Les sondages de l’Oued-Rir[160], interrompus en 1866, furent repris en 1873 : le débit de la nappe artésienne avait diminué dans la plupart des oasis, et Sidi-Khelil, où l’on n’avait pu creuser profondément, par suite de la fluidité des sables, souffrait de la sécheresse malgré ses 27 puits. Un sondage poussé à 90 mètres lui donna une source de 1.200 litres, tandis qu’une autre de près de 2.000 litres rendait la vie à l’oasis d’El-Berd[161]. Enfin l’initiative privée intervenait aussi dans cette région. En 1878, comme l’Administration des Domaines mettait en vente les terrains séquestrés après la petite insurrection d’El-Amri, MM. Fau, Fernand et Albert Foureau se firent adjuger la petite oasis de Foughala, au Zab, et deux autres oasis ; ce fut l’origine de la Compagnie de l’Oued-Rir.
C’est également à la création de quelques oasis nouvelles qui devaient aboutir en fin de compte les missions et les projets du commandant Roudaire. Les grands chotts qui s’étendent au Sud de la province de Constantine et de la Tunisie, jusqu’au fond du golfe de Gabès, sur une longueur de 375 kilomètres, avaient déjà depuis longtemps attiré l’attention des savants[162] et dès 1845, M. Virlet-d’Aoust établissait qu’un des plus importants de ces bas-fonds, le chott Melrir, était au-dessous de la Méditerranée. Plus tard, les observations barométriques faites par MM. Vuillemot, Marès, Dubocq, Ville, avaient également donné des altitudes inférieures au niveau de la mer ; mais les résultats obtenus présentaient entre eux d’assez grandes discordances. En 1872, le Ministre de la Guerre chargea le capitaine Roudaire et le capitaine Villars d’exécuter les opérations géodésiques de la méridienne de Biskra. Le nivellement trigonométrique fait en 1873-75 fournit la preuve que le fond des chotts Melrir et Rharsa se trouvait à 24 mètres en moyenne au-dessous du niveau de la mer. M. Roudaire conçut alors la pensée qu’il serait possible, en introduisant les eaux de la Méditerranée dans la région des chotts, de faire pénétrer la fertilité, le commerce, la vie jusqu’au cœur du Sahara algérien. M. de Lesseps prêtait à ce projet l’appui de son influence. Il fallait tout d’abord s’assurer de l’altitude du chott Djerid et de la véritable nature des seuils qui le séparent de la mer et du Rharsa. Tel fut l’objet de la mission que reçut M. Roudaire en 1875 ; vérification faite, il dut convenir que le niveau du Djerid se trouvait au-dessus du niveau de la mer.
Pomel[163], directeur de l’Ecole supérieure des Sciences d’Alger, contesta qu’il y ait eu dans l’antiquité, comme le soutenaient les partisans de la mer intérieure, communication entre la Méditerranée et les chotts ; il exposa les faits dans diverses notes présentées par lui à l’Académie des Sciences, en 1874-75. En 1879, Pomel obtint une mission à l’effet d’étudier les formations littorales de la côte orientale de la Tunisie, le seuil de Gabès et les dépôts du voisinage des chotts tunisiens ; ses idées sur la véritable nature de ces dépôts et sur l’existence d’un seuil crétacé se trouvèrent pleinement démontrées[164]. Pomel refusait aussi de croire à la modification du climat de l’Algérie qu’on escomptait, et estimait la dépense nécessaire à un chiffre beaucoup plus élevé que M. Roudaire. D’autres objections étaient formulées par Fuchs, Cosson, etc., sur les conséquences plus que douteuses de l’entreprise. Aussi, dès cette époque, le projet de mer intérieure peut être considéré comme condamné. En 1882, une Commission chargée par le Gouvernement d’examiner le projet Roudaire, conclut qu’il n’y avait pas lieu, pour le Gouvernement français, d’encourager l’entreprise.
Des idées plus exactes sur la constitution géologique et la véritable nature du Sahara commençaient d’ailleurs vers cette époque à pénétrer dans le public. En 1872, Pomel[165], mettant à profit les observations recueillies au cours de son voyage de 1862 et les documents fournis par les explorateurs, publiait une étude d’ensemble sur le Sahara[166], œuvre de haute valeur, dans laquelle il rectifie les idées erronées qui avaient cours sur la géographie physique de cette contrée et discute, pour répondre au désir exprimé par Edouard Lartet, les questions relatives à l’hypothèse d’une mer saharienne à l’époque quaternaire. Pomel montre que les pays de l’Atlas se rattachent à l’Europe par leur structure géologique et sont séparés de l’Afrique par le Sahara. Il présente un aperçu géographique des différentes régions naturelles du Sahara, bassin des chotts, hamadas, areg. Il fait justice des conceptions répandues alors sur l’extension des dunes et leur infertilité absolue et montre que les parties les plus stériles et les plus désolées du désert sont au contraire les hamadas. Au Congrès de l’Association française pour l’avancement des Sciences à Clermont-Ferrand, en 1876, Pomel revint sur ces questions et exposa, dans un résumé d’une remarquable précision, l’Etat actuel de nos connaissances sur la géologie du Soudan, de la Guinée, de la Sénégambie et du Sahara. Comme directeur de l’Ecole Supérieure des sciences et du Service de la carte géologique de l’Algérie, Pomel devait, pendant de longues années encore, contribuer à l’étude scientifique du Sahara, de sa constitution stratigraphique, des phases de son climat, de ses faunes anciennes, de ses dessins rupestres.
