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La nuit de Noël dans tous les pays

Chapter 4: 1912
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About This Book

Le texte propose un panorama des coutumes et légendes liées à la nuit de Noël en plusieurs régions, décrivant la veillée familiale, la bûche, la messe de minuit, le réveillon, les gâteaux et les cadeaux (arbre et soulier). Il rassemble récits populaires, usages locaux et variations provinciales — Normandie, Berry, Provence, Bretagne — en mêlant descriptions vivantes de scènes domestiques, explications rituelles et sources littéraires ou orales. Chaque chapitre expose traditions concrètes et légendes de veillée, tandis que l'auteur signale ses matériaux, ses correspondants et son projet de collectionner et diffuser ces pratiques pour mieux faire connaître les richesses folkloriques de Noël.

The Project Gutenberg eBook of La nuit de Noël dans tous les pays

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Title: La nuit de Noël dans tous les pays

Author: Alphonse Chabot

Release date: January 24, 2005 [eBook #14788]
Most recently updated: October 28, 2024

Language: French

Credits: Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed
Proofreading Team. This file was produced from images generously
made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NUIT DE NOËL DANS TOUS LES PAYS ***

Prix franco: UN Franc.
SE TROUVE CHEZ L'AUTEUR.
18, Mail Ouest,
PITHIVIERS.
IMPRIMERIE MODERNE,
1, IMPASSE DE L'ÉGLISE

IMPRIMATUR
Aurel., Die. 3 Décemb. 1907
A. BRUANT,
vic. gén.





Monseigneur CHABOT

Prélat de Sa Sainteté
CURÉ DE PITHIVIERS (LOIRET)




LA NUIT
DE
NOËL
DANS TOUS LES PAYS


1912




Nous avons déjà publié, en 1905 et en 1906, deux brochures sur les coutumes populaires de Noël dans tous les pays: Noël dans les pays étrangers et Les Crèches de Noël. Cette troisième publication La Nuit de Noël sera, nous l'espérons, mieux accueillie encore que ses deux soeurs. Il suffira de lire le titre des chapitres qu'elle renferme, pour se rendre compte de l'intérêt qu'elle peut offrir:

I. La veillée de Noël et les légendes qu'on y raconte.

II. La bûche de Noël.

III. Les particularités de la Messe de minuit.

IV. Le réveillon et les gâteaux de Noël.

V. Les cadeaux de Noël (l'arbre de Noël et le soulier de Noël).

Nous ne donnons, dans ce petit livre, qu'un exposé très succinct des nombreux documents que nous avons recueillis depuis bien des années. Comme nous l'avons déjà annoncé, nous nous proposons de faire paraître, plus tard, deux autres brochures intitulées La Fête des Rois dans tous les pays et Noël dans l'Histoire ou Éphémérides de Noël.

Quatre provinces surtout nous ont fourni des documents nombreux, variés et très intéressants pour cette nouvelle brochure: la Normandie, le Berry, la Provence et la Bretagne.

La Normandie, que nous avons visitée tant de fois de Rouen à Caen et du Mont-Saint-Michel à Saint-Vaast-la Hougue, nous est chère à bien des titres. Nous avons connu et apprécié, pendant vingt-cinq ans, dans notre paroisse de Pithiviers, le zèle et le dévouement de deux de ses communautés dont le souvenir est encore très vivant parmi nous: les Religieuses du Sacré-Coeur de Coutances et les Religieuses des Écoles chrétiennes de la Miséricorde de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Puisse notre petit livre leur porter, dans leur solitude et leur éloignement, l'hommage de notre profonde gratitude et de notre inaltérable attachement.—M. Georges Dubosc, le chercheur infatigable et l'écrivain si distingué du Journal de Rouen, qui a épuisé, pour ainsi dire, tout ce qu'on peut dire sur les coutumes normandes, a été un de nos guides les plus sûrs et les plus éclairés.

Le Berry, notre pays d'origine, a laissé dans nos souvenirs d'enfant toutes ces vieilles et naïves légendes que l'on contait aux veillées d'hiver, de Villemurlin à Châtillon-sur-Loire, et d'Aubigny à Saint-Florent-le-Jeune.—Laisnel de la Salle, dans son savant ouvrage: Croyances et Légendes, n'a rien oublié de ce qui se disait et se passait, de son temps, dans les campagnes des bords de la Loire, de l'Indre et du Cher. Nous lui avons fait, à titre de compatriote, des emprunts presque textuels, craignant d'altérer le charme et la couleur locale qu'il sait si bien donner à ses récits.

La Provence est riche en souvenirs de toutes sortes. Son musée d'Arles, où l'on admire, dans la salle de Noël les deux scènes si vivantes, si pittoresques du Gros Souper et de la Bûche de Noël, est, une véritable merveille. Quelles poses gracieuses dans tous ces personnages, quelles richesses dans tous ces costumes arlésiens!—L'éminent poète provençal, Frédéric Mistral, malgré ses quatre-vingts ans, a bien voulu correspondre avec nous et nous donner, de sa main, les détails les plus intimes de la vie familiale en Provence, au temps de Noël.—Souvent aussi, nous avons consulté les Miettes de Provence, par Stéphen d'Arve, la Revue de Provence et le Clocher provençal, qui contiennent des pages ravissantes sur les coutumes méridionales.

