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La nouvelle Carthage

Chapter 18: VI. TROUBLES
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About This Book

The narrative portrays life in a polluted industrial town and follows intertwined episodes across three parts focusing on Régina, Freddy Béjard, and Laurent Paridael. It traces an orphaned boy taken into a prominent household and his uneasy relation with a spirited cousin, scenes at the factory and its environs, local politics, emigration and legal troubles, and communal events such as carnival. Recurring concerns include environmental degradation, social inequality and a public-health crisis when cholera appears, showing how economic change reshapes private relationships and provokes moral and social tensions among the townspeople.

— Estimons-nous heureux que ceux-ci ne nous soient pas glissés entre les doigts à la dernière minute, ce qui nous aurait forcé de retourner à leur vivier et d'y recommencer la pêche! conclut le Poldérien philosophe sans épiloguer autrement sur cet édifiant épisode. Et pour reconnaître leur relative complaisance, il leur paya une tournée du mirifique genièvre.

Laurent apprit à connaître des gaillards, plus originaux encore que ces clampins, en accompagnant Vincent Tilbak qui conduisait, en chaloupe, l'un ou l'autre commis de rivière, à la rencontre d'un arrivage. L'amarre détachée, le rameur ne pouvait d'abord que godiller, pour sortir du bassin de batelage et de la rade sans heurter les chalands et les navires à l'ancre. L'yole passait entre deux vaisseaux dont les oeuvres mortes semblaient de somnolentes baleines ayant pour prunelles les fanaux clignotants. Puis Tilbak jouait allègrement de l'aviron. Un silence intermittent, plus majestueux que le calme absolu, planait sur la terre et le ciel. Laurent prêtait l'oreille au grincement des taquets frictionnés par les rames, à l'égouttement de l'eau des palettes, au clapotis dans la cale. Parfois un «qui vive» partait d'une patache de la douane en quête de smoglers. Le nom et la voix de Tilbak apprivoisaient les gabelous. Au Doel les nuits se passaient, suivant la saison et la température, dans la salle commune de la frugale auberge, cassine en bois goudronné, ou à la belle étoile, sur l'herbe de la Digue.

On y rencontrait une engeance interlope, d'industrieux amphibies que Laurent avait le loisir de détailler: courtiers marrons, estafettes de mercantis, drogmans de mauvais lieux, ou, à des échelons inférieurs encore, pilotins réfractaires, garçons de cambuse en congé forcé, rôdeurs de quai, gibier de la correctionnelle, fretin des pénitenciers, généralement désignés sous l'appellation de runners. Des adolescents imberbes, de dégourdis bouts d'hommes, noctambules comme des matous, insinuants comme des filles: asticots des pêcheries en eau trouble.

— N'ayez peur, monsieur Lorki, disait Tilbak, se méprenant sur la stupeur de Laurent devant ce bivac d'interlopes.

À la vérité Paridael celait une curiosité plus que partiale, sous une contrainte et une répugnance assez plausibles. Ils chiquaient, pipaient, sifflaient le rogomme, poissaient des cartes, se portaient des gageures incongrues et mêlaient à leur argot bourguignon flamand des termes d'une langue verte cosmopolite, des éructations de slang. Le lucre, la ruse, la colère et le vice chiffonnaient les frimousses très avenantes à la pénombre des larges visières marines ou des cheveux frisottant sous les bérets, et la lumière rembrandtesque du bouge, le fuyant clair de lune, le petit jour cuivreux du dehors, un petit jour de guillotinade, leur prêtaient une équivoque de plus.

Le brave Tilbak, qu'ils respectaient au point de céder le passage à son client, leur gardait rancune depuis sa vie de matelot.

— En voilà qui s'entendent à gruger les gens de mer! disait-il. Ah! ce qu'ils m'ont fait sacrer, ces gouins-là! Les tentations, les boniments, qu'il m'a fallu subir, lorsqu'ils s'abattaient sur le pont comme une nuée de poissons volants. Heureusement j'avais l'âme trop férue de Siska pour me laisser prendre à leurs amorces. Ils en étaient pour leurs distributions de prix courants et d'échantillons. Je n'aurais eu garde de leur engager mon prêt, ma chair et mon salut. Mais c'est égal, j'étais content de mettre le pied sur le plancher des vaches, pour échapper à leurs hameçons. Je vous le dis, monsieur Laurent, ces runners sont les vrais suppôts des sept péchés capitaux!…

Vincent Tilbak aurait dû remarquer que, loin de partager son animadversion, Laurent scrutait les jeunes runners avec une complaisance indue.

Un jour il laissa même entendre à son mentor les affinités qu'il se découvrait avec ces mauvais petits bougres[5].

À cette ouverture la physionomie de l'honnête Tilbak exprima une si touchante consternation, que l'étourdi s'empressa de renier ces sympathies déplacées et déclara, non sans rougir, qu'il avait simplement voulu badiner. Des instincts d'irrégulier et de réfractaire couvaient en lui. De là, sans qu'il parvînt à se les expliquer, les postulations sourdes, l'énervante angoisse, la curiosité lancinante, le navrèrent jaloux et apitoyé, à la fois craintif et tendre, qui le travaillaient devant le farouche Moulin de pierre, le repaire, mais aussi l'asile des êtres asymétriques.

La vie laborieuse et salubre qu'il menait avec de droits et probes gaillards de la trempe de Jean Vingerhout, l'amitié de Vincent et Siska, mais plus encore l'influence balsamique d'Henriette devaient reculer l'éclosion de ces germes morbides. Laurent était devenu le commensal régulier des Tilbak. Une confiance fraternelle ne tarda pas à s'établir entre Henriette et lui. Jamais il ne s'était trouvé plus à l'aise, plus rassuré, plus charmé, vis-à-vis d'une personne de l'autre sexe. Il semblait qu'il la connût de longue date. Ils avaient dû grandir ensemble. Le soir, Laurent aidait les enfants, Pierket et Lusse, à écrire leurs devoirs et à étudier leurs leçons. La soeur aînée vaquant aux soins du ménage, allant et venant par la chambre, admirait la science du jeune homme. Après le souper, il faisait la lecture à toute la famille ou les instruisait en causant. Henriette l'écoutait avec une ferveur non exempte de malaise. Lorsqu'il parlait des événements de ce monde et de la condition de l'humanité, la jeune fille était bien plus impressionnée par l'exaltation, l'amertume, la fièvre, la révolte que trahissaient les propos du jeune homme, que par le sens même de ses objurgations. Avec cette seconde vue des aimantes âmes féminines, elle le devinait foncièrement triste et troublé, et plus il montrait de sollicitude pour les malheureux, les souffrants, et surtout les égarés, plus elle le chérissait lui- même, plus elle s'absorbait candidement en lui, pressentant qu'entre tous les misérables, celui-ci avait le plus grandement besoin de charité.

D'ailleurs, auprès d'elle le cours de ses idées ne tardait pas à reprendre une pente moins tourmentée. Sous la caresse tutélaire de ces grands yeux bleus arrêtés ingénument sur lui, il ne s'apercevait plus que de la quiétude présente, des ambiances loyales et des sourires de la vie. Il cessait de chercher midi à quatorze heures, imposait silence à ses orageuses spéculations.

Autrefois, à la Fabrique, les prunelles de Gina lui injectaient sous le derme une liqueur traîtresse; il ne se possédait plus, devenait mauvais, rêvait un bouleversement et des représailles, une jacquerie, une révolte servile, après laquelle il se fût attribué, pour part de butin, l'orgueilleuse et méprisante patricienne et lui eût imposé les outrages de son incendiaire désir. C'était même autant par rancune contre Gina que par haine des dirigeants et des capitalistes qu'il était retourné vers les exploités. Il allait descendre jusqu'aux parias subversifs, lorsqu'il avait rencontré les prolétaires résignés. Il devint une sorte d'ouvrier dilettante. La sagesse, la placidité, la belle humeur, la philosophie de ses nouveaux entours, surtout la bonté et le charme d'Henriette, endormirent ses rancunes, ses griefs, le rendirent accommodant et presque opportuniste. L'image de Gina pâlissait.

IV. LA CANTATE

En flânant sur les quais, Door Bergmans aperçut un particulier dont la mine l'intrigua. Il eut un sursaut d'étonnement. «Je me trompe!» se dit-il en poursuivant sa route. Mais après quelques pas il rebroussa chemin et, reconnaissant bel et bien Laurent Paridael, il marcha droit à lui la main tendue.