Une autre mission scientifique nous a fait connaître exactement les curieuses populations du Mzab : ce fut celle qu’obtint Masqueray en 1878. Il séjourna au Mzab près de deux mois[167] et en rapporta de précieux documents, les livres historiques, législatifs et religieux des Beni-Mzab, la Chronique d’Abou-Zakaria, le Kitab-en-Nil. Il traduisit et commenta la Chronique, histoire de la secte ibâdite et des origines de ce curieux groupe religieux, publia l’année suivante une Comparaison du dialecte des Zenaga du Sénégal avec le vocabulaire des Chaouïa et des Beni-M’zab[168]. Lorsqu’on organisa l’enseignement supérieur à Alger, en 1880, Masqueray, comme professeur et directeur de l’Ecole des Lettres, continua à donner, tant par lui-même que comme directeur du Bulletin de Correspondance Africaine, de précieuses contributions à la connaissance de la géographie, de l’histoire, de la linguistique du Sahara.
En 1876 parut la première édition de la carte générale de l’Algérie à 1/800,000e en 4 feuilles, publiée par le Dépôt de la guerre ; elle s’étend jusqu’à la latitude d’El-Goléa[169].
Sauf ces résultats scientifiques et les résultats locaux obtenus dans l’Oued-Rir, on voit que la période qui va de 1864 à 1879 mérite véritablement le nom de période de stagnation sous lequel nous l’avons désignée. Si l’insurrection des Ouled-Sidi-Cheikh et la guerre de 1870 expliquent assez l’origine de cette stagnation, on ne voit pas pourquoi elle s’est prolongée aussi longtemps. Or, en pareille matière, ne pas avancer c’est reculer. Au point de vue de l’occupation, la marche naturelle des choses nous conduisait à prendre possession du Touat et à nous assurer de gré ou de force de la route de Ghadamès et de Ghat. Nous n’avons osé agir ni à l’Est, ni à l’Ouest ; l’expédition d’El-Goléa a été une demi-mesure sans utilité, qui n’a fait en quelque sorte que souligner notre faiblesse, de même que, dans nos expéditions du Sud-Ouest, nous semblions avoir peur des ksouriens de Figuig. Enfin, en 1874, Ghat, qui avait vécu indépendante jusque là, fut occupée par les Turcs. L’importance de cette prise de possession, contre laquelle nous aurions pu protester et que nous aurions pu empêcher, nous échappa complètement à ce moment[170]. Au point de vue de l’exploration, les résultats sont nuls ; ceux des rares explorateurs qui ne sont pas de simples martyrs de la foi ou de la science sont trop mal préparés et passent trop rapidement pour pouvoir faire œuvre utile. Ils ne rapportent ni itinéraires soigneusement levés, ni observations scientifiques, trop heureux de rapporter leur tête sur leurs épaules. Au point de vue commercial, les illusions, explicables pendant la période précédente, se maintiennent et s’aggravent, malgré les démentis de l’expérience. Dans la pratique, les caravanes du Sud ont complètement abandonné le chemin de l’Algérie et aucun échange de quelque importance ne se fait par cette voie avec le Soudan. Les projets de chemins de fer transsahariens vont pendant quelques années modifier cet état de choses et provoquer toute une série de missions importantes.
[136]Documents, II, p. 817-818.
[137]Id., II, p. 823.
[138]Jules Cambon, Documents, II, préface, p. XI.
[139]J. Cambon, ibid.
[140]Documents, II, p. 81.
[141]Duveyrier, Historique, p. 242.
[142]Documents, II, p. 515.
[143]Id., II, p. 517.
[144]Duveyrier, Historique, p. 245 (d’après Perrot). — Léon Perrot, Itinéraire de Géryville à Figuig et retour (Bull. Soc. Géogr. Paris, 1881, p. 273). — Colonieu, Colonne de Géryville en 1868 (Bull. Soc. Géogr. d’Oran, 1891, p. 293).
[145]De Wimpffen, L’Expédition de l’Oued-Guir (Bull. Soc. Géogr. Paris, 1872, 1er semestre, p. 34, avec carte). — A. Fillias, Récits Militaires, L’Expédition de l’Oued-Guir, in-8o, Alger, 1880. — Itinéraires de la colonne Wimpffen à 1/400.000e, levé par le capitaine Kessler, autographié au bureau de l’Etat-Major, Alger, 1870. — D’Oran à l’oasis de l’oued Guir (Spectateur militaire, 1878, 4e série, t. III, p. 215 ; t. IV, p. 72, avec carte).
[146]Documents, II, p. 82.
[147]L. Rinn, Histoire de l’Insurrection de 1871 en Algérie, in-8o, Alger, 1891, p. 483 et 611.
[148]L. Rinn, ouvr. cité, p. 631 (d’après le rapport du commandant Rose, avec croquis à l’appui). — Cf. Colonne Gaume d’Ouargla à Aïn-Taïba, 7-25 janv. 1872 ; rapport du commandant Rose (Bull. d’Oran, 1891, p. 99-121).
