58 [ Ce volume va être réimprimé par les soins du Gouvernement belge.]
Le Livre Blanc ne reproduit guère, disions-nous, que des dépositions allemandes. Pourtant l'autorité occupante fait aussi en Belgique des enquêtes où des Belges sont entendus. Comment fonctionnent ces enquêtes, quelques articles clandestins nous le diront:
Comment ils font les enquêtes.
Le journal catholique hollandais, De Tijd, rapporte que le cardinal Mercier avait demandé, dans le courant de janvier, qu'une enquête officielle impartiale fût ouverte sur l'accusation formulée contre des prêtres d'avoir tiré contre les Allemands. Une commission d'officiers a interrogé les Flamands et les Wallons au sujet des actes des francs-tireurs; elle a dressé les procès-verbaux de dépositions en allemand, alors que les témoins ne connaissent pas un traître mot de cette langue, et a obligé ces derniers à les signer.
Mgr Ladeuze, principal de l'École supérieure de Louvain, interrogé sur le point de savoir si des femmes avaient été maltraitées à Louvain, répondit que dans les faubourgs il avait été témoin d'actes de violences commis par des soldats. On l'arrêta aussitôt: «Vous sortez de la question, il s'agit de Louvain et pas des faubourgs.» Et la réponse de Mgr Ladeuze ne fut pas portée au procès-verbal.
Poursuivant, Mgr Ladeuze déclara:
—De ma maison, le jour de la destruction de Louvain, je vis deux soldats qui faisaient feu contre l'Institut Arenberg.
—Avez-vous réellement vu?
—J'ai vu de mes yeux et j'avais à mes côtés un de mes adjoints.
—Eh bien, dit un officier, membre de la commission, cela n'avait aucune importance.
Et l'incident ne figure pas dans la déposition.
(La Libre Belgique, n° 17, avril 1915, p. 3, col. 1.)
Il y a des juges à Berlin!!!
Les feuilles à la solde de l'Agence Wolff nous apprennent que le Gouvernement impérial publiera prochainement un Livre Blanc sur les affaires de Louvain, Malines, Dinant et autres lieux, qui ont spécialement joui des lumières enflammantes de la «Kultur» teutonne. L'Agence Wolff ne dit pas encore aujourd'hui, mais elle dira demain que ce Livre Blanc est tout ce que l'on aura jamais pu écrire de plus impartial, de plus sincère, de plus objectif, de plus consciencieux et de plus irréfutable. Nous n'avons pas besoin d'en avoir lu une seule ligne pour annoncer que ce livre nous montrera quelque chose de plus blanc que sa couverture: ce sera l'âme candide et innocente de ces bons Teutons faussement accusés d'avoir mis en Belgique tant de villes et de villages dans l'état où on les voit aujourd'hui, et d'y avoir supprimé tant d'habitants qu'on n'en voit plus. Erreur, mensonge et calomnie! Tout ce qu'on en a dit est de pure invention: le Livre Blanc le prouve et l'Agence Wolff répétera aux quatre vents du ciel que la preuve est aussi décisive que les victoires de l'armée allemande en Flandre, et particulièrement à l'Yser, d'après les bulletins du grand État-major. Sur le papier cela va toujours et, comme dit le proverbe: quand on prend du galon, on n'en saurait trop prendre.
En attendant qu'il nous soit donné de contempler la «Kultur» allemande dans sa robe d'innocence en papier blanc, voici un petit exemple de la simplicité ingénue avec laquelle procèdent les enquêteurs qui opèrent pour la chancellerie impériale (département des mensonges internationaux). Quand le moment sera venu, on mettra les noms propres à cette histoire.
Durant la première période de l'invasion, les habitants du village de X... sont emmenés par les gens de la «Kultur» sur le territoire de la commune de Z... où ils sont fusillés. Ce fait-divers ayant attiré l'attention des indiscrets, les préposés au blanchissage de la «Kultur» se transportent sur les lieux illustrés par les soldats de ladite «Kultur». Enquête, interrogatoire des témoins, procès-verbal, le tout se passe dans les formes protocolaires, avec une correction impeccable. Les survivants du drame prêtent serment, parlent suivant leur conscience et signent leurs dépositions. La «Kultur» sort de là blanche comme neige. Au bourgmestre de X..., les enquêteurs demandent d'attester que personne n'a été fusillé sur le territoire de sa commune: la chose est vraie et le mayeur de X... est forcé d'en convenir. On ne lui pose pas d'autre question et le brave homme n'a pas l'occasion d'ajouter que ses administrés emmenés à Z... n'en sont jamais revenus et pour cause. Personne n'a été fusillé à X Et d'un! Maintenant c'est le tour du bourgmestre de Z... «Quelqu'un de Z... a-t-il été fusillé?—Personne.» Il n'y a rien à redire, c'est l'exacte vérité. L'interrogatoire s'arrête là, le procès-verbal idem, et la «Kultur», lavée à blanc, réapparaît reluisante et immaculée.
Il y avait autrefois des juges à Berlin; il n'y en a plus. Il n'y reste que des robins dignes de la cause qu'ils croient servir. La chancellerie impériale et l'Agence Wolff ont les pourvoyeurs qui leur conviennent. Mais il reste dans le monde des gens qui savent lire et ceux que le Livre Blanc aura un moment égarés ouvriront de grands yeux quand on pourra le leur commenter.
(La Libre Belgique, n° 24, mai 1915, p. l, col. 2.)
Ce que le «Livre Blanc» ne dira pas ou ce que les journaux muselés ne publieront pas.
Après la déposition du journaliste américain Fox, innocentant les Allemands, voici des témoignages de Belges. Faut-il croire que, pris de remords au souvenir des 526 civils massacrés le 22 août à Tamines, —uniquement pour venger la mort d'un grand nombre des leurs fauchés dans ce village par les mitrailleuses françaises 59,—les Gott mit uns ont tenu à se laver, devant l'Europe civilisée, de ce forfait particulièrement odieux?
