III
La soirée de madame Frakine était dans tout son éclat; dans le grand salon aux murs tapissés de papier blanc uni, une quinzaine de bougies éclairaient les quadrilles animés; une vingtaine de jeunes gens, une douzaine environ de jeunes filles, semblaient avoir oublié qu'il est des lendemains aux soirées de danse. D'ailleurs à cet âge, on ignore la courbature, ou, si elle se fait sentir, on en rit, et l'on recommence pour la faire passer. Un vieux domestique entra, portant un plateau couvert de verres et de tasse de thé.
--Emporte ça, pas de thé! s'écria un des danseurs; ça empêche de danser, ça prend du temps, et puis on a trop chaud après.
--.Mais vous aurez soif! fit dans la salle à manger la voix de madame Frakine attablée avec deux ou trois autres mamans devant un samovar gigantesque.
--Nous boirons du kvass répond une jeune fille.
--Et puis vous nous donnerez à souper, n'est-ce pas? cria de loin une autre voix masculine.
--Oui, mes enfants, comme à l'ordinaire.
--Il y aura du fromage?
--Et des harengs?
--Oui, et du veau froid! conclut triomphalement madame Frakine.
A l'annonce de ce festin délicieux, les cabrioles recommencèrent de plus belle dans le salon voisin, et la bonne dame expliqua aux mamans étonnées de ce luxe inaccoutumé, que le matin, même, ayant reçu un quartier de veau de sa petite terre, elle l'avait fait rôtir immédiatement, afin de régaler sa belle jeunesse, comme elle disait.
--Et précisément, acheva-t-elle en voyant entrer Dournof, voici l'enfant prodigue qui vient manger son veau traditionnel.
--Ah! il y a du veau? dit Dournof avec cette bonne humeur qui ne l'abandonnait guère; qu'elle aubaine! Vous avez donc fait un héritage?
--Mauvais sujet! fit madame Frakine, ne va-t-il pas me reprocher ma pauvreté! D'où sortez-vous comme ça sans crier gare?
--J'arrive du gouvernement de T...
--Quand?
--Ce matin.
--Ah! fit Madame Frakine en dirigeant ses yeux ver la porte. Antonine, qui tenait le piano au moment de l'entrée de Dournof, venait de céder sa place à une autre martyre du devoir social, et paraissait sur le seuil.
--Repartirez-vous? demanda la vieille dame au jeune homme qui venait de s'asseoir dans un vieux canapé vermoulu, tout près d'elle.
--Non.
Antonine s'approchait, et, sans témoigner de timidité ni d'embarras, elle s'assit auprès de Dournof. Les dames causaient entre elles en prenant le thé, le jeune homme se pencha vers sa vieille amie.
--Savez-vous qu'on me l'a refusée tantôt? dit-il à demi-voix.
--Hein? fit madame Frakine ébahie.
--On me l'a refusée parce que je n'ai pas voulu entrer dans un ministère.
--Hein? fit une seconde fois la bonne âme, plus stupéfaite que jamais. Dournof ne put s'empêcher de rire.
--C'est comme je vous le dis; mais cela n'empêche pas les sentiments, n'est-ce pas, Antonine?
Sa position de prétendant évincé lui donnait une assurance nouvelle; il n'avait plus à craindre de se trahir, et éprouvait une certaine joie à s'avouer amoureux de la jeune fille.
--Eh bien! qu'allez-vous faire, mes pauvres enfants? dit madame Frakine en les regardant avec une bonté compatissante.
--Nous attendrons! fit gaiement Dournof. Personne ne les observait; il prit tranquillement la main d'Antonine et la garda dans la sienne sous le regard bienveillant et attristé de la vieille dame. Nous nous aimons assez pour attendre.
--Longtemps?
--Dieu le sait! répondit Dournof en rejetant ses cheveux bouclés en arrière. Allons valser, ajouta-t-il en se levant.
Il avait quitté la main d'Antonine; mais, sur le seuil de la porte, il lui passa un bras autour de la taille et fondit la foule des cavaliers restés sans dames, qui regardaient danser les autres.
--Tu danses déjà? lui jeta un camarade peu charitable, faisant allusion à son deuil encore récent.
--Vita nuova, mon cher, lui jeta Dournof par dessus l'épaule; j'étais chenille, je me fais papillon, et d'ailleurs on prend son bonheur où on le trouve.
Sur cette réponse passablement énigmatique, il se mit à valser comme si la vie n'avait eu pour lui d'autre but que de tourner en mesure autour d'un salon.
Quand l'heure fut venue de rentrer, Jean Karzof, qui était arrivé fort tard, après l'opéra italien qu'il aimait passionnément, sortit avec sa soeur et un groupe de jeunes gens, qui tous demeuraient à peu de distance les uns des autres. Dournof les accompagnait, et bientôt, profitant de l'extase où la musique avait plongé son ami, qu'un camarade avait entraîné dans une discussion acharnée, il se rapprocha d'Antonine. La nuit était belle, la maison des Karzof tout proche; on allait à pied; les fiancés causèrent quelques moments ensemble.
--Il faut bien que je m'accoutume à ma nouvelle situation, dit Dournof; je suis à peu près comme un colonel sans régiment, un curé sans cure; je suis un fiancé sans fiancée...
Antonine tourna vivement la tête de son côté. Sous le capuchon qui recouvrait sa tête, il lut un reproche dans l'éclair de ses yeux.
--Je suis sans fiancée aux yeux des autres. Je puis avouer hautement que je vous aime, mais puis-je dire que vous m'aimez? --Elle hésita un moment, puis répondit franchement:
--Vous pouvez le dite, puisque c'est vrai.
Dournof la regarda, et se sentit fier d'elle.
--Je vois, continua la jeune fille, que le meilleur est de nous fier à l'amitié et à l'honneur de ceux qui nous entourent; si nous semblons nous méfier d'eux, quelque parole maligne reviendra à mes parents. Si nous ne cachons rien,--je suis certaine que tous feront de leur mieux pour nous protéger.
--Vous avez raison, s'écria Dournof, frappé de la logique juvénile de ce raisonnement audacieux. Commençons tout de suite. Amis! dit-il d'une voix forte.
