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La pénétration saharienne (1830-1906)

Chapter 20: I
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About This Book

A chronological study recounts the gradual French advance into the northern Sahara, combining military and administrative actions with scientific exploration and cartographic work. It surveys early reconnaissance and settlement attempts, periods of intensified campaigns and of relative stagnation, ill-fated trans-Saharan projects and later consolidation, while discussing the occupation of oases, relations with local nomadic groups, commercial and missionary ventures, and the creation of communications and transport links. The account emphasizes mapping, boundary delineation and institutional organization as factors that transformed regional control and integrated Saharan spaces into broader colonial networks by the early twentieth century.

III

Parmi les missions sahariennes, il convient de mettre à part celles de MM. G. Méry et B. d’Attanoux, à cause du caractère de tentatives commerciales qui leur est propre.

En 1892, M. G. Méry fut chargé par M. Georges Rolland, ainsi que par la Société d’études pour la construction d’une voie ferrée de Biskra à Ouargla et prolongements, d’une mission géographique et commerciale au sud d’Ouargla vers le pays des Touareg Azdjer. Parti d’El-Oued avec 3 indigènes et 4 chameaux seulement, il gagna El-Biodh par Aïn-Taïba, reconnaissant le grand Gassi découvert par la première mission Flatters, le plus beau couloir de la région tant par son sol régulier de reg que par sa largeur, qui atteint jusqu’à 12 kilomètres, et constatant que l’établissement d’une voie ferrée ne rencontrerait aucune difficulté provenant de la nature du terrain[305]. D’El-Biodh, il marcha vers le S.-S.-E., comptant atteindre Tabalbalet, d’où les premiers campements Azdjer n’étaient pas éloignés, mais, après 3 jours de marche dans cette direction, il fut contraint de revenir sur ses pas par suite du refus de son guide Chaanbi de l’accompagner plus loin à cause des Touareg. Il revint à Aïn-Taïba, où il rencontra M. Foureau revenant d’Hassi-Messeguem, et rentra à El-Oued par Hassi-bel-Haïran et Hassi-Mey.

En 1893, M. G. Méry est envoyé de nouveau par le syndicat de Biskra-Ouargla, avec mission de chercher à s’entendre avec les chefs des Azdjer et d’obtenir le libre passage sur leur territoire pour des caravanes à destination du Soudan central. M. Méry était allé au préalable à Tripoli se renseigner sur le mouvement des échanges existant entre ce port et le Soudan, ainsi que sur la nature des marchandises échangées. D’El-Oued, M. Méry accompagné de M. Guilloux, se dirigea sur Hassi-Mey et Hassi-bel-Haïran. Là, il fut rejoint par un miad de Touareg revenant d’Alger, où ils étaient allés, dans un but mal défini, pour voir le Gouverneur et échanger des salutations, dirent-ils, mais surtout pour se renseigner sur nos intentions à leur égard[306].

La mission, conduite par Abd-en-Nebi, marabout des Ifoghas et arrière-neveu de Cheikh Othman, se dirigea sur le lac Menghough par Tabalbalet et Aïn-el-Hadjadj, suivant la route de la première mission Flatters. Au lac Menghough, elle eut des entrevues avec les chefs Azdjer Guedassen et Mouley. Elle regagna ensuite El-Oued par Temassinin, El-Biodh, Aïn-Taïba et Hassi-bel-Haïran. L’itinéraire avait été relevé à la boussole par M. Méry, qui avait fait en outre des observations météorologiques, recueilli des échantillons géologiques et botaniques, tandis que M. Guilloux faisait des observations astronomiques.

Au point de vue scientifique, le voyage de M. G. Méry n’a donc pas été sans résultats. Au point de vue économique, les assertions de cet explorateur étaient en complète contradiction avec celles de M. Foureau. M. Méry affirmait que « tous les Touareg, même les bergers, connaissaient le traité de Ghadamès, et que pas un ne manquerait à la parole donnée par un chef au nom de toutes les tribus[307] ». M. Foureau déclarait que la masse de la nation ne connaissait point la convention de 1862. Le courant d’échanges entre la Méditerranée et le Soudan est très important d’après M. Méry, insignifiant d’après M. Foureau[308]. Une vive polémique s’est engagée là-dessus ; elle ne présente d’ailleurs plus qu’un intérêt rétrospectif, puisque les conditions de la pénétration saharienne sont aujourd’hui complètement changées.

« Je ne crains pas, disait M. G. Méry, d’affirmer que nous avons la route du Soudan ouverte par le Nord, et à ceux qui me contrediraient, je me contenterais de répondre que je m’offre à en faire pratiquement la preuve. » Cette réponse eût en effet convaincu les plus incrédules. Malheureusement, elle ne fut pas faite. En octobre 1893, le Syndicat Ouargla-Soudan, avec l’appui officiel du Gouvernement général de l’Algérie, envoya une mission pour essayer de tirer parti de la première mission Méry. Cette mission comprenait M. Méry, chef de mission, M. B. d’Attanoux, ancien officier, rédacteur au Temps, M. Bonnel de Mézières, ancien membre de la mission Maistre, et deux Pères Blancs, le P. Hacquart, supérieur de la station d’Ouargla, et le P. Ménoret. Mais, dès les premiers jours, un désaccord survint entre M. Méry et ses compagnons au sujet de l’organisation de la caravane et des mesures à prendre pour assurer sa sécurité. M. Méry, souffrant, rentra en France : il alla de là à Tombouctou, où il ouvrit avec beaucoup de succès des comptoirs commerciaux commandités par le Syndicat Ouargla-Soudan ; il mourut à Tombouctou, après un séjour de plusieurs années. M. B. d’Attanoux fut désigné comme nouveau chef de la mission, et le départ fut ajourné pour utiliser le retour dans son pays d’une députation de Touareg qui venait d’arriver à El-Oued, où elle fut reçue par le général de la Roque.

