Teste David cum sibylla.
C'est la raison pour laquelle Michel-Ange les a représentées dans les célèbres fresques du plafond de la chapelle Sixtine, et Raphaël dans l'église Santa-Maria-della-Pace, à Rome.
Quant à la Prose de l'âne, nous n'avons trouvé aucun document qui nous prouve qu'elle ait été chantée à l'office de Noël. Farin seul l'affirme: nous serions donc porté à croire qu'elle était chantée à la porte de l'église.
Elle commençait par cette strophe:
Orientis partibus
Adventavit asinus
Pulcher et fortissimus,
Sarcinis aptissimus.
Hez, sire âne, hez!
Des contrées de l'Orient, il est arrivé un âne beau et fort, propre à porter les fardeaux.—Hez, sire âne, hez!
Cette cantilène n'avait rien de choquant, ni pour le goût, ni pour les convenances.
Telle était cette fête de l'âne dont on a dit beaucoup de mal, parce qu'elle prêtait à certains abus et dégénéra vite en un cortège peu digne du sanctuaire, ce qui la fit interdire par l'autorité ecclésiastique. Il n'en est pas moins vrai qu'elle naquit d'une pensée de foi, d'une interprétation et d'une mise en scène ingénieuse des prophéties sur le Messie.
Nous terminerons ce chapitre par le ravissant usage de:
LA «SCALA» DE NOËL
Dans un causse aride et sauvage,
Aux flancs d'un rocher accroché,
Est un ancien Pèlerinage
Entre ciel et terre perché.
C'est Rocamadour qu'il s'appelle.
Lieu saint et des plus vénérés,
Où pour atteindre la chapelle
Il faut gravir deux cents degrés
Là survit un touchant usage:
A chaque soir de la Noel,
Petits et grands de ce village
Semblent faire l'assaut du ciel!
La population tout entière
Monte à genoux chaque degré,
En récitant sur chaque pierre
De l'Archange le doux Ave.
Et les prêtres sont à la tête
De cette étrange ascension
Faite au son gai de la musette
Avec peine et dévotion.
Telle, à Rome, la foule sainte
Au Latran montant à genoux
La Scala Santa toute empreinte
Du sang du Christ versé pour nous?
(Comtesse O'Mahony.)
CHAPITRE IV
LE RÉVEILLON ET LES GÂTEAUX DE NOEL
La Messe de minuit, nous l'avons dit, était ordinairement précédée d'un repas maigre, qu'on nommait, en Provence, le gros souper; elle était suivie d'un repas gras qu'on était convenu d'appeler, dans tous les pays, le réveillon.
Ce repas avait sa raison d'être par suite du jeûne de la veille, de la privation de sommeil, de la longueur des offices de la nuit, qui souvent duraient plusieurs heures81 et aussi des fatigues d'une longue route parcourue pour venir à l'église.
Note 81: (retour) La grand'messe de minuit était précédée des trois Nocturnes des Matines et suivie des Laudes.
Telle a été l'origine du réveillon.
Nous parlerons successivement des groupes de quêteurs en vue du réveillon, du repas lui-même et des gâteaux de Noël.
I. LES QUÊTEURS
L'Aguilloné dans le pays d'Armagnac
L'Aguilloné est le chant de joie de Noël; il est en patois gascon. Pendant tout le mois de décembre, les jeunes gens qui doivent tirer au sort vont chanter l'Aguilloné, le soir, après souper, devant les portes. Comme récompense, on leur donne quelques sous, des oeufs, de la farine, des châtaignes. Avec le produit de cette quête, ils font le réveillon de Noël.
L'Aguilloné se chante sur un air très gracieux et très entraînant. Les chanteurs (lous aguillounès) portent le béret bleu du pays, brodé avec de la laine rouge, jaune, verte, blanche, le tout surmonté d'un pompon aux multiples couleurs: c'est avec ce costume bigarré qu'ils se promènent crânement dans les foires et marchés.
«Il ne faut pas oublier, nous dit notre aimable correspondant, que nous sommes au doux pays d'Armagnac, pays du bon vin et du gai soleil, et on aime beaucoup chez nous à rire et à s'amuser. Il y a de braves gens tout de-même, et si les têtes sont un peu légères, les coeurs sont toujours bons82.»
