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La rive d'Asie

Chapter 11: I
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About This Book

A first-person narrative recounts an adolescent's sexual awakening and inner turmoil while growing up in the countryside under a protective but distant mother. Solitary erotic fantasies alternate with easy companionship among local girls, and a close friendship develops with a young neighboring woman who arouses affection without satisfying his deeper obsessions. Through seasonal rhythms, domestic scenes, and vivid sensory detail, the narrator reflects on desire, shyness, and the slow social opening that shapes his passage from adolescence toward greater self-awareness.

TROISIÈME PARTIE

I

Cependant que je réglais ainsi le cours extérieur de ma vie, je restais en moi-même blessé et douloureux. A Paris pendant les trois semaines qui suivirent la fatale nuit d’Orville, je me tâtais anxieusement pour circonscrire l’étendue de ma plaie. Je procédais avec des précautions inouïes comme un malade qui sait que, s’il fait tel geste, il réveillera un mal aigu, mais qui dort. Jusqu’à tel point, je ne souffrais pas. J’explorais la région neutre où je pouvais me mouvoir sans risques. L’ayant reconnue, je décidai de ne point sortir de cette zone indolore : « De quoi s’agit-il, en somme ? me disais-je. De ne pas penser à Madeleine ? N’est-ce pas une question de volonté ? Ne puis-je l’exercer efficacement ? Si Madeleine se présente à mon esprit, chassons-la, quel que soit l’aspect sous lequel elle apparaisse, quelles que soient les ruses qu’elle imagine pour me demander audience. En ce moment, elle n’est pas mon amie ; elle ne reviendra près de moi que pour me tourmenter ; avec elle il n’est point de repos. »

Il fallait donc ne pas me perdre dans les rêveries sentimentales où se plaisent — et s’empoisonnent — les amants malheureux. Je déployais une énergie incroyable à fuir Madeleine. Où qu’elle se montrât, je lui tournai le dos, je ne la saluai plus, je la traitai en ennemie. Tous les moyens m’étaient bons pour me distraire. Je fis de la culture physique, des muscles se gonflèrent sur mes bras et sur mon torse. Hélas ! lorsque j’étais à demi nu, les haltères à la main, c’est elle qui, silencieuse, me regardait. Je m’occupai de mes affaires, je dressai des comptes, je vécus parmi les chiffres. Le total des additions donnait immuablement Madeleine.

Exaspéré de la vanité de mes efforts, j’adoptai audacieusement un parti opposé. Je me contraignis à ne penser à rien autre et à la voir seulement comme la femme de son mari. Je croyais pouvoir me détacher d’elle par l’évoquer en des postures dégoûtantes. « Le jaloux… est obligé à joindre en son esprit l’image de la femme qu’il aime aux parties honteuses et aux excréments d’un autre… » dit Spinoza.

Je me mis ainsi à la torture, mais je ne me dépris point de Madeleine. Pourtant dans les crises les pires de ma passion, j’eus la force de résister aux montées subites de désir qui me poussaient à la rejoindre à Orville où elle était toujours. Quelque chose s’était brisé à jamais ; cela au moins je le voyais clairement.

Au moment de partir j’étais au comble du désespoir. Je n’attendais plus ma guérison que d’un changement complet de décor et d’habitudes. Y avait-il encore pour moi un baume en Arabie ?

Il ne me fut pas nécessaire d’aller si loin. A peine le pied sur le bateau, je sentis que commençait une existence nouvelle. Tout me plaisait, l’agitation du port, le bruit des camions retentissants, les sifflets, la lumière éblouissante, la légèreté de l’air, sa transparence, l’azur des flots et du ciel, et même la chaleur d’un midi méridional tempérée par la brise marine. Mille petits drapeaux préparés pour le 14 juillet claquaient au vent. Je m’étonnais d’avoir pu vivre jusqu’ici sous les cieux gris du nord ; en les quittant, je laissais derrière moi, bagage inutile, les années passées, leurs tristesses, leurs soucis. Ce beau bateau qui filait vers le Levant emportait un être ardent et fier que rien, désormais, ne pourrait humilier.