La mission d’Attanoux reprit la route du Sud au mois de janvier 1894, accompagnée des membres du miad Touareg et du marabout Abd-en-Nebi. Elle passa par Hassi-bel-Haïran, Aïn-Taïba, Temassinin, et gagna le lac Menghough par Tabalbalet et Aïn-el-Hadjadj. L’attitude des Touareg fut exactement la même que dans les autres tentatives pour franchir leur territoire. La mission rencontra, sur la route du Menghough, des Hoggar qui exigeaient le droit de passage et avec lesquels la discussion faillit mal tourner ; les Ifoghas suivaient la mission comme des chiens affamés, demandant sans cesse des vivres et des cadeaux ; les chefs des Azdjer, campés à 3 jours du Menghough, ne se dérangèrent point, et la mission n’alla pas les trouver : « Des raisons d’ordre matériel et moral, également impérieuses les unes et les autres, s’opposent à ce que nous allions jusque-là. Nos provisions ne résisteraient pas aux premiers assauts que leur donnerait la multitude que nous y trouverions et pour laquelle la venue d’un voyageur bien approvisionné est une bonne fortune inespérée. » On se borna à des échanges de propos avec un représentant de la Djemaa, nommé Kounni, qui déclara bien que les Azdjer « se considéraient comme liés par le traité de Ghadamès », mais qu’ils exprimaient « le désir de ne pas voir la mission aller plus loin cette année ». On reprit la route de l’Algérie, en suivant le même chemin qu’à l’aller jusqu’à Temassinin ; puis la mission gagna Hassi-Tabankort, et, coupant à travers le grand Erg, se dirigea sur Hassi-bel-Haïran et Touggourt. Bien qu’elle se déclarât très satisfaite des résultats obtenus, elle n’avait pas réussi, pas plus que celles qui l’ont précédée ou suivie, à traverser le territoire des Azdjer avec le concours de ces derniers.

Un essai d’envoi de Souafa à Ghadamès, en 1896, ne réussit pas davantage ; le kaïmakam, sur des ordres de Tripoli, à ce qu’il prétendit, s’opposa à la mise en vente des marchandises, et déclara que seuls les Anglais avaient le droit de faire le commerce de l’ivoire avec Ghadamès[309].

La tentative du marquis de Morès eut une issue plus malheureuse encore. Il cherchait à faire pénétrer vers le centre africain des caravanes tunisiennes, avec l’appui de la Chambre de Commerce et d’Agriculture de Sousse. Il quitta Djeneïen le 31 mai 1896 : le 9 juin, il était massacré avec ses compagnons au lieu dit El-Ouatia (Bir-el-Oti), entre Sinaoun et Ghadamès, victime de la traîtrise de Touareg et de Chaanba dissidents entre les mains desquels il s’était remis, faisant preuve ainsi d’une funeste méconnaissance de ces contrées et de leurs habitants[310].

Un essai assez original fut fait en 1896, par le général de la Roque, pour fixer aux environs de Berresof un certain nombre de tentes touareg ; on espérait, par l’entremise de ces Sahariens, développer nos relations avec leurs congénères du désert. Ils se laissèrent nourrir pendant un certain temps, puis, lorsqu’on les invita à planter quelques palmiers, repoussèrent l’offre d’un travail indigne d’hommes libres, et firent comprendre que, si on voulait leur donner des jardins, il fallait auparavant y attacher quelques esclaves nègres. Ils se mirent ensuite à voler les chameaux de nos nomades, pratiquant la razzia en quelque sorte sur place, et finirent par reprendre le chemin du Sud, dûment engraissés et repus[311].

L’échec des tentatives commerciales de MM. Méry et d’Attanoux fit songer à l’emploi d’un autre moyen. Puisque nous ne pouvions aller commercer au Sahara, il fallait amener le Sahara à venir commercer chez nous. On pensa qu’il fallait avant toute chose s’attacher à modifier le tarif douanier appliqué, lors de leur entrée dans les ports algériens, aux marchandises françaises. Les prix de nos produits se trouvaient majorés des 2/3 par les taxes qu’ils subissaient comparativement aux denrées similaires parvenant à la même latitude par Tripoli ou le Maroc[312]. Dans le Sahara oranais, le sucre, le thé, le café et les objets de quincaillerie étaient de provenance marocaine. En 1892, une caravane de Rezaïna, chargée de denrées diverses d’une valeur de 65.828 fr., n’emportait qu’un seul produit de notre industrie française : 96 francs de bougie de Marseille ; ce chiffre a son éloquence. A Figuig, les marchandises venues de Melila étaient meilleur marché que celles d’Aïn-Sefra[313].

Une commission fut instituée en 1903, par ordre de M. J. Cambon, pour chercher les moyens de remédier à cet état de choses. Elle reconnut que le régime appliqué stérilisait notre action, et conclut en demandant l’entrée en franchise des produits destinés à traverser du N. au S. le territoire algérien pour se répandre dans le Sahara[314]. Comme conséquence, elle réclamait la création non de territoires francs, mais simplement de postes de sortie où l’on s’assurerait que les exportations sont bien réelles. La caravane emportant les produits détaxés serait escortée pendant un certain temps pour prévenir toute fraude[315]. Un décret du 17 décembre 1896 réalisa cette mesure et indiqua comme postes de sortie El-Oued, Touggourt, El-Abiod-Sidi-Cheikh, Djenien-bou-Rezg[316].

En Tunisie, la frontière saharienne est restée franche de toute barrière douanière et la pénétration commerciale se présente sous certains rapports dans des conditions plus favorables qu’en Algérie. On pouvait espérer faire concurrence à Tripoli et faire aboutir au golfe de Gabès une partie du commerce, faible d’ailleurs, de Ghat et de Ghadamès. En y intéressant les Azdjer, on comptait créer une voie indépendante de ces deux villes ; le mouvement devait se produire par l’arrivée à Tataouïn de caravanes conduites par les Sahariens eux-mêmes, et effectivement un léger mouvement de reprise se produisit vers 1895, bientôt arrêté par le meurtre de Morès. Ce mouvement ne paraît pas s’être beaucoup accentué depuis[317]. Sans abandonner complètement tout espoir de trafic transsaharien, on s’occupe surtout actuellement, et avec juste raison, du développement économique des diverses régions qui constituent l’Extrême-Sud tunisien[318].

Restait à essayer de la pénétration économique par les voies ferrées, l’instrument évidemment le plus efficace au point de vue politique comme au point de vue commercial. La question du Transsaharien, un moment enterrée après la mission Flatters, renaît de ses cendres vers 1890. Cette résurrection[319] est due en grande partie aux efforts de M. G. Rolland, ancien membre de la mission Choisy. Par ses brochures et ses conférences, M. Rolland a ému l’opinion publique et suscité de nouvelles controverses. M. Ed. Blanc, le général Philebert, furent également parmi les plus chauds partisans du Transsaharien, examinant la question économique, les rapports avec les Touareg, les difficultés techniques[320]. « Faire un tout de l’Algérie, du Sénégal et du Congo, par le Sahara touareg et par le Soudan central et occidental », tel est le but que se proposent MM. Philebert et Rolland[321], M. Rolland examine les divers tracés : occidental, d’Aïn-Sefra au Niger[322] ; central, de Laghouat à El-Goléa et au Niger[323] ; occidental, de Biskra au lac Tchad par Ouargla, l’Igharghar et Amguid. Enfin M. Ed. Blanc préconise plus particulièrement le tracé du golfe de Gabès au Soudan par Ghat et Ghadamès[324]. En somme, quatre tracés principaux étaient proposés, correspondant à chacune des provinces algériennes et à la Tunisie, les tracés par le Touat conduisant au Niger et ceux par l’Igharghar menant au Tchad, quoique chacun d’eux puisse « faire la fourche[325] » vers le Tchad et vers le coude du Niger. Les préférences de M. G. Rolland, de M. Schirmer[326] et de beaucoup d’autres personnes compétentes en matière saharienne paraissent être à cette époque pour le tracé qui passe par Biskra, Ouargla et Amadghor et aboutit au Tchad.