Les cinq jeunes gens qui marchaient à côté de Jean s'arrêtèrent autour de lui.
--Toi, le premier, dit Dournof, tu sais que j'aime ta soeur et qu'on me la refuse; tu es chagriné de ce refus, et jusqu'ici nous avions vécu en frères...
--Et cela continuera jusqu'à la fin de nos deux vies, interrompit Jean.
--Ta soeur ne veut pas se soumettre à l'arrêt de ses parents..
--Elle a raison, fit Jean en prenant le bras de sa soeur sous le sien.
--Eh bien, à vous tous, mes amis, qui seriez heureux de trouver du secours dans une position semblable, je déclare qu'Antonine et moi nous continuons à nous considérer comme fiancés, en attendant le jour où un changement dans ma fortune me permettra de la réclamer.
Nous vous communiquons cette nouvelle, parce qu'il nous semble plus digne de l'amitié et de l'honneur d'agir franchement avec vous. Allez-vous nous protéger contre la calomnie, et nous prévenir des dangers qui pourraient nous menacer à notre insu?
--Nous jurons, dit une voix toute jeune et vibrante d'émotion contenue, de défendre la jeunesse et l'amour contre l'opiniâtreté intéressée de la vieillesse.
--Nous le jurons! répétèrent les autres.
Ils étaient alors sur un des innombrables ponts qui coupent les canaux de Pétersbourg; la ville dormait; à peine, de loin en loin, entendait-on le roulement d'une voiture attardée; leurs voix retendirent fraîches et jeunes.
--Hourra! crièrent ils gaiement, en se remettant en marche.
--Vous allez vous faire coffrer pour tapage nocturne, dit Jean, mais je vous remercie tout de même.
--Je vous remercie, dit Antonine de sa voix douce, en tentant la main à chacun de ses défenseurs.
A partir de ce moment, si quelqu'un d'entre eux avait été charmé par sa beauté ou sa grâce, il étouffa ce sentiment pour jamais: Antonine était sacrée pour eux puisqu'elle appartenait à Dournof. Désormais, elle eut autour d'elle une sorte de bataillon sacré pour la défendre, et elle fut, en effet, défendue contre les propos malveillants par la présence de ces cinq hommes qui lui furent également dévoués et dont elle ne distinguait particulièrement aucun.
Pendant que la jeunesse complotait contre eux, M. et madame Karzof, la tête sur l'oreiller, attendaient le retour de leurs enfants, en projetant aussi des desseins machiavéliques, à la clarté adoucie de la lampe qui brûlait devant les images saintes.
--Vois-tu mon bon ami, disait madame Karzof en regardant d'un air rêveur sa robe de chambre pendue à un clou au fond de la chambre;--c'était d'ordinaire sur cet objet que se portaient ses regards quand elle réfléchissait;--vois-tu, j'ai bien observé Antonine pendant que Dournof parlait; elle n'est pas amoureuse de lui. Ce n'est pas ainsi qu'une fille amoureuse reçoit la notification d'un refus.
--Mais, fit observer M. Karzof, avec plus de raison qu'on ne l'aurait pu supposer, peut-être bien sa manière à elle d'être amoureuse n'est elle pas pareille à celle des autre?
--Laisse donc! Toutes les jeunes filles sont semblables! Te rappelles-tu la petite Véra lorsqu'on ne voulait pas la marier au fils du prêtre de l'église de Kazan? A-t-elle assez pleuré, crié, refusé de manger et tout ce qui s'ensuit! C'était un tel vacarme chez eux que sa mère venait faire son somme ici pendant la journée; chez elle, son démon de fille ne la laissait pas dormir... Eh bien, ça ne l'a pas empêcher d'épouser un chef de bureau aux Apanages six mois après;--Voilà ce que j'appelle une demoiselle amoureuse! Mais Antonine... oh! non!
--Tant mieux! proféra Karzof, cela fait honneur à son bon sens, et à l'éducation que vous lui avez donnée.
--Eh bien, vois-tu, monsieur Karzof, de peur que notre fille ne s'amourache de quelque godelureau, je crois qu'il faudrait la marier sans retard. Elle a dix-neuf ans, il n'est que temps.
--Je veux bien, dit M. Karzof. Mais à qui?
--Ah! voilà! fit la mère en réfléchissant plus profondément que jamais, et en magnétisant de son regard la robe de chambre indifférente. C'est à toi de chercher; dans tes bureaux, tu dois avoir quelqu'un... il ne manque pas de célibataires dans les ministères...
--Oui, répliqua Karzof, mais ils n'ont pas de fortune.
--Les jeunes! mais les vieux?
--Est-ce que tu marierais Antonine à un vieux? fit M. Karzof d'un air éminemment dubitatif.
Combien as-tu de plus que moi? rétorqua victorieusement son épouse, en se tournant vers lui.
--Dix-huit ans, je crois... répondit le brave homme.
--Eh bien! est-ce que je t'ai rendu malheureux?
--Non, certes, oh! non! s'écria Karzof;--mais ce n'est pas la même chose, ajouta-t-il aussitôt avec justesse.
--Nous étions, il est vrai, des époux assortis, répondit madame Karzof. Mon Dieu, si je pouvais trouver pour Antonine un homme dans ton genre, que je serais heureuse!
Là dessus, les époux se mirent à chercher en commun parmi les messieurs de leur connaissance ceux qui pouvaient prétendre à la main d'Antonine. Si les oreilles ne tintèrent pas cette nuit à trente célibataires aussi peu occupés d'Antonine que l'enfant qui vient de naître, c'est que probablement ils dormaient sur ces mêmes oreilles.
Le résultat de cet examen fut que, la semaine suivante, on donnerait un bal, où les célibataires, triés soigneusement sur le volet, seraient offerts à l'admiration de leur fille.
Au moment où les époux, fiers de cette résolution, se préparaient à s'endormir pour tout de bon, ils entendirent un léger bruit de pas qui leur annonçait la rentrée de leurs enfants. Un petit rire échappé à Antonine qui disait bonsoir à son frère acheva de confirmer madame Karzof dans sa sécurité.
--Tu vois bien qu'elle ne pense pas à Dournof, conclut-elle, puisque tu l'entends rire. Et la bonne dame s'endormit sur un lit de roses.
