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La pénétration saharienne (1830-1906)

Chapter 12: II
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About This Book

A chronological study recounts the gradual French advance into the northern Sahara, combining military and administrative actions with scientific exploration and cartographic work. It surveys early reconnaissance and settlement attempts, periods of intensified campaigns and of relative stagnation, ill-fated trans-Saharan projects and later consolidation, while discussing the occupation of oases, relations with local nomadic groups, commercial and missionary ventures, and the creation of communications and transport links. The account emphasizes mapping, boundary delineation and institutional organization as factors that transformed regional control and integrated Saharan spaces into broader colonial networks by the early twentieth century.

En cette même année 1881, qui vit le massacre de la mission Flatters, se produisait un événement considérable dans notre histoire coloniale, événement vraiment décisif pour l’avenir de la France dans l’Afrique du Nord. Par le traité de Kasr-Saïd, du 12 mai 1881, la France établissait son protectorat sur la Tunisie. Les conditions de la pénétration saharienne allaient se trouver de ce fait profondément modifiées et améliorées, puisque cette pénétration, au lieu d’avoir pour base l’Algérie seule, allait s’appuyer également sur la régence de l’Est ; celle-ci, présentant par le golfe des Syrtes une échancrure du continent africain qui met la mer en contact direct avec le désert, semblait devoir offrir des facilités particulières pour l’établissement de relations politiques ou commerciales avec le hinterland saharien.

Du côté du Sénégal, après un long temps d’arrêt, les grands projets conçus par Faidherbe étaient repris et poursuivis. Le colonel Brière de l’Isle et l’amiral Jauréguiberry se firent les champions de ces projets, qui donnaient les postes du Haut-Sénégal, et non l’Algérie comme têtes de lignes aux routes commerciales du Soudan. Un poste était établi à Bafoulabé en 1879, à Kita en 1881. Diverses missions d’études furent envoyées ; la principale fut celle du capitaine Gallieni en 1881, qui entra en relations avec le roi de Ségou, Ahmadou, et obtint des résultats géographiques et politiques considérables. Les levés de la mission Derrien ayant démontré l’absence de grands obstacles, on décida, en 1881, la construction d’une première section du chemin de fer du Sénégal au Niger, celle de Kayes à Bafoulabé[213].

Le Gabon comme le Sénégal servait de point de départ à l’acquisition de vastes domaines. Les explorations de Marche, de Brazza et de Ballay attirèrent l’attention publique sur le bassin du Congo. En 1879, P. Savorgnan de Brazza, déjà connu par une exploration de trois ans dans l’Ogooué (1875-78), fondait Franceville, et en 1880 Brazzaville sur le Congo.


[171]In-8o, Paris, 1830.

[172]Cité par P. Leroy Beaulieu, Le Chemin de fer Transsaharien, R. D. M. 1er juillet 1899, p. 94.

[173]A. Duponchel, Le Chemin de fer de l’Afrique centrale, Montpellier, 1875. — Id., Le Chemin de fer de l’Afrique centrale, extr. de la Revue de France, 1877.

[174]A. Duponchel, Le Chemin de fer transsaharien, études préliminaires du projet et rapport de mission, Paris, 1879.

[175]Schirmer, Le Sahara, p. 401.

[176]C. R. des Séances de la Commission supérieure du transsaharien, 1879-1880 (autogr.).

[177]Ministère des Travaux publics, Documents relatifs à la mission dirigée au Sud de l’Algérie par M. Pouyanne, Paris, Impr. Nat., in-4o, 1886.

[178]Coyne, Une ghazzia dans le Grand Sahara, in-8o, Alger, 1881. Coyne est également l’auteur d’une excellente brochure sur le Mzab, in-8o, Alger, 1879.

[179]Documents, III, p. 137.

[180]C. Sabatier, Mémoire sur la géographie physique du Sahara Central (Bull. Soc. Géogr. d’Oran, 1880, p. 271). — Id., La question du Sud-Ouest, in-8o, Alger, 1881. Cf. Mission Pouyanne, p. 178.

[181]Ministère des Travaux Publics. Documents relatifs à la mission dirigée au Sud de l’Algérie par M. Choisy, in-4o, Paris, Impr. Nat. 1890.

