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La nouvelle Carthage

Chapter 13: I. LE PORT
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About This Book

The narrative portrays life in a polluted industrial town and follows intertwined episodes across three parts focusing on Régina, Freddy Béjard, and Laurent Paridael. It traces an orphaned boy taken into a prominent household and his uneasy relation with a spirited cousin, scenes at the factory and its environs, local politics, emigration and legal troubles, and communal events such as carnival. Recurring concerns include environmental degradation, social inequality and a public-health crisis when cholera appears, showing how economic change reshapes private relationships and provokes moral and social tensions among the townspeople.

Le tribun fut acerbe; il démoucheta ses fleurets; toutefois il demeura homme du monde, respecta la neutralité du salon où il était reçu, ne s'oublia pas, tenant surtout à mériter l'estime de Régina.

Le Béjard, agacé par la modération de Bergmans, ferrailla maladroitement, devint presque grossier. Pourtant, aucun de ces deux hommes ne toucha en apparence aux choses que chacun avait sur le coeur; mais ils se mesuraient, se cherchant les côtés vulnérables; se disant, d'une façon détournée et comme par allégories, leurs animosités, et leurs dissentiments, et leurs incompatibilités, et leurs instincts contraires. Béjard n'était pas dupe, du tact et de l'esprit conciliant de son adversaire. Ils lui révélaient une force, un talent, un caractère plus redoutable encore que ceux qu'il avait appris à connaître dans les réunions publiques. Le tribun se doublait donc d'un politique? Béjard n'admettait pas que cette idole du peuple, ce fanatique de nationalisme, prît tant de plaisir que les autres voulussent bien se l'imaginer à ces réunions frivoles, à ces conversations, où tant de choses devaient se dire et se faire à l'encontre de ses convictions.

Mais c'est que Béjard devinait aussi en quelle aversion Bergmans tenait les gens de son espèce. Pourtant la belle humeur ironique et l'aisance du tribun augmentaient à mesure que l'autre bafouillait.

Béjard finit par s'éclipser. Gina souffrit du succès de Bergmans; c'était bien impertinent à lui, petit oracle de carrefour, d'avoir raison contre un augure que M. Dobouziez prisait tant.

Gina rencontra plusieurs fois cet hiver, le tribun dans le monde. Elle continua de lui témoigner un peu plus d'égards qu'aux autres; le traita en camarade, mais sans que rien dans sa conduite pût lui faire croire qu'elle le préférait. Aux petites Vanderling qui la taquinaient au sujet de son entente avec ce rouge: «Bast! il m'amuse!» faisait-elle.

Personne n'attachait, d'ailleurs, d'importance à cette camaraderie.

Bergmans attiré impérieusement par le charme de Gina se faisait violence pour ne pas lui parler de ses sentiments. La solidarité de caste et d'intérêts, la communauté de sentiments et d'aspirations qu'il savait exister entre Béjard et les parents de Gina le désolaient.

Plusieurs fois il fut sur le point de faire sa déclaration. Entre temps Gina mettait à courir les bals une ardeur, une fièvre si inquiétante que M. Dobouziez dut la supplier de prendre du repos et de ménager sa santé. Elle fut la reine de la saison, la plus fêtée, la plus adulée, la plus intrépide.

Partout Bergmans et Gina se traitaient avec une familiarité affectée, essayant de se donner l'un à l'autre le change sur leurs pudeurs et leurs pensées intimes. Et tous deux s'en voulaient de cette amitié de parade, de ces expansions frivoles, de ce flirtage, sous lequel germait un sentiment profond et attendri.

— Je ne tire pas à conséquence! se disait Door Bergmans, aussi petit garçon qu'Hercule aux pieds d'Omphale. Elle me considère comme un plaisantin un peu plus en verve que les autres, voilà tout! Devine-t-elle seulement la fascination qu'elle exerce sur moi? … Que ne suis-je plus riche encore, ou que n'est-elle pauvre et née dans un autre monde? Depuis longtemps j'aurais demandé sa main…

Régina ne souffrait pas moins. Elle avait dû finir par se l'avouer à elle-même, elle aimait cet «anarchiste», elle, la fille bien née, l'héritière du nom des Dobouziez… Jamais elle n'eût osé parler à son père de pareille préférence.

Elle en voulait pourtant à Bergmans de ne pas deviner ce qui se passait en elle.

IX. «LA GINA»

Grand branle-bas aujourd'hui au chantier des constructeurs de navires Fulton et Cie. On va procéder au lancement d'un nouveau navire achevé pour le compte de la Croix du Sud, la ligne de navigation entre Anvers et l'Australie. La cérémonie est annoncée pour onze heures. Les derniers préparatifs s'achèvent. Comme un papillon immense, longtemps serré dans sa chrysalide, le navire, complètement formé, a été dégagé de son enveloppe de charpentes.

Le chantier est orné de mâts, de portiques, disparaissant sous une profusion de «signaux», de pavillons, d'oriflammes de toutes les couleurs et de toutes les nationalités, parmi lesquels domine le drapeau rouge, jaune et noir de la Belgique. D'ingénieux monogrammes rapprochent les noms du navire, de son constructeur, de son armateur: Gina, Fulton, Béjard. Ici figurent le millésime de l'inauguration et celui de l'achèvement du travail.

Près du navire se dresse une tribune, tendue de toile à voile que le vent humide secoue par moments d'une façon assez rageuse.

Non loin de l'eau repose, comme une baleine échouée, l'immense bâtiment. La puissante carcasse, étalonnée, fraîchement peinte en noir et rouge, À la poupe, en lettres d'or, dans une sorte de cartouche sculpté, figurant une sirène, on lit ce mot: Gina.

Dès le matin, le chantier se garnit de curieux. Les invités munis de cartes prennent place sur les gradins de la tribune. Au premier rang, des fauteuils en velours d'Utrecht attendent les autorités, la marraine et sa famille. Les badauds de peu d'importance et les ouvriers se placent au petit bonheur à proximité du rivage et du bateau.

Il fait un soleil glorieux comme celui qui brillait il y a près d'un an, lors de l'excursion à Hémixem. Tout ce qui a la prétention de donner le ton, de régir l'esprit, la mode et la politique, se retrouve là comme par hasard. Ils se prélassent, les gens qui comptent: les Saint-Fardier, les Vanderling, les Brullekens, les De Zater, les Fuchskop, nombre de Verhulst, de Verbist, de Peeters et de Janssens, tous les Von et les Van de l'autre fois; toujours les mêmes.

Le Dupoissy est radieux et se donne de l'importance comme s'il était à la fois auteur, propriétaire et capitaine du navire.

Les dames chiffonnent des toilettes charmantes, pleines d'intentions. Angèle et Cora Vanderling minaudent à côté de leurs fiancés, les jeunes Saint-Fardier, qui étalent un élégant négligé bleu à boutons d'or, jouant l'uniforme des officiers de marine.

Door Bergmans aussi est de la fête, accompagné de ses amis, le peintre réaliste Willem Marbol et le musicien Rombaut de Vyveloy.

Cependant, tout est prêt. L'équipage se réunit sur le pont du navire, selon l'usage. Les matelots, endimanchés et astiqués, francs et débonnaires gaillards, rappelleraient à Laurent, s'il était de la partie, son brave Vincent Tilbak. Un peu embarrassés de leurs membres, on dirait que cette façon de parader sur un navire encore à terre n'est pas de leur goût. Mêlés à l'équipage, des badauds ont voulu se donner l'émotion de descendre avec le navire. Le patelin Dupoissy voudrait bien se joindre à ceux-ci, mais ses fonctions délicates l'attachent au rivage. En attendant l'arrivée du maître, c'est lui qui se charge de recevoir le monde, de caser les dames sous la tente, et aussi de faire l'office de commissaire et de déloger, au besoin, les profanes. Il a conscience de son importance, le radieux Dupoissy. Voyez-le conduire, près du bateau, les demoiselles Vanderling et leur expliquer, avec des termes techniques, le détail de la construction. Il leur confie aussi, d'un petit air mystérieux, qu'il a préparé quelques vers «bien sentis».

Pour se défaire du fâcheux raseur, le rédacteur du grand journal commercial a promis de les intercaler dans le compte rendu.

Plusieurs équipes des travailleurs les plus vigoureux et les plus décoratifs du chantier attendent, à portée du navire, le moment de lui donner la liberté complète. Il ne manque plus que les autorités et les principaux acteurs, les premiers rôles de la cérémonie qui se prépare. Au dehors du chantier, sur les quais, en aval du fleuve vers la ville, des milliers de curieux refoulés des installations Fulton, où l'on s'entasse à s'étouffer, sont postés pour prendre leur part du spectacle, se piètent avec un tumulte d'attente, un brouhaha d'endimanchement.

Attention! Dupoissy, un mouchoir attaché au bout de la canne, a donné un signal, comme le starter aux courses.