En 1899, à la suite des progrès nouveaux de la domination française dans l’Afrique centrale, il y a eu un troisième réveil de la question du Transsaharien. Cette fois, c’est M. Paul Leroy-Beaulieu qui prend la tête du mouvement[327]. Il fait ressortir l’incohérence de notre empire africain, à laquelle il espère remédier par la construction d’un Transsaharien. Il reprend les arguments économiques et politiques précédemment développés, en y ajoutant des considérations tirées d’événements récents, tels que la mission Marchand. Il préconise la construction de deux lignes allant l’une au Niger, l’autre au Tchad, et évalue les dépenses à 100 millions pour la première ligne et 150 ou 160 millions pour la seconde. Cette fois comme les précédentes, de nombreuses objections n’ont pas manqué de se produire[328].

IV

La pénétration du Sahara par le Nord est demeurée jusqu’à ces dernières années si difficile, que l’ère de la géographie positive, pour reprendre l’expression de Carette, n’a encore commencé que pour une faible partie de ces régions. Pour le reste, il faut continuer à se contenter de renseignements indirects fournis par les indigènes.

En 1890, le commandant Deporter publiait une volumineuse étude sur l’Extrême-Sud Algérien[329], divisée en trois parties, la première, concernant El-Goléa et son territoire, la deuxième le Gourara, le Touat et le Tidikelt, la troisième le pays des Touareg de l’Ouest. Le volume se termine par plusieurs itinéraires à Tombouctou et à Agadès. Il n’est que le commentaire de la carte du Sahara, publiée en même temps. La méthode suivie par Deporter dans cet ouvrage a été, de la part de M. C. Sabatier, l’objet de critiques très justifiées[330]. Deporter n’indique pas ses sources ; on ignore si ses itinéraires sont dus à la déposition d’un seul, ou s’ils sont appuyés par plusieurs témoignages, et jusqu’à quel point ces témoignages sont concordants. « Nous aimerions à connaître ses informants[331], savoir combien de fois ils ont fait le voyage, savoir s’il y en a d’autres qui ont vu comme eux, et faute par Deporter de nous fixer à ce sujet, on n’utilisera le plus souvent ces itinéraires qu’à titre de simple renseignement, quand ils combleront les lacunes de Barth et non quand ils contrediront ses informations. »

Une faute grave de Deporter est d’avoir traduit en kilomètres les distances accusées par ses informateurs en journées ou heures de marche. Il y a là une précision inquiétante. On se demande dans quelle mesure il a pu substituer son appréciation personnelle à celle des indigènes. « Lorsque, comme Deporter, on accompagne ses itinéraires d’une carte, on est tenté, très loyalement d’ailleurs, de tirer sur les itinéraires comme sur un fil élastique, tantôt les laissant se raccourcir, tantôt les allongeant pour permettre une construction cartographique qui concilie les renseignements qui sont venus de diverses sources[332]. » La carte devient par suite incontrôlable. Ce n’est pas ainsi qu’avait procédé M. Bissuel, qui enregistre comme un simple notaire et indique lui-même dans quelles limites ses informateurs sont susceptibles d’erreur.

L’ouvrage de M. C. Sabatier[333], paru en 1891, est au contraire un véritable travail de géographie critique, digne pendant de ceux des d’Avezac, des Daumas, des de Colomb. M. C. Sabatier donne d’abord une note justificative à l’appui de sa carte du Sahara central et méridional. Après un aperçu générale de la géographie physique et économique de la région, il étudie les divers tracés de Transsaharien et donne la préférence au tracé par Igli. Puis il étudie la question du Touat et du Sahara. En appendice on trouve une note intéressante sur la valeur, la recherche et l’emploi des informations géographiques d’origine indigène, puis des itinéraires indigènes recueillis par l’auteur et déjà en partie connus. Malgré certaines exagérations et quelques illusions en ce qui concerne le rôle économique du Transsaharien et du Touat, l’ouvrage de M. C. Sabatier conserve une réelle valeur.

L’utilisation des informations indigènes peut encore fournir nombre de documents. M. le capitaine Fariau a donné un itinéraire du Kheneg-el-Hadid au pays d’Adrar[334] d’après le Targui Mohamed Ould Ali ben Besis, qui donne de très intéressants renseignements sur le Mouydir ; il est accompagné de deux cartes, dont l’une est due au Targui lui-même, qui l’a dessinée d’une main sûre, rapidement et sans hésitation. Enfin le Bulletin de la Société de Géographie d’Alger publiait[335] quelques indications dues au Naïb des Kadrïa d’Ouargla sur l’itinéraire d’Hassi-el-Mongar à In-Salah, complétant les renseignements de MM. Le Châtelier et Deporter.

Parmi les ouvrages scientifiques et les travaux d’ensemble publiés sur le Sahara, il convient de mentionner en première ligne l’ouvrage de M. Schirmer[336]. Cette thèse magistrale a contribué, plus qu’aucun autre livre, à rectifier et à préciser les idées répandues dans le public sur la géographie du Sahara. Les idées de M. H. Schirmer sur la géographie physique et le climat du Sahara sont aujourd’hui admises par tout le monde et ne soulèvent plus d’objections. Quant à ses conclusions économiques, les objections présentées par M. Fock[337] ne les atteignent en rien. Depuis lors, M. Schirmer a fait entendre à plusieurs reprises son avis toujours autorisé dans les questions sahariennes, traduisant Erwin de Bary[338], combattant, en compagnie de M. Foureau, les illusions que quelques personnes nourrissent soit à l’égard des Touareg, soit à l’égard du Transsaharien.

L’Exploration du Sahara de M. P. Vuillot[339] est un ouvrage des plus utiles et un répertoire commode, auquel nous avons fait de nombreux emprunts. Il est édité avec soin et accompagné de cartes-itinéraires hors texte, précieuses pour les travailleurs. Malheureusement, les appréciations de l’auteur paraissent avoir été faussées par des idées préconçues, notamment en ce qui concerne le traité de Ghadamès.