C’est avec une véritable ivresse qu’accoudé au bastingage, je regardais les maisons serrées de Marseille, ses monuments, ses jardins fuir à l’horizon. Déjà le bateau cherchait son équilibre sur la houle régulière qui venait du large ; de petites vagues écumeuses couraient le long de ses flancs noirs. Des souvenirs classiques hantaient mon esprit. Entendrai-je chanter les sirènes ? Ah ! j’étais décidé à ne pas me couler de la cire dans les oreilles, à ne pas me faire attacher au mât du navire.

A cet instant une voix féminine, pleine et riche, prononça mon nom à quelques pas. Je me retournai vivement.

Une jeune fille était là, grande, mince, le teint ambré, l’expression grave et douce à la fois. Qui était-ce ? Aussitôt, je trouvai. L’ovale du visage, les yeux étroits, les longs sourcils arqués :

« Isabelle ! m’écriai-je. Et pourtant combien changée d’elle-même ! »

C’était, en effet, Mlle Saint-Aignan, que je n’avais pas revue depuis deux ans au moins. Je lui tendis la main et, d’un mouvement rapide, joyeux, irréfléchi, je passai mon bras gauche autour de sa taille comme si j’avais peur qu’elle ne m’échappât. Ce geste inattendu pour elle le fut pour moi plus encore. Lorsque je l’avais quittée, elle était une enfant fermée et sauvage. Comment pouvais-je reconnaître, dans la jeune fille qu’elle était devenue, une amie ? Comment savais-je tout de suite, sans un mot échangé, que les liens anciens, plus solides que je ne le croyais, loin de se rompre avaient pris de la force pendant l’absence ? Et ce ne fut pas la seule chose que j’appris en un espace de temps si bref. Je m’aperçus que la solitude où j’avais vécu récemment, à laquelle je m’étais condamné, que je croyais bonne et salutaire, me faisait horreur, que je n’étais pas destiné à être malheureux et à nourrir des pensées sombres. Un coup d’œil suffit à dissiper les nuées tristes dont je m’entourais. Le soleil n’emplissait-il pas le ciel ? N’avais-je pas près de moi une fille souriante ? Tout cela en une seconde. On assure que l’homme qui va mourir voit en aussi peu de temps la longue suite des jours qu’il a vécus défiler devant ses yeux. Je ne voulais pas mourir, mais peut-être dans un regard vis-je toute ma vie à venir…

Cependant mon bras gauche restait autour de la taille d’Isabelle. L’absence de préméditation, l’ingénuité, pouvaient seules excuser ce geste. Elle le comprit, elle se dégagea non pas brusquement, mais avec lenteur. Ainsi à la minute où nous nous retrouvions, nous nous montrions capables d’agir dans des circonstances délicates, et sans nous être concertés, en parfaite harmonie. Il y eut un instant de silence, puis commença une vive conversation à bâtons rompus. Que d’événements, petits et grands, durant une si longue séparation ! A nous entendre, à voir l’intérêt que nous prenions à nos bavardages, il semblait que nous eussions à nous en raconter pour toute la traversée. Cependant je ne cessais d’examiner Isabelle, et avec quel sérieux ! C’était à croire que je n’avais jamais vu une jeune fille. Combien me plaisait l’éclat répandu sur ce visage, sa pureté, sa fraîcheur rayonnante ! Et je faisais peu à peu une merveilleuse découverte : cet éclat, cette fraîcheur, cette pureté ne pouvaient émaner que d’une jeune fille, ils lui appartenaient en propre, ils étaient comme la fleur de son corps intact. Je sentais que seul a du prix ce qui n’a été touché par personne et que le plus rare, le plus beau présent qu’une femme puisse offrir à un homme est sa virginité. Le souvenir me traversa, à la façon d’un coup de poignard, de la nuit où, évoquée par deux lèvres innocentes mais impures, l’ombre de mon prédécesseur m’avait arraché aux baisers de la femme que j’aimais.


Mme Saint-Aignan et sa fille allaient passer le reste de l’été et l’automne à Constantinople où les appelaient le soin de leurs affaires et leur plaisir. Mme Saint-Aignan qui supportait mal la mer ne sortait pas de sa couchette.

