DEUXIÈME PARTIE
UN DRAME AU COUVENT
I
Il y avait plusieurs mois qu'Edmée avait quitté le couvent de
Sainte-Marthe.
Quand son père était venu la prendre à l'Adoration, il l'avait trouvée bien abattue et bien triste. Elle avait beaucoup réfléchi, et un changement profond s'était opéré en elle.
Ce qui lui arrivait lui semblait incompréhensible: quelque chose se tramait qu'elle ne démêlait pas bien, mais qui l'effrayait.
Elle se sentait comme abandonnée, menacée même sans qu'elle eût pu dire à propos de quoi.
Qui lui en voulait donc, et que lui voulait-on?
Elle s'y perdait.
Le jour où son père était venu la chercher à l'Adoration, elle avait deviné, sous ses questions inquiètes, un chagrin qu'il n'avouait pas, qu'il s'efforçait de dissimuler, mais qui se trahissait par son attitude embarrassée, son front soucieux, son regard qui se voilait par moment sous celui de sa fille.
Edmée ne l'avait jamais vu ainsi.
On eût dit qu'il avait honte; pour la première fois, il manquait à sa franchise ordinaire.
La pauvre enfant se creusait l'esprit sans arriver à trouver une explication qui la satisfît. Et elle se demanda quel malheur le menaçait.
Elle aimait tant son père! C'était la seule personne au monde qui lui eût jamais témoigné une réelle affection. Elle se le rappelait à toutes les époques de sa vie, bon, dévoué, aimant, l'entourant de soins, la berçant dans sa tendresse infinie.
Elle s'était habituée à être aimée ainsi! Pour mieux dire, elle ne croyait pas alors qu'on pût l'aimer davantage ou autrement, et elle s'était abandonnée confiante en cet amour, où elle entrevoyait un avenir reposé et calme.
M. de Beaufort lui eût demandé de mourir qu'elle n'eût point discuté, si elle avait pu croire que sa mort dût aider à son bonheur.
Mais depuis quelque temps un grand trouble s'était emparé d'elle, et il ne lui fut pas difficile de voir que M. de Beaufort n'était plus le même.
Il ne lui parlait plus maintenant qu'avec contrainte; à peine un pâle sourire effleurait-il sa lèvre. Une fois ou deux, des mouvements d'impatience lui étaient échappés, lui qu'elle avait toujours trouvé complètement placide et doux!
Que s'était-il passé?
Le jour de son départ de l'Adoration, elle avait tenté de l'interroger; mille questions se pressaient sur ses lèvres; elle avait espéré un moment que son père lui parlerait de Gaston, et naïvement elle s'étonnait qu'il se fût tu sur ce point.
Un sombre nuage passa sur le front de M. de Beaufort et il enveloppa sa fille d'un douloureux regard.
— Pauvre et chère enfant, dit-il d'un ton contenu, ne m'interroge pas; je ne puis rien te dire aujourd'hui, mais ne doute jamais de mon inaltérable affection.
— Vous savez bien que je suis résignée d'avance à faire tout ce que vous me demanderez, dût ma soumission me coûter le bonheur de toute ma vie! Mais, en échange de cette obéissance aveugle à vos volontés, ne me sera-t-il pas permis au moins de connaître le sort que l'on me destine, afin que je puisse m'y préparer?
— Oui, tu as raison: je te dirai tout!
— Quand cela?
— Bientôt.
— Et en attendant, vous allez me conduire dans une autre maison?
— Où tu ne resteras pas longtemps!
— Mais vous m'y viendrez voir?
— Oui, oui, souvent, je te le promets! Est-ce que je pourrais jamais renoncer à un pareil bonheur!
Edmée secoua tristement la tête.
— Voyez, dit-elle d'un accent brisé, si j'ai besoin de croire à votre amour, puisqu'il ne me restera plus que vous dans ce monde dont je vais être séparée.
M. de Beaufort la prit dans ses bras et la baisa à plusieurs reprises sur le front et dans les cheveux.
— Tais-toi! tais-toi! balbutia-t-il, pendant que deux larmes tombaient sur les joues de sa fille.
Celle-ci se dégagea brusquement, comme si ces deux larmes l'avaient brûlée.
— Vous pleurez! s'écria-t-elle effrayée. Oh! ce n'est pas moi, au moins, qui vous cause ce chagrin?
— Non; sur ma vie, je le jure!
— Aucun danger ne vous menace?
— Aucun. Quelle idée!
— Mon Dieu! c'est la première fois; pleurer, vous? Mais qu'arrive-t-il donc? Par pitié, au nom du ciel, dites-moi…
M. de Beaufort lui mit la main sur la bouche. Il avait fait un effort surhumain et s'était contenu.
Il put ébaucher un sourire.
— Voyons, dit-il, ne t'effraye pas. Tu es une enfant; je ne peux pas tout te dire, mais avant peu, je l'espère, je te confierai ce secret, qui, révélé aujourd'hui, pourrait n'être pas sans danger. Comprends-tu?
— Je ne comprends qu'une chose, c'est que je suis prête à vous obéir.
— À la bonne heure. Eh bien! partons!
— Où me conduisez-vous?
— Viens toujours. Ne m'interroge pas, et ne redoute rien tant que je serai près de toi.
Edmée n'avait plus fait d'objection, et elle s'était confiée à son père.
Dès le soir même, elle entrait dans un nouveau couvent, qu'elle ne connaissait pas, dont elle n'avait pas même demandé le nom, et après avoir été reçue par la supérieure, elle se laissait conduire dans la cellule qu'elle allait habiter désormais.
Elle était comme accablée, ne cherchait à s'expliquer rien de ce qui se passait, et se sentait disposée à n'opposer plus aucune résistance. Plusieurs mois se passèrent de la sorte.
M. de Beaufort était venu souvent dans le commencement, et cela l'aidait à vivre. Il ne l'abandonnait pas et c'est tout ce qu'elle demandait.
Mais bientôt les visites de son père devinrent plus rares et plus courtes.
Elle remarqua aussi que chaque fois son front était plus soucieux; qu'il semblait préoccupé, qu'il ne parlait que par monosyllabes, et répondait à peine à ses questions. Toutes ses appréhensions reparurent; elle eut froid au coeur: elle s'imagina qu'elle était la cause des soucis de M. de Beaufort, et vaguement elle entrevit un abandon prochain.
Alors, son esprit s'exalta, et elle chercha à se réfugier dans un autre sentiment plus intime, plus mystérieux, le seul qui pût la sauver dans la détresse où elle se trouvait.
Elle avait à peine connu Gaston de Pradelle; mais il n'était pas besoin de voir souvent le jeune commandant pour reconnaître en lui une nature supérieure, un esprit élevé, un coeur excellent.
D'ailleurs, Gaston l'aimait; il le lui avait dit, et parfois, dans le silence des nuits, elle se rappelait la douceur émue de sa voix et l'éclat pénétrant de son regard.
