Ce jeune homme m'a dit que le cas est pressant,
Et, pour vous voir, qu'il se battrait un contre cent!
MÉLISSINDE
SQUARCIAFICO, haut.
(Bas.)
Si tantôt quand il sonne
Du cor, on ne vient pas à son appel, il donne
L'assaut!
(Haut.)
Baume Arabesque, un baume tout-puissant
Mis sur une blessure, il arrête le sang!…
(Se levant et lui offrant un petit sac.)
Et de Provence enfin, pour que sous vos dents fines
Vous les fassiez craquer, de blondes avelines!
MÉLISSINDE
C'est bon, laisse cela. J'achète tout. Va-t'en.
(A part.)
Il me semble déjà que là dehors j'entend!…
SQUARCIAFICO, repliant les étoffes.
J'aurai de beaux brocarts aux prochains arrivages.
(Sur un geste impatient de Mélissinde.)
(Câlin.)
Vous ferez supprimer les péages?
MÉLISSINDE
SQUARCIAFICO, bas.
Beau comme Paris. J'en étais ébloui!
(Haut. Câlin.)
Et la subvention, vous nous l'accordez?…
MÉLISSINDE
SQUARCIAFICO, à lui-même.
Je crois que je n'ai pas manqué de ce qu'on nomme
Du flair, en m'attachant au sort de ce jeune homme.
Hé, hé, ceci pourrait bien nuire à Manuel…
(Se retournant sur la seuil avant de sortir en un salut plein de grâce.)
C'est dit, cent bons besants de crédit annuel!
(Le chevalier sort derrière lui.)
SCÈNE VI
MÉLISSINDE, SORISMONDE, puis LE CHEVALIER
AUX ARMES VERTES
MÉLISSINDE, à Sorismonde.
(Sorismonde fait signe que oui.)
Ce jeune homme!… un poète!…
SORISMONDE
Eh mais, vous paraissez inquiète.
MÉLISSINDE
SORISMONDE, avec malice.
Est-ce que vous vous ennuyez encor?
MÉLISSINDE, se jetant sur le divan.
Pourquoi pas? Ne dis pas de sottises!…
(On entend sonner un cor au loin.)
SORISMONDE, au vitrail.
Oui, le voilà. C'est lui. Pour s'annoncer il sonne.
MÉLISSINDE, tout à fait étendue, avec indifférence.
SORISMONDE
C'est qu'il est bien de sa personne!
MÉLISSINDE, haussant les épaules.
Comment peux-tu le voir de si loin?
SORISMONDE
Je le vois.
Il appelle ; et l'on sort en armes à sa voix.
Il est à la première porte.
MÉLISSINDE
(Un temps.)
Eh bien, qu'est-ce qu'il fait à la première porte?
SORISMONDE
Les gens de l'Empereur l'arrêtent.
MÉLISSINDE
Le pauvret!
Il s'en retourne?
SORISMONDE
MÉLISSINDE, s'accoudant.
SORISMONDE
Mais c'est qu'il les bouscule. Il passe. Vierge sainte!
Il est déjà devant la deuxième enceinte.
Il se bat!
MÉLISSINDE, se soulevant.
SORISMONDE
(Le cor résonne plus près.)
Écoutez-le sonner du cor!
MÉLISSINDE, debout.
SORISMONDE
MÉLISSINDE, à la fenêtre derrière elle.
SORISMONDE
MÉLISSINDE
SORISMONDE
MÉLISSINDE
Il a saisi son glaive.
Ah!
(Elle recule.)
SORISMONDE
MÉLISSINDE
Ses yeux! J'ai rencontré ses yeux.
Il vient de les lever, et de me voir.
SORISMONDE
Tant mieux!
Comme dans les tournois, jetez-lui votre manche.
MÉLISSINDE, se dressant dans la fenêtre et arrachant sa manche qu'elle élève.
Messire, frappez dru! Voici ma manche blanche!
Je vous enjoins ici d'en changer la couleur!
Défendez votre sang! Faites couler le leur!
Et ce samit d'argent à la blancheur si pure,
Ne me le rapportez que rouge.
(Elle lance la manche.)
LA VOIX DE BERTRAND.
(Tumulte et cliquetis, puis silence.)
MÉLISSINDE, descendant.
Il est entré dans le Palais…
(Sorismonde referme le vitrail. Silence.)