Des artilleurs improvisés, dissimulés, derrière les hangars, font partir des bottes. Le canon! se dit la foule en se trémoussant dans un délicieux frisson d'attente. Les jeunes Saint-Fardier plaisantent Angèle et Cora qui ont sursauté.

Un orphéon entonne la Brabançonne.

— Ils arrivent! ils arrivent!

Ils arrivent en effet. Descendant de voiture, voici le bourgmestre, le parrain du navire, donnant le bras à la marraine, Mlle Dobouziez, éblouissante dans une toilette de gaze et de soie rose; puis M. Béjard menant la maman Dobouziez, plus fleurie, plus feuillue et plus emplumée que jamais, surtout que Gina a renoncé à contrarier son innocente manie. Derrière, vient M. Dobouziez conduisant la femme du constructeur. Le populaire, contenu à grand'peine par la police, aux abords de l'enclos réservé, s'émerveille naïvement devant la beauté de Mlle Dobouziez. Il a acclamé Door den Berg, mais il fait entendre des grognements au passage de Béjard. Et il se trouve, dans plus d'un groupe de cette cohue de bonnes gens et même sur les banquettes de la tribune, des narrateurs pour établir un rapprochement entre la cérémonie brillante qui se passe aujourd'hui, au chantier Fulton, et les atrocités qui s'y commettaient il y a vingt-cinq ans, sous la responsabilité de Béjard, le père, et avec la complicité de Freddy Béjard, le futur armateur. Mais les huées mal contenues et les murmures se noient dans l'allégresse moutonnière et la jubilation badaude. Lorsque le cortège imposant a gagné ses places, nouveau coup de canon. La musique va repartir, mais Dupoissy fait un signe furieux pour lui imposer silence. Et se plantant devant la tribune, sur la berge, à quelques pas du navire, il tire de sa poche un papier à faveur rose, le déplie, tousse, s'incline, dégoise de sa voix de chevreau sevré avant terme une kyrielle d'alexandrins rances, que personne n'écoute d'ailleurs. De temps en temps, entré les conversations, on en saisit un hémistiche: «Vaisseau fils de la terre — conquérant de l'onde — sur la plage lointaine — va saluer pour nous — poindre à l'horizon des eaux… symbole de nos lois… royaume d'Amphitrite…»

— Que de chevilles! Vous verrez qu'il n'en ratera pas une! murmure Mme Vanderling à l'oreille de Gaston Saint-Fardier, c'est un véritable almanach des Muses que ce bonhomme-là!…

Il a fini. Quelques bravos discrets. Des «Pas mal! pas mal!» proférés à demi-voix; des «ouf!» de soulagement chez la plupart des auditeurs. Enfin se prépare la phase véritablement émouvante. La musique joue l'air de Grétry «Où peut-on dire mieux», M. Fulton, le constructeur, court donner un ordre à ses ouvriers.

Sous la puissance des coups de bélier et du coinçonnage destiné à le soulever, l'immense bâtiment, immobile jusqu'à présent, commence à se mouvoir insensiblement. Tous les yeux suivent, non sans anxiété, les efforts de la robuste théorie d'ouvriers massés sous l'avant du navire, et l'étayant de ce côté, armés de barres d'anspect afin de le faire glisser plus rapidement sur la coulisse. Pieux, ventrières, étançons sont tombés, les dernières accores ont sauté.

Cependant Béjard a conduit Mlle Dobouziez près de l'amarre. Prenant une élégante hachette au manche garni de peluche, effilée comme un rasoir, il l'offre à la marraine et l'invite à rompre d'un coup sec le dernier câble de retenue. La belle Gina, si adroite, s'y prend mal, elle attaque le chanvre, mais l'épais tressis tient bon. Elle frappe une fois, deux fois, s'impatiente, ses lèvres profèrent un petit claquement irrité. Le silence de la foule est tel que les spectateurs haletants, retenant leur souffle, perçoivent ce mutin accès de mauvaise humeur de l'enfant gâtée. Les loustics rient.

— Mauvais présage pour le navire! se disent les marins.

— Et pour la marraine! ajoutent des regardants.

Comme Mlle Dobousiez n'en finit pas, Béjard s'impatiente à son tour, reprend l'outil récalcitrant et cette fois, d'un coup ferme et nerveux, il tranche la corde.

La masse énorme crie sur ses ais, se met lentement en branle et dévale majestueusement vers son domaine définitif.

Moment pathétique. Qu'y a-t-il pourtant là pour faire battre tous ces coeurs, non seulement les simples, mais encore les plus vains et les plus fermés, plus difficiles à émouvoir que l'énorme colosse même?

En gagnant le fleuve, le navire auquel s'est communiqué une vie étrange, continue de crier et de rugir. Rien de majestueux comme cette rumeur prolongée dont retentissent les flancs de la Gina. Certains chevaux hennissent ainsi de plaisir et de fierté, au moment où l'homme met à l'épreuve leur vigueur et leur vitesse. Puis, brusquement, d'un trait, il franchit, comme un plongeur impatient, la distance qui le séparait encore de la nappe ondoyante et il s'enfonce avec fracas dans l'Escaut que son entrée fait tressaillir et qui semble écarter, pour le recevoir, ses masses écumantes.

Alors, la rumeur du navire ayant cessé, de la foule s'élèvent des hourrahs! formidables et prolongés. La musique déchaîne de nouvelles et entraînantes fanfares, les salves reprennent, un immense drapeau tricolore est hissé au sommet du grand mât. L'équipage de la Gina éclate à son tour en cris de jubilation, et ses passagers pour rire, convaincus de leur importance, agitent mouchoirs et chapeaux.

Bientôt le navire se prélasse au milieu du fleuve, et vire gracieusement, avec une dignité et une aisance de triomphateur. Ce n'est plus la masse lourde, rébarbative et un peu piteuse qu'on admirait tout à l'heure, de confiance, car un navire hors de l'eau a toujours l'air d'une épave, mais depuis qu'il est entré dans son élément, il s'est allégé et animé. Voilà même qu'on met sa machine en mouvement, ses lourdes hélices battent l'eau, la fumée s'échappe par sa cheminée énorme. Son formidable organisme fonctionne, ses muscles de fer et d'acier s'agitent, il gronde, il respire, il souffle, il vit. Et les hourrahs parlent de plus belle. Cependant, à terre, sous la tente, l'agent de M. Fulton faisait circuler des coupes de Champagne et des biscuits, les hommes trinquaient avec bonhomie, en affectant de la rondeur et de l'expansion, à la fortune de la Gina. Tous s'empressaient autour de la belle marraine afin de lui exprimer leurs voeux pour son brillant filleul. Gina portait le verre à ses lèvres et saluait à chaque toast, avec un sourire fin et digne. Les petites Vanderling buvaient en conscience; serrées de près par leurs fiancés, elles affectaient d'être chatouillées, se renversaient à faire craquer leur canezou, en riant comme de petites folles, blanches, grassouillettes, le menton charnu, les lèvres très rouges, les yeux pleins de science amoureuse.

Béjard redoublait de prévenances et d'attentions auprès de Gina.

— Vous voilà attachée à ma fortune, mademoiselle, disait-il, non sans intention. Dans cette Gina qui m'appartient et qui fera honneur à son nom, je n'en doute pas, je me plairai à retrouver quelque chose de votre personne. D'ailleurs, les Anglais, nos maîtres en commerce, ont fait aux vaisseaux l'honneur de les assimiler à la femme. Pour eux tous les objets sont indifféremment du genre neutre. Les navires seuls appartiennent au beau sexe…

— Je me sens assez petite fille à côté de cette imposante matrone! répondit Gina en riant. Et j'ai peine à croire que je l'ai tenue sur les fonts baptismaux; c'est plutôt elle qui semble m'accorder son patronage… Et ceci explique mon émotion de tout à l'heure… Ah! vrai, j'ai senti l'aplomb m'abandonner…

M. Dobouziez, mis en veine de générosité par le succès de sa fille, toujours soucieux de suivre l'usage et de ne pas lésiner dans les circonstances publiques, avait fait appeler le contremaître.

— Tenez, dit-il, en lui remettant cinq louis, voici les dragées du baptême! Partagez-les entre vos hommes et qu'ils les fassent fondre à leur soif.

— Quelle idée! grommela Saint-Fardier père à l'oreille de Béjard. Les brutes ne tiennent déjà plus sur leurs jambes! C'est moi qui leur en ficherais des pourboires! Il faut voir comme je les dégrise le lundi, à la fabrique!

Après avoir exécuté quelques voltes et manoeuvres, pour se montrer sous tous ses avantages au monde connaisseur et élégant qui assistait à ses premiers ébats, la Gina redoubla de vitesse, et s'en fut, délibérément, vers la rade, réjouir d'autres spectateurs. Une place lui avait été aménagée, à quai, en attendant qu'elle complétât son outillage, son équipement et qu'elle prit son premier chargement de marchandises et de passagers. Il était convenu, entre l'armateur et le capitaine, qu'elle gagnerait la mer dans huit jours.