[182]Georges Rolland. Géologie et Hydrologie du Sahara algérien, 2 vol. de texte et 1 atlas, in-4o, Paris, Impr. Nat., 1890-94. Cf. Id., Sur le Terrain crétacé du Sahara septentrional (Bull. Soc. Géol. Fr., 1881, p. 508). — Id., Sur les grandes dunes de sable du Sahara (Bull. Soc. Géol. Fr. 1882, p. 31). Id., Hydrographie et orographie du Sahara algérien (Bull. Soc. Géogr. Paris, 1886, p. 203).

[183]Ministère des Travaux Publics, Documents relatifs à la mission dirigée au Sud de l’Algérie par le lieutenant-colonel Flatters, Paris, Impr. Nat. 1884, in-4o. Il existe, du Journal de route imprimé dans ce volume, un texte autographié qui a été remis en 1881 aux membres de la Commission supérieure du Transsaharien. Cf. Derrécagaix, Les deux Missions du Colonel Flatters (Bull. Soc. Géogr. Paris, 1882, p. 131). — F. Bernard, La sebkha d’Amadghor et le massacre de la mission Flatters (Bull. Soc. Géogr., Paris, 1882). — Id., Deuxième mission Flatters, historique et rapport rédigés au Service central des affaires indigènes, avec carte, in-8o, Alger, 1882. — Id., Deux missions françaises chez les Touareg, Alger, in-8o, 1882. — Id., Quatre mois au Sahara, Paris, 1882. — Id., Deux missions françaises chez les Touareg, Alger, in-8o, 1896. — Anonyme (le capitaine Bernard) Les deux missions Flatters, par un membre de la première mission, in-18, Paris, Dreyfous, 1884. — H. Brosselard, Voyage de la mission Flatters au pays des Azdjer, in-8o, Paris, 1883. — Id., Les deux missions Flatters, Paris, 1888, in-16. — F. Patorni, Les tirailleurs algériens au Sahara. Récits de trois survivants de la mission Flatters, in-8o, Constantine, 1884. — Récits d’un des survivants indigènes de la deuxième Mission (Mohamed ben Haoua), dans Chron. trimestr. des Missions d’Afrique, juillet 1881. — Rabourdin, Algérie et Sahara, in-8o, Paris, 1882.

[184]Documents relatifs à la mission Flatters, p. 1.

[185]Schirmer, Pourquoi Flatters et ses compagnons sont morts (Bull. Soc. Géogr. de Lyon, 1896). Nous prendrons cette excellente brochure pour guide dans l’exposé de ce qui est relatif aux deux missions Flatters.

[186]Cité par Schirmer, Pourquoi Flatters, etc., p. 22-23.

[187]Sur le meurtre de Mlle Tinné, v. H. Schirmer, Pourquoi Flatters, etc., p. 19, note 1 ; Ann. de Géographie, 1898, p. 183, et la polémique avec M. P. Vuillot dans Questions Dipl. et Col. 15 janv. et 15 fév. 1898, et Bull. Afr. Fr. 1898, p. 313.

[188]P. Vuillot, p. 178.

[189]F. Bernard, Deux missions françaises chez les Touareg, p. 134.

[190]Documents relatifs à la mission Flatters, p. II.

[191]H. Schirmer, Pourquoi Flatters, etc., p. 20.

[192]Schirmer, art. cité, p. 13.

[193]Vuillot, p. 185.

[194]Schirmer, Pourquoi Flatters, etc., p. 20.

[195]A. Duponchel, Lettre à la Commission supérieure du Transsaharien, Montpellier, 1880, p. 12.

[196]H. Schirmer, Pourquoi Flatters, etc., p. 21.

[197]Deuxième mission Flatters, Historique et rapport rédigés au Service central des Affaires indigènes, p. 333.

[198]Ibid., notamment 327 et suiv.

[199]Deuxième mission Flatters, Histor. et rapp. réd. au Serv. centr. des Aff. indig., p. 3-4.

[200]Ibid., p. 141 et suiv.

[201]Vuillot, p. 197.

[202]Cela résulte très clairement de l’enquête qui suivit la catastrophe (Histor. et Rapp. du Serv. centr. des Aff. Indig.).

[203]Deuxième Mission Flatters, Histor. et Rapp. du Serv. centr. des Aff. Indig., p. 97 et suiv., 201 et suiv.

[204]F. Foureau, D’Alger au Congo par le Tchad, 8o, Paris, 1902, p. 104 et suiv.