Sa fille était rentrée dans sa chambre, cependant, et au lieu de se déshabiller, assise sur un petit canapé, la tête inclinée sur la poitrine, elle réfléchissait tristement.
--Eh bien, ma beauté, lui dit la Niania, qui l'attendait, si tard qu'elle dût rentrer, et qui ne se couchait jamais sans avoir fait sur elle le signe de la croix, pour écarter les mauvais rêves,--tu ne te déshabilles pas? Est ce que tu n'as pas sommeil?
Antonine tressaillit.
--Pardon, Niania, dit-elle, je te fais attendre,--tu dois être fatiguée.
Elle se leva aussitôt et se livra aux soins de sa fidèle servante. Celle-ci peigna avec soin les beaux cheveux, si longs et si lourds qu'ils inclinaient légèrement sous leur fardeau la tête de la jeune fille; elle était fière de ses cheveux bruns, si doux et si souples; elle les tressait patiemment tous les jours deux fois, pour éviter qu'ils ne perdissent leur lustre, et ne permettaient à aucune main étrangère de toucher aux nattes de "son enfant". Lorsque madame Karzof, mue du beau zèle dont nous avons parlé, se mit en tête de faire venir un coiffeur, elle eut à livrer une vraie bataille à la Niania, et si elle obtint les honneurs du combat, c'est uniquement parce qu'elle la renvoya à la cuisine en lui fermant la porte sur le nez.
--Eh bien, mignonne, dit doucement la vieille servante, tes parents n'ont pas accepté ton bien-aimé? Ils ont refusé de lui donner notre colombe?
--Oui, soupira Antonine.
--Et toi, qu'est-ce que tu dis?
--Je dis que je l'épouserai, lui ou personne.
La Niania garda le silence, et hocha par deux fois sa vieille tête grise.
--C'est qu'ils veulent te marier, reprit-elle au bout d'un moment.
--A qui? dit Antonine en levant brusquement la tête.
--Je ne sais pas; on te cherche un promis. On va donner un bal pour toi, et l'on s'occupera de te marier le plus vite possible.
--Quelle idée! Où as tu pris cela?
--J'ai écouté à la porte, pendant que tu étais chez madame Frakine. Et lui, que dit-il, ton ami?
--Il dit comme moi.
--Que Dieu étende sa main sur vous, soupira la Niania, car je prévois que votre vie ne sera pas tranquille!...
Antonine s'étendit sur son lit; sa bonne ramena les couvertures sur elle, attisa la lampe des images, et se retira en faisant des signes de croix dans l'air de tous côtés pour chasser l'esprit malin.
Mais l'esprit malin était resté au coeur de la jeune fille. Une colère sourde travaillait en elle et montait toujours, menaçant de submerger sa raison. Si on l'avait laissée en paix, maîtresse d'attendre que Dournof eût conquis une position, elle aurait été une fille douce et soumise, patiente malgré son chagrin, et respectueuse toujours... Mais on voulait disposer d'elle sans son consentement... on traitait son amour comme un enfantillage, on se jouait de l'homme qu'elle aimait... Sa colère devint si forte, qu'Antonine se leva, incapable de rester immobile plus longtemps. La fraîcheur de la chambre calma un peu sa fièvre. Elle fit deux ou trois fois le tour de sa cellule virginale, et s'arrêtant devant les images, elle s'agenouilla pieusement.
--Sainte mère de Dieu! dit-elle tout haut, en étendant la main vers l'image de la Vierge qui lui souriait placidement, son enfant dans les bras, je jure d'être à lui ou à personne.--Et s'il faut mourir pour tenir mon serment, je mourrai.
Elle se prosterna et resta longtemps en prières. Le froid et l'immobilité la glacèrent; un frisson passa sur son corps. Elle se leva, rejetant ses tresses importunes, puis retourna à son lit et s'endormit.
IV
Les jours suivants, madame Karzof continua à étudier attentivement sa fille, mais celle-ci s'était fait un visage impénétrable; Dournof vint voir Jean à plusieurs reprises, sans affectation; il passa la meilleure partie du temps de sa visite dans la chambre du jeune homme, et ne fit qu'apparaître et disparaître dans le salon. Antonine l'accueillait comme par le passé, lui tendait la main, lui souriait, exactement comme s'il n'avait jamais été question de mariage entre eux; les plus malintentionnés n'auraient pu rien trouver à critiquer dans cette conduite, si bien que madame Karzof, se disant que le danger était écarté de ce côté, s'adonna entièrement aux préliminaires de la fête projetée.
Pendant qu'elle faisait une tournée de visites préparatoires elle recueillit nombre de compliments sur sa fille, et pas mal d'ouvertures de la part des dames, aussi désireuses de placer un jeune célibataire que madame Karzof pouvait l'être de placer Antonine. Entre demandeurs et offrants, les choses finissent toujours par s'arranger. Cette grande comédie que donnent incessamment aux désintéressés les faiseurs de mariages a des hauts et des bas, comme toutes les représentations de ce monde; il y a des moments où il se trouve sur le marché plus de célibataires que de jeunes filles; d'autres, et c'est le cas le plus fréquent, où les demoiselles sont offertes en grande quantité, et les célibataires peu nombreux. Le grand talent, en telle occurrence, est de garder sa... comment dire cela sans blesser personne?... il s'agit d'acheter, en tout cas, si l'on ne peut supposer qu'il s'agisse de vendre! Le talent est donc de garder sa marchandise en magasin, aussi longtemps qu'elle n'est pas demandée sur la place. On a vu de très-beaux mariages, ce qu'on appelle des mariages avantageux, se conclure en vingt quatre heures, parce qu'un ambassadeur avait besoin d'une ambassadrice pour lui aider à représenter la république au Monomotapa; on a vu aussi des célibataires immariables, et abandonnés des marieuses les plus habiles, trouver femme sans coup férir; c'est qu'ils avaient choisi le bon moment,--ce qui est en toute chose le premier point.
