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La pénétration saharienne (1830-1906)

Chapter 6: I
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About This Book

A chronological study recounts the gradual French advance into the northern Sahara, combining military and administrative actions with scientific exploration and cartographic work. It surveys early reconnaissance and settlement attempts, periods of intensified campaigns and of relative stagnation, ill-fated trans-Saharan projects and later consolidation, while discussing the occupation of oases, relations with local nomadic groups, commercial and missionary ventures, and the creation of communications and transport links. The account emphasizes mapping, boundary delineation and institutional organization as factors that transformed regional control and integrated Saharan spaces into broader colonial networks by the early twentieth century.

[2]Daumas, Le Sahara Algérien, in-8o, Paris, 1845, p. 5.

[3]Carette, Etude sur les routes suivies par les Arabes dans la partie méridionale de l’Algérie et de la Régence de Tunis, in-8o, Paris, 1844, p. 3 et suiv.

[4]Traduction française de la Description de l’Afrique, publiée par Quatremère dans le tome XII des Notices et Extraits des Manuscrits.

[5]Traduit par A. Jaubert en 1836.

[6]Leo Africanus, De l’Afrique, traduction de Jean Temporal, Paris, 4 vol. in 8o, 1830. « Imprimé aux frais du Gouvernement pour procurer du travail aux ouvriers typographes. » La même année était réimprimée, à Venise, la traduction italienne de Ramusio.

[7]Th. Shaw, Travels and Observations relating to several parts of Barbary and the Levant, in-4o, Oxford, 1738. Traduction française à La Haye, 1743.

[8]Dureau de la Malle, Voyages dans les Régences de Tunis et d’Alger, par Peyssonnel et Desfontaines, 2 vol. in-8o, Paris, 1838.

[9]Poiret (l’abbé), Voyage en Barbarie, 2 vol. in-8o, Paris, 1789.

[10]Carte comparée des Régences d’Alger et de Tunis, dressée par le chevalier Lapie, premier géographe du roi, officier supérieur du Corps royal des Ingénieurs (les noms anciens revus par Hase, les noms arabes par Jaubert), Paris, 1828, chez Picquet.

[11]Routes suivies par les Arabes, p. VII. Cette remarque semble s’appliquer à la carte de 1828 ; la date de 1838, donnée par Carette, paraît une faute typographique : nous n’avons pas découvert de carte d’Algérie de Lapie portant cette date.

[12]Tableau de la Situation des Etablissements Français dans l’Algérie, 1838, p. 161.

[13]Paris, 1836, in-8o.

[14]Etablissements Français, 1838, p. 113 ; 1840, p. 109.

[15]E. Carette, Recherches sur la géographie et le commerce de l’Algérie méridionale, avec 3 cartes (Exploration scientifique, in-4o, Paris, 1844). Id., Etude des routes suivies par les Arabes dans la partie méridionale de l’Algérie et de la Régence de Tunis (Exploration scientifique, in-8o, Paris, 1844).

[16]De Colomb, Notices sur les Oasis du Sahara, 1860, p. 1. « Dès le débarquement, en 1830, il fut question du désert à propos du terrain sablonneux de Sidi-Ferruch. Plus tard, les sables reculèrent jusque dans la Mitidja où, selon l’expression de Pellissier, on n’en ramasserait pas de quoi poudrer une lettre ». (Berbrugger, Voyages dans le Sud de l’Algérie, par El-Aïachi et Moula-Ahmed, Paris, 1846, p. 4).

[17]Berbrugger, ouvrage cité.

[18]E. Carette, Recherches sur la géographie et le commerce de l’Algérie méridionale, p. 7.

[19]Etablissements Français, 1844, p. 377 et 396 ; Carte de l’Algérie divisée en Tribus, par Carette et Warnier, à 1/1.000.000e (avril 1846).

[20]In-8o, Paris, 1848, avec Carte du Maroc à 1/2.000.000e, datée de 1845. Cf. Carte du Maroc de Beaudouin, 1848 (excellente pour l’époque et encore utile à consulter).

[21]Daumas (Lieutenant-colonel), Le Sahara Algérien, études géographiques, statistiques et historiques sur la région au Sud des établissements français, in-8o, Paris, 1845.

[22]P. 5.

[23]Daumas, p. 1, reproduit et défiguré dans les Etablissements Français de 1850-52, p. 651. Il convient de dire que, précisément à l’époque ou Daumas écrivait ces lignes, le traité de 1845 avec le Maroc reproduisait l’ancienne conception du Sahara inhabitable et inhabité.