Elle oubliait alors tout ce qu'elle avait souffert, l'isolement où elle était réduite, pour ne songer qu'à cet amour, qui lui semblait l'unique refuge où elle pût espérer la sécurité et le bonheur.
Bientôt elle n'eut plus d'autre pensée, et sa passion s'augmenta de tous les cruels soucis dont elle était abreuvée.
Il se développa même en elle, sous l'influence de cette solitude que rien ne venait plus troubler qu'à de longs intervalles, une audace de rêve qui lui communiqua des inspirations inconnues.
Ses nuits se peuplèrent de fantômes qu'elle aimait à revoir et qu'elle évoquait avec ardeur.
Elle se faisait ainsi un monde à part, où elle vivait presque heureuse.
Les autres souvenirs de sa vie s'effaçaient peu à peu, et à la chapelle, sous la douteuse clarté des lampes nocturnes, ou dans sa cellule, enveloppée du noir silence des longues nuits, elle ne songeait plus à autre chose. Les heures passaient sans qu'elle les comptât; souvent, l'aube blanchissait les rideaux de ses fenêtres, qu'elle n'avait pas encore clos la paupière.
L'image de Gaston ne l'avait pas quittée, et ce n'est qu'aux premières lueurs du jour qu'elle se décidait à abandonner son chevet.
Ce fut là, pour elle, un dérivatif puissant aux tortures qu'elle eût endurées.
Dès ce moment, elle ne fut plus seule.
Gaston était toujours près d'elle; elle lui parlait avec tout l'abandon d'une âme pure et candide, et formait des projets d'avenir auxquels elle l'associait, et dont la réalisation lui paraissait de jour en jour plus facile.
C'était une consolation: mais cela pouvait aussi devenir un danger; et dès qu'elle se trouverait de nouveau en butte aux tristes réalités de la vie, il était à craindre qu'elle ne s'y brisât.
Et puis, il y avait encore autre chose qui l'eût bien effrayée, si elle s'en était aperçue.
Dans cet isolement, auquel elle se complaisait maintenant, sous l'empire de ces aspirations, dont elle ne cherchait pas à modérer l'ardeur, son amour avait pris des proportions inattendues… et elle s'abandonnait à cette pente vertigineuse, sans se douter de l'abîme où elle aboutissait.
Comment aurait-elle pu croire que ce sentiment, qui la prenait avec tant d'autorité et par tous les sens, pût être répréhensible. Il n'y en avait pas d'autre auquel elle pût se rattacher, et il la rendait si heureuse! Qui donc eût pu la reprendre de s'y livrer tout entière!
Lui offrait-on une autre issue à la douloureuse condition qui lui était faite?
D'ailleurs, pour tout dire, à de certains moments, elle se sentait prise du désir fou de se soustraire, à quelque prix que ce fût, au sort injuste dont elle comprenait bien qu'elle était menacée; et en quelles mains plus loyales que celles de Gaston pouvait-elle remettre son honneur et son avenir.
Heureusement pour la pauvre recluse, Gaston n'avait point découvert encore le couvent où on l'avait enfermée et aucune catastrophe n'était à redouter; mais les événements allaient bientôt se précipiter, et il n'était pas inutile d'établir dans quelle situation d'esprit elle se trouvait pour bien expliquer la part singulière qu'elle devait y prendre.
II
Un soir, Edmée se trouvait seule.
On était à la fin de mars: six heures venaient de sonner, et après le goûter la pauvre enfant, était remontée dans sa cellule.
Depuis quelques jours, sans qu'elle eût pu dire pourquoi, une tristesse indéfinissable pesait sur son esprit; elle se sentait fatiguée de cette vie monotone qu'elle menait; la solitude lui était lourde; elle avait des malaises, des inquiétudes, qui sourdement s'emparaient de tout son être.
Elle étouffait sous ces murs épais et silencieux; un besoin impérieux de mouvement et d'air la prenait; il lui semblait qu'elle était enterrée vivante dans un cercueil étroit et qu'elle ne pouvait plus respirer.
Dès qu'elle se trouva dans sa cellule, elle courut à la fenêtre et l'ouvrit toute grande.
Il lui vint du dehors un souffle tiède auquel elle tendit sa lèvre avide, et son regard plongea dans les allées du verger.
La nuit venait peu à peu.
Des ombres transparentes flottaient indécises dans le vaste enclos, et au delà du mur de clôture elle entendait le piétinement de quelques rares passants.
Il y avait là à une faible distance, une petite maison isolée, au milieu d'un terrain vague, qui plus d'une fois déjà avait attiré son regard.
Elle était inhabitée: tout ou moins n'y avait-elle jamais constaté la présence d'aucun être humain, et les volets du premier étage en étaient toujours fermés.
Oh! cette petite maison! que n'eût-elle pas donné pour y pénétrer et y demeurer, ne fût-ce qu'une heure.
Libre! être libre! Quel rêve pour une malheureuse recluse!
Et puis, dans son imagination surexcitée, avide d'inconnu, il lui semblait parfois que cette demeure renfermait un mystère; elle l'avait préoccupée souvent, et sa curiosité était incessamment éveillée sur ce point.
Elle resta ainsi absorbée, songeuse, tourmentée de questions impatientes qu'elle adressait aux hôtes inconnus de la maison abandonnée.
Tout à coup, elle tressaillit, et se retira de la fenêtre qu'elle referma vivement.
Elle venait d'entendre des pas précipités dans le corridor qui conduisait à sa cellule!
Qui cela pouvait-il être? Elle n'attendit pas longtemps.
On frappa à la porte.
— Entrez! dit-elle d'une voix tremblante.
La porte s'ouvrit et un homme parut!
C'était M. de Beaufort.
Elle courut se jeter dans ses bras.
— Mon père! mon bon père! s'écria-t-elle en fondant en larmes.
— Chère Edmée!… dit M. de Beaufort.
Mais il n'acheva pas: Edmée venait de se relever et avait fait un mouvement d'effroi.
— Mon Dieu! balbutia-t-elle, je n'avais pas remarqué d'abord…
Vous paraissez ému… votre main est glacée… Qu'est-il arrivé?
— Rien, rien!
— Ne me cachez pas… je vous en conjure.
— Remets-toi, je vais te dire…
— Il y a un malheur!
— Non.
— Un danger?
— Peut-être.
— Ah! expliquez-vous, au nom du ciel! Que dois-je craindre?
— Rien… pour toi?
— Pour moi! fit Edmée avec étonnement, oh! ce n'est pas de moi que je m'occupe.
— Sans doute, sans doute, ton coeur est excellent, je le sais. C'est aux autres et non à toi que tu penses d'abord. Eh bien, tu as deviné: tout à l'heure, en descendant de voiture, comme j'allais pénétrer dans le couvent, j'ai cru m'apercevoir que j'étais suivi.
— Suivi! répéta Edmée, et pourquoi?
