—On se fait donc vieux dans le patelin? demanda l'Indien.
La petite voix ne dit plus rien, et la mince figure pâle rentra dans sa cabane.
La nuit ferma les murailles du canal. L'eau verte monta le long des portes d'écluse. On ne voyait plus que la lueur d'une chandelle derrière les rideaux rouges et blancs, dans la maisonnette. Il y eut des clapotis réguliers contre la quille, et la barge se balançait en s'élevant. Un peu avant l'aube, les gonds grincèrent avec un roulement de chaîne, et, l'écluse s'ouvrant, le bateau flotta plus loin, traîné par le petit remorqueur au souffle épuisé. Comme les vitres rondes reflétaient les premières nuées rouges, la barge avait quitté cette campagne morne, où le vent froid souffle sur les orties.
L'Indien et Mahot furent réveillés par le gazouillis tendre d'une flûte qui parlerait et de petits coups piqués aux vitres.
—Les moineaux ont eu froid, cette nuit, vieux, dit Mahot.
—Non, dit l'Indien, c'est une moinette; la gosse de l'écluse. Elle est là, parole d'honneur. Mince!
Ils ne se tinrent pas de sourire. La petite fille était rouge d'aurore, et elle dit de sa voix menue:
—Vous m'aviez permis de venir demain matin. Nous sommes demain matin. Je vais avec vous dans le soleil.
—Dans le soleil? dit Mahot.
—Oui, reprit la petite. Je sais. Où il y a des mouches vertes et des mouches bleues, qui éclairent la nuit; où il y a des oiseaux grands comme l'ongle qui vivent sur les fleurs; où les raisins montent après les arbres; où il y a du pain dans les branches et du lait dans les noix, et des grenouilles qui aboient comme les gros chiens et des choses... qui vont dans l'eau, des... citrouilles—non—des bêtes qui rentrent leurs têtes dans une coquille. On les met sur le dos. On fait de la soupe avec. Des... citrouilles. Non... je ne sais plus... aidez-moi.
—Le diable m'emporte, dit Mahot. Des tortues peut-être?
—Oui, dit la petite. Des... tortues.
—Pas tout ça, dit Mahot. Et ton papa?
—C'est papa qui m'a appris.
—Trop fort, dit l'Indien. Appris quoi?
—Tout ce que je dis, les mouches qui éclairent, les oiseaux et les... citrouilles. Allez, papa était marin avant d'ouvrir l'écluse. Mais papa est vieux. Il pleut toujours chez nous. Il n'y a que des mauvaises plantes. Vous ne savez pas? J'avais voulu faire un jardin, un beau jardin dans notre maison. Dehors, il va trop de vent. J'aurais enlevé les planches du parquet, au milieu; j'aurais mis de la bonne terre, et puis de l'herbe, et puis des roses, et puis des fleurs rouges qui se ferment la nuit, avec de beaux petits oiseaux, des rossignols, des bruants, et des linots pour causer. Papa m'a défendu. Il m'a dit que ça abîmerait la maison et que ça donnerait de l'humidité. Alors je n'ai pas voulu d'humidité. Alors je viens avec vous pour aller là-bas.
La barge flottait doucement. Sur les rives du canal, les arbres fuyaient à la file. L'écluse était loin. On ne pouvait virer de bord. Le remorqueur sifflait en avant.
—Mais tu ne verras rien, dit Mahot. Nous n'allons pas en mer. Jamais nous ne trouverons tes mouches, ni tes oiseaux, ni tes grenouilles. Il y aura un peu plus de soleil—voilà tout.—Pas vrai, l'Indien?
—Pour sûr, dit-il.
—Pour sûr? répéta la petite. Menteurs! Je sais bien, allez.
L'Indien haussa les épaules.
—Faut pas mourir de faim, dit-il, tout de même. Viens manger ta soupe, Bargette.
Et elle garda ce nom. Par les canaux gris et verts, froids et tièdes, elle leur tint compagnie sur la barge, attendant le pays des miracles. La barge longea les champs bruns avec leurs pousses délicates: et les arbrisseaux maigres commencèrent à remuer leurs feuilles; et les moissons jaunirent, et les coquelicots se tendirent comme des coupelles rouges vers les nuages. Mais Bargette ne devint pas gaie avec l'été. Assise entre les auges de fleurs, tandis que l'Indien ou Mahot menaient la gaffe, elle pensait qu'on l'avait trompée. Car bien que le soleil jetât ses ronds joyeux sur le plancher par les petites vitres rissolées, malgré les martins-pêcheurs qui croisaient sur l'eau, et les hirondelles qui secouaient leur bec mouillé, elle n'avait pas vu ses oiseaux qui vivent sur les fleurs, ni le raisin qui montait aux arbres, ni les grosses noix pleines de lait, ni les grenouilles pareilles à des chiens.
La barge était arrivée dans le Midi. Les maisons sur le bord du canal étaient feuillues et fleuries. Les portes étaient couronnées de tomates rouges, et il y avait des rideaux de piments enfilés aux fenêtres.
—C'est tout, dit un jour Mahot. On va bientôt débarquer le charbon et revenir. Le papa sera content, hein?
Bargette secoua la tête.
Et le matin, le bateau étant à l'amarre, ils entendirent encore des coups menus piqués aux vitres rondes:
—Menteurs! cria une voix fluette.
L'Indien et Mahot sortirent de la petite maison. Une mince figure pâle se tourna vers eux, sur la rive du canal; et Bargette leur cria de nouveau, s'enfuyant derrière la côte:
—Menteurs! Vous êtes tous des menteurs!