Laurent, en train de surveiller un chargement de balles de riz entrepris par 1' «Amérique», se troubla un peu, fit même le mouvement de se dérober, mais apprivoisé par l'abord affectueux et simple du tribun, abandonna, momentanément son poste et se laissa entraîner non loin de là. Mis au courant, Bergmans railla doucement la fantaisie qui l'avait poussé à entrer comme marqueur dans une Nation et à servir les débardeurs. Que ne s'était-il adressé plutôt à lui? Il lui offrit même sur-le-champ, dans ses bureaux, une place plus digne de son savoir et plus compatible avec son éducation. Mais, à la surprise de plus en plus grande du tribun, Laurent refusa d'abandonner sa nouvelle profession. Il décrivit même en termes si enthousiastes, avec un tel lyrisme, son nouveau milieu et ses nouveaux partenaires, qu'il justifia presque son étrange vocation et que Bergmans crut ne plus devoir insister. Il s'abstint de nommer Gina. Mis complètement à l'aise, Laurent accueillit avec empressement la proposition de se réunir de temps en temps Bergmans et lui, avec Marbol et Vyvéloy.

Le peintre Marbol, un petit homme sec, tout nerfs, cachait, sous une apparence anémique et friable de souffreteux, une énergie, une persévérance extraordinaire. Depuis une couple d'années, il s'était acquis quelque notoriété en peignant ce qu'il voyait autour de lui. Seul dans cette grande ville littéralement infestée de rapins, de colorieurs en chambre, dans cet ancien foyer d'art presque totalement éteint, nécropole plutôt que métropole, — il commençait à exploiter le plein air, la rue, le décor, le type local. En quittant, avec un certain éclat, à la veille des concours de Rome, l'antique académie fondée par Teniers et les savoureux naturistes du dix-septième siècle, mais tombée à présent sous la direction de faux artistes, peintres aussi timides que maîtres intolérants, le jeune homme s'était mis à dos la clique officielle, les marchands, les amateurs, les critiques, les fonctionnaires, aussi bien ceux qui procurent le pain que ceux qui débitent la renommée.

Peindre Anvers, sa vie propre, son Port, son fleuve, ses marins ses portefaix, ses plébéiennes luxuriantes, ses enfants incarnadins et potelés que Rubens, autrefois, avait jugés assez plastiques et assez appétissants pour en peupler ses paradis et ses olympes, peindre cette magnifique pousse humaine dans son mode, son costume, son ambiance, avec le scrupuleux et fervent souci de ses moeurs spéciales, sans négliger aucune des corrélations qui l'accentuent et la caractérisent, interpréter l'âme même de la cité rubénienne avec une sympathie poussée jusqu'à l'assimilation. Quel programme, quel objectif! C'était bien là pour ces fabricants et ces acheteurs de poupées et de mannequins, le fait d'un fou, d'un excentrique, d'un casseur de vitres!

Un tableau de Marbol, destiné à une exposition internationale de l'étranger et soumis auparavant au jugement de ses concitoyens, fit partir ceux-ci d'un immense éclat de rire, et lui valut des condoléances ironiques ou de fielleux et méprisants silences. Ce tableau représentait les Débardeurs au repos.

À midi, sur un fardier dételé, voisin du Dock, trois ouvriers étaient couchés: l'un ventre en l'air, les jambes un peu écartées, la tête reposant, entre les bras repliés, dans les mains jointes derrière la nuque; la physionomie basanée, rude, mais belle, sommeillait à demi, les paupières un peu relevées montraient ses prunelles noires et veloureuses. Les deux autres dockers s'allongeaient à plat ventre; le fond de culotte cuireux et comme boucané bridait leur croupe protubérante dont elle accusait les méplats, et, le buste un peu relevé, le menton dans les poings calleux, appuyés sur leurs coudes, ils tournaient le dos au spectateur, montrant la tête crépue, des oreilles écartées, les puissantes attaches du cou, le dos râblé à l'envi, et béaient à un coin de la rade chatoyant entre des cépées de mâts.

À Paris ce fut autour de cette toile audacieuse, une guerre d'ateliers, des polémiques féroces: depuis des années on n'avait plus bataillé ainsi. Marbol se conquit autant d'admirateurs que d'ennemis, ce qui est la bonne mesure. Un des gros marchands de la chaussée d'Antin ayant acquis cette composition scandaleuse, ceux d'Anvers en frémirent de rage et de stupeur. Quel honnête homme eût consenti à s'embarrasser de ce portrait de trois manoeuvres déguenillés et dépoitraillés, mal vêtus, mal rasés, trop charnus, de cuir trop épais, de poings et de jarrets inquiétants? Pour dire sa pleine horreur, M. Dupoissy avait écrit que ce tableau dégageait une odeur de suée, de hareng saur et d'oignon; qu'il sentait la crapule.

Arriva une nouvelle exposition à Paris; Marbol y prit part avec un tableau non moins audacieux que le premier, et, à la stupéfaction redoublée des clans hostiles ou timorés, les jurés lui décernèrent la grande médaille.

Si les bonzes de la peinture se renfermèrent vis-à-vis du jeune novateur dans leur attitude malveillante, ces succès, bientôt ratifiés à Munich, Vienne et Londres, donnèrent à réfléchir aux amateurs et aux collectionneurs de la haute société anversoise. On ne pouvait le nier; le gaillard réussissait. S'il n'y avait eu pour leur prouver sa supériorité que ce qu'on appelle la gloire: des articles de gazettes, des applaudissements de crève-de-faim chez qui plus l'estomac manque d'aliments, plus la tête se nourrit de chimères, ces gens positifs eussent continué de hausser les épaules et de dire «raca» à ce tapageur, ce brouillon. Mais du moment que, comme eux-mêmes, il se mettait à palper des écus, son cas devenait intéressant.

— Heu! Heu! Drôle de goût, pour sûr! Peinture peu meublante, tableaux à ne pas avoir chez soi…, du moins dans un salon où se tiennent des dames… Mais un malin, pourtant, un compère adroit, après tout… Il n'avait pas si mal combiné son plan. Puis qu'importe s'il fait de la peinture à ne pas prendre avec des pincettes, nous recevons bien à la maison ce brave Vanderzeepen, alors que chacun sait que le digne homme a gagné ses deux cents maisons, son hôtel de la Place de Meir et son château de Borsbeek, au moyen de la ferme des vidanges… Comme Vanderzeepen, ce monsieur Marbol a trouvé la pierre philosophale; sauf respect, il fait de l'or avec de la merde!

Les préventions tombèrent. Les matadors de la finance commencèrent à saluer le pelé, le galeux d'autrefois; risquèrent même de citer son nom devant leurs pudiques épouses, ce qui eût paru d'une inconvenance énorme quelques mois auparavant. Ne pouvant décemment prôner cette peinture pétroleuse et anarchiste, on affecta de priser l'habileté, le génie, commerçant de ce Marbol qui endossait si facilement ses croûtes désagréables, ses épouvantails à moineaux, à des gogos parisiens, à des Yankees facétieux ou aux Anglais, friands, comme on sait, de scènes monstrueuses et excentriques.

Le musicien Rombaut de Vyvéloy, l'autre ami de Door Bergmans, rappelait, avec sa haute taille, sa coupe robuste, son masque léonin, sa crinière abondante, sa complexion sanguine, la figure du maître des dieux dans Jupiter et Mercure chez Philémon et Baucis, de Jordaens. C'était, sinon un païen, du moins un «Renaissant» que ce Brabançon. Rien, ni au physique, ni au moral, des types émaciés, blafards et béats, des primitifs à la Memlinck et à la Van Eyck. Il avait converti au panthéisme l'oratorio chrétien du vieux Bach.

L'art fougueux et essentiellement plastique de Vyvéloy devait impressionner plus profondément encore Laurent Paridael que les peintures à tendances hardies, mais à réalisation un peu molle et un peu frigide, pas assez vibrante, — comme il le constata de plus en plus par la suite — de son ami Marbol.

Cette année-là, Anvers inaugura les fêtes du troisième centenaire de la naissance de Rubens par une cantate de Rombaut de Vyvéloy, exécutée le soir en plein air sur la Place Verte. Laurent ne manqua pas de se rendre à cette cérémonie.

Près de la statue du grand Pierre-Paul, les choeurs et l'orchestre occupent une tribune à gradins, disposée en arc de cercle au centre duquel trône le compositeur. Le square, ceint de cordeaux, est ménagé aux bourgeois. Le peuple s'écrasant alentour respecte la démarcation et les rues convergentes ont beau vomir de nouvelles cohues, cette multitude effrayante parait plus digne et plus recueillie encore que les spectateurs privilégiés et moins séditieuse que la déplaisante police et les encombrants gendarmes à cheval. Pas une contestation, pas un murmure. Depuis des heures, ouvriers et petites gens piétinent philosophiquement sur place, sans rien perdre de leur belle humeur et de leur sérénité. Quel fluide réduit au silence ces langues frondeuses, ces caboches turbulentes? Les bras se croisent placidement sur les poitrines haletant de curiosité. Pressentent-ils, ces Anversois de souche robuste, mais infime, la splendeur, unique de la fête qui se prépare, pour qu'ils y préludent avec cette onction? Les poupons sur les bras des ménagères s'abstiennent de vagir et les chiens de rue circulent entre cette compacte plantation de jambes sans se faire molester par les gavroches, leurs tourmenteurs naturels.