[149]H. Tarry, Colonne Expéditionnaire du Général de Galiffet dans le Sahara (Bull. Soc. Géogr. Paris, 1873, p. 327). — Capitaine Parisot, D’Ouargla à El-Goléa (ibid., p. 325). — Duveyrier, La région entre Ouargla et El-Goléa (Bull. Soc. Géogr. Paris, 1876. 1er sem. p. 577) avec carte des Itinéraires dans le pays des Chaanba 1859-73 (Duveyrier, Rose, Parisot) à 1/1.600.000e.
[150]Il résulte des recherches faites à notre demande par M. le lieutenant-colonel Laquière, ainsi que des renseignements recueillis par lui auprès du bachagha Lakhdar, que le général de Galiffet n’a laissé aucune garnison à El-Goléa, contrairement à l’assertion de M. P. Vuillot (p. 115), qui paraît reposer sur une erreur.
[151]Schirmer, Le Sahara, p. 382.
[152]Bull. Soc. Géogr. Paris, 1874, p. 161.
[153]Schirmer, Le dernier Rapport d’un Européen sur Ghat et les Touareg de l’Aïr, in-8o, Paris, 1898, p. 22-23. Cf. la version donnée par le P. Richard, Missions Catholiques, 1881, p. 161.
[154]P. Soleillet, Afrique Occidentale, Algérie, Mzab, Tidikelt, in-8o, Paris, 1877, p. 90, 222. Cf. Schirmer, Le Sahara, p. 381.
[155]Duponchel, Lettre à la Commission du Transsaharien, Montpellier, 1880, p. 14.
[156]P. Soleillet, Exploration du Sahara Central, Voyage d’Alger à l’Oasis d’Inçalah. Rapp. présenté à la Chambre de Commerce d’Alger, Alger, fo, autogr., 1876. V. aussi Mac Carthy, Le Cas de M. Soleillet (Bull. Soc. Géogr. d’Alger, 1880, p. 116).
[157]Documents, IV, p. 238.
[158]Schirmer, Le Sahara, p. 383.
[159]V. Largeau, Le Pays de Rirha, Ouargla, Voyage à Rhadamès, in-16, Paris, 1879. Cf. Bull. Soc. Géogr. Paris, 1877, 1er sem., p. 35. — V. Largeau, Le Sahara Algérien, in-16, Paris, 1881.
[160]Schirmer, Le Sahara, p. 424.
[161]Rolland, Sur les sondages artésiens et les nouvelles oasis françaises de l’Oued-Rir, in-8o, Paris 1887, extr. C. R. Ac. Sc. — Id., L’Oued-Rir et la Colonisation française du Sahara (Bull. Soc. Géogr. comm., 1887, p. 663). Cf. Revue Scientifique, 18 juin 1887.
[162]Nous empruntons tout l’exposé qui suit à L. Lanier, L’Afrique, Lectures Géographiques, p. 338 (9e édition, 1897). M. L. Lanier donne la bibliographie complète de la question, p. 344.
[163]E. Ficheur, Notice biographique sur Pomel, Bull. Soc. Géol. Fr., 1899, p. 191.
[164]Pomel n’a publié ses observations en détail qu’en 1884, sous le titre de Géologie de la côte orientale de la Tunisie et de la Petite Syrte. (Bull. de l’Ec. supér. des Sciences d’Alger, in 8o, Alger).
[165]Ficheur, Notice nécrologique, p. 199 et 212.
[166]Pomel, Le Sahara, observations de géologie et de géographie physique et biologique (Bull. Soc. climatolog. d’Alger, 1872).
[167]Augustin Bernard, Emile Masqueray, notice nécrologique (Revue Africaine, 1894, p. 350). Cf. E. Masqueray, Chronique d’Abou-Zakaria, in-8o, Alger, 1879, introduction.
[168]Archives des Missions, 1879, 3e série, tome V.
[169]Documents, II, p. 941.
[170]Rebillet (commandant), Revue générale des Sciences, 1890, p. 1162.
CHAPITRE IV
LA PÉRIODE DU TRANSSAHARIEN (1879-1881)
La question du Transsaharien. — L’ingénieur Duponchel. — La mission Pouyanne (1879) ; Renseignements recueillis par MM. Sabatier et Coyne ; hypothèse de M. Sabatier sur l’Oued-Saoura. — La mission Choisy (1879-80). — Les deux missions Flatters (1880-81). Résultats scientifiques. Véritables causes du massacre de la mission. — Occupation de la Tunisie (1881).
La question de la pénétration saharienne entre dans une phase nouvelle avec les projets de chemins de fer transsahariens. Puisque le Sahara, dans son état actuel, se montrait si hostile et si fermé, n’y avait-il pas moyen d’en faciliter l’accès par des travaux publics et de l’ouvrir en employant les moyens de locomotion modernes ? Puisque le commerce de caravanes s’obstinait à se détourner de l’Algérie et demeurait d’ailleurs insignifiant, ne pouvait-on créer un courant plus intense par la voie ferrée ? Le Sahara, sans valeur économique en lui-même, n’est-il pas la route que suivront, une fois les chemins de fer construits, toutes les richesses du Soudan pour aboutir aux ports de l’Afrique septentrionale ?