[205]Documents relatifs à la mission dirigée au Sud de l’Algérie par le colonel Flatters, Paris, Impr. Nat. in-4o, 1884.

[206]Gouvernement Général de l’Algérie, Deuxième Mission Flatters, Historique et rapport rédigés au Service central des Affaires indigènes, in-8o, Alger, 1882.

[207]Carte d’une partie de l’Afrique Septentrionale, résumant les travaux des missions dirigées en 1879-81 par MM. Flatters, lieutenant-colonel ; Pouyanne, ingénieur des Mines ; Choisy, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, complétée à l’aide des cartes des voyages de Barth, Duveyrier, Rohlfs, dressée par L. Pech, publiée par décision du Ministre des Travaux Publics, à 1/2.500.000e 1883, 4 feuilles.

[208]Schirmer, Pourquoi Flatters, etc., p. 8.

[209]P. 23.

[210]Kryzanowski, Quest. Diplom. et Colon., 1899, t. VII, p. 132.

[211]Deuxième mission Flatters, Histor. et rapp. rédiges au Serv. Centr. des Aff. indig., p. 137 et suiv., 345 et suiv.

[212]Commandant Wolff, Henry Duveyrier, son dernier projet de voyage dans le Sahara, lettres inédites (Congrès Nat. des Soc. Fr. de Géogr., XIXe session, Marseille, 1898, p. 490).

[213]Paul Bourde, La France au Soudan, Revue des Deux-Mondes, 1880, 1er déc., p. 659 ; 1881, 1er févr., p. 689.


CHAPITRE V

LA PÉRIODE D’EFFACEMENT (1881-1890)

I. Conséquences du massacre de la mission Flatters. — Création du poste d’Aïn-Sefra et insurrection de Bou-Amama (1881). — Projets de Saussier sur Figuig (1882). — Occupation du Mzab (1882), de Ouargla, de Touggourt, d’El-Oued, de Djenien-bou-Rezg (1885). — Inauguration des voies ferrées d’Aïn-Sefra (1887) et de Biskra (1888). — Sondages artésiens dans l’Oued-Rir et à Ouargla. — Idées du commandant Rinn.

II. Explorations. — Les Pères Richard, Morat et Pouplard (1881). — Première mission Foureau (1883). — Teisserenc de Bort (1885). — Palat (1886). — Douls (1889).

III. Cartographie. — Renseignements recueillis par MM. de Castries (1882) et Le Châtelier (1885-86). — Missions de M. René Basset. — Ouvrages de MM. de Motylinski, Masqueray, Amat sur le Mzab. — Les Touareg Taïtoq prisonniers : travaux de MM. Masqueray et Bissuel.

IV. Mission Crampel. — Fondation du Comité de l’Afrique française.

I

Le massacre de la mission Flatters marque un nouveau temps d’arrêt dans la pénétration saharienne. Ce temps d’arrêt a plus de gravité et entraîne des conséquences plus fâcheuses que celui qui s’était produit en 1864. En 1864, on nous savait occupés ailleurs ; nous remettions à plus tard pour profiter d’un succès, la convention de Ghadamès ; en 1881, notre effacement ne pouvait être attribué qu’à la timidité et à la crainte, car nous attendions pour tirer vengeance d’un échec, le désastre de la mission Flatters. Aussi l’audace de nos adversaires sahariens, enhardis par notre faiblesse, va-t-elle sans cesse en croissant, et de nouvelles victimes viennent s’ajouter à la liste déjà longue des explorateurs qui ont trouvé la mort dans le Sahara. « Si vous ne faites rien, disait un indigène de Tripoli à M. Féraud, qu’aucun des vôtres n’essaie plus de s’avancer dans le Sud : le Targui, convaincu de votre faiblesse, tuera et tuera toujours les vôtres[214]. »