[24]Recherches sur la Géographie et le Commerce de l’Algérie méridionale, p. 142.

[25]Adrien Berbrugger, Voyages dans le Sud de l’Algérie et des Etats barbaresques par El-Aïachi et Moula-Ahmed (Exploration Scientifique de l’Algérie), in-8o, Paris, 1846.

[26]Pellissier de Reynaud, Annales Algériennes, Alger-Paris, 1854, tome III, p. 123-126.

[27]H. M. P. de la Martinière et N. Lacroix, Documents pour servir à l’étude du Nord-Ouest africain, réunis et rédigés par ordre de M. Jules Cambon, Gouverneur général de l’Algérie. Gouvernement général de l’Algérie, Service des Affaires indigènes, 4 vol. in-8o et 1 vol. de pl., 1894-97 ; tome III, p. 73 et 791. Nous citerons cet ouvrage en abrégé sous le titre de Documents.

[28]H. Duveyrier, Historique des Explorations au Sud et au Sud-Ouest de Géryville, Bull. Soc. Géogr. de Paris, 1872, p. 229.

[29]Etablissements Français, 1845, p. 4. Pellissier de Reynaud, Annales Algériennes, III, p. 160.

[30]Tableaux des Etablissements français dans l’Algérie, 1846, p. 515. On sait que cette collection des Etablissements français est la source la plus précieuse pour l’histoire des débuts de la conquête et de la colonisation.

[31]Dr Félix Jacquot, Expédition du général Cavaignac dans le Sahara Algérien en avril et mai 1847, in-8o, Paris.

[32]P. 149 et 165.

[33]Daumas et de Chancel, Le grand désert, ou itinéraire d’une caravane du Sahara au pays des nègres, in-8o, Paris, 1848.

[34]Etablissements français, 1837, p. 324.

[35]Id., 1840, p. 371.

[36]Colonel Rebillet, Les relations commerciales de la Tunisie avec le Soudan (Revue gén. des Sciences, 1896, p. 1158).

[37]Revue de l’Orient, 1845, tome VI, p. 6.

[38]Etablissements français, 1850-52, p. 651.

[39]Id., 1846, p. 515.

[40]Expédition du général Cavaignac, p. 199.

[41]Revue de l’Orient, 1844, tome IV, p. 76.

[42]Instructions pour le voyage de M. Prax dans le Sahara septentrional, in-8o, Paris, 1847. — Prax, Tougourt, le Souf (Revue de l’Orient et de l’Algérie, 1848, tome IV, p. 129).

[43]Prax, ancien officier de la marine nationale, Commerce de l’Algérie avec la Mecque et le Soudan, Paris, 1849. Cf. Carte des routes commerciales de l’Algérie au pays des Noirs, dressée par M. Prax à 1/10.000.000, s. d. (très intéressante).

[44]Berbrugger, Projet d’exploration de la 2e ligne des oasis algériennes, in-8o, Alger, 1850.

[45]Résultats obtenus jusqu’à ce jour par les explorations entreprises sous les auspices du Gouvernement de l’Algérie pour pénétrer dans le Soudan, in-8o, Alger, 1862. Cette brochure, due au capitaine de Polignac, a paru dans le Bull. de la Soc. de Géogr. de Paris, 1862, p. 222. Nous la citerons en abrégé sous le titre Résultats.

[46]Mémoire publié dans l’Akhbar, Alger, 1853.

[47]Etablissements français, 1849, p. 719 et 1850-52, p. 651. Cf. Carte des divisions politiques, administratives et militaires de l’Algérie, dressée sur les documents officiels par ordre de M. le général Randon par Ch. de la Roche, attaché au Ministère de la Guerre, 1851, à 1/1.000.000.


CHAPITRE II

LA PÉRIODE DU MARÉCHAL RANDON (1852-1864)

Gouvernement du maréchal Randon. — Voyages de Barth. — Traduction d’Ibn Khaldoun. — Grammaire tamacheq de Hanoteau. — Occupation de Laghouat (1852) et capitulation du Mzab. — Renou (1853). — Rôle des Ouled-Sidi-Cheikh. — Si Hamza, cheikh Othman et Ikhenoukhen. — Projets commerciaux. — Double objectif des explorations : le Touat et Ghadamès.

I. Explorations dans l’Ouest. — Dastugue (1853). — El-Ouazzani (1854). — Mac-Carthy (1854). — de Colomb (1854-59). — Correspondance de 1858 concernant Si Hamza. — Colonieu et Burin (1860). — Projets sur le Touat et le Niger. — Rohlfs (1864).