C’est à l’ingénieur Duponchel que revient l’honneur d’avoir appelé l’attention de la France sur le Soudan. Assurément, l’idée d’atteindre les régions tropicales par l’Afrique du Nord n’était pas neuve. Dès 1830 avait paru un mémoire signé Augier La Sauzaie « sur la possibilité de mettre les établissements de la côte septentrionale d’Afrique en rapport avec ceux de la côte occidentale, en leur donnant pour point de raccord la ville de Tombouctou[171]. » Dans la préface de la grammaire tamachek de Hanoteau, publiée en 1860, apparaît pour la première fois nettement l’idée d’un chemin de fer transsaharien. On venait d’inaugurer la ligne de Blida : « Qui sait, dit Hanoteau, si un jour, reliant Alger à Tombouctou, la vapeur ne mettra pas les tropiques à six journées de Paris[172]. » Mais ces précurseurs sont à Duponchel ce que Néchao est à de Lesseps : ils ne peuvent lui contester la véritable paternité de son idée.
Dès 1875, Duponchel préconisait la construction d’un chemin de fer d’Alger à Tombouctou par le Touat, en suivant soit l’Oued-Mya, soit l’Igharghar[173]. En 1878, il sollicita et obtint une mission pour étudier la question du Transsaharien. Sa reconnaissance du terrain ne dépassa pas Laghouat, mais il publia l’année suivante un rapport détaillé sur les voies de communication entre l’Algérie et le Soudan[174]. Les plaidoyers enflammés de Duponchel émurent l’opinion. Dans la discussion qui s’en suivit, mille projets se firent jour. Chaque grande route du Sahara eut ses partisans convaincus, d’autant plus intraitables que derrière les arguments scientifiques se cachait la rivalité des principaux ports algériens[175]. Une commission fut nommée par M. de Freycinet, ministre des travaux publics, pour étudier la question[176]. Le résultat des travaux de cette commission fut l’envoi d’importantes missions scientifiques au Sahara : les missions Pouyanne, Choisy et Flatters.
La mission confiée à Pouyanne, ingénieur en chef des mines (1879), était chargée d’étudier un tracé à travers le Sud-Oranais, dans la direction du Touat ; Pouyanne était assisté de M. Clavenad, ingénieur des Ponts-et-Chaussées, et de M. Baills, ingénieur. La mission devait comparer le tracé des trois lignes partant de Tiaret, Saïda et Ras-el-Ma ; elle donna la préférence au tracé par Ras-el-Ma, surtout sous le rapport commercial et politique. Elle aboutit à l’établissement d’un avant-projet jusqu’à Moghrar et El-Outed, mais ne dépassa pas Tiout et ne pénétra pas dans le Sahara proprement dit. Plus au Sud, on avait songé à une mission concertée avec la Société de Géographie d’Oran et confiée à MM. Sabatier et Troyon : on y renonça par crainte d’un rezzou des tribus marocaines.
Les renseignements personnels de Pouyanne s’arrêtent au Kheneg-en-Namous ; au-delà, le rapport de mission contient de très intéressantes informations indirectes sur le Sahara proprement dit[177].
Il reproduit notamment des renseignements indigènes sur un itinéraire du Figuig au Touat, publié par M. C. Sabatier dans le Mobacher en 1876, et d’autres renseignements publiés par Coyne[178], qui donnent l’itinéraire de la ghazzia faite en 1875 sur les Beraber par les Chaanba de Metlili et d’El-Goléa. D’autres renseignements inédits, recueillis par MM. Coyne, Sabatier, Graulle et par Pouyanne lui-même, forment une annexe au mémoire. En utilisant ces documents nouveaux et en discutant les documents déjà connus, Pouyanne est arrivé à dresser une carte à 1/1.250.000e du bassin de l’Oued-Saoura, qui améliore notablement les cartes antérieures.
Sur la région comprise entre le Touat et le coude du Niger, M. C. Sabatier recueillait et publiait aussi des renseignements indigènes. Il émettait l’hypothèse, reprise depuis sous une forme d’ailleurs différente, que l’Oued-Saoura aboutirait au Niger[179]. Ses mémoires, malgré ce que ses conclusions présentent d’un peu aventureux, n’en sont pas moins d’un vif intérêt[180].
La mission Choisy (1879-80) était chargée de comparer les tracés de Laghouat-El-Goléa et de Biskra-Ouargla. Elle était composée de MM. Choisy, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées ; Barois, ingénieur des Ponts ; Rolland, ingénieur des Mines ; Dr Weisgerber, lieutenant Massoutier, Descamps, Pech et Jourdan. Partie de Laghouat, la mission gagna El-Goléa en passant par l’Oued-Nili, Aïn-Massin et Hassi-Charef, et en laissant le Mzab à l’Est. Elle revint ensuite sur Ouargla pour atteindre Biskra par Touggourt et l’Oued-Rir. Elle rapportait la conviction que la ligne de Biskra-Ouargla était préférable à tous égards.