— Tu ne peux comprendre, et il faut que tu le saches cependant; écoute: J'ai des ennemis qui, après avoir juré ma perte, ne reculeront devant aucune audace pour atteindre leur but; et veux- tu que je te dise quel est ce but infâme qu'ils poursuivent?
— Parlez!
— Ils ont comploté de t'enlever à mon amour, de t'arracher de mes bras, enfin…
— Quelle folie! interrompit Edmée, en commençant un sourire qui s'éteignit aussitôt devant l'expression douloureuse qu'elle remarqua sur les traits de son père. Mais vous savez bien qu'aucune violence humaine ne triompherait de l'amour que je vous ai voué et que je vous conserverai tant que je vivrais.
— Oh! ils ne l'ignorent pas non plus: aussi n'est-ce point par la violence qu'ils comptent procéder, et c'est bien plutôt une complice qu'ils espèrent rencontrer en toi.
— Une complice?
— Ils l'ont déjà tenté, et si nous ne t'avions soustraite à leur redoutable influence…
— Que voulez-vous dire, mon père?
En interrogeant ainsi, la pauvre enfant levait sur M. de Beaufort un regard où tremblait une lueur inquiète, et comme son père ne répondait pas assez vite à son gré:
— Quels sont donc ces ennemis qui ont médité un pareil projet? ajouta-t-elle en se penchant, le souffle ardent et la poitrine oppressée.
Vaguement, elle avait été touchée par le soupçon de la vérité, et un frisson passait sur ses épaules. Il y eut un silence.
— Vous vous taisez? insista Edmée.
— Tu ne devines pas? répondit M. de Beaufort.
Edmée pressa son front de ses deux mains.
— Ah! ce n'est pas de soeur Rosalie que vous voulez parler? dit- elle après une courte hésitation.
— C'est d'elle, au contraire, qu'il s'agit, dit M. de Beaufort.
— Pauvre femme!
— Tu la plains?
— Si vous saviez comme elle est malheureuse.
— Elle te l'a dit.
— Souvent je l'ai vue pleurer. Elle a perdu une enfant et ne s'est jamais consolée. Pourquoi vous en voudrait-elle? Quelle raison de croire qu'elle ait eu l'idée de faire de moi une complice, quand il est question d'attenter au bonheur de mon père. Elle connaît mon coeur, je ne lui ai jamais rien caché, et puis…
— Quoi?
— Que peut-elle tenter, au couvent, d'où elle ne sort jamais?
— Elle s'est fait au dehors un auxiliaire actif, qui, lui aussi, a intérêt à découvrir ta retraite.
— Un auxiliaire?
— M. de Pradelle.
Edmée ferma les yeux comme sous une sensation aiguë.
— M. de Pradelle, répéta-t-elle d'un accent contenu; ah! j'espérais que vous m'épargneriez le chagrin d'entendre calomnier de la sorte l'homme le plus loyal que j'aie connu.
— Tu le défends?
— Oui, mon père! comme je vous défendrais vous-même; car je l'estime autant que je l'aime!…
Et comme à cet aveu son visage se couvrait d'une subite rougeur, elle secoua vivement la tête, pour chasser toute défaillance.
— Au surplus, ajouta-t-elle, je n'ai pas revu M. de Pradelle, et ne le reverrai probablement jamais, non plus que soeur Rosalie; ils m'ont oubliée sans doute: et vous savez que l'on peut compter sur ma résignation, que je ne ferai rien qui ne soit conforme aux idées d'honneur et de vertu que vous m'avez enseignées, et que de quelque côté que vienne la violence, je saurai la repousser avec la même énergie!
Edmée avait prononcé ces paroles d'un ton résolu et ferme qui frappa M. de Beaufort.
Il tressaillit.
— De quelque côté que vienne la violence, répéta-t-il. Quelle pensée est donc la tienne?
— Eh! le sais-je? et que puis-je répondre? répliqua Edmée avec vivacité; vous ne voulez donc pas comprendre ce que je souffre… Être ainsi seule, toujours, livrée aux plus amères réflexions… et vous ne vous imaginez pas quelles nuits je passe, dans cette froide cellule où nous sommes… et quelles résolutions folles viennent parfois m'y solliciter!
— Que dis-tu?
— Toutes les jeunes filles que je connais ont au moins une mère qui les aime; tandis que moi…
— Malheureuse!
— Vous voyez, j'en arrive à être injuste; mais est-ce ma faute? et serai-je responsable, si on me pousse à quelque acte de révolte?
— Edmée?
La pauvre enfant fondit en larmes.
— Non! non! je suis folle. Ne m'écoutez pas, dit-elle, tout ce que je dis là est insensé; mais j'ai tant besoin d'être aimée!
M. de Beaufort ne répondit pas tout de suite.
Il allait et venait à travers la cellule, en proie à une agitation extrême, ne sachant quel parti prendre, ni à quelles paroles avoir recours pour calmer le désespoir de sa fille.
Enfin, il se rapprocha.
— Chère Edmée! dit-il; chère enfant adorée! ne te laisse pas aller à ce désespoir. Je vais partir, mais je reviendrai bientôt, dans quelques jours, et je promets de mettre fin à ton chagrin. Tu me crois, n'est-ce pas?
— Et qui pourrais-je croire, si ce n'est vous?
— Bien, bien; seulement, il faut te raisonner; nous avons, je le répète, des ennemis cruels qu'aucune considération ne doit arrêter, et qui sont résolus à se faire un jeu de notre repos et de notre honneur.
— Ah! ceux-là ne pourront rien contre l'amour que je vous ai voué.
— Eh bien, je pars rassuré. Tu es la meilleure des filles… et crois bien que je n'ai d'autre souci que ton bonheur.
Et M. de Beaufort s'éloigna, laissant sa fille plus agitée et plus émue qu'elle ne l'avait jamais été.
Machinalement, elle alla rouvrir la fenêtre pour rafraîchir son front à l'air du soir, et s'y étant accoudée, elle laissa son regard flotter indécis sur le tableau qui se déroulait devant elle.
Mais alors une sensation violente la prit au coeur et un frisson vint la glacer tout entière… tant ce qu'elle vit lui sembla étrange, ou, pour mieux dire impossible.
Devant elle, au premier étage de cette maison abandonnée qui, depuis quelque temps, attirait impérieusement son attention, les volets de l'une des fenêtres avaient été ouverts et une lumière brillait à l'intérieur.
Quelqu'un habitait là, qui venait d'y arriver et qu'elle n'avait pas vu encore.
Qui cela pouvait-il être?
Quoique, en réalité, cet incident eût peu d'importance pour elle, cependant elle s'y attacha avec une curiosité singulière et qui la surprit elle-même.
En premier lieu, c'était une distraction, un aliment pour son esprit, un intérêt pour son désoeuvrement.
Et puis, malgré elle, elle se sentait attirée par ce mystère: son coeur se prit battre, comme si quelque chose d'elle-même eût été là; ardemment elle se mit à regarder.
On venait d'ouvrir la fenêtre; elle avait vu un homme passer qu'elle ne connaissait pas.