Dupoissy, assez mortifié du peu de succès de ses vers, s'était approché de l'eau et, la coupe remplie de Champagne, posté à l'extrémité de l'appareil même d'où s'était élancé le navire, il interpella les autres personnes de la compagnie, de l'air d'un escamoteur sur le point d'exécuter un nouveau tour: — Attention!

Tout le monde tourna les yeux de ce côté. Le Sédanais avait sifflé verre sur verre, lorsqu'on ne s'occupait pas de lui et, désaltéré, même un peu gris, il se rappelait le mariage du Doge et de l'Adriatique et les antiques libations des païens à l'Océan pour se rendre propices Neptune et Amphitrite.

— Que ce nectar de Bacchus répandu dans le royaume des ondes assure à la glorieuse Gina la clémence des éléments!

Il dit et se pencha un peu, chercha une attitude noble, en se tenant sur une jambe, et versa le Roederer dans le fleuve. Mais le gros homme faillit l'y suivre; si Bergmans ne l'avait retenu par les basques de son habit, il piquait une tête. On applaudit et on pouffa.

— Bon, voilà notre barde qui va se plonger dans le Permesse! ricanait la Parisienne.

— Prenez garde, monsieur, les dieux anciens, le vieil Escaut, ne semblent pas goûter votre parodie de leurs rites! dit le tribun à Dupoissy.

— Ah oui, je suis un profane, un étranger, n'est-ce pas? répliqua avec dépit le pseudo-marchand de laines, au lieu de remercier son sauveteur. Il n'appartient qu'aux Anversois pur sang de ressusciter les antiques religions!

— Je ne vous le fais pas dire! ajouta Bergmans, en riant.

On se séparait; les invités regagnaient leurs voitures. Les ouvriers, nantis du pourboire, acclamaient, avec plus de conviction qu'à l'arrivée, les importants personnages. L'après- midi il devait y avoir grand bal au chantier pour tout le personnel; on mettrait quelques tonneaux en perce. En exécutant les préparatifs de cette nouvelle partie du programme quelques-uns des compagnons fringuaient. Friands d'observation, Marbol et son ami Rombaut se promettaient de revenir l'après-midi avec Bergmans.

— Et vous, se hasarda de dire celui-ci à Régina, n'assisterez- vous pas aux ébats de ces braves gens; à cette joie qui sera un peu votre oeuvre?

Elle eut une moue dégoûtée.

— Fi! répondit-elle, je n'en aurai garde. C'est bon pour des démocrates de votre espèce. Vous vous entendriez parfaitement avec Laurent.

— Qui ça, Laurent?

— Un cousin, très éloigné, — au propre et au figuré, car il est en ce moment en pension à quelque cent lieues d'ici… qui accorde, comme vous, de l'importance à ce monde commun… Mais il n'a pas même comme votre ami Marbol l'excuse de les peindre et de s'en faire de l'argent, ou, comme vous la perspective de devenir président de la République et Ville libre d'Anvers.

Elle ne se rappelait Paridael que pour établir un rapprochement désobligeant, du moins dans sa pensée, entre Bergmans et le collégien. Elle en voulait un peu au tribun de ce qu'il ne se fût pas assez occupé d'elle pendant cette cérémonie et l'eût laissée tout le temps avec Béjard.

— Décidément, pensait Door, des abîmes d'opinions et de sentiments nous séparent! Je ferai l'impossible pour les combler… Elle est assez intelligente et je lui crois au fond beaucoup de droiture; si elle m'aimait, je l'aurais vite intéressée à mon oeuvre, au but de ma vie. Je m'en ferais une alliée. Si elle m'aimait! Car malgré sa hauteur et ses dédains, et sa soumission aux préjugés, je persiste à la trouver déplacée dans son monde. Elle vaut ou vaudra mieux que ses parents. Il doit y avoir place en elle pour de généreux mouvements et des pensées supérieures… Sa beauté et son instinct contredisent son éducation… Que ne puis-je la disputer à ces épouseurs richissimes qui rôdent autour d'elle! …

X. L'ORANGERIE

Une année s'écoula encore. Le jeune Paridael obtint enfin de retourner quelques semaines au pays. Dobouziez lui fit passer un examen sommaire duquel il résulta que ce gamin s'ingéniait plus que jamais à «mordre» aux branches dont le tuteur faisait le moins de cas ou qu'il les étudiait à un point de vue tout opposé aux intentions de cet homme pratique.

Ainsi, au lieu d'apprendre des langues modernes ce que doit en savoir un bon correspondant commercial, il s'était bourré la tête de billevesées littéraires.

— Je vous le demande! comme s'il n'existait pas assez de sornettes en langue française! se récriait le cousin Guillaume.

Laurent était devenu un grand rougeaud aux cheveux plats, d'une santé canaille de manoeuvre; mais sous ces dehors trop matériels, sa physionomie épaisse et maussade, ce pataud cachait une complexion impressionnable à l'excès, un intense besoin de tendresse, une imagination exaltée, un tempérament passionné, un coeur altéré de justice. Son apathie extérieure, compliquée d'une insurmontable timidité et d'une élocution lente et embarrassée, entravait et contrariait des sons, d'une acuité presque morbide, des nerfs vibrants et hypéresthésiques. Sous sa torpeur couvaient de véritables laves, des fermentations de nostalgies et de désirs.

Dès sa plus tendre enfance il avait présenté quelque chose de différent, d'incompatible, qui avait inquiété ses parents pour son avenir. Le pressentiment des épreuves que lui réservait le monde leur rendait plus cher encore ce rejeton à la fois disgracié et élu. Mais en dehors de ces bien-aimés à qui la promiscuité du sang et de la chair révélait les mérites du sujet, peu d'êtres devaient l'apprécier. Il n'y avait pas à dire, le gamin déconcertait l'observation immédiate, rebutait les avances banales, ne payait pas de mine. Alors qu'il débordait de sentiments et de pensées, ou bien une pudeur, une fausse honte l'empêchait de les exprimer, ou bien, voulût-il les traduire, ce qu'il en disait prenait un air grimaçant outré, et dépassait le but imposé par la norme et les convenances.

Laurent serait fatalement incompris. Les meilleurs et les plus pénétrants se méprenaient sur son compte ou s'alarmaient de ses enthousiasmes débridés, de ses raisonnements poussés à l'extrême. Il se livrait à des démonstrations intempestives auxquelles succédaient de brusques abattements. Des sorties exaltées s'étranglaient net dans la gorge et finissaient par un inintelligible, rauque et presque animal grognement, comme si son âme jalouse eût vivement rappelé, à l'intérieur, cette volée d'incendiaires captifs ou comme si lui-même eut désespéré de se faire comprendre et reculé devant l'inouïsme de ses effusions. Tels, parfois, la pantominie et les vagissements du sourd-muet sur le point de parler. Ses impressions et ses impulsions le congestionnaient.

En pension, il ne se fit que de rares camarades. On l'eut pris pour souffre-douleur si ses poings de maroufle n'eussent tenu les brimeurs en respect.

La mort prématurée des siens contribua non pas à le dégoûter de la vie, mais à la lui faire comprendre à sa façon, aimer pour d'autres motifs, voir par d'autres yeux, prendre à rebours des codes, des morales et des conventions. Il devint de plus en plus taciturne. Son apparente inertie représentait celle d'une bouteille de Leyde saturée de fluide à en éclater. Souffrant, toujours tendu, pléthorique, ses instincts se dédommageraient de la longue contrainte, il se débonderait d'un seul coup, s'assouvirait sans mesure, se perdrait à tout jamais, mais en s'étant vengé de la vie. Capable de tous les dévouements, de toutes les délicatesses, mais aussi de tous les fanatismes, dans certains cas il aurait réhabilité le vice et apologié le crime; il fût devenu suivant les circonstances un martyr ou un assassin; peut-être les deux à la fois.

À l'un de ces dîners de demi-apparat, fréquents à présent chez ses tuteurs, le jeune Paridael fit la connaissance de Door Bergmans. L'air franc, la prestance, l'allure ouverte, les bons procédés du tribun apprivoisèrent le jeune sauvage. Jamais les habitués de la maison ne faisaient attention au petit parent pauvre. Gina plaisanta Bergmans; «Vous vous rappelez ma prédiction le jour du lancement du navire? — Parfaitement, répondit Door. Et je vous avouerai que si c'est là le garçon auquel vous faisiez allusion, il m'intéresse au superlatif. Les quelques mots que je lui ai arrachés révèlent une nature bien au-dessus de l'ordinaire!

Gina parut ne point prendre cet éloge au sérieux, mais, depuis, elle condescendit à s'entretenir plus fréquemment avec son cousin.

Cependant le mariage de Gina ne se décidait pas aussi facilement que M. Dobouziez avait pu le supposer. Quantité d'obstacles surgissaient contre l'établissement de l'héritière, toute millionnaire et ravissante qu'elle fût. Les prétendants redoutaient son caractère tranchant et impérieux et aussi son goût du faste. Les adulateurs ne manquaient pas. C'était autour d'elle une nuée de courtisans, un assaut perpétuel de flirtage et de galanterie, mais aucun prétendant ne se présentait.