Note 82: (retour) M. l'abbé B., du diocèse d'Auch.
CHANT DE L'AGUILLONÉ
1
Trois compagnons sont arrivés
Devant la porte d'un chevalier.
Refrain
Gentil Seignou,
L'Aguilloné
Il faut donné
A ous coumpagnous
2
Aci qué bouha lou bént d'aoutan,
Daoubrit la porto, qu'entreran.
Gentil Seignou!
(et la suite du refrain qui se répète à chaque couplet).
3
Brabos gens, allucat la candello,
Bous pourtant no gran noubello.
4
Inta Nadaou, escoutats ben,
Jésus va néché à Bethléem.
5
Dam-mous aoumen un bresserou,
Inta coucha lou Salvadou.
6
Dam-mous un brioulletto,
Indé bouta déguens sa manetto.
7
Enségnam-mous un cansoun,
Indé hé risé lou maynatjoun.
Etc., etc.
TRADUCTION
1
Trois compagnons sont arrivés
Devant la porte d'un chevalier.
Gentil Seigneur,
L'Aiguilloné
Il faut donner
Aux compagnons.
2
Ici souffle le vent d'antan.
Ouvrez la porte, nous entrerons.
3
Braves gens, allumez la chandelle,
Nous vous portons une grande nouvelle.
4
Pour Noël, écoutez bien,
Jésus va naître à Bethléem.
5
Donnez-nous au moins un petit berceau.
Pour y coucher le Sauveur.
6
Donnez-nous une violette,
Pour mettre dans sa petite main.
7
Enseignez-nous une chanson,
Pour faire rire le petit enfançon.
Etc., etc.
Ainsi se continuent indéfiniment les couplets de l'Aguilloné qui se termine toujours par des souhaits, en rapport avec l'aumône reçue ou refusée.
Si les chanteurs ne reçoivent rien, ils disent les choses les plus désagréables, par exemple:
Diou bous counserbe la santat
Coumo l'aygo déguens tin bergat.
Dieu vous conserve la santé
Comme l'eau dans un panier percé.
Mais s'il se trouve un donateur généreux, on souhaite toutes sortes de prospérités à sa maison, par exemple:
Lou boun Diou bous doungo aoutant d'aoucats
Coumo d'herbetto deguens tous prats.
Que le bon Dieu vous donne autant d'oies
Qu'il y a de brins d'herbes dans les prés.
Diou benasisco aquesto maysoun,
Mous an baillat caoucoun dé boun.
Dieu bénisse cette maison,
Car on nous a donné quelque chose de bon.
Cette chanson, comme on le voit par le texte lui-même, se rapporte surtout à la fête de Noël. Elle est chantée à l'occasion des quêtes qui ont lieu pendant tout le mois de décembre.
La chanson traditionnelle que répètent les enfants, pendant le temps de l'Avent, la vieille chanson de quête, aux environs de Rouen, est encore celle-ci:
Aguignette,
Miettes, miettes,
J'ons des miettes dans not' pouquette,
Pour les jeter à vos poulettes.
Si elles pondent de gros oeufs,
La maîtresse, donnez-m'en deux!
Aguignolo!
Dans les environs de Ploërmel, la veille de Noël, quand le soir arrive, des enfants, réunis par petits groupes de trois ou quatre, vont de porte en porte, éclairés par une bougie que tient le chef de la bande. Ils posent d'abord à la maîtresse de maison cette question: «Faut-il chanter Noé?» Si la réponse est affirmative, ils entonnent le couplet suivant:
Chantons Noé,
Ma bonne femme,
Chantons Noé,
Vous et moi.
Pour eun' pomm', pour eun' peire,
Pour un p'tit coup d' cidr' à beire,
Chantons Noé, etc.
Puis, après avoir reçu quelques sous ou quelques friandises, ils s'en vont à une autre porte répéter la même chanson.