En dehors de ce point de vue spécial de l’établissement de la voie ferrée, la mission Choisy, et l’éminent géologue qui en fit partie, M. Georges Rolland, ont puissamment contribué à faire progresser nos connaissances sur la géologie et la géographie physique du Sahara septentrional[181]. Outre un rapport d’ensemble de M. Choisy, les documents de la mission comprennent une étude des lignes par M. Barois et un important travail d’ensemble sur la géologie du Sahara par M. G. Rolland. Des planches et des cartes en grand nombre accompagnent l’ouvrage. Les rapports géologique et hydrologique de M. Rolland, réédités et publiés à part[182], forment encore aujourd’hui la base des études qui se poursuivent sur l’arrière-pays de nos possessions. Outre des aperçus généraux sur l’histoire géologique et sur les diverses formations du Sahara, M. Rolland a donné une étude détaillée des terrains crétacés et des atterrissements tertiaires et quaternaires du Sahara. Le volume d’hydrologie contient une étude d’ensemble sur le régime des eaux souterraines du Sahara crétacé et du Sahara quaternaire oriental ou Bas-Sahara. En somme, l’ouvrage de M. Rolland donne autre chose que les études préliminaires d’une ligne de chemin de fer et conserve son intérêt indépendamment même de cette question ; il renferme non-seulement le résultat des observations de la mission Choisy, mais celui de tous les travaux qui ont eu pour objet la géologie et l’hydrologie du Sahara septentrional jusqu’à la publication, du moins en ce qui concerne le bassin du Melrir, car le bassin de l’Oued-Saoura est presque complètement laissé de côté et n’est l’objet que de renseignements très sommaires.
Pendant que la mission Pouyanne se trouvait dans le Sud-Oranais et que la mission Choisy quittait Laghouat pour se diriger vers El-Goléa, le lieutenant-colonel Flatters, ancien commandant supérieur du cercle de Laghouat, était chargé d’étudier le tracé du Transsaharien au sud d’Ouargla.
Flatters nourrissait sans doute depuis longtemps déjà des projets d’exploration, car, en mai 1862, le maréchal Pélissier ayant cru devoir, relativement aux projets de Jules Gérard, prendre l’avis de Jomard, membre de l’Institut et vice-président de la Société de Géographie de Paris, celui-ci, dans sa réponse au maréchal, « signalait l’aptitude pour les découvertes en Afrique de M. Flatters, jeune homme élevé par les soins du baron Taylor et qui paraissait bien préparé pour un voyage dans l’Afrique intérieure. » Il envoyait en même temps au Gouverneur une lettre du lieutenant Flatters à la Société de Géographie, lui demandant son appui pour un voyage au Touat et à Tombouctou. Ses projets avaient été, disait-il, approuvés par Elie de Beaumont.
Vingt ans plus tard, nous retrouvons Flatters à la tête d’une mission saharienne, qui se composait de MM. Masson, capitaine d’état-major ; Béringer, ingénieur de l’Etat ; Roche, ingénieur des Mines ; Guiard, médecin aide-major ; Bernard, capitaine d’artillerie ; Brosselard et Le Châtelier sous-lieutenants ; Cabaillot et Rabourdin[183].
Le caractère et le but de la mission étaient indiqués dans la lettre que le Ministre des Travaux publics adressait à Flatters, le 7 novembre 1879 : « Je vous charge, y était-il dit, de diriger une exploration, avec escorte indigène, pour rechercher un tracé devant aboutir dans le Soudan entre le Niger et le lac Tchad. Vous aurez à vous mettre en relations avec les chefs des Touareg et à chercher à obtenir leur appui. Je vous invite à me faire connaître, dans le plus bref délai, les bases d’organisation de l’expédition dont il s’agit, de manière à lui conserver un caractère essentiellement pacifique, ce qui est la condition sine qua non de la mission[184]. »
La majorité de la Commission transsaharienne s’était montrée, en effet, absolument opposée à toute expédition affectant une allure militaire, et croyait à la possibilité de nouer des relations pacifiques avec les Touareg. Lorsque le colonel Flatters avait proposé à la Commission supérieure de se charger de la direction de la mission, quelques membres avaient fait à ce choix les plus graves objections[185]. Il leur semblait impossible que la mission pût conserver son caractère pacifique aux yeux des populations sahariennes, si elle avait à sa tête un ancien commandant supérieur, connu pour tel de toutes nos tribus du Sud. C’est alors que Flatters avait offert de renoncer à l’escorte de troupes régulières que la 3e sous-commission, par l’organe de M. Georges Périn, avait déclarée nécessaire à la sécurité de la mission. D’après cette proposition nouvelle, le colonel devait constituer son escorte avec la population indigène, de manière à enlever toute apparence agressive à sa colonne. Ainsi furent levés les scrupules de la majorité de la Commission ; la mission conserva son chef militaire, mais elle n’avait plus l’escorte qui devait la faire respecter. A sa place furent recrutés 50 chameliers et 30 cavaliers méharistes, appartenant presque tous aux Chaanba d’Ouargla. Quelques membres de la Commission s’étaient vivement élevés contre cette manière de faire, notamment le général Arnaudeau, ancien officier de bureau arabe fort au courant des choses du Sud : « On dit, s’écriait-il, qu’on veut être pacifique. N’est pas pacifique qui veut. A quoi bon se faire assassiner pacifiquement ? 150 à 200 soldats aguerris, partie français, partie tirailleurs algériens, peuvent affronter l’attaque des plus fortes bandes sahariennes. Si l’instant n’est pas venu d’agir ainsi, continuons à laisser les explorateurs isolés se lancer à leurs risques et périls, et plutôt que de faire les choses à demi, remettons à plus tard la grande et sérieuse entreprise[186]. »
Quelle était la situation réelle en pays targui ? Elle s’était profondément modifiée depuis l’exploration de Duveyrier et la convention de Ghadamès. Dournaux-Dupéré en 1874, le naturaliste allemand Erwin von Bary en 1877, avaient signalé ces changements. Une guerre civile, qui avait duré dix ans, avait éclaté entre les deux tribus Azdjer des Oraghen et des Imanghasaten, ces derniers faisant cause commune avec la confédération des Hoggar.