Et dans cet imposant et magnétique silence, au-dessus de cette mer étale, aux vagues, figées, sur laquelle l'ombre bleue qui descend doucement, pleine de caresses, met une paix, une solennité de plus, tombèrent tout à coup de la plus haute galerie de la tour, où les yeux essayaient en vain de discerner les hérauts d'armes, quelques martiaux éclats de trompettes a l'unisson. Et les soprani des Villes soeurs — Gand et Bruges — hélèrent et acclamèrent à plusieurs reprises la Métropole. Leurs vivats de plus en plus chauds et stridents, étaient suivis chaque fois des appels un peu rauques de l'aérienne fanfare. Après ce dialogue le carillon se mit à tintinnabuler: d'abord lentement et en sourdine comme une couvée qui s'éveille à l'aube dans la rosée des taillis; puis s'animant, élevant la voix, lançant à la volée une pluie d'accords de jubilation. Un ensoleillement. Alors l'orchestre et les choeurs entrèrent en lice. Et ce fut l'apothéose de la Richesse et des Arts.

Le poète vanta le Grand Marché dans des strophes à l'emporte- pièce, par de sonores et hyperboliques lieux communs auxquels la mise en scène, l'extase de la foule, la musique de Vyvéloy prêtaient une portée sublime. Les cinq parties du monde venaient saluer Anvers, toutes les nations du globe lui payaient humblement tribut, et comme s'il ne suffisait pas des temps modernes et du moyen âge pour frayer à l'orgueilleuse cité sa voie triomphale, la cantate remontait à l'antiquité et engageait pour massiers et licteurs les quarante siècles des pyramides. Tout, l'univers et le temps, la géographie et l'histoire, l'infini et l'éternité, se rapportait, dans cette oeuvre, à la ville de Rubens. Et en fermant les yeux, on s'imaginait voir défiler un majestueux cortège devant le trône du peintre triomphal par excellence…

Quand ce fut fini, quand les musiques de la garnison ouvrant la retraite aux flambeaux reprirent, en marche, le thème principal de la cantate, Laurent pincé jusqu'aux moelles, les fibres travaillées par on ne sait quel contagieux enthousiasme, momentanément dépossédé de son moi, emboîta le pas aux soldats, et s'ébranla avec la foule aussi suggestionnée, aussi surexcitée que lui, et, dans laquelle, exceptionnellement, bourgeois et ouvriers, confondus, bras dessus bras dessous, entonnaient à l'unisson à pleins poumons, le chant dithyrambique.

Infatigable, Laurent parcourut tout l'itinéraire tracé au cortège.

L'escorte ondoyante avait beau se renouveler, se relayer à chaque carrefour, l'exalté ne parvenait pas à la quitter. Cette musique de Vyvéloy l'eût conduit au bout du monde. Alors que d'autres se blasaient sur l'héroïsme de cette promenade aux lumières et s'éclipsaient par les rues latérales, lui se sentait de plus en plus d'intrépidité aux jambes et de flammé au coeur. D'ailleurs d'antres manifestants remplaçaient ceux qui faisaient défection et la physionomie du cortège variait avec les quartiers qu'il traversait. Le long de la rade et des bassins, Laurent sentit le coude à des matelots et à des débardeurs; au coeur de la cité, il se mêla aux garçons de magasin et aux filles de boutique; sur les boulevards de la ville neuve il se retrouva avec des fils de famille et des commis de «firmes» souveraines; enfin, dans les dédales du quartier Saint-André, habitacles des claquedents et des va-nu-pieds, des gaillardes en cheveux lui prirent familièrement le bras et de fauves voyous, peut-être des runners, l'emportèrent dans leur farandole. Tout à Anvers, tout à Rubens. Laurent n'entendait que la cantate, il en était rempli et saturé. Il reconduisit les musiques jusqu'à l'étape finale, triste et presque déçu lorsque les canonniers, étant descendus de cheval, soufflèrent les lanternes vénitiennes accrochées à leurs lances de bois et étouffèrent sous leurs bottes les dernières torches de résine.

V. L'ÉLECTION

— Ah! ville superbe, ville riche, mais ville égoïste, ville de loups si âpres à la curée qu'ils se dévorent entre eux lorsqu'il n'y a plus de moutons à tondre jusqu'aux os. Ville selon le coeur de la loi de Darwin, Ville, féconde mais marâtre. Avec ta corruption hypocrite, ton tape-à-l'oeil, ta licence, ton opulence, tes instincts cupides, ta haine du pauvre, ta peur des mercenaires; tu m'évoques Carthage… N'avez-vous pas été frappés, vous autres, du préjugé qu'ils entretiennent, ici, contre le soldat? Même les Anversois qui ont de leurs garçons à l'armée, sont impitoyables et féroces à l'égard des troupiers. Nulle part en Belgique on n'entend parler de ces terribles bagarres entre militaires et bourgeois; de ces guets-apens où des assommeurs tombent dessus au permissionnaire ivre, regagnant la caserne faubourienne ou le fort perdu à l'extrémité de la banlieue [6]…

Qui avons-nous à la tête d'Anvers? Des magistrats vaniteux, sots, gonflés comme des suffètes. Leur dernier trait, Bergmans, le connais-tu, leur dernier trait?

Un jour, n'ayant plus rien à démolir et à rebâtir, chose qui a toujours ennuyé des magistrats communaux, ils décrètent de supprimer la Tour Bleue, un des derniers spécimens, en Europe, de l'architecture militaire du quatorzième siècle. Tout ce que la ville compte encore d'artistes et de connaisseurs ici s'émeut, proteste, envoie à la «Régence», des pétitions… Devant cette opposition, que font nos augures? Ils daignent consulter l'expert par excellence, Viollet-Le-Duc. Cet archéologue conclut avec tous les artistes en faveur du maintien de la vieille bastille. Voyez- vous cet original qui se permet d'être d'un autre avis que ces marchands omnisapients? Aussi n'ont-ils rien de plus pressé que de raser, sans autre forme de procès, la vénérable relique…

Et pourtant, ville sublime. Tu as raison, Rombaut, de vanter son charme indéfinissable, qui clôt la bouche à ses détracteurs. Nous ne pouvons lui en vouloir de s'être donnée à cette engeance de ploutocrates. Nous l'aimons comme une femme lascive et coquette, comme une courtisane perfide et adorable. Et ses parias même ne consentent pas à la maudire!

C'était au cabaret de la Croix Blanche, sur la Plaine du Bourg,
Laurent Paridael qui déblatérait ainsi devant Bergmans, Rombaut et
Marbol.

— Bon, voilà le jeune servant des dockers qui prend le mors au dents! dit Vyvéloy. Et tout cela parce qu'il a trouvé que dans ma cantate je faisais trop large la part du chauvinisme, aux dépens des communiers de Bruges et de Gand… Parbleu! On comprend l'esprit de clocher, quand ce clocher est la flèche de Notre-Dame!

— Absolument, approuva Bergmans. D'ailleurs, Anvers se relèvera moralement aussi. Elle secouera le joug qui la dégrade. Elle sera rendue à ses vrais enfants. Tu le verras, Paridael, l'insubordination gagne les masses opprimées. Je te promets du neuf pour bientôt. Un souffle d'émancipation et de jeunesse a traversé la foule; il y a mieux ici qu'une riche et superbe ville; il y a un peuple non moins intéressant qui commence à regimber contre des mandataires qui le desservent et le compromettent.

La prédiction de Bergmans ne tarda pas à se réaliser. Depuis longtemps il y avait de l'électricité dans l'air.

La véhémente cantate de Vyvéloy ne contribua pas dans une faible mesure à ce réveil de la population.

Les riches, en prenant l'initiative d'un jubilé de Rubens, ne s'attendaient pas à provoquer cette fermentation.

Il arriva que les peintres delà Renaissance évoquèrent les pasteurs d'hommes, de ce seizième siècle, les Guillaume le Taciturne, les Marnix de Sainte-Aldegonde. On exhuma pour s'en parer ce quolibet insultant jeté aux patriotes de l'époque de Charles-Quint et de Philippe II, ce nom de gueux dont les vaillants ancêtres aussi s'étaient enorgueillis comme d'un titre honorifique.

La noblesse, momifiée, désintéressée de tout, et de plus ultramontaine, se réjouit peut-être des désagréments que le courant nouveau préparait aux parvenus, mais n'osa patronner un parti placé sous le vocable et le drapeau des adversaires victorieux de la catholique Espagne.

L'effervescence régnait surtout dans le peuple des travailleurs du
Port.

Des conflits isolés avaient déjà éclaté entre Béjard et les «Nations». Ce furent d'abord des tiraillements à propos d'un mémoire à payer par l'armateur à l'Amérique. L'armateur refusait toujours de régler son compte, lorsque arriva de Riga un bateau- grenier avec chargement à la consignation du payeur récalcitrant.

Béjard s'adressa, pour le déchargement de ces marchandises, à une Nation rivale de sa créancière, mais dans de pareilles circonstances, les corporations font cause commune et la Nation sollicitée refusa l'entreprise à moins que le négociant ne s'acquittât d'abord envers leurs concurrents.