JEANIE
L'amoureux de Jeanie était devenu matelot, et elle était seule, toute seule. Elle écrivit une lettre et la scella de son petit doigt, et la jeta dans la rivière, parmi les longues herbes rouges. Ainsi elle irait jusqu'à l'Océan. Jeanie ne savait pas vraiment écrire; mais son amoureux devait comprendre, puisque la lettre était d'amour. Et elle attendit longtemps la réponse, venue de la mer; et la réponse ne vint pas. Il n'y avait pas de rivière pour couler de lui jusqu'à Jeanie.
Et un jour Jeanie partit à la recherche de son amoureux. Elle regardait les fleurs d'eau et leurs tiges penchées; et toutes les fleurs s'inclinaient vers lui. Et Jeanie disait en marchant:
—Sur la mer il y a un bateau—dans le bateau il y a une chambre—dans la chambre il y a une cage—dans la cage il y a un oiseau—dans l'oiseau il y a un cœur—dans le cœur il y a une lettre—dans la lettre il y a écrit: J'AIME JEANIE.—J'aime Jeanie est dans la lettre, la lettre est dans le cœur, le cœur est dans l'oiseau, l'oiseau est dans la cage, la cage est dans la chambre, la chambre est dans le bateau, le bateau est très loin sur la grande mer.
Et, comme Jeanie ne craignait pas les hommes, les meuniers poussiéreux, la voyant simple et douce, l'anneau d'or au doigt, lui offraient du pain et lui permettaient de coucher parmi les sacs de farine, avec un baiser blanc.
Ainsi, elle traversa son pays de rochers fauves, et la contrée des basses forêts, et les prairies plates qui entourent le fleuve près des cités. Beaucoup de ceux qui hébergeaient Jeanie lui donnaient des baisers; mais elle ne les rendait jamais—car les baisers infidèles que rendent les amantes sont marqués sur leurs joues avec des traces de sang.
Elle parvint dans la ville maritime où son amoureux s'était embarqué. Sur le port, elle chercha le nom de son navire, mais elle ne put le trouver: car le navire avait été envoyé dans la mer d'Amérique, pensa Jeanie.
Des rues noires obliques descendaient aux quais des hauteurs de la ville. Certaines étaient pavées, avec un ruisseau dans le milieu; d'autres n'étaient que d'étroits escaliers faits de dalles anciennes.
Jeanie aperçut des maisons peintes en jaune et en bleu, avec des têtes de négresse et des images d'oiseaux à bec rouge. Le soir, de grosses lanternes se balancèrent devant les portes. On y voyait entrer des hommes qui paraissaient ivres.
Jeanie pensa que c'étaient les hôtelleries des matelots revenant du pays des femmes noires et des oiseaux de couleur. Et elle eut un grand désir d'attendre son amoureux dans une telle hôtellerie, qui avait peut-être l'odeur du lointain Océan.
Levant la tête, elle vit des figures blanches de femmes, appuyées aux fenêtres grillées, où elles prenaient un peu de fraîcheur. Jeanie poussa une double porte, et se trouva dans une salle carrelée, parmi des femmes demi-nues, avec des robes roses. Au fond de l'ombre chaude un perroquet faisait mouvoir lentement ses paupières. Il y avait encore un peu de mousse dans trois gros verres étranglés, sur la table.
Quatre femmes entourèrent Jeanie en riant, et elle en aperçut une autre vêtue d'étoffe sombre, qui cousait dans une petite loge.
—Elle est de la campagne, dit une des femmes.
—Chut! dit une autre, faut rien dire.
Et toutes ensemble lui crièrent:
—Veux-tu boire, mignonne?
Jeanie se laissa embrasser, et but dans un des verres étranglés. Une grosse femme vit l'anneau.
—Vous parlez, et c'est marié!
Toutes ensemble reprirent:
—T'es mariée, mignonne?
Jeanie rougit, car elle ne savait si elle était vraiment mariée, ni comment on devait répondre.
—Je les connais, ces mariées, dit une femme. Moi aussi, quand j'étais petite, quand j'avais sept ans, je n'avais pas de jupon. Je suis allée toute nue au bois pour bâtir mon église—et tous les petits oiseaux m'aidaient à travailler! Il y avait le vautour, pour arracher la pierre, et le pigeon, avec son gros bec, qui venait la tailler, et le bouvreuil, au poitrail rouge, qui venait jouer de l'orgue. Voilà mon église de noces et la messe que j'ai eue.
—Mais cette mignonne a son alliance, pas? dit la grosse femme.
Et toutes ensemble crièrent:
—Vrai, une alliance?
Alors elles embrassèrent Jeanie l'une après l'autre, et la caressèrent, et la firent boire, et on parvint à faire sourire la dame qui cousait dans la petite loge.
Cependant un violon jouait devant la porte et Jeanie s'était endormie. Deux femmes la portèrent doucement sur un lit, dans une chambrette, par un petit escalier.
Puis toutes ensemble dirent:
—Faut lui donner quelque chose. Mais quoi?
Le perroquet se réveilla et jabota.
—Je vas vous dire, expliqua la grosse.
Et elle parla longuement à voix basse. Une des femmes s'essuya les yeux.
—C'est vrai, dit-elle, nous n'en avons pas eu; ça nous portera bonheur.
—Pas? elle pour nous quatre, dit une autre.
—On va demander à Madame de nous permettre, dit la grosse.