59 [ On sait que les soldats allemands hésitèrent à tirer sur les malheureux civils, qu'ils savaient innocents. Mais l'officier, après les avoir sévèrement admonestés, manoeuvra lui-même la mitrailleuse. A la conclusion de la paix, les Alliés se feront livrer ce chef de bandits, dont le nom est connu.]
Toujours est-il qu'à Tamines ils circulent de maison en maison à l'effet de recueillir des témoignages à décharge. Le revolver sous le nez les Taminiens sont priés de signer un papier comme quoi ce sont les Français qui ont mitraillé leurs concitoyens. A Jemappes, ils ont déjà usé d'un procédé analogue, en vue de faire déclarer par les habitants que c'étaient les Anglais qui ont brûlé leurs maisons.
Le revolver est persuasif de sa nature. Il l'emporte de beaucoup sur toute figure de rhétorique. Si Quintilien l'avait connu, il l'aurait placé au premier rang des moyens oratoires. Les Prussiens, gens avisés, se sont révélés supérieurs à Quintilien. Évidemment, un témoignage obtenu par cet engin n'a qu'une valeur relative; mais les Boches ne sont pas si regardants. Ils envoient donc leurs procès-verbaux d'enquête au revolver, Comptoir du mensonge, Wilhelmstrasse, à Berlin.
Là, le maître en truquage, Herr Otto Hammann, procède au dépouillement et expédie à ses reptiles et aux nations neutres des communiqués dans ce genre-ci:
«Entre autres crimes dont les Belges accusent notre brave armée, nous citerons les mitraillades de Tamines et les incendies de Jemappes. Or, ces atrocités sont le fait des Français, d'une part, et des Anglais, de l'autre. Témoins les attestations suivantes, émanant de personnes honorables de ces deux localités, recueillies sous la foi du serment, qui vengent une fois de plus nos soldats des légendes calomnieuses (verleumderische Märchen), comme dit le Freiherr von Bissing, répandues sur leur compte. Nous tenons ces signatures à la disposition de quiconque voudra les contrôler, car nous, hommes de la «Kultur», nous agissons au grand soleil.»
Ah! Mgr Mercier avait bien raison de dire: Refusez toute estime à ces gens-là.
(La Libre Belgique, n° 25, mai 1915, p. 4, col. 1.)
Aucune des dépositions relatées ci-dessus n'a été publiée, que nous sachions. Par contre, en voici deux qui ont été reproduites par nos ennemis.
Dans le n° 2 des feuillets de propagande émanant du Bureau des deutschen Handelstages (voir p. 43) figurent les lignes suivantes reproduites par La Soupe dans son n° 303, qui est consacré à la propagande allemande en Belgique:
La propagande allemande en Belgique.
Louvain.—Un télégramme du Gouvernement belge au Gouvernement anglais s'exprime en ces termes: «Un corps d'armée allemand s'est retiré en fuite sur Louvain. La garnison allemande de cette dernière ville, incertaine sur cette affluence de fuyards, les a pris pour des Belges et a ouvert le feu sur ses propres compatriotes. Mais afin de pallier leur erreur, les troupes de la garnison ont prétendu que la fusillade ainsi engagée provenait du fait des habitants.» Un récit aussi insensé ne saurait trouver accueil auprès de toute personne impartiale. La vérité est que les autorités belges avaient organisé le soulèvement populaire, installé des dépôts d'armes, chaque fusil portant le nom de l'habitant auquel il était destiné. Louvain s'était rendu, la population semblait garder une attitude paisible. Elle fit concorder une attaque criminelle dans les rues avec une sortie de la garnison d'Anvers. De toutes les fenêtres, de tous les toits, la fusillade fut engagée, même avec des mitrailleuses que servaient des étudiants. Il fallut vingt-quatre heures avant que le feu ne fût complètement éteint.
Témoignage des Pères dominicains belges (Kölnische Volkszeitung):
«Dans l'après-midi du 25 août, à 5 heures, arrivèrent de nouvelles troupes allemandes, qui furent logées dans la ville comme les précédentes, lesquelles avaient quitté Louvain. Bientôt après, le bruit circula que les Anglais et les Français marchaient sur la ville de deux côtés. On entendit en même temps une canonnade et une fusillade. Quelques coups de feu isolés furent déjà tirés des maisons sur les soldats, et en conséquence, ceux-ci se trouvaient rassemblés sous les armes à 7h 30 du soir. Les citoyens commencèrent alors à tirer en grand nombre des maisons sur les Allemands. Ceux-ci ripostèrent par une fusillade et le feu des mitrailleuses. Le combat se prolongea toute la nuit. Déjà des maisons étaient en flammes, principalement dans la rue de la gare. Chaque individu se montrant à la fenêtre servait immédiatement de cible aux coups de feu. On se saisit de nouveau des otages pour les conduire à l'Hôtel de Ville. Parmi eux se trouvaient Mgr Coenraets, vice-recteur de l'Université, le sous-prieur des Dominicains et encore deux prêtres. De l'Hôtel de Ville, ces otages furent conduits sous escorte par les rues de la ville, afin d'exhorter les habitants au calme, par des discours en français et en flamand, aux différents carrefours. Cela dura jusqu'à 4 heures du matin, et pendant ce temps le feu continua à être dirigé des maisons. Les soldats y répondaient et les incendies augmentèrent. Le mercredi à midi, les otages furent conduits de nouveau par les rues, annonçant dans les deux langues qu'ils allaient être eux-mêmes fusillés, si la résistance ne cessait pas. Vains efforts, le feu ne fut même pas interrompu pendant cette promenade, et même on tira sur les soldats qui accompagnaient les otages, ainsi que sur le médecin. Ces scènes honteuses se prolongèrent pendant toute la nuit jusqu'au jeudi.»