Il s'adressa à une troisième, à une quatrième Nation, partout il se buta au même refus.

Entêté et furieux, il fit venir des dockers de Flessingue, le port de mer le plus proche. Les débardeurs anversois jetèrent plusieurs Hollandais dans les bassins et les en retirèrent à demi noyés pour les y replonger encore, si bien que tous reprirent le même jour le train pour leur patrie, en jurant bien qu'on ne les repincerait plus à venir contrecarrer, dans leurs grèves, ces Anversois expéditifs. De fait, lorsque ces manoeuvriers aussi placides que vigoureux s'avisaient de devenir méchants, ils le devenaient à la façon des félins.

Béjard, en apprenant la désertion des Hollandais après le traitement qui leur avait été infligé, écumait de colère et jurait de se venger tôt ou tard de Vingerhout et de ces insolentes Nations. Mais comme, entre temps, son blé menaçait de pourrir à fond de cale, il céda aux prétentions des débardeurs.

À quelque temps de là l'occasion se présenta pour lui de rouvrir les hostilités contre cette plèbe par trop séditieuse. On venait d'inventer aux États-Unis, des «élévateurs», appareils tenant à la fois lieu de grues, d'allèges et de compteurs, dont l'adoption pour le déchargement des grains, devait fatalement supprimer une grande partie de la main-d'oeuvre et entraîner par conséquent la ruine de nombreux compagnons de nations.

Aussi l'agitation fut grande parmi le peuple quand il apprit que Béjard avait préconisé, dans les conseils de la Régence, l'acquisition de semblables engins.

Le soir où en séance des magistrats municipaux la proposition de Béjard devait être mise aux voix, baes, doyens, compagnons, convoqués par Jan Vingerhout se massaient de manière à représenter une armée compacte et formidable, sur la Grand'Place, devant l'Hôtel de Ville. En costume de travail, les manches retroussées, leurs biceps à nu, ils attendent là, terriblement résolus, poings sur les hanches, le nez en l'air, les yeux braqués vers les fenêtres illuminées. L'air goguenard, pipe aux dents, radieux comme s'il s'agissait d'aller à la danse, Jan Vingerhout circule de groupe en groupe pour donner la consigne à ses hommes. Quoiqu'il n'ait pas besoin de secrétaire pour la besogne de ce soir, il s'est fait accompagner du jeune Paridael enchanté de la petite explosion qui menace l'odieux Béjard.

— Nous allons rire, mon garçon, fait Jan en se frottant les mains, de manière à faire craquer les os de ses phalanges.

Siska a retenu, non sans peine, son homme à la maison.

Quelques badauds de mine suspecte, du genre des jeunes runners du Doel, s'approchent aussi des solides compagnons, mais Jan n'entend pas s'embarrasser d'alliés compromettants. Il les récuse sans trop les rabrouer toutefois. Les braves gens suffiront à la besogne.

Les policiers ont essayé de disperser les rassemblements, mais ils n'insistaient pas devant la façon très digne et très explicite dans son calme dont les accueillent les mutins.

Une rue assez longue, le Canal au Sucre, sépare la Grand'Place de l'Escaut, mais deux cents mètres ne représentent pas une distance pour ces gaillards, et les argousins, de futés gringalets, ne seraient pas lourds à porter jusqu'à l'eau.

Que vont-ils faire? se demandent les policiers, alarmés par cette inertie, par l'air résolu et vaguement ironique de ces débardeurs. Les musards du Coin des Paresseux ne sont pas plus offensifs, en attendant le baes qui les abreuve. À ceux qui les interrogent, les travailleurs répondent par certain vade retro aussi bref, qu'énergique, intraduisible dans un autre idiome que ce terrible flamand, et auquel la façon de le faire sonner ajoute une éloquente saveur.

Les croisées de l'aile gauche, au deuxième étage de l'antique
Hôtel de ville, sont illuminées. Il parait qu'on délibère encore.
Le vote est imminent; tous, ces gens s'entendent comme marchands
en foire.

Neuf heures sonnent. Au dernier coup, voilà que, sur un coup de sifflet de Vingerhout, simultanément les compagnons se penchent, et flegmatiquement, se mettent en devoir de déchausser les pavés, devant eux. Ils vont même vite en besogne, si vite que les alguazils s'essoufflent inutilement à vouloir les en empêcher.

Et alors, Jan Vingerhout, pour montrer comment s'emmanche la partie, envoie adroitement un pavé dans une des fenêtres du Conseil. D'autres bras s'élèvent, chaque bras tient son pavé avec la fermeté d'une catapulte. Mais à un signe de Vingerhout, les hommes remettent leur charge par terre:

— Tout doux, il suffira peut-être d'un simple avertissement.

En effet, un huissier accourt sur la place, essoufflé et avisant Vingerhout, lui dit que ces messieurs du Conseil ajournent leur décision.

— Que restent-ils fagoter alors? demande Vingerhout, toujours sollicité par les croisées illuminées.

Au fond, ce terrible Vingerhout est un malin compère, mais un bon compère; il connaît les aîtres de l'Hôtel de ville, il savait que le pavé lancé tomberait dans un espace vide de la salle. Mais il n'avoue cela qu'à Laurent.

Les croisées rentrent dans l'ombre. Bourgmestre, échevins, conseillers sortent du palais communal, penauds, entourés de leur nuée de policiers; on a mis en réquisition la gendarmerie et la grand'garde, on a télégraphié aux commandants des casernes, Béjard a même voulu demander des secours à Bruxelles. Mais les Nations jugent suffisant le résultat de leur petite manifestation, et, abandonnant leurs pavés, se dispersent lentement, comme de bons géants qu'ils sont, en se contentant d'envoyer une huée bien significative aux conseillers, surtout à M. Béjard, qui a cru très sérieusement qu'on allait le traiter comme le diacre Etienne.

Intimidé, le Conseil décide sagement d'enterrer la question par trop brûlante jusqu'après les élections pour le renouvellement des Chambres législatives.

Bergmans ayant pris nettement parti pour les débardeurs et s'étant porté candidat contre Freddy Béjard, les baes des corporations embrassèrent chaleureusement sa cause. Laurent était entré dans une société d'exaltés de son âge, la Jeune Garde des Gueux, recrutée parmi les apprentis et les fils de petits employés.

À mesure qu'elle avançait, la période électorale s'exaspérait. Les riches, maîtres des journaux, se livraient à une débauche d'affiches tirant l'oeil, multicolores, énormes, de brochures, de pamphlets, imprimés en grosses lettres.

L'agitation se propageait dans les classes inférieures.

— Qu'importe! rageait Béjard, ces maroufles ne sont pas électeurs. Je serai élu tout de même.

En effet, la plupart des «censitaires» en tenaient pour les riches. Mais ceux-ci, craignant que l'impopularité de Béjard ne compromît le reste de leur liste, essayèrent d'obtenir, de l'armateur qu'il remît sa candidature à des temps meilleurs. Il refusa net. Il attendait depuis trop longtemps; on lui devait ce siège pour le dédommager des longs et précieux services rendus à l'oligarchie. Ils n'insistèrent point. D'ailleurs, il les tenait. Mille secrets compromettants, mille cadavres existaient entre eux et lui. Ses doigts crochus de marchand d'ébène tenaient l'honneur et la fortune de ses collègues. Puis ce diable d'homme possédait le génie de l'organisation, au point de se rendre indispensable. Lui seul savait mener une campagne électorale et faire manoeuvrer les cohortes de boutiquiers en chatouillant leurs intérêts. Sans son concours, autant se déclarer vaincu d'avance.

Peu scrupuleux, quant aux moyens, ses suppôts multipliaient les tournées dans les cabarets, et les visites à domicile. Ils avaient mission de voir les boutiquiers gênés, de leur promettre des fonds ou des clients. Aux plus défiants, on alla jusqu'à remettre une moitié de billet de banque, l'autre moitié devant leur être délivrée le soir même du scrutin, si le directeur de la Croix du Sud l'emportait.

D'autres employés de son imposante administration électorale, compliquée et nombreuse comme un ministère, confectionnaient des billets de vote marqués, destinés aux électeurs suspects; d'autres encore se livraient à des calculs de probabilités, à la répartition du corps électoral en bon, mauvais et douteux. Les prévisions donnaient au moins un millier de voix de majorité au Béjard. Il continuait pourtant d'en acheter, répandant à pleines mains l'argent de l'association, puisant même dans sa propre caisse. Pour réussir il se serait ruiné.