La Division d’Oran proposait depuis longtemps d’envoyer une colonne dans le Sud pour y montrer notre drapeau[215]. Les événements allaient bientôt se charger de démontrer la nécessité d’une action vigoureuse. C’est alors, en effet, qu’éclata l’insurrection de Bou-Amama, petit marabout indigène qui ne fut en somme que l’habile instigateur d’un grand rezzou. Bou-Amama n’a pas créé de toutes pièces une rébellion ; son action a été la résultante d’une situation telle, qu’à son défaut un autre instigateur plus redoutable eût pu se dresser contre nous. On put alors se rendre compte de la prévoyance du général Cérez, commandant de la division d’Oran, lorsqu’il demandait avec instance, depuis deux ans, l’envoi d’une colonne dans ces régions pour y rétablir notre autorité et y fonder un poste permanent. Dès que les événements le permirent, on reprit le projet d’installation de ce poste. On choisit la localité d’Aïn-Sefra, au centre de la région des Ksour, qui allait nous permettre désormais d’exercer sur la contrée une active surveillance. Mais cette installation demandait à être complétée par une action vigoureuse de nos troupes. En 1881, le général Delebecque reparut dans la région de Figuig, que nous n’avions pas abordée depuis 1870[216]. En 1882, le commandant Marmet, en poursuivant des dissidents, eut un engagement sous Figuig avec les habitants de l’oasis, qui accentuaient de plus en plus leur hostilité. Le général Saussier proposait d’en finir avec ces Ksouriens et d’assurer enfin la sécurité de notre frontière ; mais il ne reçut pas l’autorisation d’agir.

Cependant les velléités d’énergie que nous avions montrées dans le Sud-Oranais, où nous avions poussé jusqu’à Fendi[217], sur la rive droite de l’Oued-Zousfana, et jusqu’à l’Oued-Zelmou, un des affluents supérieurs de l’Oued-Guir, allaient bientôt porter leurs fruits. En 1883, le général Thomassin obtenait la rentrée des Ouled-Sidi-Cheikh Cheraga, éloignés de nous depuis 1864. C’était la fin de cette guerre d’escarmouches perpétuelles qui durait depuis vingt ans[218].

En mars 1885, le général Delebecque décidait d’élever un poste fortifié à Djenien-bou-Rezg, destiné à couvrir les communications qui relient Figuig à Aïn-Sefra à travers les montagnes et à surveiller l’oasis marocaine. Djenien fut occupé en juillet 1885 ; malheureusement, les travaux d’installation du nouveau poste, à peine commencés, durent être interrompus, et le bordj ne fut achevé qu’en décembre 1888. La réserve que nous nous étions imposée en cette circonstance ne pouvait qu’être mal interprétée par les indigènes de ces régions, et c’est ce qui eut lieu en effet.

Entre temps, on s’était décidé à donner au nouveau poste d’Aïn-Sefra toute sa force en prolongeant la voie ferrée jusqu’à ce ksar ; parvenue à Méchéria en 1882, elle atteignit Aïn-Sefra en 1887.

Dans les deux provinces de l’Est, Laghouat et Biskra étaient restées, en somme, les limites de notre occupation effective. Sous prétexte que les Ouled-Sidi-Cheikh avaient tiré du Mzab une partie de leurs approvisionnements pendant l’insurrection, on transforma en annexion le protectorat du maréchal Randon[219]. Cette mesure fut peut-être inutile ou même nuisible, car elle était de nature à compromettre l’avenir de ce pays artificiel[220]. On la compléta en occupant ou réoccupant successivement Touggourt et El-Oued, dans la division de Constantine, et Ouargla dans celle d’Alger. En 1888 fut inaugurée la voie ferrée de Biskra.

Dans l’Oued-Rir, l’exemple donné par la Compagnie de l’Oued-Rir fut bientôt suivi par d’autres Européens, qui y créèrent à leur tour des exploitations prospères. MM. G. Rolland et de Courcival fondèrent la Société de Batna et du Sud-Algérien, qui créa les oasis nouvelles d’Ourir et de Sidi-Yahia (1882), et de Ayata (1884), pendant que la Compagnie de l’Oued-Rir créait Chria-Saïa (1881), et acquérait du capitaine Ben-Driss l’oasis de Tala-en-Mouidi, créée par lui en 1879[221]. De 1856 à 1890, le nombre des oasis de l’Oued-Rir a été porté de 33 à 42 ; le chiffre de la population a doublé. Le nombre des palmiers a monté de 360.000 à 630.000, leur valeur de 1.300.000 francs à plus de 10 millions de francs ; 136 puits artésiens ont été forés suivant la méthode française, débitant plus de 200.000 litres à la minute[222].

Dans la région d’Ouargla[223], depuis 1883, époque où le premier coup de sonde fut donné, 54 sondages ont été tentés, dont la grande majorité a réussi (débit total de 7.440 litres à la minute en 1892). A El-Goléa, des puits artésiens ont été forés avec succès.