Et le lendemain, quand Jeanie s'en alla, elle avait à chaque doigt de sa main gauche un anneau d'alliance. Son amoureux était bien loin: mais elle frapperait à son cœur, pour y rentrer, avec ses cinq anneaux d'or.
BÛCHETTE
Le père de Bûchette la menait au bois dès le point du jour, et elle restait assise près de lui, tandis qu'il abattait les arbres. Bûchette voyait la hache s'enfoncer et faire voler d'abord de maigres copeaux d'écorce; souvent les mousses grises venaient ramper sur sa figure. «Gare!» criait le père de Bûchette, quand l'arbre s'inclinait avec un craquement qui semblait souterrain. Elle était un peu triste devant le monstre allongé dans la clairière, avec ses branches meurtries et ses rameaux blessés. Le soir, un cercle rougeâtre de meules de charbon s'allumait dans l'ombre. Bûchette savait l'heure où il fallait ouvrir le panier de jonc pour tendre à son père la cruche de grès et le morceau de pain brun. Il s'étendait parmi les branchilles éclatées pour mâcher lentement. Bûchette mangeait la soupe au retour. Elle courait autour des arbres marqués, et si son père ne la regardait pas, elle se cachait pour faire: «Hou!»
Il y avait là une caverne noire qu'on appelait Sainte-Marie-Gueule-de-Loup, pleine de ronces et sonore d'échos. Haussée sur la pointe des pieds, Bûchette la considérait de loin.
En matin d'automne, les cimes fanées de la forêt encore brûlantes d'aurore, Bûchette vit tressaillir une chose verte devant la Gueule-de-Loup. Cette chose avait des bras et des jambes, et la tête semblait d'une petite fille âgée autant que Bûchette elle-même.
D'abord Bûchette eut peur d'approcher. Elle n'osait même pas appeler son père. Elle pensait que c'était là une des personnes qui répondaient dans la Gueule-de-Loup, lorsqu'on y parlait fort. Elle ferma les yeux, craignant de remuer et d'attirer quelque attaque sinistre. Et, penchant la tête, elle entendit un sanglot qui venait de par là. Cette étrange petite fille verte pleurait. Alors Bûchette rouvrit les yeux, et elle eut de la peine. Car elle voyait la figure verte, douce et triste, mouillée de larmes, et deux petites mains vertes nerveuses se pressaient sur la gorge de la fillette extraordinaire.
—Elle est peut-être tombée dans de mauvaises feuilles qui déteignent, se dit Bûchette.
Et, courageuse, elle traversa des fougères hérissées de crochets et de vrilles, jusqu'à toucher presque la singulière figure. Des petits bras verdoyants s'allongèrent vers Bûchette parmi les ronces flétries.
—Elle est pareille à moi, se dit Bûchette, mais elle a une drôle de couleur.
La créature verte pleurante était demi-vêtue par une sorte de tunique faite de feuilles cousues. C'était vraiment une petite fille, qui avait la teinte d'une plante sauvage. Bûchette imaginait que ses pieds étaient enracinés en terre. Mais elle les remuait très lestement.
Bûchette lui caressa les cheveux et lui prit la main. Elle se laissa emmener, toujours pleurante. Elle semblait ne pas savoir parler.
—Hélas, mon Dieu! Une diablesse verte! cria le père de Bûchette, quand il la vit venir.—D'où arrives-tu, petite, pourquoi es-tu verte? Tu ne sais pas répondre?
On ne pouvait savoir si la fille verte avait entendu.
—Peut-être quelle a faim,» dit-il.
Et il lui offrit le pain et la cruche. Elle tourna le pain dans ses mains et le jeta par terre: elle secoua la cruche pour écouter le bruit du vin.
Bûchette pria son père de ne pas laisser cette pauvre créature dans la forêt, pendant la nuit. Les meules de charbon brillèrent une à une, au crépuscule, et la fille verte regardait les feux en tremblant. Quand elle entra dans la petite maison, elle s'enfuit devant la lumière. Elle ne put s'accoutumer aux flammes, et poussait un cri, chaque fois qu'on allumait la chandelle.
En la voyant, la mère de Bûchette lit le signe de croix.
—Dieu m'aide, dit-elle, si c'est un démon; mais ce n'est point une chrétienne.
Cette fille verte ne voulut toucher ni le pain, ni le sel, ni le vin, d'où il paraissait clairement qu'elle ne pouvait avoir été baptisée, ni présentée à la communion. Le curé fut averti, et il passait le seuil dans le moment où Bûchette offrait à la créature des fèves en gousse.
Elle parut très joyeuse, et se mit à fendre aussitôt la tige avec ses ongles, pensant trouver les fèves à l'intérieur. Et, déçue, elle se remit à pleurer, jusqu'à ce que Bûchette lui eût ouvert une gousse. Alors elle grignota les fèves en regardant le prêtre.
Quoiqu'on fit venir le maître d'école, on ne put lui faire entendre une parole humaine, ni prononcer un son articulé. Elle pleurait, riait, ou poussait des cris.
Le curé l'examina fort soigneusement, mais ne put découvrir sur son corps aucune marque du démon. Le dimanche suivant, on la conduisit à l'église, ou elle ne manifesta point de signes d'inquiétude, sinon qu'elle gémit quand elle fut mouillée d'eau bénite. Mais elle ne recula pas devant l'image de la croix, et passant les mains sur les saintes plaies et les déchirures d'épines, elle parut affligée.
Les gens du village en eurent grande curiosité; quelques-uns de la crainte; et malgré l'avis du curé, on parla d'elle comme de la «diablesse verte».
