof d'un ton glacé, vous avez trouvé cela? Vous êtes bien bonne.
Sans relever l'ironie de ces paroles, Marianne continua, les yeux baissés, cette fois.
--Oui... j'étais trop jeune peut-être... dans tous les cas, trop enfant; je n'ai pas su apprécier votre mérite: votre sérieux m'a paru de la froideur; votre dignité, de l'orgueil... Vous étiez trop grave pour moi...
--Comme elle ment! pensa Dournof en se rappelant les premiers jours de leur union, où, enivré par la grâce et la beauté de cette charmante femme qui semblait l'adorer, qui l'adorait même sincèrement, il ne songeait guère à garder son sérieux et sa dignité près d'elle. Mais il continua de se taire.
--Et pourtant, reprit Marianne, je vous ai passionnément aimé; oui, malgré votre sourire sarcastique, je vous ai aimé, vous le savez bien!
--Pourquoi avez-vous cessé! demanda Dournof d'un ton tranquille.
--Parce que... parce que vous avez été trop dur pour moi, s'écria Marianne avec véhémence, parce que vous n'aimiez pas ce que j'aimais, parce que vous n'avez cessé de contrarier mes goûts, parce que mes amis devenaient vos ennemis.
--Vous choisissiez bien vos amis, en effet, interrompit Dournof, en regardant fixement sa femme. Devais-je, en vérité, en lui faire les miens?
Marianne rougit et frissonna de la tête aux pieds.
--Il va me tuer, pensa-t-elle.
--C'est le désespoir qui m'a entraînée à la chute, dit-elle tout haut, les yeux mouillés de larmes, avec un attendrissement indicible dans la voix; c'est parce que vous ne m'aimiez plus...
--Ce n'est pas moi qui ai rompu le premier les liens de tendresse qui rendaient notre vie heureuse autrefois.
--C'est vous, Serge, c'est vous, répliqua Marianne en se di levant.
Elle s'approcha de son mari, jeta à son cou ses bras admirables, et, couchant sur son épaule ses boucles blondes et vaporeuses, elle murmura:
--Je t'aime toujours, Serge, pardonne moi, soyons encore heureux de nous aimer.
Surpris d'abord par la soudaineté de ce mouvement si peu prévu, Dournof n'avait pu en croire ses propres yeux; mais, en sentant sur sa poitrine le visage de Marianne, il recula en arrière, saisi d'un tremblement violent, qui le secouait de la tête aux pieds.
--Vous, s'écria-t-il, en s'arrachant des bras de sa femme, serrés autour de lui, vous osez...
--J'étais jalouse, Serge, murmura Marianne, en essayant de saisir la main qu'il lui refusait.
--Jalouse? Et où donc dans ma conduite avez-vous l'ombre d'un doute, d'un simple doute?
Marianne releva fièrement sa tête repentante, et, indiquant du doigt le portrait d'Antonine.
--Ici, dit-elle.
Dournof regarda sa femme un instant d'un regard fixe qui la fit pâlir; puis, la saisissant brutalement par le poignet, il la précipita à genoux.
--Misérable, dit-il, misérable... Il essaya de parler, mais ne put trouver les mots qu'il cherchait; sa colère était si forte qu'il avait perdu le jugement.
Marianne, éperdue, restait à genoux; il lui lâcha le bras et la regarda, faisant un pas en arrière.
--Vous avez osé outrager une sainte! Oui, je suis coupable, vous avez raison; j'aurais dû toute ma vie rester fidèle au culte de cet ange envolé; j'ai failli, mais seulement le jour où j'ai cédé à vos séductions. Vous êtes la chair, vous, elle était l'esprit; vous n'avez rien de commun avec elle, vous n'avez jamais marché dans les mêmes sentiers. Il se détourna avec dégoût. Marianne profita de ce mouvement pour se relever. Sa feinte humilité avait disparu.
--Je vous offrais la paix, dit-elle d'un ton dur, c'est vous qui avez choisi la guerre, je l'accepte; mais maintenant vous êtes responsable de l'avenir. Je resterai ici, je vous en préviens, car, pour me chasser, il faudrait employer la violence, et vous n'oserez pas.
Elle sortit là-dessus; le bruit de sa robe traînante retentit un instant dans la pièce voisine, puis s'éloigna, et tout resta morne et Muet.
Dournof le prit la tête à deux mains. Tout chancelait autour de lui, mais il ne savait de quel côté tourner ses regards. Après un instant de la plus cruelle torture, il sonna. La Niania parut.
--Niania, dit-il, tu aimes mes enfants?
--Comme toi, mon maître répondit la vieille femme.
--Tu me jures de ne jamais les abandonner?
Pourquoi les abandonnerai-je? fit la Niania en haussant les épaules; quand je mourrai seulement, pas avant, bien sûr.
--C'est bien. Dis au cocher d'atteler.
--A cette heure? demanda-t-elle surprise.
--Oui, j'ai affaire. Et vite. Elle obéit en silence, comme toujours. Dournof, resté seul, se mit à son bureau et rangea divers papiers; il écrivit plusieurs lettres qu'il mit en évidence, dont une adressée à son beau-père. Puis il chercha dans un tiroir les lettres d'Antonine, les relut d'un coup d'oeil et les mit à brûler le dans la cheminée. Comme il jetait un dernier regard autour de lui, il aperçut le portrait de la jeune fille; aussitôt il le décrocha, retira la photographie de son cadre, et la joignit aux lettres déjà en cendres. Il regardait le papier se tordre sous l'action du feu; bientôt il ne resta plus qu'un monceau de cendres noires qui conservaient la forme du portrait, et où couraient des étincelles rouges. Quand la dernière étincelle eut disparu, il donna un coup de pincette dans les charbons ardents, et tout s'évanouit.