La Bretagne a toujours eu pour nous des charmes indicibles avec ses étroites vallées, son aspect sauvage, ses donjons en ruines, ses vieilles abbayes, ses huttes couvertes de chaume, ses forêts de houx grands comme des chênes, ses bruyères semées de pierres druidiques autour desquelles planent les oiseaux de mer, ses landes, ses grèves, une mer qui blanchit contre mille écueils: région solitaire, triste, orageuse, couverte de nuages, où le bruit des vents et des flots est éternel.—Aussi les légendes naissent nombreuses dans l'imagination vive et néanmoins mélancolique des Bretons, si attachés à leur religion et à leurs foyers.—Tout le monde connaît les ouvrages d'Emile Souvestre, de Paul Féval et de Brizeux: ces écrivains évoquent souvent des souvenirs bretons qui nous ont fourni de précieux documents sur les usages de Noël au pays des dolmens et des menhirs.

Parmi les nombreux amis que nous ont faits nos recherches sur les coutumes de Noël, il y en a plusieurs que nous voudrions nommer ici, mais nous craindrions de blesser leur modestie. Quelques-uns nous ont écrit avec autant d'empressement que de grâce et de talent: que ceux-là surtout soient cordialement remerciés. Dans le cours de cet opuscule, nous nous sommes permis de citer quelques initiales; la reconnaissance nous en faisait un devoir; nous avons tenu cependant à garder la plus absolue discrétion.

Montrer combien la fête de Noël est populaire dans le monde entier, faire connaître et aimer davantage le divin Enfant de Bethléem, tels sont les deux sentiments qui nous ont inspiré ce long travail, qu'avec la grâce de Dieu et le concours de nos amis, nous espérons mener à bonne fin.

Cette brochure et les deux précédentes «Noël dans les Pays étrangers» et «Les Crèches de Noël dans tous les Pays» se vendent au profit des trois Ecoles libres et des Oeuvres paroissiales de Pithiviers. Nous prions nos lecteurs de les faire connaître autour d'eux.




LA NUIT DE NOËL
DANS TOUS LES PAYS




CHAPITRE PREMIER

LA VEILLÉE DE NOËL ET LES LÉGENDES
QU'ON Y RACONTE

Quelles douces heures que celles des veillées de décembre et quel charme elles ont laissé dans nos souvenirs d'enfance!

Alors au foyer brillent les joyeuses flambées, pendant que le vent ébranle la maison et que la pluie bat les vitres. Vous voyez d'ici, n'est-ce pas, la salle bien close la lampe sous son abat-jour, le feu de sarments qui pétille avec un bruit sec, illuminant le plafond à solives.

Bébé, heureux et affairé, trottine dans la chambre; il touche au soufflet, renverse la pelle et regarde avec étonnement et envie son père qui tisonne, tandis que les flammes bleuâtres, longues et minces, lèchent l'écusson de la vieille cheminée aux teintes noires et luisantes.

Assis au coin du feu, le grand-père se chauffe tout pensif, tandis que la marmite fait «glouglou» et que de chaque côté de son lourd couvercle s'échappe un mince filet de vapeur.

La maîtresse du logis a quitté sa belle coiffe et pris le bonnet du soir; debout, la main gauche posée sur la hanche, elle tourne et retourne, de sa main droite, sa grande cuillère de bois dans le ragoût qui «mijote» sur le fourneau.

Dans un coin de la chambre, grand'mère explique à sa petite-fille les enluminures d'un vieil almanach déjà noirci par les années.

La vieille horloge, au large balancier de cuivre, frappe lourdement ses coups...

Telles sont à peu près les veillées d'hiver dans la plupart des campagnes.

La veillée de Noël revêt un caractère particulier, surtout dans le Midi de la France.

Elle comprend:

Le repas maigre (appelé en Provence gros souper);

Les divertissements;

Les légendes.



I.—LE REPAS MAIGRE.

«Il existe dans notre Auvergne des coutumes qui, pour être moins éclatantes, n'en ont pas moins un charme tout particulier et un sens profondément chrétien. La veille de Noël, la nuit venue, la table est dressée devant le foyer. On la couvre d'une nappe bien blanche, et, au centre d'une magnifique brioche, on place un chandelier en cuivre soigneusement fourbi. La maîtresse de la maison fouille dans la grande armoire et revient avec une chandelle précieusement enveloppée dans du papier gaufré.

«La belle chandelle prend place au milieu de la table.