Lorsque madame Karzof se mit en campagne pour marier Antonine, il s'était fait une grande razzia de demoiselles à la Noël précédente, et ceux qui n'avaient pas pris leurs précautions d'avance étaient restés célibataires comme devant. La bonne dame reçut donc des compliments extraordinaires sur le mérite, la beauté, l'intelligence, etc., etc, de sa fille, et dans les six maisons qu'elle parcourut le premier jour de sa tournée, elle trouva quatre prétendants,--non pas que tous les quatre eussent témoigné un désir particulier d'épouser Antonine, mais il y avait quatre messieurs disposés à épouser une jolie femme avec une jolie dot, ou même une jolie dot, sans faire d'une jolie femme un complément indispensable.
Madame Karzof sourit, et rentra au logis triomphante et la tête haute.
--Puisqu'il en est ainsi, dit elle à son mari au premier moment de tête à tête, nous les inviterons tous, et nous serons très-difficiles dans notre choix. Nous avons droit à la fleur du panier.
Le second jour fut plus favorable encore que le premier, car il se rencontra, parmi les victimes immolées à l'orgueil maternel de madame Karzof, quelqu'un qui avait vu--positivement vu Antonine, et qui la demandait personnellement! oui! personnellement! Non pas une personne bien élevée avec un petit capital, mais mademoiselle Karzof elle-même, telle qu'elle était! Madame Karzof, gagna sur-le-champ un pouce en hauteur.
Le lecteur se tromperait, et nous serions bien malheureux de cette erreur, s'il se figurait qu'en Russie l'on traite ces questions directement. Ce serait de la première grossièreté; tout au plus cela se passe-t-il chez les marchands dans la classe intelligente et civilisée des employés demi-supérieurs, les choses vont tout autrement. Madame Karzof abordait ainsi ses bonnes amies:
--Bonjour, chère Anastasie Pétrowna! Mon Dieu, qu'il s'est écoulé de temps depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir!
--Il y a au moins six semaines! j'aurais dû aller vous rendre visite, mais...
--Du tout! c'est moi qui vous devais une visite.
--Vous croyez! tant mieux, cela me rassure; mais nous ne comptons pas les visites, n'est-ce pas, entre nous! Eh bien, quoi de neuf en ce monde?
--Mais pas grand'chose; les Morof ont marié leur fils, vous savez...
--Oui, oui, c'est de l'histoire ancienne. Et votre jolie Antonine, quand la mariez-vous?
--Oh! nous ne sommes pas pressés, Dieu merci! Nous n'en sommes pas embarrassés... une enfant si douce, si aimante! telle que vous la voyez, elle ne m'a pas donné une heure de chagrin dans toute sa vie. Je ne crois pas lui avoir jamais adressé un mot de reproche!
--Que vous êtes heureuse, ma bonne amie! Je n'ai pas eu tant de bonheur avec mes filles; elles sont toutes mariées, à présent, je puis le dire, elles m'ont donné beaucoup de mal pour leur éducation. Mais dans le temps je parlais comme vous.
Les deux mères se mettent à rire de concert, mais il y en a une qui rit jaune.
--Nous voulons donner un bal la semaine prochaine, reprend madame Karzof d'un air un peu pincé; connaîtriez-vous quelques gentils garçons, des messieurs bien élevés, qui voudraient danser chez nous?
--Chez vous? Je crois bien, vous trouverez toujours bien autant de cavaliers que vous en pourrez désirer! une maison où l'on s'amuse tant! Je vous amènerai M., X., M., V., M., Z., etc; mais si vous ne voulez pas marier Antonine cette année, je ne vous amènerai pas M. Titolof.
--Et pourquoi, ma chère amie?
--Parce qu'il est amoureux fou de votre charmante fille. Il l'a vue au dernier bal de l'assemblée de la noblesse, et il a cherché toute la soirée quelqu'un pour se faire présenter... Malheureusement je n'étais pas là, et s'il a trouvé nombre de jeunes gens pour lui parler de vous et de votre famille, il n'en a pas rencontré d'assez sérieux pour qu'il le prit comme chaperon.
--Et! quelle idée! on se fait présenter tout de même. Quel âge a-t-il?
--Environ trente-cinq ans, je crois; il a déjà le grade de général civil et la croix de Sainte-Anne.
--Comme mon mari, s'écria ici madame Karzof; si jeune! a-t-il de la fortune?
--Il n'est pas millionnaire, mais il doit avoir trois mille roubles environ de revenu, ce qui avec les appointements de sa place lui fait à peu près six mille roubles...
--Ce n'est pas à dédaigner, dit madame Karzof d'un air sérieux; mon Dieu que de prétendants! Nous n'en manquerons pas, à coup sûr; depuis huit jours, on m'en a proposé plus d'une douzaine.
--C'est ainsi que se font les mariages, pas tous, heureusement, à la plus grande gloire des mères de famille. On a cru remarquer que celles qui ont le plus mal marié leurs propres enfants sont les plus acharnées à conclure des unions pour les autres, mais on n'a pu s'assurer si c'est l'esprit de vengeance qui les anime, ou quelque autre sentiment.
V
Le résultat de tant de courses et de visites, sans compter deux journées entières employées à s'assurer un "tapeur" et des domestiques de renfort à veiller au souper, aux glaces, au thé, à la toilette d'Antonine, fut une violente courbature qui prit madame Karzof une heure avant le dîner, le jour de son bai.
Il était trop tard pour reculer, cependant; la malheureuse mère, victime de son devoir, endossa en gémissement une robe de soie lilas, trop étroite, parce qu'elle la mettait rarement, et se tint de son mieux à l'entrée du salon pour recevoir ses visiteurs.
Il vint beaucoup de demoiselles, amenées par leurs mamans, et plus encore de jeunes gens: ceux-ci arrivaient tout seuls; une demi-douzaine de prétendants "sérieux" et une autre demi-douzaine de prétendants moins sérieux se groupèrent autour d'Antonine.
Celle-ci avait eu pour premier soin doter les bijoux dont sa mère l'avait chargée, ce qui lui avait attiré un coup d'oeil flamboyant, mais sans effet: très calme, pâle comme de coutume, vêtue de blanc, elle recevait les hommages de ces inconnus avec une indifférence parfaite. L'escadron sacré se tenait à peu de distance, sous la conduite de Jean Karzof, que cette petite guerre amusait beaucoup.