Cora et Angèle Vanderling, plus jeunes que Gina, venaient d'épouser Athanase et Gaston Saint-Fardier. Elles importunaient leur amie de confidences d'alcôve et lui vantaient les libertés que procure l'existence conjugale. Elles menaient toutes deux leurs lymphatiques maris par le bout du nez et se gênaient moins que jamais pour coqueter avec les galants. Saint-Fardier père, enchanté de se débarrasser de ses fils, leur avait obtenu à l'un un bureau d'agent de change, à l'autre une position de «dispacheur» ou expert en avaries. Vanderling, de son côté, avait très décemment doté ses fillettes. Les deux jeunes ménages menaient fort grand train, et les appétissantes blondines, d'une beauté de plus en plus radieuse et épanouie, s'abandonnaient à tous leurs caprices et à tous leurs penchants.

Avec Bergmans, Béjard demeurait le plus assidu visiteur des Dobouziez. Laurent, qui savait aujourd'hui les antécédents de l'armateur, ne lui cachait pas son aversion. Enclin à un vague swedenborgisme, il s'expliquait à présent le moment d'hallucination qu'il avait eu, autrefois, sur l'Escaut, lors de l'excursion à Hémixem. À Laurent, Freddy Béjard semblait exhaler les corrosives vapeurs des acréolines, incorporer aussi les machines tueuses d'hommes, amputeuses de saine et florissante main-d'oeuvre. Aussi combien Laurent souffrait de voir ce satellite sinistre et néfaste graviter incessamment dans l'orbite de la radieuse Gina. Béjard avait l'intuition du sentiment qu'il inspirait au collégien et s'amusait à l'agacer, mais à distance, prudemment, comme on fait à un chien de garde qui pourrait se détacher:

— Ma parole, disait-il souvent à Gina, c'est qu'il n'a pas l'air rassurant, du tout notre jeune maroufle! Voyez donc de quels yeux d'assassin il nous couve? Ne lui arrive-t-il pas de mordre? À votre place je le musellerais!

Disons à la louange de Gina que si l'éloge du petit sauvage par Bergmans ne laissait pas de l'agacer, elle était néanmoins tentée de prendre le parti de son cousin contre les sarcasmes de Béjard.

Laurent se rapprochait d'autant plus de Bergmans qu'il le savait compétiteur de Béjard. Il avait entendu le tribun parler en public et, profondément séduit par son éloquence imagée et savoureuse, il n'était plus seulement son ami, mais encore son partisan. Pourtant, par degrés, un sentiment de jalousie s'emparait de lui. Lequel? Si vague qu'il n'aurait su dire au juste s'il était jaloux de Gina ou de Bergmans?

Une plaisanterie inoffensive du tribun faite devant Régina le blessait. Il tournait alors le dos à son ami, le boudait durant des jours, se montrait plus atrabilaire encore avec lui qu'avec les autres.

— Qu'a donc encore une fois notre petit cousin? demandait
Bergmans.

Mais au contraire de Béjard qui se divertissait de ces accès d'humeur, Bergmans se rapprochait du pauvret, le grondait doucement avec tant de vraie bonté que l'enfant finissait par se rapprivoiser et par lui demander pardon de ses lubies.

Depuis la puberté, son sentiment capricieux et indéfini pour la jeune fille s'était exaspéré d'énervantes postulations charnelles. L'âge ingrat rendait son caractère encore plus impressionnable. Les exigences du tempérament s'impatientaient de sa réserve et de sa timidité natives.

À la pension, alors qu'il courait ses quinze ans, il lui était arrivé de défaillir comme une fillette aux effluves trop vifs des jardins printaniers. Les lutineries du renouveau, les bouffées des crépuscules orageux, ces lourdes brises d'avant la pluie, qui s'abattent dans les hautes herbes et semblent s'y panier, trop ivres pour pouvoir reprendre leur essor, l'atmosphère des solstices d'été et de l'équinoxe d'automne chatouillaient Paridael comme le contact de bouches invisibles.

En ces moments la création entière l'embrassait et, démoralisé, hors de lui, il aurait voulu lui rendre caresse pour caresse! Que ne pouvait-il étreindre dans un spasme de totale possession les grands arbres qui le frôlaient de leurs branches, les meules de foin auxquelles il s'adossait, et toutes les ambiances parfumées et attendries! Il lui tardait de s'absorber à jamais dans la nature en fermentation! Ne vivre qu'une saison, mais vivre la vie de cette saison! Quelle mélancolie bénigne, quelle délicieuse angoisse, quel renoncement de son être, quelle morbidesse déjà posthume! Un jour le timbre si particulier d'un alto lui avait arraché des larmes. Ce son veloureux et grave, sombre et opulent comme un manteau nocturne ou un sous-bois automnal, il le retrouvait, à présent dans la voix de sa cousine. Il assimilait le despotisme de cette voix à la vertu des nuits insolites, ne procurant que de dérisoires sommeils, nuits propices aux cauchemars, aux conjurations et aux attentats — les nuits du Moulin de pierre!

Il ne cessait pas, croyait-il, d'en vouloir sincèrement à Gina; il la jugeait avec plus de sévérité et de rancune que jamais. Et pourtant l'idée qu'elle n'agréait personne lui causait une certaine joie. Non seulement il se réjouissait du dédain et de la malice avec lesquels elle traitait Béjard, mais il était presque heureux lorsqu'elle taquinait et rebutait Bergmans. En apparence elle n'encourageait pas plus l'un que l'autre. «La mauvaise!» se disait Laurent avec une artificielle et laborieuse indignation. «À la place de Door je lui répondrais de la belle façon!»

Ombrageux comme il l'était, il remarqua un jour l'intonation tendre et presque passionnée qu'elle mit dans quelques paroles sans conséquence adressées au tribun. Il en fut tellement troublé que, demeuré seul avec elle, il osa lui dire à brûle-pourpoint: «Et pourquoi n'épouseriez-vous pas M. Bergmans, ma cousine?» Elle éclata de rire et le regarda dans le blanc des yeux. «Moi, épouser un partageux comme lui, devenir la citoyenne Bergmans?» s'écria-t- elle avec un accent de sincérité auquel Laurent se laissa prendre.

Tout en protestant contre ses paroles, au fond il en était ravi. Elles le rassurèrent à tel point qu'il feignit de reprocher à Bergmans ses hésitations et ses lenteurs. Il rusait sans préméditation, d'instinct; indigné de ses propres diplomaties, furieux de voir tous les mouvements d'une conscience droite et probe contrariés et paralysés dans les rets de sensorielles duplicités. S'il servait ostensiblement son ami Bergmans, c'était malgré le cri de sa chair.

— Me marier, moi? Demander la main de Mlle Dobouziez! Tu plaisantes, fiston!» se récria Bergmans à la perspective que venait de lui suggérer, non sans anxiété, le jeune Paridael. «Qui diable t'a logé cette idée dans la caboche? D'abord cette femme est trop riche pour moi… Et comme l'autre le pressait: «À te dire vrai, je l'aime et me suis fait une délicieuse habitude de sa présence! Si elle m'avait encouragé le moins du monde, peut-être aurais-je osé m'en ouvrir au père Dobouziez… Mais ce que tu viens de m'évoquer est un avertissement… D'autres que toi auront remarqué mon assiduité… Il est temps que je cesse de compromettre ta cousine.»

— Quel dommage! fit Laurent. Vous sembliez faits l'un pour l'autre.» Et malgré cette conviction très légitime, le paradoxal enfant eut peine à contenir sa jubilation et à ne pas sauter au cou de Bergmans. Il se fit pourtant violence au point de combattre et de discuter les scrupules de son ami. En songeant que si Bergmans cessait de venir à la fabrique il n'aurait plus l'occasion de le voir, il lui arriva même de l'exhorter sans arrière-pensée, car il chérissait réellement ce prestigieux garçon.

Quant à Béjard, Laurent était certain que Gina ne l'accepterait, jamais pour époux. Non seulement l'armateur aurait pu être le père de la jeune fille, mais le correct et irréprochable Dobouziez portait à Béjard une estime purement professionnelle qui n'allait pas jusqu'à l'oubli des petites peccadilles que ce poursuivant avait sur la conscience. Il l'eût pris plus facilement pour associé que pour gendre.

Fidèle à sa résolution, le tribun fréquenta moins régulièrement la maison et, après un mois de ces visites de plus en plus espacées, il les cessa complètement.

Laurent respirait, à la fois heureux et navré, presque heureux malgré lui, malgré ses remords. Mais il n'était pas à bout d'angoisses.

Gina, la coquette et maligne Gina qui semblait avoir fait si peu de cas des hommages de Bergmans, parut très affectée de ne plus le voir. Ces regrets, cette préoccupation devinrent même tellement apparents que la lumière se fit enfin en l'esprit de Laurent.