«... Les préparatifs termines, mon vieux père, quoique malade, veut assister au repas. Il prend, de sa main tremblante, la chandelle de Noël, l'allume, fait le signe de la croix, puis l'éteint et la passe au frère aîné. Celui-ci, debout et tête nue, l'allume à son tour, se signe, l'éteint, puis la passe à sa femme. La chandelle passe ainsi de main en main, pour que chacun, à son rang d'âge, puisse l'allumer. Elle arrive enfin entre les mains du dernier né. Aidé par sa mère, celui-ci l'allume à son tour, se signe et, sans l'éteindre, la place au milieu de la table, où elle brille—bien modestement—pendant tout le repas.

«N'est-ce pas là le souvenir touchant de la Lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde1?

Note 1: (retour) Joann. I, 9.

«Ce rite accompli, le repas commence joyeux, animé, assaisonné par le jeûne de la vigile, agrémenté par l'apparition de la traditionnelle soupe au fromage et par les surprises que ménage la cuisinière. Et quand les grâces sont dites, les enfants vont se coucher, bercés par l'espoir—souvent trompé—d'aller à la Messe de minuit. On roule dans le foyer une grosse souche, et on attend minuit, en chantant les vieux Noëls ou en racontant les histoires d'autrefois.

«Quand l'heure est venue, quand les habitants des villages arrivent de tous côtés, avec leurs lanternes et leurs torches de paille, on se dirige vers l'église pour goûter les émotions toujours nouvelles de cette bienheureuse nuit2

Note 2: (retour) D'après la Semaine de Clermont.

On nous écrit des Salces (Lozère):

«Quelquefois la ménagère, la mère de famille, n'a pas pu assister à la Messe de minuit. Elle a dû préparer le réveillon. Ce repas consiste souvent, dans nos montagnes, en lait bouilli et chaud, saucisses fraîches et autres productions de la ferme, sans exclure la rasade de vin pétillant.»

La chandelle de Noël, conservée précieusement, est allumée au matin du premier jour de l'an, quand les parents et les amis viennent, avant l'aube, offrir leurs voeux empressés. C'est elle encore qui éclaire de ses dernières lueurs les royautés éphémères du jour de l'Épiphanie.

Cette gracieuse coutume a été célébrée par un de nos meilleurs poètes:


LES CHANDELLES DE NOËL


Aujourd'hui que l'acétylène,

Le gaz ou l'électricité

Ont détrôné sans nulle gêne

L'antique et fumeuse clarté

De la Chandelle,

Peut-on vraiment

Vous parler d'elle

En ce moment?

Cependant elle vit encore

Et se livre à de beaux exploits

Quand, de Minuit jusqu'à l'Aurore,

Elle rayonne en maints endroits.

Venez plutôt dans la Lozère:

Au début de tout Réveillon

Une Chandelle seule éclaire

La familiale collation.

L'aïeule, d'une main tremblante,

L'allume, se signe... et l'éteint;

Puis, enfants, serviteurs et servante

De même font, d'un tour de main.

Précieusement conservée,

Dame Chandelle, huit jours après,

Avec sa mèche ravivée

Éclaire encor voeux et souhaits.

Et ce n'est qu'à l'Épiphanie,

A ce joyeux banquet des Rois,

Qu'à l'Étoile portant envie,

Elle brille... et meurt à la fois!

Comtesse O'MAHONY

En Provence, toute la famille se réunit à table pour le gros souper. Dès sept heures du soir, les rues de la ville ou du village, sont désertes et, par contre, toutes les maisons sont brillamment éclairées; on oublie pour un jour l'économie du luminaire; la modeste lampe à l'huile (lou calèn) est mise de côté et l'on place sur la table, d'une façon symétrique, les belles chandelles cannelées, ornées de festons.

La place d'honneur appartient de droit au plus âgé, grand-père ou quelquefois bisaïeul. Avant de passer à table, on allume dans la cheminée l'énorme bûche de Noël (cacho fio) qui doit brûler une moitié de la nuit.

Le plus jeune des enfants de la maison, muni d'un verre de vin, fait trois libations sur la bûche, tandis que l'aïeul prononce, en provençal, les paroles solennelles de la bénédiction:

Alegre! Diou nous alegre!

Cacho-fio ven, tout ben ven.

Diou nous fague la graci de veire l'an que ven,

Se sian pas mai, siguen pas men!

Réjouissons-nous! Que Dieu nous donne la joie! Avec la Noël, nous arrivent tous les biens. Que Dieu nous fasse la grâce de voir l'année qui va venir! Et si l'an prochain nous ne sommes pas plus, que nous ne soyons pas moins.

Tandis que la bûche flambe, on s'assied pour le plantureux repas. «Le plus jeune enfant, avec une gentille gaucherie, bénit les mets, en dessinant de ses mains mignonnes, lentement dirigées par l'aïeul, un grand signe de croix au-dessus de la table. Il semble tout naturel de choisir ce petit être innocent comme le représentant du Christ nouveau-né3».

Note 3: (retour) Nicolay, Hist. des croyances, t. II, p. 78.