Dans certaines paroisses des Hautes-Pyrénées, situées entre Lourdes et Bagnères, les enfants s'en vont, le matin de la veille de Noël, «musiquer» devant chaque maison; on donne à chacun un petit pain fait exprès par la ménagère. Régulièrement, les enfants pauvres seuls devraient aller à cette distribution d'aumônes, mais, par camaraderie et par amusement, les enfants des familles aisées se joignent à eux. On désigne ces joyeux quêteurs sous le nom patois de «Eis allégrès», en français «les joyeux»; ce mot n'est jamais employé qu'à Noël.
Dans la vallée d'Arros, au centre du même département, il y a trente ans, les enfants couraient de même, de maison en maison, la veille de Noël, pour demander «la prouesse», c'est-à-dire des pommes, des noix et des friandises. Cet usage a à peu près disparu.
Dans le pays d'Auribat (Landes), les enfants de la campagne se forment en groupes joyeux, la veille de Noël. Ils vont solliciter des offrandes devant toutes les maisons où il y a eu un baptême dans l'année. Ils chantent alors un refrain connu vulgairement sous le nom de lou Piguehoü:
Pigue hoü, hoü, hoü
Pigue talhe, talhe, talhe
Dat loumouyne à le canalhe.
Pigue hus, hus, hus
Les miches à ca de dus.
Pigue, hégn, hégn, hégn
Lé maye part que si lou mégn.
Pigue hoü, hoü, hoü
Pigue, taille, taille, taille,
Donnez l'aumône à la marmaille.
Pigue hus, hus, hus.
Les miches83 à chacun d'eux
Pigue hégn, hégn, bégn
La plus grande portion que ce soit la mienne.
Note 83: (retour) Pain d'anis.
Malheur à celui qui ferait la sourde oreille; les enfants, de leur ton le plus aigu, hurleraient un refrain vengeur, mais trop grossier pour pouvoir être reproduit.
II. Le repas
Dans l'Orléanais, le réveillon avait des mets et des chants traditionnels; le porc composait le menu de ce festin. C'était sous toutes les formes et par parties que la victime était servie sur la table. Partout son sang apparaissait sous la forme de boudin succulent, et sa chair hachée sous celle de crépinettes, sorte de saucisses longues qui, dans certaines communautés, étaient servies à chaque personne, dès le retour de la Messe de minuit. La fin du repas était égayée par le chant de Noëls. locaux.
Dans les familles angevines, il était d'usage, à Noël, de tuer un des porcs mis à l'engrais.
Dès le matin, le boucher, accompagné de ses valets, se rendait à domicile et, après avoir saigné, épilé 84 le porc, puis taillé sa chair, se mettait à faire force saucisses et boudins, car il fallait en envoyer à tous les parents et amis...
Note 84: (retour) Épiler, enlever le poil.
Le soir arrivé, une grande chaudière d'airain était posée sur le feu. Cette chaudière était remplie de la chair du porc coupée en petits morceaux et destinés à faire des rilleaux. Le chef de la famille se signait, jetait de l'eau bénite sur le feu, puis plaçait dans la chaudière trois mesures de sel.
A l'aube du jour, les rilleaux étaient cuits, et alors on se délassait, dans ce gai repas, des veilles de la nuit. Ensuite on partait pour l'église paroissiale, en emportant sur un large plateau un magnifique jambon couvert de verdure. Ce jambon était déposé devant le maître-autel.
Un prêtre, en habit de choeur, venait le bénir et prononçait une prière consacrée à cette cérémonie, prière qu'on retrouve encore dans nos anciens rituels du Moyen Age.
Après la bénédiction, le jambon était reporté à la maison et suspendu dans l'âtre de la cheminée; il y restait jusqu'à Pâques. Ce jour-là, il était décroché et mis sur la table autour de laquelle la famille venait s'asseoir et rompait avec cette viande bénite l'abstinence du Carême 85.
Note 85: (retour) Extrait du Bulletin historique et monumental de l'Anjou.
Dans le Rouergue (Aveyron), tout en se chauffant autour du souquonaudolengo qui flambe, on réveillonne avec un bon morceau de saucisse, cuite à point par les soins de la ménagère, ou, à défaut de saucisse, on se régale tout bonnement d'un morceau de porc salé, conservé depuis le carnaval passé. Et, comme dessert, une rissole aux prunes ou aux pommes bien chaude et bien dorée.
