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La Pensée de l'Humanité / Dernière oeuvre de L. Tolstoï cover

La Pensée de l'Humanité / Dernière oeuvre de L. Tolstoï

Chapter 60: DU MAL
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About This Book

The volume assembles reflections, adapted translations, and selected aphorisms from diverse religious and philosophical traditions alongside the author's own meditations, organized into thirty concentrated chapters that each address a single fundamental question—faith, the soul, the meaning of life, passions, and moral conduct among them. Passages are presented as readings intended for regular contemplation and are arranged to develop the author's ethical and spiritual doctrine progressively; selections draw on scriptures, classical and modern thinkers, and traditional wisdom reworked by the author for clarity and guidance.

D'après HENRY GEORGE.

5

Notre siècle est un vrai siècle de critique. Tout ce qui est cru est vérifié par la critique.

La raison n'a de la considération que pour ce qui est en état de supporter son épreuve libre et universelle.

KANT.

6

On ne doit pas craindre les dévastations commises par la raison dans les légendes admises par les hommes. La raison ne peut rien détruire sans y mettre de la vérité. Telle est sa qualité.


IV.—Les superstitions religieuses.

1

C'est mal quand les hommes ne connaissent pas Dieu; mais c'est bien pis lorsque les hommes reconnaissent comme Dieu ce qui n'est pas Dieu.

LACTANCE.

2

Nous n'avons plus de religions. Les lois éternelles de Dieu, avec leur paradis et leur enfer, se sont tranformées en règles de philosophie pratique, fondées sur d'habiles calculs de profils et de pertes, avec un faible reste de respect pour les joies apportées par la vertu et la moralité élevée. Pour parler comme nos ancêtres, «nous avons oublié Dieu», et en nous servant de l'expression contemporaine, nous devons dire que nous comprenons faussement la vie du monde. Nous fermons tranquillement les yeux et ne voulons pas voir la réalité éternelle des choses, nous ne regardons que leur aspect trompeur.

Nous considérons tranquillement l'univers comme une grande éventualité incompréhensible: à son aspect extérieur, nous nous le représentons assez nettement comme un immense pré pour les bêtes, ou une maison de travail, de vastes cuisines avec des tables à manger, où seuls les gens raisonnables peuvent trouver une place.

Oui, nous n'avons pas de Dieu. Les lois de Dieu sont remplacées par Je principe du plus grand profit possible.

CARLYLE.

3

Dieu nous a donné Son esprit, Sa raison, pour que nous le servions; et nous employons cet esprit pour nous servir nous-mêmes.

4

«Gardez-vous des docteurs qui se plaisent à se promener en longues robes, et qui aiment les salutations dans les places et les premiers sièges dans les synagogues, et les premières places dans les festins, qui dévorent les maisons des veuves, tout en affectant de faire de longues prières; ils encourront une plus grande condamnation.»

LUC, XX, 46-47.

5

«Mais vous, ne vous faites point appeler Maître; car vous n'avez qu'un Maître, le Christ, et pour vous, vous êtes tous frères. Et n'appelez personne sur la terre votre père, car vous n'avez qu'un seul Père, Celui qui est dans les cieux. Et ne vous faites point appeler docteur; car vous n'ayez qu'un seul Docteur: Le Christ.»

MATTH., XXIII, 8-10.

6

Pourquoi adorer Dieu si l'âme n'est pas pure? Pourquoi dire: j'irai à Benarès[1]. Comment celui qui fait le mal peut-il atteindre le vrai Benarès?

La sainteté n'est pas dans les forêts, ni au ciel, ni sur la terre, ni dans les fleuves sacrés. Purifie-toi, et tu verras Dieu. Transforme ton corps en temple, abandonne les mauvaises pensées et contemple Dieu de l'œil de ta conscience. Lorsque nous Le connaissons, nous nous connaissons nous-mêmes. Sans expérience personnelle, l'écriture seule ne détruira pas nos craintes,—de même que les ténèbres ne s'éclaireront pas par un feu peint. Quelles que soient ta religion et tes prières, tant que tu n'as pas la vérité, tu n'atteindras pas le chemin du bonheur. Celui qui conçoit la vérité, naît à nouveau.

La source du vrai bonheur, c'est le cœur; celui qui cherche le bonheur ailleurs est un insensé. Il est pareil au pâtre qui cherche la brebis qu'il a cachée sur sa poitrine.

Pourquoi ramassez-vous des pierres et construisez-vous de grands temples? Pourquoi vous tourmentez-vous ainsi, alors que Dieu habite toujours en vous-même?

Un chien de garde est meilleur qu'une idole sans vie dans la maison, et le grand Dieu de l'univers est meilleur que tous les demi-dieux.

La lumière qui, comme l'étoile du matin, vit dans le cœur de chaque homme, est notre refuge.

VEMANA.

7

Combien il est étonnant que, de toutes les révélations suprêmes de la vérité, le monde n'accepte et ne tolère que les plus anciennes, celles qui ne répondent plus à notre époque, tandis qu'il considère chaque révélation directe, chaque pensée originale comme nulles et parfois les hait.

THOREAU.

8

La conscience religieuse de l'homme n'est pas immuable: elle se transforme constamment, s'éclaircit et se purifie de plus en plus.

9

Le mal de la vie ne peut être corrigé par rien d'autre que par la démonstration du mensonge religieux et par l'établissement de la vérité religieuse par chaque homme pris individuellement.


V.—Le principe raisonnable de l'homme.

1

Qu'est-ce que la raison? Tout ce que nous établissons, nous l'établissons toujours par la raison. Or, par quoi établirons-nous la raison.

Si nous avons tout établi par la raison, nous ne pouvons, par cela même, établir la raison. Mais non seulement nous connaissons tous la raison, mais encore il n'y a qu'elle seule que nous connaissons indubitablement et tous au même degré.

2

Nous devons avoir confiance en notre raison. C'est une vérité qu'il ne faut pas et que l'on ne doit pas cacher. La foi en la force de la raison est la base de toute autre foi. On ne peut croire en Dieu si nous diminuons l'importance de la faculté à l'aide de laquelle nous connaissons Dieu. La raison est précisément la seule faculté à laquelle la révélation s'adresse. La révélation ne peut être comprise que par la raison. Si, après avoir utilisé consciencieusement et impartialement nos meilleures facultés, certaine doctrine nous semble contradictoire et en désaccord avec les principes essentiels dont nous ne doutons pas, nous devons incontestablement nous abstenir de croire à cette doctrine. Je suis plus persuadé que ma nature raisonnable est Dieu, plutôt qu'un livre ne soit l'expression de sa volonté.

CHANNING.

3

La raison révèle à l'homme le sens et la signification de sa vie.

4

La raison n'est pas donnée à l'homme pour apprendre à aimer Dieu et son prochain. Cette connaissance est dans le cœur de l'homme, indépendamment de sa raison. La raison est donnée à l'homme pour lui indiquer où est le mensonge et où est la vérité. Et il suffit à l'homme de rejeter le mensonge, pour apprendre tout ce qu'il lui faut.

5

Les erreurs et les désaccords entre hommes dans les recherches et l'adoption de la vérité viennent uniquement de leur défiance de la raison; il en résulte que la vie humaine, guidée par les usages, les traditions, les modes, les superstitions, les préjugés, la violence, par tout ce que l'on veut, sauf la raison, va à l'aventure, et la raison existe par elle-même. Souvent il arrive également que si la réflexion est utilisée à quelque chose, ce n'est pas à chercher et à propager la vérité, mais pour justifier et maintenir, malgré et contre tout, les usages, les traditions, les modes, les superstitions, les préjugés.