Le magnifique Hôtel de Ville fut épargné par les troupes allemandes; de même, dans la mesure du possible, l'église Saint-Pierre, bien qu'on y eût trouvé un dépôt d'armes. Seule, la toiture de cette église a été endommagée. Th. Wolff écrit dans le Berliner Tageblatt: «Impossible de garantir une sûreté complète, si l'autel de Van Dyck sert à cacher des assassins.»
(La Soupe, n° 303.)
L'autre témoignage publié se rapporte également à Louvain. Nous l'avons connu par une brochure de propagande: Die Wahrheit über den Krieg (La Vérité au sujet de la guerre). La soi-disant déclaration de Mgr Coenraets a été reproduite par La Soupe, qui y a ajouté le démenti formel de l'intéressé:
La sincérité allemande.
Les Allemands ont fait grand bruit autour d'une prétendue déposition faite par Mgr Coenraets, vice-recteur de l'Université de Louvain, qui fut otage à Louvain.
Voici le récit que lui attribuent les Allemands. Il est traduit de Die Wahrheit über den Krieg (La Vérité au sujet de la guerre) (E.S. Mittler und Sohn, Berlin, 1914. 2e édition, 20 sept. 1914, p. 66).
«Quand j'entrai en fonctions le 25 août, l'après-midi, on commença à tirer formidablement sur les troupes allemandes. Ce n'étaient pas des troupes régulières qui tiraient puisqu'il n'y avait plus de soldats belges à Louvain.
«Comme nous étions perplexes et effrayés dans la chambre, un officier supérieur allemand entra, nous déclarant qu'une conjuration avait dû être préparée. Quand vers le soir le tir cessa, nous nous promenâmes rue de la Station pour recommander le calme aux habitants. Le père Dillon parla en flamand, le sénateur Orban de Xivry en français. Nous retournâmes alors à l'Hôtel de Ville et allâmes nous coucher.
«Le lendemain matin on nous conduisit à la gare pour nous loger dans des wagons de chemin de fer. Dans la salle d'attente les officiers allemands préparaient une proclamation qui devait être lue en ville; voici ce qu'elle disait:
«Nous avons de vous des otages. Si un seul coup est encore tiré, nous «les fusillons. La ville sera punie et nous exigerons une contribution de «20 millions de francs.»
«Nous avons parcouru la ville avec cette proclamation. Le père Dillon l'a lue quarante à cinquante fois; à côté de nous deux officiers tenaient leur revolver sur nous, prêts à tirer. Vingt fantassins allemands suivaient, des soeurs de charité se joignirent au cortège.
«Des femmes, des enfants, des hommes pleuraient autour de nous, levant les bras et criant qu'ils feraient tout pour nous sauver de la mort. Pendant que nous lisions la proclamation au coin de la rue Frédéric Lints des coups furent de nouveau tirés sur les Allemands. Nous avons ainsi parcouru les rues pendant cinq heures en lisant la proclamation,
«Puis je demandai de pouvoir aller à la maison, le temps de mes fonctions étant écoulé. Un médecin-major allemand, le Dr Berghausen, de Cologne, s'offrit généreusement à me reconduire. C'est à lui que je dois la vie.
«Nous étions déjà arrivés rue Léopold, quand un coup éclata de la rue Marché-aux-Grains. Aussitôt des soldats allemands s'apprêtent de l'autre côté à tirer sur moi. Mon compagnon se précipite devant moi, me couvre de son corps, et je suis sauvé.»
UN DÉMENTI DE Mgr COENRAETS
La Métropole (paraissant à Londres) du 8 avril 1915:
Il est bon que nous mettions sous les yeux de nos lecteurs la lettre que le vice-recteur de l'Université de Louvain a adressée au Tijd en réponse à l'accusation allemande au sujet de prétendus francs-tireurs:
«Je vous autorise à publier ce qui suit: Jamais je n'ai fait un récit à la Rheinisch-Westfülische Zeitung; on ne me l'a jamais demandé; je n'ai jamais vu aucun reporter de ce journal et—faut-il l'ajouter?—je n'ai jamais rien dit de ce qu'on ose écrire dans cette feuille.
«Il y a quelques mois, d'autres journaux ont publié des informations de ce genre. J'ai fait alors insérer dans des journaux belges et hollandais le démenti suivant:
«Des journaux induisent leurs lecteurs en erreur en disant que, suivant
mon témoignage, des civils de Louvain auraient tiré sur des soldats
allemands. Vous me permettrez à ce propos de déclarer publiquement et
avec énergie par la présente que j'ignore totalement de qui venaient les
premiers coups de feu, que j'entendis de loin seulement et qui n'étaient
certainement pas dirigés sur les soldats qui m'accompagnaient. Je n'ai
aucune connaissance d'un seul coup de fusil tiré par un seul civil de
Louvain.»
(s) E. COENRAETS,
Vice-Recteur.
(La Soupe, n° 287.)
A côté des enquêtes officielles, il y a eu en Belgique des instructions ouvertes par des délégués ecclésiastiques. Les deux plus connues ont été faites par l'Association de prêtres rhénans, Pax et par l'Association sacerdotale de Vienne. M. Julius Bachem, directeur du principal journal catholique de l'ouest de l'Allemagne, Kölnische Volkszeitung, exposa le résultat de l'enquête Pax dans un travail sur la situation religieuse en Belgique. Voici le début d'un article de La Libre Belgique:
Lettre ouverte à quelques «Kulturés».