On n'entend rien…
Plus rien… Que voulait-il me dire?
SORISMONDE, lui montrant la galerie.
(Un esclave entre dans la galerie, couvert de sang, l'épée à la main, les vêtements
en lambeaux. Il parle bas au chevalier.)
LE CHEVALIER
(Il prend sa hache d'armes, et avec une courtoisie tranquille, à Mélissinde.)
Vous permettez? Je ferme un instant cette porte.
(Il la ferme. On l'entend que pousse les verrous. Silence.)
MÉLISSINDE
Que va-t-il se passer? — Ah! je suis demi-morte!
(On entend du bruit qui se rapproche dans le palais.)
Il vient! — Le Chevalier aux Armes Vertes, là,
Va le tuer avec cette hache qu'il a! —
Le pauvre enfant ne peut abattre cette brute! —
(Bruit de pas derrière la porte. Cliquetis.)
Ah! ils ont commencé!… Comme c'est long! On lutte.
On piétine!
(Bruit sourd.)
(On n'entend plus rien, la porte s'ouvre ; elle recule.)
Ha!… les battants ouverts!
(Bertrand paraît sur le seuil, l'épée au poing, blessé au front ; et il jette aux
pieds de Mélissinde la manche empourprée.)
MÉLISSINDE, reculant toujours.
Messire!… Ah!… Qu'avez-vous à me dire?…
BERTRAND
SCÈNE VII
MÉLISSINDE, BERTRAND, SORISMONDE
BERTRAND, mettant un genou en terre.
C'est chose bien commune
De soupirer pour une
Blonde, châtaine ou brune
Maîtresse,
Lorsque brune, châtaine,
Ou blonde, on l'a sans peine…
Moi, j'aime la lointaine
Princesse!
C'est chose bien peu belle
D'être longtemps fidèle,
Lorsqu'on petit baiser d'Elle
La traîne,
Lorsque parfois on presse
Une main, qui se laisse…
— Moi, j'aime la Princesse
Lointaine!
MÉLISSINDE, continuant.
Car c'est chose suprême
D'aimer sans qu'on vous aime,
D'aimer toujours, quand même,
Sans cesse,
D'une amour incertaine,
Plus noble d'être vaine…
Et j'aime la lointaine
Princesse!
Car c'est chose divine
D'aimer lorsqu'on devine,
Rêve, invente, imagine
A peine…
Le seul rêve intéresse,
Vivre sans rêve, qu'est-ce?
Et j'aime la Princesse
Lointaine!
BERTRAND
Quoi! vous saviez ces vers?…
MÉLISSINDE
BERTRAND
Et vous savez qu'ils sont?
MÉLISSINDE
BERTRAND
Et cet étrange amour aurait eu la fortune?…
MÉLISSINDE
Ah! parlez-moi de lui, car l'heure est opportune!
BERTRAND
Vous saviez la constance et le zèle fervent
De cet amour?…
MÉLISSINDE
J'aimais cet amour!… Si souvent
Dans le bruit de la vague arrivant sur le sable
La voix de cet amour me parut saisissable,
Si souvent dans le bleu d'une fuite de jour
J'ai senti près de moi l'âme de cet amour!…
BERTRAND défaillant.
MÉLISSINDE, penchée presque sur son front.
BERTRAND
Oh! bien heureux, Madame!
Car celui… Mais le sang perdu… Je…
MÉLISSINDE
SORISMONDE, accourant.
Attendez!… Il faut l'étendre… là.
(Elles l'étendent dans les coussins.)
MÉLISSINDE, affolée.
Va! cours! De l'eau! L'aiguière! Eh, vite! donne-la!
SORISMONDE, s'agenouillant à côté de Mélissinde et de Bertrand, avec l'aiguière.
Qu'il est pâle! Il est beau comme un dieu de l'Olympe!
MÉLISSINDE
Son front saigne. Du linge! Attends. J'ai…
(Elle déchire à sa gorge de la mousseline.)
SORISMONDE
MÉLISSINDE
Non, ce n'est rien! — Le cœur bat sous le siglaton!
— Prends le baume Arabesque! Eh, vite, il est, dit-on,
Tout-puissant! — Doucement! il va reprendre mine!
— Non, ne lui tache pas son pelisson d'hermine! —
Chut! — Il faut qu'il revienne à lui, mais sans sursauts.