Cet homme s'était arrêté un moment, avait plongé son regard dans l'enclos et s'était retiré.
Quelques minutes s'écoulèrent.
Elle continuait de voir l'homme qui rangeait les meubles, déplaçant et replaçant la lumière, et revenant de temps à autre jeter un coup d'oeil au dehors.
Ce manège intrigua Edmée.
Sa cellule était plongée dans l'ombre; on ne pouvait la voir. Elle n'avait à craindre aucune indiscrétion.
Elle resta à la fenêtre, attendant…
Quoi? Elle eût été bien empêchée de le dire.
Pendant un quart d'heure, aucun incident nouveau ne se produisit; et elle commençait à s'impatienter, quand l'homme reparut brusquement à la fenêtre, se pencha de tout le haut de son corps et prêta l'oreille.
Edmée en fit autant.
Presque aussitôt le roulement d'une voiture se fit entendre.
Le bruit était lointain, mais à chaque seconde il approchait.
On eût dit que la voiture était lancée à fond de train.
Peu de temps après, elle s'arrêtait derrière le mur de clôture, et autant qu'elle pût en juger, à la porte de la maison abandonnée.
Une sueur glacée perla à ses tempes.
L'homme avait disparu avec la lumière pour aller au-devant du véhicule; et elle écouta de toute son âme.
Il y eut alors un long moment de silence.
Mais Edmée avait l'ouïe subtile et fine, et, à travers la nuit calme, elle perçut certains murmures de voix qui, quoique bien faibles, parvinrent cependant jusqu'à elle.
On montait l'escalier de la maison en échangeant quelques paroles rapides.
Puis la chambre aux volets ouverts s'éclaira de nouveau et deux hommes y pénétrèrent.
Le premier, c'était celui qu'elle avait déjà vu — mais l'autre! l'autre!
Elle comprima ses lèvres avec violence et étouffa un cri de joie folle.
C'était Gaston!
Elle fut obligée de se retenir à la fenêtre pour ne pas tomber, et tout son coeur fut près d'éclater.
Gaston! Il était là, près d'elle; il avait découvert sa retraite et venait tenter de l'en arracher.
Elle comprit bien mieux alors tout ce que M. de Beaufort lui avait dit quelques moments auparavant.
Un homme l'avait suivi, en effet, et, après avoir constaté en quel lieu il s'arrêtait, il s'était empressé d'envoyer prévenir le jeune commandant, qui accourait.
Dans l'enivrement qui l'avait surprise, Edmée ne pensa à rien autre chose et s'abandonna à la joie qui l'inondait.
Gaston ne l'avait pas oubliée; il l'aimait encore, toujours! et il devait tout entreprendre pour la protéger et la défendre.
Comme elle l'aima, pendant les premières minutes d'étonnement, et avec quelle ivresse oublieuse elle fût allée à lui, si elle avait pu franchir le seuil de sa prison?
Toutefois, au bout d'un instant, une réflexion cruelle lui vint, et une tristesse inattendue lui gâta son bonheur.
D'où venait que le loyal gentilhomme avait recours à ces procédés mystérieux pour approcher de la femme qu'il aimait? Pourquoi n'allait-il pas simplement, franchement, trouver M. de Beaufort, et ne lui demandait-il pas la main de sa fille?
Pourquoi, enfin, ces moyens détournés, qui semblaient si incompatibles avec la nature élevée et droite du jeune marin?
Il y avait là un point noir, dont l'ombre passa sur sa joie.
Quoi qu'il en soit, cette impression dura peu, et reprise aussitôt par l'intérêt puissant qu'éveillait en elle la présence de Gaston, elle revint vers la fenêtre et s'y pencha de nouveau.
Cette fois, Gaston était seul. Son compagnon s'était retiré.
Le jeune commandant se tenait debout à la fenêtre ouverte, et il semblait prendre la topographie du couvent.
Tantôt son regard plongeait dans l'enclos et suivait la clôture; tantôt il s'arrêtait sur le couvent même, et en fouillait âprement tous les étages.
Edmée n'eut pas de peine à deviner ce qu'il cherchait ainsi; du moins, elle crut que son observation se portait surtout sur les cellules où il espérait découvrir la retraite de mademoiselle de Beaufort.
Mais elle ne tarda pas à être singulièrement détrompée.
En effet, au bout de quelques minutes, elle s'aperçut avec stupéfaction que le regard de Gaston se fixait obstinément sur un autre point de la communauté, et quelque chose de bien important devait l'attirer de ce côté, car il ne prit bientôt plus aucune attention aux autres parties du couvent et même, à un moment, elle remarqua qu'il échangeait quelques signaux rapides avec une personne qu'elle ne pouvait pas voir.
Qu'est-ce que cela voulait dire?
Que se passait-il de ce côté? et quelle intelligence Gaston s'était-il ménagée?
Elle en fut presque effrayée et retomba dans les mauvais soupçons que lui avait suggérés son père.
Peu après, du reste, elle fut rendue à elle-même et à toutes ses réflexions.
Gaston avait fermé la fenêtre; la lumière s'était éteinte et elle avait entendu de nouveau le roulement d'une voiture qui s'éloignait.
Il était parti, la nuit s'était faite autour d'elle; elle regagna tristement sa petite couchette.
Pendant plusieurs heures, elle resta éveillée et songeant.
Instinctivement, elle se reprenait à toutes ses appréhensions, et l'image de Gaston, évoquée à son chevet, ne parvenait ni à la distraire ni à dissiper ses pensées sombres.
Aussi fut-elle une des premières à quitter sa cellule le lendemain matin.
Elle avait besoin de se confier à Dieu et de le prier du plus profond de son coeur.
Elle descendit à la chapelle.
Elle était déserte à peu près et n'y trouva que deux personnes.
La soeur sacristine et une jeune femme, qu'elle avait remarquée depuis plusieurs jours et qui était venue au couvent, lui avait-on dit, pour y passer quelques semaines de retraite.
Ce n'était point là un fait nouveau pour Edmée, et elle savait depuis longtemps que c'est une coutume admise, pour faciliter à certaines âmes pieuses de se retirer momentanément du monde et de se réconforter dans le recueillement et la prière.
La jeune femme avait un moment éveillé l'attention d'Edmée; mais elle était toujours voilée, et paraissait absorbée dans ses méditations; elle n'insista pas, et s'était défendue jusque-là de toute curiosité indiscrète. Mais ce matin, elle ne put rester complètement calme, et dès qu'elle l'eut aperçue, elle ne la quitta plus du regard.
La sacristine continuait ses fonctions banales; elle allait d'un pas furtif, presque silencieux, à travers la chapelle, donnant un coup d'oeil à chaque objet, surveillant avec une investigation minutieuse.
Enfin, quand elle eut tout inspecté soigneusement, elle se dirigea à pas lents vers la sacristie, et disparut.
Edmée restait seule avec l'inconnue.