Les erreurs et les désaccords des hommes à reconnaître l'unique vérité ne viennent pas de ce que la raison n'est pas la même chez tous les hommes ou parce qu'elle ne peut pas leur démontrer la même vérité, mais parce qu'ils ne croient pas à la raison.

S'ils avaient foi en leur raison, ils auraient trouvé moyen de comparer les jugements de leur raison avec ceux des autres. Et ayant trouvé ce moyen de vérification mutuelle, ils se seraient persuadés que la raison est la même chez tous, et ils se seraient soumis à ses volontés.

TH. STRAKHOV [2].

6

Autant que l'homme est véridique, autant il est divin; l'invincibilité, l'immortalité, la grandeur de la divinité entrent en l'homme avec sa véracité.

EMERSON.

7

Souviens-toi que la raison, ayant la faculté de vivre par elle-même, te donne la liberté, si tu ne l'emploies pas à servir ton corps. L'âme humaine, éclairée par la raison, est libre de passions qui cachent la lumière; elle constitue une véritable forteresse, et l'homme n'a pas de refuge plus sûr et moins accessible au mal. Celui qui ne le sait pas, est aveugle, et celui qui, tout en le sachant, ne croit pas à sa raison, est réellement malheureux.

MARC-AURÈLE.

8

L'un des devoirs principaux de l'homme consiste à faire briller dans toute sa force le clair principe de la raison que nous recevons du Ciel.

Sagesse chinoise.

9

Je glorifie le christianisme parce qu'il développe, augmente et élève ma nature raisonnable. Si je ne pouvais conserver la raison en étant chrétien, j'aurais renoncé au christianisme. Je sens que mon devoir est de sacrifier au christianisme mon bien, ma gloire, ma vie; mais je ne saurais sacrifier à aucune religion la raison qui m'élève au-dessus de la bête et fait de moi un homme. Je ne connais pas de pire sacrilège que de renoncer à la plus haute faculté que l'on tient de Dieu. En agissant ainsi, nous nous opposons sciemment à l'élément divin qui vit en nous. La raison est l'expression suprême de notre nature intelligente. Elle correspond à l'unité de Dieu et à celle de l'univers et tend à faire de l'âme le miroir de l'unité suprême.

CHANNING.

10

L'homme qui ne saurait pas que ses yeux peuvent voir et qui ne les ouvrirait jamais, serait très misérable. Mais l'homme qui ne comprend pas que la raison lui est donnée pour supporter facilement toutes les peines, est plus misérable encore. Grâce à la raison, nous pouvons venir à bout de tous les ennuis. L'homme qui raisonne, ne rencontrera pas dans la vie des ennuis impossibles, à supporter; ils n'existent pas pour lui. Et cependant, combien souvent, au lieu de regarder un ennui en face, nous tâchons lâchement de l'éviter. Ne serait-il pas préférable de nous réjouir que Dieu nous ait donné le pouvoir de ne pas nous chagriner de ce qui nous arrive indépendamment de notre volonté, et de le remercier de ce qu'Il n'a subordonné notre âme qu'à ce qui dépend de nous-mêmes. Il n'a pourtant pas subordonné notre âme à nos parents, ni à nos frères, ni à la richesse, ni à notre corps, ni à la mort. Etant bon, Il ne l'a soumis qu'à ce qui dépend de nous-mêmes: à notre raison.

ÉPICTÈTE.

11

Dieu nous a donné la raison pour que nous Le servions. C'est pourquoi nous devons veiller à sa pureté, afin qu'elle puisse toujours reconnaître le bien et le mal.

12

L'homme n'est libre que lorsqu'il est dans la vérité; et la vérité est révélée par la raison.


VI.—La raison vérifie les principes de la foi.

1

Lorsqu'un homme emploie sa raison à résoudre les questions de la cause de l'existence du monde et de la cause de sa vie dans ce monde, il sent une espèce de malaise, d'étourdissement. La raison humaine ne peut imaginer de réponses à ces questions. Qu'est-ce que cela veut dire? Cela signifie que la raison n'est pas donnée à l'homme pour répondre à ces questions, et que c'est une erreur de la raison que de l'espérer. La raison ne résout qu'une question: «Comment vivre?» Et la réponse est claire: «Il faut vivre de façon à ce que je me sente bien et que les autres hommes se sentent bien. Tout ce qui vit en a autant besoin que moi. Et la possibilité en est donnée à tout ce qui vit et à moi par la raison que je possède.» Cette solution exclut toutes les questions: le comment et le pourquoi.

2

«N'avons-nous pas raison? Il faut que le peuple reste dans le mensonge: voyez comme il est peu éveillé et sauvage!»

Non, il est peu éveillé et sauvage parce qu'il est grossièrement trompé. C'est pourquoi cessez tout d'abord de le tromper.

3

Si Dieu, en tant qu'objet de notre foi, est au-dessus de notre compréhension et si nous ne pouvons le concevoir par la raison, cela ne prouve pas encore que nous devions négliger les fonctions de la raison en les considérant comme nuisibles.

Bien que les objets de notre foi soient, sans aucun doute, au-dessus du niveau de notre compréhension, notre raison a cependant une si grande importance à leur égard, que nous ne pouvons absolument pas nous en passer. Elle semble remplir les fonctions de censeur qui,—tout en admettant, dans le domaine de la foi, la vérité qui est au-dessus de la raison, c'est-à-dire, la vérité métaphysique,—nie toute vérité imaginaire qui est contraire à la raison.

Mais en dehors de cette œuvre positive, la raison accomplit également l'œuvre négative de libération de l'homme, des péchés, des tentations (justification des péchés) et des superstitions.

TH. STRAKHOV.

4

Sois ton propre flambeau. Sois le refuge. Laisse-toi guider par la lumière de ton flambeau et ne cherche pas autre refuge.

LA SOUTHA BOUDDHISTE.

5

«Pendant que vous avez la lumière, croyez en la lumière, afin que vous soyez les enfants de lumière.»

JEAN, XII, 36.

Loin de comprimer la raison, comme le conseillent les faux docteurs, il faut la purifier, l'exercer, en contrôler tout ce qu'on vous soumet, afin de découvrir la véritable religion.


[1] Ville sainte des Hindous. (Note de l'auteur).

[2] Philosophe et critique russe, ami de Tolstoï, mais ne partageant que partiellement ses opinions. (Note du trad.).


CHAPITRE XXVII

DU MAL

Nous appelons mal tout ce qui trouble le bonheur de notre vie corporelle. Et pourtant, toute notre vie n'est qu'une libération graduelle de notre âme, de ce qui constitue le bonheur de notre corps. C'est pourquoi, pour celui qui comprend la vie telle qu'elle est, en réalité, le mal n'existe pas.


I.—Ce que nous appelons la souffrance est la condition inévitable de la vie.

1

C'est un bien pour l'homme que de supporter les malheurs de cette vie terrestre, car cela conduit au saint isolement du cœur, et on s'y trouve comme un exilé de son pays natal et obligé de ne se fier à aucune joie terrestre. Il est également bon pour l'homme de se heurter à des contradictions et des reproches, lorsque l'on pense et que l'on parle mal de lui, bien que ses intentions soient pures et ses actes justes; car cette manière d'agir le maintient dans l'humilité et est un contre-poison de la vaine gloire. Et c'est tout particulièrement un bien parce que nous pouvons nous entretenir, avec le témoin qui est en nous, qui est Dieu, nous entretenir, alors que le monde nous méprise, nous manque de respect et nous prive d'amour.

THOMAS A KEMPIS [1].