L’un de nous a publié, en collaboration avec M. H. M. P. de la Martinière, et par ordre de M. Jules Cambon, des Documents sur le Nord-Ouest africain[340] qui constituent une sorte de dossier des affaires concernant l’Ouest et le Sud-Ouest de l’Algérie. La question du Touat et les questions connexes y sont étudiées sous leurs divers aspects. On a utilisé, outre les ouvrages imprimés, divers documents des archives du Service des affaires indigènes, des itinéraires européens et indigènes inédits, dont on trouvera la liste à la fin de chaque volume.

La cartographie saharienne a fait aussi de notables progrès. En 1890 paraissait la carte dite de l’Extrême-Sud, de Deporter, à 1/800.000e, en 13 feuilles. En 1891, le Service géographique de l’armée entreprenait une nouvelle édition de la carte d’Afrique à 1/2.000.000e, sous la direction du capitaine Rouby ; cette édition est en trois couleurs, la planimétrie en noir et en bleu, le figuré du terrain en bistre. En 1894, le même Service rééditait la carte générale de l’Algérie à 1/800.000e en six feuilles : les deux feuilles méridionales s’étendent jusqu’à la latitude d’In-Salah. En 1895, M. P. Vuillot accompagnait son historique des explorations d’une carte du Sahara à 1/4.000.000e. De nombreuses cartes accompagnent l’ouvrage que l’un de nous a publié en collaboration avec M. de la Martinière ; l’une d’elles, à 1/2.000.000e, qui donne la région touatienne et les itinéraires qui la relient à l’Algérie, rectifie utilement pour cette région la feuille correspondante du 1/800.000e.

En Tunisie, la carte à 1/400.000e de la région frontière, carte par itinéraires et renseignements publiée en novembre 1890 par le commandant Rebillet, complète la lacune dans la géographie de l’Arad entre la carte de reconnaissance à 1/200.000e et la frontière tripolitaine. Au cours des années 1892 à 1894, M. le lieutenant de Larminat a effectué la triangulation de la région représentée sur cette carte, avec la topographie définitive à 1/50.000e[341]. Enfin la feuille Sud de la carte à 1/800.000e de la Tunisie comprend le Sahara tunisien jusqu’à Ghadamès et une partie de la Tripolitaine ; mais les renseignements qu’elle contient sont fort incomplets. La carte que M. V. Cornetz a jointe à son travail était destinée à remplacer ce document et à servir de carte de reconnaissance aux triangulateurs et topographes ; elle a servi à améliorer les éditions ultérieures de la carte à 1/800.000[342].

[262]H. Schirmer, Les voies de pénétration au Soudan (Ann. de Géogr., 1891-92, p. 16). — Id., Le Sahara, p. 406.

[263]Documents, III, p. 59.

[264]Documents, II, p. 143 ; IV, p. 130.

[265]Documents, III, p. 63-64. — Pour l’historique de la question du Touat, v. Documents, III, ch. II, et G. Mandeville, L’Algérie Occidentale et le Touat (Quest. diplom. et colon., 1898, t. III. p. 137).

[266]Documents, III, p. 80.

[267]Rinn, Nos Frontières Sahariennes, p, 46.

[268]Journal des Débats, 17 février 1899.

[269]Bull. Afr. fr., 1897, p. 250.

[270]Bull. Afr. fr., 1898, p. 207.

[271]Bull. Afr. fr., 1899, p. 100.

[272]Id., 1896, p. 381.

[273]Ces travaux ont été utilisés dans les Documents (voir notamment tome IV, p. 199, et l’atlas joint aux Documents).

[274]Documents, III, p. 105.

[275]G.-B.-M. Flamand, De l’Oranie au Gourara, in-8o, Paris 1898. — Id., La traversée de l’Erg occidental. (Ann. de Géogr. 1899, p. 231.)

[276]Id., L’Atlas Saharien. (Nouvelles géographiques, 1892). — Id., Caractères généraux des régions qui bornent à l’ouest la province d’Oran. (Documents II, chap. III., p. 172 et suiv., 1896.)

[277]Id., Aperçu général sur la géologie et les productions minérales du bassin de l’Oued-Saoura et des régions limitrophes. (Documents, III, et tirage à part, 1897).

[278]G.-B.-M. Flamand, Les pierres écrites (Hadjrat mektoubat) du nord de l’Afrique et spécialement de la région d’In-Salah. (L’Anthropologie, 1897-1901). Id., Hadjrat mektoubat ou les pierres écrites. Premières manifestations artistiques dans le Nord Africain. (Bull. Soc. Anthropol. de Lyon, 1901, et Bull. Soc. Géogr. Alger, 1902). Id., Note sur les inscriptions et dessins rupestres de la gara des chorfa du district de l’Aoulef (Tidikelt). (Bull. Géogr. historique et descriptive, 1903).

[279]Id., Une mission d’exploration scientifique au Tidikelt. Aperçu général sur les régions traversées. (Annales de Géog., 1900.) Id., Au Tidikelt. Le programme saharien. (Questions diplomatiques et coloniales. 1900). Id., L’occupation d’In-Salah et l’action française dans le Sahara. (Bulletin de la Réunion d’Etudes algériennes, 1900). Id., Sur la position géographique d’In-Salah. (C. R. Acad. Sc., 1902). Id., Sur le régime hydrographique du Tidikelt. C. R. Acad. Sc., 21 juillet 1902, p. 212).

[280]G.-B.-M. Flamand, Sur la présence du Dévonien à calceola sandalina dans le Sahara occidental (Ibid., 1901). Id., Sur la présence du terrain carbonifère dans le Tidikelt. Id., Sur la présence du Dévonien inférieur dans le Sahara occidental. (C. R. Acad. Sc., 1902). Ces deux notes, ainsi que la précédente, ont été reproduites dans le Bull. de la Réun. d’études algériennes, 1902, p. 304 et suiv.

[281]Id., Observations sur les nitrates du Sahara. (Bull. Soc. Géol. Fr., 1902, p. 366).

[282]Bull. Afr. fr., juillet 1898, p. 227, av. carte par P. Vuillot.

[283]V. Cornetz, Le Sahara tunisien, étude géographique. (Bull. Soc. Géogr. Paris, 1896, p. 518, av. carte à 1/800.000e).

[284]P. Vuillot. Note sur un voyage de Nefta à Ghadamès, exécuté par MM. Cazemajou et Dumas. (Bull. Soc. Géogr. Paris, 1896, p. 145).