Celle-ci était placée à peu de distance, mais elle ne pouvait la voir qu'obliquement, et d'ailleurs le voile épais qui tombait de son front lui cachait entièrement ses traits.
Seulement, elle remarqua que depuis un moment elle ne lisait plus son livre d'heures, et qu'elle se tournait souvent vers la sacristie.
Elle en fut intriguée, et redoubla d'attention.
Mais que devint-elle quand tout à coup la jeune femme se leva de sa chaise, écarta brusquement son voile, et lui laissa voir son visage, tout en mettant un doigt sur sa bouche.
Edmée eut toutes les peines du monde à se contenir.
C'était soeur Rosalie!
Mais déjà Fanny Stevenson avait quitté sa place et venait à elle.
Edmée l'attendit droite, immobile, glacée comme une statue de marbre.
III
Quand soeur Rosalie passa près d'elle, elle fit un mouvement involontaire, comme si elle allait lui parler.
Fanny Stevenson l'arrêta d'un geste impérieux.
— Silence! dit-elle d'un ton rapide; vous ne me connaissez pas; vous ne m'avez jamais vue; mais je suis près de vous, je veille! Espérez.
Puis elle ajouta à voix basse encore.
— En rentrant dans votre cellule, regardez dans le bahut qui est au pied de votre lit!
Et sur ces mots elle s'éloigna, le voile baissé, l'attitude recueillie, les bras en croix.
Edmée demeurait confondue, sans parole, sans volonté, anéantie.
Un moment, elle avait pu croire qu'elle était le jouet de quelque illusion. C'était une ressemblance inouïe, impossible, mais ce n'était pas soeur Rosalie.
Maintenant, elle ne pouvait plus douter.
Soeur Rosalie avait dépouillé ses vêtements de religieuse; elle s'était introduite dans cette communauté sous un nom d'emprunt, en prétextant un besoin de retraite; elle avait employé le mensonge et la ruse, et pour cette manoeuvre coupable, elle avait gagné Gaston et s'en était fait un complice.
Son coeur se déchira à cette pensée, et elle se rappela les insinuations de M. de Beaufort.
Il avait donc dit vrai!
Et, en effet, soeur Rosalie ne devait avoir d'autre but que de se rapprocher d'elle et de continuer l'oeuvre ténébreuse qu'elle poursuivait.
Mais qu'espérait-elle en agissant de la sorte, et quelles propositions avait-elle à lui faire?
Elle regagna sa cellule, en proie à un désordre sans nom.
La dernière recommandation de soeur Rosalie bruissait encore à son oreille.
Quelle nouvelle surprise l'attendait en rentrant? Qu'allait-elle faire? devait-elle prêter les mains à ce qui se tramait?
Son hésitation fut courte.
Il n'y avait d'ailleurs auprès d'elle personne à qui elle pût demander conseil et elle savait bien qu'on ne l'entraînerait jamais plus loin qu'elle ne voudrait aller.
Elle poussa la porte, la referma derrière elle, à double tour, et marchant au bahut qu'on lui avait désigné, elle en souleva le couvercle d'une main ferme.
Le premier objet qui frappa ses regards fut une lettre! Et, désormais résolue, elle en déchira l'enveloppe, et courut à la signature.
Elle était de Gaston de Pradelle!
Ses yeux se voilèrent de larmes, et sa poitrine se souleva.
Mais elle surmonta promptement l'émotion qui l'avait saisie, et se mit à lire.
Voici ce que contenait cette lettre:
«Mademoiselle,
«Pardonnez-moi! et ne vous offensez pas de mon audace; j'aurais dû attendre, sans doute, m'adresser à M. de Beaufort, que sais-je? — mais j'étais si désespéré de vous avoir perdue, je suis si heureux de vous avoir retrouvée, que je n'ai pu résister au désir de vous écrire ces quelques lignes; depuis hier, je suis près de vous, je vois de ma fenêtre la cellule que vous habitez; il me semble que je vis de votre vie même; et si vous saviez quelle joie m'inonde et à quels espoirs je m'abandonne! Il faut que je vous parle! Au nom du ciel ne me repoussez pas! Je ne vous dirai pas qu'il s'agit du bonheur de toute ma vie, mais il y va peut-être du repos et de l'honneur de votre père, — ne vous inquiétez de rien d'ailleurs; toutes les précautions seront prises pour que personne ne puisse apprendre que je vous aurai vue! mais vous connaîtrez au moins les dangers qui vous menacent, et vous aurez, j'en suis sûr, confiance en ma loyauté!
«Edmée! Edmée! ne repoussez pas l'homme qui donnerait tout son sang pour assurer votre bonheur.
«G. de Pradelle.»
Edmée lut et relut cette lettre, et elle retira de cette lecture bien des sentiments divers.
Que faire? que décider?
Ce que demandait Gaston était impossible.
Où le voir, à quelle heure, qu'avait-il à lui dire?
Et puis elle ne pouvait oublier les paroles de son père; il lui avait parlé d'ennemis acharnés à sa perte et ces ennemis qu'il lui avait nommés étaient précisément ceux-là qui venaient la solliciter jusque dans la sainte demeure où on l'avait placée!
Ce n'est pas cependant que rien fût venu altérer la confiance qu'elle avait en Gaston; elle l'aimait plus que jamais, au contraire, dans la détresse où elle était réduite, et ne pouvait penser et elle ne pensait pas qu'il y eût quelque perfide machination dissimulée sous ses paroles.
Mais soeur Rosalie!
Quelle était cette, femme? d'où venait cette obstination de sa part? à quel sentiment attribuer la recherche à laquelle elle se livrait?
L'ennemie, c'était elle, à coup sûr, et elle avait abusé de Gaston pour lui faire accepter une complicité coupable dans l'oeuvre qu'elle préparait.
Au bout d'un instant, Edmée déchira lentement et comme à regret le billet qu'elle venait de recevoir: puis elle s'approcha de la fenêtre.
Elle était fort perplexe.
Elle ne s'était jamais sentie aussi découragée.
Toute la journée se passa sans qu'elle eût pris un parti, sans que rien fût venu éclairer les ténèbres qui l'enveloppaient.
Vers le soir cependant, il lui sembla qu'une apparence de lumière dissipait en partie cette obscurité.
Elle reprenait, pour ainsi dire, possession d'elle-même.
C'était un sentiment confus encore qui se faisait jour à travers ses hésitations, et s'emparait avec autorité de son esprit.
Elle se sentait soutenue par son affection pour son père, par son amour pour Gaston, et à aucun prix elle ne voulait être victime.
Ce fut, en quelque sorte, un commencement de révolte calme et froide autant que résolue…
Mais le moyen lui échappait, et elle cherchait sa voie.
La nuit venait.
Le silence commençait à envahir le couvent; de nouvelles impressions la reprenaient.
Aux approches de la nuit, elle avait comme des frissons; son esprit s'exaltait; elle éprouvait un ardent besoin de prier.