Vous vous êtes ingéniés, Messieurs de la «Kultur», à condenser dans le tome d'avril de la Süddeutsche Monatshefte, tout ce qu'en deux cents pages on peut mettre d'inexactitudes, de mensonges et d'injures au sujet de la Belgique et des Belges. Permettez-nous cependant de trouver dans ce fumier une perle: l'aveu de Herr Doctor Julius Bachem de Cologne. Vous démontrez longuement, Herr Doctor (p. 31 et suiv.), qu'il n'y a jamais eu de francs-tireurs parmi les prêtres belges, contrairement aux affirmations des journaux officieux comme la Frankfurter Zeitung. Vous concluez (p. 36) que toutes les accusations répandues «sont absolument fausses, produites par une imagination en délire». Ainsi donc, Herr Doctor, votre Kaiser mentait, quand il écrivait au président Wilson cette lettre, monument de cynisme impérial, qui affirmait que «les femmes, enfants et prêtres» massacraient ses soldats. Vous ne démentez qu'en ce qui concerne le clergé, mais convenez, Herr Doctor, que les pauvres innocents qui s'appellent Marcel Bovy (âgé de cinq ans), Edmond Gustin (trois ans), Joseph Dupont (huit ans), Félix Fivet (trois semaines), Claire Stuvay (deux ans et demi), Jean Rodrigue (six mois), etc., et qui figurent sur la liste officielle, établie sous le contrôle allemand, des 594 Dinantais massacrés,—avouez que ces petits martyrs ne pouvaient être des francs-tireurs. Sans doute, Herr Doctor (p. 33), «la masse entière du peuple belge est animée de sentiments peu amicaux pour l'Allemagne»; sans doute (p. 37), «la haine pour les Allemands domine tout». Mais vous vous trompez grossièrement en ajoutant que ces sentiments changeront avec le temps. Non, sept millions de fois non! Ayant semé la haine, vous récolterez la haine—une haine vigoureuse qui ne désarmera jamais, parce qu'elle ne procède pas seulement de l'amour des siens, mais aussi du mépris brûlant que tout honnête homme doit éprouver pour votre race de bandits, dont le chef, vous le démontrez admirablement, Herr Doctor Julius Bachem, non content d'assassiner, se fait un piédestal des cadavres de ses victimes pour mieux les insulter...
(La Libre Belgique, n° 26, juin 1915, p. 4, col. 1.)
Au sujet de l'enquête ouverte par l'Association sacerdotale de Vienne, La Libre Belgique reproduit en son n° 51 (novembre 1915) les conclusions du rapport bien connu du T.R.M. Aloijsius van den Bergh, Hollandais d'origine, mais naturalisé autrichien 60.
60 [ Voir Cahiers documentaires, 31, 32, 35, 36.]
Nous avons dit plus haut un mot d'une enquête dont les résultats ont fait l'objet du livre intitulé La Presse allemande et le Catholicisme (p. 39). Une autre enquête, par des Alliés de la Belgique, fut faite à Londres sous la présidence du vicomte Bryce. Les autorités allemandes récusent naturellement ses témoignages.
Les audaces du chancelier.
Dans son dernier discours au Reichstag, M. von Bethmann-Hollweg a osé parler en ces termes des atrocités commises en août et en septembre 1914 à Louvain, Dinant, Andenne, Tamines. Aerschot, etc., par les soldats et les officiers de la «Kultur»:
«Le Gouvernement britannique ose publier un document contenant des dépositions de témoins, dont il ne fournit pas les noms, relativement aux prétendues cruautés commises en Belgique, cruautés si monstrueuses qu'il n'y a que des cerveaux de fous qui puissent y ajouter foi.» Le plus éminent des hommes d'Etat modernes, d'après le professeur berlinois Lasson, a encore effrontément menti en prononçant les paroles ci-dessus.
Comme chef du service administratif politique de l'Empire, il a eu certainement connaissance des enquêtes faites par les Allemands eux-mêmes en Belgique, depuis que les faits odieux reprochés aux Allemands se sont passés. Entre autres enquêtes, il y en eut une, faite en novembre 1914, sur les lieux à Louvain, par M. von Bissing lui-même, et où le gouverneur général de Belgique fut piloté longuement par le professeur Nerinckx, le dévoué faisant fonction de bourgmestre louvaniste.
Des témoins nombreux ont assisté à distance aux pourparlers de M. von Bissing et de M. Nerinckx, et ont pu voir que le gouverneur temporaire de la Belgique ne paraissait nullement fier des agissements des détracteurs de la cité universitaire.
D'autres personnages importants ont également passé par Louvain depuis dix mois. Le chancelier n'a pu ignorer l'impression qu'ils ont ressentie et les rapports qu'ils ont faits de leur visite. Il doit donc être bien convaincu de la réalité des horreurs commises par l'armée envahissante; elles dépassent, en effet, ce que peut concevoir un cerveau bien équilibré. Sous ce rapport, M. von Bethmann n'a pas exagéré la vérité. Mais il nie ces horreurs dans l'intérêt de la Grande Allemagne. Comme il l'a proclamé lui-même, au 4 août 1914, dans une séance à jamais historique: «Nécessité ne connaît pas de loi. Quand on lutte pour un bien suprême, on s'arrange comme on peut.»
M. le chancelier reste fidèle à ses principes. Cela lui est très facile, puisque ces principes sont d'une élasticité vraiment idéale. Ils sont l'élasticité même.
HELBÉ.
(La Libre Belgique, n° 29, juin 1915, p. 1, col. 1.)
Résumons. Les témoignages belges produits devant les commissions allemandes officielles sont soit écartés, soit falsifiés; les témoignages produits devant des commissions non officielles, allemandes ou autrichiennes, sont passés sous silence par l'autorité; les témoignages recueillis par les Alliés sont déclarés apocryphes. Que nous restait-il à faire? Provoquer une enquête dont les résultats ne pussent être révoqués par personne, c'est-à-dire une enquête poursuivie contradictoirement par des Allemands et par des Belges, en nombre égal, sous la présidence d'un neutre; elle a été offerte une dizaine de fois à l'Allemagne; en dernier lieu, en mars 1916, par l'auteur de ce livre, s'adressant aux 93 signataires de l'Appel aux Intellectuels. Le refus opposé par les Allemands à un examen loyal et impartial des crimes commis en Belgique, en dit long sur leur sincérité. N'insistons pas.