Ses courtiers travaillaient l'imagination des campagnards de l'arrondissement, gens orthodoxes comme la noblesse et, de plus, superstitieux. Ignorant l'histoire, ces ruraux prenaient au pied de la lettre le nom de gueux. Le moindre petit terrien entretenu dans ses terreurs par les récits des vieux, aux veillées, se voyait déjà mis au pillage, battu et incendié comme sous les cosaques, et, par anticipation, la plante des pieds lui cuisait. Pas souvent qu'il voterait pour des grille-pieds et des chauffeurs. Au village, les courtiers colportaient naturellement, sur Bergmans et les siens, des fables monstrueuses, des calomnies extravagantes, d'un placement difficile à la ville, mais qui passaient auprès de ces rustauds, comme articles d'évangile.

Door den Berg n'avait à opposer à ces menées que son caractère, son talent, sa valeur personnelle, ses convictions chaudes, son éloquence de tribun, sa figure avenante; dans la bataille à coups de journaux, d'affiches et de brochures, il avait le dessous; en revanche, dans les réunions publiques, autrement dites métingues, où se discutaient les mérites des candidats, il tenait le bon bout. D'ailleurs, il fallait être inféodé au clan de Béjard, pour prendre encore au sérieux sa prose et son éloquence, ou plutôt celles de Dupoissy, car c'était son familier qui lui confectionnait ses discours et ses articles.

Rien d'écoeurant comme ces tartines humanitaires, collections de lieux communs dignes des pires gazettes départementales, ramassis de clichés, aphorismes creux, mots redondants et sans ressort, rhétorique si basse et si déclamatoire que les mots même semblent refuser de couvrir plus longtemps ces mensonges et ces saletés.

L'avant-veille du scrutin, il y eut un grand métingue aux Variétés, immense salle de danse où les parades politiques alternaient avec les mascarades des jours gras.

Pour la première fois depuis des années qu'il régalait les gobets et ses créatures de harangues doctrinaires prononcées toujours de la même voix nasarde et monocorde, Béjard y fut hué d'importance: on ne le laissa même pas achever.

La salle houleuse, électrisée par une copieuse philippique de Bergmans, se porta comme une terrible marée à l'assaut du bureau, sur l'estrade, en passant par-dessus la cage de l'orchestre, renversa la table, foula aux pieds et mit en loques le tapis vert, inonda le parquet de l'eau des carafes destinées aux orateurs, fit sonner à coup de bottes la cloche du président et peu s'en fallut qu'on n'écharpât les organisateurs du métingue.

Heureusement, en voyant approcher le cyclone, ces gens prudents avaient battu en retraite, patrons et candidats réunis, et cédé la place au peuple.

Il se leva enfin, le jour des élections, un jour gris d'octobre! Dès le matin, les tambours de la garde civique battant l'appel des électeurs, la ville s'animait d'une vie extraordinaire qui n'était pas l'activité quotidienne, l'affairement des commis et des commerçants, le camionnage et le trafic. Des électeurs endimanchés sortaient de chez eux, montrant sous le tuyau de poêle la physionomie grave, un peu pincée, de citoyens conscients de leur dignité. Ils gagnaient, le bulletin à la main, d'un pas rapide, les bureaux électoraux: bâtiments d'écoles, foyers de théâtres et autres édifices publics.

De jeunes gandins, fils de riches, exhibaient à la boutonnière une cocarde orange, couleur du parti, réquisitionnaient les voilures de place pour charroyer les électeurs impotents, malades ou indifférents. Ils se donnaient de l'importance, consultaient leurs listes, s'abordaient avec des raines mystérieuses, mordillaient le crayon qui allait leur servir à «pointer» les électeurs. Des omnibus étaient allés prendre très tôt dans les bourgades éloignées les électeurs ruraux, ils rentraient en ville avec leur chargement humain. Ébaubis, rouges, les paysans se groupaient par paroisses; et des soutanes noires allaient de l'un à l'autre de ces sarraux bleus pour leur faire quelque recommandation et contrôler leurs billets de vote. Des groupes se formaient devant les portes des bureaux. On lisait les affiches encore humides, où l'un ou l'autre des candidats dénonçait une «manoeuvre de la dernière heure» de ses adversaires et lançait une suprême proclamation, laconique et à l'emporte-pièce. Presque tous ces manifestes commençaient par «Électeurs, on vous trompe». Des marchands aboyaient les journaux fraîchement parus. De chaque côté de la porte se tenait un voyou, porteur d'un écriteau engageant à voter pour l'une ou l'autre liste. De groupe en groupe, de cocarde bleue à rosette orange, s'échangeaient des regards de défi; des gens généralement inoffensifs prenaient un air terrible, et des mains tourmentaient fiévreusement le pommeau de leurs cannes… On causait beaucoup, mais à voix basse, comme des conspirateurs.

Cependant, chaque bureau étant pourvu d'un président et de deux «scrutateurs», les opérations du vote commençaient. À l'appel de leurs noms, dans l'ordre alphabétique, les votants se frayaient un passage à travers l'attroupement, passaient derrière une cloison, se présentaient devant les trois hommes graves. Ceux-ci siégeaient derrière la table, recouverte du traditionnel tapis vert et supportant une vilaine caisse noire et cubique, pompeusement qualifiée d'urne. L'électeur promenait un instant sous le nez soupçonneux et binocle du président son bulletin plié en quatre et timbré aux armes de la ville, et le laissait choir dans l'urne fendue comme un tronc, une tire-lire ou une boite à lettres. Il y en avait que cette simple action impressionnait terriblement; ils perdaient contenance, laissaient tomber leur canne, se confondaient en salamalecs et s'obstinaient à vouloir loger leur papier dans l'encrier du scrutateur.

À la cloison, du côté de la salle d'attente, s'étalaient les listes électorales; des myopes s'y collaient le nez et des doigts sales s'y promenaient comme sur l'horaire affiché dans les gares. Il puait le chien mouillé et le bout de cigare éteint, dans cette salle de classe où traînaient aussi des relents d'écoliers pauvres et de cuistres mangeurs de charcuterie.

Il y avait des abstentions. Des «jeunes gardes» des deux partis, de faction à l'entrée, reconnaissaient leurs hommes et envoyaient des voitures prendre, en prévision du contre-appel, les manquants de leur bord. La kyrielle des noms, la procession des votants se déroulaient, lamentables. Des incidents en relevaient de loin en loin la monotonie. Un quidam omis ou rayé se fâchait; des homonymes se présentaient l'un pour l'autre; on persistait à appeler des morts qu'on aurait absolument voulu voir voter, en revanche on tentait de persuader à des vivants qu'ils n'étaient plus de ce monde.

Au sortir de l'isoloir leur expression béate et soulagée, leur air guilleret aurait donné à supposer qu'ils s'étaient isolés pour d'autres motifs.

Les opérations du vote, appel et contre-appel, duraient jusqu'à midi, puis commençait le dépouillement. On ne savait rien, mais on supputait les résultats. «Peu d'abstentions!»

Les cocardes oranges se plaignaient à la fois de l'affluence des blouses, des gens gantés et des tricornes; en revanche, les bleus s'inquiétaient du contingent extraordinaire de baes de Nations, de petits-commerçants et d'officiers patriotes.

Personne ne rentrait chez soi; tous mangeaient mal dans les tavernes bourrées de consommateurs, et la fièvre, l'anxiété séchant les gosiers, ils s'enivraient à la fois de bière et de paroles.

On commençait à se masser, le nez en l'air, sur la Grand-Place devant le local de l'» Association», le club de Béjard et des riches, où viendraient s'encadrer tout à l'heure, entre les châssis des huit fenêtres du premier, les résultats des vingt-six bureaux; et aussi au port, devant l'estaminet de la Croix Blanche, où se réunissaient les «Nationalistes», partisans de Bergmans.

Une pluie fine trempait les badauds, mais la curiosité les rendait stoïques. Des camelots continuaient de glapir l'article du jour, les cocardes bleues ou oranges.

Il y avait de l'orage et de la menace dans la foule nerveuse et taciturne, grossie à présent de beaucoup d'ouvriers, de petits employés, d'étudiants, ne payant pas le cens. Enragés de ne pas avoir pu donner leur voix à Door den Berg, ils nourrissaient au fond de leur coeur un violent désir de manifester d'une autre façon leurs préférences.

Aussi, à présent, les cocardes bleues dominaient, dans la foule. Les ouvriers les piquaient à leur gilet de laine. Des rixes avaient éclaté dans la matinée, aux abords des bureaux ou votaient les campagnards. Aussi, intimidés par les regards de haine que leur jetaient les compagnons des bassins, les sarraux s'empressaient-ils, leur voix donnée selon le coeur de leur curé, de regrimper en toute hâte sur les impériales et de mettre des lieues de polders ou de bruyères entre eux et les remparts de la métropole.

Les affiliés s'entassaient dans les salons mêmes de l'Association, où siégeaient, attendant les résultats, les chefs et les candidats du parti. La voix métallique et acerbe de Béjard dominait le bourdonnement des colloques; Dupoissy, bénisseur et inspiré; M. Saint-Fardier, turbulent, agressif, parlant de se débarrasser à coups de fusil de ce Bergmans et de tout ce sale peuple; M. Dobouziez, sobre de paroles, vieilli, l'air soucieux, peu mêlé à la politique active et maugréant à part lui, contre l'ambition coûteuse de son gendre; enfin les jeunes Saint-Fardier, bâillant à se démantibuler la mâchoire, regardaient, en tapotant les vitres, le populaire s'amasser sur la place.