Quand elle priait, à genoux sur la pierre, un grand apaisement se faisait en elle: mais ce soir-là l'effet ne se produisait pas.
Après s'être agenouillée, quand elle eut joint les mains et levé son regard suppliant vers le ciel, le désordre de son coeur ne se calma point: sa poitrine battait au contraire avec plus de force; mille pensées l'assaillaient à la fois, et il lui fut impossible de se retrouver.
L'image de Gaston ne la quittait plus, mélancolique, attendrie, murmurant à son oreille des paroles passionnées.
Elle se releva mécontente, presque irritée contre elle-même, et elle allait se jeter sur son lit, quand tout à coup un bruit presque imperceptible qui se fit derrière sa porte attira son attention de ce côté.
Il était tard; tout dormait au couvent. Qui donc pouvait venir jusqu'à elle à une pareille heure?
Elle n'attendit pas longtemps.
La clef tourna discrètement dans la serrure, la porte s'ouvrit et soeur Rosalie entra.
Edmée recula épouvantée jusqu'à l'extrémité de la cellule.
Fanny Stevenson n'y prit pas garde.
D'un pas rapide elle marcha vers la cheminée, souffla la lampe qui y brûlait, et revint droit à l'angle sombre où Edmée s'était réfugiée.
— Edmée! dit-elle alors d'une voix caressante et douce.
Mais l'enfant était plus morte que vive; son épouvante n'avait fait qu'augmenter; elle repoussa vivement la main dont Fanny Stevenson cherchait à se saisir.
— Laissez-moi! laissez-moi! dit-elle d'une voix défaillante.
— Vous me repoussez?
— Que me voulez-vous? Pourquoi êtes-vous venue me chercher jusqu'ici?
— Je viens vous dire que Gaston vous attend.
— Jamais! jamais!
— Vous refusez de le voir, de l'entendre. Ah! qui donc vous a inspiré de pareils sentiments pour les seuls êtres qui vous aiment et qui donneraient leur vie pour assurer votre bonheur.
— Vous le demandez! dit Edmée, en reprenant courage; mais c'est mon père qui seul a le droit de veiller sur moi et de me conseiller.
— Votre père! répliqua miss Fanny d'un ton incisif; je devais m'en douter; mais il est une autre personne dont il ne vous a pas parlé, et qui, elle aussi, a bien les mêmes droits sacrés sur vous.
— Une autre personne?
— Votre mère.
— Madame de Beaufort!
Et il y eut dans l'accent dont Edmée prononça ce nom une pointe d'ironie qui alla droit au coeur de Fanny Stevenson.
Avidement, elle se pencha vers la jeune fille tout émue.
— Et si madame de Beaufort n'était pas votre mère! murmura-t-elle en lui prenant cette fois les deux mains avec une autorité farouche.
IV
Edmée se rejeta brusquement en arrière, épouvantée de ce qu'elle venait d'entendre.
— Ah! que dites-vous-là? balbutia-t-elle palpitante et en proie au plus violent désordre.
Miss Fanny eut un ricanement sec et strident.
— Voyons, chère enfant, poursuivit-elle, ne vous effrayez pas ainsi et n'ayez pas peur d'une pauvre femme qui n'aime que vous au monde, et qui ne veut et n'ambitionne rien autre chose que de vous voir heureuse. Écoutez-moi, répondez-moi; il n'est pas possible que, depuis longtemps déjà, vous ne vous soyez pas aperçue d'un détail qui a frappé tous ceux qui vous ont approchée. C'est que tandis que votre père vous entourait de toute son affection et de toute sa tendresse, madame de Beaufort ne vous témoignait, elle, qu'une grande froideur, et réservait toutes ses caresses pour votre soeur. Est-ce vrai?
— Peut-être!
— Vous l'avez remarqué!
— Quelquefois.
— Et vous ne vous êtes jamais demandé la cause de cet éloigneraient qu'elle paraissait éprouver pour vous?
— Si je l'ai remarqué, je ne m'en suis jamais plainte, et j'ai pensé qu'à mon insu je lui avais sans doute donné quelque sujet de mécontentement.
— Des reproches qu'elle pourrait vous adresser, il n'y en a qu'un qu'il faille retenir.
— Lequel?
— C'est que vous êtes la fille de M. de Beaufort et non la sienne.
— Mon Dieu!
— Et pour cela, elle vous hait. Votre présence lui est odieuse, et elle ne sera tranquille et rassurée que lorsqu'elle vous aura cloîtrée vivante ou enterrée morte.
— Ah! cher et excellent père! murmura Edmée avec un sanglot, comme il a dû souffrir et combien je vais l'aimer davantage!
Miss Fanny ne répondit pas.
La touchante résignation de la douce enfant la pénétrait dans ses sentiments maternels, et elle était bien près elle-même d'éclater en sanglots.
Mais elle réagit contre cette défaillance et ne tarda pas à reprendre.
Seulement, comme elle allait poursuivre, Edmée venait de faire un mouvement sous l'empire d'une sensation nouvelle et elle attendit.
Edmée hésita encore quelques secondes, puis faisant un effort sur elle-même, elle s'approcha de miss Fanny et baissa la voix.
— Vous savez donc l'histoire du passé? interrogea-t-elle d'un accent troublé.
— Oui, chère enfant.
— Vous avez connu mon père?
— Beaucoup.
— Il y a longtemps?
— Il y a près de vingt années.
— Mais alors…
— Quoi? Achevez.
— Ma mère! Vous l'avez connue aussi?
— Sans doute.
— Et… elle est morte?
Edmée était à bout de force; sans trop savoir ce qu'elle faisait, elle se jeta éplorée dans les bras de miss Stevenson.
— Morte, non, pauvre âme aimée, dit celle-ci, rassurez-vous, elle vit!
— Est-ce possible?
— Vous la verrez.
— Ne me trompez pas.
— Eh! qui aurait la cruauté de vous tromper, chère ange! Non, elle vit, je le répète… et un jour, bientôt peut-être, elle vous dira elle-même tout ce qu'elle a souffert de vous avoir perdue, et la joie qu'elle a ressentie quand elle vous a retrouvée!
— Mais d'où vient qu'elle m'a abandonnée? interrogea encore Edmée, qui avait peine à se retrouver au milieu des idées confuses qui lui venaient.
— Est-ce qu'une mère peut abandonner son enfant? répartit vivement miss Fanny.
— Cependant…
— Ah! vous apprendrez quelque jour les tortures qui ont été son triste lot dans cette vie misérable qu'elle a menée; elle n'était coupable que d'avoir trop aimé et d'avoir eu confiance, et on a indignement abusé d'elle. Après son abandon, dont elle ne veut plus conserver aucune amertume, il lui restait au moins sa fille. Pauvre enfant! qui n'avait pas demandé à vivre, et à laquelle elle ne demandait qu'à consacrer ses jours!… Mais on n'a pas voulu lui laisser cette joie suprême.
— Qui cela?