2

Si quelque divinité nous avait offert, à nous, hommes, de supprimer tous nos chagrins, avec toutes leurs causes, nous serions, de prime abord, très tentés d'accepter cette proposition. Lorsque le dur travail et la misère nous écrasent, lorsque la douleur nous mine, lorsque l'anxiété étreint notre cœur, il nous semble qu'il n'y aurait rien de meilleur que de vivre sans travailler, dans le calme, l'aisance et la paix. Mais après avoir goûté à une telle vie, je pense que nous aurions bientôt demandé à la divinité de nous rendre notre vie ancienne, avec toutes ses peines, ses misères, ses chagrins et ses dangers. La vie, exempte de tout chagrin et de toute crainte, nous semblerait bientôt non seulement peu intéressante, mais encore intolérable. Car, avec les causes de nos peines, tous les obstacles, tous les dangers et tous les échecs auraient disparu, supprimant avec eux la tension de nos forces, le zèle, l'excitation du risque, les efforts de la lutte et les joies de la victoire. Il ne resterait que l'accomplissement facile du but, la réussite sans résistance. Nous en serions bientôt, ennuyés comme d'un jeu où nous savons d'avance que nous gagnerons à chaque coup.

FR. PAULSEN [2].


II—Les souffrances éveillent l'homme à la vie spirituelle.

1

L'homme est l'esprit de Dieu enfermé dans un corps.

Au début de la vie, l'homme ne le sait pas, et croit que sa vie est dans son corps. Mais plus il avance, plus il apprend que la vraie vie est dans l'esprit et non dans le corps. Toute l'existence de l'homme consiste à l'apprendre de mieux en mieux. Et cette connaissance nous est donnée plus facilement et plus sûrement par les souffrances corporelles qui rendent notre vie telle qu'elle doit être, c'est-à-dire spirituelle.

2

La croissance physique sert à préparer les provisions pour la croissance spirituelle, qui commence lorsque le corps décline.

3

L'homme vit pour son corps qui dit: tout est mal. L'homme vit pour son âme qui dit: ce n'est pas vrai, tout est bien. Ce que tu crois mauvais est précisément la meule sans laquelle ce qu'il y a de plus précieux en toi serait émoussé et rouillé: ton âme.

4

Tous les malheurs—ceux des individus comme ceux de l'humanité entière—conduisent l'humanité et les hommes, bien que par des chemins détournés, à l'unique but qui est donné à tous les hommes: à la manifestation de plus en plus grande de l'élément spirituel, par chaque homme séparé comme par toute l'humanité.

5

«Car je suis descendu du Ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de Celui qui m'a envoyé. Or, la volonté du Père qui m'a envoyé est que je ne perde rien de ce qu'il m'a donné,» dit Jean (VI, 28-39), autrement dit, il est commandé de conserver, de cultiver, d'amener au plus haut degré possible l'étincelle divine qui m'est donnée, qui m'est confiée, comme un enfant à sa bonne. Que faut-il pour accomplir cela? Non pas satisfaire nos désirs charnels, celui de la gloire; non la vie tranquille, mais, au contraire, l'abstinence, l'humilité, le travail, la lutte, les privations, les persécutions, tout ce qui est dit tant de fois dans l'Evangile. Et c'est précisément ce dont nous avons besoin qui nous est envoyé sous diverses formes, en grandes et en petites mesures. Sachons seulement l'accepter comme il convient, comme une épreuve dont nous avons besoin et qui donne la joie, et non comme quelque chose d'ennuyeux qui trouble notre existence bestiale, et celle que nous croyons être la vraie et dont l'accroissement d'intensité nous apparaît comme un bonheur.

6

«Si l'homme pouvait ne pas craindre la mort et ne pas y penser, les souffrances affreuses, inutiles, injustifiables et inévitables suffiraient à enlever tout sens raisonnable attribué à la vie», disent les hommes.

Je m'emploie à une bonne œuvre, incontestablement utile aux autres, et brusquement la maladie interrompt mon travail, me fait souffrir sans raison. La vis d'un rail se rouille, et il faut que ce soit précisément le jour même qu'il saute, qu'une excellente mère se trouve dans le wagon et que ses enfants soient écrasés devant elle. Il faut que le tremblement de terre se produise juste à l'endroit où se trouve Lisbonne ou Verny, et que des innocents soient ensevelis sous la terre et périssent dans d'affreux tourments. Pourquoi les milliers d'autres accidents affreux, ineptes, tant de souffrances qui frappent les hommes? Quel sens à cela?

La réponse est que ces raisonnements sont absolument justes pour ceux qui ne reconnaissent pas la vie spirituelle. Pour eux, la vie humaine n'a réellement aucun sens. La vie de ceux qui n'admettent pas de vie spirituelle ne saurait, en effet, qu'être insensée et malheureuse. Et s'ils déduisaient tout ce qui découle inévitablement de leur conception matérielle de la vie, ils ne pourraient vivre un instant de plus. Car aucun ouvrier ne serait resté chez un patron qui, en l'engageant, aurait exigé le droit de brûler, toutes les fois qu'il en aurait envie, cet ouvrier sur un feu lent, ou bien de l'écorcher vif, de le soumettre à toutes les horreurs que le patron ferait subir à ses ouvriers, en présence de celui qu'il engage. Si les hommes comprenaient réellement la vie, comme ils le disent, c'est-à-dire uniquement comme une existence matérielle, nul parmi eux, par la seule crainte des affreux et inexplicables tortures qu'il voit autour de lui et qui peuvent l'assaillir à tout instant, ne continuerait à vivre sur la terre.

Pourtant, les hommes vivent, se plaignent, se lamentent, mais continuent à vivre.

Il n'y a qu'une seule explication à celte étrange contradiction: c'est que tous les hommes savent, dans leur for intérieur, que leur vie n'est pas dans leur corps, mais dans leur âme, et que toutes les souffrances sont nécessaires, indispensables pour le bien de la vie spirituelle; quand, ne voyant aucun sens à la vie humaine, ils se révoltent contre les souffrances, mais continuent néanmoins à vivre, cela tient uniquement à ce que leur raison affirme la matérialité de leur vie, tandis qu'ils sentent, au fond de leur âme, qu'elle est spirituelle et qu'aucune souffrance ne peut priver l'homme de son vrai bonheur.


III.—Les souffrances apprennent à l'homme à considérer la vie au point de vue raisonnable.

1

Tout ce que nous appelons mal, toute peine, à condition de l'envisager comme il convient, améliore notre âme. Et toute l'œuvre de la vie consiste en cette amélioration.

«En vérité, en vérité, je vous dis que vous pleurerez et vous vous lamenterez, et le monde se réjouira; vous serez dans la tristesse, mais votre tristesse sera changée en joie. Quand une femme accouche, elle a des douleurs parce que son terme est venu; mais dès qu'elle a accouché d'un enfant, elle ne se souvient plus de son travail, à cause de sa joie de ce qu'un homme est né dans le monde.»

JEAN, XVI, 20-21.

2

Les souffrances de la vie déraisonnable amènent à reconnaître la nécessité d'une vie raisonnable.

3

De même que seuls les ténèbres de la nuit révèlent les astres célestes, seules les souffrances révèlent la vraie signification de la vie.

THOREAU.

4

Les obstacles extérieurs ne font pas de mal à l'homme d'esprit fort, car le mal est tout ce qui défigure ou affaiblit, comme cela est le cas pour les animaux que les obstacles irritent ou affaiblissent; mais pour l'homme qui les accueille avec la force d'esprit qui lui est donnée, tout obstacle ne peut qu'augmenter sa beauté morale et sa force.

MARC-AURÈLE.

