WeRead Powered by ReaderPub
La nouvelle cuisinière bourgeoise: Plaisirs de la table et soucis du ménage cover

La nouvelle cuisinière bourgeoise: Plaisirs de la table et soucis du ménage

Chapter 10: LE BŒUF PARLE
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

L'ouvrage rassemble textes et poèmes qui mêlent plaisirs de la table et soucis du ménage, offrant une réflexion enjouée et lyrique sur la cuisine domestique bourgeoise. L'auteur décline parodies, couplets, paraboles et billets d'observation pour évoquer recettes non techniques, habitudes de table, économies domestiques et moeurs familiales, alternant ironie, moralité et fantaisie. Le ton oscille entre humour et didactisme léger, visant à célébrer la cuisine comme cœur du foyer tout en signalant les contraintes et compromis du ménage quotidien.

LE BŒUF PARLE

— Ah ! les modes anglaises, les modes anglaises !
Une table
De chez Maple,
Et des étoffes Liberty :
Pardi !
J’ai donné là-dedans, moi aussi,
Ces fariboles, ces fadaises !…
Vous comprenez, nous autres bœufs, confiants, naïfs,
En voyant que l’on nous baptise
Beefsteak, rumpsteak, roastbeef,
Nous nous croyons nés pour le chic
Britannique,
Et nous rêvons de la Tamise :
Dans un grill-room, servi par de petites misses
Rousses ou blondes,
Aller se faire manger à Londres !
Et, comme de jeunes fous,
On part au pays de Malbrough,
— Miroton, miroton, mirotaine, —
Eh ! bien oui, c’était bien la peine
De traverser ainsi la Manche,
Pour la façon dont ils nous mangent,
Et nos parrains et nos marraines…
Dans les bons vieux hôtels de France, tables d’hôte
Où des commis-voyageurs,
(Vrais blagueurs),
En savourant leur entrecôte.
Racontent des histoires à se tenir les côtes !
Et, entre chaque bouchée, c’en est une autre !
Et toi, calme vie de famille,
Dont le bouilli
Du samedi
Sera confident de tous les espoirs, tous les soucis :
— Quand marierons-nous notre fille ? —
A la muette, dare-dare,
Comme dans un buffet de gare,
Là-bas c’est le bar,
Où tous, sans égards,
Te baffrent, te briffent !
Tranche de rosbif…

(Le bœuf doit prononcer les six vers qui précèdent avec une grande animation, et en imitant autant que possible l’accent anglais.)

Et puis, Seigneur ! de quels breuvages,
Ils nous arrosent, les sauvages !
Thé, soda, limonade, bière !
Faudra-t-il que nous acceptions,
Albion,
De telles compromissions ?
Où es-tu, Suresnes Première ?
Aussi, lorsque j’ai vu de quoi il retournait,
Je n’ai
Eu trêve que de repartir :
Au lieu de figurer, digne, dans un repas,
Être mangé dans ces conditions-là,
Vraiment, il n’y aurait pas de plaisir…
Or, voici qu’une Anglaise, faisant son menu,
Sur moi jette son dévolu ;
C’était la femme d’un pasteur, à ce que j’ai cru,
Car elle était avec ses filles qui étaient neuf :
(Ah ! que ton mari n’est-il veuf !…) —
Sur leurs vingt pouces, mangé, sans plus,
Sans jus. —
Dans ce péril extrême, j’eus
Recours à un expédient, peut-être pas très neuf,
Mais il fallait agir, d’abord :
Pour conjurer ce mauvais sort,
Je me mis à crier très fort :
— Je suis la culotte du bœuf ! —
(En appuyant, bien entendu, sur le mot culotte.)
Et, pudiques, les dix femmes ont pris la porte…