Le jour de Noël est un jour de grande liesse; c'est le maître, «le bourgeois» qui «régale» la famille et les domestiques. C'est à lui qu'incombe le soin de tout disposer, car c'est, ce jour-là, la fête des petits, des humbles, des serviteurs; le maître «paie» à toute la maisonnée.
Mais, en revanche, le jour des Rois sera sa fête à lui.
A leur tour, les domestiques paieront ou seront censés payer, et ce soir-là encore, il y aura grande liesse dans la ferme, éclairée autant par le grand feu de la cheminée que par la lampe du plafond86.
Note 86: (retour) L'abbé M——, du diocèse de Rodez.
En Poitou, Lucas Le Moygne, curé de Notre-Dame de la Garde (Poitiers), a composé un nouël où il est raconté quel réveillon on faisait, après la Messe de minuit:
Conditor, le jour de Noël,
Fit un banquet non pareil
Qui fut faict, passé v'là longtemps,
Et si le fit à tous venans.
Suit le menu: «perdrix, chapons, oiseaux sauvages, hérons, levrauts, congnilz, faisans, sangliers, lymaces au chaudumé», voilà pour les plats de résistance, et j'en oublie. Maintenant, pour le dessert: la pâtisserie, «les fouaces», les crasemuseaux, gâteaux secs, pains de chapitre, échaudés pour les mauvaises dents... avec du vin.
................de l'Ypocras,
Vin carapy et faye Montjeau,
Pour enluminer tout museau
Nouël!
Il y vint même un bouteillier
Qui onc ne cessa de verser
Tant que un quartault il assécha
In sempiterna secula.
A défaut du petit vin clairet de Poitiers, on avait «de derrière les fagots» quelque réserve, en cachette, «de pomme sans iau» ou «de poiré doulcereux» pour arroser chansons qui ne tarissaient guère87.
Note 87: (retour) J. Noury.
Dans les Hautes-Alpes, Noël est le grand jour de réunion familiale. Au marché qui précède la fête, les femmes se pourvoient d'une bougie par ménage, car, le soir de Noël, on ne s'éclaire ni avec le bouillon-blanc trempé dans l'huile, ni avec le bois résineux qui sert là de lumière, comme dans les villages russes.
Il est de coutume de manger, après la Messe de minuit, des soupes de pâté qu'on appelle sazanes ou creusets. Le chef de la famille prend le premier un verre plein de vin et porte la santé de tous les siens; le verre passe ensuite de main en main, la même santé se répète et, à la fin du repas, chacun à son tour y boit à ceux des membres de la famille que la nécessité retient absents.
Dans le Var, après la Messe de minuit, les tourtes, gros gâteaux ronds faits avec du miel, de la farine, de la confiture, de l'huile, dérident tous les fronts88.
Note 88: (retour) L'abbé Ch., du diocèse de Fréjus (Var).
En Armagnac. Devant la souche de Noël, en partant à la Messe de minuit, on laisse «mijoter» le pot de la daube, qui est la base du réveillon. La daube est un plat national et bien gascon: elle se compose d'un morceau de boeuf cuit dans une sauce noire, faite avec du vin rouge et force condiments. On ne comprendrait pas, en Armagnac, un dîner de Noël sans la daube. Les familles les plus pauvres se paient ce luxe gastronomique, et si leur misère était trop grande pour pouvoir se donner ce régal, de charitables voisins se font un devoir de le leur procurer.
Le réveillon se complète avec de longs morceaux de saucisses cuites sur le gril, toujours avec les charbons de la souche. On termine par les châtaignes grillées, arrosées de vin nouveau89.
Note 89: (retour) L'abbé B., du diocèse d'Auch.
«Si vous voulez quelques notes sur les fêtes de Noël, dans notre beau Béarn, je puis vous en donner. Tout se passait très simplement: les amis se réunissaient, on chantait des Noëls béarnais, en attendant la Messe de minuit. On nous faisait rôtir des marrons et on nous faisait boire de cet excellent vin blanc qu'aimait tant notre bon Henri (Henri IV, le Béarnais); seulement on nous le donnait à très petite dose, car il porte. Puis on nous mettait au dodo, en nous promettant de nous réveiller au moment voulu... Et le lendemain grand désespoir de n'avoir pas été réveillé à temps, mais le tour était joué.