Ce repas, comme c'est jour d'abstinence, n'est composé que de plats maigres, mais servis à profusion; poissons frais, poissons salés, légumes, figues sèches, raisins, amandes, noix, poires, oranges, châtaignes, pâtisseries du pays. C'est donc avec raison qu'on donne à ce festin le nom dou gros soupa.

Les enfants, qui ont obtenu, ce soir, la permission de tenir compagnie aux vieux parents, regardent toutes ces gourmandises avec des yeux émerveillés. Dans certaines familles, on met de la paille sous la table, en souvenir de la crèche où naquit le Sauveur. Quelquefois, par esprit de charité, on permet, ce jour-là, aux serviteurs de prendre leur repas à la table du maître.

Le gros souper commence parfois tristement, et cela se conçoit: les convives se comptent et la mort cruelle fait que bien souvent il manque quelque parent à l'appel. On cause un moment des absents, on adresse un hommage ému à leur mémoire, on rappelle leurs qualités. Mais la grandeur de la fête, la joie des enfants, mettent bientôt fin à ces tristes souvenirs. Les conversations deviennent plus bruyantes, le vin circule, le nougat se dépèce et, quand l'appétit est satisfait, les regards se tournent vers la Crèche qui représente le grand mystère du jour.

C'est devant la Crèche qu'après le gros souper, se continue la fête de famille. On chante avec entrain les vieux noëls provençaux souvent plusieurs fois séculaires: ceux de Saboly et ceux de Doumergue sont les plus populaires. La soirée de famille se prolonge ainsi toute la veillée. Alors tout le monde se rend à l'église pour assister à la Messe de minuit4.

Note 4: (retour) D'après Fred. Charpin et François Mazuy.

Pour les Provençaux, la fête la plus traditionnelle, la plus régionale, c'est bien la Noël. Dans cette veillée, dont l'usage se perpétue avec le même esprit familial depuis des centaines d'années, on s'unit plus étroitement aux morts vénérés et aimés. Bien des inimitiés prennent fin dans cette fête à laquelle on n'ose pas manquer et qui établit entre tous les parents une profonde et chrétienne intimité. Rester seul, chez soi, à l'écart, ce jour-là, serait regardé comme la marque d'un mauvais naturel et d'un coeur peu chrétien.

Dans le Comtat-Venaissin, l'ordonnance de la collation de Noël est de la plus grande simplicité. Du poisson ou des escargots, suivant les ressources des convives, du céleri, des confitures, des fruits de toutes sortes, verts ou secs. Au milieu de la table, un pain ou gâteau de forme élevée et conique nommé pan calendau ou pain de Noël; il ne doit pas s'entamer avant le premier jour de janvier. Au-dessus de ce pain, un rameau de houx frelon ou vert bouissé, garni de ses fruits rouges et de ganses faites avec la moelle de jonc. Les chandelles ou bougies qui éclairent le repas doivent être neuves et leur usage, ainsi que celui de la bûche de Noël, doit se prolonger jusqu'au jour de l'an.

Nous ne saurions mieux faire que de laisser Frédéric Mistral lui-même nous raconter la veillée de Noël en Provence:

Fidèle aux anciens usages, pour mon père, la grande fête, c'était la veillée de Noël. Ce jour-là, les laboureurs dévalaient de bonne heure; ma mère leur donnait à chacun, dans une serviette, une belle galette à l'huile, une rouelle de nougat, une jointée de figues sèches, un fromage du troupeau, une salade de céleri et une bouteille de vin cuit. Et qui de-ci et qui de-là, les serviteurs s'en allaient, pour «poser la bûche au feu», dans leur pays et dans leur maison. Au Mas, ne demeuraient que les quelques pauvres hères qui n'avaient pas de famille; et, parfois, des parents, quelques vieux garçons, par exemple, arrivaient à la nuit, en disant:

—Bonnes fêtes! Nous venons poser, cousins, la bûche au feu, avec vous autres.

Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la «bûche de Noël», qui—c'était de tradition—devait être un arbre fruitier. Nous l'apportions dans le Mas, tous à la file, le plus âgé la tenant d'un bout, moi, le dernier-né, de l'autre; trois fois, nous lui faisions faire le tour de la cuisine; puis, arrivés devant la dalle du foyer, mon père, solennellement, répandait sur la bûche un verre de vin cuit, en disant:

Allégresse! Allégresse,

Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allégresse!

Avec Noël, tout bien vient,

Dieu nous fasse la grâce de voir l'année prochaine.

Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas être moins.

Et, nous criant tous: «Allégresse, allégresse, allégresse!» on posait l'arbre sur les landiers et, dès que s'élançait le premier jet de flamme:

A la bûche,

Boutefeu!

disait mon père en se signant. Et, tous, nous nous mettions, à table.