5

Seulement après avoir éprouvé la souffrance, j'ai appris la parenté des âmes humaines entre elles. Il suffit de bien souffrir soi-même pour savoir comprendre tous ceux qui souffrent. Bien plus: la raison même devient plus lucide; on commence à connaître la situation et la carrière des gens qui s'étaient cachés jusque-là, et l'on aperçoit nettement ce dont chacun a besoin. Grand est le Dieu qui nous instruit ainsi I Et par quoi nous instruit-il? Par les misères mêmes que nous fuyons. C'est par les souffrances et les peines qu'il nous est donné d'acquérir les petites parcelles de sagesse, de celle qui ne s'apprend pas dans les livres.

GOGOL.

6

Si Dieu nous donnait des éducateurs et si nous savions sûrement qu'ils nous sont envoyés par Dieu, nous leur obéirions librement avec joie.

Et nous possédons bien ces éducateurs: ce sont la misère et tous les accidents de la vie.

PASCAL.

7

Tout ce que la Providence envoie à tout être vivant lui est non seulement utile, mais encore utile au moment où la Providence le lui envoie.

MARC-AURÈLE.

8

L'homme qui ne reconnaît pas la bienfaisance des souffrances, n'a pas encore commencé à vivre de la vie raisonnable, c'est-à-dire de la vraie vie.


IV.—Les maladies n'entravent pas la vraie vie, mais y aident.

1

Rien qu'en voyant combien sont faibles et souvent mauvais ceux à qui tout réussit dans la vie, qui se portent toujours bien, qui sont riches, qui ne connaissent ni les offenses, ni les humiliations, on voit combien les épreuves sont indispensables à l'homme. Et nous nous plaignons de devoir les supporter!

2

Il n'est point de maladie qui puisse empêcher l'accomplissement du devoir. Si tu ne peux pas servir les hommes par tes travaux, sers-les par l'exemple de patience et d'amour.

3

Il y a une histoire où l'on conte qu'un homme a été puni, à cause de ses péchés, par l'impossibilité de mourir. On peut dire sûrement que si l'homme avait été puni par l'impossibilité de souffrir, la punition aurait été tout aussi pénible.

4

Ce n'est pas bien de cacher à un malade qu'il peut mourir de sa maladie. Il faut, au contraire, le lui rappeler. En le lui cachant, nous le privons du bienfait que lui donne la maladie; elle évoque en lui, par la conscience de la mort prochaine, la conscience de la vie spirituelle.

5

Le feu détruit et chauffe. Il en est de même de la maladie. Lorsque, bien portant, nous tâchons de bien vivre, nous le faisons avec difficulté; durant la maladie, au contraire, tout le poids des tentations mondaines disparaît, on se sent brusquement libre, et l'on est même effrayé de penser—tout le monde l'a éprouvé—qu'aussitôt la maladie passée, ce poids retombe sur vous de toute sa force.

6

Plus l'homme souffre physiquement, mieux il se sent moralement. C'est pourquoi l'homme ne peut pas être malheureux. Le spirituel et le corporel sont comme deux fléaux d'une balance: plus le corporel est lourd, plus le spirituel s'élève, plus l'âme est bien, et vice versa.

7

«La décrépitude, la sensibilité marquent l'évanouissement de la conscience et de la vie de l'homme», dit-on souvent.

Je me représente, d'après la légende, le vieux Jean Théologue, tombé dans l'enfance. Il n'aurait fait que répéter: «Mes frères, aimez-vous les uns les autres.»

Un petit vieillard centenaire, marchant avec peine, aux yeux larmoyants, marmottant toujours les mêmes trois mots: aimez-vous tous. Dans un tel homme, l'existence animale est presque imperceptible; elle s'est désagrégée sous l'action de la nouvelle conception du monde, du nouvel être qui n'a plus rien de charnel.

Un homme, comprenant la vie comme elle doit être comprise en réalité, ne saurait parler de l'amoindrissement de sa vie par les maladies et la vieillesse; ce serait se lamenter du fait qu'en s'approchant de la lumière, son ombre diminue à mesure qu'il avance.


V.—Ce que nous appelons le mal, ce sont nos fautes.

1

Le mal est uniquement en nous, c'est-à-dire d'un endroit d'où l'on peut le chasser.

2

Souvent un homme superficiel, en songeant aux malheurs qui affligent le genre humain, perd l'espoir dans la possibilité de l'amélioration de la vie, et se sent mécontent de la Providence qui dirige le monde. IL y a là une grande erreur. Être satisfait de la Providence (bien qu'elle nous ait tracé le chemin le plus difficile dans la vie) est essentiellement important pour ne pas perdre courage au milieu de nos malheurs, mais surtout pour ne pas perdre de vue notre faute à nous, tout en n'en accusant pas le sort, cette faute étant la seule cause de tous nos malheurs.

D'après KANT.

3

L'homme peut éviter les malheurs que Dieu lui envoie, mais il ne peut être sauvé des malheurs qu'il cause lui-même par sa mauvaise vie.


VI.—La conscience des bienfaits de la souffrance supprime son poids.

1

Que faire lorsque tout nous abandonne: la santé, la joie, l'affection, la fraîcheur des sens, la mémoire, la capacité du travail, lorsqu'il nous semble que le soleil devient froid et que la vie perd tous ses charmes? Que faire quand nous n'avons plus aucun espoir? Nous griser, ou nous pétrifier? Il n'y a jamais qu'une seule réponse: vivre d'une vie spirituelle, croître sans cesse. Arrive ce que pourra, si ta conscience est tranquille, si tu sens que tu accomplis ce que ton être spirituel demande. Sois ce que tu dois être; le reste est affaire de Dieu. Et quand même il n'y aurait pas de Dieu saint et charitable, la vie spirituelle serait, néanmoins, la solution du mystère et l'étoile polaire de l'humanité mouvante, car elle, seule donne le vrai bonheur.

AMIEL.

2

Sache seulement et crois que tout ce qui t'arrive te conduit vers ton vrai bonheur spirituel, et tu accueilleras la maladie, la misère, l'outrage; tout ce que les hommes considèrent comme des malheurs, non comme des malheurs, mais comme nécessaires pour ton bien, de même que le cultivateur accueille la pluie qui le trempe, mais qui est nécessaire à son champ, comme le malade prend un médicament amer.

3 class="caption">4

Souviens-toi que la faculté par laquelle se distingue un être raisonnable, c'est la soumission libre à son sort, et non la lutte honteuse contre lui, car cette lutte est le propre des bêtes.

MARC-AURÈLE.

4

Chacun a sa croix, son joug, non pas dans le sens du poids, mais dans le sens de la destinée de la vie, et lorsque nous ne considérons pas la croix comme un poids, mais comme une destinée, il nous est facile de la porter. Cela nous est facile lorsque nous sommes humbles de cœur, dociles et modestes. Et cela devient plus facile encore lorsque nous renonçons à nous-mêmes; et cela est encore plus facile lorsque nous la portons à toutes les heures, comme nous l'enseigne le Christ. Et cela devient de plus en plus facile lorsque nous nous oublions dans le travail spirituel, de même que les gens s'oublient dans les travaux mondains. La croix qui nous est envoyée est ce à quoi nous devons travailler. Toute notre vie est dans ce travail. Si la croix est une maladie—il faut la porter avec humilité; si c'est une offense faite par les gens—c'est de savoir payer le mal par le bien; si c'est, une humiliation,—c'est de s'abaisser; si c'est la mort—c'est de l'accueillir avec gratitude.

5

Plus on repousse sa croix, plus elle devient lourde.

AMIEL.