«Et l'on nous menait voir le petit Jésus dans sa Crèche, où nous lui promettions d'être sages. Ceci se passait dans ma petite enfance, il y a trois quarts de siècle90».
Note 90: (retour) Mme la comtesse de X...
Dans les montagnes du Gévaudan (Lozère), on arrive à trois heures du matin de la Messe de minuit. On prend un air de feu et on se met à table. Depuis des siècles, le menu est toujours le même: oreille de porc, riz au lait, saucisse, fromage.
Le tout était jadis arrosé de Vivarais, vrai nectar que les vieux seuls ont connu. Aujourd'hui, c'est le Languedoc qui figure à la table de nos montagnards. Il monte facilement à la tête, mais il ne réjouit pas le coeur91.
Note 91: (retour) M. l'abbé R..., du diocèse de Mende.
En Corse, dans les familles pauvres, on mange, au réveillon, la traditionnelle polenta (bouillie de farine de châtaignes ou de maïs), avec des tranches de porc tué exprès la veille.
Dans le pays bizontin, on prend, au retour de la Messe de minuit, un peu de vin chaud, avec une petite tranche de pain, c'est la «mouillotte».
Pour la journée de Noël, on fait actuellement une grande fournée de gâteaux. Autrefois, en montagne, quand on mangeait habituellement le pain d'avoine et d'orge, on préparait, pour Noël, des pains d'orge mélangée d'un peu de froment: chacun avait sa michotte. La mère de famille avait soin d'en faire une de plus pour le premier pauvre qui passait: on l'appelait la «pâ Dé» (la part à Dieu.)
Dans le pays de Caux (Seine-Inférieure). Dans les campagnes, le réveillon est réduit aux plus modestes proportions. Pendant que, dans l'âtre, se consume la traditionnelle bûche de Noël, on se contente d'un frugal repas où figure parfois, chez les pauvres, une «fricassée» d'oiseaux pris, le soir à la «soutarde»; on termine aussi quelquefois par une tasse de «flippe», boisson chaude et composée de cidre doux, d'eau-de-vie et de sucre réduits au feu.
En Alsace, le réveillon se fait avec des saucisses, des jambons, des boudins arrosés de vin blanc. C'est le Kuttelschmauss.
Nous avons dit qu'en Angleterre il se fait, à l'occasion de Noël, une consommation considérable d'oies grasses92. Il en était ainsi autrefois dans nos provinces méridionales de la France; il n'était pas de fête, en Languedoc et en Béarn, où l'antique gardien du Capitole ne figurât à la place d'honneur. Le plus souvent, le réveillon se composait d'une bonne soupe aux choux, dont la marmite avait été enterrée sous la cendre, avant le départ pour la Messe de minuit, d'une oie rôtie, d'une saucisse fraîche et d'un pâté de foie gras.
Note 92: (retour) Noël dans les pays étrangers, p. 16.
Le jour de Noël, M. de Talleyrand avait l'habitude de servir à ses invités l'oie traditionnelle dont il avait lui-même imaginé la recette. Vous plaît-il de la connaître?
«Foncez une casserole de bandes de lard et de tranches de jambon. Veuillez ajouter quelques oignons piqué de clous de girofle, une gousse d'ail, un peu de thym et de laurier. Sur ce matelas parfumé, posez une oie grassouillette, bien jeune, bien tendre, soigneusement farcie de son foie et de crêtes de coq; arrosez généreusement de sauternes, semez une pincée légère de muscade, et laissez tomber quelques gouttes d'orange amère. Couvrez enfin de papier beurré et, feu dessus, feu dessous, faites partir.»
Décidément, il avait beaucoup d'esprit, M. de Talleyrand!
L'oie de Noël est bien un vrai rôti de fête! Tandis que les cloches égrènent dans le ciel leurs joyeux carillons, que le boudin fume et crie sur le gril, que les marrons pétillent sous la cendre, que les gâteaux de famille profilent leur coupole feuilletée, l'oie fumante est placée au milieu de la table, aux applaudissements des convives. De ses flancs embaumés s'échappent bientôt de succulents marrons: les enfants tendent leur assiette en criant: Noël! Noël!