Oh! la sainte tablée, sainte réellement, avec, tout à l'entour, la famille complète, pacifique et heureuse. A la place du caleil, suspendu, à un roseau, qui, dans le courant de l'année, nous éclairait de son lumignon, ce jour-là, sur la table, trois chandelles brillaient; et si, parfois, la mèche tournait devers quelqu'un, c'était de mauvais augure. A chaque bout, dans une assiette, verdoyait du blé en herbe, qu'on avait mis germer dans l'eau, le jour de la Sainte-Barbe. Sur la triple nappe blanche, tour à tour apparaissaient les plais sacramentels: les escargots, qu'avec un long clou chacun tirait de la coquille; la morue frite et le muge5 aux olives, le cardon, le scolyme, le céleri à la poivrade, suivis d'un tas de friandises réservées pour ce jour-là, comme: fouaces à l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de paradis; puis, au-dessus de tout, le grand pain calendal, que l'on n'entamait jamais qu'après en avoir donné, religieusement, un quart au premier pauvre qui passait.

Note 5: (retour) Muge, poisson de mer appelé aussi mulet.

La veillée, en attendant la messe de minuit, était longue, ce jour-là; et, longuement, autour du feu, on y parlait des anciens ancêtres et on louait leurs actions6.

Note 6: (retour) Frédéric Mistral.

A Marseille, pour le repas maigre de la veillée de Noël, il faut invariablement un plat d'anguille, une raïto, sorte de sauce au poisson, et des légumes. Le dessert se compose de fruits secs, de gâteaux, de confitures, en un mot de tout ce qu'on nomme, à Marseille, les Calenos. Autrefois, suivant la coutume des anciens seigneurs provençaux, la table demeurait couverte de mets pendant les trois jours de fête; on se contentait de relever la nappe quand la repas était terminé.

Pour compléter ce que nous avons déjà dit de la veillée de Noël en Provence, nous citerons la description que nous fait de gros souper Jeanne de Flandreysy dans le Museon Arlaten.

Le musée d'Arles, fondé en 1896 par Frédéric Mistral, est une véritable reconstitution du passé intime, familial de la Provence.

L'illustre fondateur y a réuni, dans six grandes salles ouvertes au public, tout ce qui a trait aux moeurs locales et régionales du pays.

Dans la première salle, dite salle, de Noël (Salo Calendalo), est représentée la cuisine d'un mas (ferme, métairie). Nous y voyons, entourant la grande cheminée, tous les meubles, ustensiles, table, crédence, panetière, huche, armoires, dressoirs pour les étains, horloge, chenets, la vaisselle, verriers, lampes, batterie de cuisine, brocs de cuivre, poteries grossières, etc., en un mot tout le mobilier traditionnel d'une ancienne maison agricole de Provence.

En voyant cette pièce, nous sentons parfaitement que nous sommes chez de riches paysans. Les étables doivent être pleines, les mûriers doivent donner des brassées de feuilles pour le réveil des vers à soie, et la vigne doit saigner aux vendanges, comme un taureau blessé ensanglante une arène.

... Sur la table, trois nappes, trois chandelles, symbolisent le mystère de la sainte Trinité. A ses deux extrémités, cette table est garnie des prémices de la moisson sous la forme de blé en herbe, et couverte de tous les plats conventionnels: le pain calendal (de Noël) portant une incision cruciale (on en réserve un quart pour le premier pauvre qui passe), le muge (faute de muge, on mange de la morue), les escargots, le cardon, le céleri et enfin la fougasso (fouasse), galette percée de trous.

Nous y voyons encore le sauve-crestian, grosse bouteille renfermant des grains de raisin dans l'eau-de-vie, et enfin le barralet, petit tonneau contenant le vin cuit, ce fameux vin cuit dont les Provençaux boivent une rasade dans leurs festins.

Nous terminerons par une lettre très intéressante que nous a écrite un confrère de Bretagne7.

Note 7: (retour) A. G., ancien curé de Malestroit.

«Dans beaucoup de familles, vous le savez comme moi, le réveillon de Noël n'a plus de raison d'être. Bien des gens qui ne vont pas à la messe et qui se vantent de ne plus croire à rien, croient encore au réveillon, parce que c'est un prétexte à ripaille, mais ils ne se soucient nullement de la naissance de l'Enfant Jésus. Eh bien! je crois que, proportion gardée, on pourrait presque en dire autant du repas maigre.»

Assurément les Auvergnats et les Provençaux dont vous parlez sont encore des croyants, puisqu'ils ont conservé la tradition du repas maigre à la veillée de Noël; mais pourtant ce repas est trop plantureux et trop varié pour qu'on puisse y voir une mortification. Évidemment tous ces détails sont pleins d'intérêt et vous avez eu grandement raison de ne pas les négliger, surtout au point de vue du pittoresque local. Mais, je le répète, ces repas maigres sont de vrais festins et non des collations de vigile, et, à la veillée de Noël, je les trouve tout à fait déplacés. Est-ce bien, pour des chrétiens, le moment de faire bombance, quand l'Evangile nous montre Marie et Joseph cherchant inutilement un gîte et peut-être un morceau de pain?