— Un jour, on la lui a ravie, et on l'a enfermée entre les murs d'une étroite prison où elle n'entendit jamais que la tempête déchaînée, où nulle voix humaine ne vint jamais lui parler de sa fille.
— C'est horrible!
— Et ce supplice, que l'on ne souhaiterait pas à son plus cruel ennemi, ce supplice a duré dix années, dix années, entendez-vous? pendant lesquelles elle a vieilli, ne redoutant qu'une chose, qui était de mourir sans avoir revu et embrassé son enfant.
— Pauvre mère!
— Oui, plaignez-la, chère Edmée, aimez-la surtout!… car désormais elle n'a plus que vous au monde, et vous seule pourrez la consoler de toutes les souffrances qu'elle a endurées.
— Ah! vous lui direz que je veux la voir.
— Et quel bonheur ce sera pour elle de vous appeler sa fille!
— Pourquoi n'est-elle pas venue déjà?
— Elle était obligée à une grande prudence.
— À quel propos?
— Madame de Beaufort fait épier toutes ses actions.
— Mais mon père?
— Lui!
— Il est bon, généreux.
— Sans doute.
— Si vous le voulez, quand il viendra, je lui dirai…
— Non! non! interrompit vivement Fanny, le moment n'est pas venu, il ne faut pas qu'il sache… tout serait compromis!
— Je ne vous comprends pas.
— C'est que je ne vous ai pas tout dit.
— Qu'y a-t-il encore?
Miss Fanny eut une seconde d'hésitation qu'elle surmonta bien vite.
Elle prit dans ses bras l'enfant qui, cette fois, s'abandonna sans crainte, et la serra follement contre sa poitrine.
— Mieux vaut vous dire toute la vérité, poursuivit-elle d'un ton âpre; il y a des choses que vous ignorez, et ces choses sont graves. Je vous parlais de votre mère, tout à l'heure.
— Oui, oui, parlez-moi d'elle.
— Et je vous disais qu'elle était restée seule avec son enfant; mais il y a un détail qu'il faut bien que vous connaissiez, car il peut créer à M. de Beaufort un danger terrible.
— Que dites-vous?
— Cette femme n'était point indigne de l'amour que M. de Beaufort, qui s'appelait alors le comte de Simier, avait conçu pour elle; elle était jeune, de caractère léger, peut-être, mais se rappelant toujours les sévères leçons de vertu qu'elle avait reçues dans son enfance; et quand elle succomba, elle était légitimement mariée au comte.
— Mariée! répéta Edmée en tressaillant.
— Vous comprenez bien?
— Sans doute; mais alors, depuis…
— Depuis, le comte put la croire morte.
— Ah!
— Et, en tout cas, l'incendie du presbytère de Smeaton, où avait eu lieu le mariage, devait lui faire croire qu'il ne restait plus aucune preuve légale de cette union.
— De sorte qu'aujourd'hui…
— De sorte que si la malheureuse abandonnée voulait aujourd'hui revendiquer ses droits incontestables, savez-vous ce qui arriverait?
— Oh! taisez-vous, c'est affreux? Et mon père le sait, sans aucun doute, et voilà pourquoi il est maintenant si triste, si soucieux. Quelle épouvantable épreuve!
Edmée laissa tomber son front dans ses deux mains, et pendant quelques secondes elle garda le silence.
Miss Fanny l'observait avec inquiétude.
Enfin, elle releva la tête, et, à travers l'obscurité, ses regards s'attachèrent ardents et fixes à la soeur Rosalie.
— Quelle effroyable aventure! reprit-elle d'une voix tremblante; mais vous ne m'avez pas tout dit.
— Que désirez-vous savoir encore?
— Ma mère?
— Eh bien!
— Vous la voyez souvent. C'est elle probablement qui vous envoie vers moi.
— Ah! si elle pouvait vous dire elle-même tout l'amour qui est en elle.
— Je l'aime, moi aussi, et je suis disposée à lui faire oublier tout ce qu'elle a souffert.
— Elle n'a jamais demandé autre chose à Dieu. Seulement, elle ne veut pas qu'on lui enlève son enfant; et cela, on ne peut le lui refuser! Aussi, quand elle a appris la séquestration dont vous étiez victime; quand surtout elle a compris que l'on allait vous retrancher du monde pour vous enfermer dans un cloître, alors, la révolte s'est faite dans son coeur, et elle a juré de rendre le mal pour le mal.
— Sans doute.
— Qui oserait l'en blâmer?
— Personne, assurément. Mais en agissant de la sorte, elle n'a pas pensé qu'elle allait placer sa fille dans une situation terrible.
— Que voulez-vous dire?
— Moi, j'ai été habituée à considérer M. de Beaufort comme le meilleur et le plus affectueux des pères; et s'il lui arrivait malheur à cause de moi, je sens bien que je n'y survivrais pas.
— Edmée!…
— Vous le lui direz, n'est-ce pas? Et, ce qui vaut mieux, vous la prierez de venir. On ne lui refusera pas de me voir! et elle connaîtra mon âme tout entière. Voyez-vous, je suis bien jeune encore, et j'ignore bien des choses; mais il est impossible qu'elle ne soit pas touchée par les prières que je lui adresserai! Tenez, laissez-moi ajouter quelques mots encore. Si la révélation que vous venez de me faire ne m'a pas étonnée autant que vous vous y attendiez sans doute, c'est qu'il y avait en moi, depuis longtemps déjà, un pressentiment de ce qui arrive. Il me semblait que madame de Beaufort ne m'aimait pas comme une mère doit aimer son enfant. Vaguement j'avais l'instinct de la vérité, et dans mon isolement je m'étais fait un idéal que je pusse aimer avec toutes les tendresses, tous les abandons de l'amour filial: et si vous saviez quel trésor d'affection je conservais au fond de mon coeur à celle qui fut ma mère! Oh! elle peut être assurée que du jour où je l'aurai retrouvée je ne la quitterai plus jamais, et son désespoir, sa haine, sa jalousie, se fondront sous les caresses que je lui prodiguerai. Croyez-vous que cela ne vaille pas mieux que la vengeance qu'elle médite, et qui ne ferait pas seulement le malheur de M. de Beaufort, mais qui me tuerait infailliblement. Voilà ce qu'il faut lui dire, entendez-vous, et vous y ajouterez les baisers de sa fille qui ne sera tout à fait heureuse que lorsqu'elle pourra les lui donner elle-même.
En parlant ainsi, Edmée prit à son tour miss Fanny dans ses bras, et la serra tendrement contre sa poitrine.
Mais presque aussitôt, elle se dressa inquiète et troublée.
— Eh quoi! vous pleurez! dit-elle, frappée de surprise.
— Ce n'est rien, balbutia miss Fanny les joues baignées de larmes; ce que vous venez de me dire m'a attendrie; je n'ai pas été maîtresse de me contenir; cela a été plus fort que moi. Mais je suis forte, voyez, et je saurai…
— Mon Dieu! fit Edmée, c'est bizarre!