II. Explorations dans l’Est. — Occupation de Touggourt (1854). — Forages de Jus dans l’Oued-Rir (1856). — Ville (1855-57). — Bou-Derba (1858). — Duveyrier (1859-61). — Mission et traité de Ghadamès (1862).

Conclusion. — Cartographie. — Faidherbe au Sénégal.

Le maréchal Randon est une des figures les plus intéressantes de l’histoire moderne de l’Algérie. « Après le maréchal Bugeaud, le second rang dans l’histoire de la conquête appartient de droit au maréchal Randon ; au génie de l’un a succédé la persévérance de l’autre ; celui-ci a parachevé l’œuvre de celui-là[48]. » En même temps qu’il conquérait la Kabylie, il préparait et organisait l’expansion de l’Algérie vers le Sud.

Le maréchal Randon fut gouverneur de l’Algérie de 1851 à 1858 ; mais la brillante période de pénétration saharienne ne commence guère qu’en 1852, pour se continuer jusqu’en 1864, parce que l’impulsion ne se fit pas immédiatement sentir et se prolongea d’autre part pendant un certain temps après le départ de celui qui l’avait imprimée. Le mouvement d’exploration et d’expansion fut arrêté net par l’insurrection des Ouled-Sidi-Cheikh, qui eut des conséquences si fâcheuses à tous égards pour nos rapports avec le Sahara.

Un événement considérable dans l’histoire des découvertes géographiques s’accomplissait alors. Un des plus grands voyageurs des temps modernes, Barth, effectuait sa magnifique exploration à travers le Sahara et le Soudan (1850-1855). « Il faudrait de longues pages[49] pour faire ressortir les nombreux résultats du voyage de Barth. Avant lui, tout n’était que fables ou données vagues sur l’Afrique centrale et ses habitants ; il était réservé à Barth de rapporter au monde civilisé des notions précises aussi bien sur la région du Tchad que sur le Sahara, de fixer la géographie encore incertaine de ces pays, d’étudier l’histoire des tribus qui les habitent, enfin de recueillir des renseignements d’une valeur inestimable sur l’ethnographie, l’histoire ancienne et l’état politique des vastes étendues de territoire qu’il a parcourues. » Il est le premier et le plus grand des explorateurs vraiment scientifiques du continent noir[50].

Vers la même époque paraissaient en Algérie, sous les auspices du Gouvernement général, deux des ouvrages les plus remarquables qui aient été publiés depuis la conquête : la traduction de l’Histoire des Berbères d’Ibn-Khaldoun[51] par de Slane (1852), et la grammaire de la langue des Touareg par Hanoteau, commandant supérieur du cercle de Dra-el-Mizan[52]. Le premier de ces ouvrages faisait connaître le document capital sur l’histoire et les traditions des populations sahariennes, le second nous initiait à leur langue ; Duveyrier a pu contrôler l’exactitude de la grammaire de Hanoteau et il a rendu hommage à l’excellence de cet ouvrage[53], comme bien d’autres l’ont fait après lui.

Le gouvernement du maréchal Randon, le voyage de Barth déterminèrent une période des plus actives dans notre œuvre de pénétration au Sahara central, œuvre à laquelle d’autres circonstances, qu’il convient d’indiquer, étaient par ailleurs très favorables.

L’insurrection soulevée en 1852 par le chérif Mohammed ben Abdallah parmi les tribus du Sud détermina la prise d’assaut et l’occupation définitive de Laghouat[54] (4 décembre 1852). Quelques jours après, les habitants du Mzab, redoutant des représailles de notre part, en raison de l’hospitalité donnée par eux au chérif Mohammed, prirent la résolution d’entrer en négociations avec nous.

Dans une convention du 24 janvier 1853, décorée plus tard du nom de traité, mais qui mérite bien mieux le titre de capitulation[55], Randon posait aux Mozabites ces conditions : « Il ne saurait être question, disait-il, d’un traité de commerce entre vous et nous, mais bien nettement de votre soumission à la France. En dehors de cette pensée, il ne peut y avoir aucun arrangement. Vos ressources de toute espèce nous étant connues, chaque ville ne paiera que ce qu’elle doit raisonnablement payer. Comptés dès lors comme nos serviteurs, notre protection vous couvrira partout, dans vos voyages à travers nos tribus et pendant votre séjour dans nos villes. Nous ne voulons en aucune façon nous mêler de vos affaires intérieures ; vous resterez à cet égard comme par le passé. Nous ne nous occuperons de vos actes que lorsqu’ils intéresseront la tranquillité générale et les droits de nos nationaux et de nos tribus soumises. » Ainsi le maréchal Randon trouvait dès le premier jour la véritable formule qui doit présider à nos relations avec les populations sahariennes, formule dont on s’est trop souvent écarté depuis, soit en traitant de puissance à puissance avec les Sahariens, soit en intervenant à outrance dans leurs affaires intérieures.