[285]F. Foureau, Mes Missions dans le Sahara (Bul. de la Soc. de Géogr. de Marseille, 1897, tome XX, p. 360). — Id., Coup d’œil sur le Sahara français (Ann. de Géogr., 1894-95, p. 61). — J. Bergeron, Résultats des voyages de M. Foureau au point de vue de la géologie et de l’hydrologie (Extr. des Mém. de la Soc. des Ingén. civils, janvier 1897).

[286]Id., Mission du Tademayt (Bull. Soc. Géogr. de Paris, 1891, p. 5). — Id., Une mission au Tademayt (territoire d’In-Salah) en 1890 : rapport au Ministre de l’Instruction publique, in-8o. Paris, 1890. Cf. P. Vuillot, p. 248.

[287]C. R. Soc. Géogr., 1892, p. 244. Cf. Vuillot, p. 263.

[288]F. Foureau, Une mission chez les Touareg (C. R. Soc. Géogr., 1893, p. 256 ; Bull. Soc. Géogr. 1893, p. 500). — Id., Au Sahara : Mes deux missions de 1892 et 1893 (Réédition du rapport de mission de juillet 1893), in-8o, Paris, 1897. — Cf. Vuillot, p. 286.

[289]F. Foureau, C. R. Soc. Géogr. 1894, p. 132 ; Bull. Soc. Géogr., 1895, p. 10. — Id., Rapport sur ma mission au Sahara et chez les Touareg Azdjer (octobre 1893 à mars 1894), 1 vol. texte et 1 vol. carte, in-8o, Paris, 1894. Cf. Documents, Atlas, pl. X. et Vuillot, p. 302.

[290]B. S. G. P., 1895, p. 32.

[291]F. Foureau, C. R. Soc. Géogr., 1895, p. 45, 171, 210, 303. — Id., Mission chez les Touareg, Mes deux itinéraires sahariens d’octobre 1894 à mai 1895, in-8o, Paris, 1895.

[292]C. R. Soc. Géogr., 1895, p. 172-173.

[293]Id., 1895, p. 306.

[294]F. Foureau, C. R. Soc. Géogr., 1896, p. 99. — Id., Dans le grand Erg : Mes itinéraires sahariens de décembre 1895 à mars 1896 : rapport au Ministre de l’Instruction publique, in-8o, Paris, 1896.

[295]F. Foureau, Mon neuvième voyage au Sahara et au pays Touareg. (C. R. Soc. Géogr., 1898, p. 229 ; B. S. G. P., 1898, p. 229).

[296]H. Schirmer, Pourquoi Flatters et ses compagnons sont morts, Bull. Soc. Géogr. Lyon, 1896.

[297]B. S. G. P., 1898, p. 229.

[298]Sur la mission Foureau-Lamy, voir F. Foureau, D’Alger au Congo par le Tchad, in-8o, Paris, 1902. — Id., Documents scientifiques de la mission Saharienne, Texte et atlas in. 4o, Paris, 1905. — Ct Reibell, Le commandant Lamy d’après sa correspondance et ses souvenirs de campagne, in-8o, Paris, 1903. Cf. aussi La Géographie, 1900, t. II, p. 433 et suiv.

[299]Bull. Afr. fr., 1899, p. 176.

[300]Bull. Afr. fr., 1899, p. 177.

[301]F. Foureau, Documents scientifiques de la mission Saharienne, Paris, 1905 (Publicat. de la Soc. de Géogr.) 1 vol. in-4o de 1210 p., av. 428 fig., 30 pl. et 1 atlas.

[302]H. Schirmer, Ann. de Géogr. 1904, p. 83 et suiv. — L. Gentil, Bull. Afr. fr., 1905, p. 321-428. — E. Haug, La Géographie, 1905, t. XII, p. 297 et suiv.

[303]Haug, art. cité, p. 302.

[304]Documents scientifiques de la Mission Saharienne, p. 1160-1164.

[305]C. R. S. Géogr., 12 juin 1892.

[306]Depont et Coppolani, Les confréries religieuses musulmanes, p. 273.

[307]C. R. Soc. Géogr., 5 mai 1893.

[308]P. Vuillot, p. 228 (d’après M. Fock). — Cf. Foureau, B. S. G. P., 1893, p. 529.

[309]Bull. Afr. fr., 1896, p. 44.

[310]Bull. Afr. fr., janvier 1895 ; ibid., 1896, p. 202 et 209. V. aussi Dépêche Algérienne du 28 juillet 1902.

[311]Bull. Afr. fr., 1896, p. 127 ; 1898, p. 232.

[312]Id., II, p. 157.

[313]Documents, II, p. 168.

[314]Bull. Afr. fr., 1899, p. 202.

[315]Documents, II. p. 163-164.

[316]Bull. Afr. fr. 1898, p. 42.

[317]P. Rebillet, Relations commerciales de la Tunisie avec le Soudan, in-8o, 1896 (n. m. d. l. comm.). — Id., Relations commerciales de la Tunisie avec le Soudan, (Revue générale des Sciences, 1896, p. 1151).

[318]E. Fallot, Etude sur le développement économique de l’Extrême-Sud tunisien (Bull. Dir. Agr. et Comm. de Tunis, 1899).

[319]Schirmer, Le Sahara, p. 405.

[320]G. Rolland, C. R. Soc. Géogr., 7 mars et 11 avril 1890.

[321]Philebert et Rolland, La France en Afrique et le Transsaharien, Paris, 1890.

[322]Recommandé notamment par M. Bouty, Bull. Soc. de Géogr. d’Oran, passim.

[323]Préconisé notamment par M. Broussais, de Paris au Soudan, in-8o, Alger-Paris, 1891.

[324]Lanier, L’Afrique, Lectures géographiques, p. 421. Cf. C. R. Soc. Géogr. années 1889-90. V. aussi G. Rolland, Le Transsaharien : Un an après, Paris, 1891. — A. Fock, Algérie, Sahara, Tchad, Paris, 1891.

[325]Philebert et Rolland, La France en Afrique et le Transsaharien, p. 65.

[326]Schirmer, Le Sahara, p. 414.

[327]Journal des Débats, 30 sept. et 9 nov. 1898, 18 mars et 31 août 1899, et surtout R. D. M., 1er juillet 1899, p. 4 et 113. On trouvera la plus récente et la plus complète expression des idées du savant économiste sur la question dans Paul Leroy-Beaulieu, Le Sahara, le Soudan et les chemins de fer, in-8o, Paris, 1904.

[328]V. notamment P. Lefébure, Correspondant, 25 juillet 1899, p. 324. — Général Cosseron de Villenoisy, Bull. Afr. fr., 1899, p. 259. — Augustin Bernard, La question du Transsaharien, in-8o, Alger, 1899.

[329]In-8o, Alger, 1890.

[330]C. Sabatier, Touat, Sahara, Soudan, p. 3.