Non contents de s'esquiver courageusement chaque fois qu'on leur propose une enquête honnête, ils continuent à lancer sans répit leurs accusations contre notre population civile. En voici encore deux exemples.
D'abord un articulet de L'Ami de l'Ordre, commenté par L'Echo belge:
On peut lire dans un journal imprimé en Belgique la petite infamie que voici:
«Henri Collin, cocher à Givet, a participé aux combats près de Givet en qualité de franc-tireur. Il a fait le coup de feu sur les soldats allemands au moyen d'un fusil militaire français. Le tribunal l'a condamné à cinq ans de travaux forcés.»
A cela, deux mots de réponse: si, vraiment, Henri Collin avait tiré sur des soldats allemands, le tribunal l'eût condamné à mort. Il y a eu des précédents. Il n'y a pas d'exemple, dans les annales judiciaires en Belgique, depuis l'Invasion, d'une telle générosité dans l'application d'une peine. Cinq ans de prison pour avoir tiré sur des soldats boches, c'est pour rien, quand on sait la sévérité de nos ennemis pour ce genre de délit. On voit par là, cependant, que les Teutons essaient toujours d'accréditer la légende des «frank-tireurs». Seulement, ça ne prend pas. Nous savons à quoi nous en tenir...
(L'Écho belge, 17 février 1916, p. 1, col. 5.)
Puis un article de Libre Belgique:
Un écrivain averti et consciencieux.
On sait que les notabilités catholiques d'Allemagne ont chargé le professeur Rosenberg de Paderborn, de répondre au livre français: La Guerre allemande et le Catholicisme, de Mgr Baudrillart, qui a attaqué «méchamment et injustement» l'Allemagne et son armée.
L'écrivain allemand, qualifié par ses compatriotes d'«homme qui a mis au service de la vérité une conscience scrupuleuse et la stricte observation des règles scientifiques», s'appuie—avec la plus naïve bonne foi—sur une série de rapports «officiels» mensongers et de dépositions sous serment, où le ridicule le dispute à la fausseté. Le digne homme part de cette idée que «le Gouvernement belge a organisé la guerre des francs-tireurs». C'est le leitmotiv de sa «Réponse». Cela suffit pour nous fixer sur la valeur de cet écrit. Il admet comme article de foi cette affirmation du ministre des Affaires étrangères de Berlin, à savoir que «sur les lignes principales de la marche en avant des Allemands, la population civile de toutes les classes, de tout âge et de tout sexe a pris part à la lutte avec la plus grande fureur et le plus grand acharnement» (p. 70). Accepter tout cela sans la moindre défiance, et tabler là-dessus, c'est ce que les Allemands appellent «mettre au service de la vérité une conscience scrupuleuse et la stricte observation des règles scientifiques». Faut-il rire ou pleurer?
Dans des lettres supérieurement écrites, S. Ém. le Cardinal de Malines et les évêques de Liège, Namur et Tournai ont mis à néant ces calomnies tudesques et vengé l'honneur du nom belge; Néanmoins, nous voulons donner ci-après un spécimen de la documentation du docte et consciencieux professeur Rosenberg.
Un maréchal des logis allemand dépose que le 25 août 1914 il fut, étant blessé, transporté au couvent de Champion. «A la pointe du jour, dit-il, dans une maison juste en face de l'entrée principale du couvent et habitée par un ecclésiastique, nous trouvâmes environ quarante caisses de dynamite et près de trente caisses de cartouches de fusil.» (Ceci pour prouver la participation du clergé belge à la guerre des francs-tireurs [p. 66].) Le témoin ajoute: «J'ai assisté moi-même à la constatation, par un artificier, du nombre et du contenu de ces pièces.»
Dans une note très étendue que Mgr. Heylen a remise, il y a quelques semaines, à S. Exc. von Bissing (et que Son Excellence cachera soigneusement), il réfute toutes les accusations se rapportant à son diocèse (Champion relève de Namur):
«Sur quoi reposent les accusations relatives à Champion? écrit l'évêque. Sur l'affirmation du sergent Evers, du feldwebel Schulze et de quelques grenadiers. Elles remplissent deux pages du Livre Blanc.
«Si, au lieu d'accepter naïvement ces puérilités, le général allemand avait ordonné une enquête, il aurait découvert que ces prétendues caisses de dynamite n'étaient que des caisses à dynamite, vides, que le génie belge avait abandonnées en plein air contre la façade de l'aumônerie, où il avait établi un bureau61. Ces caisses avaient été manipulées par les Allemands dès le dimanche (23 août). Et c'est le mardi seulement qu'on s'en émeut, au cours de la fusillade.
61 [ Il faut pardonner aux Teutons, qui ignorent les finesses de la langue, de confondre le sens des prépositions de et à: boîte de sardines et boîtes à sardines; tasse de thé et tasse à thé. etc. Pas toujours cependant, car le plus épais d'entre eux sait parfaitement distinguer entre bouteille de champagne et bouteille à champagne, entre boîte de saucissons et boîte à saucissons, etc.]
«Quant aux caisses de cartouches, elles avaient été de même abandonnées par l'armée belge, non pas dans la maison de l'aumônier,—comme le dit le véridique témoin boche,—mais dans une habitation fort éloignée.»
Pas de commentaires, n'est-ce pas?
Cet exemple, ajouté à celui plus typique encore, que tous nos lecteurs
auront remarqué dans l'annexe de la lettre des évêques, au sujet
des attentats sur les religieuses, donne une idée de la «conscience
scrupuleuse» de M. Rosenberg et de la valeur des «règles scientifiques»
qu'il a «strictement» observées!
MASTIX.
(La Libre Belgique, n° 62, février 1916, p. 3, col. 1.)