Isabelle fut à moi seul. Nous ne nous quittions point. L’aube nous trouvait sur le pont que les matelots lavaient à grande eau et les nuits étaient si douces que nous ne nous décidions pas à regagner nos cabines. Nous longeâmes la Sicile ; puis la mer Ionienne agitée nous berça. Le lendemain, au petit jour, nous étions ensemble pour voir surgir des nuées du levant et des flots gris la masse rocheuse du cap Matapan. Isabelle, dont la culture était peu livresque et en avait à mes yeux plus de charme, ne partageait que par sympathie l’émotion qu’éveillait en moi l’idée de débarquer en Grèce.

Lorsque nous fûmes devant Athènes, elle me dit :

— Constantinople est plus beau !

Nous passâmes l’après-midi sur l’acropole. Une lumière ambrée et légère baignait les marbres des temples, les pierres écroulées à leur pied et, au loin, les pentes violettes du Lycabète. Isabelle préféra l’Érechthéion au Parthénon. Dressée le long d’une colonne, le corps plein, la tête petite aux cheveux ondulés, ne figurait-elle pas une vivante cariatide ? Les Niké du petit musée l’arrêtèrent :

— Elles ont des bras ronds, gros, bien en chair. Ce sont de fortes filles de la campagne. Mais ce sourire me trouble. Elles n’ont pas l’âme paysanne.

A Smyrne, premier contact avec l’Orient, Isabelle eut la coquetterie de paraître voilée presqu’à la façon d’une dame turque. Lorsqu’elle arriva sur le pont où je l’attendais, je surpris un peu d’inquiétude dans son regard. La trouvais-je à mon goût ? Voilà la seule question qui la préoccupât. Ainsi s’arrangeait-elle pour me faire comprendre, sans oser me le dire, qu’elle désirait me plaire.

Dans l’ombre poussiéreuse du bazar, des marchands accroupis au seuil de leur boutique nous offraient des colliers d’ambre, des étoffes lamées, des tapis. Une odeur d’épices emplissait l’allée couverte. Par une porte donnant sur la campagne, des chameaux mélancoliques, roux et désabusés, montrèrent leur cou pelé et leurs longues dents jaunes.

Des plaisirs variés et purs, un beau décor changeant, la présence continue d’Isabelle, je souhaitais que ce voyage n’eût pas de fin. Aucun retour offensif du passé ; j’étais guéri. Si je pensais à Madeleine, c’était sans amertume. Déjà cet amour participait à la grandeur et à la sérénité des choses mortes. Je ne disais plus : « Si… » Il était un tout auquel je ne pouvais rien ajouter, dont il ne fallait rien supprimer. Mes souffrances m’avaient accouché de mon être véritable. Elles étaient les étapes douloureuses, mais nécessaires, de mon développement. Grâce à elles, je n’ignorais plus où chercher le bonheur. Celui que je goûtais aujourd’hui auprès d’Isabelle, ne le devais-je pas aux pleurs versés dans les bras de Madeleine ?

Nous vivions sur ce bateau avec une simplicité et un naturel qu’on aurait peine à imaginer. Toute idée de ruse, d’artifice, de dissimulation était aussi éloignée de l’esprit d’Isabelle que du mien. Pourquoi aurait-elle cherché à jouer un personnage puisqu’à l’instant où elle m’était apparue elle m’avait séduit en étant elle-même ? Pourquoi aurais-je dressé des plans pour conquérir un cœur qui ne se défendait pas ? Notre entente, nous n’éprouvions aucun besoin de l’exprimer par des mots, nous en jouissions comme du ciel et de l’air. Nous ne parlions pas de l’avenir, nous ne faisions pas de projets. Nous ne pensions qu’à nous connaître plus complètement. Il semblait que la tâche fût infinie à voir l’ardeur que nous y apportions. Et pourtant ce que nous avions à apprendre ainsi était secondaire, car la seule chose qui importât, nous la savions depuis longtemps déjà sans nous la dire. Elle nous avait été révélée à la minute où nous nous étions retrouvés. Rien n’était capable d’altérer la certitude que nous avions gagnée alors. Nous savions que nous serions l’un à l’autre…

Parfois nous causions sérieusement, de Constantinople et de la vie qu’y menaient, non les Européens mais les Turcs. Dans son langage où les choses graves et les choses légères s’entremêlaient d’une façon charmante, Isabelle me disait qu’elle trouvait honorable pour une femme de ne connaître et de n’aimer qu’un homme : « Je n’en demande pas davantage », ajoutait-elle en souriant. Elle parlait un peu le turc et me donnait des leçons avec une application incroyable, comme s’il était vraiment utile pour ma carrière que je l’apprisse.