Peu après, Renou, collaborateur de l’Exploration Scientifique de l’Algérie, après une excursion d’Alger à Laghouat, se décida, sur les conseils du général Yousouf, commandant les troupes indigènes, à pousser jusqu’au Mzab. Il partit de Laghouat en compagnie du lieutenant Carrus, chef du bureau arabe, et se rendit à Berrian, où il fut parfaitement accueilli ; il profita de son séjour dans cette localité pour en déterminer la longitude et la latitude.

C’est à partir de cette époque que les Ouled-Sidi-Cheikh commencent à jouer un rôle considérable dans nos projets de pénétration. On songe d’abord à se servir d’eux pour ces projets, et des résultats dont on ne saurait méconnaître l’importance sont obtenus par cette voie. Mais ces résultats ne sont pas aussi complets qu’on l’avait espéré, d’abord parce que, comme on le verra, ils ne s’y prêtent pas toujours sans réticences et sans hésitations, puis parce qu’on s’exagère, peut-être sur leurs propres indications, leur pouvoir sur les populations sahariennes et qu’on leur demande plus qu’ils ne peuvent donner.

Le chef de la branche aînée des Ouled-Sidi-Cheikh était alors Si Hamza ben bou Bekeur. Ce personnage[56] était d’une humeur très versatile, tour à tour sérieux et capricieux comme un enfant gâté ; malaisé à mettre en selle, mais y restant des journées entières ; curieux comme une femme ou indifférent à l’excès ; aujourd’hui flexible comme un roseau, demain ferme comme un chêne. Cependant sous cette versatilité apparente se cachait une rare ténacité lorsque ses intérêts étaient en jeu. Enfin, un des traits les plus frappants de son caractère était son extrême avidité ; il entassait dans ses magasins, où ils se perdaient sans profit pour personne, les dons en nature qu’il recevait des indigènes et ne craignait pas de s’abaisser en faisant le commerce des œufs d’autruche. Malgré ces graves défauts, il faut convenir avec M. Jules Cambon[57] que « Si Hamza montra, dans le cours de sa vie, une grandeur peu commune, associa sa cause à la nôtre et nous témoigna une fidélité dont on ne s’est peut-être pas toujours souvenu. Il détruisit le sultanat d’Ouargla pour le remettre entre nos mains et fut ainsi le principal agent de notre expansion dans l’Extréme-Sud. »

L’ambition de Si Hamza était de commander à tout le Sud, sinon jusqu’à Tombouctou[58], du moins depuis Ouargla jusqu’au Touat. En 1852, il fut investi d’un grand commandement et nommé khalifa. En même temps, on plaçait auprès de lui un officier pour jouer le rôle de nos résidents actuels dans certains pays de protectorat ; on choisit le lieutenant de Colomb, qu’on chargea de le guider et de l’initier à nos exigences administratives. La mesure fut complétée par la création d’un poste à El-Biodh (Géryville), où s’installa le lieutenant de Colomb avec une petite garnison. Cet officier reçut d’abord le titre de « chef politique », titre qui se transforma au fur et à mesure que l’organisation du nouveau commandement se développait, et devint successivement celui de chef de poste en 1853, chef d’annexe en 1854, commandant supérieur en 1855.

A peine installé, le nouveau khalifa fut appeler à coopérer à la lutte engagée avec Mohammed ben Abdallah et dut, avec ses contingents, poursuivre les Larbaâ et les Ouled-Naïl qui avaient pris fait et cause pour le chérif ; il en vint à bout pendant que nos troupes assiégeaient Laghouat. Quelques mois plus tard, à la fin de 1853, Si Hamza, bientôt suivi par le colonel Durrieu et une colonne légère, nous faisait sans coup férir traverser Metlili, le Mzab, et planter pour la première fois notre drapeau sur les vieilles kasbas de Ngoussa et de Ouargla. Il tenait ainsi la promesse qu’il avait faite de conquérir pour nous l’Extrême-Sud[59].