--La voiture est prête, vint dire la Niania.
Dournof fit un signe de tête.
--Tu vas loin, seul, la nuit? fit la Niania inquiète, s'il allait t'arriver malheur?
--Il ne peut plus m'arriver de malheur, répondit Dournof, en se dirigeant vers la chambre de son fils.
Par ordre de Marianne, on avait réuni les deux enfants dans la même pièce. Ils dormaient l'un et l'autre, chacun dans son berceau; le même reflet de joie et de paix enfantine illuminait ces deux visages. Dournof les contempla avec une égale tendresse, les embrassa l'un après l'autre, et sortit de la chambre.
La vieille Niania le suivait, inquiète comme un chien qui voit son maître partir sans lui.
Dournof se retourna, et l'embrassa sur son front parcheminé.
--Tu veilleras bien sur eux, dit-il, et il disparut.
XXXII
La nuit était toute noire, lorsque Dournof arriva à l'auberge de Pargolovo; il descendit à cet endroit, et ordonna à son cocher de retourner en ville au pas, mais sans laisser souffler les chevaux. Le cocher, qui n'était jamais venu là, car Dournof prenait toujours des voitures de louage pour accomplir ce pèlerinage, obéit sans faire de réflexion, et, au bout d'un instant, l'équipage disparut au tournant de la route. Le président prit alors le chemin du cimetière. C'était une froide nuit de novembre; la neige n'était pas encore tombée assez pour établir le traînage, mais de larges traînées de poussière neigeuse s'étendaient au loin, dans les ravins, dans les sillons, comme les plis d'une suaire sur la terre noire. Le croissant de la lune, à son déclin, donnait à peine assez de lumière pour qu'on pût distinguer la route. Au village, tout dormait sous le toit des cabanes, où dans chacune brillait la lampe des images. Ces faibles clartés de veilleuse semblaient des cierges placés auprès d'un mort. Dournof en fit la réflexion, puis prit à grands pas le chemin du cimetière.
La bise soufflait dans les branchages, et soulevait de terre des poignées de neige fine qu'elle lançait au visage du président. Ce cimetière désolé n'avait ni fleurs ni couronnes à ses croix solitaires. Seule, la tombe d'Antonine, très reconnaissable de loin à cause de son élévation, était couverte de couronnes en métal argenté: c'était un soin de Dournof; il avait voulu que, même à l'époque où les fleurs ne peuvent vivre au dehors, quelque chose indiquât qu'Antonine n'était point délaissée.
Il montait la colline sans s'apercevoir du froid âpre qui glaçait sur lui ses vêtements.
--Je viens! je viens! murmurait-il.
En ce moment, il ne pensait plus à Marianne, il l'avait bien oubliée; il refusait ce douloureux chemin de croix qu'il avait parcouru dix ans auparavant, avec la même intensité de souffrance, le même désespoir que lorsqu'il trébuchait dans le sentier escarpé, en portant la tête du cercueil d'Antonine. Arrivé au tombeau, il s'appuya à la croix, tout hors d'haleine d'avoir monté si vite. Tout était calme, noir, lugubre; la lune allait disparaître derrière les bois de l'autre côté du lac. Il posa ses lèvres sur la croix glacée.
--Je suis venu, dit-il, parce que toi seule es la paix, toi seule es le salut. Console-moi, chère âme envolée, prends-moi dans tes bras comme un enfant malade. J'ai mal... mon coeur souffre... je suis las...
Il s'assit sur la pierre, embrassant la croix de son bras gauche et appuyant sa tête sur le fer glacial. Peu à peu, ses yeux se fermèrent; son corps, fatigué par la lutte de son esprit, ploya sous le faix d'une langueur délicieuse. Le froid l'envahissait avec un irrésistible besoin de sommeil... "Console-moi, murmurait-il, calme-moi, j'ai besoin de repos et de paix."
Il ne cherchait qu'un peu de sommeil et de repos. Il s'endormit bientôt sans conserver même la force de lutter. Peu à peu, une vision sembla monter du lac glacé: Antonine, vêtue de blanc, s'envolait doucement vers le ciel, et les plis traînants de son suaire, parure de vierge et d'épousée, enveloppaient Dournof endormi... il montait après elle, sans secousse et sans douleurs... Ce n'est pas une voix mortelle qui peut dire où s'acheva son rêve.
Ce matin, on le trouva mort, appuyé à la croix qu'il tenait toujours entourée de son bras roidi.
M. Mérof a pris les enfants chez lui; la lettre que son gendre lui avait laissée parlait d'un voyage lointain, dont la durée devait être illimitée; ce voyage eût peut être conduit Dournof en Amérique, si la mort n'eût mis fin à toutes ses hésitations. Quoi qu'il en soit, c'est le grand-père qui élève ses petits-enfants. La Niania a enseveli de ses propres mains le corps de Dournof, comme elle avait enseveli celui d'Antonine, et, dans son âme, elle bénit le Seigneur clément qui les a réunis. Elle est bien vieille, mais vigoureuse encore, et, dans la paisible maison de M. Mérof, elle veille, soir et matin, aux prières de la petite fille et du petit garçon qui n'oublient jamais: "Papa et ma tante Antonine qui sont au ciel," car la vieille bonne est sûre que Dieu les a reçus dans sa miséricorde.