6

La façon dont l'homme accueille son sort est incontestablement plus importante que le sort même.

HUMBOLDT.

7

Aucun chagrin n'est aussi grand que la crainte qu'on en a.

8

Si tu as un ennemi et que tu sais en profiler pour t'exercer sur lui à aimer tes ennemis, ce que tu considères comme mal deviendra pour toi un grand bien.

9

La maladie, la perte d'un membre, la déception cruelle, la perle des biens ou des amis semblent d'abord des pertes irréparables. Mais les années donnent à ces perles une grande force curative.

EMERSON.

10

A l'époque pénible des maladies, des pertes et de malheurs, la prière est plus nécessaire qu'à tout autre moment,—non pas la prière de nous épargner, mais de reconnaître notre dépendance de la volonté suprême. «Que Ta volonté soit faite et non la mienne, et non comme je le veux, mais comme Tu le veux. Ma mission est d'accomplir Ta volonté dans les conditions où tu m'as placé.» Dans les moments difficiles, il est on ne peut plus nécessaire de nous rappeler que si nous souffrons, cette souffrance nous est justement donnée afin que nous puissions montrer que nous voulons accomplir Sa volonté et non la nôtre.


VII—Les souffrances ne peuvent entraver l'accomplissement de la volonté de Dieu.

1

L'homme n'est jamais plus près de Dieu que lorsqu'il est dans le malheur. Profitez-en pour ne pas perdre l'occasion de vous rapprocher de ce qui donne seul le bonheur constant.

2

Combien est juste l'ancien proverbe disant que Dieu envoie la souffrance à celui qu'Il aime. Pour celui qui y croit, la souffrance n'est pas une souffrance, mais un bonheur.

3

Il te suffît de te dire que la volonté de Dieu s'accomplit dans tout ce qui arrive, de croire que la volonté de Dieu est toujours le bien, et tu ne craindras plus rien, et la vie sera toujours un bonheur pour toi.


[1] Ou Thomas Hemerken, auteur présumé de l'Imitation de Jésus-Christ. (Note du trad.).

[2] Philosophe allemand, de tendance néo-karitienne, professeur à l'Université de Berlin. (N. du trad.).


CHAPITRE XXVIII

DE LA MORT

Si l'homme croit que sa vie est dans son corps, sa vie s'achève avec la mort de son corps. Mais si l'homme considère que sa vie est dans son âme, il ne peut même pas se représenter la fin de sa vie.


I.—La vie de l'homme ne finit pas lorsque son corps meurt.

1

Toute la vie de l'homme, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, ressemble à un jour de sa vie, depuis qu'il s'éveille et jusqu'à ce qu'il s'endorme.

Souviens-toi comment tu te réveilles après un sommeil profond, comment tu ne reconnais pas d'abord l'endroit où tu le trouves, comment tu ne reconnais pas celui qui est à ton chevet et qui te réveille; comment tu ne veux pas te lever et qu'il te semble n'en avoir pas la force. Mais, peu à peu, tu reviens à toi, tu commences à comprendre ce que tu es et où tu te trouves, tu te lèves et tu te mets à l'ouvrage. Il en est de même, à très peu de choses près, de l'homme lorsqu'il naît et commence à entrer peu à peu dans la vie, à gagner des forces, à devenir raisonnable et à travailler.

La différence consiste en ce fait que les manifestations du sommeil se passent rapidement, tandis que celles de la croissance durent des mois, des années.

Ensuite, un jour ressemble également à la vie humaine tout entière. En s'éveillant, l'homme travaille, s'occupe, et plus la journée avance, plus il devient alerte. Arrivé au milieu de la journée, il ne se sent plus aussi robuste que le matin; et vers le soir, il se fatigue de plus en plus et il a déjà envie de se reposer. Il en est de même de la vie entière.

Dans sa jeunesse, l'homme est alerte et il vit gaiement; vers le milieu de sa vie, il n'est plus aussi robuste, et dans la vieillesse, il se sent fatigué et il a de plus en plus envie de repos. Et de même que la nuit arrive à la fin de la journée et que l'homme se couche, de même que les idées commencent à se brouiller dans sa tête, et, en s'endormant, qu'il se sent s'en aller, il a la même sensation lorsqu'il meurt.

De sorte que l'éveil dé l'homme est une petite naissance; la journée, depuis le matin jusqu'à la nuit, est une petite vie; le sommeil est une petite mort.

2

Lorsque le tonnerre gronde, nous savons que la foudre est déjà tombée et le tonnerre ne peut plus nous tuer; cependant, nous tressaillons toujours en entendant un coup de tonnerre. Il en est de même de la mort.

Il semble à celui qui ne comprend pas le sens de la vie, que tout périt avec la mort, et il la craint, se cache d'elle comme le sot se cache d'un coup de tonnerre, alors que ce coup ne peut plus le tuer.

3

Parce qu'un homme a traversé lentement l'espace qui s'ouvre à mes yeux et au delà duquel je ne vois plus, et qu'un autre l'a traversé rapidement, je ne vais pas penser que celui qui marchait lentement vit plus longtemps que celui qui marchait vite. Je ne sais qu'une chose: je sais que si j'ai vu un homme passer vite ou lentement devant ma fenêtre, l'un et l'autre ont existé avant que je ne les vis et qu'ils vivront aussi après. Il en est de même des hommes dont j'ai vu la vie courte ou longue avant leur mort.

4

La mort est la transformation de l'enveloppe à laquelle notre âme est liée. Il ne faut pas confondre l'enveloppe avec ce qu'il y a dedans.

5

Souviens-toi que tu ne restes pas sur place, mais que tu passes, que tu n'es pas dans une maison, mais dans un train qui te conduit à la mort. Souviens-toi que ton corps ne fait que passer et que seul l'esprit vit en toi.

6

Bien que je ne puisse pas le prouver indubitablement, je sais toutefois que l'élément immatériel libre et raisonnable qui vit en moi ne peut pas mourir.

7

Même si je me trompais, en supposant que les âmes sont immortelles, je serais heureux et satisfait de mon erreur; et, tant que je suis en vie, aucun homme ne sera à même d'ébranler cette conviction. Cette conviction me donne le calme et la satisfaction absolue.

CICÉRON.


II.—La vraie vie est en dehors du temps; c'est pourquoi elle n'a pas d'avenir.

1

Le temps cache la mort. Lorsque l'on compte avec le temps, on ne peut s'imaginer qu'il finisse.

2

La raison pour laquelle l'idée de la mort ne fait pas l'effet qu'elle pourrait produire, réside en ce fait qu'en raison de notre nature d'êtres actifs, nous aurions dû ne pas penser du tout à la mort.

KANT.

3

La question de savoir si la vie existe au-delà, ou non, est la même que de savoir si le temps est le produit de notre faculté de penser, ou une condition indispensable de tout ce qui existe.

Que le temps ne puisse être une condition indispensable à tout ce qui existe, cela peut être prouvé par le fait que nous sentons en nous-mêmes quelque chose qui n'est pas subordonné au temps: notre vie dans le présent. C'est pourquoi la question de savoir si la vie d'outre-tombe existe ou non, est la même que de demander laquelle des deux choses est réelle: notre conception du temps, ou la conscience de notre vie dans le présent.

4

Si l'homme base sa vie sur le présent, il ne peut être question pour lui de sa vie future.


III.—La mort ne peut effrayer un homme qui vit de la vie spirituelle.

1

La mort libère si facilement de toutes les difficultés et de tous les malheurs, que ceux qui ne croient pas à l'immortalité devraient la souhaiter. Et ceux qui croient en l'immortalité, qui attendent une vie nouvelle, devraient la souhaiter plus encore. Pourquoi donc la plupart des hommes ne la désirent pas? C'est parce qu'ils vivent de la vie corporelle, et non de la vie spirituelle.

