WeRead Powered by ReaderPub
La Princesse lointaine: Pièce en quatre actes, en vers cover

La Princesse lointaine: Pièce en quatre actes, en vers

Chapter 15: SCÈNE VII
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The verse drama follows a noble troubadour consumed by an idealized love for a distant princess he has only admired from afar; driven by longing he undertakes a perilous sea voyage with loyal companions, and the action moves from a storm-battered ship to the court where the princess resides. Encounters with a chapelain, a physician, merchants and retainers illuminate contrasts between poetic fantasy and lived reality, and the consummation of the longed-for meeting forces both lovers and witnesses to confront the cost of romantic obsession. The play is structured in four acts and emphasizes chivalric lyricism, yearning, and the tension between image and presence.

Ce jeune homme m'a dit que le cas est pressant,
Et, pour vous voir, qu'il se battrait un contre cent!

MÉLISSINDE

Alors?

SQUARCIAFICO, haut.

Du calamus!

(Bas.)

Si tantôt quand il sonne
Du cor, on ne vient pas à son appel, il donne
L'assaut!

(Haut.)

Baume Arabesque, un baume tout-puissant
Mis sur une blessure, il arrête le sang!…

(Se levant et lui offrant un petit sac.)

Et de Provence enfin, pour que sous vos dents fines
Vous les fassiez craquer, de blondes avelines!

MÉLISSINDE

C'est bon, laisse cela. J'achète tout. Va-t'en.

(A part.)

Il me semble déjà que là dehors j'entend!…

SQUARCIAFICO, repliant les étoffes.

J'aurai de beaux brocarts aux prochains arrivages.

(Sur un geste impatient de Mélissinde.)

Je m'en vais!…

(Câlin.)

Vous ferez supprimer les péages?

MÉLISSINDE

Oui.

SQUARCIAFICO, bas.

Beau comme Paris. J'en étais ébloui!

(Haut. Câlin.)

Et la subvention, vous nous l'accordez?…

MÉLISSINDE

Oui.

SQUARCIAFICO, à lui-même.

Je crois que je n'ai pas manqué de ce qu'on nomme
Du flair, en m'attachant au sort de ce jeune homme.
Hé, hé, ceci pourrait bien nuire à Manuel…

(Se retournant sur la seuil avant de sortir en un salut plein de grâce.)

C'est dit, cent bons besants de crédit annuel!

(Le chevalier sort derrière lui.)

SCÈNE VI

MÉLISSINDE, SORISMONDE, puis LE CHEVALIER AUX ARMES VERTES

MÉLISSINDE, à Sorismonde.

As-tu tout entendu?

(Sorismonde fait signe que oui.)

Ce jeune homme!… un poète!…

SORISMONDE

Eh mais, vous paraissez inquiète.

MÉLISSINDE

Inquiète?
Moi? Non!

SORISMONDE, avec malice.

Est-ce que vous vous ennuyez encor?

MÉLISSINDE, se jetant sur le divan.

Pourquoi pas? Ne dis pas de sottises!…

(On entend sonner un cor au loin.)

Le cor!

SORISMONDE, au vitrail.

Oui, le voilà. C'est lui. Pour s'annoncer il sonne.

MÉLISSINDE, tout à fait étendue, avec indifférence.

Que m'importe?

SORISMONDE

C'est qu'il est bien de sa personne!

MÉLISSINDE, haussant les épaules.

Comment peux-tu le voir de si loin?

SORISMONDE

Je le vois.
Il appelle ; et l'on sort en armes à sa voix.
Il est à la première porte.

MÉLISSINDE

Que m'importe?

(Un temps.)

Eh bien, qu'est-ce qu'il fait à la première porte?

SORISMONDE

Les gens de l'Empereur l'arrêtent.

MÉLISSINDE

Le pauvret!
Il s'en retourne?

SORISMONDE

Non. Il se bat.

MÉLISSINDE, s'accoudant.

Est-ce vrai?

SORISMONDE

Mais c'est qu'il les bouscule. Il passe. Vierge sainte!
Il est déjà devant la deuxième enceinte.
Il se bat!

MÉLISSINDE, se soulevant.

Est-ce vrai?

SORISMONDE

Oh! quel superbe élan!

(Le cor résonne plus près.)

Écoutez-le sonner du cor!

MÉLISSINDE, debout.

Comme Roland.

SORISMONDE

Il va passer.

MÉLISSINDE, à la fenêtre derrière elle.

Il passe!

SORISMONDE

Il tombe!…

MÉLISSINDE

Il se relève!

SORISMONDE

Sa lance s'est brisée!

MÉLISSINDE

Il a saisi son glaive.
Ah!

(Elle recule.)

SORISMONDE

Qu'avez-vous?

MÉLISSINDE

Ses yeux! J'ai rencontré ses yeux.
Il vient de les lever, et de me voir.

SORISMONDE

Tant mieux!
Comme dans les tournois, jetez-lui votre manche.