Qu'après la Messe de minuit, on se réjouisse, on réveillonne, rien de mieux, parce qu'alors les bergers sont déjà venus apporter des provisions à la Crèche et que la Sainte Famille n'a plus à craindre la disette; mais, avant minuit, je vous avoue que cela me choque, d'autant plus que je ne vois, dans la soirée, aucun acte religieux préparatoire à la fête de Noël.

En Bretagne, rien de plus frugal que le repas de la vigile de Noël. A Bignan, par exemple, on fait cuire, dans le four de la ferme, un petit pain rond pour chaque personne de la famille. Ce petit pain est mangé tout sec, sans beurre et sans autre boisson qu'un verre d'eau. C'est là tout le repas de la vigile.

On ne commence à manger qu'après le coucher du soleil et lorsqu'on a pu compter au moins neuf étoiles, en mémoire des neuf mois pendant lesquels la Vierge Marie a porté l'Enfant Jésus.

Ce maigre repas achevé, on s'assied autour de la bûche traditionnelle, et la veillée se passe en prières. A Mohon, où j'ai été trois ans recteur, avant de partir pour la messe de minuit, on tient à réciter «les mille Ave». Chacun dit un chapelet à son tour, pendant que les autres répondent. Après trois ou quatre chapelets récités de la sorte, on se délasse un peu en chantant quelque vieux Noël; puis on reprend la prière, jusqu'à ce que soient achevés les vingt chapelets nécessaires pour faire le total des mille Ave.

Voilà ce que devrait être, avec des variantes, selon les régions, la veillée de Noël dans toute famille vraiment chrétienne: Ne prendre de nourriture que ce qui est nécessaire pour soutenir le corps; puis, le repas achevé, prier en union avec l'Ange, en saluant mille fois la Vierge qui, dans quelques instants, sera la Mère de Dieu, mais qui, pour le moment, erre encore dans les rues de Bethléem à la recherche d'un gîte qui lui sera refusé. Tout à l'heure, au retour de la Messe de minuit, la nature reprendra ses droits et on réveillonnera copieusement, pour se réjouir de la naissance de Jésus et aussi pour réparer les fatigues de la marche et de la veillée; mais alors la Sainte Famille aura reçu la visite des bergers et ne sera plus dans le dénûment.»

Nous sommes bien de l'avis de notre aimable correspondant. Le véritable esprit chrétien de la nuit de Noël doit consister dans la mortification du repas maigre de la vigile et, après la Messe de minuit, dans la joie exubérante du réconfortant réveillon auquel prend part la famille tout entière.



II.—LES DIVERTISSEMENTS.

Nous allons citer quelques divertissements auxquels donne lieu la fête de Noël.

Nous avons trouvé dans une notice sur Beaufort, commune de l'Anjou, une très ancienne coutume dont il ne reste pas trace dans les traditions du pays.

C'était, à Beaufort, un usage que tous les jeunes gens mariés dans l'année se réunissent la veille de Noël, pour offrir au public un grand divertissement.

A l'heure indiquée, ils se rendaient, escortés de toute la foule, sur un pont situé sur une petite rivière, à l'extrémité de la ville. Là, au signal donné par les premiers magistrats de la cité, et en présence du seigneur du lieu qui présidait la cérémonie, ils se précipitaient dans l'eau pour y saisir, en nageant, une pelote que l'on avait jetée dans le courant. Les nageurs avaient la liberté d'arracher la pelote des mains de ceux qui l'avaient saisie les premiers; c'était, on peut le penser, une lutte fort longue et fort distrayante. Celui qui, le plus fort ou le plus adroit, parvenait à se rendre maître de la pelote était proclamé le vainqueur. Il recevait cinquante livres pour «monter son ménage» et était reconduit chez lui au son de la trompe, au bruit des tambours, des fifres et des hautbois.

Ceux des jeunes gens qui, n'étant pas malades, «ne voulaient pas grelotter en nageant après la pelote», payaient une amende au profit du vainqueur.

Une coutume à peu près semblable avait lieu en Normandie, au Mesnil-sous-Jumièges et à Yville.

La dernière mariée de l'année—et c'était à qui se marierait la dernière pour avoir cet honneur,—en présence de toute la paroisse assemblée, jetait par-dessus l'église une boule ou une pelote où était enfermée une somme d'argent. Chacun faisait ses efforts pour s'en emparer. Or, pour en demeurer maître, il fallait rentrer chez soi et faire baiser la pelote à la bûche de Noël, dans la cheminée. Quiconque touchait le porteur, lui criait: «Lâche la pelote», et de nouveau la pelote était lancée.

Souvent cette partie de balle lancée durait fort longtemps, et parfois l'heureux possesseur de la balle demeurait éloigné du village deux eu trois jours avant de rentrer chez lui, attendant que ses adversaires, lassés, aient abandonné la partie. Une sorte de superstition s'en mêlait, la pelote portant bonheur au hameau qui la possédait. C'était un talisman qui assurait de belles récoltes à celui qui pouvait la garder.