À la Croix Blanche, Door n'avait pas assez de ses mains pour presser toutes celles qui tenaient à secouer les siennes. L'affection, l'exubérance, la sincérité de ces natures frustes et droites le touchaient vivement.

Laurent, les Tilbak, Jan Vingerhout, Marbol et Vyvéloy ne restaient pas en place, sortaient, allaient aux informations, couraient au bureau central où se faisait le dépouillement général.

Les premiers résultats, favorables tour à tour à Béjard et à Bergmans étaient accueillis, par des huées à l'Association, par des vivats à la Croix Blanche, ou réciproquement. Mais les manifestations de rassemblée des riches trouvaient chaque fois un écho contradictoire sur la Place. Ainsi, l'affichage aux fenêtres de l'Association, des chiffres de majorité attribués à Béjard fit partir des applaudissements timides promptement étouffés sous des grognements et des sifflets; le contraire se produisait lorsque la chance avait favorisé «notre Door».

Quelque temps les suffrages se balancèrent. La majorité des censitaires de la ville se déclaraient pour le tribun. Déjà la foule, dans la rue et à la Croix Blanche, se trémoussait d'allégresse; on se donnait l'accolade, on félicitait Bergmans. Paridael voulait même qu'on arborât le drapeau des gueux, orange, blanc et bleu, avec les deux mains fraternellement enlacées, les mains amputées et écartelées sur l'écusson d'Anvers. Bergmans, moins optimiste, eut de la peine à empêcher ses amis de triompher trop tôt. Il avait raison de se défier. Nos enthousiastes comptaient sans les campagnes. Non seulement les bureaux ruraux comblèrent rapidement l'écart des voix entre les deux listes, mais le total de ces suffrages campagnards grossissant, s'enflant toujours, engloutit comme une stupide marée, submergea sous ses flots les légitimes espérances de la majorité des citadins.

VI. TROUBLES

Ce fut d'abord de la consternation, ensuite de la rage, qui s'emparèrent de la population anversoise, à l'issue définitive de la lutte. Les riches l'emportaient, mais avec le concours de la corruption et de la bêtise. Les campagnards avaient opposé leur veto à la volonté de la grande ville. Les vainqueurs, qui ne pouvaient se dissimuler l'aloi équivoque de ce triomphe, commirent la faute de vouloir le célébrer et, assez penauds, intérieurement, ils payèrent d'audace, affectèrent de la jubilation et déterminèrent, chez la foule, par leurs bravades et leurs défis grimaçants, l'explosion des sentiments hostiles qu'elle contenait, à grand'peine, depuis le matin. Toutefois ils n'osèrent pas se montrer au balcon de leur club où les appelait ironiquement la fourmilière, la houle de têtes convulsées, pâles et blêmes de dépit, ou rouges et échauffées, rictus sardoniques, lèvres pincées, yeux qui rencognent des larmes de rage.

Cinq heures. La nuit est tombée. Les riches regagnent leurs hôtels de la ville neuve, en se glissant timidement a travers la foule qui continua de stationner sur le forum.

Tous restent là angoissés, ne sachant a quoi se résoudre, les poings fermés, certains que «cela ne se passera pas ainsi», mais ignorant comment «cela se passera».

En prévision des troubles, le bourgmestre a consigné la garde civique, les postes sont doublés, la gendarmerie est sous les armes.

Bergmans traversant la place a été reconnu, acclamé, porté en triomphe. Il se dérobe comme il peut à ces ovations: depuis le matin, il exhorte au calme et à la résignation tous ceux qui l'approchent: «Nous vaincrons la fois prochaine!»

Le drapeau orange flottant au balcon de l'Association nargue et exaspère ses amis. Dans les premiers moments, après la nouvelle de la défaite, la consternation des vaincus a permis aux riches d'arborer impunément leur pavillon.

Tout à coup une poussée se produit. Paridael et ses camarades de la «Jeune Garde des Gueux», travaillant des coudes, sont parvenus jusqu'au Club.

Porté sur les épaules de Jan Vingerhout, Laurent, leste comme un singe, s'aidant des pieds et des mains, s'accrochant aux moindres saillies, parvient jusqu'au balcon, l'escalade, empoigne la hampe, essaie de la dégainer, finit par s'y suspendre, en tirant sur l'étoffe: on entend un craquement, le bois se brise…

La foule jette un cri d'anxiété.

Le drapeau est conquis, mais le hardi conquérant s'abat dans le vide avec son trophée. Il se serait rompu le cou sur le pavé si le vigilant et solide Vingerhout n'eût été là. Notre hercule reçoit son ami dans ses bras, sans fléchir sur ses jarrets, comme il attraperait à la volée une balle de riz ou un sac de céréales. Puis il le dépose tranquillement à terre avec un juron approbateur. Le jeune gars, remis sur ses jambes, agite son drapeau au-dessus des têtes. D'orageuses acclamations éclatent et se prolongent. Des agents de police tentent de prendre Laurent au collet. Des centaines de mains, à commencer par la poigne de Vingerhout, le dégagent, bousculent les flics et les réduisent à l'impuissance.

Les jeunes gens prennent la tête d'une colonne immense qui s'ébranle après trois bordées de sifflets envoyées au balcon dégarni, en chantant à pleins poumons l'Hymne des Gueux, composé par Vyvéloy, ou bien un refrain flamand, improvisé en l'honneur de leur chef.

Mais au loin, une musique entonne l'air du parti des riches. D'où peut partir ce défi? Un frisson électrique parcourt l'immense cortège.

Sus aux téméraires! Et de traverser au pas gymnastique la place de
Meir.

Au tournant de cette place, à l'endroit où elle s'étrangle, en boyau, les Gueux tombent sur une bande de jeunes manifestants à cocardes bleues, accompagnés d'un orphéon et de torches. Avec une clameur terrible, ils s'abattent sur ces provocateurs. En un rien de temps, les torches sont arrachées des mains des porteurs, la grosse caisse trouée d'un coup de gourdin, la bande balayée, culbutée, sans que les assaillis aient opposé la moindre résistance.

Et quand le gros et la queue de la colonne débouchent à leur tour a l'endroit où vient d'avoir lieu la bagarre, les fuyards sont déjà loin.

Cependant les Gueux apprennent que dans la ville neuve, au boulevard Léopold, les riches, se croyant à l'abri des atteintes populaires, ont pavoisé et illuminé leurs façades.

— Chez Béjard! braillent les manifestants. Depuis la place de Meir, la manifestation revêt un caractère sinistre. Les rangs des ouvriers, des débardeurs et des petits bourgeois se sont éclaircis, pour faire place à une traînée de gaillards sans vergogne. Ceux-ci ne chantent plus l'Hymne des gueux, mais ils hurlent des refrains incendiaires.

En route, avenue des Arts, un runner jette un pavé à travers la porte de l'hôtel Saint-Fardier, dont les fenêtres sont garnies de lampions. Les vitres volent en éclats. En agitant un rideau de soie, le vent le rapproche de la flamme des lampions; l'étoffe prend feu. La foule féroce se trémousse et acclame l'incendie, ce complice inattendu.

— C'est cela. Faisons flamber la cambuse!

Mais un peloton de gendarmes, la police et une compagnie de gardes civiques les empêchent de pousser cette plaisanterie jusqu'au bout.

Tandis qu'une partie de la colonne s'attarde et donne du fil à retordre aux gendarmes, les autres en profitent pour déboucher au boulevard Léopold par des rues latérales, presque en face de l'hôtel Béjard.

— À bas Béjard!… À bas le marchand d'âmes! … À bas le négrier!… À bas le tourmenteur d'enfants!…

Des explosions de cris sanguinaires affrontent la demeure de l'oligarque. A-t-il eu vent de ce qui se préparait, mais Béjard, l'étranger, l'élu des paysans s'est abstenu d'illuminer.

Les volets du rez-de-chaussée sont clos et il semble qu'il n'y ait pas de lumière a l'intérieur.

Mais cette discrétion ne désarme pas les manifestants. Ils se sont rués comme des fous sur la maison maudite. Les rôdeurs et les vagabonds, composant à présent le gros du cortège, excellent surtout dans les démolitions. Les volets fendus sont arrachés des fenêtres, les glaces mises en pièces.

— À mort! À mort! hurlent les émeutiers.

Confiant le drapeau à son fidèle Vingerhout, Paridael s'interpose et veut les empêcher de se jeter dans la maison, car subitement toute sa pensée est retournée à la femme de l'impopulaire armateur, à sa cousine Gina. Qu'on écharpe et qu'on pende Béjard, il ne s'en soucie guère, qu'on ne laisse plus pierre sur pierre de la maison, et il s'associera volontiers aux démolisseurs, mais il donnerait jusqu'à sa dernière goutte de sang pour épargner une frayeur et une émotion à Mme Béjard!