2

Les souffrances et la mort se présentent à l'homme comme un malheur quand il prend la loi de son existence corporelle et bestiale pour la loi de sa vie. Alors seulement, il s'abaisse au niveau de l'animal, alors seulement les souffrances et la mort l'effraient. De tous côtés, elles se ruent sur lui et le chassent sur l'unique route de la vie humaine qui lui est ouverte, celle de la loi de la raison et se manifestant par l'amour. Les souffrances et la mort ne sont que les dérogations à la loi de la vie. Si l'homme menait une vie absolument spirituelle, il n'y aurait pour lui ni souffrances, ni mort.

3

Craindre la mort revient au même que de craindre les fantômes, de craindre ce qui n'existe pas.

4

Pour l'homme qui vit pour son âme, la destruction du corps n'est qu'une libération, et les souffrances sont les conditions inévitables de cette libération. Mais quelle est la situation de celui qui croit que toute sa vie est dans son corps, lorsqu'il voit que la seule chose dont il vit— son corps—se détruit et qu'il doit, de plus, endurer des souffrances?

5

L'animal meurt sans s'apercevoir de la mort et presque sans la craindre. Pourquoi donc l'homme doit-il voir la fin qui le guette, et pourquoi lui semble-t-elle si affreuse, au point qu'elle le force parfois à mettre fin à ses jours? Je ne sais pourquoi cela est ainsi; mais je sais dans quel but: pour que l'homme conscient et raisonnable transforme sa vie charnelle en vie spirituelle. Cette transformation abolit non seulement la crainte de la mort, mais encore elle donne à l'attente de la mort une sensation analogue à celle qu'éprouve le voyageur à l'approche de sa maison.

6

La vie n'a rien de commun avec la mort. C'est probablement pour cela que s'éveille en nous l'espoir inepte qui obscurcit la raison et nous fait douter de l'exactitude de notre connaissance quant au caractère inévitable de la mort. La vie corporelle tend à s'obstiner dans l'existence. Elle répète toujours, comme le perroquet dans la fable, même au moment où on l'étrangle: «Ce n'est rien, ça.»

AMIEL.

7

Le corps est le mur qui limite l'esprit et qui l'empêche d'être libre. L'esprit tend sans cesse à écarter ces murs, et toute la vie d'un homme de raison se passe à ce travail de libération de l'esprit de l'emprise du corps. La mort complète celte libération. C'est pourquoi la mort non seulement n'est pas effrayante, mais est une joie pour celui qui mène une vie juste.

8

Si la mort est effrayante, la cause en est en nous-mêmes, non en elle. Meilleur est l'homme, moins il craint la mort.

Pour le saint il n'y a pas de mort.

9

Tu crains la mort, mais songe à ce que tu deviendrais si tu devais vivre éternellement tel que tu es actuellement?

10

Il est tout aussi déraisonnable de souhaiter la mort que de la craindre.

11

L'homme qui mène une vie raisonnable ressemble à celui qui porte une lanterne pour éclairer son chemin. Cet homme n'arrive jamais au bout de l'endroit éclairé, car cette surface se déplace toujours devant lui. Telle est la vie raisonnable, et cette vie seule n'a pas de mort, parce que la lanterne éclaire sans cesse, jusqu'au dernier moment, et l'on suit la lanterne aussi tranquillement que durant la vie.


IV.—L'homme doit vivre par ce qu'il y a d'immortel en lui.

1

La question de savoir si notre vie finit avec le corps est très importante et on ne peut faire autrement que d'y réfléchir. Suivant que nous croyons à l'immortalité ou non, nos actes seront raisonnables ou insensés.

Ainsi, notre premier souci est de résoudre la question de savoir si nous mourons complètement lorsque la vie quitte le corps, ou si cette mort n'est pas complète, d'établir ce qui est immortel en nous. Lorsque nous aurons compris cela, il est évident que nous nous soucierons plus de ce qui est immortel que de ce qui est mortel.

La voix qui nous dit que nous sommes immortels est la voix de Dieu qui vit en nous.

D'après PASCAL.

2

L'expérience nous apprend que bien des gens informés de la doctrine sur la vie d'outre-tombe et convaincus de son existence, s'adonnent néanmoins aux vices et commettent des actes de bassesse en s'ingéniant à chercher les moyens qui leur permettraient d'éviter les conséquences de leur conduite qui les menacent dans l'avenir. Et en même temps, je doute qu'il ait jamais existé un seul homme moral sur la terre qui ait pu se faire à l'idée que tout finit avec la mort, et dont la noble tournure d'esprit ne se serait pas élevée jusqu'à l'espoir de la vie future. C'est pourquoi il me semble qu'il serait plus conforme à la nature humaine et à la pureté des mœurs de fonder la foi en la vie future sur les sentiments d'une âme noble, plutôt que de baser la noble conduite sur l'espoir d'une vie future.

KANT.

3

Il n'y a qu'une chose que nous sachions indubitablement: «La vie de l'homme est pareille à une hirondelle qui traverse la chambre.» Nous venons on ne sait d'où, et nous allons on ne sait où. Une obscurité impénétrable est derrière nous, des ombres épaisses sont devant nous. Quelle importance cela pourra-t-il avoir pour nous, lorsque notre moment sera venu, que nous ayons ou non mangé de bons plats, porté ou non des vêtements souples, laissé une fortune considérable ou aucune, que nous ayons recueilli les lauriers de la gloire ou que nous ayons été méprisés, que nous ayons été considérés comme des savants ou comme des ignorants, qu'est tout cela en comparaison de l'emploi que nous ayons fait du talent que le Maître nous a confié!

Quelle valeur tout cela aura pour nous quand notre vue se brouillera et que nos oreilles deviendront sourdes? Nous serons calmes à celte heure, seulement alors que nous aurons veillé constamment au don de la vie spirituelle qui nous avait été confié, quand nous l'aurons développé jusqu'au point où la destruction du corps cesse d'être effrayante.

HENRY GEORGE.

4

Extrait du testament d'un roi mexicain:

«Tout sur la terre a une limite, et les plus puissants et les plus heureux tombent, dans leur grandeur et dans leur joie, en poussière. Toute la terre n'est qu'une grande tombe, et il n'y a rien à sa surface qui ne soit caché dans la tombe sous terre. Les eaux, les fleuves et les torrents s'élancent vers leur destination et ne reviennent plus à leur source heureuse. Tous se hâtent pour s'ensevelir dans les profondeurs de l'océan infini. Ce qui était hier n'est plus aujourd'hui; et ce qui est aujourd'hui ne sera plus demain. Le cimetière est plein des dépouilles de ceux qui étaient jadis pleins de vie, qui étaient rois, gouvernaient les peuples, présidaient les assemblées, commandaient les armées, faisaient la conquête de pays nouveaux, exigeaient qu'on s'incline devant eux, étaient gonflés de vanité, de richesse, de pouvoir.

Mais la gloire est passée comme la fumée noire sortant du volcan et n'a rien laissé qu'une mention sur la feuille du chroniqueur.

Les grands, les sages, les braves, les magnifiques, hélas! où sont-ils maintenant? Ils sont tous mêlés à l'argile, et ce qui leur est arrivé nous arrivera; cela arrivera aussi à ceux qui seront après nous.

Mais prenez courage vous tous, chefs célèbres, amis sûrs et sujets fidèles—aspirons tous à ce Ciel où tout est éternel et où il n'y a ni putréfaction, ni destruction.