En Tunisie, une organisation militaire fut créée dans l’Arad de Gabès, peu de temps après la conquête : c’est le système des trois points de Médenine, Metameur et Tatahouine.

En 1886, le commandant Rinn[224], étudiant l’état des frontières sahariennes de l’Algérie, conseillait de porter notre ligne de postes militaires tout contre les Areg, et préconisait notamment l’occupation d’Igli, à défaut de celle du Touat. Igli, placé sur la rive de l’Oued-Saoura, à proximité de l’Oued-Guir et de l’Oued-Zousfana, fermerait l’ouverture entre nos derniers établissements du Sud-Oranais et les Areg[225]. M. Rinn conseillait surtout la construction progressive de voies ferrées, ouvrant le pays à l’avant et garantissant sa soumission à l’arrière.

II

Au delà de nos frontières et de la région occupée par nos troupes, le Sahara se fermait de plus en plus. La douloureuse émotion causée par le désastre de la mission Flatters était à peine calmée, que le Sahara faisait de nouvelles victimes. Le bon accueil relatif que le P. Richard avait trouvé en 1879 chez les Imanghasaten et les Ifoghas avait fortifié sa résolution d’aller fonder une mission à Ghat même[226]. Ce missionnaire, brillant tireur, cavalier intrépide, médecin réputé infaillible, était devenu Arabe au point de voyager avec les caravanes sans laisser soupçonner qu’il fût Français, et put faire ainsi à plusieurs reprises la course dangereuse d’Ouargla à Ghadamès[227]. A la fin de décembre 1881, le Père Richard, accompagné des Pères Morat et Pouplard, partit de Ghadamès, suivi de quelques Chaanba et guidé par des Touareg Imanghasaten, avec l’intention de gagner Ghadamès. On apprit bientôt que les trois Pères Blancs avaient été assassinés par les Touareg peu de jours après leur départ. En 1893, M. Foureau, au retour d’une de ses missions, put visiter le lieu du massacre, à 11 kilomètres seulement à l’ouest de Ghadamès, un peu au nord de la route de Ghadamès à Hassi-Imoulay ; il rapporta les ossements de deux des victimes. Le cardinal Lavigerie, à la suite de ce meurtre, renonça à la voie du Sahara pour étendre ses missions dans le centre africain. Il se borna désormais à entretenir des stations de missionnaires à Ghardaïa, Ouargla et El-Goléa[228].

Le Gouvernement de l’Algérie parut lui aussi se désintéresser désormais des explorations sahariennes. Aussi ce fut au Ministère de l’Instruction publique que s’adressa M. Foureau pour obtenir l’appui qui lui était nécessaire, et c’est avec son aide qu’il put entreprendre, en décembre 1882, son premier voyage saharien. Son intention était d’aller au moins jusqu’à Hassi-Messeguem. Partant d’Ouargla, il gagna directement Aïn-Taïba par Hassi-Djeribia. Ses guides Chaanba refusant d’aller plus loin, à cause de l’insécurité du medjebed d’In-Salah à Ghadamès, il revint à Hassi-Djeribia, puis poussa une pointe dans le Sud-Ouest sur Hassi-Ouled-Aïch par Hassi-Tamesguida et Hassi-Chaanbi. Il reprit ensuite le chemin d’Ouargla, laissant à sa gauche la vallée de l’Oued-Mya. Bien qu’il n’eût pas accompli son programme primitif, il rapportait des renseignements intéressants sur le Sud du Sahara d’Ouargla. Son itinéraire du Hassi-Djeribia au Hassi-Ouled-Aïch est entièrement nouveau, et le voyageur a fixé l’emplacement de tous les puits visités sur une carte au 1/500.000e qui reproduit dans ses moindres détails le relief de la région parcourue[229].

En 1883, M. Bourlier, qui venait de visiter Ouargla, songea à pousser une pointe sur In-Salah. Mais on le dissuada de donner suite à ce projet ; pour qu’une pareille entreprise réussisse, lui disait-on, il faut qu’elle soit exécutée avec rapidité, afin de ne pas laisser à ceux qui pourraient y porter obstacle le temps de se reconnaître ; mais alors les résultats en sont peu profitables pour la science.