On commença à danser; au moment où un des prétendants sérieux, homme d'une quarantaine d'années, chauve, un peu poussif, mais qui portait majestueusement des lunettes d'or sur son nez camus, s'inclinait devant Antonine pour la première valse, Jean la lui enleva sous ses besicles, et l'entraîna rapidement à l'autre bout du salon.
--Oh! Jean! s'écria madame Karzof. Quel polisson!
Cette exclamation, qui n'était pourtant pas de cérémonie, n'arriva pas aux oreilles du jeune homme. Très-affairé en apparence, il manoeuvrait pour faire passer sa soeur au moment voulu au bras de Dournof, sans la reconduire à sa place.
Le stratagème réussit parfaitement, et l'escadron sacré comprit aussitôt la manoeuvre. Après deux tours de valse, Dournof déposa Antonine sur une chaise, non loin de sa mère; mais au moment où les besicles se dirigeaient de ce côté, un des séides d'Antonine l'enlevait pour la repasser à un autre, et ainsi de suite jusqu'au moment où la valse fut terminée.
En Russie, on ne danse pas toute une danse, sauf le quadrille, avec la même dame; ce serait une haute inconvenance. On se permet tout au plus deux ou trois tours de salon s'il est très-vaste, après quoi l'on ramène la dame à sa place, où elle a la faculté d'accepter ou de refuser ensuite tel cavalier qui lui convient. Cette mode, à coup sùr moins fatigante que la mode française, permet à tout le monde de danser à peu près avec tout le monde durant la même soirée, et devait fournir à Antonine de nombreux moyens d'esquiver les protégés de sa mère.
--Ecoute, lui dit sévèrement cette dernière, au moment où, occupée de ses devoirs de maîtresse de maison, la jeune fille s'affairait à appareiller les quadrilles; ne danse pas avec ces petits jeunes gens, les amis de ton frère; tu peux les voir tous les jours; tu vois bien qu'il vient des gens convenables, sérieux, --c'est avec ceux-là qu'il faut danser, entends-tu?
Antonine fit un signe de tête, et s'esquiva. Lorsque les premières mesures de la contredanse retentirent, sa mère vit avec horreur qu'elle dansait avec un des "petits jeunes gens"! Elle lui adressa de loin une verte semonce, qui fut perdue, comme le reste.
--Pourquoi m'as tu désobéi? dit madame Karzof en rejoignant sa fille dans la salle à manger, dès que la musique eut cessé.
--Mais, maman, ce n'est pas ma faute si Matvéief m'a invitée avant les autres! Je ne pouvais pas me douter que le gros monsieur m'inviterait.
--Le gros monsieur? répéta la mère effarée.
--Eh oui! le gros monsieur à lunettes. A son âge, est-ce qu'on danse?
Après avoir enfoncé ce poignard dans le coeur de sa mère, Antonine s'envola comme un papillon.
Dix heures avaient sonné, et le phénix des prétendants, le général de trente-cinq ans, décoré de Sainte-Anne, n'était pas encore arrivé. Madame Karzof jetait des regards inquiets, tantôt sur sa fille, qui continuait à danser de préférence avec les "petits jeunes gens", tantôt sur la porte qui s'ouvrait souvent, mais pour laisser passer des visages connus. Enfin, sa bonne amie parut, vêtue d'une superbe robe de soie bleue, d'un bleu à faire rougir le ciel de juin, entraînant dans le remous des plis de sa jupe le général Titolof, qui avait beaucoup de peine à se dépêtrer.
--Oh! oh! dit à demi-voix Dournof, placé derrière Antonine à ce moment, c'est sérieux, cette fois!
Le général Titolof avait, en effet, trente-cinq ans environ, c'est-à-dire trente-sept ans et onze mois; c'était un homme de belle prestance qui portait en avant un beau torse bombé, recouvert pour la circonstance d'un linge éblouissant et d'un gilet plus éblouissant encore. Le reste du corps, orné de drap fin, suivait ce torse magnifique; la tête qui surmontait le tout n'était pas indigne de cet ensemble; de beaux yeux gris, des sourcils noirs, une fine moustache noire, une virgule noire, des cheveux noirs très-fins et frisés au fer, et surtout, oh! si admirablement pommadés! Des gants paille, un chapeau gibus avec des initiales surmontées d'une couronne... Tout cela était parfait, si parfait, que Karzof enfonça ses doigts dans les côtés de Dournof qui sursauta.
--Comment peux-tu te comparer à cet oiseau-là? lui dit-il; mais tu n'es pas seulement digne de serrer la boucle de son gilet.
--Je la serrerais peut-être un tantinet trop fort, répondit Dournof d'un air méditatif en contemplant la beauté incontestable du général Titolof.
--Je veux aller voir s'il miaule ou s'il aboie, dit Jean; il est impossible que cette tête-là parle d'une voix humaine, comme toi et moi.
Titolof, suivant toujours la robe de soie bleue, était arrivé auprès de madame Karzof.
--Le général Titolof, mon ami, et celui de mon mari, dit la robe bleue en le présentant.
Les talons de Titolof se rapprochèrent; il inclina la tête avec un geste mécanique irréprochable, et la releva aussi gracieusement, puis se pencha sur la main potelée de madame Karzof, qu'il porta à ses lèvres.
--Enchantés, enchantés, murmura la bonne dame, en se retournant aussi vite que sa courbature le lui permettait.
--Je vais vous faire faire connaissance avec notre famille... Mon mari... Le mari salua. Mon fils, Jean...
Jean Karzof venait, bien mal à propos, de demander une polka au tapeur aveugle, et le salon retentissait des accords mélodieux des "folichons". Jean s'inclina devant le monsieur, qui lui serra la main à l'anglaise.
--Et ma fille Antonine, où est-elle, Jean?
--Là-bas, maman, répondit respectueusement le jeune homme.
Antonine était là-bas, en effet, qui dansait la polka avec un "petit jeune homme"; au moment où sa mère lui lançait un regard irrité, elle l'aperçut qui quittait le petit jeune homme pour repartir aussitôt avec les besicles, et la colère de son regard se changea en une approbation qui devint du regret en retombant sur le général Titolof.