Et la douce voix des cloches semble leur répondre: «Réjouissez-vous, enfants, car Jésus est né»93.
Note 93: (retour) Fulbert-Dumonteil.
Mme de Sévigné, dans la nuit de Noël de l'an 1677, offrit un réveillon, dans son merveilleux hôtel Carnavalet, aujourd'hui transformé en musée de Paris historique, ancien et moderne.
D'après le cérémonial accoutumé, Coulange met le feu à la bûche de Noël, dans la grande cheminée Henri II. La table est garnie au centre d'un agneau tout entier. Sur l'immense dressoir, qui occupe tout un panneau de la salle, des orangers encadrent les aiguières et la vaisselle d'argent et de vermeil.
Les jets d'une haute fontaine les parfument encore de l'essence des fleurs les plus odorantes et les plus variées.
Le réveillon se prolonge au milieu des huit services dont la simple énumération, en sa consistance abondante et variée, suffirait à soulever d'effroi les estomacs de notre temps.
Qu'il nous suffise d'indiquer qu'après les soupes, les entrées, les deux services de rôtis, gros et menu gibier, le service des poissons: saumon, truite et carpe, parurent deux énormes buissons d'écrevisses flanqués de quatre tortues dans leur écaille. Au sixième service, on en était encore aux légumes: cardons et céleris, et le huitième service termina le repas par les amandes fraîches et les noix confites, les confitures sèches et liquides, les massepains, les biscuits glacés, les pastilles et les dragées.
Les meilleurs crus de Bourgogne et des côtes du Rhône avaient arrosé les divers services du repas, le muscat de Languedoc restant réservé aux babioles du dessert94.
Note 94: (retour) La Rouvraye.
A Paris, le réveillon est plus à la mode que jamais, et la statistique serait impuissante à établir la quantité de boudin grillé qui se consomme, pendant la nuit du 24 au 25 décembre, dans la grande capitale.
Plus que toute autre ville, Paris subit l'influence des coutumes étrangères. Il a pris à l'Angleterre les joies gastronomiques du Christmas, à l'Allemagne son arbre de Noël si charmant et si poétique. C'est seulement dans les quartiers paisibles du Marais et de l'île Saint-Louis, loin des rues grondantes de la grande ville, où les chaudes rôtisseries, les charcuteries enrubannées toutes grandes ouvertes, les cafés et les restaurants illuminés offrent jusqu'au matin l'odeur et le flamboiement d'un immense festin; c'est dans ce Paris ignoré qu'il serait possible de retrouver quelques traces des vieux usages de nos pères.
III. LES GÂTEAUX
A l'occasion de Noël, il se fait une grande consommation de gâteaux qui, suivant les pays, portent différents noms.
Dans les Vosges, on réveillonne surtout avec du vin, de l'eau-de-vie et des coigneux, gâteaux à forme particulière, fabriqués exprès pour la fête de Noël. Il est d'usage que les parrains et marraines donnent à leurs filleuls un coigneux à Noël. C'est un acompte sur les étrennes.
«Le nom français de cette pâtisserie, dit X. Thiriat, n'existe pas dans le dictionnaire de l'Académie: il varie suivant les pays. A Saint-Amé, on dit queugna; à Dommartin, queugno; à Gérardmer, coïeue; à Rambervillers, cogneu95.»
Note 95: (retour) La vallée de Cleurie, p. 329.—Coigneux et ses variantes viennent peut-être de l'allemand Kuchen, gâteau.
Les Lorrains ont l'habitude de s'entredonner, à l'époque de Noël, des cognés ou cogneux, espèces de pâtisseries dont les unes figurent deux croissants adossés et dont les autres, plus longues que larges, se terminent également, à leurs extrémités, par deux croissants.
Dans les Flandres, on donne aux enfants, le jour de Noël, des kéniolles ou coignolles ou quégnolles, gâteaux de forme oblongue, au creux desquels un Enfant-Jésus en sucre est mollement couché, piquant une note rose au sein de la pâte dorée.
Dans le département du Nord, ces mêmes gâteaux sont connus sous le nom de coquilles. Dans certaines villes, les boulangers et les pâtissiers en offrent à leurs clients, à titre d'étrennes, immédiatement après la Messe de minuit96.