Elle ne se nourrissait que de graines et de fruits; et toutes les fois qu'on lui présentait les épis ou les rameaux, elle fendait la tige ou le bois, et pleurait de désappointement. Bûchette ne parvint point à lui apprendre en quel endroit il fallait chercher les grains de blé ou les cerises, et sa déception était toujours semblable.
Par imitation elle put bientôt porter du bois, de l'eau, balayer, essuyer et même coudre, bien qu'elle maniât la toile avec une certaine répulsion. Mais elle ne se résigna jamais à faire le feu, ou même à s'approcher de l'âtre.
Cependant Bûchette grandissait, et ses parents voulurent la mettre en service. Elle prit du chagrin, et le soir, sous les draps, elle sanglotait doucement. La fille verte regardait piteusement sa petite amie. Elle fixait les prunelles de Bûchette, le matin, et ses propres yeux se remplissaient de larmes. Puis la nuit, quand Bûchette pleura, elle sentit une main douce qui lui caressait les cheveux, une bouche fraîche sur sa joue.
Le terme s'approchait où Bûchette devait entrer en servitude. Elle sanglotait maintenant, presque aussi lamentable que la créature verte, le jour où on l'avait trouvée abandonnée devant la Gueule-de-Loup.
Et le dernier soir, quand le père et la mère de Bûchette furent endormis, la fille verte caressa les cheveux de la pleureuse et lui prit la main. Elle ouvrit la porte, et allongea le bras dans la nuit. De même que Bûchette l'avait conduite autrefois vers les maisons des hommes, elle l'emmena par la main vers la liberté inconnue.
CRUCHETTE
As-tu encore un peu d'eau dans la cache, frangin?—je me meurs... dit Jambe-de-Laine.
—Nib de lance, répondit Silo; mais Cruchette va venir.
Les cailloux semblaient rouges, tant le soleil ensanglantait les yeux. La bruyère était sèche; les clochettes bleues s'abattaient sur la mousse brûlée. Il y avait un petit bois de chênes-nains, au bout de la lande, et le cri des oiseaux y sonnait frais. Assis parmi les meules pierreuses, Silo et Jambe-de-Laine, épuisés de chaleur, frappaient mollement les cailloux de leurs masses de plomb.
—Eh ben, si t'avais été Joyeux, Petite-Jambe, dit Silo, t'aurais crampsé sur la route ou au fond d'un trou. Hardi, la gradaille va rappliquer; t'as des bras de lait, pauv'p'tit homme. Tiens, j'te vas éclater ton fade d'cailloux. Gare, j'pique au tas.
—J'ai mal, dit Jambe-de-Laine, soulevant à peine sa tête pâle.
—Va donc, soldat, reprit Silo, est-ce qu'on meurt dans les champs de pierres? Voilà Cruchette; n'y a pas de fouant; tout est franc comme l'or; nous allons boire, enfin!
Derrière les monceaux de cailloux parut la figure craintive d'une fille brune; elle guetta les alentours, s'essuya les joues et apporta une cruche à l'ombre de la meule où travaillaient Silo et Jambe-de-Laine.
—Cruchette, Cruchette, dit Silo, mon copain est malade. Donne-lui un coup d'eau fraîche; c'est un bon garçon, il a de la peine. Je vas vous laisser; si le sergent vient, défilez-vous par le fossé: moi, je vas refaire le manche à ma masse.
Cruchette se glissa timidement jusqu'aux pierres. Le bourgeron levé sur le pot, Jambe-de-Laine y but longtemps; puis il regarda les yeux de la fille.
—Et c'est tout? dit-il.
—Comme tu voudras, répondit Cruchette.
On ne les surveillait pas beaucoup. Les sergents passaient toutes les heures, sachant que les hommes punis de prison préfèrent le travail de cailloux au peloton de chasse. De l'appel du matin à l'appel du soir, le calot baissé sur les yeux, ils maniaient la masse de plomb et rentraient dans la prison pendant la nuit. Silo, ayant servi en Afrique, connaissait les compagnies où l'on peine sous le revolver. Il avait la figure osseuse et tannée, des membres longs et l'œil féroce. Jambe-de-Laine venait on ne sait d'où. Il était faible, paresseux et lâche. Mais son sourire était tendre, ses yeux pleins de charme, et sa démarche très nonchalante.
Silo et Jambe-de-Laine devinrent comme deux frères. L'ancien qui avait sué dans des trous au pays du soleil eut pour le jeune une grande sollicitude. D'ordinaire il doublait son travail en cassant les pierres de Jambe-de-Laine. Et lorsque celle qu'ils avaient appelée Cruchette apparaissait vers le milieu du jour, Silo la menait vers «le petit frère qui avait les foies blancs».
—Tiens Cruchette, disait-il—et, crachant de côté: «Petit, voilà de quoi boire, passe ta peine.»
Et d'où venait Cruchette? Comme un papillon qui vole autour d'une chandelle, cette fille à la cruche errait parmi les prisonniers. Elle leur tendait le pot et la bouche; elle ne parlait presque pas, et pleurait avec les plus jeunes. Quelquefois elle avait des genêts dans les cheveux, les mains terreuses, les seins parfumés de foin. Si elle se sentait les joues rouges, elle les appuyait au ventre brun de sa cruche pour les pâlir. Elle paraissait aimer son pays et ses landes pierreuses.
—Cruchette, lui dit Jambe-de-Laine, étendu dans le fossé, une main derrière la tête, ce n'est pas une vie. J'ai encore quarante jours à tirer. Veux-tu nous en aller?