Le maréchal Randon avait aussi témoigné à Si Hamza le désir de nouer des relations avec les Touareg. En 1854, le khalifa était allé à Ghat et avait décidé divers personnages touareg, appartenant aux tribus des Oraghen, des Ifoghas et des Imanghasaten, à l’accompagner à Alger[60]. L’un d’eux était le cheikh Othman, de la tribu maraboutique des Ifoghas et de l’ordre des Tidjani, neveu de Sidi Ahmed el Bekkay qui avait accueilli Barth à Tombouctou[61]. Cheikh Othman, homme d’intelligence et de cœur, d’un dévouement éclairé et sincère, semble avoir souhaité réellement faire régner la sécurité et la paix — une paix relative — chez les Touareg.[62] Le cheikh fut l’objet de l’accueil le plus favorable de la part du maréchal Randon, auquel il promit une alliance avec la France, en son propre nom et au nom d’Ikhenoukhen, amenokal des Azdjer. Ikhenoukhen, vieillard énergique, guerrier respecté pour sa force, paraît lui aussi avoir éprouvé une certaine sympathie pour les Français[63]. Après un séjour d’un mois à Alger, Cheikh Othman repartit pour le Sud. Sa visite devait être féconde en résultats, puisqu’elle a abouti, comme on le verra, à l’exploration de Duveyrier et au traité de Ghadamès.

Une des principales occupations de Randon était d’établir des relations commerciales avec le Soudan[64]. A son avis, l’arrivée régulière sur nos marchés des caravanes qui, en échange des produits de notre industrie, nous donneraient les matières dont Tripoli et le Maroc profitent seuls, était de nature à procurer à la France d’incontestables avantages. Personne ou à peu près ne mettait en doute, à cette époque, l’importance du commerce saharien et transsaharien, quoique dès 1854 le comte H. de Sanvitale eût émis à cet égard des appréciations assez pessimistes[65]. Quant aux « pays noirs », on s’en faisait une idée assez vague ; on les considérait comme uniformément riches et peuplés ; la renommée antique de Tombouctou attirait particulièrement les imaginations[66].

Cependant c’est seulement en 1860 que furent rapportées les mesures douanières de l’ordonnance du 16 décembre 1843, qui avait interdit toute importation en Algérie par les frontières de terre. Un décret du 25 juin 1860 déclara la ligne Géryville-Laghouat-Biskra ouverte à l’importation en franchise de droits de douane des produits naturels et fabriqués originaires du Sahara et du Soudan.

Les projets de Randon se résumaient en ceci : étant donné que des échanges s’effectuent avec le Soudan à travers le Sahara, attirer les caravanes vers les possessions françaises, et frayer également à des caravanes parties de nos possessions le chemin du Soudan. Ce résultat devait être obtenu autant que possible d’une manière pacifique, en agissant à l’Ouest dans la vallée de l’Oued Saoura, à l’Est dans la vallée de l’Igharghar, en pénétrant à In Salah et à Ghadamès. D’où un double objectif des explorations : le Touat et Ghadamès. Nous allons passer en revue successivement les tentatives faites dans ces deux directions, en commençant par celles qui furent dirigées vers le Sud-Ouest.

I

C’est sous le patronage du khalifa Si Hamza que le général de Lussy de Pelissac, commandant par intérim la province d’Oran, proposa en 1853 de pousser une mission d’exploration au Gourara, qui serait confiée au sous-lieutenant Dastugue, adjoint au bureau arabe de Mascara. Cet officier devait partir avec la caravane annuelle des Trafi, et le terme extrême du voyage devait être Timmimoun. Là, le lieutenant Dastugue recueillerait une foule de renseignements, principalement sur Insalah, sur l’importance du commerce qui s’y fait et sur les routes qui y conduisent. Les événements politiques qui se déroulaient dans l’Extréme-Sud empêchèrent les nomades d’envoyer des caravanes au Gourara à la fin de 1853, et le projet d’exploration présenté par Dastugue ne fut pas exécuté. Mais Dastugue est un des officiers qui ont le plus fait pour la connaissance scientifique du Sud-Ouest Algérien, un de ceux dont les travaux, aujourd’hui encore, présentent le plus d’intérêt. Plus tard colonel, puis général, il a recueilli et publié avec intelligence des données sur le Sahara orano-marocain[67] ; il a donné notamment un excellent travail sur la géographie du Tafilelt, d’après des renseignements recueillis en 1859-61.