Ah! misérable, comment n'a-t-il pas prévu plus tôt ce danger!

Il appelle Vingerhout à l'aide. Mais ils sont débordés. Impossible d'endiguer la masse des furieux. Il n'y a plus qu'à les suivre, ou mieux à les précéder dans la maison, afin de porter secours à la jeune femme. Laurent saute par une croisée dans le selon. Déjà une nuée de forcenés s'y démènent comme des épileptiques, brisent les bibelots et les meubles, déchirent les rideaux, décrochent les cadres, percent et trouent les coussins, arrachent les tentures et les réduisent en charpie, jettent les débris dans la rue, saccagent, dégradent tout ce qui leur tombe sous la main.

Laurent les a devancés dans la pièce voisine; elle est obscure et déserte. Il pénètre dans un troisième salon: personne; dans la salle à manger: personne encore; il fouille l'orangerie, la serre, sans rencontrer âme qui vive.

Cependant les autres le suivent. Fatigués de tout casser, ils voudraient faire son affaire à Béjard! Laurent se lance dans le vestibule, avise l'escalier, le monte quatre à quatre.

Il atteint le palier du premier étage, pénètre dans les chambres à coucher, dans un cabinet de toilette, inspecte une autre pièce. Personne. Il appelle: «Gina! Gina!» Pas l'ombre de Gina. Il continue ses perquisitions, fouille tous les coins, ouvre les placards et les armoires, regarde sous les lits. Toujours rien. Elle n'est pas dans les mansardes, elle n'est pas dans le grenier. En descendant, désespéré, il se cogne aux meneurs qui lui réclament Béjard. Pour un peu ils accuseraient Paridael d'avoir fait échapper son ennemi. Heureusement Vingerhout survient à temps pour l'arracher de leurs mains.

Cependant, au dehors le tumulte augmente, Laurent descend au jardin, visite les écuries, sans plus de succès.

Enfin, il se résout à quitter cette maison déserte. Dans la rue, où des centaines de badauds, mêlés aux émeutiers, assistent avec une curiosité béate au sac de cette demeure luxueuse, il apprend par les domestiques de Béjard que leurs maîtres dînent chez Mme Athanase Saint-Fardier. Rassuré, il s'éloigne du théâtre de la saturnale, lorsque des battues furieuses résonnent dans le lointain.

— La garde civique à cheval! Sauve qui peut!

Pillards et destructeurs interrompent leur besogne.

Le demi-escadron approche au galop. Arrivé à une centaine de mètres de la cohue, le capitaine, Van Frans, le banquier, ami de la famille Dobouziez, commande halte.

Tous riches et fils de riches, cavaliers de parade, montés sur des bêtes de race, fiers de leur bel uniforme vert sombre, de leur tunique à boutons d'argent et à brandebourgs noirs, de leur pantalon à bande amaranthe, de leur talpak d'astrakan à chausse rouge et à gland d'argent. Leurs montures ont des chabraques assorties à l'uniforme, aux coins desquelles sont brodés des clairons d'argent, et le manteau d'ordonnance enroulé sur le devant de la selle.

Pâles, l'air ému, les yeux brillants, ils font caracoler et piaffer leurs chevaux. Comme ils se sont arrêtés, les mutins s'enhardissent et leur lancent des moqueries: soldats de carton! polichinelles! cavaliers des dimanches! Laurent reconnaît Athanase et Gaston Saint-Fardier, et entend le premier, qui pousse son cheval en avant, dire à Van Frans: «Chargerons-nous bientôt ces voyous, commandant?» En passant avenue des Arts, les deux frères ont aperçu les dégâts causés à la maison paternelle, et ils brûlent d'impatience de venger cet affront.

Jusqu'à présent, le service de cet escadron d'honneur avait été une récréation, un simple sport, un prétexte à promenades et à excursions, à parties de campagne. Ce n'était pas de leur faute, à ces jolis dilettanti de l'uniforme, si cette gueusaille les obligeait de se prendre au tragique.

— Sabre… clair!… commande Van Frans d'une voix un peu émue. Et les lames vierges, tirées du fourreau avec un bruissement métallique, mettent une flamme livide au point ganté de chaque cavalier.

Il n'en faut pas plus pour que la panique gagne la bande des émeutiers. La masse fonce en avant et se jette, à droite et à gauche, dans les rues latérales. Les plus hardis courent se garer sur le trottoir d'en face ou entre les arbres de l'avenue.

— Chargez! commande alors seulement Van Frans… En avant!

Et l'escadron part au grandissime galop; étriers et fourreaux s'entrechoquent, le pavé s'incendie comme une enclume.

Après avoir dépassé les rassemblements et feint de donner la chasse aux fuyards, les cavaliers font halte, demi-tour et chargent une seconde fois dans la direction opposée.

La police achevait de disperser les derniers rassemblements et, en nombre à présent, opérait des arrestations, pinçait les meneurs.

Pourchassés de ce côté, les plus acharnés se résignaient à aller manifester ailleurs.

En tournant le coin d'une rue, Laurent se trouva nez à nez avec Régina. La nouvelle des émeutes venait de surprendre les Béjard à table, et tandis que le mari se rendait à l'Hôtel de ville pour se concerter avec ses amis, Gina, malgré les efforts pour la retenir, était sortie seule, curieuse de constater l'impopularité de l'élu.

Laurent la prit par le bras: — Venez, Régina… Vous ne pouvez rentrer chez vous; votre hôtel est une ruine, la rue même est mauvaise pour vous… Retournez plutôt chez votre père…

Elle vit qu'il portait à la casquette les couleurs des partisans de Bergmans:

— Vous faites cause commune avec eux; vous étiez de la petite expédition chez moi… Vrai, Laurent, il ne vous manquait plus que cela… C'est du propre!

— Ce n'est pas le moment de récriminer et de me dire des choses désagréables! fit Paridael avec un aplomb qu'il n'avait jamais eu de la vie en lui parlant. Venez-vous?

Frappée par son air de résolution, matée, elle se laissa entraîner et prit même son bras… Il la fit monter dans la première voiture qu'ils rencontrèrent, jeta au cocher l'adresse de M. Dobouziez et s'assit en face d'elle, sans qu'elle eût risqué une observation.

— Excusez-moi, dit-il. Je ne vous quitterai que lorsque je vous saurai en lieu sûr.

Elle ne répondit pas. Ils ne desserrèrent plus les dents.

Les genoux de Laurent frôlaient ceux de la jeune femme; leurs pieds se rencontrèrent, elle se retirait avec des soubresauts effarouchés et se rencognait dans le fond de la voiture ou affectait de regarder par la portière. Laurent retenait sa respiration pour mieux écouter la sienne; il aurait voulu que ce trajet durât toujours… Tous deux songeaient à la dernière fois qu'ils s'étaient rencontrés. Elle gagnait peur: lui se sentait redevenir l'amoureux d'autrefois.

Ils croisaient des runners ivres, brandissant des gourdins au bout desquels étaient attachés des lambeaux d'étoffes arrachés aux meubles et aux tentures des hôtels dévastés. À chaque réverbère, Laurent avait la rapide vision de la jeune femme. L'alarme qu'il causait à sa cousine le chagrinait atrocement. Il lui serait donc toujours un sujet d'aversion et d'épouvante! Arrivé à la fabrique, il descendit le premier et lui offrit la main. Elle mit pied à terre sans son aide et lui dit, par politesse: «Vous n'entrez pas?»

— Vous savez bien que votre père a juré de ne plus me recevoir…

— C'est vrai. Je n'y pensais plus… Au fait, je vous dois des remerciements, n'est-ce pas? M. Béjard compte des ennemis chevaleresques…

— De grâce, ne raillons pas, cousine… Si vous saviez combien vos sarcasmes sont injustes?… Croyez plutôt à mon inaltérable dévouement et à ma profonde… admiration pour vous.

— Vous parlez comme une fin de lettre! fit-elle, avec une tendance à reprendre son ancien ton persifleur, mais cette pointe manquait de belle humeur et de sincérité. «C'est égal… Encore une fois, merci.» Et elle entra dans la maison.

VII. GENDRE ET BEAU-PÈRE

M. Freddy Béjard, nouveau député, donne à ses amis politiques le grand dîner retardé par le sac de son hôtel et l'effervescence populaire.

L'émeute n'a pas duré. Dès le lendemain, les bons bourgeois, que le tumulte de la nuit empêchait de dormir et faisait trembler dans leurs lits, prenaient comme but de promenade les principales maisons ravagées par la populace. Comme les riches ne manquent pas d'imputer ces actes de sauvagerie à Bergmans, malgré les protestations et les désaveux énergiques de celui-ci, M. Freddy Béjard bénéficie de l'indignation des gens rassis et timorés.