— Elle m'a menti, elle l'aime! se dit le jeune homme. Et la déchirante torture que lui causa cette découverte lui arracha à lui-même l'aveu de son amour désespéré pour l'orgueilleuse Régina.

Il fut atterré, car du même coup il pressentit qu'elle ne l'aimerait jamais.

Alors, il était de son devoir de rapprocher les deux amants. Il aurait même déjà dû prévenir la jeune fille de l'affection que lui portait le tribun. S'il se taisait à présent il se conduirait en fourbe. D'un mot il aurait pu consoler sa cousine et combler de bonheur son ami Bergmans. Bourrelé de remords, il se garda bien de prononcer ce mot. Il endurait un martyre inouï. — Vas-tu parler enfin? lui criait sa conscience. — Non, non! Grâce! Pitié! gémissait sa chair. — Rappelle Bergmans au plus vite! — Je ne le puis, j'expirerais plutôt… — Misérable, mais je te le répète, elle ne t'aimera jamais! — N'importe, elle ne sera à personne! — Bergmans est ton ami! — Je le hais! — Assassin, Gina se meurt! - - Plutôt que de les rapprocher je les tuerais tous deux!

En effet Gina se mourait. En la voyant maigrir, s'étioler, si triste, si faible, si tranquille et si douce, ne riant, ne raillant presque plus, indifférente à tout ce qui la distrayait autrefois, Laurent fut cent fois sur le point de lui confier ce qu'il savait des sentiments de Bergmans. La langue lui brûlait comme à un muet qu'un mot soulagerait et que l'impitoyable nature empêche de prononcer ce mot. Cent fois aussi, au moment d'écrire à Door, il laissa tomber la plume. Il eût préféré signer son arrêt de mort.

Parti pour Odessa, Bergmans avait envoyé des bords de la Mer Noire deux ou trois lettres commerciales pour empêcher que l'on commentât son éclipse prolongée.

La douleur des Dobouziez était telle qu'ils ne remarquèrent pas la figure convulsée et les allures bizarres de leur pupille.

Laurent qui ne se sentait décidément point la force de parler à Gina prit un soir la résolution de tout raconter le lendemain au père. «Elle ne m'aimera jamais! se répétait-il à la façon des stoïciens raffinant sur les tortures pour s'y rendre insensibles. Et moi, suis-je bien certain de lui porter de l'amour? N'est-ce point l'envie qui m'aveugle et qui, parce que je suis morose et déshérité, me rend hostile au bonheur des autres?» Malgré tous les efforts qu'il fit pour se persuader de ces prétendues erreurs, en présence de M. Dobouziez il ne trouva plus une parole et toute sa grandeur d'âme sombra dans les abîmes de son amour.

Il était allé s'asseoir aux côtés de la malade, dans l'orangerie, parmi ces fleurs capiteuses et perverses dont elle persistait à s'entourer. Depuis sa maladie elle s'habituait à la présence et aux soins de Laurent comme à ceux d'un garde-malade. Généralement il lui faisait la lecture et elle prenait un plaisir de petite- maîtresse à le reprendre. Ce matin il bredouillait et bafouillait outrageusement: «Mais qu'avez-vous donc, Laurent? fit-elle, je ne comprends plus un mot de ce que vous lisez.»

Il déposa le livre sur la table et saisissant ses mains amaigries: «Régina, balbutia-t-il, il faut que je vous apprenne quelque chose de grave, oh, de très grave…» Il s'arrêta, la regarda dans les yeux, devint très rouge. Il allait prononcer le nom de Door Bergmans, de nouveau ce nom ne passa point la gorge. Sans ajouter un mot, entraîné par une impulsion irrésistible, pris d'une sorte de vertige, il ne put que tomber à genoux et couvrir de baisers et de pleurs les mains que Gina confuse et même effrayée essayait de retirer. Agacé et excité par l'aversion qu'elle lui témoignait, loin de la lâcher, il se rapprocha d'elle et l'attira brutalement à lui. Gina jeta un cri perçant auquel accourut la providentielle Félicité:

— De mieux en mieux! glapit le factotum en jetant les bras au ciel.

Laurent lâcha prise, sortit en courant, les poings serrés, furieux comme s'il avait été trahi et écrasé au moment de tenir une victoire. Sur-le-champ la servante fit son rapport à ses maîtres et le même jour, avant que les vacances n'eussent expiré, M. Dobouziez renvoyait Laurent au collège.

De là, le coupable tout penaud et au regret de sa violence, très inquiet des conséquences qu'elle avait eues pour Gina, écrivit lettre sur lettre demandant des nouvelles. Personne ne lui répondait. Il se faisait horreur. Sans doute Gina allait au plus mal. L'aggravation de son état n'était-elle pas due à l'émotion qu'il lui avait causée? Peut-être était-elle à l'agonie, peut-être était-elle morte? À la fin, n'y tenant plus il s'enfuit du pensionnat et tomba comme une bombe à la fabrique. Le télégraphe avait déjà mis la maison au courant de sa fugue. La première personne qu'il rencontra fut le terrible Saint-Fardier.

— Ah! vous voilà, vaurien! s'écria celui-ci, et il fit mine de vouloir lui tirer les oreilles.

— Je vous en supplie, monsieur, s'écria. Laurent, dites-moi comment va ma cousine Régina…

— Mme Béjard se porte d'autant mieux qu'elle n'aura plus rien de commun avec un polisson de votre espèce…

Madame Béjard! Laurent n'entendit que ces doux mots et demeura hébété, tellement que Saint-Fardier l'ayant pris au collet, il ne songea même pas à se défendre. Dobouziez intervint en ce moment: «Laissez, dit-il, à son associé, je vais en finir avec ce gredin!» Et, à Laurent: «Vous, suivez-moi dans mon bureau!»

Le jeune homme obéit machinalement,

— Voilà cent francs! lui dit Dobouziez. Tous les premiers du mois on vous en enverra autant. Cette somme représente le revenu du modique capital que vous laissa votre père… Tirez-vous d'affaire à présent… Bonne chance… Ah! une recommandation encore… Il ne faut plus compter sur aucun membre de la famille… Toutes nos portes vous sont fermées… Cette inqualifiable équipée vous met au ban des vôtres. Au revoir… Je ne vous retiens plus…

— La cousine Gina n'est pas devenue Mme Béjard, n'est-ce pas? hasarda Laurent entendant à peine l'excommunication majeure fulminée contre lui.

— Mme Béjard n'est plus votre cousine. Allons, prenez votre argent… Et tâchez que je n'entende jamais parler de vous!…

Laurent s'arrêta sur le seuil de la porte. Déjà M. Dobouziez s'était rassis devant sa table de travail et allait se remettre à la besogne comme si rien de grave ne s'était passé, comme s'il venait simplement de régler son compte à un commis congédié.

Cette attitude froissa Laurent et le rappela au sentiment de la situation. Depuis quelques secondes il se noyait, il abjurait la vie; à présent il remontait a la surface:

— Eh bien, soit, pensa-t-il, autant nous séparer comme ça.

Il sortit. Dans la rue une gaîté nerveuse s'empara de lui, par réaction. N'était-il pas libre, émancipé, son propre maître? Plus de collège, plus de contrôle, plus de tutelle. Et surtout plus de remords, plus de jalousie, plus même d'amour. Mme Béjard, croyait- il en ce moment, le détachait à tout jamais de Gina. Il répudiait sa cousine comme il eût rejeté loin de lui une fleur polluée par une limace.

— Dire que ces Dobouziez croient me punir en renonçant à s'occuper de moi! se répétait le jeune exalté. Et cette brute de Saint-Fardier! Si je n'avais pas été assommé par cette nouvelle… je l'étranglais net.

En longeant le fossé dé la fabrique: «Tu as beau parler, eau graisseuse, eau putride! C'est le passé, mon passé, qui croupit au fond de ta vase huileuse… C'est un cadavre, c'est ma chrysalide que tu détiens. Ta nymphe est devenue Mme Béjard! Cloaque pour cloaque, ô fossé de malheur, tu me parais moins dégoûtant que certains mariages!»

DEUXIÈME PARTIE: FREDDY BÉJARD

I. LE PORT

Portant haut la tête, bombant la poitrine, Laurent s'engageait d'une allure de conquérant, dans sa ville natale. Il lui fallait aviser au plus pressé: choisir un logement. Le quartier marchand, au coeur de la cité, le requérait avant tous les autres.

Il retint un appartement au second étage d'une de ces pittoresques maisons à façades de bois, à pignons espagnols, du Marché-au-Lait, rue étroite et passante, encombrée du matin au soir de véhicules de toutes sortes, camions et fardiers des corporations ouvrières, charrettes et banneaux de maraîchers.

Les fenêtres de Laurent prenaient vue, par-dessus les bicoques d'en face, sur les jardins du pléban de la cathédrale. L'immense vaisseau gothique dépassait la futaie. Quelques corneilles voletaient en croassant autour du faîte de l'église.