On pourrait aligner indéfiniment les actes de mauvaise foi des Allemands en matière d'enquête; montrer que jamais une instruction faite par eux n'a été publiée sans avoir subi d'abord une falsification soignée, et qu'ils ont repoussé indistinctement toutes les enquêtes bilatérales qui leur étaient proposées. Mais à quoi bon? Les nations civilisées savent à quoi s'en tenir sur les francs-tireurs. Si même, au moment de l'invasion de la Belgique, elles avaient peut-être quelques doutes sur la conduite des Belges, elles ont dû être édifiées quand les Allemands, en novembre 1916, essayèrent de justifier exactement de la même manière les atrocités commises contre les Roumains (voir Norddeutsche Allgemeine Zeitung, 19 novembre 1916, 2e édition). On se rappellera aussi que l'Allemagne traite de francs-tireurs les navires marchands qui tentent de résister à ses sous-marins, et que c'est sous ce prétexte que le capitaine Fryatt a été fusillé. D'ailleurs, lors des premiers raids aériens sur l'Angleterre, nos ennemis se sont plaints véhémentement de ce que des coups de fusil eussent été tirés contre les zeppelins.
Il y a là une conception pour le moins abusive qui doit disparaître du droit des gens: celle du caractère sacré de l'armée et de ses membres. Comment! parce qu'un navire ou un ballon fait partie des forces militaires, il devient par cela même inviolable, et quelques horreurs qu'il plaise à son équipage de commettre, aucun civil, même directement attaqué, ne peut lui résister? Nous avons vu en Belgique ce qui arrive, quand un non-militaire a la témérité de s'opposer à une brute revêtue d'un uniforme. Les lignes suivantes sont extraites de L.-H. GRONDIJS, Les Allemands en Belgique: Louvain et Aerschot, page 35 (Berger-Levrault, éditeurs, 1915):
Le village de Linden a été incendié parce qu'un habitant a tué un soldat allemand. Celui-ci, en compagnie d'un autre, avait violé une jeune fille, après avoir attaché ses parents à des chaises. Le père se dégagea de ses liens et tua l'un des agresseurs. Les officiers allemands ordonnèrent de mettre le feu aux maisons, et les parents de la jeune fille, de nouveau attachés à des meubles, périrent dans les flammes.....
Les articles de M. Grondijs ont paru d'abord dans le Nieuwe Rotterdamsche Courant. Nous avions lu à Bruxelles le récit ci-dessus dans le numéro du soir du 7 septembre 1914, vendu avec l'autorisation de la censure allemande.
d) Nécessité de l'intimidation.
«Ne valait-il pas mieux, disent encore les Allemands, terroriser les Belges tout au début de la guerre? Nous leur avons montré, par quelques échantillons de notre savoir-faire, à quoi ils s'exposeraient s'ils nous attaquaient, et nous leur avons épargné ainsi de plus grands malheurs. Bref, c'est pour leur bien que nous les avons massacrés et que nous avons fait flamber leurs villes et leurs villages.» Nos journaux clandestins ont fait mieux que de discuter ces déclarations: il leur a suffi de les reproduire textuellement pour en faire toucher toute l'horreur. La Soupe, dans son n° 213, et Le Belge, dans ses no 2 et 3, ont publié la traduction française de l'article de M. Walter Bloem dans Kölnische Zeitung du 10 juin 191562. C'est un article qui deviendra classique comme un exemple frappant d'une déformation professionnelle conduisant à l'inhumanité cyniquement préméditée. Il est bon de dire que M. W. Bloem, un littérateur connu, est capitaine dans l'armée allemande et adjudant de M. le gouverneur général von Bissing. Il peut donc s'exprimer avec clarté et il sait ce qu'il veut dire. Il nous suffira de citer un passage de son article, celui dans lequel il justifie le principe d'après lequel, pour la faute d'un seul, toute la collectivité doit être punie.
62 [ Voir Comment les Belges résistent..., p. 232.]
Ce principe peut paraître dur et cruel, mais il est d'application constante dans l'histoire des guerres anciennes et modernes, et «reconnu» pour autant que l'on puisse employer ce terme. De plus, il trouve sa justification dans une théorie de la terrorisation. Les innocents doivent payer avec les coupables, et, si ceux-ci ne sont pas découverts, ils doivent payer pour eux, non pas tant parce qu'un attentat a été commis, mais pour qu'il n'en soit plus commis dans la suite.
Tout incendie de village, toute fusillade d'otages, tout massacre partiel (Dezimierung) de la population d'un village dont les habitants ont pris les armes contre nous, ce sont là beaucoup moins des actes de vengeance que des avertissements pour la partie du pays qui n'est pas encore occupée.
Et il n'y a pas à en douter: les incendies de Battice, Herve, Louvain, Dinant, ont servi d'avertissement. Les incendies auxquels nous avons été contraints, les effusions de sang des premiers jours de guerre ont préservé les grandes villes belges de la tentation d'attaquer les faibles garnisons que nous pouvions y laisser.
Y a-t-il au monde un homme qui s'imagine que la capitale de la Belgique nous aurait permis de régner chez elle comme si nous étions dans notre propre pays, si notre vengeance ne l'avait fait trembler alors et maintenant?
(Le Belge, n° 3, septembre 1915, p. 6.)
Dans son laborieux exposé, La Belgique sous l'administration allemande (dans le numéro d'avril de Süddeutsche Monatsheste), M. le baron F.-W. von Bissing, professeur à l'Université de Munich, fils du gouverneur général en Belgique, a soutenu la même idée. «J'ai entendu dire à plusieurs reprises à Bruxelles: L'incendie de Louvain nous a épargné un malheur semblable qui aurait eu des suites plus terribles encore63.»
63 [ La traduction intégrale de ce travail a paru dans le n° 344 de La Soupe. Voir aussi Comment les Belges résistent..., p. 409.]
Voilà qui s'appelle parler: le massacre de 5.000 hommes, enfants, femmes et vieillards, l'incendie d'une bonne vingtaine de milliers de maisons, n'ont été faits qu'en guise d'avertissement!