Les gazettes persécutées par M. Dupoissy publient durant des semaines des considérations de «l'ordre le plus élevé», sur «l'hydre de la guerre civile» et le «spectre de l'anarchie», si bien que nombre de bons Anversois, détestant Béjard et les étrangers et portés pour Bergmans, craindraient, en continuant d'appuyer celui-ci, de provoquer de nouveaux désordres.

Comme il incombait à la ville de dédommager les victimes des démagogues, M. Béjard n'a rien perdu non plus de ce côté-là, et en a profité pour grossir l'évaluation des dégâts.

De sorte que c'est dans un hôtel repeint et meublé à neuf, plus cossu que jamais, où rien ne porte trace de la visite des runners, que M. le député traite ses féaux et amis; ses collègues du «banc» d'Anvers au Parlement, ses égaux, les riches: Dobouziez, Vanderling, Saint-Fardier père, les deux jeunes couples Saint- Fardier, Van Frans et autres Van, les Peeters, les Willems, les Janssens, sans oublier l'indispensable Dupoissy.

La belle Mme Béjard préside à ce dîner: plus en beauté que jamais. On l'accable de compliments et de félicitations et Dupoissy ne peut lever son verre sans s'incliner galamment du côté de Mme la représentante.

À la vérité, Mme Béjard est profondément malheureuse.

Ce mari, qu'elle n'a jamais aimé, elle le déteste et le méprise à présent. Il y a longtemps que leur ménage est devenu un enfer: mais par fierté, devant le monde, elle se fait violence et parvient à «représenter» de manière à tromper les malveillants et les indiscrets.

Elle sait que son mari entretient une Anglaise du corps de ballet; une grande fille commune et triviale, qui jure comme un caporal- instructeur, fume des cigarettes à s'en brûler le bout des doigts et boit le gin au litre.

Honnête et droite, orgueilleuse, mais d'un caractère répugnant aux actions malpropres, Gina a dû subir les confidences cyniques de cet homme. Les infamies de la vie privée ou publique des gens de son monde lui ont été révélées par cet ambitieux. Et, d'un coup, elle a vu clair dans cette société si brillante au dehors; et elle a compris l'intransigeance de Bergmans, elle l'en a aimé davantage allant jusqu'à épouser au fond du coeur, elle, la fière Gina, la cause de ce révolutionnaire, de ce roi des poissardes, comme l'appelle le député Béjard.

Et pendant les troubles, lorsqu'elle rencontra Laurent Paridael, si elle s'était montrée distante et railleuse c'était par habitude, par une sorte de pudeur, par une dernière fausse honte qui l'empêchait de paraître convertie à des sentiments de générosité qu'elle avait méprisés et blâmés chez lui.

En réalité, lors de l'élection, elle forma des voeux ardents pour Bergmans et maudit le succès de son mari. À telle enseigne que le sac de leur maison avait même répondu ce soir de furie populaire à son état d'énervement, de dépit et de déconvenue. C'est qu'elle appartient, à présent, à Bergmans, qu'elle est sienne de pensées et de sentiments. Mais comme elle ne sera jamais son épouse elle tiendra jusqu'à la mort ces sentiments renfermés au plus profond de son coeur. Elle ne vit plus que pour son fils, un enfant d'un an qui lui ressemble; et pour son père, à elle, le seul riche qu'elle aime et qu'elle estime encore. Les petites tentatrices, Angèle et Cora, continuent de perdre leur peines en voulant lui inculquer leur philosophie spéciale.

Prendre la vie comme une perpétuelle partie de plaisir, ne se forger aucune chimère, s'attacher modérément de façon à se détacher facilement, profiler de la jeunesse et du sourire des occasions; fermer les yeux aux choses tristes ou maussades, à la bonne heure. Voyez-les à ce dîner, appétissantes, décolletées, la chair heureuse, rire et bruire comme des plantes vivaces aux souffles conquérants de l'été; piailler, caqueter, agacer leurs voisins et se lancer, par moments, d'un côté à l'autre de la table, des regards de connivence. Bien naïve leur amie Gina d'héberger des diables bleus et des papillons noirs!

Mme Béjard, souffrant d'une migraine atroce, préside, avec un tact irréprochable, ce dîner qui n'en finit pas.

Combien elle voudrait relever les vilenies dont, pour flatter le maître de la maison, ses familiers, Dupoissy en tête, saupoudrent la renommée de Bergmans.

— Oh! très drôle, très fin… Avez-vous entendu?

Et le Sedanais s'empresse de répéter, à mots discrets, à Gina la petite malpropreté. Si elle n'y applaudit pas, du moins lui faut- il approuver du sourire, d'une flexion de tête.

Béjard s'essaie à son rôle nouveau. Il disserte et papote à l'envi avec ses collègues, jargonne comme eux, rapports, enquêtes, commissions, budgets.

M. Dobouziez parle encore moins que d'habitude. Savoir sa fille malheureuse, l'a vieilli, et elle a beau faire bonne figure et affecter du contentement, il l'aime trop pour ne pas deviner ce qu'elle lui cache. Veuf depuis un an, ses cheveux ont blanchi, sa poitrine ne se bombe plus si fièrement qu'autrefois, et son chef autoritaire s'incline. Il faut croire que quelques-uns de ses problèmes sont restés sans solution ou que l'algébriste a trouvé des résultats incompatibles?

Au dessert, on prie Mme la représentante de chanter. Régina a encore sa belle voix, cette voix puissante et souple de la soirée d'Hémixem, mais enrichie aussi de cette expression, de cette mélancolie, de ce charme de maturité qu'a revêtu sa physionomie autrefois trop sereine. Et ce n'est plus la valse capricante de Roméo qu'elle gazouille aujourd'hui, c'est une mélodie large et passionnée de Schubert, l'Adieu.

Assis dans un coin, à l'écart, M. Dobouziez est suspendu aux lèvres de sa fille, lorsqu'une main se pose sur son épaule. Il sursaute. Et Béjard, à mi-voix:

— Passons un moment dans mon cabinet, beau-père, j'ai un mot à vous dire…

L'industriel, un peu désappointé d'être arraché à une des seules distractions qui lui restent encore, suit son gendre, frappé par l'étrange intonation de la voix du député.

Installés l'un en face de l'autre devant le bureau, Béjard ouvre un tiroir, furette dans un casier, tend à Dobouziez une liasse de papiers.

— Veuillez prendre connaissance de ces lettres!

Il se renverse dans son fauteuil, ses doigts tambourinent les coussinets de cuir, tandis que ses yeux suivent sur la physionomie de Dobouziez les impressions de la lecture.

Le visage de l'industriel se décompose; il pâlit, sa bouche se plisse convulsivement, tout à coup il s'interrompt.

— Me direz-vous ce que cela signifie? fait-il en regardant son gendre avec plus d'angoisse que de courroux.

— Tout simplement que je suis ruiné et qu'on proclamera ma faillite avant un mois, avant quinze jours peut-être, à moins que vous ne veniez à mon aide…

— À votre aide!» Et Dobouziez se cabre. «Mais malheureux, je me suis déjà enfoncé, pour vous, dans des difficultés dont je ne sais comment sortir!… Et en ce moment même le désastre qui vous frappe m'englobe… Vous êtes fou, ou bien impudent, de compter encore sur moi!»

— Il faudra pourtant que vous vous exécutiez, monsieur… Ou bien préfèreriez-vous passer pour le beau-père d'un homme insolvable, d'un failli? … Mais vous n'avez pas fini de lire ces lettres… Je vous en prie, continuez… Vous verrez que la chose mérite tout au moins réflexion… Avouez que ce n'est pas de ma faute. La débâcle de Smithson et C°, à New-York, une banque si solide! Qui pouvait prévoir cela? … Ces mines de cuivre, de Sgreveness, dont les actions viennent de tomber à vingt, au-dessous du pair, ce n'est pas moi pourtant qui vous les ai vantées. Soyez de bonne foi et rappelez-vous votre confiance en ce petit ingénieur, votre camarade du génie, qui vint vous proposer l'affaire…

— Taisez-vous, interrompt Dobouziez… Ah, taisez-vous! Ces spéculations effrénées sur les cafés, qui ont englouti, en moins de quatre jours, la totalité de la dot de votre femme! Dites, est- ce moi aussi qui vous les ai conseillées? Et ce jeu sur les fonds publics, auquel vous employez votre Dupoissy? Croyez-vous les gens qui fréquentent la Bourse assez bêtes pour supposer un seul instant que les cent mille et les deux cent mille francs de différences payés par ce mérinos, qui n'a jamais possédé de laine pour son compte, que celle que porte sa tête cafarde, soient sortis de ses propres coffres? Et pour comble voilà que ce pied- plat qui lèche l'empreinte de vos talons est tout doucement en train de vous lâcher. Il faudrait entendre comme il vous traite en votre absence! Vous dégoûtez jusqu'à ce paltoquet. En Bourse il ne se gène pas pour dire haut ce qu'il pense de votre nouvelle… industrie, celte agence d'émigration qui pourrait bien vous valoir des démêlés avec la justice. Fi donc!