C'est à Notre-Dame qu'on avait tenu Laurent sur les fonts baptismaux, et justement le carillon, le cher carillon, l'âme mélodieuse de la tour, qui l'avait bercé durant ses premières années quand il jouait aux osselets ou à la marelle, devant la porte, avec les polissons du voisinage, se mit à égrener les notes d'une vieille ballade flamande que Siska chantait autrefois:

Au bord d'un rivelet rapide
Se lamentait une blanche jeune fille.

Laurent résolut d'aller retrouver sur-le-champ cette féale amie.

Une nouvelle commotion l'attendait au Port en face du grand fleuve. Il déboucha place du Bourg, à l'endroit où le quai s'élargit et pousse une pointe dans la rade. De l'extrémité de ce promontoire la vue était magnifique.

En aval et en amont l'Escaut déroulait avec une quiétude majestueuse ses superbes masses de flots. On le voyait dessiner une courbe vers le nord-ouest, fuir, se contourner, poursuivre, virer de nouveau, comme s'il voulait rebrousser chemin pour saluer encore la métropole souveraine, la perle des cités rencontrées depuis sa source, et comme s'il s'en éloignait à regret.

À l'horizon, des voiles fuyaient vers la mer, des cheminées de steamers déployaient, sur le gris laiteux et perlé du ciel, de longues banderoles moutonnantes, pareils à des exilés qui agitent leurs mouchoirs, en signe d'adieu, aussi longtemps qu'ils sont en vue des rives aimées. Des mouettes éparpillaient des vols d'ailes blanches sur la nappe verdâtre et blonde, aux dégradations si douces et si subtiles qu'elles désoleront éternellement les marinistes.

Le soleil se couchait lentement; lui aussi ne se décidait pas à s'éloigner de ces rives. Ses rougeurs d'incendie, sabrées de larges bandes d'or, mettaient à la crête des vagues comme de lumineuses gouttelettes de sang. C'était à perte de vue, le long des pilotis, des quais plantés d'arbres, puis des digues herbeuses du Polder, un papillotement, un scintillement de pierreries animées.

Des barques de pêcheurs regagnaient les canaux de refuge et les bassins de batelage. De flegmatiques péniches se laissaient pousser, à vau l'eau, si lentement qu'elles en paraissaient immobiles et comme pâmées aux caresses titillantes de cette eau pleine de flamme, chargée de fluide comme une fourrure de félin.

Les voiles blanches devenaient roses. Les contours des bateaux, le ventre et les flancs des carènes étaient très arrêtés à cette heure. Et, par instants, sur la toile des chaloupes se détachaient noires, agrandies, prenant on ne sait quelle autorité fatidique, quelle valeur supraterrestre de nobles silhouettes de marins tirant sur une amarre ou transplantant un mât.

À droite, aux confins de la zone des habitations, s'enfonçaient profondément vers l'intérieur, comme à la suite d'une victoire du fleuve sur la terre, d'immenses carrés qui étaient des bassins, puis encore des bassins d'où s'élançaient en cépées compactes des milliers de mâts compliqués, aux gréements croisés de vergues. Et dans cette forêt de mâts, musoirs, passerelles, sas, écluses, cales sèches ménageaient des clairières, des échappées sur l'horizon.

En certain point des bassins, l'encombrement était tel que, vus de loin, mâtures et cordages des navires accotés semblaient s'enchevêtrer, se croiser, et évoquaient des filets aux mailles si serrées, qu'ils en offusquaient le rideau d'éther opalin où piquait quelque étoile hâtive et faisaient rêver de toiles tissées par des mygales fabuleuses, où les fanaux multicolores et les constellations d'argent viendraient se prendre comme des lucioles et des lampyres.

Prête à se reposer, la ruche commerçante se hâtait, redoublait d'activité, désireuse de finir sa tâche quotidienne. À des recrudescences de vacarme succédaient de subites accalmies. Les pics des calfats cessaient de battre les coques avariées; les chaînes des grues des cabestans interrompaient leurs grincements; un vapeur en train de geindre et de renâcler se taisait; les cris d'attaque, les mélopées rythmiques des débardeurs et des marins attelés à des manoeuvres collectives, tarissaient subitement.

Et ces alternatives de silence et de tumulte s'étendant simultanément sur tous les points de la ville laborieuse, donnaient l'idée du soupir d'ahan dans lequel se soulèverait et s'abaisserait une poitrine de Titan.

Dans l'infini brouhaha, Laurent discernait des appellations gutturales, rauques ou stridentes, aussi fignolées que les mélancoliques sonneries de la caserne, tristes comme la force qui se plaint.

Et après chaque phrase du choeur humain retentissait un bruit plus matériel; des ballots s'éboulaient à fond de cale, des poutrelles de fer tombaient et rebondissaient sur le dallage des quais.

En reportant ses regards, du fleuve sur la rive, Laurent aperçut une équipe de travailleurs réunissant leurs forces, pour mouvoir quelque arbre géant, de la famille des cèdres et des baobabs, expédié de l'Amérique. Leur façon de faire la chaîne, de se grouper, de se buter à ce bloc inerte, de jouer des épaules, des reins, de la croupe, auraient fait pâlir et paraître mièvres les bas-reliefs des temps héroïques.

Mais une odeur véhémente et compliquée, où se fondaient sueurs, épices, peaux de bêtes, fruits, goudron, varech, cafés, herbages, et qu'exaspérait la chaleur, montait à la tête du contemplatif, comme un bouquet supérieur, l'encens agréable au dieu du commerce. Ce parfum, taquinant ses narines, sensibilisait ses autres sens.

Le carillon se remit à chanter. Planant au-dessus de l'eau, il parut à Laurent plus doux, plus tendre encore, lubrifié par une mystérieuse onction.

Les mouettes viraient, leur essor oblique prenait l'air en écharpe. Elles s'approchaient, s'éloignaient, revenaient encore, se livraient à une chorégraphie réglée par les rites élémentaires; tour a tour attirées, par l'eau, la terre et le ciel, jusqu'au moment où ces trois maîtres de l'espace s'embrasaient dans un même bain d'humide et grasse lumière vespérale…

À ce dernier prestige, Laurent se détourna, ébloui, perdant pied, attiré vers l'abîme. Il regarda de nouveau l'équipe du baobab; puis avisa, plus rapproché de lui, un lourd camion attelé d'un cheval énorme, et le voiturier, attendant, à côté, que l'on chargeât son véhicule. Et sur la planche entre le char et le navire, le va-et-vient cadencé des plastiques débardeurs encapuchonnés, ployant le cou, mais non le torse, sous le faix, la croupe pleine modelée sur la poupe même du navire; les jarrets musclés fléchissant très peu à chaque pas; asseyant d'une main la charge sur les omoplates, l'autre poing sur la hanche. Des dieux!

Une pyramide de ballots s'éleva graduellement sur te fardier. Le croc de la grue hydraulique ne cessait de fouiller et de mordre les flancs du transatlantique et d'en retirer des monceaux de marchandises.

Non loin de là, opération contraire, au lieu de rider le ventre du vapeur, on le gavait sans relâche; du charbon tombait dans ses soutes, des sacs et des caisses s'engouffraient dans les profondeurs insatiables de sa cale. Et ses pourvoyeurs suaient à grosses gouttes sans parvenir encore à apaiser sa fringale.

Ces manoeuvres de force accomplies par une élite d'hommes suggéraient à l'observateur la grandeur et l'omnipotence de sa ville natale. Mais elles ne laissaient pas de l'effrayer, de l'intimider.

En ce moment où, enthousiaste, vierge de projets, il demandait de l'intimité, des avances, des effusions aux pierres mêmes de la cité, cet accueil au bord de la rade le froissait par son trop grand éclat.

— Serais-je encore une fois repoussé et tenu à distance? se demandait l'orphelin.

Et voilà que, dans son appareil glorieux, Anvers lui incarna, à son tour, une non moins hautaine et triomphale créature.

Se rendant un soir au théâtre, en grand apparat, sa cousine Gina était tellement éblouissante qu'une impulsion inéluctable le précipita vers elle comme un violent. Mais la radieuse jeune fille prévint ce mouvement d'adoration. Elle se rajusta, écarta, d'un geste distant, le candide idolâtre comme une poussière malpropre, et de sa voix désespérément égale, sans joie, sans même cette lueur de satisfaction que tout hommage, partit-il d'un bas-fond, appelle sur le visage de la femme, elle lui dit: «Mais, laisse- donc, gros benêt, tu vas chiffonner mes volants!»

Oui, sa ville trop belle, trop riche, ce berceau trop vaste pour son nourrisson en imposa ce soir à Laurent.

— Va-t-elle aussi m'écarter, comme un rebut, un indigne? se demandait-il avec angoisse.