En 1854, de nouveaux essais furent projetés ou tentés dans la direction de Tombouctou. Un indigène appartenant à la famille des Cheurfa d’Ouezzan, El Hadj Mohammed ben Ahmed el Ouezzani, qui avait déjà fait pour son compte à différentes reprises le voyage de Tombouctou, était chargé d’une mission dans le Sud en vue de lier des relations avec ces régions et de préparer les moyens d’y expédier plus tard des caravanes. Cet individu, après une absence de quatre mois et demi, forgea un récit de voyage, un itinéraire à Tombouctou, et présenta un morceau de houille soi-disant trouvé dans les environs d’In-Salah, mais pris en réalité au Maroc. Sa fable fut découverte et on put reconnaître l’inutilité de cette mission[68].

Le géographe Mac-Carthy fut aussi chargé de se rendre à Tombouctou par le Sahara. C’était un homme original et intéressant, le prototype, dit-on, du Vandell dont Fromentin, dans Une année dans le Sahel, a retracé la physionomie. « Chez Vandell et chez Mac-Carthy, même ouverture d’esprit et même curiosité de toutes choses, même insouciance et mépris de la vie matérielle, même philosophie douce et tranquille, même négligence à utiliser les matériaux péniblement amassés[69]. » Au milieu des préparatifs de départ de Mac-Carthy, des renseignements venus de Gourara présentèrent le voyage comme trop périlleux. Il sembla préférable d’attendre le résultat des efforts tentés à la même époque pour nouer des relations avec le Touat, avec les principaux personnages touareg et même avec les notables de Tombouctou. En attendant, on proposa à Mac-Carthy d’explorer le Sahara central en partant de Tripoli, et de rentrer en Algérie par le Touat, si auparavant une caravane parvenait à y effectuer un premier voyage comme on l’espérait. Cet itinéraire ne fut pas plus exécuté que le précédent. On prétend que, plus de vingt ans après, le biscuit préparé pour l’expédition existait encore et que Mac-Carthy parlait toujours de son prochain départ. S’il n’exécuta aucun de ses grands projets, il renseigna et guida souvent les explorateurs. Devenu conservateur de la bibliothèque d’Alger après Berbrugger, Mac-Carthy prit notamment une grande part à la préparation scientifique du voyage au Maroc du vicomte de Foucauld : ceux qui ont fréquenté la bibliothèque à cette époque savent combien les conseils du vieux savant furent précieux à l’illustre explorateur.

D’autres propositions furent faites pour le voyage à Tombouctou, qui hantait à ce moment les esprits, et pour lequel la Société de Géographie de Paris avait voté quelques fonds. Vignard, chef du bureau arabe départemental de Constantine, se mit sur les rangs, ainsi que Cusson, d’Oran. Un israélite d’origine allemande, nommé Joseph Benjamin, domicilié à Oran chez le grand rabbin, demanda les moyens de parcourir le Sahara pour y retrouver les tribus perdues d’Israël ; l’enquête faite démontra qu’on avait affaire à un personnage suspect, et on l’embarqua pour Marseille. Un certain Auguste Krafft, né à Mulhouse, et se recommandant de la grande duchesse Stéphanie de Bade, ne mérite pas plus d’intérêt[70]. En 1856, un habitant du Touat, El Hadj Abd el Kader ben Aboubekeur, de passage en Algérie, fut chargé de lettres pour les principaux personnages de son pays ; il revint en Algérie, où il reçut 1.500 francs de gratification, mais ne rapporta aucune réponse. Ainsi les grands projets de traversée saharienne dans la direction de l’Ouest n’avaient donné aucun résultat.

Il en est autrement des expéditions moins ambitieuses de De Colomb, un des hommes qui ont le plus contribué à nous faire connaître le Sud-Ouest Oranais. Il convient de rappeler les travaux de cet officier, en y rattachant ceux de ses collaborateurs et de ses compagnons, notamment le docteur Paul Marès et de la Ferronays[71].

C’est en 1854 que commence l’ère des travaux de De Colomb ; au mois de décembre, prévenu qu’un fort parti de Doui-Menia s’était réuni pour piller nos tribus, il part d’El-Abiod-Sidi-Cheikh et s’enfonce dans la direction de Figuig, en prenant par le sud des montagnes vers l’Oued-Namous, qu’il coupe à El-Outed. Arrivé à Oglat-el-Hadj-Mohammed, il défait les Doui-Menia et rentre à Géryville.