L'obscurité est le berceau du soleil, et les ténèbres de la nuit sont nécessaires pour faire briller les étoiles.»

TETSKOUKO NEZAGOUAL KOPOTL (env. 1460 av. J.-C.).

5

La mort est inévitable pour tout ce qui est né, comme la naissance est inévitable pour tout ce qui est mortel. C'est pourquoi on ne doit pas s'élever contre l'inévitable. La situation antérieure des êtres est inconnue, leur situation intermédiaire est évidente, leur situation future ne peut être connue; dès lors, à quoi bon nous soucier, nous inquiéter? Certaines gens considèrent l'âme comme un miracle, d'autres en parlent et en entendent parler avec étonnement, mais personne n'en sait rien.

La porte du ciel t'est entr'ouverte juste autant qu'il te le faut. Débarrasse-toi des soucis et des inquiétudes, et dirige ton âme vers le spirituel. Que tes actes soient gouvernés par toi-même, et non par les événements. Ne sois pas de ceux qui agissent en vue de la récompense. Sois attentif, fais ton devoir, ne pense pas aux conséquences, afin qu'il te soit indifférent que l'affaire finisse bien ou mal pour toi.

Bagavad Hita hindoue.

6

Nous sommes ici comme des passagers sur quelque grand bateau, dont le capitaine possède une liste que nous ne connaissons pas; et il sait où il est indiqué où et quand chacun de nous doit être débarqué. Mais tant que nous sommes à bord, nous ne pouvons faire autrement que de nous efforcer, tout en observant la loi établie sur le vaisseau, de passer avec nos compagnons de voyage, en paix et en amour le temps qui nous est assigné.

7

Serait-il possible que le changement t'effraie? Rien ne se fait sans lui. Il est impossible de chauffer de l'eau sans qu'une transformation s'opère dans le bois. La nutrition est impossible sans changer les aliments. Toute la vie humaine n'est rien de plus qu'une transformation. Comprends que le changement qui t'attend a absolument le même sens et qu'il est tout aussi indispensable de par la nature des choses. Il n'y a qu'à se soucier uniquement de ne pas agir contrairement à la vraie nature humaine; il faut agir en tout suivant ses indications.

MARC-AURÈLE.

8

Ce monde est horrible si les souffrances qu'on y endure ne suscitent pas le bien. C'est une odieuse organisation, créée uniquement pour tourmenter les hommes moralement et physiquement. S'il en est ainsi, ce monde fait le mal, non pour le bien futur, mais inutilement, sans but, et il est parfaitement immoral. Il semble attirer les hommes tout exprès pour les faire souffrir. Il nous frappe depuis notre naissance; mêle de l'amertume à chaque coupe de bonheur et enveloppe la mort de terreur. Et certes, si Dieu et l'immortalité n'existent pas, le dégoût de la vie manifesté par les hommes est compréhensible: il est provoqué par l'ordre, ou plutôt par le désordre existant, par l'affreux chaos moral, comme on devrait l'appeler.

Mais si Dieu existe au-dessus de nous et l'éternité au-devant de nous, tout change. Nous discernons le bien dans le mal, la lumière dans les ténèbres, et l'espoir chasse le désespoir.

Laquelle de ces deux suppositions est la plus probable? Peut-on admettre que des êtres moraux—les hommes—soient mis dans la nécessité de maudire avec raison l'ordre existant dans le monde, alors qu'ils ont une issue qui résout leur contradiction? Ils doivent maudire le monde et le jour de leur naissance si Dieu et la vie future n'existent pas. Si, au contraire, l'un et l'autre existent, la vie devient un bonheur par elle-même et le monde un endroit de perfectionnement moral et d'accroissement infini de bonheur et de sainteté.

D'après ERASME.

9

Pascal dit que si nous nous étions vus en rêve toujours dans la même situation et, en réalité, dans des situations différentes, nous aurions pris le rêve pour la réalité et la réalité pour le rêve.... Ce n'est pas tout à fait exact. La réalité se distingue du rêve par le fait que dans la vie réelle nous avons la faculté d'agir conformément à nos exigences morales; tandis qu'en rêve, nous savons souvent que nous accomplissons des actes vils et immoraux qui ne nous sont pas habituels, mais dont nous ne pouvons nous contenir. Il serait donc plus exact de dire que si nous ne connaissions pas la vie pendant laquelle nous serions plus aptes à satisfaire nos exigences morales qu'en rêve, nous aurions considéré le sommeil comme une vraie vie et nous n'aurions jamais douté que celte vie ne soit réelle. Toute notre vie, depuis la naissance jusqu'à la mort, avec ses rêves, n'est-elle pas, à son tour, un songe et que nous prenons pour la réalité, pour la vie réelle, dont nous ne doutons pas, uniquement parce que nous ne connaissons pas de vie où notre liberté de suivre les exigences morales de l'âme serait plus grande encore que celle dont nous jouissons actuellement?

10

Si ta courte vie est tout ton avoir, tâche d'en faire tout ce qui est possible.

SAID BEN HAMED.

11

Comment vivre sans savoir ce qui nous attend? demandent les hommes. Et, cependant, lorsque tu vis sans songer à ce qui t'attend et uniquement pour pouvoir manifester ton amour, la vraie vie commence pour toi.

12

L'amour ne supprime pas seulement la crainte de la mort, mais encore la pensée de la mort. Une vieille paysanne disait à sa fille, quelques heures avant sa fin, qu'elle était contente de mourir en été. Lorsque sa fille lui demanda pourquoi, la moribonde répondit que c'est parce qu'il est plus difficile de creuser la tombe en hiver qu'en été. La vieille n'avait pas de peine à mourir parce que, jusqu'au, dernier moment, elle ne pensait pas à elle-même, mais aux autres.

Accomplis des œuvres d'amour, et il n'y aura pas de mort pour toi.

13

Lorsque tu es venu au monde, tu pleurais, tandis que tout le monde se réjouissait autour de toi; arrange-toi de façon à ce que tout le monde pleure lorsque tu quitteras le monde, et que toi seul tu puisses sourire.


V.—La pensée à la mort aide à la vie spirituelle.

1

Pour te forcer à bien agir, souviens-toi plus souvent que tu mourras sûrement bientôt. Représente-toi que tu es à la veille de la mort et tu ne ruseras plus, ne tromperas plus, ne mentiras plus, ne médiras plus, n'injurieras plus, ne t'irriteras plus, ne prendras plus ce qui ne t'appartient pas. A la veille de la mort, on ne peut accomplir que des actions simples et bonnes. Et ces actions sont toujours les plus nécessaires et les plus joyeuses. C'est pourquoi il est toujours bon, surtout lorsqu'on est désorienté, de songer à la mort.

2

Lorsque les hommes savent que la mort est venue, ils prient, confessent leurs péchés, afin de pouvoir se présenter devant Dieu avec une âme pure. Mais nous mourons tous les jours un peu, et à tout instant nous pouvons mourir tout à fait, C'est pourquoi nous n'aurions pas dû attendre la dernière heure, mais être prêt à tout moment.

Et être prêt à mourir, c'est bien vivre.

La mort est toujours suspendue au-dessus de nous, précisément pour que nous soyons toujours prêts à mourir et vivions bien en se préparant à la mort.

3

Tu devras mourir bientôt! Et pourtant tu ne peux toujours pas te libérer de l'hypocrisie et des passions, tu ne peux pas abandonner le préjugé de croire que tout ce qui est extérieur peut nuire à l'homme, tu ne peux pas devenir humble envers chacun.

MARC-AURÈLE.