En 1885, M. L. Teisserenc de Bort, accompagné de M. R. Deschellereins, ingénieur civil, et de M. Bovier-Lapierre, préparateur au Muséum, partit de Touggourt et s’avança jusqu’à Hassi-Ould-Miloud, dans l’Igharghar. Puis, inclinant vers le Sud-Est, il alla passer à Bir-Aouidef et remonta ensuite sur Berresof, gagnant de là le Nefzaoua et Gabès[230]. En 1888, M. L. Teisserenc de Bort parcourut le sud de l’Algérie ; il s’avança jusqu’à El-Goléa, et remontant l’Oued-Seggueur, par Daïat-el-Hamra, atteignit Brézina[231].

Ces excursions sur les confins immédiats de nos possessions demeurent seules possibles pendant cette période ; ceux qui tentent de s’avancer au-delà succombent. L’un de ces derniers fut Marcel Palat, lieutenant de cavalerie, qui avait publié, sous le pseudonyme de Marcel Frescaly, plusieurs volumes de poésies ou de nouvelles algériennes qui ne sont pas sans quelque mérite. Palat, qui avait obtenu une mission et des fonds du Ministère de l’Instruction publique, comptait d’abord partir du Sénégal. L’opposition des bureaux de la Marine et la promesse de Si Hamza de l’accompagner jusqu’à In-Salah le décidèrent à pénétrer par la province d’Oran (1885). Mais Si Hamza, empêché au dernier moment, le confia à un de ses parents éloignés ; Si Kaddour devait le rejoindre au Gourara et le conduire à In-Salah. Palat se rendit d’abord à El-Goléa, puis suivit l’Oued-Meguiden ; il séjourna quelque temps dans les ksour du Tinerkouk (Gourara septentrional), où il fut rejoint non par Si Kaddour, mais par son fils Mohammed. Palat se rendit dans l’Aouguerout[232] et de là poussa seul une pointe jusque chez Bou-Amama, dans le Deldoun, où il reçut un bon accueil. De retour dans l’Aouguerout, il quitta définitivement ses compagnons de route, les Ouled-Sidi-Cheikh, pour se confier à des gens des Ouled-ba-Hammou, venus soi-disant le chercher de la part d’Abd-el-Kader ben Badjouda, cheikh d’In-Salah. Quatre jours après, Palat était assassiné à Hassi-Cheikh, à l’Ouest d’In-Salah, avec son interprète Belkassem.

Quoique les détails de cette fin tragique et ses causes ne soient pas exactement connus, et que l’endroit même où périt le jeune officier n’ait pas pu être déterminé d’une façon exacte[233], il semble qu’il ne faut pas en accuser seulement une bande de pillards des Ouled-ba-Hammou[234] ; ni la responsabilité de Bou-Amama, ni celle des gens du Gourara ne parait engagée dans cette mort ; mais il n’en est pas de même des gens d’In-Salah, qui avaient fourni à Palat les guides qui le tuèrent. D’ailleurs, une pareille issue était plus que probable, étant donné les conditions de l’exploration de Palat ; si Rohlfs avait pu parcourir les oasis en 1864, c’est qu’il voyageait, comme il le dit lui-même, sous le masque de l’Islam, à une époque où les populations du Touat ne se sentaient pas encore menacées par la venue des chrétiens : il en était autrement en 1885. Peut-être cependant la mission eût-elle fini moins tristement si le Gouvernement général et les Ouled-Sidi-Cheikh avaient déployé en sa faveur une action plus énergique.

La fin de Camille Douls est enveloppée de plus d’obscurité encore que celle de Palat. Elle n’est connue que grâce à des renseignements recueillis par les officiers français dans le Sud-Algérien, et consignés dans une lettre adressée au Président de la Société de Géographie de Paris par le général Poizat, commandant la division d’Alger[235]. Douls était un jeune voyageur français qui voulait parcourir le Sahara en se faisant passer pour musulman et même pour hadji ; mais il n’avait qu’une connaissance insuffisante des idiomes et des coutumes de l’Afrique musulmane. Après un premier voyage au Sahara occidental, il partit en compagnie de deux pèlerins marocains ; il s’était muni, paraît-il, de lettres de recommandation du chérif d’Ouazzan. Il se rendit au Touat, refaisant vraisemblablement l’itinéraire suivi par Rohlfs en 1864. Il fut reconnu comme Européen bien avant d’atteindre le Reggan ; tout alla à peu près bien jusqu’à l’Aoulef, mais avant d’atteindre les oasis d’Akabli, au lieu dit Iliren, le voyageur fut assassiné par des Touareg avec qui il avait fait marché pour être conduit à Tombouctou[236].