Cruchette le regarda avec de grands yeux.
—Oui, reprit Jambe-de-Laine, on en a parlé déjà avec Silo. La mer n'est pas loin et ça le connaît. Il y a une crique par là. On démarrera un canot. Nous irons en Angleterre. Sur les quais de là-bas, on trouvera bien à s'embaucher. J'apprendrai le métier. Ça nous mènera dans les Indes où les hommes sont couleur de cuivre. Si nous avons de la chance, nous irons dans leurs montagnes qui sont pleines d'or et nous ferons ce que nous voudrons.
Cruchette secoua la tête. Deux gouttelettes transparentes coulèrent sur ses joues. Jambe-de-Laine lui caressa les cheveux.
—Laisse-moi pleurer, dit-elle; ça me fera du bien. Comment veux-tu que j'aille? Mes pieds sont nus. On me chassera de tous les bateaux. Je ne sais pas ce que c'est que les Indes; ici j'aime mes fleurs jaunes et mes hommes qui travaillent dans les cailloux, et je leur donne à boire. Mais tu ne t'en iras pas, petit ami?
Jambe-de-Laine haussa les épaules.
L'heure chaude passait. Silo siffla doucement, pour avertir que le sergent arrivait. Tous deux, accroupis, soulevèrent la masse et l'abattirent avec un roulement de pierres. Puis les ombres s'allongèrent. On entendit des voix. Au commandement, des hommes en bourgeron se levèrent, et vinrent par file déposer aux pieds du chef d'escouade leurs marteaux de plomb. Puis se forma la colonne par quatre pour rentrer au quartier. On ne lit pas l'appel avant de remettre les soldats en prison où les gamelles pleines étaient rangées sur les bat-flancs. Mais, le soir, quand le commandant de poste, lanterne au poing, compta ses prisonniers dans la salle dallée, il lui manquait deux hommes: Jambe-de-Laine et Silo.
Ils avaient roulé leurs bourgerons et leurs calots sous les pierres. Nu-tête, la chemise ouverte, ils suivaient la lisière de la route vers la mer. La brise de la nuit soufflait. Jambe-de-Laine marchait plus lentement:
—Allons, dit Silo, t'es plus dans la peine, mon gars; t'as des plumes aux pattes, comme les chouans qui volent le soir.
L'air était salé. Ils ne dirent plus rien, tandis que leurs godillots faisaient crier la terre sèche. Les haies, blanches de brunie, noircissaient derrière eux. À l'horizon, des moulins à vent sombres faisaient tourner leurs ailes encore un peu rougies de soleil.
—Et Cruchette? dit Silo tout à coup. Va donc—nous en retrouverons, dans les Indes, des Cruchettes avec des yeux doux. Mais, mon gars, maintenant t'es plus dans la peine, y aura part à deux.
Jambe-de-Laine ne répondit pas. Il était las, peut-être. La lande s'abaissait, grise, vers la mer; on entendait les lames qui brisaient.
Par le sentier de ronde, Silo mena son camarade à la petite crique où une barque, rames rentrées, était couchée sur le sable. Comme ils s'approchaient, de l'intérieur de la barque surgit une forme féminine:
—Je m'en vas avec vous, dit-elle, en riant à travers ses pleurs.
—Cruchette, dit Jambe-de-Laine, viens-nous-en! Cruchette est venue!
—Pour moi, mon gars, répondit Silo d'une voix profonde.
—Pour moi, mon vieux, cria Jambe-de-Laine.
—Dis donc, on n'est plus sur les cailloux, ici.
—On fait ce qu'on veut; j'ai plus besoin de toi.
—Cruchette, dit Silo.
—Cruchette, dit Jambe-de-Laine.
Et elle courut entre eux deux: car l'un en face de l'autre, près de la barque et du flot qui tremblait, à la lueur de la lune montante, ils avaient tiré leurs couteaux blancs.
LA VENDEUSE D'AMBRE
Les glaciers n'avaient pas encore envahi les Alpes; les montagnes brunes et noires étaient moins coiffées de neiges: les cirques ne resplendissaient pas d'une blancheur si éblouissante. Là où on voit aujourd'hui des moraines désolées, des champs neigeux uniformément glacés, avec çà et là des fentes et des crevasses liquides, il y avait des bruyères fleuries parfois, et des landes moins stériles, de la terre encore chaude, des brins d'herbe et des bêtes ailées qui s'y posaient. Il y avait les nappes rondes et tremblotantes des lacs bleus, avec leurs cuvettes taillées dans les hauts plateaux; tandis qu'on a maintenant le regard inquiétant et morne de ces énormes yeux vitreux de la montagne, où le pied, craignant l'abîme, semble glisser sur la profondeur gelée d'insondables prunelles mortes. Les rochers qui ceignaient les lacs étaient de basalte, d'un noir vigoureux; les assises de granit se couvraient de mousse et le soleil allumait toutes leurs paillettes de mica. Aujourd'hui les arêtes de blocs, obscurément soulevés, confusément groupés, sous le manteau sans plis du givre, défendent leurs orbites pleins de glace sombre, comme des sourcils de pierre.