On croirait peut-être qu'ils ont renoncé à la manière forte, au moins dans la Belgique occupée. Erreur! La violence est trop intimement ancrée dans leur mentalité! Ainsi ils ont menacé les villes belges de mettre des notables comme otages dans les locaux occupés par les autorités allemandes. A Anvers ils ont mis à exécution leur menace: en octobre 1916, quatre échevins, MM. Aelbrecht, Cools, Franck et Strauss, sont obligés de rester de 19 heures à 7 heures dans les hôtels qu'occupent les Allemands, l'hôtel Saint-Antoine et le Grand Hôtel. Voilà les aviateurs alliés avertis.
On voit par les exemples des pages précédentes, que les prohibés belges, et notamment La Soupe reproduisent volontiers pour la propagande anti-allemande les ouvrages destinés à la propagande allemande. Ce mode d'activité de notre presse clandestine est généralement ignoré au dehors.
Nous ne pourrions mieux terminer le chapitre relatif à la férocité allemande qu'en copiant quelques passages d'une «lettre ouverte» publiée par La Soupe:
Lettre ouverte d'une mère belge à l'Impératrice allemande.
MADAME,
Je lis dans les journaux que votre fils Joachim est rentré blessé à
Berlin, que vous vous êtes rendue à sa rencontre et... que vous avez
contemplé avec orgueil la Croix de fer fixée sur sa poitrine.
Moi aussi, Madame, j'ai un fils à l'armée; il fut blessé comme le vôtre, mais on ne me l'a pas envoyé. Je n'ai pu l'avoir chez moi. J'ai même passé trois semaines à prier pour lui, dans l'ignorance de son sort.
Il ne s'est pas battu, Dieu merci, sous le même drapeau que le prince Joachim, mais, femme et mère, je comprends la joie que vous avez éprouvée de voir votre fils vivant. Je ne ressens d'ailleurs aucune amertume contre vos soldats qui ont blessé le mien sur le champ de bataille; c'est la fortune de la guerre. Seulement, je songe que c'est dans la pauvre Belgique que votre fils a combattu et sans doute commandé. C'est ici, au milieu d'une soldatesque livrée aux rapines, aux assassinats, au délire des horreurs les plus bestiales, qu'il aurait mérité sa Croix de fer!.......
Alors, Madame, vous seriez-vous sentie, en le regardant, aussi mère qu'on le dit? Aucune arrière-pensée ne vous aurait-elle troublée? Et, à moins que vous n'ignoriez tout de l'horrible ruée des bêtes d'enfer, parmi lesquelles a commandé et combattu le prince Joachim, vous êtes-vous bien assurée que sa Croix de fer ne porte aucune souillure, qu'elle honore des actes de soldat et ne peut couvrir aucune part de la responsabilité dans les forfaits dont ma patrie est victime de la part des vôtres?
...Je n'envie point votre fierté, Madame, vis-à-vis de votre fils rentrant des régions saccagées de Visé, Dinant, Aerschot, Louvain, Termonde...
(La Soupe, n° 318.)
B. LA FOURBERIE
C'est certainement l'amour du mensonge qui anime les Allemands, car souvent ils mentent sans nécessité, pour le plaisir. On ne voit pas, par exemple, la raison pour laquelle Illustrierter Kriegskurier dit que les marins allemands entrent à Anvers plutôt qu'à Bruxelles (p. 48) ni pourquoi. Die Woche nous montre des otages à Woluwe, près de Bruxelles, où il n'y en a jamais eu (p. 47 et pl. XI).
Nous ne relèverons parmi les articles consacrés à la fausseté allemande que ceux qui se rapportent à l'origine de la guerre et à la violation de la neutralité belge:
I. Qui a déchaîné la guerre?
Tout commentaire serait superflu: il n'y a plus personne au monde dont l'opinion ne soit faite.
Nos périodiques clandestins avaient une besogne fort ardue, puisque aucune publication pouvant éclairer la Belgique n'y était admise et que nous devions donc les obtenir par fraude. La Soupe a publié La dernière entrevue de Sir E. Goschen avec le chancelier (no 6), des extraits du Livre Bleu anglais (n° 7), du Livre Jaune français (n° 8), etc.
Copions, pour montrer le ton de nos clandestins, un article dans Le Belge:
Un menteur.
Avec le tact surprenant qui les distingue, les Allemands ont tenu à nous fournir la preuve de leur audacieuse duplicité. Sur tous nos murs, en longues colonnes, a été affiché le discours prononcé à la rentrée du Reichstag par le chancelier de l'Empire. La foule passe et ne lit guère; ou bien elle hausse les épaules à la lecture de ces impudentes contre-vérités.
M. de Bethmann-Hollweg n'a certes pas improvisé.
Depuis un an tout entier, il prépare sa harangue et s'attache à la rédiger de façon à faire oublier les premiers aveux échappés à son émotion. Il polit ses mensonges. Persuader à l'Allemagne qu'elle a été attaquée et qu'elle se défend est chose facile; elle ne demande qu'à le croire. On n'en est pas avec elle à une fausseté de plus ou de moins. Pour les autres, c'est différent, et Sir Edward Grey, imprudemment accusé, a donné au chancelier impérial un de ses démentis cruels dans lesquels il excelle et qui lui sont rendus faciles par les documents dont ses mains sont remplies.
Avec des pièces, des dates, des faits irréfutables, il a fait crouler le laborieux échafaudage de M. de Bethmann-Hollweg; il a montré comment, depuis des années, l'Allemagne tentait de rouler l'Angleterre et de lui lier les bras pendant que l'on tomberait sur la France, contre laquelle on montait un mauvais coup. Le piège était trop visible; l'Angleterre n'était pas assez naïve pour s'y laisser prendre. A ce démenti cinglant, le chancelier a tenté de faire répliquer par son officieuse Gazette de l'Allemagne du Nord. Sir Edward Grey a de nouveau riposté par des papiers diplomatiques qui n'ont plus laissé le moindre doute sur la rouerie et sur la suffisance des diplomates allemands. A présent, la lumière est éblouissante. Dans les pays neutres les plus bienveillants pour l'Allemagne, on est forcé d'en convenir; M. de Bethmann-Hollweg a une presse déplorable.