Puis soudain, nous redevenions des enfants. Ce n’étaient que jeux, devinettes, énigmes, rébus, marelle, courses à cloche-pied, shuffle board. Isabelle était adroite. En un exercice, je triomphais, car j’étais seul compétiteur. Je me laissais descendre en tournant, les jambes relevées à angle droit, le long d’une de ces colonnettes minces, en cuivre, qui soutenaient le pont supérieur. J’arrivais ainsi, tel un clown, assis à terre après m’être dévidé autour de la colonnette. L’admiration, l’envie et le rire se disputaient Isabelle ébahie. Le rire l’emportait.

On conçoit que lorsque Mme Saint-Aignan nous rejoignit à l’entrée de la mer de Marmara ces folies ne furent plus de mise.

Du reste nous touchions au terme du voyage. Vers la fin de l’après-midi, nous nous penchâmes, Isabelle et moi, à l’avant du bateau pour voir le ciel s’embrumer à l’orient. Des poussières grises étaient suspendues au-dessus de la ville qu’elles nous cachaient. Au crépuscule, elles se dorèrent dans les rayons du soleil. Une coupole, puis d’autres se montrèrent et les pointes blanches effilées des minarets montant comme un cri vers le ciel. Une double ville immense, désordonnée, apparut sur des collines entre lesquelles coulait un fleuve aux flots bleus. Mille fenêtres s’illuminèrent aux feux du couchant. Les noirs cyprès des cimetières fusaient au milieu des maisons basses ; des terrasses surplombaient la Corne d’Or ; des palais, des jardins descendaient jusqu’au bord de l’eau. Le Bosphore était couvert de paquebots et de barques, le vent enflait les voiles, déchirait les panaches de fumée et nous les apportait avec les appels rauques des sirènes. Je sentis frémir dans la mienne qui la tenait enfermée la main d’Isabelle. Nous étions à Constantinople.

Six semaines plus tard — il n’y avait pas trois mois que j’avais quitté Orville — notre mariage fut célébré à la chapelle de l’ambassade de France.


Un homme aime une femme et l’attire à lui. Préparée au bonheur, elle sait où elle va. Mais Isabelle ignorante !… Riche de cent expériences, à quoi me servaient-elles ? J’avais en face de moi une fille chaste et vierge ! J’étais son mari depuis quelques heures, j’allais être son amant. Ma rencontre déjà ancienne avec Henriette ne m’avait rien appris. Cédant tous deux à une poussée violente de l’instinct, Henriette avait été heureuse en même temps que blessée.

La nuit… Un couple pour la première fois enlacé, un corps qui tremble et qu’on veut épargner, cette ardeur de l’homme qu’il faut contenir, les mots tendres qui rassurent, les promesses, tout un balbutiement fervent et mystérieux, puis le silence, un silence brusquement rompu !… Ah ! je n’oublierai jamais Isabelle meurtrie, confuse et fière, se pressant contre moi, ses joues humides de larmes, les baisers timides et maladroits qu’elle me prodiguait. Je la gardai dans mes bras, j’effleurais doucement cette chair sans histoire où aucun souvenir ne s’éveillait sous ma main caressante. Isabelle était ma femme. Je baignais dans la joie, une joie complexe et grave. J’apprenais enfin pourquoi la nature a mis sur les jeunes filles un sceau. Elles donnent ainsi l’absolu à un homme qui, comme moi, ne doit être que le premier, l’unique. Si non, incertitude, déchirement. Isabelle dans le lit nuptial m’avait montré la voie qui mène à la vie bienheureuse. Ce que je pressentais depuis la nuit d’Orville trouvait ici sa confirmation. Je me penchai vers elle, je baisai son front pur. Vaincue par la fatigue, elle dormait, la tête sur ma poitrine. Son souffle frais et régulier s’accordait aux mouvements de mon cœur et, le long du mien, son corps s’allongeait désormais sans crainte.