Les Turcs avaient profité, pour s’installer à Ghat (1875), de ce que l’émir aux abois leur avait demandé secours, et cette acceptation de la domination étrangère était aux yeux des Touareg une tare ineffaçable. L’émir Ikhenoukhen, à l’époque où Flatters sollicitait son concours, avait près de cent ans ; ce n’était plus le rude guerrier dont les colères étaient jadis redoutées de tous les Azdjer ; son bras s’était affaibli, sa clientèle réduite dans la guerre malheureuse soutenue contre les Hoggar, et, même dans sa propre tribu, son autorité n’était plus acceptée sans conteste. A côté de lui avaient grandi des personnalités rivales, telles que ce cheikh Bou Beker, qui avait laissé tuer Mlle Tinné, confiée à sa garde, et qu’Ikhenoukhen n’avait pas osé punir[187]. Quant aux Hoggar, leur hostilité farouche ne faisait pas de doute et s’était manifestée à plusieurs reprises.
Partie de Biskra le 1er février 1880, la mission Flatters se dirigea sur Ouargla, puis gagna Temassinin par Aïn-Taïba et El-Biodh, à travers la région des dunes. A Temassinin, Flatters apprit qu’Ahitaghel, amenokal des Hoggar, se trouvait campé très loin, au Sud-Ouest du massif de l’Ahaggar, et qu’Ikhenoukhen et les chefs Azdjer se trouvaient à Ghat. Au lieu de descendre vers le Sud comme c’était son intention première, il résolut de s’approcher de Ghat pour avoir une entrevue avec Ikhenoukhen[188] ; d’ailleurs, les Chaanba de l’escorte menaçaient de faire défection si on les menait chez les Hoggar. Flatters remonta donc la vallée des Ighargharen jusqu’au lac Menghough, située par 26° 30′ de latitude Nord[189].
Arrivé en ce point, le colonel dut entamer avec les Touareg des négociations qui traînèrent en longueur. Ikhenoukhen ne venait pas, les approvisionnements de la mission s’épuisaient par suite des exigences des Touareg et étaient devenus insuffisants pour poursuivre la marche en avant[190]. Un certain nombre d’incidents, auxquels le Journal de route ne fait qu’une allusion lointaine, mais qui furent révélés par les récits concordants des divers membres de la mission, montrent les véritables causes de cette retraite. L’attitude équivoque des Chaanba de l’escorte faisaient craindre qu’ils n’en vinssent à refuser le service. Flatters, d’après ses instructions, ne devait pas passer de vive force et n’était d’ailleurs pas maître de son personnel indigène. Or, les Imanghasaten avaient une attitude trop menaçante pour qu’on pût espérer qu’ils laisseraient la mission parvenir jusqu’à Ghat ; plusieurs fois sur le point d’être attaquée, elle était presque prisonnière des Touareg qui entouraient son camp. Quant à Ikhenoukhen, s’il est resté inactif lors de la mission Flatters, « ne serait-ce pas, dit M. Schirmer[191], qu’il n’avait plus guère le pouvoir de commander et de punir ? Et de fait, lorsqu’il réclama aux Imanghasaten le droit de passage versé par Flatters et qui aurait dû lui revenir, on ne lui répondit que par une dénégation hautaine. Ce n’est donc pas de son plein gré que Flatters est retourné en arrière[192], et l’on ne peut lui reprocher sans injustice d’avoir manqué de patience et de résolution. La vérité est qu’il a été constamment paralysé par le mauvais vouloir des Touareg et de son personnel indigène. »
La première mission Flatters avait obtenu d’importants résultats géographiques ; elle avait fait un levé de plus de 1.200 kilomètres dans un pays à peu près inconnu. Elle rapportait des renseignements précis sur la région au sud d’Ouargla ; elle avait reconnu la région des grands gassis, c’est-à-dire la trouée de l’Igharghar, passage à peu près libre de sables à travers les dunes de l’Erg oriental ; elle avait relevé topographiquement le contour septentrional du Tassili des Azdjer, le relief des montagnes et les pentes des vallées[193]. Outre le Journal de route, les documents de la première mission comprennent un mémoire géographique et météorologique avec tableaux explicatifs, dû à M. Béringer ; un mémoire géologique et hydrologique avec plan, dû à M. Roche ; un avant-projet, dû à M. Béringer, d’une ligne de chemin de fer dirigée d’Ouargla vers Amguid sur 610 kilomètres ; une note sur les collections végétales rapportées par la mission ; un mémoire de M. L. Rabourdin sur les âges de pierre du Sahara central.