L’automne de l’année 1856 voit encore de Colomb sur les routes du Sahara ; il était cette fois accompagné du docteur Paul Marès, qui se livra à des observations météorologiques et géologiques, et détermina les altitudes des principales stations. La colonne traversa la région du Chott-Tigri et s’avança jusqu’aux redirs de Meharroug, à 43 kilomètres Nord-Ouest d’Hassi-el-Aricha ; elle revint par la région de Figuig.

En janvier 1857, un voyage pacifique mena de Colomb jusqu’à moitié route entre El-Abiod-Sidi-Cheik et les premières oasis du Gourara. A peine rentré à Géryville, il en repartit aussitôt, emmenant encore avec lui le docteur Marès : « C’est, dit de Colomb[72], un jeune médecin touriste, qui s’occupe beaucoup de géologie et de météorologie. Il désirait autant que moi s’égarer dans les solitudes sahariennes et explorer un pays que jamais pied européen n’avait foulé, et qui semblait promettre bien des révélations, bien des merveilles à sa science favorite. Il nous accompagna et donna à notre excursion une tournure d’exploration savante qui lui seyait à merveille. » Le lieutenant de la Ferronays, adjoint au bureau arabe, se chargea du levé géographique de la route parcourue. Les voyageurs, partant d’El-Abiod-Sidi-Cheikh, suivirent la vallée de l’Oued-el-Khebiz (Oued-Gharbi), passant à Benoud et à Mengoub et s’avançant jusqu’au redir de Metilfa. De là, ils se dirigèrent vers le S. S. E., entrèrent dans la région des dunes et des daïas qui se trouvent à leur lisière nord, et regagnèrent Géryville par la vallée de l’Oued-Seggueur. La relation du voyage de Colomb[73] est fort intéressante et marque un progrès notable des connaissances. L’auteur décrit très bien[74] et à peu près comme on pourrait le faire aujourd’hui, les régions naturelles qu’il a parcourues : chaîne saharienne avec les Kheneg par lesquels débouchent les grands oueds du Sahara oranais ; hammadas avec leur gour « qui s’élèvent, coupés à pic, au-dessus des plaines sahariennes, semblables à ces témoins que, dans un déblai, les ouvriers terrassiers laissent de distance en distance pour que l’ingénieur puisse cuber leur travail ; indices du gigantesque travail de nivellement qui s’est accompli dans ces solitudes ; » vallées des grands oueds avec leur cours souterrain et leurs redirs ; région des daïas où ces grands oueds, sauf l’Oued-Saoura qui tourne la digue, sont arrêtés par les dunes et créent à la lisière des pâturages magnifiques, « magnifiques pour des Sahariens, bien entendu[75] ». De nombreux renseignements sont donnés sur la flore, la faune, les habitants de ces régions, leur genre de vie et leurs légendes. Justice est faite de la légende de la Daïa-el-Habessa[76] qui, au dire des indigènes, engloutissait les voyageurs. Enfin Marès rapportait de ce voyage des documents pour l’étude géologique de la région, dont il traçait peu après lui-même les premières grandes lignes avec beaucoup de sagacité[77]. En 1858, Marès accompagnait encore Cosson dans son exploration botanique des parties méridionales de l’Algérie, et visitait successivement l’Oued-Rir, le Souf, Touggourt, Ouargla et le Mzab.

Le repos de De Colomb fut de courte durée. Une colonne expéditionnaire, réunie sous ses ordres, quittait El-Abiod-Sidi-Cheikh au mois d’avril 1857, se dirigeait vers l’Ouest, en longeant le versant sud des montagnes ; après avoir passé El-Outed et franchi l’Oued-Namous, elle arrivait par le Kheneg-Zoubia en vue de Figuig. Elle parcourait tout le pays des Douï-Menia, s’avançant jusque près de la zaouïa de Kenadsa et du ksar d’Aïn-Chaïr. En 1859, pendant que l’expédition placée sous les ordres du général de Martimprey opérait contre les Beni-Snassen, le colonel de Colomb conduisait une colonne légère jusqu’à Athnacher-Gara-ou-Gara, chez les Beni-Guil, non loin de la région des sources de l’Oued-Guir[78]. En 1860, de Colomb rédigeait un mémoire complet par renseignements sur les oasis du Gourara et du Touat, leur commerce, leurs lignes de communication ; il dressait une carte de ces oasis dont l’exactitude a été vérifiée ultérieurement[79]. Enfin, dans trois rapports sur le décret du 25 juin 1860, il étudiait d’une manière très complète la question du commerce transsaharien ; il montrait les difficultés que soulèverait dans le Sud la création de postes de douanes, déconseillait l’établissement d’agences de commerce au Touat, et proposait de créer des comptoirs à Géryville et plus tard à Laghouat[80].