Mentionnons encore quelques projets d’exploration ou de pénétration commerciale qui n’eurent pas de suite. En 1886, le général Philebert propose de conduire à Amadghor, en passant par El-Goléa, Farès-oum-el-Lil, Teganet, Kheneg-el-Hadid et Idelès, une colonne suffisante pour n’avoir rien à craindre des Touareg, et de former en ce point des caravanes qui seraient envoyées dans les directions de Tombouctou par Timissao, de Kano par l’Aïr et de Kouka par Ghat, Kaouar et Bilma. Si la seconde partie de ce projet paraît peu pratique, la première en revanche, qui consistait à se montrer en force dans l’Ahaggar, aurait eu sans doute les meilleurs résultats.

En 1889, M. E. Bonhoure propose d’occuper pacifiquement le Touat et le Tidikelt et d’y fonder un établissement commercial, en un point bien choisi entre In-Salah et Akabli. Le Gouvernement général émit l’avis que ce projet, pour produire des résultats avantageux, devrait être précédé de tentatives qui permettraient à nos négociants de s’initier aux choses du Sahara.

En 1890, MM. Hackemberger, ancien officier, et Flault, commis à l’inspection académique de la Sarthe, sollicitent du Ministre de l’instruction publique une mission pour se rendre d’Algérie à Tombouctou et au Sénégal. Sur un rapport de Duveyrier et un avis conforme du Gouvernement général, ces demandes sont rejetées parce que leurs auteurs ne sont nullement préparés par leurs études antérieures à accomplir un tel voyage et que les dangers à courir sont trop grands pour des résultats bien précaires.

III

A défaut d’explorations, il faut se contenter, pendant cette période, de progrès cartographiques ou scientifiques et de renseignements indirects. En 1885, le Service géographique de l’armée commençait la publication d’une carte d’Afrique à 1/2.000.000e, dressée par le commandant Lannoy de Bissy, qui mit à profit toutes les cartes françaises et étrangères, ainsi que les renseignements fournis par les recueils géographiques et les relations de voyages ; elle donnait autant que possible tous les itinéraires des explorateurs. La première édition de cette carte fut publiée de 1881 à 1890, en deux couleurs (planimétrie en noir, figuré du terrain en gris bleuté).

Lors de la réapparition de nos armes dans la région de Figuig en 1881-82, le capitaine Henry de Castries avait souvent campé dans les environs des oasis avec nos colonnes, mais sans pénétrer dans aucun ksar[237]. Après avoir levé la partie ouest des plateaux oranais en 1878, il avait dressé la carte de la région des ksour en 1880-82[238]. En juin 1883 paraissait une réédition de la carte du Sud-Oranais au 1/400.000e, revue et complétée d’après les travaux de M. Castries et de diverses autres officiers[239]. En 1886, le Service géographique publiait également une carte provisoire du Sud-Oranais à 1/200.000e[240]. La même année, le Gouvernement général publiait une carte de l’Extrême-Sud de l’Algérie à 1/800.000e[241].

Après l’occupation de la Tunisie, le progrès géographique marche de pair avec le progrès de la pacification. Une première carte du Djebel-Douirat accompagne Le Sud de la Tunisie, par le commandant Rebillet (1886). Vers la même époque paraît la carte du Service géographique de l’armée à 1/200.000, dite Carte de reconnaissance, œuvre tout à fait remarquable comme rapidité topographique et aussi comme exactitude. La limite sud de cette carte longe le bord méridional du Djerid et du Nefzaoua : elle pousse ensuite une pointe dans le Sahara jusqu’au poste romain d’El-Haguef ; elle donne le Djebel-Douirat et ses ksour[242].

En matière de cartographie privée il faut mentionner la carte du Sahara septentrional par laquelle M. Foureau préludait à ses explorations ultérieures[243].

En outre de ses travaux cartographiques, le capitaine de Castries avait recueilli, dans la région de Figuig, les éléments d’un remarquable et consciencieux mémoire[244], demeuré jusqu’à ces dernières années le meilleur guide sur la grande oasis saharienne.