Mais comme si l'adorable ville, moins dure, moins cruelle que l'autre, eût lu la détresse du déclassé et tenu à ce que rien ne gâtât l'ivresse de son émancipation, avant que son coeur se fût serré complètement, le ciel enflammé amortissait son éclat trop acerbe et, du même coup, l'eau dans laquelle on semblait avoir fondu des rubis retrouvait son apparence normale. L'atmosphère crépusculaire redevint fluide et tendre; les flots s'ouatèrent d'une brume légère, à l'horizon il n'y eut plus que des rappels roses de l'embrasement furieux qui avait effarouché Paridael.

Ce fut une véritable détente. La ville lui serait donc meilleure, plus pitoyable!

Même les mouvements des débardeurs lui parurent moins surhumains, moins hiératiques. Les ouvriers sur le point de cesser le labeur se surprenaient à respirer et à souffler comme de simples mortels, les bras ballants ou croisés, ou se frottant le front du revers de la manche. Laurent les trouvait tout aussi beaux comme cela, et meilleurs. Au moment de rentrer, de se baigner dans l'intimité du ménage, ils souriaient, anonchalis d'avance, et une langueur leur descendait des reins aux jambes, et leurs étreintes cherchaient des objets moins rugueux et moins inertes.

Laurent remettait pied dans la réalité.

II. LA CASQUETTE

À la recherche du logis des Tilbak, il s'était engagé dans le quartier des Bateliers.

On commençait à allumer les réverbères, lorsqu'il avisa une petite boutique portant pour enseigne: À la Noix de Coco, à l'étalage de laquelle s'amoncelaient les objets les plus disparates; lunettes et boussoles marines, coffres de matelots, chapeaux goudronnés, casquettes de grosse laine, paquets de tabacs anglais et américain enveloppés de papier jaune, tablettes de cavendish ou rôles de tabac à chiquer, canifs, crayons, flacons de parfum, savon de Windsor.

Quelque chose lui disait que c'était là le logis de sa chère Siska. Il n'eut plus de doute en avisant, dans la boutique, une femme occupée à ranger les articles déplacés. Elle tournait le dos à Laurent, et comme la pièce n'était pas encore éclairée, il distinguait à peine sa silhouette, mais avant qu'elle lui eût montré son visage, il l'avait reconnue. Elle alluma les quinquets. Il la voyait en face. C'était la même bonne figure ouverte d'autrefois; elle avait encore ses bandeaux de cheveux crespelés, un peu grisonnants à présent, où les doigts du gamin s'embarrassaient et qu'il tirait sans pitié. Il demeurait en arrêt devant l'étalage, de l'air d'une pratique qui fait son choix et, comme la rue était plus sombre que la boutique, Siska avait plus de peine à le distinguer. De temps en temps, tout en vaquant à la toilette de son magasin, elle lançait au quidam hésitant un regard à la dérobée. Cela ne mordait donc pas? Que fallait-il pour l'amorcer? Pauvre femme! Laurent se demandait si elle vendait beaucoup de ces articles?

Siska, ne comptant plus sur ce client, allait se retirer dans une chambrette au fond du magasin. En poussant la porte, il fit tinter une sonnette, elle se ravisa et vint à lui, avec cet empressement et ce sourire engageant des marchands devant l'acheteur.

De l'air le plus grave, Laurent lui demanda à essayer des casquettes. Elle le dévisagea, tâchant de juger, d'après le reste de son ajustement, quelle coiffure lui agréerait. Cet examen rapide lui donna sans doute une idée assez haute de l'élégance de Paridael, car elle lui montra ce qu'elle «tenait» de plus cher dans ce genre d'articles, des casquettes marines de fantaisie comme en portent les passagers huppés. Mais Laurent demanda à voir des casquettes de paysan, de roulier, d'arrimeur, et feignit de jeter son dévolu sur d'énormes bourrelets en laine brune, à visière et à pompon.

Siska le considéra rapidement, avec méfiance. Un excentrique, pour sûr! ou quelque sujet ayant de bonnes raisons pour se déguiser en dehors du temps de carnaval! Rien de propre en somme. Et elle mit le comble à la joie malicieuse de Laurent — qui épiait son manège du coin de l'oeil, et sans oser la regarder en face de peur de se trahir — en enlevant rapidement le trousseau de clefs laissé sur le tiroir. Laurent eut l'occasion de se rappeler, par la suite, cette velléité de mascarade et cette fantaisie pour la coiffure plébéienne.

Gardant sur la tête un des spécimens les plus tapageurs de l'assortiment, coiffure rogue qui eût fait les délices d'un rôdeur de quai, il lui en demanda le prix. Elle eut alors un air de consternation si amusant, si sincère, qu'il ne parvenait plus à se contenir. Tandis qu'elle lui rendait la monnaie sur un billet de vingt francs, avec la hâte de quelqu'un qui voudrait se débarrasser au plus vite d'un client louche, lui, au contraire, prenait son temps, n'en finissait pas de se mirer et d'ajuster son emplette de la manière la plus impudente et la plus dégagée.

Enfin, les poings sur les hanches il se campa, falot, devant la marchande et la dévisagea obstinément… Et comme, intriguée par ce regard, la bonne femme changeait de couleur, retrouvant dans ses jeux une expression bien connue, Laurent lui sauta brusquement au cou. Avec un cri, elle lui avait déjà ouvert les bras.

— C'est moi, Siska! Moi, Laurent Paridael… votre Lorki…

— Lorki!…, monsieur Laurent! Est-il Dieu possible! s'exclama la bonne âme.

Elle le lâchait et se reculait pour l'admirer, l'étreignait de nouveau, rouge de plaisir et de confusion, et ne cessait de se récrier: «Voyez-vous ce vilain farceur! ce gamin qui me bernait avec tant de sérieux!»

Cependant, aux exclamations de Siska, Vincent était accouru, pas moins agréablement surpris que sa femme. Ils poussèrent Laurent par les épaules, dans leur petite chambre de ménage.

Ce réduit ressemblait furieusement à une cabine. Le jour, une fenêtre aussi étroite qu'une meurtrière y répandait une lumière glauque comme sous-marine. Ses industrieux occupants résolvaient chaque jour le problème d'y faire tenir le plus possible d'êtres et d'objets. Pas un pouce d'espace qui y fût perdu. Cette chambre était enduite d'une couleur brune, jouant l'acajou, ornée de quelques gravures représentant des scènes de voyage; il y avait sur la cheminée un trois-mâts en miniature, voguant à toutes voiles, chef-d'oeuvre confectionné par Tilbak, et quelques-uns de ces grands coquillages dans lesquels, en les appliquant contre l'oreille, on entend mugir l'Océan.

Laurent se trouva mis en présence d'une kyrielle d'enfants de tout âge. On lui présenta d'abord Henriette, une accorte ménagère. Un visage ovale, allongé sans disgrâce, des yeux bleus étonnamment doux, pour ainsi dire lactés, des boucles blondes, une physionomie reposée et confiante; toute la personne embaumait la candeur primordiale et la foncière pureté.

L'existence pour Siska de cette adolescente héritière ne laissait pas d'intriguer Laurent. Devinant qu'il supputait les années écoulées depuis leur mariage, Vincent profila d'une sortie de la fillette pour lui dire à l'oreille, avec un coup de coude et le bon rire franc et luron, et le clin d'oeil dont l'homme du peuple accompagne généralement ses gaillardises:

— Dame! monsieur Laurent! Lorsque Siska vous avait mis coucher, il nous fallait bien passer le temps… La mijaurée ne m'allongeait des claques et ne me tenait à distance que devant vous.

Et Laurent se rappela certaine maladie mystérieuse de la servante, et aussi avec quelle joie et quelle bonté Jacques Paridael la vit revenir après une villégiature d'un mois.

Après Henriette venait Félix, un membru noiraud de quatorze ans ressemblant au père, et que Door Bergmans avait engagé comme saute-ruisseau et «garçon de courses», puis Pierket, un délicieux garçonnet de douze ans, aux cheveux blonds comme sa mère et sa grande soeur, mais avec les vifs yeux bruns et le teint un peu ambré de son père et de Félix; et Lusse, une bambine de six ans à peine — la miniature de sa mère.

Que de confidences et d'épanchements! Laurent raconta aux Tilbak ce qui s'était passé depuis le renvoi de Vincent, mais une pudeur l'empêcha de parler de Gina. Il n'était pas sûr de la détester autant qu'il l'aurait voulu. Ne venait-il pas de l'évoquer au bord de l'Escaut?

Sollicité par son élément favori, mais forcé de renoncer à la navigation hauturière et même au cabotage, Vincent cumulait les fonctions de marinier, passeur et conducteur d'allèges; il conduisait aussi jusqu'au bas de la rivière, les «commis de rivière», envoyés parles trafiquants à la rencontre des navires signalés au pilotage.

— Et vous, qu'allez-vous devenir? demanda Vincent avec cette rondeur des dévouements qu'on ne pourrait jamais taxer d'indiscrétion.