Entre deux flancs très verts, au creux d'un massif élevé, courait une longue vallée avec un lac sinueux. Sur les bords, et jusqu'au centre, émergeaient des constructions étranges, quelques-unes accotées deux à deux, d'autres isolées dans le milieu de l'eau. Elles étaient comme une multitude de chapeaux de paille pointus sur une forêt de bâtons. Partout, à une certaine distance du rivage, on voyait surgir des têtes de perches qui formaient pilotis: des troncs bruts, déchiquetés, souvent pourris, qui arrêtaient le clapotis des petites vagues. Immédiatement assises sur les extrémités taillées des arbres, les huttes étaient faites avec des branches et la vase séchée du lac; le toit, conique, pouvait se tourner dans toutes les directions, à cause du trou à fumée, afin qu'elle ne pût être rabattue à l'intérieur par le vent. Quelques hangars étaient plus spacieux; il y avait des sortes d'échelons plongeant dans l'eau et des passerelles minces qui joignaient souvent deux îlots de pilotis.
Des êtres larges, mafflus, silencieux, circulaient parmi les huttes, descendaient jusqu'à l'eau, traînaient des filets dont les poids étaient des pierres polies et trouées, happaient le poisson en croquant parfois le fretin cru. D'autres, patiemment accroupis devant un cadre de bois, lançaient de leur main gauche à leur main droite un silex évasé, en forme d'olive, avec deux rainures longitudinales, et qui entraînait un fil hérissé de brindilles. Ils serraient avec leurs genoux deux montants qui glissaient sur le cadre; ainsi naissait dans un mouvement alternatif une trame où les brins se croisaient à distance. On ne voyait pas là d'ouvriers en pierres, qui les éclataient avec des curettes de bois durci, ni de polisseurs à la meule plate, où il y a une dépression centrale pour la paume de la main, ni d'habiles emmancheurs qui voyageaient de pays en pays, avec des cornes de cerfs perforées, pour y fixer solidement au moyen de lanières en peau de renne de jolies haches de basalte et d'élégantes lames de jade ou de serpentine venues de la contrée où le soleil se lève. Il n'y avait pas de femmes adroites à enfiler des dents blanches de bêtes, et des grains de marbre poli, pour en faire des colliers et des bracelets, ni d'artisanes au burin tranchant, qui gravaient des lignes courbes sur les omoplates et sculptaient les bâtons de commandement.
Les gens qui vivaient sur ces pilotis étaient une population pauvre, éloignée des terrains qui engendrent de bons métiers, dépourvue d'outils et de bijoux. Ils se procuraient ceux qu'ils voulaient en les échangeant contredit poisson sec avec les marchands forains qui arrivaient dans des canots grossièrement creusés. Leurs vêtements étaient des peaux achetées; ils étaient forcés d'attendre leurs fournisseurs en poids de filets et en crochets de pierre; ils n'avaient ni chiens ni rennes; seuls, avec un grouillement d'enfants boueux qui clapotaient au ras des perches, ils existaient misérablement dans leurs tanières à ciel ouvert, fortifiées d'eau.
Comme la nuit tombait, les sommets des montagnes autour du lac encore pâlement éclairés, il se fit un bruit de pagaves et on entendit le choc d'une barque contre les pilotis. Saillissant dans la brume grise, trois hommes et une femme s'avancèrent aux échelons. Ils avaient des épieux en main, et le père balançait deux boules de pierre à une corde tendue, où elles tenaient par deux gorges creuses. Dans un canot qu'elle amarrait à un tronc plongeant, une étrangère se dressait, richement vêtue de fourrures, soulevant un panier tressé de joncs. On apercevait vaguement dans cette corbeille oblongue un amas de choses jaunes et luisantes. Cela semblait lourd, car il y avait aussi des pierres sculptées dont on entrevoyait les grimaces. L'étrangère monta néanmoins avec légèreté, le panier cliquetant au bout de son bras nerveux; puis, comme une hirondelle qui disparaît dans le trou de son nid, près du toit, elle entra d'un bond sous le cône et s'accroupit près du feu de tourbe.
Elle différait extrêmement d'aspect avec les hommes des pilotis. Ceux-ci étaient trapus, pesants, avec d'énormes muscles noueux entre lesquels couraient des sillons le long de leurs bras et de leurs jambes. Ils avaient des cheveux noirs et huileux qui leur pendaient jusqu'aux épaules en mèches droites et dures; leurs têtes étaient grosses, larges, avec un front plat aux tempes distendues et des bajoues puissantes; tandis que leurs yeux étaient petits, enfoncés, méchants. L'étrangère avait les membres longs et le port gracieux, une toison de cheveux blonds et des veux clairs d'une fraîcheur provocante. Au lieu que les gens des pilotis restaient presque muets, murmurant parfois une syllabe, mais observant tout avec persistance et le regard mobile, l'étrangère bavardait sans cesse dans une langue incompréhensible, souriait, gesticulait, caressait les objets et les mains des autres, les tâtait, les tapait, les repoussait facétieusement et montrait surtout une curiosité insatiable. Elle avait le rire large et ouvert; les pêcheurs n'avaient qu'un ricanement sec. Mais ils regardaient avidement le panier de la vendeuse blonde.
Elle le poussa au centre, et, un copeau de résine allumé, elle présenta les objets à la lueur rouge. C'étaient des bâtons d'ambre travaillé, merveilleusement transparent, comme de l'or jaune translucide. Elle avait des boules où circulaient des veines de lait, des grains taillés à facettes, des colliers de bâtonnets et de billes, des bracelets d'une pièce, larges, où le bras pouvait entrer jusqu'au-dessous de l'épaule, des bagues plates, des anneaux pour les oreilles avec une petite broche d'or, des peignes à chanvre, des bouts de sceptre pour les chefs. Elle rejetait les objets dans un gobelet qui sonnait. Le vieux, dont la barbe blanche pendait en tresses jusqu'à la ceinture, souleva et considéra ardemment ce vase singulier, qui devait être magique, puisqu'il avait un son comme les choses animées. Le gobelet de bronze, vendu par un peuple qui savait fondre le métal, brillait à la lumière.