--Je vous la ferai voir tout à l'heure, général; passez donc par ici.
--Trop heureux, dit le général d'une voix suave.
Jean s'enfuit en pouffant de rire vers ses amis.
--Il ne miaule pas, dit-il, il bêle!
Antonine revint pourtant vers sa mère, car il fallait bien finir par là, et la présentation eut lieu.
--J'ai désiré me rapprocher de vous, mademoiselle, dit le général de sa voix melliflue; l'impression que vous avez faite sur moi est ineffaçable.
Antonine s'inclina légèrement comme pour dire: "En voilà assez!" Mais Titolof reprit:
--Je serais heureux que votre jolie bouche ajoutât une autorisation à celle que j'ai déjà reçue de madame votre mère...
Antonine regarda sa mère... hélas! l'autorisation n'était que trop écrite dans le sourire qui éclairait le visage de madame Karzof.
--Réponds donc, Nina! dit celle-ci. Elle est si timide! ajouta-t-elle en s'adressant au général.
--Je ne sais quelle est l'autorisation que ma mère vous a accordée, monsieur, dit Antonine, rougissant de sa propre audace.
--Celle de vous présenter mes hommages respectueux...
--Antonine! cria un peu trop haut Jean Karzof, on a besoin de toi ici...
La jeune fille fit un petit salut qui pouvait passer à la rigueur pour un acquiescement, et disparut en murmurant:
--Veuillez m'excuser.
--Ces jeunes filles! dit sa mère en souriant, elles sont si farouches quand elles ont été bien élevées! et je puis me vanter que rien n'a terni l'âme de mon Antonine. Elle ne sait pas seulement ce qu'on veut d'elle...
Le général Titolof et madame Karzof se retirèrent dans la propre chambre à coucher de la vertueuse dame, convertie en boudoir pour la circonstance, et curent là une de ces conversations matrimoniales qui se terminent généralement par ces mots:
--C'est Dieu qui vous a envoyé sur mon chemin!
Toutes les belles-mères débutent ainsi, et tous les gendres commencent par là.
Titolof dansa plusieurs fois avec Antonine; son inexorable mère la retint auprès d'elle par la jupe jusqu'à ce que le général fût venu s'incliner devant elle, le bras arrondi et la bouche en coeur. Mais au dernier moment pendant le cotillon qui suivait le souper, selon l'usage de cette époque, Antonine trouva moyen de ne pas échanger vingt paroles avec son cavalier. Elle dansait avec lui, mais à chaque minute elle lui était ravie pour une figure, de sorte que s'il se retira enchanté de lui-même, de sa conduite irréprochable et de ses manières exquises, la jeune fille eut la consolation, en le voyant partir, de penser qu'elle ne lui avait pas dit cinq phrases. Dournof emportait dans le gant de sa main gauche un petit billet au crayon contenant ces mots: "A vous ou à personne, je l'ai juré devant les images."
VI
Quinze jours se passèrent ainsi: le mois de février tirait à sa fin, et les dernières fêtes du carnaval mettaient toute la ville en branle. Le général Titolof était venu d'abord tous les deux jours, puis tous les jours; ensuite on l'avait invité à dîner, et quel dîner! jamais la cuisinière n'avait passé de plus rude journée! Cependant, Antonine avait gagné un point: elle avait maintenu son samedi chez madame Frakine; le Titolof abhorré n'avait point été invité chez la vieille dame, et madame Karzof n'attachait pas assez d'importance aux réceptions de celle-ci pour avoir l'idée de l'y présenter elle-même.
Cette soirée de liberté, semblable à celles d'autrefois, si dissemblable de la vie contrainte et cérémonieuse que les visites du prétendant lui imposaient désormais, produisit une impression extraordinaire sur la jeune fille. A peine entrée, en entendant le son familier du piano, au murmure de ces voix juvéniles dont plusieurs lui étaient chères, elle perdit contenance; tout son grand courage l'abandonna en un instant, et elle fondit en larmes au milieu du salon.
Toute la jeunesse présente,--il n'y avait pas une seule maman--se pressa autour d'elle, les jeunes gens pour la soutenir, les jeunes filles pour l'interroger et lui offrir les caresses faciles et charmantes de leur âge.
--Qu'as-tu donc, Antonine? on t'a fait du chagrin? Peut-on te venir en aide? Ces questions et dix autres se croisaient autour d'elle; appuyée sur l'épaule d'une amie d'enfance, elle essayait vainement d'arrêter ses pleurs.
--Jean! où est Jean? demanda-t-on.
Jean était à l'opéra italien, comme toujours le samedi Dournof, qui arrivait, domina tout le groupe de sa haute taille et s'avança jusqu'à Antonine.
--Je sais ce qu'elle a, moi. On veut la forcer à épouser un homme qu'elle déteste, dit-il à haute voix, et passant un bras autour de la jeune fille, il la conduisit vers un canapé où il s'assit près d'elle.
--C'est vous qu'elle aime! s'écria-t-on de toutes parts.
--Certainement, répondit fièrement Dournof: aussi elle n'épousera pas son général décoré.
--Non, non! firent les jeunes gens tous en choeur.
--Allez, amusez-vous, dit Dournof avec l'autorité qu'il possédait sans conteste sur ce petit monde dont il était de fait le chef élu. Nous allons nous expliquer tranquillement.
Les quadrilles se formèrent, madame Frakine apporta le secours de sa bonté maternelle à la pauvre enfant, mais il n'y avait pas de remède possible à son mal. Madame Karzof était trop entichée d'un si beau mariage pour y renoncer; son futur gendre l'avait prise par l'amour-propre: il avait perdu sa mère, et c'était sa belle-mère qui ferait les honneurs de chez lui, à côte de sa femme. Titolof avait de l'argenterie de famille très-belle; il avait un bel appartement fort bien meublé, des tapis, des glaces partout... Madame Karzof avait été le voir et en était revenu enchantée.
--Mais alors, qu'espères tu? demanda à la jeune fille brisée sa protectrice impuissante.
--Je dirai non partout, non jusqu'à l'autel. Que puis-je faire de plus?