Cherbonneau rééditait en 1857 un Itinéraire de Touggourt à Tombouctou[81], traduit de l’arabe, qui donnait quelques détails sur le Touat. En 1860, le docteur Maurin[82] racontait le voyage fait au Gourara par un indigène à la solde d’un négociant de Saïda, nommé J. Solari, et recueillait de nouveaux renseignements sur le commerce des caravanes.

Jusqu’à la fin de son commandement, le maréchal Randon n’avait cessé de poursuivre, en les développant et les précisant, la réalisation de ses projets de pénétration économique au Sahara. Il en vint à penser (mai 1858) que la solution de cette question serait indéfiniment ajournée si les négociants du Soudan se trouvaient livrés à l’avidité peu scrupuleuse d’une certaine classe de commerçants. Pour réussir, il ne fallait pas seulement attirer à nous les marchands par la sécurité des routes, il fallait y joindre la loyauté dans les transactions. Dans ce but, le maréchal fit appel au concours d’une maison de commerce importante et se recommandant par sa haute moralité, la maison Lafon et Cie de Marseille. Un de ses membres, désigné particulièrement par sa longue pratique des choses algériennes, L. Bourilhon, fut chargé d’exposer au Gouvernement les combinaisons commerciales qu’il croyait propres à assurer, sous le patronage et avec le concours de l’administration, l’arrivée régulière des caravanes sur les marchés d’Algérie. En même temps, il manifestait aux Ouled-Sidi-Cheikh le mécontentement que lui causait leur peu d’empressement à seconder ses desseins ; des documents inédits, qu’il nous a paru intéressant d’analyser, font connaître les différentes phases de ces pourparlers :

Plusieurs fois, écrivait le maréchal Randon[83], des renseignements qui me sont parvenus m’ont fait connaître le peu d’empressement de Si Hamza, khalifa des Ouled-Sidi-Cheikh, à favoriser nos projets de relations avec le Sud. Loin d’engager, selon mes désirs, les habitants du Touat et du Tidikelt à entrer en rapports avec nous, je crois savoir qu’il les en détourne.

La famille des Ouled-Sidi-Cheikh a gardé dans toute la région saharienne, sur le Gourara, le Timmi et même le Tidikelt, une influence qui ne saurait être contestée. Si le khalifa actuel, Si Hamza, avait voulu mettre à notre service cette influence puissante, nul doute que déjà nous n’eussions atteint notre but ; mais loin de là, nous en sommes encore à chercher les moyens d’entrer en relations, parce que le mauvais vouloir de ce chef tend à neutraliser nos efforts.

En faisant donner à Si Hamza la récompense qu’il ambitionnait avec tant d’ardeur, j’avais en vue non seulement ses services passés, mais surtout ceux qu’il devait rendre. Il n’ignorait pas à cette époque combien je souhaitais établir le courant commercial entre le Soudan et l’Algérie, et ses promesses me laissaient croire qu’il était disposé à me seconder dans cette entreprise. Il paraît non seulement avoir oublié et la récompense et ses promesses, mais encore il semble animé du désir d’entraver nos desseins.

Je vous prie d’inviter M. le Général commandant la subdivision de Mascara à faire connaître à Si Hamza que je suis bien disposé à ne pas subir une telle situation ; que je le rends personnellement responsable des empêchements que les Chaanba pourraient chercher à mettre au parcours des caravanes, ainsi que de tous les bruits fâcheux qui pourraient être lancés dans le pays. Il lui appartient de les démentir et de nous montrer sous notre véritable jour. Je regarderais même l’inaction et l’inertie de Si Hamza comme une protestation contre ce que nous voulons faire.

Je désire que des observations très sérieuses soient faites à Si Hamza et qu’on ne lui laisse pas ignorer que je ne suis nullement satisfait de son attitude en ce qui concerne les relations commerciales avec le Touat et le Soudan. Il ne tient qu’à lui de me faire modifier mon opinion à son sujet en déployant le zèle qu’il aurait déjà dû mettre au service de mes intentions.

Conformément aux instructions du Gouverneur, le général Durrieu, commandant la subdivision de Mascara, fit venir Si Hamza et lui fit part, avec tous les ménagements que comportait son caractère et sa position importante dans le Sud, du mécontentement du maréchal. Une lettre du général Durrieu[84] fait connaître le résultat des conférences qu’il eut avec le khalifa :