Au point de vue politique, la première mission Flatters avait échoué. M. Schirmer indique très clairement pour quelles causes. « Elle a échoué[194] parce qu’on s’était mépris sur l’état politique des peuplades qui occupent le Sahara central ; parce que, cherchant des chefs d’Etat, elle n’avait trouvé que des bandes uniquement préoccupées de l’accaparer à leur profit ; parce que Flatters avait recruté son escorte parmi des éléments sur lesquels il n’avait pas de prise, et qu’il s’était trouvé, au moment décisif, sans autorité sur les uns, sans force vis-à-vis des autres, à la merci des Chaanba et des Imanghasaten. »
Malheureusement, Flatters ne voulut convenir, ni vis-à-vis de lui-même, ni vis-à-vis des autres, que sa retraite avait été forcée et non volontaire. Il ne voulut pas se souvenir de la situation grave où s’était un moment débattue la mission, il prodigua les déclarations rassurantes, dans son ardent désir d’être admis à renouveler ses tentatives et de réussir. En vain quelques membres de la commission lui objectèrent qu’il avait été arrêté et presque spolié en route. « L’insuccès pouvait être douteux l’an dernier, écrivait Duponchel[195], il est parfaitement certain aujourd’hui. Dans tout nouvel explorateur qu’on leur enverra sans un appareil militaire suffisant pour garantir sa sécurité et lui ouvrir un passage à main armée, les indigènes du Sahara ne verront qu’une proie facile. »
Flatters n’osa pas non plus dénoncer les inconvénients de ce système bâtard[196], qui ôtait à la mission toute force militaire sans désarmer les défiances et les convoitises ; il repartit sans emmener cette escorte régulière de 200 hommes que pendant son premier voyage il regrettait de ne pas avoir. Les règles qui auraient dû servir de base à l’organisation d’une entreprise de ce genre existent nettement tracées[197] dans les rapports et les écrits des Daumas, des Margueritte, qui ont commandé dans le Sud à l’époque où nous prenions pied dans cette région ; le colonel Flatters avait trop étudié les ouvrages écrits sur la matière pour ne pas savoir parfaitement ce qu’aurait dû être sa mission ; il ne fut pas maître d’appliquer ses idées et se vit forcé de composer sa caravane suivant l’opinion qui avait prévalu dans la Commission transsaharienne.
Le 4 décembre 1880, le lieutenant-colonel Flatters[198], ayant réorganisé sa mission, quitta Ouargla pour se diriger vers l’Ahaggar. La nouvelle mission comprenait quatre membres de l’ancienne, MM. Masson, Béringer, Roche et Guiard, auxquels étaient venus s’adjoindre MM. Santin, ingénieur civil, de Dianous, lieutenant au 14e de ligne, Dennery, Pobéguin, Marjolet et Brame. Le chef de la mission avait renoncé aux chevaux, eu égard aux inconvénients résultant de la nécessité d’emporter vivres et eau pour ces animaux ; le fait était très regrettable, car la première mission avait probablement dû son salut à ses chevaux. Pendant qu’il organisait sa caravane, Flatters reçut une réponse d’Ahitaghel, amenokal des Hoggar, auquel il avait annoncé son intention de revenir vers son pays. Cette réponse était négative, hautaine et menaçante : « Vous nous avez dit de vous ouvrir la route, nous ne vous l’ouvrirons pas[199] ». Le colonel eut le tort d’ajouter foi à deux autres lettres, destinées à atténuer le mauvais effet de celle-là, et de ne pas tenir compte des avis peu rassurants qu’il recevait de toutes parts, notamment de M. Féraud, consul général à Tripoli[200]. En outre, il n’observa pas l’ordre de marche sévère qui est indispensable au Sahara, se gardant mal, ne craignant pas de faire lui-même, en avant de la colonne, des reconnaissances qui duraient plusieurs jours, laissant les visiteurs parcourir son camp à leur gré et leur accordant les cadeaux qu’ils demandaient[201]. Flatters allait être victime chez les Hoggar de son optimisme systématique, après avoir risqué le même sort chez les Azdjer.
D’Ouargla, la mission suivit une route non encore relevée par les Européens : l’Oued-Mya et le rebord oriental du Tademayt, pour aller rejoindre la vallée de l’Igharghar à Amguid. Elle donna de ses nouvelles d’Hassi-Inifel, d’Hasi-Messeguem, d’Amguid, enfin d’Inziman-Tikhzin (25° 30′ lat. N.), près de la saline d’Amadghor. Chacune de ses dépêches contenait une portion du journal de route, une carte dressée par l’ingénieur Béringer et une note géologique rédigée par l’ingénieur Roche. Dans la dernière, Flatters annonçait qu’il comptait atteindre en 25 jours Assiou, sur le grand chemin des caravanes qui vont de Tripoli à Kano par l’Aïr. Mais, 18 jours après avoir écrit ces lignes, à quelques journées de marche au Nord du puits d’Assiou, le colonel Flatters et ses compagnons étaient massacrés dans un guet-apens préparé par les guides, résolu à l’instigation des gens d’In-Salah, et pour lequel toutes les fractions des Hoggar, sauf une, avaient fourni des contingents[202].
Après avoir quitté Inziman-Tikhzin, la mission passa à la Sebkha d’Amadghor et gagna le puits de Temassint. Le 16 février 1881, Flatters n’hésita pas à s’éloigner de son camp et à aller avec une faible escorte, poussant tous ses chameaux devant lui, rechercher l’emplacement du puits où il voulait abreuver ses animaux[203]. C’est là que lui et ses compagnons trouvèrent une mort héroïque, en faisant chèrement payer leur vie à leurs agresseurs. Le puits tristement célèbre où eut lieu le massacre, connu jusqu’ici sous le nom de Bir-el-Gharama, s’appelle en réalité Hassi-Tadjenout, dans l’Oued-Inhoaoene, ainsi que la mission Foureau-Lamy l’a depuis lors fait connaître. Ce point est situé à 108 kilomètres Ouest-Nord-Ouest de Tadent[204]. Les ossements ont été brûlés, il ne reste pour ainsi dire rien sur les lieux qui témoigne de la tragédie qui s’y déroula. Le puits est à sec et la région paraît n’être plus fréquentée depuis longtemps.