— Quoi donc?
— Ce que j'éprouve.
— Qu'avez-vous?
— Depuis que vous m'avez parlé de ma mère, depuis que je sais qu'elle vit, que je vais la voir, il me semble parfois que son image se présente à moi, et alors…
— Alors?…
— Mais qui êtes-vous donc vous-même, qui me parlez avec tant de bonté, qui vous intéressez à moi avec tant de dévouement?
— Qu'importe?
— Ne me cachez rien. Voyons, vous m'avez dit naguère que vous aviez une enfant.
— C'est vrai.
— Qu'on vous l'avait enlevée, et que depuis vous la pleuriez toujours. C'était une fille, n'est-ce pas?
— Sans doute.
— Quel âge aurait-elle aujourd'hui?
— Mais…
— Mon âge peut-être?
— En effet.
— C'est qu'alors… si vous saviez les idées qui me viennent.
— Edmée!
— Il y a si longtemps que je suis privée de ses caresses, et ce serait une si douce joie de la presser contre mon coeur, en l'appelant ma mère.
— Ne parlez pas ainsi, ne m'ôtez pas le peu de force qui me reste.
— Mais c'est donc vrai?
— Quoi?
— Vous! C'est vous! Vous ne répondez pas? Ah! vous êtes ma mère! Et que béni soit Dieu, qui m'envoie la plus douce consolation que je pouvais attendre de lui, ma mère!…
— Tais-toi! tais-toi, mon enfant bien-aimée, murmura miss Fanny, à bout de courage et donnant un libre cours à son amour maternel. Oui! oui! c'est moi. Tu l'as compris et je n'ai pas la force de repousser le bonheur qui m'est offert. Pauvre chère? Ah! il y a longtemps que moi aussi j'attendais cette heure bénie. Ils t'ont bien fait souffrir! Ils avaient peur et voulaient te séparer du monde, te jeter dans un couvent, pour que l'écho du passé ne pût venir jusqu'à toi. Mais je veillais, vois-tu, et je suis arrivée à temps pour empêcher une pareille infamie.
— Que voulez-vous faire? interrogea doucement Edmée.
— Tu ne me quitteras plus. Je ne veux pas que tu restes entre leurs mains.
— Que craignez-vous donc?
— Tout… Il faut tout craindre.
— Mais je ne consentirai jamais…
Miss Fanny eut un geste violent.
— Eh, sans doute! répliqua-t-elle d'une voix stridente, je ne doute ni de ton amour ni de ta résolution, à cette heure… parce que je suis là près de toi, et que je te soutiens de mon énergie et de mon ardente affection. Mais que je m'oublie un instant, que je cesse de veiller une seconde, et demain, ils t'auront reprise, et iront t'enfermer dans quelque cloître inconnu, loin de Paris, au fond de la province, où jamais plus on n'entendra parler de toi!
— Croyez-vous que j'accepte un pareil sort?…
— Pauvre cher trésor! Non… tu résisteras, priant et pleurant… Mais est-ce que les prières et les larmes ont jamais attendri les bourreaux?
— Ah! mon père, du moins…
— On ne le consultera pas. Cela se fera mystérieusement, à son insu, et quand il l'apprendra, il sera trop tard, car le moment psychologique sera venu, et toi-même tu auras été vaincue.
— Que dites-vous?
— Ce que tu ignores et ce que je sais, moi! — Oh! on n'emploiera pas la torture; on se gardera bien de heurter des sentiments vivaces qu'une tyrannie brutale ne ferait qu'exalter… mais on fera appel à ton amour filial, on t'enveloppera de mysticisme et d'amour divin… on lassera peu à peu ta résistance, en te parlant de sacrifice ou de renoncement, dans une langue harmonieuse et tendre qui pénétrera ton coeur, et un jour tu seras tout étonnée toi-même d'avoir oublié… ta mère qui t'aimait tant, et l'homme qui t'avait choisie comme la compagne sainte de sa vie.
— Gaston! murmura faiblement Edmée.
— Oui, Gaston! Comprends-tu? Et ce n'est pas ce que tu veux, n'est-ce pas; car tu l'aimes!
— Ma mère!…
— Tu l'aimes, te dis-je; et n'est-il pas digne de ton amour?
— Enfin, que me conseillez-vous? dit encore l'enfant tout étourdie de ce qu'elle entendait.
Miss Fanny ne lui laissa pas le temps de réfléchir.
— Les instants sont précieux, dit-elle; madame de Beaufort poursuit son but avec une vigilance implacable, et ton père, trop bon, ne soupçonne rien de ce qu'elle prépare. Il faut donc se hâter, car demain, peut-être, il sera trop tard, et l'on me fermera l'entrée de cette communauté d'où l'on t'aura arrachée toi-même.
— Vous m'effrayez!
— Tu as confiance en moi, n'est-ce pas? Tu sais que je ne te conseillerai rien qu'une mère ne puisse demander à sa fille!
— Que dois-je faire?
— Il faut fuir!
— Grand Dieu!…
— Déjà, peut-être, madame de Beaufort est-elle avertie; la pensée peut lui venir de profiter de cette nuit pour mettre à exécution le projet qu'elle a formé.
— Fuir! répéta Edmée avec un frisson… Mais songez donc!
— J'ai songé à tout! C'est aujourd'hui samedi. À minuit, pour se préparer à la célébration et à la communion du dimanche, toutes les soeurs et quelques pensionnaires, se rendront à la chapelle; tu t'y rendras, et je m'y trouverai aussi. Mais avant que l'office ne soit fini, nous aurons quitté la communauté.
— Et si l'on nous surprenait?
— Il n'y aura, à cette heure, aucune surveillance au dehors. Nous traverserons le verger sans être inquiétées, et Palmer nous attendra dans la maison que tu as pu remarquer en face de ta fenêtre.
— Oh! comme je vais avoir peur!
— Je n'ai pas voulu donner l'éveil en demandant une voiture, dont l'arrivée pendant la nuit aux abords d'un couvent pourrait paraître suspect. Nous partirons à pied, escortées de Palmer et de Gaston, et, en moins d'une demi-heure, nous aurons rejoint celui qui t'attend.
— Gaston!
— Tu consens, n'est-ce pas? Et demain, bien assurée qu'on ne pourra plus t'enlever à mon amour, Gaston et moi, nous irons trouver M. de Beaufort… ah! ne crains rien, car je jure, par ton bonheur même, que je ne ferai rien qui puisse le troubler dans sa sécurité. Est-ce convenu?
— Je ferai ce que vous voudrez.
— Et crois bien que tu n'auras rien à regretter.
Sur ces mots, miss Fanny embrassa tendrement Edmée, et s'éloigna à pas rapides pour regagner sa cellule.
Edmée s'était laissée tomber accablée sur une chaise, et elle resta une longue heure ainsi, repassant dans sa mémoire tout ce qui venait de se passer.
Le premier coup de minuit la trouva dans la même attitude recueillie et pensive.