Durant les huit jours qui suivirent, Antonine n'eut pas une minute à elle, excepté le soir. Pendant que sa Niania la coiffait pour la nuit, elle écrivait à Dournof de longues lettres, et relisait celle qu'elle recevait de lui tous les jours. La vieille servante, debout derrière elle, tâchait d'adoucir ses mouvements pour ne pas troubler l'enfant chérie. Elle regardait les doigts d'Antonine courir sur le papier, et ses larmes tomber sur la page écrite, et toute l'âme de la vieille femme se fondait de douleur à la pensée qu'elle ne pouvait rien pour elle.
Un soir, Antonine, lasse de contenir, avait couché sa tête sur ses bras croisés au bord de sa table de toilette; pendant que la Niania achevait ses nattes soyeuses, pleurait à se fendre le coeur, elle sentit deux gouttes chaudes tomber sur son cou. Elle releva brusquement la tête et regarda la vieille bonne. Celle-ci s'était penchée sur elle, et deux ruisseaux de larmes coulaient sans relâche de ses yeux fatigués sur ses joues flétries.
--Ne pleure pas, Niania, dit Antonine, cela ne sert à rien!
--Ne pas pleurer, mon aigle blanc, quand je te vois perdre tes yeux chéris à pleurer toute la nuit! Mais je voudrais devenir aveugle à force de pleurer, si cela pouvait te rendre la gaieté. Oui, je prendrais toutes tes larmes pour moi jusqu'à la fin de ma vie; si le bon Dieu le voulait, je perdrais mon salut éternel si tu pouvais en être plus heureuse!
Antonine passa ses deux bras autour du cou de la pauvre servante.
--Tu es plus ma mère que ma vraie mère, dit-elle.
--Je crois bien! s'écria la Niania; sauf vous avoir mis au monde, votre mère n'a rien fait pour vous. Qui a veillé vos maladies, soigné vos petits maux, pleuré et ri pendant toute votre enfance pour vous amuser; qui est-ce qui vous soigne à présent et connaît vos peines? Tu as raison, ma colombe, c'est moi qui suis ta vraie mère! Aussi tu peux pleurer avec moi, et ta mère te défend les larmes, parce que ça gâte les yeux. Pleure, ma beauté; nous pleurerons ensemble, et peut-être que le Seigneur se laissera toucher.
Le lendemain de ce jour était un samedi. Madame Karzof entra dès le matin dans la chambre de sa fille et surveilla attentivement l'opération de sa coiffure. Antonine s'était fait apporter la robe toute simple qu'elle mettait d'ordinaire; sa mère la renvoya et choisit une robe claire de couleur Indécise, particulièrement gaie et voyante; elle plaça ensuite un ruban rose dans les cheveux de sa fille; et, après l'avoir examinée de tous côtés, elle finit par l'embrasser avec plus de tendresse que de coutume, après quoi elle l'emmena dans sa chambre.
--Vois-tu, Antonine, lui dit-elle, quand elle l'eut fait asseoir à son côté, le devoir des jeunes filles est de se soumettre à leurs parents qui savent mieux qu'elles ce qui leur convient; tu as été une bonne fille, tu seras une bonne épouse et une bonne mère. L'heure est venue pour toi de quitter tes parents; j'espère que tu leur sera reconnaissante jusqu'à la mort des soins qu'ils ont pris pour assurer ton bonheur. Le général Titolof va venir aujourd'hui pour te demander en mariage; tu répondras comme il convient, et vous recevrez tous les deux la bénédiction des fiançailles.
Antonine se leva.
--Ma mère, dit-elle en se prosternant par trois fois, à l'ancienne mode, vous savez que j'aime Dournof. Ne me forcez pas à épouser un autre homme contre mon gré.
--C'est une plaisanterie, s'écria madame Karzof, tu ne l'aimes pas!
--Je l'aime, et je lui ai donné ma parole. Nous sommes contents d'attendre ainsi, ma mère, nous ne vous demandons qu'un peu de patience. N'ordonnez pas notre malheur, et nous vous bénirons tous deux.
Madame Karzof eut peur, intérieurement; elle s'aperçut qu'elle avait traité trop légèrement l'amour des deux jeunes gens, et de plus elle acquit la certitude qu'elle ignorait tout le caractère de sa fille. Cette dernière découverte fut fatale à la première, car si elle avait été touchée de voir combien cet amour méprisé avait de profondes racines, elle fut extrêmement blessée de ce qu'elle nomma la sournoiserie d'Antonine. Elle oublia qu'elle aurait dû depuis longtemps inspirer à sa fille la confiance qui lui manquait aujourd nui, et s'en prit à la méchante nature de son enfant.
--On n'aime pas un va-nu-pieds, dit-elle avec humeur. Comment ne t'es-tu pas aperçue qu'il ne t'aime que pour ta dot? Si tu étais pauvre...
--Ma mère, interrompit Antonine, les yeux flamboyants de colère, n'insultez pas Dournof: il vaut mieux que moi. C'est vous qui voulez me donner un général parce qu'il est riche!
Madame Karzof se leva aussi, et les deux femmes se toisèrent un instant. Si madame Karzof ne donna point un soufflet à sa fille, c'est parce qu'elle avait trouvé moyen de la blesser plus cruellement.
--Ton Dournof ne veut que notre argent, répéta-t-elle d'un ton méprisant: les gens de son espèce sont toujours après les filles de bonne maison.
--Ma mère, répéta Antonine, n'insultez pas un honnête homme, car je l'épouserai sans dot et malgré vous!
Madame Karzof, furieuse, éclata d'un rire aigu.
--Si tu l'épouses sans dot, il sait bien que tu hériteras un jour ou l'autre. Ce ferait le coup de notre mort, entends-tu? de notre mort à tous les deux, car si tu l'épouses, je te maudis, toi, lui et vos enfants!
Antonine chancela; ses forces l'abandonnaient, mais elle ne voulut pu donner à sa mère le plaisir de la voir vaincue; elle se retint à une chaise et la regarda en face.
Le visage de madame Karzof exprimait autant de colère et presque de haine qu'on peut le supposer. En ce moment, elle ne voyait pas en sa fille le fruit de ses entrailles, elle y voyait une ingrate qu'elle avait fait élever, qui lui devait tout, même l'existence, et qui osait lui tenir tête. La Niania avait raison. Celles qui ne font que donner le jour à leurs enfants sont moins mères que celles qui les élèvent; ce sont les joies et les chagrins de la maternité qui la font vraiment puissantes.