MÉLISSINDE, se dressant dans la fenêtre et arrachant sa manche qu'elle élève.

Messire, frappez dru! Voici ma manche blanche!
Je vous enjoins ici d'en changer la couleur!
Défendez votre sang! Faites couler le leur!
Et ce samit d'argent à la blancheur si pure,
Ne me le rapportez que rouge.

(Elle lance la manche.)

LA VOIX DE BERTRAND.

Je le jure.

(Tumulte et cliquetis, puis silence.)

MÉLISSINDE, descendant.

Il est entré dans le Palais…

(Sorismonde referme le vitrail. Silence.)

On n'entend rien…
Plus rien… Que voulait-il me dire?

SORISMONDE, lui montrant la galerie.

Oh, voyez!

(Un esclave entre dans la galerie, couvert de sang, l'épée à la main, les vêtements en lambeaux. Il parle bas au chevalier.)

LE CHEVALIER

Bien.

(Il prend sa hache d'armes, et avec une courtoisie tranquille, à Mélissinde.)

Vous permettez? Je ferme un instant cette porte.

(Il la ferme. On l'entend que pousse les verrous. Silence.)

MÉLISSINDE

Que va-t-il se passer? — Ah! je suis demi-morte!

(On entend du bruit qui se rapproche dans le palais.)

Il vient! — Le Chevalier aux Armes Vertes, là,
Va le tuer avec cette hache qu'il a! —
Le pauvre enfant ne peut abattre cette brute! —

(Bruit de pas derrière la porte. Cliquetis.)

Ah! ils ont commencé!… Comme c'est long! On lutte.
On piétine!

(Bruit sourd.)

Quel choc!

(On n'entend plus rien, la porte s'ouvre ; elle recule.)

Ha!… les battants ouverts!

(Bertrand paraît sur le seuil, l'épée au poing, blessé au front ; et il jette aux pieds de Mélissinde la manche empourprée.)

MÉLISSINDE, reculant toujours.

Messire!… Ah!… Qu'avez-vous à me dire?…

BERTRAND

Des vers.

SCÈNE VII

MÉLISSINDE, BERTRAND, SORISMONDE

BERTRAND, mettant un genou en terre.

C'est chose bien commune
De soupirer pour une
Blonde, châtaine ou brune
Maîtresse,
Lorsque brune, châtaine,
Ou blonde, on l'a sans peine…
Moi, j'aime la lointaine
Princesse!
C'est chose bien peu belle
D'être longtemps fidèle,
Lorsqu'on petit baiser d'Elle
La traîne,
Lorsque parfois on presse
Une main, qui se laisse…
— Moi, j'aime la Princesse
Lointaine!

MÉLISSINDE, continuant.

Car c'est chose suprême
D'aimer sans qu'on vous aime,
D'aimer toujours, quand même,
Sans cesse,
D'une amour incertaine,
Plus noble d'être vaine…
Et j'aime la lointaine
Princesse!
Car c'est chose divine
D'aimer lorsqu'on devine,
Rêve, invente, imagine
A peine…
Le seul rêve intéresse,
Vivre sans rêve, qu'est-ce?
Et j'aime la Princesse
Lointaine!

BERTRAND

Quoi! vous saviez ces vers?…

MÉLISSINDE

Par plus d'un ménestrel!

BERTRAND

Et vous savez qu'ils sont?

MÉLISSINDE

Oui, de Joffroy Rudel.

BERTRAND

Et cet étrange amour aurait eu la fortune?…

MÉLISSINDE

Ah! parlez-moi de lui, car l'heure est opportune!

BERTRAND

Vous saviez la constance et le zèle fervent
De cet amour?…

MÉLISSINDE

J'aimais cet amour!… Si souvent
Dans le bruit de la vague arrivant sur le sable
La voix de cet amour me parut saisissable,
Si souvent dans le bleu d'une fuite de jour
J'ai senti près de moi l'âme de cet amour!…

BERTRAND défaillant.

Ciel!

MÉLISSINDE, penchée presque sur son front.

Vous êtes heureux?

BERTRAND

Oh! bien heureux, Madame!
Car celui… Mais le sang perdu… Je…

MÉLISSINDE

Il se pâme…
Sorismonde!

SORISMONDE, accourant.

Attendez!… Il faut l'étendre… là.

(Elles l'étendent dans les coussins.)

MÉLISSINDE, affolée.

Va! cours! De l'eau! L'aiguière! Eh, vite! donne-la!

SORISMONDE, s'agenouillant à côté de Mélissinde et de Bertrand, avec l'aiguière.

Qu'il est pâle! Il est beau comme un dieu de l'Olympe!

MÉLISSINDE

Son front saigne. Du linge! Attends. J'ai…

(Elle déchire à sa gorge de la mousseline.)

SORISMONDE

Votre guimpe!