En 1886, le capitaine Le Châtelier publiait dans le Bulletin de la Société de Géographie[245] un intéressant mémoire sur le Régime des eaux du Tidikelt, et, dans le Bulletin de Correspondance Africaine[246], une Description de l’oasis d’In-Salah d’après les renseignements recueillis pendant un séjour de 18 mois à Ouargla. Il y traite de la géographie du territoire d’In-Salah, des populations nomades et sédentaires, de leur constitution sociale et politique, de la situation commerciale. Les renseignements et itinéraires indigènes ont été vérifiés et critiqués avec soin[247] ; c’est une œuvre de recherches minutieuses et savantes autant que d’érudition. Le même auteur a écrit l’histoire d’une bande de pillards Chaanba, qui ont tenu le Sahara pendant dix ans, de 1874 à 1883, et dont l’épopée forme un curieux chapitre de l’histoire saharienne[248].

Diverses missions de M. René Basset intéressent la géographie saharienne, celle notamment qu’il accomplit en 1881 à Aïn-Madhi, et au cours de laquelle divers itinéraires au Sahara central lui furent communiqués par le bureau arabe de Laghouat ; il les a publiés et commentés avec l’érudition la plus sûre et la plus étendue[249]. Dans un autre ordre d’idées, la mission de M. René Basset au Mzab et à Ouargla en 1886 doit être mentionnée ; il y faisait des recherches sur les manuscrits arabes des zaouïas des oasis du Sud[250] et en rapportait de précieux matériaux non seulement sur le dialecte parlé par les Mozabites, mais aussi sur d’autres dialectes berbères, notamment sur celui des Aoulimmiden[251].

Les curieuses populations du Mzab continuent d’ailleurs à intéresser les savants. En 1885, M. de Motylinski donnait une excellente notice sur Guerara[252] ; il dressait le catalogue des livres des Beni-Mzab et analysait leurs principales chroniques[253]. En 1886, Masqueray publiait son œuvre la plus considérable au point de vue historique, la Formation des cités chez les populations sédentaires de l’Algérie[254] ; un tiers de ce bel ouvrage est consacré aux populations du Mzab, que le Dr Ch. Amat, chargé de l’organisation du service médical au Mzab, étudiait peu après à son tour à un point de vue différent[255].

Vers la fin de 1887, des Touareg Taïtoq et Kel Ahnet furent amenés à Alger et internés au fort Bab-Azoun, à la suite d’une expédition malheureuse qu’ils avaient entreprise chez les Chaanba Mouadhi. Masqueray se mit en relations avec eux, fit faire à deux d’entre eux, Kenan-ag-Tissi et Chekkad-ag-Râli, le voyage de Paris en 1889, et publia son Dictionnaire français-touareg[256], celui-là même qu’il avait dû se faire pour converser avec eux dans leur langue. La mort ne lui a pas permis d’achever cette publication, mais le dernier fascicule du Dictionnaire, ainsi que les textes, ont été publiés par les soins de M. René Basset, qui a succédé à Masqueray dans la direction de l’Ecole des Lettres d’Alger. Masqueray a publié aussi, dans divers journaux, des contes touareg, des descriptions de la vie et des mœurs des Touareg, où l’imagination a peut-être une trop grande part, mais qui sont néanmoins une importante contribution à la connaissance des populations du Sahara.

Ces mêmes Touareg du fort Bab-Azoun fournirent à M. le capitaine Bissuel, chef de bureau arabe, la matière d’un ouvrage qui intéresse plus directement encore la géographie. Chargé par le général Poizat, commandant la division d’Alger, d’interroger ces captifs et d’obtenir d’eux le plus de renseignements possible sur leur pays, M. Bissuel réussit au delà de toute espérance, et se fit donner de précieuses indications géographiques, consignées dans son ouvrage Les Touareg de l’Ouest[257], accompagné de deux cartes portant, l’une les routes suivies par les Touareg de l’Ouest, l’autre l’Adrar-Ahnet à l’échelle approximative de 1/800.000e, d’après un plan en relief exécuté par ces indigènes. Les renseignements recueillis par M. Bissuel sur la direction des vallées de ce massif ne concordent pas avec ceux de M. Sabatier[258].

Les Touareg Taïtoq sont encore liés d’une autre manière à l’histoire de l’expansion française en Afrique. L’un d’eux, Chekkad, fut donné comme guide au jeune explorateur Paul Crampel, qui se proposait, partant du Congo, de gagner le lac Tchad. La mission Crampel fut anéantie, et le Targui, malgré les protestations d’amitié qu’il envoyait à Masqueray, doit vraisemblablement porter la responsabilité du massacre.