Mais l'ambre étincelait aussi, et le prix en était inestimable. Cette richesse jaune emplissait l'obscurité de la hutte. Le vieil homme gardait ses petits yeux rivés dessus. La femme tournait autour de l'étrangère, et, plus familière maintenant, passait les colliers et les bracelets près de ses cheveux pour comparer les couleurs. Coupant avec une lame de silex les mailles déchirées d'un filet, un des jeunes hommes jetait vers la fille blonde des regards furieux de désir: c'était le cadet. Sur un lit d'herbes sèches qui craquaient à ses mouvements, le fils aîné gémissait lamentablement. Sa femme venait d'accoucher; elle traînait le long des pilotis, avant noué son enfant sur le dos, une sorte de chalut qui servait à la pèche nocturne, tandis que l'homme, étendu, poussait des cris de malade. Penchant la tête de côté, renversant la figure, il regardait avec la même avidité que son père le panier plein d'ambre, et ses mains tremblaient de convoitise.
Bientôt, avec des gestes calmes, ils invitèrent la vendeuse d'ambre à couvrir sa corbeille, se groupèrent autour du foyer et firent mine de tenir conseil. Le vieux discourait en paroles pressées; il s'adressait au fils aîné, qui clignait très rapidement des paupières. C'était le seul signe d'intelligence du langage; le morne voisinage des bêtes aquatiques avait fixé les muscles de leurs figures dans une placidité bestiale.
Il y avait au bout de la chambre de branches un espace libre: deux poutres mieux équarries que le reste du plancher. On fit signe à la vendeuse d'ambre quelle pourrait s'y coucher après qu'elle eut grignoté une moitié de poisson sec. Près de là un filet simple, en poche, devait servir à capter, la nuit, sous l'habitation, les poissons qui suivaient le courant très faible du lac. Mais il semblait qu'on n'en ferait pas usage. Le panier plein d'ambre fut placé de leurs bras rassurants à la tête de la dormeuse, en dehors des deux planches où elle s'était étendue.
Puis, après quelques grognements, le copeau résineux fut éteint. On entendait couler l'eau entre les pilotis. Le courant frappait les perches de battements liquides. Le vieux dit quelques phrases interrogatives, avec une certaine inquiétude; les deux fils répondirent par un assentiment, le second, toutefois, non sans quelque hésitation. Le silence s'établit tout à fait parmi les bruits de l'eau.
Tout à coup, il y eut une courte lutte au bout de la chambre, un frôlement de deux corps, des gémissements, quelques cris aigus, et un long souffle d'épuisement. Le vieux se leva à tâtons, pris le filet en poche, le lança, et, tirant soudain dans leur glissière les planches où s'était couchée la vendeuse d'ambre, il découvrit l'ouverture qui servait à la pêche de nuit. Ce fut un engouffrement, deux chutes, un bref clapotis: le copeau de résine, allumé, agité au-dessus du trou d'eau ne laissa rien voir. Alors le vieux saisit le panier d'ambre, et, sur le lit du fils aîné, ils se divisèrent le trésor, la femme quêtant les grains qui roulaient, épars.
Ils ne tirèrent le filet qu'au matin, lis coupèrent les cheveux au cadavre de la vendeuse d'ambre, puis rejetèrent son corps blanc sur les pilotis, en pâture aux poissons. Quant au noyé, le vieux lui enleva de son couteau de silex une rondelle du crâne, amulette qu'il enfonça dans le cerveau du mort pour lui servir pendant sa vie future. Puis ils le déposèrent hors de la hutte, et les femmes, se déchirant les joues et s'arrachant les cheveux, poussèrent les ululations solennelles.
LA FILLE DU MOULIN
Madge!
La voix monta par l'ouverture carrée du plancher. Une énorme vis de chêne poli traversait le toit rond et tournait avec un son rauque. La grande aile de toile grise clouée sur son squelette de bois s'envolait devant la lucarne parmi la poussière de soleil. Au-dessous, deux bêtes de pierre semblaient lutter régulièrement, tandis que le moulin ahanait et tremblait sur sa base. Toutes les cinq secondes, une ombre longue et droite coupait la petite chambre. L'échelle qui montait jusqu'au faite intérieur était poudrée de farine.
—Madge, viens-tu? reprit la voix.
Madge avait appuyé sa main contre la vis de chêne. Un frottement continu lui chatouillait la peau, tandis qu'elle regardait, un peu penchée, la campagne plate. Le tertre du moulin s'y arrondissait comme une tête rase. Les ailes tournantes frôlaient presque l'herbe courte ou leurs images noires se poursuivaient sans jamais s'atteindre. Tant d'ânes semblaient avoir gratté leur dos au ventre du mur faiblement cimenté que le crépi laissait voir les taches grises des pierres. Au bas du monticule, un sentier, creusé d'ornières desséchées, s'inclinait jusque vers le large étang où se trempaient des feuilles rouges.
—Madge, on s'en va! cria encore la voix.
—Eh bien, allez-vous-en, dit Madge tout bas.
La petite porte du moulin grinça. Elle vit trembler les deux oreilles de l'âne qui tâtait l'herbe du sabot, avec précaution. Un gros sac était affaissé sur son bât. Le vieux meunier et son garçon piquaient le derrière de l'animal. Ils descendirent tous par le chemin creux. Madge resta seule, sa tête passée dans la lucarne.