MÉLISSINDE

Non, ce n'est rien! — Le cœur bat sous le siglaton!
— Prends le baume Arabesque! Eh, vite, il est, dit-on,
Tout-puissant! — Doucement! il va reprendre mine!
— Non, ne lui tache pas son pelisson d'hermine! —
Chut! — Il faut qu'il revienne à lui, mais sans sursauts.
— Il porte les cheveux comme les Provençaux. —
Ah! sur la joue, on voit renaître un peu de rouge ;
Il respire ; les cils tremblent ; la lèvre bouge ;
Il a serré ma main dans la sienne…

SORISMONDE

Il va mieux.

MÉLISSINDE

Il entr'ouvre les yeux. Il ouvre grands les yeux.

BERTRAND ouvrant les yeux et la voyant.

Je rêve! Je suis Flor. Et Blancheflor, c'est Elle!
A moins que, ma blessure ayant été mortelle,
Mon réveil maintenant se fasse en paradis.

MÉLISSINDE

Entends-tu, Sorismonde?

SORISMONDE

Il va mieux, je vous dis.

BERTRAND, la tête sur le bras de Mélissinde, d'où la manche a été arrachée.

Je ne me souviens plus… j'éprouve une faiblesse…
Ce bras contre ma joue…

(Mouvement de Mélissinde.)

Oh! non, laissez!

MÉLISSINDE

Je laisse.

BERTRAND

O brûlante fraîcheur de ce bras inconnu,
De ce bras fin, de ce bras nu!

MÉLISSINDE, retirant vivement son bras.

Mais c'est vrai, — nu!

BERTRAND, se soulevant, à Mélissinde.

Mais qui donc êtes-vous?

MÉLISSINDE

Vous savez bien, messire,
Celle à qui vous aviez une nouvelle à dire…
Mais vous êtes tombé du long, évanoui!

BERTRAND, reculant.

Oh! non! vous n'êtes pas la Princesse?

MÉLISSINDE, souriant.

Mais oui!

BERTRAND

Vous, mais alors!… Vous, la Princesse!… — A la malheure!
Et moi!… Grand Dieu!… Courons, car l'heure passe, l'heure
Passe!…

(Il veut s'élancer et chancelle.)

Ouvrez ce vitrail. Regardez… je ne puis…

(Mélissinde ouvre le vitrail du fond.)

Que voyez-vous?

MÉLISSINDE

Mais la terrasse en fleurs.

BERTRAND

Et puis?

MÉLISSINDE

La mer.

BERTRAND

Et sur la mer, — grand Dieu, le cœur me manque! —
Sur la mer voyez-vous une galère franque?

MÉLISSINDE

Une petite nef ventrue, au loin, là-bas,
A l'ancre, — et qu'en effet hier je ne vis pas!

BERTRAND

C'est elle! Et tout en haut du mât?

MÉLISSINDE

Des hirondelles!

BERTRAND

Et pas de voile noire à la vergue?…

MÉLISSINDE

Des ailes,
Des ailes d'alcyon, blanches!

BERTRAND

Il est donc temps!
Oh! madame, courons! — Oh! Vierge qui m'entends,
Prolonge un peu sa vie, et qu'il quitte ce monde,
L'ayant vue! Il mourrait si content!

MÉLISSINDE

Sorismonde,
Regarde, en ses beaux yeux désespérés, des pleurs!

BERTRAND

Il mourrait si content! Car c'est la fleur des fleurs,
Et c'est l'étoile des étoiles! — Et les rêves
Seront outrepassés! Et les peines grièves,
Et tous les souvenirs amers s'aboliront,
Sitôt qu'il recevra la clarté de ce front,
Qu'il pourra contempler entre les grands cils fauves,
Ces yeux bleus, qui sont gris, et qui pourtant sont mauves!
Voyant celle dont, sans la voir, il fut épris,
Ah! je comprends qu'il faut qu'il la voie à tout prix!
— Hélas! on ne peut plus le transporter à terre!
Venez donc apparaître au pauvre grabataire
De qui l'instant dernier sera délicieux,
S'il ferme sur l'image adorable ses yeux!
Ne vous reculez pas d'une façon hautaine!
Ne redevenez pas la Princesse lointaine!
Princesse d'Orient, Princesse au nom de miel,
Venez pour que, vivant, il connaisse le ciel,
Et venez, pour qu'il ait, sur sa nef misérable,
Le mourir le plus doux, — et le plus enviable!

MÉLISSINDE, qui a reculé à mesure qu'il s'avance.

Mais de qui parlez-vous?

BERTRAND

De ce Joffroy Rudel
Duquel la dernière heure est instante, — duquel
Vous prétendiez aimer l'amour! Oh! il expire!
Hâtez-vous. J'ai promis…

MÉLISSINDE

Mais alors, vous, messire,
Vous, qui donc êtes-vous?

BERTRAND

Bertrand d'Allamanon,
Son frère, son ami… Ho! venez vite!

MÉLISSINDE

Non.

RIDEAU