[331]Ibid., p. 5.

[332]C. Sabatier p. 9.

[333]Id., Touat, Sahara, Soudan, in-8o, Paris, 1891.

[334]Bull. Soc. Géogr. d’Alger, 1899, p. 181.

[335]Id., 1899, p. 197.

[336]H. Schirmer, Le Sahara, in-8o, 1893.

[337]Revue générale des sciences, 30 octobre 1893.

[338]Schirmer, Le dernier rapport d’un Européen sur Ghat et les Touareg de l’Aïr, in-8o, Paris, 1898.

[339]P. Vuillot, L’exploration du Sahara, étude historique et géographique, gr. in-8o, Paris, 1895.

[340]4 vol., de texte et 1 atlas.

[341]De Larminat, Etude sur les formes du terrain dans le Sud de la Tunisie (Ann. de Géogr., 1895-96, p. 386).

[342]Bull. Soc. Géogr., Paris, 1896, p. 521-522.


CHAPITRE VII

LA SOLUTION (1900-1906)

I. L’occupation des oasis du Sud-Ouest et ses conséquences. — La question de la Zousfana. — Protocoles de 1901 et 1902. — Attentats de 1902. — Bombardement de Zenaga. — Affaire de Taghit. — Le général Lyautey (septembre 1902). — Occupation de Béchar (novembre 1903). — Organisation de la région entre Zousfana et Oued-Guir. — Le chemin de fer. — Le commerce. — Reconnaissances et explorations. — Cartographie.

II. La question Touareg. — Les raids Cottenest, Guillo-Lohan, Laperrine, Pein et Besset. — Action du Soudan. — Jonction de l’Algérie avec le Soudan (18 avril 1904). — Mission Etiennot. — Résultats scientifiques. — M. Emile F. Gauthier.

III. Les Territoires du Sud et leur organisation. — La limite Sud de l’Algérie. — La limite Nord du Soudan. — Les communications transsahariennes : le télégraphe, le chemin de fer.

I

« L’Algérie n’est pas achevée, écrivait Rohlfs ; il est absolument nécessaire que tout le système de l’Oued-Saoura, et par suite le Gourara, le Touat et In-Salah soient attirés dans la sphère d’action de la France. Il est tout-à-fait étonnant qu’on ne l’ait pas reconnu après le massacre de la mission Flatters. » L’expérience a démontré combien cette appréciation était exacte. Par le retentissement qu’elle a eu parmi les populations sahariennes, par le point d’appui qu’elle a donné à notre politique, la prise de possession des Oasis du Sud-Ouest a été un événement décisif, le plus décisif de tous dans l’histoire de la pénétration saharienne, dont les conditions se sont trouvées complètement modifiées à notre très grand avantage. Cette occupation a été effectuée par à-coups, sans plan d’ensemble, sans vues d’avenir, sous la pression des circonstances, et c’est en partie pour cela qu’elle a été extrêmement coûteuse. Mais enfin elle a été effectuée, c’est l’essentiel.

C’est seulement au mois de mars 1900[343] qu’on se décida à l’occupation de tout le groupe des oasis du Sud-Ouest, conséquence nécessaire de la prise d’In-Salah.

Une colonne commandée par le lieutenant-colonel d’Eu fut mise en route pour achever l’occupation du Tidikelt, pendant qu’une seconde colonne s’avançait de Duveyrier vers Igli sous les ordres du colonel Bertrand. La première de ces colonnes eut à soutenir, le 19 mars, un combat acharné et sanglant, à la suite duquel on s’empara des oasis d’Inrar, situées à environ 50 kilomètres à l’ouest d’In-Salah. Le chef Ed Driss ben Naïmi, qui avait pris le titre de « pacha de Timmi », et n’avait pas cessé d’être, depuis la prise d’In-Salah, l’agent le plus actif de l’hostilité contre la France, avait rassemblé des contingents tirés du Touat, de l’Aoulef, de Sali et évalués à 3.000 hommes environ. La kasba du ksar Lekhal, où un grand nombre de combattants s’étaient réfugiés, fut bombardée et s’écroula en partie sur ses défenseurs. Les pertes de l’ennemi furent d’environ 600 tués ; parmi les prisonniers se trouvait Ben Naïmi. Nous eûmes 9 tués et plusieurs blessés[344]. Le combat d’Inrar fut suivi de la soumission des oasis de l’Akabli et de l’Aoulef, les plus occidentales du Tidikelt. D’autre part, la colonne Bertrand, forte de 2.000 hommes, partie de Duveyrier le 25 mars, occupait Igli sans coup férir le 5 avril. Enfin des forces venues d’El-Goléa et de Géryville convergeaient sur Tabelkoza et Timmimoun, les premières par l’Oued-Meguiden, les secondes par l’Erg, et occupaient le Gourara.

Quelques semaines plus tard, le général Servière, nommé au commandement de la division d’Alger, entreprenait une tournée dans les oasis ; n’ayant comme escorte qu’une section de tirailleurs et un peloton de spahis sahariens, avec un convoi de 200 chameaux, il visitait d’abord les ksour du Tidikelt, entrait le 30 juillet à Adrar (Timmi), le plus important des ksour du Touat, et revenait à El-Goléa par le Gourara sans avoir perdu ni un homme ni un chameau. Il réclamait la création à Adrar d’une circonscription administrative semblable à celles que l’on venait d’organiser à In-Salah et à Timmimoun.

Cependant certaines oasis du Gourara faisaient appel aux Beraber pour organiser la résistance à notre domination. Le 30 août, le capitaine Falconetti, chef de l’annexe du Gourara, se heurtait à ces adversaires avec lesquels nous ne nous étions pas encore mesurés ; il les rencontrait à Sahela-Metarfa, à 80 kil. environ au sud de Timmimoun. Retranchés dans les kasbas, les Beraber résistèrent à toutes les attaques, et les nôtres durent se retirer sur Deldoul, après avoir perdu un officier (lieutenant Depardieu) et quatre hommes[345]. Le 5 septembre, un nouveau combat, qui coûta la vie au capitaine Jacques, n’eut pas plus de succès. On fut obligé d’envoyer dans le Sud-Ouest des renforts assez considérables.

En janvier 1901, le général Servière[346], revenu aux oasis, installa à Adrar une petite garnison qui devait occuper ce nouveau poste. Pendant son séjour il apprit que, le 18 février, une harka de Beraber, forte de 650 hommes, avait surpris la garnison de Timmimoun et n’avait été repoussée qu’après un combat meurtrier. Il l’atteignit à Charouin (28 février) et lui infligea des pertes sérieuses. Après son départ, il poussa jusqu’au petit ksar de Talmin, qui nous avait, comme Charouin, manifesté de l’hostilité et qui, après un court engagement, fit sa soumission. Depuis lors, la paix a régné d’une manière complète dans les oasis, et aucun combat ne s’y est plus livré.