--Soit, ma mère, dit Antonine sans baisser les yeux, je n'épouserai pas Dournof sans votre bénédiction, puisque vous me menacez d'un châtiment si cruel, mais je n'épouserai pas non plus Titolof.
--Tu l'épouseras à la fin du carême, ou je te maudis.
--Je ne l'épouserai pas, ma mère; j'aimerais mieux mourir.
--On n'en meurt pas, dit madame Karzof en souriant amèrement; j'ai répondu exactement la même chose à ma propre mère il y a trente-sept ans, quand il s'est agi d'épouser ton père.
--Toutes les âmes ne sont pas pareilles, dit lentement Antonine.
--Heureusement! Car je crois que la tienne est l'oeuvre du démon. En attendant, c'est ton Dournof qui t'inspire cette belle résistance; j'ai été bien peu intelligente de ne pas le mettre à la porte le jour qu'il a fait cette ridicule demande. C'est à vous deux que vous avez comploté de me faire perdre patience! Attends, je vais lui écrire qu'il ne se représente plus devant mes yeux.
Elle s'assit et écrivit à la hâte trois mots qu'elle envoya aussitôt chez Dournof. Puis une réflexion lui vint.
--Tu pourrais bien le voir chez madame Frakine, elle est si peu difficile sur le choix de ceux qu'elle reçoit! mais tu n'iras plus sans moi, et de plus je vais lui faire savoir que, si elle tient à mon amitié, elle ait à tenir dehors ce coureur de fortunes.
Elle expédia aussi vite que le premier un second billet, et regarda ensuite sa fille, toujours debout devant elle:
--Va dans ta chambre, dit-elle, et tâche de réfléchir.
Titolof arriva dans l'après-midi; une table avec les images avait été préparée. M. et madame Karzof l'attendaient dans le salon. Quand il fut venu, on envoya chercher Antonine, qui apparut pâle comme la cendre et défaillante, mais d'une apparence digne et fière.
En s'entendant demander officiellement sa main, elle eut envie d'adjurer cet homme, de lui dire qu'elle en aimait un autre et de lui demander grâce; mais sa nature concentrée, ennemie de toute démonstration extérieure, la fit reculer devant cette scène qu'elle trouvait d'avance bête et théâtrale. Elle se promit de lui faire entendre raison à un moment où ils seraient seuls.
M. et madame Karzof répondirent pour leur fille qui n'ouvrit pas la bouche, bénirent les fiancés avec les images saintes, et une conversation s'établit entre les trois personnages, si peu intéressante et si lourde à porter, que le fiancé prétexta un devoir de service et se retira au bout d'un quart d'heure, après avoir baisé respectueusement la main inerte d'Antonine. Dès qu'il eut quitté l'appartement, la jeune fille se retira dans sa chambre en refusant de dîner.
Pendant que M. et madame Karzof, assez penauds de ce résultat, prenaient en tête-à-tête un repas qui ne leur paraissait pas bon, la Niania, qui ne servait jamais à table, se glissa près d'Antonine. En la voyant, celle-ci, affaissée dans un fauteuil, tourna la tête de son côté et lui tendit la main.
--Ils t'ont forcé mon ange du ciel? dit la vieille femme en baisant la main de son enfant d'adoption.
--Oui, dit Antonine, mais je ne l'épouserai pas!
--Hélas! ma chérie, soupira la Niania, contre la volonté du Tsar et celle des parents, il n'y a pas de recours!
--Niania, dit Antonine après un moment de silence, il faut que je voie Dournof.
--Eh bien, ma beauté, chez madame Frakine ce soir!
--Je n'irai pas chez madame Frakine, ma mère craint que je ne l'y voie. Niania, reprit Antonine en se redressant et en regardant sa vieille bonne, je veux voir Dournof aujourd'hui.
--Où, seigneur Dieu? Comment? s'écria la Niania en levant les bras au ciel.
--C'est mon affaire, dit Antonine en continuant à la regarder avec autorité. Va dire à ma mère que je désirerais aller aux vêpres ce soir.
--Aux vêpres? c'est une bonne pensée, ma chérie; la prière calmera ta pauvre petite âme affligée; j'y vais tout de suite.
Au bout d'un instant, la Niania revint, apportant la permission demandée. L'heure des vêpres n'était pas bien éloignée. Antonine dépouilla son costume de fête; elle arracha de sa tête avec colère le ruban rose que sa mère y avait mis, et frotta longtemps la place où les lèvres de Titolof avaient touché sa main. Puis elle attendit sa Niania.
Vers sept heures, celle-ci apparut, dûment encapuchonnée, portant la pelisse de sa jeune maîtresse, qui s'en revêtit sans perdre de temps. Elles sortirent toutes deux et firent quelques pas; mais au premier tournant, la Niania arrêta Antonine par la manche.
--Tu te trompes de chemin, ma chérie: l'église est par ici.
--Nous irons à l'église plus tard, dit Antonine. Suis-moi.
La Niania fit quelques pas; elle était obligée de courir presque pour marcher de concert avec la jeune fille.
--Ma beauté, ma petite chérie, où vas tu? demanda-t-elle avec crainte.
--Tu as dit que tu donnerais ton salut éternel pour me sauver, répondit Antonine; suis-moi sans rien demander de plus.
La Niania baissa la tête et ne souffla plus mot.
Antonine traversa deux ou trois rues populeuses, pénétra dans une ruelle sombre, et sans hésiter,--elle avait pris plaisir à passer tant de fois devant cette maison pendant son hiver solitaire!--elle entra dans une maison simple et propre; elle monta un escalier de pierre, et au second elle sonna d'une main vigoureuse. La porte s'ouvrit, un rayon de lumière tomba sur le visage d'Antonine qui avait rejeté son capuchon.
--Antonine! Dieu t'envoie! sois bénie! cria la voix de Dournof, et sans plus rien dire, il emporta la jeune fille dans ses bras.
La Niania referma soigneusement la porte et les suivit dans le salon.