Les survivants de la mission s’enfuirent précipitamment, la plupart périrent dans leur longue et douloureuse retraite, semant la route de leurs cadavres ; manquant de vivres, mourant de faim, ils en étaient réduits à manger les cadavres de leurs compagnons, parfois même à achever les mourants pour les dévorer ; les bandes de Touareg rôdaient autour d’eux comme des hyènes, tantôt leur offrant des dattes empoisonnées avec la bettina (Hyosciamus faleslez), tantôt leur disputant le passage. Une vingtaine d’indigènes seulement parvinrent à regagner Ouargla. On ne compte pas un seul Français parmi les survivants. Telle fut l’issue fatale de cette entreprise.
Les progrès que le colonel Flatters et ses compagnons ont fait faire à la géographie saharienne sont très considérables. De la deuxième exploration, on recueillit des fragments du journal de route provisoire, des feuilles d’itinéraire, des notes géologiques et météorologiques, des observations barométriques et astronomiques. On y joignit des extraits de la correspondance officielle et privée des explorateurs[205]. D’autre part, le Service des Affaires indigènes du Gouvernement général de l’Algérie publiait de son côté le journal de route de la deuxième mission, en le reconstituant à partir d’Inziman-Tikhzin avec les renseignements recueillis auprès des hommes qui avaient échappé au massacre. Les détails anecdotiques tiennent nécessairement la plus grande place dans les dépositions de ces survivants indigènes, qui furent interrogés à Laghouat par le lieutenant Massoutier, à Alger par le capitaine Bernard. Des pièces justificatives, lettres et rapports, avec quelques itinéraires par renseignements, complètent cet ouvrage[206].
La carte de l’Afrique septentrionale à 1/2.500.000e dressée par M. L. Pech et publiée par décision du Ministre des Travaux publics résume les travaux des missions Pouyanne, Choisy et Flatters, et fait connaître les progrès qui leur sont dûs en ce qui concerne la géographie du Sahara septentrional[207].
Au point de vue politique, comme l’a très bien établi M. Schirmer[208], le massacre de la mission Flatters n’a pas été un de ces accidents qui défient les prévisions humaines : c’est l’épilogue retentissant d’un échec politique. « Il n’y a que deux moyens, ajoute M. Schirmer[209], de pénétrer dans cette région du Sahara : ou bien y aller seul, sans compagnon et sans escorte, en s’assurant par avance le patronage personnel d’un ou plusieurs chefs influents ; se faire petit, aussi peu encombrant que possible, convaincre ces nomades ombrageux et cupides qu’on est un personnage à la fois généreux et inoffensif : c’est le système que Duveyrier a employé jadis. Ou bien, et c’est le cas d’une mission proprement dite, constituer une petite colonne d’hommes disciplinés à toute épreuve, qui puisse s’avancer sans provocation, mais négocier sans faiblesse, et passer outre aux manœuvres dilatoires qu’emploient si volontiers les diplomates du désert.
L’émotion fut grande en France et en Algérie quand on connut la triste fin de la mission Flatters[210]. Cet échec était un coup décisif porté à notre prestige dans le Sahara. Les conséquences en furent encore aggravées par la décision prise alors par le Gouvernement de renoncer à châtier les coupables. Divers projets avaient été mis en avant[211] : le lieutenant-colonel Belin, commandant supérieur de Laghouat, proposait une harka faite exclusivement au moyen d’indigènes ; le général Loysel, un coup de main indigène sur In-Salah, appuyé par une colonne sur El-Goléa ; le capitaine Bernard préconisait une mission scientifique sans objectif militaire, mais assez forte pour parer à tout danger et passer où il lui plairait. D’autres officiers préparaient un projet d’expédition chez les Hoggar, qui devait comprendre 250 hommes armés de fusils à répétition et 2 mitrailleuses. Ils se placèrent sous le patronage de Duveyrier, qui devait être leur chef ; l’illustre explorateur écrivit à son vieil ami Ikhenoukhen, et fit le voyage de Tripoli pour se renseigner sur la situation politique des régions sahariennes et sur les relations des Azdjer avec les Turcs[212].
Ces projets, tous parfaitement exécutables, furent écartés, et, à la grande surprise des Touareg, nous ne cherchâmes pas à venger nos morts.
Quant au Transsaharien, l’idée en fut momentanément abandonnée, et, pour clore la grande enquête ouverte en juillet 1879 par M. de Freycinet sur cette vaste conception, le conseil général des Ponts et Chaussées émit l’avis, dans sa séance du 21 juin 1881, « que, puisque l’entreprise d’un chemin de fer transsaharien ne pouvait être abordée que lorsqu’on aurait occupé d’une manière permanente et définitive le Sahara algérien, il y avait lieu d’ajourner toute décision sur le choix d’une ligne pour amorce de ce chemin de fer, et de ne donner suite aux avant-projets présentés qu’autant que l’exécution en serait réclamée dans un intérêt politique et stratégique. »