Tout cela était très inoffensif, mais les bousculades, les batteries qui s'ensuivaient, l'étaient moins, et, en 1866, on a supprimé définitivement cette originale coutume normande8.

Note 8: (retour) Journal de Rouen, suppl. du 25 déc. 1898.

Voici, d'après M. J. Carnandet9, ce qui se passait, la veille de Noël, dans les villages champenois.

Note 9: (retour) Bibliothécaire de la ville de Chaumont.

C'est à la nuit tombante que commencent les réjouissances de la fête de Noël. Dès que la dernière lueur du jour s'est fondue dans l'ombre, tous les habitants du pays ont grand soin d'éteindre leurs foyers, puis ils vont en foule allumer des brandons à la lampe de l'église. Lorsque ces brandons ont été bénits par le clergé, ils les promènent par les champs: c'est ce qu'on appelle la fête des flambarts. Ces flambarts sont le seul feu qui brûle dans le village: ce feu bénit et régénéré jettera de jeunes étincelles sur l'âtre ranimé dans quelques instants, image symbolique de la renaissance spirituelle apportée au monde par Jésus-Christ.

Puis on allume la bûche de Noël.

Pendant la veillée, les paysans, sur l'esplanade et dans les cours, se livrent à mille passe-temps agréables et se divertissent au jeu des folles entreprises. Les uns feignent de vouloir prendre la lune avec les dents, les autres de rompre une anguille avec les genoux, les autres d'étouper les quatre-vents, d'autres, enfin, de faire taire les femmes qui coulent la buie (la lessive).

Mais tous les jeux cessent à minuit, alors que les cloches tintent dans les airs obscurcis. De tous côtés, s'en viennent à l'église de longues files de paroissiens portant des brandons goudronnés, des torches de poix ardente qui répandent de larges clartés sur les campagnes éblouissantes et font scintiller le givre aux buissons des clôtures.

Nous avons reçu d'un de nos aimables confrères le récit le plus charmant qu'on puisse désirer d'une veillée de Noël dans le Rouergue 10.

Note 10: (retour) M. l'abbé M..., du diocèse de Rodez.

«Nos coutumes se perdent de plus en plus dans notre Rouergue, comme partout ailleurs; à mesure que les progrès s'infiltrent dans nos montagnes, les vieilles traditions disparaissent peu à peu pour faire place à la monotone banalité de l'égoïsme et du bien-être.

«Voici cependant ce qui se passe généralement, à l'occasion de Noël, dans la région montagneuse et accidentée qui entoure Rodez: c'est le vieux Rouergue, qui sut se garantir du protestantisme et de l'invasion anglaise.

«Là, dans les vastes plaines arides du Causse, comme sur les montagnes du Levézou et les mamelons boisés du Ségala, il fait grand froid vers la fin de décembre; aussi on ne ménage pas le bois dans la vaste cheminée autour de laquelle se groupe toute la famille pour la veillée.

«Autrefois, les voisins arrivaient, eux aussi; on se réunissait, ainsi, nombreux, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, on devisait joyeusement, sans contrainte ni gêne aucune, grignotant de savoureuses châtaignes grillées et les arrosant de cidre ou du petit vin blanc qu'on récolte dans nos vallons. Hélas! la politique s'est glissée sournoisement jusque chez nous—et finies nos patriarcales réunions.

«Groupée donc autour d'un grand feu, la famille cause doucement: tout à coup, les cloches se font entendre. «Les carillons!» dit l'un des anciens, et là-dessus, pour satisfaire l'avide curiosité des jeunes, on rappelle toutes les antiques légendes de la fête de Noël, que tout le monde sait déjà, mais qui plaisent toujours.

«On raconte que les cloches de telle ancienne paroisse détruite, jetées dans quelque gouffre profond par les protestants ou les révolutionnaires, se mettent à sonner d'elles-mêmes pour répondre aux joyeux carillons de leurs soeurs qui chantent si gaiement dans le clocher du village.

«Viennent ensuite les récits les plus variés sur la naissance du Sauveur... Presque toujours ces récits se terminent par un cantique de Noël—en patois, bien entendu:

Au miezo mièch,

Lous pastrès quitou lou lièch,

Per ona audoura la noissenço,

Moun Dious!

D'un Dious plé de puissenço

Benez esse Dious!

A minuit,

Les bergers quittent le lit,

Pour aller adorer la naissance,

Mon Dieu!

D'un Dieu plein de puissance,

Venez être Dieu!

«Que de fois n'ai-je pas ouï la voix chevrotante de ma bonne vieille «Mimi», âgée de plus de quatre-vingts ans, qui me berçait sur ses genoux au rythme mélancolique et suppliant de ce chant naïf.