Au printemps de 1901, la « question du Touat » proprement dite peut donc être considérée comme réglée et résolue. Cette prise de possession ne s’est pas opérée sans d’assez grandes difficultés, les unes inhérentes à l’opération elle-même, les autres résultant d’hésitations ou d’erreurs de méthode : hésitation à occuper les oasis après la prise d’In-Salah, hésitations à s’établir à Adrar après la tournée du général Servière ; erreurs de méthode consistant à accumuler inutilement dans ces régions pauvres les inutiles, lourds et onéreux effectifs de troupes régulières qui ne peuvent y subsister qu’au prix d’énormes sacrifices d’argent et d’animaux, au lieu de s’en tenir simplement à des tournées de police exécutées par des éléments sahariens[347].

Au Touat comme dans tout le Sahara, on vient facilement à bout des sédentaires, habitant des oasis ; les nomades, plus guerriers et échappant plus facilement au châtiment, sont autrement redoutables. Ce sont les nomades du Zegdou et la puissante tribu des Beraber, dont le territoire s’étend derrière le leur, qui attaquent nos postes et nos convois de ravitaillement. Nous avons été amenés à utiliser la ligne de communication naturelle de la Zousfana et de la Saoura pour relier les oasis à la région du Sud-Oranais : c’est même par là qu’on aurait dû commencer si l’on avait agi suivant un plan d’ensemble au lieu d’avoir la main forcée par les événements. Pour assurer sa ligne de ravitaillement, l’autorité militaire avait multiplié les postes dans cette région dangereuse et exposée aux coups de main. En 1902, une nouvelle annexe était installée à Beni-Abbès, et l’annexe d’Igli était transférée à Taghit, au centre des oasis des Beni-Goumi. En 1901, une autre annexe avait été établie à 13 kilomètres au sud de Figuig, à Djenan-ed-Dar, où un poste destiné à surveiller cette oasis avait été placé dès le mois de décembre 1900. Le 1er avril 1902, un décret avait créé les compagnies des oasis sahariennes, dans le but de remplacer les troupes régulières qui avaient jusqu’alors été maintenues au Gourara, au Touat et au Tidikelt, par des unités plus mobiles et d’un entretien moins onéreux. Ces compagnies, pourvues de cadres français, sont composées d’hommes recrutés parmi les habitants du Sahara et qui, au moyen de la solde qui leur est attribuée, se nourrissent et s’entretiennent eux-mêmes. Chaque compagnie comprend des fantassins, des cavaliers et des méharistes. Elle est pourvue de pièces d’artillerie légère. Les officiers appartenant au service des affaires indigènes sont chargés à la fois du commandement de ces troupes spéciales et de l’administration du pays[348]. En même temps, les Oasis sahariennes, qui jusqu’alors avaient relevé de la division d’Alger, étaient rattachées à la division d’Oran.

Cependant ces mesures se montraient assez peu efficaces. C’est qu’il n’était pas possible d’occuper le fossé, c’est-à-dire la Zousfana, sans être obligé de s’assurer en même temps du talus qui le borde, c’est-à-dire de la région des Ouled-Djerir et des Douï-Menia qui s’étend entre la Zousfana et l’Oued-Guir[349]. Quand on veut couvrir quelque chose, on s’interpose entre ce quelque chose et l’ennemi[350]. Il n’y avait évidemment qu’à user, comme nous l’avions fait à plusieurs reprises, des droits qui nous sont conférés par le traité de 1845, et à reprendre la politique que nous avions suivie jadis avec de Colomb en 1855-57, avec de Wimpffen en 1870. Mais on craignait de se trouver entraîné trop loin et d’ouvrir inopinément de ce côté la question du Maroc.

Au mois de juin 1901, M. Paul Révoil était appelé au Gouvernement Général de l’Algérie, où il succédait à M. Jonnart. Après avoir été longtemps à Tunis, et représenté la France à Tanger, il allait, comme gouverneur de l’Algérie, appliquer la politique consistant à donner plus d’unité à notre action dans l’Afrique du Nord. C’est à l’instigation de M. Révoil qu’avait été signé à Paris, le 20 juillet 1901, un protocole[351] destiné à interpréter et à compléter le traité de délimitation du 18 mars 1845, et à inaugurer dans ces régions la politique de collaboration avec le makhzen. Il avait été stipulé que la France resterait maîtresse du territoire des Ouled-Djerir et des Douï-Menia, et que ceux de ces indigènes qui refuseraient de se soumettre à la France devraient se transporter dans la région du Maroc que le Gouvernement chérifien leur assignerait comme résidence. Cet arrangement fut suivi de deux accords complémentaires (20 avril et 7 mai 1902) établissant entre l’Algérie et le Maroc un modus vivendi pour les relations politiques, administratives et commerciales dans les régions-frontières. Mais, sur le terrain, ces conventions ne purent être mises à exécution. Les commissaires français et marocains chargés de notifier aux Douï-Menia et aux Ouled-Djerir les arrangements les concernant avaient été fort mal accueillis à Kenadsa. Ils avaient cependant réussi à éloigner de Figuig notre vieil ennemi de 1881, Bou-Amama, qui y résidait depuis plusieurs années ; Bou-Amama n’avait pas voulu profiter de l’aman qu’on lui avait accordé en 1899, et se tenait depuis lors à l’écart, cherchant en apparence à nous servir, mais en réalité excitant en toute occasion les populations contre nous et prélevant sa part du butin fait à notre détriment, le plus souvent par des bandits de son entourage. Aussi sa présence dans l’oasis constituait-elle pour nous une source d’ennuis de tous les instants. Sur notre demande, Si Mohammed Guebbas, chef de la mission marocaine, invita le vieux marabout à quitter Figuig ou à se soumettre ; il gagna, par étapes successives, la région d’Oudjda, où il alla faire cause commune avec le prétendant Bou-Hamara.

Cependant les vols et les agressions contre nos postes et nos convois, enlèvements de troupeaux, assassinats de sentinelles, attentats contre les isolés, vols de fils télégraphiques se multipliaient d’une manière de plus en plus inquiétante dans la région de la Zousfana. Au mois d’octobre 1901, deux enfants avaient été assassinés sur la route de Duveyrier ; le 19 janvier suivant, deux capitaines du 1er régiment étranger, MM. de Cressin et Gratien, étaient tués dans la même région. Dans les premiers mois de 1903, des convois étaient enlevés ou attaqués entre Djenan-ed-Dar et Taghit, et la situation devenait de plus en plus intolérable.