Le jeune homme l'ignorait lui-même. Il n'avait rien à attendre des gens de sa famille, et ses cent francs eussent-ils représenté une rente suffisante, qu'il n'était pas d'âge à paresser.

— Si je vous ai bien compris, reprit le mari de Siska, vous préféreriez à un emploi sédentaire une besogne qui vous permettrait d'aller et venir et de vous donner du mouvement. Je tiens peut-être votre affaire. Un chef de «Nation» de mes camarades a besoin d'un employé qui l'aide dans ses calculs et dans la surveillance de la besogne, au chantier et à l'entrepôt. Faut-il lui parler?

Laurent ne demandait pas mieux; il fut convenu qu'il reviendrait prendre des nouvelles le lendemain.

III. RUCHES ET GUÊPIERS

Maître Jean Vingerhout engagea, sur-le-champ, le jeune homme recommandé par son ami Vincent Tilbak, Jean était un joyeux vivant, râblé, solide, cadet de notables fermiers des Polders les alluvions de l'Escaut, lequel, fatigué de cultiver à perte, avait acheté, avec le produit de son héritage, une part d'actionnaire dans une «Nation».

Les «Nations», corporations ouvrières rappelant les anciennes gildes flamandes, se partagent l'entreprise du chargement, du déchargement, de l'arrimage, du camionnage et de l'emmagasinement des marchandises; elles forment dans la cité moderne une puissance avec laquelle doit compter le clan des forts commerçants de la place, car, coalisées, elles disposent d'une armée de compagnons peu formalistes capables d'entraîner une stagnation complète du trafic et de tenir en échec le pouvoir du Magistrat. Là, du moins on sauvegarderait les droits des enfants du terroir; jamais l'immigré ne supplanterait l'aborigène de la contrée anversoise comme baes, c'est-à-dire maître, ou même comme simple compagnon.

L'«Amérique», la plus ancienne et la plus riche de ces nations, au service de laquelle venait d'entrer Laurent, écrémait la main- d'oeuvre, disposait des plus beaux chevaux, possédait des installations modèles et un outillage perfectionné. Chariots, harnais, grues, bâches, cordeaux, bannes, poulies et balances n'avaient point leurs pareils chez les corporations rivales. Depuis Hoboken jusqu'à Austruweel et à Merxem on ne rencontrait que ses diligentes équipes. Ses poseurs et ses mesureurs transbordaient le grain importé sur des allèges d'une contenance invariable; ses portefaix juchaient les sacs et les ballots sur leurs épaules et les rangeaient à quai ou les guindaient sur les fardiers; ses débardeurs déposaient sur la rive des planches, poutres et grumes en réunissant les produits de la même essence.

Trop habitués à ouvrer de leurs dix doigts pour s'escrimer du crayon et de la plume, c'était Laurent qui, sur la présentation de leur collègue Vingerhout, le syndic des chefs ou baes, était chargé de leur besogne de bureau et aussi du soin de contrôler, à l'entrée ou à la sortie des docks, les chiffres renseignés par les peseurs et mesureurs d'autres corporations.

Un négociant en café, client de l'Amérique, a-t-il repris une partie de denrées à un confrère, Laurent reçoit le stock des mains de la nation concurrente avec laquelle a traité le vendeur. Il en a souvent pour une journée de posage sur le quai en pleine cohue, sous les ardeurs du soleil ou par la pluie et la gelée. Mais il s'absorbe en la tâche. Des centaines de balles poinçonnées et numérotées depuis la première jusqu'à la dernière défilent devant lui. Il additionne des colonnes de chiffres tout en surveillant du coin de l'oeil le jeu de la balance. Car gare aux erreurs! Si le preneur ne trouvait pas son compte, c'est l'Amérique qu'il tiendrait responsable de l'écart, à moins que Laurent n'eût constaté que le préjudice émanait du vendeur et de ses ouvriers.

Plusieurs fois il eut à surveiller les expéditions de l'usine Dobouziez, et ce n'était pas sans émotion qu'il avisait les caisses blanches balafrées au pinceau noir du sacramentel D. B. Z.

Mais il n'éprouvait pas le moindre regret de son changement de position. Au contraire. Il se réjouissait de servir ces patrons sans morgue, ces baes d'un abord si réconfortant, au lieu de pâtir dans un bureau morose à la solde d'un Béjard ou d'un autre arrogant parvenu. Devant la rade et les bassins remplis de navires, ce mouvement ininterrompu des entrées et des sorties, ces dégorgements ou ces engloutissements de cargaisons, ce va-et-vient entre les entrepôts flottants et les docks du rivage, cet éboulement continu des marchandises sur le quai et au fond des cales, le commerce ne lui paraissait plus une abstraction, mais un organisme tangible et grandiose.

Souvent Laurent assistait à la réunion des baes, le soir, dans une brasserie du Port. Fardiers et camions sont remisés sous les hangars, mangeoires remplies, litières renouvelées. Les chevaux broient le picotin, le comptable a fermé ses registres, les vastes bâtiments ne logent plus d'autre compagnon que le garde-écurie, et les grosses portes massives, vraies portes de forteresse, protègent la fortune de l'Amérique contre les coups de mains des ribleurs et des larrons.

Les bruyantes assemblées, l'épique déboutonnage, les croustilleux ou tonitruants propos, alors, à l'»herberge» habituelle! Tudieu! ces rudes chefs de corporation, ces baes à peine mieux équarris que leurs subalternes, en lâchent de carabinées qui renverseraient, comme ils en conviennent eux-mêmes, un paysan de son cheval! Il fait beau les voir se nettoyer la bouche d'une gorgée en conséquence, après une gaillardise énorme entre toutes qui les fait se trémousser sur leurs escabeaux et communiquer à la table, à l'armée des demi-litres et aux carreaux des fenêtres une trépidation comparable à celle que provoquent pendant le jour les cahotements sur le pavé d'un de leurs formidables attelages.

Laurent sortait de ces conférences abasourdi, assommé, un peu asphyxié, comme si on l'avait regoulé de forts quartiers de viande ou même exposé comme un jambon à des fumigations prolongées. Et en présence de ces tourmentes d'humeur pléthorique comment taxer d'exagération l'exubérance sanguine et la licence presque animale des coloristes du passé!

En temps de presse, lorsque les salariés à demeure, l'effectif stationnant, aux heures de la reprise du travail, devant les locaux de l'Amérique, ne suffisait pas à l'abondance de la peine, il arriva à Laurent d'accompagner son maître Jan Vingerhout au Coin des Paresseux, le carrefour voisin de la Maison Hanséatique, ainsi appelé parce que s'y tenait la Bourse des chômeurs perpétuels. Bien typiques les scènes d'embauchage et de recrutement auxquelles il assista! La première fois Laurent ne comprenait pas que baes Jan, ayant seulement besoin d'un renfort de cinq hommes, s'était embarrassé d'une vingtaine de ces maroufles, assurément fort valides, même bâtis pour fournir des travaux de géant, mais n'exerçant jamais leur musculature que dans des altercations de pochard et mêlant trop d'alcool à leur sang riche.

— Attendez! lui dit, en riant, le baes, qui connaissait son monde.

Après des transactions saugrenues, les drôles acceptaient enfin le marché et se mettaient en route, mais comme à leur corps défendant et en poussant, chaque fois qu'ils mettaient un pied devant l'autre, des soupirs à fendre l'âme.

Arrivés à une vingtaine de mètres de leur lieu de stationnement, l'un ou l'autre de ces lazzaroni du Nord, s'arrêtait net et déclarait ne plus pouvoir avancer si on ne lui administrait un cordial à base d'alcool.

Vingerhout faisant la sourde oreille, le soiffard se traînait non sans maugréer à sa suite, quitte à formuler la même déclaration quelques pas plus loin. Quoique deux autres recrues eussent appuyé la supplique du camarade par un suggestif claquement de langue et des gestes dignes de Tantale, le recruteur n'entendait pas plus que la première fois.

Au troisième débit de liqueurs, autant dire à la sixième maison, le patient s'avoua vaincu et, avec un juron de désespoir, déserta la compagnie pour s'approcher du zinc plus irrésistible que l'aimant. Ses deux partisans se traîneront jusqu'à l'assommoir suivant, mais là, après une suprême, mais vaine sommation à l'embaucheur, ils reprirent leurs libations au dieu Genièvre.

Laurent commença à comprendre pourquoi Vingerhout avait forcé le contingent.

— Ces trois-là sont des ivrognes et des lendores[4] patentés! lui dit le baes. Je ne les engage plus que par acquit de conscience, persuadé qu'ils me lâcheront à l'un des premiers tournants du quai. Encore ne suis-je pas sûr des autres!

Jan avait raison de se méfier de leur force de caractère. Le chantier vers lequel il tendait étant situé à près d'un kilomètre de là, quelques défections se produisirent encore, l'une pratique débauchant l'autre, si bien qu'à l'arrivée à pied d'oeuvre il ne restait à Vingerhout que les dix bras dont il avait besoin.