Note 96: (retour) M. D..., boulanger à W... (Nord), nous a envoyé, pour la Noël 1906, une succulente coquille que nous avons admirée et appréciée: c'était en souvenir d'un voyage resté mémorable.
Dans le pays chartrain et en Beauce, on servait au réveillon des cochelins, petites galettes feuilletées ovales ou losangées, qui étaient saupoudrés de grains en sucre rose et blanc; ils servaient aussi d'étrennes.
En Normandie, les indigents se pressent, à l'heure du réveillon, à la porte des fermes, en demandant des aguignettes (étrennes) et chantent en choeur ce vieux couplet:
Aguignette, Aguignon,
Coupez-moi un p'tit cagnon;
Si vous n'volez pas le coper,
Donnez-moi l'pain tout entier.
Les Aguignettes! Tout le monde connaît, en Normandie, ces galettes feuilletées, ces gâteaux de deux sous, cousins germains des «cheminaux tout chauds» et des vieilles «nourolles» découpées à l'emporte-pièce et revêtant les formes les plus diverses, suivant les caprices du boulanger.
Quelle jolie couleur elles vous ont à la sortie du four et comme elles fleurent le bon beurre frais! Elles sont surtout succulentes, quand un léger coup de feu leur a donné une teinte d'acajou et qu'elles craquettent sous la...
[Texte détérioré—reliure défectueuse]
Quelles pâtisseries affriolantes que ces Aguignettes d'enfants!
En Berry97, les pains ou gâteaux de Noël étaient de deux sortes: les cornabeux et les naulets. Les cornabeux ou pains aux boeufs sont confectionnés dans les fermes, et on les distribue aux pauvres dans la matinée de Noël: ces pains sont en forme de cornes ou de croissants.
Note 97: (retour) D'après Laisnel de la Salle, Croyances et Légendes, t. I, p. 6.
A Argenton, à Saint-Gaultier, etc., les cornabeux sont connus sous le nom de holais. Tous les laboureurs de ces contrées donnent aux pauvres, le jour de Noël, autant d'holais qu'ils possèdent d'animaux de labour, boeufs ou chevaux.
Les naulets sont ces petites galettes que fabriquent les boulangers pour le jour de Noël. On leur donne, autant que possible, la forme d'un petit Jésus, qu'au Moyen Age, on désignait quelquefois sous le nom de Naulet ou Nolet, pour Noëlet (petit Noël):
J'ai ouï chanter le rossigneau
Qui chantoit un chant si nouveau,
Si gai, si beau,
Si résonneau;
Il m'y rompoit la tête,
Tant il preschoit,
Et caquetoit;
A donc prins ma houlette,
Pour aller voir Nolet98.
Note 98: (retour) Bible des Noëls, de Ribaut de Laugardière, p. 15, Bourges, 1857.
Tous ces gâteaux n'auraient-ils pas pour origine ces pains de Noël, espèce de redevance payée jadis par les vassaux à leur seigneur? 99.
Note 99: (retour) Voir du Cange, Glossarium, s. v. panis.
Nous pourrions citer encore une foule d'autres gâteaux que l'on sert à l'occasion des fêtes de Noël et du jour de Tan; en Beauce, les nieules, espèce d'échaudées; en Normandie, les nieules 100, petites gaufrettes un peu semblables aux oublies, pâtisserie légère que fabriquait, à Rouen, la corporation des oubleyeurs-neuliers; on les voit souvent figurer comme redevances, comme les oublies les chemineaux, les fouaces; en Provence, le calendau et le nougat que l'on sert orné de feuilles vertes; en Normandie, les craquelins, qu'on appelle bourettes à Valognes, etc.
Note 100: (retour) Les nieules étaient surtout jetées, du haut des galeries, dans la cathédrale de Rouen, le jour de la Pentecôte (Farin).
A ces sortes de gâteaux doit se rapporter le petit pain blanc que, chez nos voisins des Amognes (Nièvre), les parrains et les marraines offraient, naguère encore, aux approches de Noël, à leurs filleuls et que l'on connaissait, dans ces contrées, sous le nom d'apogne cornue.