M. Jonnart, député, ancien ministre des Travaux publics, replacé à la tête du Gouvernement général de l’Algérie en mai 1903, était décidé à mettre un terme à cet état de choses. Il se rendit aussitôt dans le Sud-Ouest ; au cours de sa tournée, le 31 mai, son escorte fut attaquée par les habitants de Zenaga, le principal des ksour de Figuig. Cet incident ne fit que hâter l’exécution des mesures de police prévues. Le 8 juin, le ksar de Zenaga fut bombardé. Aussitôt après, les habitants de Figuig vinrent faire des offres de soumission sans conditions. L’aman leur fut accordé. Une petite colonne avait été envoyée en même temps à l’ouest du Chott Tigri et une autre s’était avancée jusqu’à Bechar sans incidents.

Depuis cette époque, la population sédentaire de Figuig peut être considérée comme pacifiée ; mais les nomades n’ont pas cessé les hostilités. Quelques agressions se sont encore produites dans la deuxième partie de l’année 1903. Le 16 juillet, un détachement de la compagnie saharienne du Touat fut attaqué à Hassi Rzell, dans la Saoura ; le capitaine Regnault, chef de l’annexe de Beni Abbès, atteignit les Beraber auteurs de ce coup de main et les défit à Noukhila, le 28 du même mois.

Le poste de Taghit fut investi, du 17 au 21 août, par une horde de plus de quatre mille Beraber, secondés par quelques Ouled-Djerir et Chaanba dissidents. La petite garnison, sous les ordres du capitaine de Susbielle, fit une admirable résistance et contraignit les assaillants à la retraite. Le 2 septembre, un convoi fut attaqué à El Moungar, dans la Zousfana ; la défense fut héroïquement dirigée par le sergent-fourrier Tisserand après la mise hors de combat des deux officiers qui commandaient l’escorte.

Cette dernière affaire, venant à la suite de la tentative heureusement avortée de Taghit, avait ému l’opinion publique. Aussi le gouvernement se décida-t-il, sur les instances du Gouverneur général, à confier le commandement de la subdivision d’Aïn-Sefra au général Lyautey, qui s’était déjà trouvé aux prises avec de semblables difficultés au Tonkin et à Madagascar et y avait fait ses preuves comme organisateur. Bientôt après, on renforçait encore la situation du général Lyautey en dotant la subdivision d’Aïn-Sefra d’une organisation autonome. Son chef était investi de l’autorité directe sur toutes les troupes stationnées dans son commandement, sous le contrôle du Ministre de la Guerre et du Gouverneur général.

La situation troublée que rencontrait à son arrivée le général Lyautey avait surtout pour origine le manque de mobilité de nos troupes, en face d’un ennemi insaisissable, connaissant admirablement le pays et qui apparaissait aussi vite qu’il disparaissait. La multiplicité de nos postes, échelonnés tous les 50 kilomètres environ le long de la Zousfana[352], ne pouvait suffisamment remédier à un pareil état de choses, car, avec leur effectif souvent restreint, leur action ne pouvait guère s’étendre, et leur ravitaillement nécessitait l’envoi de fréquents convois qui excitaient les convoitises de l’ennemi et devenaient finalement fort onéreux. Il fallait donc de toute évidence se décider à reporter plus à l’Ouest nos postes de couverture, organiser des forces essentiellement mobiles et donner à celles-ci l’appui d’une artillerie légère dont l’effet moral est toujours très grand sur les populations primitives qui peuplent ces régions. Il fallait enfin donner plus de cohésion à nos différents postes en les reliant entre eux le plus vite possible par le télégraphe afin de leur permettre de parer rapidement aux surprises inopinées de l’adversaire[353].

Déjà la nécessité de réduire des adversaires aussi actifs que les auteurs des récents coups de main avait amené au mois d’août précédent l’occupation d’El-Ardja, pour surveiller les massifs montagneux qui sont au nord de Figuig, puis celle de Ben-Zireg à la pointe septentrionale du Djebel Bechar. L’œuvre ainsi ébauchée fut bientôt complétée par la création (11 novembre 1903) d’un poste à Colomb, près de l’oasis de Béchar, de façon à couvrir la route qui suit la vallée de la Zousfana et à amener les Douï-Menia et les Ouled-Djerir, jusqu’alors insoumis, à accepter notre juridiction, conformément aux droits que nous avaient reconnus le protocole du 20 juillet 1901. Un cercle des affaires indigènes était en même temps installé à Colomb.

L’année 1904 a été marquée par le perfectionnement de l’organisation défensive de nos confins du Sud et du Sud-Ouest. Deux nouvelles compagnies montées furent créées l’une à la légion étrangère, l’autre au 2e régiment de tirailleurs ; une quatrième compagnie saharienne fut constituée à Beni-Abbès, et une cinquième à Colomb. D’un autre côté, un détachement important alla s’établir le 15 juin à Berguent, point d’eau de l’Oued-Charef, à 4 kilomètres au Sud de Ras-el-Aïn, afin de parer aux incursions de Bon Amama et de ses contingents, et d’enlever au marabout la possibilité de revenir dans le pays compris entre Figuig et le Haut-Guir.

L’heureux résultat de ces efforts ne tarda pas à se manifester : de nombreux groupes des Douï-Menia et d’Ouled-Djerir vinrent faire leur soumission et les Beni-Guil, dans une entrevue solennelle à Aïn-Sefra, affirmèrent leur désir de vivre en paix avec nous.

En 1905, des opérations sont dirigées contre un djich qui, au mois de décembre 1904, avait attaqué une caravane à Hassi-Ouchen, aux abords du Gourara. Les auteurs de ce coup de main sont battus et dipersés sur le Guir, à Garet Douifa. A la suite de cette affaire, le lieutenant Canavy s’avance jusqu’au ksar Es Saheli, dans le Haut Guir, où se trouve la petite zaouïa de Moul-Sehoul dont les marabouts reçoivent fort bien notre reconnaissance.

En janvier 1906, le groupe mobile de Berguent, appuyé sur une compagnie de la légion montée, surprend dans l’Oued Nesly un rezzou de Chaanba de Bou-Amama qui depuis plusieurs années inquiétait nos postes et nos caravanes et lui inflige une sérieuse leçon.

En mai 1906, trois détachements partis de Berguent, de Forthassa et de Beni-Ounif, viennent converger à Metarka, dans l’Oued Charef, à proximité des campements des Beni Guil dissidents qui, en janvier 1905, avaient enlevé 145 chameaux à nos Hamyan. Cette démonstration suffit pour amener les bandits à composition et les contraindre à restituer leurs prises.