Comme ses parents l'avaient trouvée un soir, étendue dans son lit à plat ventre, la bouche pleine de sable et de charbon, ils avaient consulté des médecins. Leur avis fut d'envoyer Madge à la campagne, et de lui fatiguer les jambes, le dos et les bras. Mais depuis qu'elle était au moulin, elle s'enfuyait dès l'aurore sous le petit toit, d'où elle considérait l'ombre tournoyante des ailes.
Tout à coup elle frémit, de la pointe des cheveux aux talons. Quelqu'un avait soulevé le loquet de la porte.
—Qui est là? demanda Madge par l'ouverture carrée.
Et elle entendit une faible voix:
—Si l'on pouvait avoir un peu à boire: j'ai bien soif.
Madge regarda à travers les échelons. C'était un vieux mendiant de campagne. Il avait un pain dans son bissac.
—Il a du pain, se dit Madge; c'est dommage qu'il n'ait pas faim.
Elle aimait les mendiants, comme les crapauds, les limaces et les cimetières, avec une certaine horreur.
Elle cria:
—Attendez un peu!
Puis descendit l'échelle, la face en avant. Quand elle fut en bas:
—Vous êtes bien vieux, dit-elle—et vous avez si soif?
—Oh! oui, ma bonne petite demoiselle, dit le vieil homme.
—Les mendiants ont faim, reprit Madge avec résolution. Moi j'aime le plâtre. Tenez.
Elle arracha une croûte blanche de la muraille et la mâcha. Puis elle dit:
—Tout le monde est sorti. Je n'ai pas de verre. Il y a la pompe.
Elle lui montra le manche recourbe. Le vieux mendiant se pencha. Tandis qu'il aspirait le jet, la bouche au tuyau, Madge tira subtilement le pain de son bissac et l'enfonça dans un tas de farine.
Quand il se retourna, les yeux de Madge dansaient.
—Par là, dit-elle, il y a le grand étang. Les pauvres peuvent y boire.
—Nous ne sommes pas des bêtes, dit le vieil homme.
—Non, reprit Madge, mais vous êtes malheureux. Si vous avez faim, je vais voler un peu de farine et je vous en donnerai. Avec l'eau de l'étang, ce soir, vous pourrez faire de la pâte.
—De la pâte crue! dit le mendiant. On m'a donné un pain, merci bien, mademoiselle.
—Et que feriez-vous, si vous n'aviez pas de pain? Moi, si j étais aussi vieille, je me noierais. Les noyés doivent être très heureux. Ils doivent être beaux. Je vous plains beaucoup, mon pauvre homme.
—Dieu soit avec vous, bonne demoiselle, dit le vieil homme. Je suis bien las.
—Et vous aurez faim ce soir, lui cria Madge, pendant qu'il descendait la pente du tertre. N'est-ce pas, brave homme, vous aurez faim? Il faudra manger votre pain. Il faudra le tremper dans l'eau de l'étang, si vos dents sont mauvaises. L'étang est très profond.
Madge écouta jusqu'à ne plus entendre le bruit de ses pas. Elle tira doucement le pain de la farine, et le regarda. C'était une miche noire de village, maintenant tachée de blanc.
—Pouah! dit-elle. Si j'étais pauvre, je volerais du pain blond dans les belles boulangeries.
Quand le maître meunier rentra, Madge était couchée sur le dos, la tête dans la mouture. Elle serrait la miche sur sa taille, avec les deux mains; et, les yeux proéminents, les joues gonflées, un bout de langue violette entre les dents serrées, elle tâchait d'imiter l'image qu'elle se faisait d'une personne noyée.
Après qu'on eut mangé la soupe:
—Maître, dit Madge, n'est-ce pas qu'autrefois, il y a longtemps, longtemps, vivait dans ce moulin un géant énorme, qui faisait son pain avec des os d'hommes morts?
Le meunier dit:
—C'est des contes. Mais sous la colline, il y a des chambres de pierre qu'une société a voulu m'acheter, pour fouiller. Plus souvent je démolirais mon moulin. Ils n'ont qu'à ouvrir les vieilles tombes, dans leurs villes. Elles pourrissent assez.
—Ça devait craquer, hein, des os de morts, dit Madge. Plus que votre blé, maître! Et le géant faisait du très bon pain avec, très bon; et il le mangeait—oui, il le mangeait.
Le garçon Jean haussa les épaules. L'ahan du moulin s'était tu. Le vent n'enflait plus les ailes. Les deux bêtes circulaires de pierre avaient cessé de lutter. L'une pesait sur l'autre, silencieusement.
—Jean m'a dit dans le temps, maître, reprit encore Madge, qu'on peut retrouver les noyés avec un pain où on a mis du vif-argent. On fait un petit trou dans la croûte et on verse. On jette le pain à l'eau, et il s'arrête juste sur le noyé.
—Est-ce que je sais, dit le meunier. C'est pas des occupations de jeunes demoiselles. En voilà des histoires, Jean!
—C'est mademoiselle Madge qui m'a demandé, répondit le garçon.
—Moi je mettrais du plomb de chasse, dit Madge. 11 n'y a pas de vif-argent ici. Peut-être qu'on trouverait des noyés dans l'étang.
Devant la porte, elle attendit le crépuscule, son pain sous son tablier, du petit plomb serré dans le poing. Le mendiant devait avoir eu faim. Il s'était noyé dans l'étang. Elle ferait revenir son corps, et, comme le géant, elle pourrait moudre de la farine et pétrir de la pâte avec des os d'homme mort.