On pourrait encore ranger dans la catégorie des apognes, l'ai gui l'an de Vierzon (Cher), dont Raynal parle en ces termes 101: «A Vierzon pendant quelques jours des environs de Noël, tous les pâtissiers vendent un petit gâteau de forme bizarre qu'on nomme l'ai gui l'an.»
Note 101: (retour) Histoire du Berry, tom. I, p. 17.
«Dans notre province, comme en beaucoup d'autres, ajoute Raynal, on donne encore les noms de guilané, guilaneu aux aumônes spéciales ou à de certains présents que l'on distribue aux premiers jours de l'an. Les mots guilané, guilaneu signifient, dit-on, gui l'an neuf102».
Note 102: (retour) Les auteurs sont très partagés sur cette étymologie. V. le Barzaz-Breiz, de M. de la Villemarqué, t. I, p. 396.
En Picardie, il y a quelques années, les cabaretiers offraient, la veille de Noël, à leurs clients des cuignons ou cuignots, sorte de tarte aux pommes en forme de croissants allongés.
Dans la Flandre flamingante, les gâteaux de Noël se nomment Kerskoeken et représentent un porc ou un sanglier, comme les cougnoux de Namur.
Le réveillon des animaux103.
Note 103: (retour) Voir Noël dans les pays étrangers, p. 13. Le réveillon des oiseaux.
Dans un grand nombre de pays, les animaux eux-mêmes font réveillon.
En Berry, les animaux de la ferme, à l'issue de la Messe de minuit, reçoivent une provende extraordinaire du meilleur fourrage.
Il en est ainsi en Lorraine et dans le pays bisontin. Dans un village voisin de Besançon, à Mamirolle, il y a quelques années, un cultivateur qui n'avait aucune religion se levait avec grande diligence, pour conduire son bétail à l'abreuvoir public, tout au sortir de la Messe de minuit. Il fallait, disait-il, que ses animaux eussent la première eau de Noël. Cette habitude superstitieuse a quelque chose de bien poétique et n'est que l'application abusive d'une idée admirable du Mystère de Noël. 104
Note 104: (retour) L'abbé B..., du diocèse de Besançon.
On nous écrit que, dans certaines paroisses perdues des montagnes de l'Auvergne, à l'occasion de Noël, tous les animaux participent aux réjouissances communes; «il n'est pas une tourterelle ni un pigeon qui ne fasse réveillon.»
Le même usage existe en Bretagne. Au retour de la Messe de minuit, on donne à tous les animaux une botte du meilleur foin qui se trouve à l'étable. Les paysans bretons (de Bignan, au diocèse de Vannes) pensent qu'il est convenable que les animaux eux-mêmes participent à la joie universelle, la nuit de Noël, en mémoire de la place que Dieu leur assigna, d'après la tradition, dans l'étable de Bethléem, au moment de la Nativité.
En Touraine, dans plusieurs villages, la Messe de minuit terminée, chacun regagne sa demeure. Mais avant d'aller prendre sa part au gai repas du réveillon, le maître de la maison passe d'abord à l'étable. En souvenir des deux animaux qui, de leur tiède haleine, ont réchauffé les membres tremblants du Sauveur-Enfant, il donne à chacun de ses animaux domestiques une double ration. C'est leur réveillon à eux 105.
Note 105: (retour) M. l'abbé B... du diocèse de Tours.
Le poète qui a si bien chanté le réveillon des oiseaux devait aussi chanter le réveillon des animaux; il l'a fait sous ce titre gracieux:
LA GERBE DE NOËL
Dans les nombreux pays où la sainte croyance
Vit encor dans le coeur du campagnard heureux,
—A l'heure où de Jésus l'on chante la naissance,
On observe un usage aussi bon que pieux.
La venue ici-bas de cet Enfant aimable
Mit en liesse la terre, aux chants du Paradis;
De même le croyant s'en va dans son étable
Réjouir son bétail, ses agneaux, ses brebis.
Il donne à l'âne, au bouf, une exquise provende,
Aux chèvres, aux moutons, ou du sucre ou du sel:
Car tout être vivant doit, suivant la légende,
Faire son réveillon dans la nuit de Noël106.
Note 106: (retour) Comtesse O'Mahony.