4

En vue de la mort, la vie entière devient solennelle, grave, réellement féconde et joyeuse. En vue de la mort, il nous est impossible de ne pas accomplir le travail qui nous est destiné dans cette vie, parce qu'on ne peut travailler avec ardeur à rien d'autre. Et lorsque nous travaillons ainsi, la vie devient joyeuse, et la crainte de la mort n'existe plus, cette crainte qui empoisonne la vie de ceux qui ne vivent pas en vue de la mort.

5

Vis comme si tu devais tout de suite dire adieu à la vie, comme si le temps qui t'est accordé était un don inattendu.

MARC-AURÈLE.

6

Vis comme si tu devais vivre un siècle et mourir le soir même. Travaille comme si tu pouvais vivre éternellement et traite les hommes comme si tu devais mourir immédiatement.

7

La vie dans l'oubli de la mort et la vie avec la conscience de son approche continuel sont deux états absolument différents. L'un se rapproche de l'état bestial, l'autre de l'état divin.


VI.—L'approche de la mort.

1

Nous appelons mort la suppression de la vie et les minutes ou les heures pendant lesquelles on meurt. La première, la suppression de la vie, ne dépend pas de notre volonté; les seconds, les derniers moments, sont dans notre pouvoir. Nous pouvons mourir mal et mourir bien. Nous devons nous efforcer de bien mourir.

C'est nécessaire pour ceux qui restent.

2

Le moribond comprend difficilement tout ce qui vit; mais on s'aperçoit qu'il ne comprend pas ce qui vit, non parce que ses facultés mentales s'affaiblissent; mais parce qu'il comprend quelque chose que les vivants ne comprennent pas, ne peuvent comprendre, et qui l'absorbe tout entier.

3

On pense généralement que la vie des vieillards n'a pas d'importance, qu'ils ne font qu'achever leur vie. Ce n'est pas vrai. Dans la plus profonde vieillesse, la vie est plus précieuse et plus nécessaire que jamais, aussi bien pour soi que pour les autres. Là valeur de la vie est en raison contraire des carrés de distance de la mort: Ce serait heureux si les vieillards eux-mêmes et ceux qui les entourent le comprenaient. Le dernier instant avant la mort est tout particulièrement précieux.

4

Avant d'arriver à la vieillesse, je me suis efforcé de bien vivre; dans la vieillesse, je m'efforce de bien mourir; pour bien mourir, il faut mourir volontiers.

SÉNÈQUE.

5

Ai-je peur de la mort? Je crois que non; mais à son approche, ou en pensant à elle, je ne peux m'empêcher d'éprouver une émotion pareille à celle que doit éprouver un voyageur en arrivant à l'endroit où son train tombe d'une très grande hauteur à la mer, ou au moment où il s'élève à une très grande hauteur en ballon. L'homme, en mourant, sait qu'il ne lui arrivera rien de particulier, qu'il lui arrivera ce qui est déjà arrivé à des millions d'êtres, qu'il ne fait que changer de mode de locomotion, mais il lui est impossible de ne pas éprouver d'émotion en s'approchant de l'endroit où ce changement aura lieu.


CHAPITRE XXIX

APRÈS LA MORT

On demande: Qu'arrivera-t-il après la mort? Il n'y a qu'une réponse à cette question: le corps pourrira et deviendra poussière, cela nous le savons sûrement. Quant à ce qu'il adviendra de notre âme, nous ne pouvons en rien dire, parce que la question de: «qu'arrivera-t-il?» se rapporte au temps. Or l'âme est hors du temps. L'âme n'a pas été et ne sera pas. Elle est. Si elle n'existait pas, il n'y aurait rien.


I.—La mort charnelle n'est pas la fin de la vie, mais uniquement uns transformation.

1

Quand nous mourons, il peut nous arriver de deux choses l'une: ou bien ce que nous considérions comme nous-mêmes passera en un autre être, ou bien nous ne serons plus des êtres séparés, et nous nous confondrons avec Dieu. Que cela soit l'une ou l'autre, nous n'avons rien à craindre dans les deux cas.

2

La mort constitue une transformation de notre corps, la plus grande, la dernière. Nous subissons constamment des changements dans notre corps: nous étions d'abord des morceaux de chair; nous devenions ensuite des nourrissons; graduellement, nos cheveux, nos dents poussèrent, puis tombèrent, puis ils poussèrent à nouveau, la barbe apparut, commença à blanchir, à tomber, et nous n'avons jamais craint ces changements.

Pourquoi craignons-nous le dernier changement?

Parce que personne ne nous a raconté ce qui lui est arrivé après ce changement. Mais personne ne dira, lorsqu'un homme nous quitte et ne nous écrit plus, qu'il n'existe pas, qu'il est mal là où il est allé, nous dirons simplement que nous n'avons pas de nouvelles de lui. Il en est de même des morts: nous savons qu'ils ne sont plus parmi nous, mais nous n'avons aucune raison de croire qu'ils n'existent plus, ou qu'ils sont plus malheureux depuis qu'ils nous ont quittés. Si nous ne pouvons savoir ni ce qui arrivera après la mort, ni ce que nous étions avant cette vie, cela prouve uniquement qu'il ne nous est pas donné de le savoir, parce que nous n'avons pas besoin de le savoir. Nous ne savons qu'une chose, c'est que notre vie n'est pas dans les changements du corps, mais en ce qui vit dans ce corps, dans l'âme. Et l'âme ne peut avoir ni commencement ni fin, parce qu'elle seule existe.

3

«De deux choses l'une: ou la mort est la disparition absolue de la conscience, ou elle est, conformément à la légende, simplement un changement et la migration de l'âme d'un endroit dans un autre. Si la mort est la destruction complète de la conscience, et qu'elle est pareille à un sommeil profond sans rêves, elle est un bienfait incontestable, car chacun n'a qu'à se rappeler une nuit passée dans un tel sommeil sans rêves et à la comparer aux autres jours et aux autres nuits, avec leurs craintes, leurs inquiétudes et désirs non satisfaits, éprouvés tant en réalité qu'en rêves, et je suis persuadé que personne ne trouvera beaucoup de jours et de nuits plus heureux que les nuits sans rêves. De sorte que, si la mort est un tel sommeil, je la considère, quant à moi, comme un bienfait. Si elle constitue le passage d'un monde dans un autre, et s'il est vrai que tous les hommes sages et saints morts avant nous s'y trouvent, pourrait-on espérer un bonheur plus grand que de vivre parmi ces êtres? J'aurais voulu mourir, non pas une fois, mais cent fois, pourvu que je puisse pénétrer dans cet endroit.

«De sorte que ni vous, juges, ni les hommes, en général, ne doivent craindre la mort, me semble-t-il; ils n'ont qu'à se souvenir d'une chose: pour un homme de bien, il n'y a pas de mal ni dans la vie, ni dans la mort.»

(Extrait du discours de Socrate devant le Tribunal.)

4

Celui qui voit le sens de la vie dans le perfectionnement spirituel ne peut croire à la mort; il ne peut croire à l'arrêt de ce perfectionnement. Ce qui se perfectionne ne peut disparaître, cela ne peut que se modifier.

5

La mort est l'interruption de la conscience dont je vis actuellement. La conscience de cette vie s'arrête; je le vois sur ceux qui meurent. Mais que devient ce qui était la conscience? Je ne le sais pas, et je ne puis le savoir.

6

Les hommes craignent la mort et voudraient vivre aussi longtemps que possible. Mais si la mort est un malheur, n'est-il pas indifférent de mourir dans trente ou dans trois cents ans? Quelle joie a un condamné à mort de savoir que ses camarades mourront dans trois jours et que son exécution à lui aura lieu dans trente jours.