«Avant de partir pour la Messe de minuit, on plaçait la bûche de Noël (souquo naudolenquo). D'après la tradition, la bûche de Noël, dans toute maison qui se respecte, doit durer jusqu'au 1er janvier, et même, pour s'assurer une heureuse et prospère année, il faut qu'elle brûle sans s'éteindre jusqu'à l'Épiphanie, afin que, si les Rois Mages viennent à passer par là, ils aient de quoi réchauffer leurs membres fatigués et glacés par l'âpre bise de nos montagnes. Aussi ce sont des arbres entiers ou d'immenses souches de chêne que j'ai vu porter par trois ou quatre valets de ferme dans la gigantesque cheminée de la cuisine.»

Une plume très exercée a su mettre en scène l'antique veillée de Noël au pays lorrain; nous sommes heureux de reproduire ce gracieux tableau.

«C'était la veillée de Noël en pays lorrain. Dans la grande salle du château, maîtres et serviteurs sont rassemblés, le souper vient de finir; les pages apportent les galettes dorées et les aiguières de vin vermeil qui doivent égayer la soirée. Au haut de la table, le comte Raoul de Briamont a présidé le repas sur le grand fauteuil seigneurial sculpté aux armoiries de sa maison; il a crié «Noël!» en élevant gaiement la coupe d'argent, et sa voix sonore a éveillé, en même temps que les échos de la grande salle, la joie dans tous les cours des convives. Car tous les serviteurs de Briamont présents au festin de Noël aiment leur jeune maître de quinze ans et respectent sa tête blonde, comme ils respectaient jadis les cheveux blancs de son aïeul. A la droite du comte Raoul se trouvent: le chapelain, messire Didier, qui, tout à l'heure, célébrera dans la chapelle la Messe de minuit; puis Alain, le vieil écuyer du défunt seigneur; dame Pernette, qui a nourri et élevé l'enfant; les servantes, les hommes d'armes de la petite garnison qui défend le château pendant ces jours troublés; les varlets, les pages et, enfin, une famille de pauvres laboureurs qui est venue le jour même chercher derrière les murs de Briamont un abri contre la fureur des bandes pillardes qui dévastent la campagne. Et tous ont répété: «Noël! Vive notre jeune seigneur!»

«—Merci à vous, mes bons serviteurs et amis, reprend le comte Raoul; merci de votre affection et des soins dont vous m'avez entouré pendant toute cette année, la dernière que je passe parmi vous et sous le toit de mes pères. Bientôt sonnera l'heure du départ; bientôt, sous la conduite de mon suzerain, j'irai trouver notre sire le roi Charles; bientôt je serai chevalier, je pourrai courir sus à l'Anglais et aider, s'il plaît à Dieu, à le chasser hors du royaume de France. Criez donc: Noël! mais aussi: Vive notre gentil dauphin Charles VII!11».

Note 11: (retour) Marie de Lacertelle, Ann. d'Orléans, 7 janv. 1905.

A Paris, comme dans toutes les grandes capitales, le mouvement et l'animation redoublent la veille de Noël et se prolongent non seulement fort avant dans la soirée, mais encore une partie de la nuit. La Noël, l'une de nos plus grandes fêtes religieuses, l'une des plus touchantes fêtes de famille, est en même tempe la plus franchement joyeuse des fêtes populaires.

Dès la nuit tombée, les rues sont envahies par la foule: sur les boulevards, auxquels les petites boutiques provisoires prêtent la physionomie d'une fête enfantine, c'est un flot toujours croissant, toujours renouvelé de promeneurs.

Les terrasses des cafés s'encombrent à vue d'oeil; à tous ces gens attablés, des camelots viennent proposer le jouet du jour, en accompagnant leur boniment des facéties les plus originales. Des mendiants cherchent à exploiter la pitié des passants et des industriels sans ressources s'improvisent artistes pour la circonstance.

Ces sortes de «minstrels» pullulent depuis quelques années. Certains exercent leur talent sans collaboration, mais la plupart sont groupés en duo ou trio pour donner leur concert. Ils débitent leur répertoire, généralement insignifiant, devant un public peu exigeant, car c'est d'une façon bien distraite qu'on les écoute. Ces virtuoses du pavé, pauvres «cigales» de l'art, auxquelles la lumière électrique tient lieu de «soleil», accompagnent souvent leurs chants de «danses» qui ne leur assurent pas toujours ce qu'il faut «pour subsister».

Un usage des plus édifiants et des plus touchants existe encore au village de Montsecret (Orne). La veille et le matin du jour de Noël, une jeune fille pieuse et estimée de tous va par les maisons porter l'Enfant-Jésus de la Crèche et le fait baiser aux petits enfants. Les parents remettent alors une offrande pour l'entretien de la lampe qui, pendant tout le mois de janvier, brûle à l'église devant la Crèche. Cette visite est regardée comme un honneur et une bénédiction par les familles: les enfants l'attendent avec impatience et l'accueillent avec joie12.

Note 12: (retour) D'après l'abbé V..., du diocèse de Séez.