— Il porte les cheveux comme les Provençaux. —
Ah! sur la joue, on voit renaître un peu de rouge ;
Il respire ; les cils tremblent ; la lèvre bouge ;
Il a serré ma main dans la sienne…
SORISMONDE
MÉLISSINDE
Il entr'ouvre les yeux. Il ouvre grands les yeux.
BERTRAND ouvrant les yeux et la voyant.
Je rêve! Je suis Flor. Et Blancheflor, c'est Elle!
A moins que, ma blessure ayant été mortelle,
Mon réveil maintenant se fasse en paradis.
MÉLISSINDE
SORISMONDE
Il va mieux, je vous dis.
BERTRAND, la tête sur le bras de Mélissinde, d'où la manche a été arrachée.
Je ne me souviens plus… j'éprouve une faiblesse…
Ce bras contre ma joue…
(Mouvement de Mélissinde.)
MÉLISSINDE
BERTRAND
O brûlante fraîcheur de ce bras inconnu,
De ce bras fin, de ce bras nu!
MÉLISSINDE, retirant vivement son bras.
BERTRAND, se soulevant, à Mélissinde.
MÉLISSINDE
Vous savez bien, messire,
Celle à qui vous aviez une nouvelle à dire…
Mais vous êtes tombé du long, évanoui!
BERTRAND, reculant.
Oh! non! vous n'êtes pas la Princesse?
MÉLISSINDE, souriant.
BERTRAND
Vous, mais alors!… Vous, la Princesse!… — A la malheure!
Et moi!… Grand Dieu!… Courons, car l'heure passe, l'heure
Passe!…
(Il veut s'élancer et chancelle.)
Ouvrez ce vitrail. Regardez… je ne puis…
(Mélissinde ouvre le vitrail du fond.)
MÉLISSINDE
Mais la terrasse en fleurs.
BERTRAND
MÉLISSINDE
BERTRAND
Et sur la mer, — grand Dieu, le cœur me manque! —
Sur la mer voyez-vous une galère franque?
MÉLISSINDE
Une petite nef ventrue, au loin, là-bas,
A l'ancre, — et qu'en effet hier je ne vis pas!
BERTRAND
C'est elle! Et tout en haut du mât?
MÉLISSINDE
BERTRAND
Et pas de voile noire à la vergue?…
MÉLISSINDE
Des ailes,
Des ailes d'alcyon, blanches!
BERTRAND
Il est donc temps!
Oh! madame, courons! — Oh! Vierge qui m'entends,
Prolonge un peu sa vie, et qu'il quitte ce monde,
L'ayant vue! Il mourrait si content!
MÉLISSINDE
Sorismonde,
Regarde, en ses beaux yeux désespérés, des pleurs!
BERTRAND
Il mourrait si content! Car c'est la fleur des fleurs,
Et c'est l'étoile des étoiles! — Et les rêves
Seront outrepassés! Et les peines grièves,
Et tous les souvenirs amers s'aboliront,
Sitôt qu'il recevra la clarté de ce front,
Qu'il pourra contempler entre les grands cils fauves,
Ces yeux bleus, qui sont gris, et qui pourtant sont mauves!
Voyant celle dont, sans la voir, il fut épris,
Ah! je comprends qu'il faut qu'il la voie à tout prix!
— Hélas! on ne peut plus le transporter à terre!
Venez donc apparaître au pauvre grabataire
De qui l'instant dernier sera délicieux,
S'il ferme sur l'image adorable ses yeux!
Ne vous reculez pas d'une façon hautaine!
Ne redevenez pas la Princesse lointaine!
Princesse d'Orient, Princesse au nom de miel,
Venez pour que, vivant, il connaisse le ciel,
Et venez, pour qu'il ait, sur sa nef misérable,
Le mourir le plus doux, — et le plus enviable!
MÉLISSINDE, qui a reculé à mesure qu'il s'avance.
BERTRAND
De ce Joffroy Rudel
Duquel la dernière heure est instante, — duquel
Vous prétendiez aimer l'amour! Oh! il expire!
Hâtez-vous. J'ai promis…
MÉLISSINDE
Mais alors, vous, messire,
Vous, qui donc êtes-vous?
BERTRAND
Bertrand d'Allamanon,
Son frère, son ami… Ho! venez vite!
MÉLISSINDE
RIDEAU