Mais avant Sir Edward Grey, notre si clairvoyant et si distingué ministre à Berlin, le baron Beyens, dans son admirable note sur La Semaine tragique, avait montré ce qu'il fallait penser des affirmations de M. de Bethmann-Hollweg et du rôle pitoyable qu'il a joué dans toute la crise qui a précipité la guerre. Nous le citons:
«Le samedi 1er août, dans l'après-midi, MM. de Jagow, ministre des Affaires étrangères, et Zimmermann, sous-secrétaire d'État (je le tiens de ce dernier), coururent chez le chancelier et chez l'Empereur afin d'obtenir que l'ordre de mobilisation ne fût pas lancé encore et que Sa Majesté attendît jusqu'au jour suivant... Leurs efforts se brisèrent contre l'opposition irréductible du ministre de la Guerre et des chefs de l'armée... L'ordre de mobilisation de l'armée et de la flotte fut donné à 5 heures de l'après-midi.»
Le chancelier, chef responsable de la politique, et ses deux principaux collaborateurs étaient donc mis en échec par les généraux et sans crédit devant l'Empereur qui, sourd à leurs appels, déchaînait sur le monde la plus effroyable des calamités qui l'aient jamais désolé.
A ce moment, terrifié, désolé, M. de Bethmann-Hollweg ne savait comment se justifier; l'ultimatum de l'Angleterre d'avoir à respecter la Belgique le rendit presque fou.
On sait quels incohérents propos il tint alors à l'ambassadeur Goschen.
Depuis, il s'est ressaisi. Il a cru se tirer d'affaire en mentant; il mentira toujours de plus en plus, entassant les faussetés les unes sur les autres.—C'est fatal.
Le Livre Blanc dans lequel il a rassemblé les pièces relatives à la crise de juillet 1914, révélait déjà sa mentalité et sa méthode. Il y procédait, on l'a bien dit, par omissions méthodiques. Affirmations sans preuves ou contraires à la vérité, non datées, volontairement dérangées de leur ordre chronologique pour amener la confusion, suppression des pièces principales, les seules qui eussent été probantes, parce qu'elles auraient établi les origines réelles de la guerre et les excitations parties de Berlin, on y trouve tous les trucs employés, en les perfectionnant, par M. de Bethmann-Hollweg dans son dernier discours.
Feuilletez le Livre Blanc par exemple, et vous n'y trouverez pas la réponse de la Belgique à l'ultimatum allemand. Jamais l'Allemagne n'en a connu la teneur. Quand le général von Arnim entra à Bruxelles, il déclara à M. le bourgmestre Max que nous n'avions pas daigné répondre à l'Empereur et que nous avions, en traîtres, arrêté l'armée allemande s'avançant dans un pays qui avait caché ses intentions de lui barrer le passage.
Et voilà ce que vaut la parole du chancelier.
Mais à son maître qui n'a rien voulu entendre, à lui qui n'a rien osé dire, la postérité imprimera un ineffaçable stigmate. Criminel maître, complice le valet, qu'ils soient tous deux maudits, châtiés, flétris jusqu'à la troisième génération pour tout le sang dont ils ont inondé l'Europe!
(Le Belge, n° 3, septembre 1915, p. 1.)
2. La violation de la neutralité belge.
Ceci est un point auquel les Belges sont fort sensibles, autant, sinon plus, qu'aux «représailles contre les francs-tireurs».
A diverses reprises, l'Allemagne a fait répandre en Belgique des brochures destinées à montrer que, même en l'absence des fameuses Conventions anglo-belges) elle avait le droit et le devoir d'envahir la Belgique. Nos prohibés ont répondu à ces libelles. Mais comme il serait trop long de reproduire ceux-ci, il n'y aurait pas grand intérêt pour le lecteur à posséder les ripostes belges. Un mot seulement.
La première brochure émanait d'un religieux allemand de Chicago. Elle voulait démontrer que la parole du chancelier «Not kennt kein Gebol» (nécessité ne connaît pas de loi), était parfaitement justifiée, puisque l'Allemagne était en état de légitime défense. Le n° 9 de La Libre Belgique (mars 1915) combat cette curieuse théorie; il montre la différence entre une personne morale et une personne physique.
Puis vint l'article de dom MORIN, un bénédictin français établi à Munich depuis huit ans: Appel à la foi et au bon sens des catholiques belges. Cet appel parut dans L'Information, une feuille de choucroute, comme on dit à Bruxelles, rédigée par des Allemands. On le réimprima ensuite en une brochure qui fut vendue—comble de perfidie—au profit des pauvres des environs de l'abbaye de Maredsous, siège du principal couvent de bénédictins en Belgique. Non content de déclarer que les Belges ont eu tort de s'opposer à la nation allemande, si morale, si religieuse et si forte, il ose ajouter que les Belges continuent leur mauvaise action en résistant à l'autorité occupante. La Libre Belgique a répondu dans son n° 50 (octobre J 915).
Le plus considérable de ces ouvrages est celui de M. Fritz NORDEN: La Belgique neutre et l'Allemagne, d'après les hommes d'État et les juristes belges. Celui-ci avait la prétention de nous faire croire que la Belgique avait de sa neutralité une conception fausse; qu'elle n'avait pas le droit de défendre par les armes sa soi-disant inviolabilité 64. Le Belge consacre huit pages à la discussion de cette théorie, dans le supplément à son n° 4 (septembre 1915). La Libre Belgique la passe au crible dans son n° 49 (octobre 1915). Elle examine dans le même numéro la personnalité de l'auteur: