III
Cet été-là — y avait-il trois ou quatre ans que j’étais marié ? — fut très brillant à Constantinople. Quelques yachts ancrèrent devant la Corne d’or. Nous eûmes la visite d’un parlementaire français, littérateur et membre de l’Académie. On donna en son honneur des fêtes. Je ne pouvais me dispenser d’assister à des dîners officiels.
Lassé par la persistance de ses refus, on commençait à ne plus inviter Isabelle. Elle en était ravie. Elle goûtait chaque jour davantage son existence recluse. Maintenant elle ne se tenait presque pas au rez-de-chaussée, trop exposé à la curiosité des passants. Elle habitait les chambres du premier étage. De celles qui donnaient sur la campagne, la vue s’étendait au loin et, les jours clairs, jusqu’à la masse élevée de l’Olympe de Bithynie. C’est là qu’elle m’attendait à la fin de l’après-midi lorsque je revenais de mon service.
Souvent des collègues à moi profitaient de mon canot pour regagner Thérapia. Je les y posais avant de rentrer, ou bien ils me ramenaient à Tchoubouklou et je les faisais conduire jusque chez eux. Voyant qu’ils ne dérangeaient personne, ils pénétraient parfois dans la grande pièce vide où Agop, expert en toutes choses de son métier, apportait des boissons internationales.
Un jour je rapatriai ainsi un secrétaire américain récemment arrivé à Constantinople avec sa femme. Celle-ci était une Irlandaise d’une éblouissante couleur. Elle regretta de ne pas faire la connaissance d’Isabelle, « légèrement souffrante », mais le yali lui plut. Cette salle nue dont tout le luxe était sur les murs et le parquet lui parut quelque chose d’« horriblement bien ». Il fallait y donner un bal avec fête vénitienne. Elle allait de-ci de-là, dansant presque, parlant toujours. Je m’amusais à la regarder. Elle avait une petite tête d’oiseau, mais le plumage était ravissant. Des cheveux bois d’acajou, un teint qui obligeait à croire que, dès son enfance, elle avait été uniquement nourrie de lait et de pétales de roses et que, depuis cette peu lointaine époque, un dieu, jaloux de préserver l’éclat d’une telle fraîcheur avait étendu sur elle, où qu’elle allât, une couche de brumes légères pareilles à celles qui flottent au-dessus de son île natale, un œil grand, lumineux et doré, une bouche si petite qu’on n’imaginait pas qu’elle pût servir à autre chose qu’à respirer et qu’on était tout étonné de la voir absorber en trois gorgées un cocktail. Cette Irlandaise parfumée avait pour prénom Diane, qu’elle prononçait à l’anglaise Daiana.
Je racontai cette visite à Isabelle et la fis rire en lui décrivant la Daiana aux cocktails, ses projets de bal et de fête vénitienne. Isabelle me demanda beaucoup de détails ; il fallut même décrire la toilette de l’étrangère, ce à quoi j’étais, comme la plupart des hommes, malhabile. Isabelle ne voulait pas se mêler au monde, mais les échos que je lui en apportais l’intéressaient encore ; elle apprenait ainsi ce qui retenait mon attention.
J’aimais la vie nocturne du Bosphore. La magnificence du paysage, la douceur de la température, la beauté des nuits orientales ne cessaient de m’enchanter.
J’avais plus d’une façon d’en jouir.
Un soir nous étions en caïque, ma femme et moi ; nous nous laissions mollement bercer entre les deux rives, les musiques de Thérapia venaient mourir jusqu’à nous. De grands bateaux filant vers le nord et l’orient nous frôlaient. Ils allaient aux ports russes ou turcs de la mer Noire et les noms que je prononçais à voix haute, Poti qui est aux bords du Phase, Batoum, Inéboli, Trébizonde, faisaient lever devant nous un essaim de rêves voyageurs. Je restais à demi couché, Isabelle serrée contre moi, et, comme tente à notre embarcation, le sombre velours du ciel piqué d’étoiles. Alors, au milieu de la nuit tiède, dans l’odeur de ce jeune corps qui m’appartenait, je récitais des vers qui avaient poussé et mûri sur la vieille terre d’Asie, les quatrains où Khayyam chante, pour nous le rendre plus précieux, la précarité de notre bonheur :
O Khayyam, si tu es assis près d’une adolescente sans rides, sois heureux !
Isabelle ne parlait pas, mais la pression de sa main montrait que chaque mot des vers admirables du poète avait pour elle un sens et la touchait. J’étais heureux !
Et je ne l’étais pas moins peut-être, le lendemain, par un soir aussi beau. Les terrasses illuminées d’un jardin de la côte d’Europe, les femmes décolletées, les tziganes, du vin, cette atmosphère de fête dont on se lasse à la respirer continûment, mais à laquelle j’étais fort sensible quand je sortais de mon yali asiatique, une société aimable et mêlée, des gens accourus de toutes parts, avides d’épuiser les plaisirs de ces lieux avant de les quitter demain, la fièvre latente de l’Orient qui accélère le pouls, voilà ce que je trouvais en quittant Isabelle. Si obscur que je fusse, j’excitais la curiosité. Ne vivais-je pas à la turque ? Les uns disaient que j’étais jaloux de ma femme au point de l’enfermer dans un harem. D’autres ajoutaient qu’elle n’y était pas seule. Aussi me regardait-on plus que je ne le méritais.
Daiana était là. On nous voyait beaucoup ensemble. Elle montrait des épaules blanches comme neige, elle était souple, légère. J’avais envie de jouer avec elle comme avec un jeune chat — elle en laissait voir la langue fine et rose, — de la rouler, de la caresser et finalement de la prendre sur mes genoux. Nous dansions ; j’aimais le parfum qui venait d’elle et je le lui disais. Parfois elle levait les yeux sur moi, ses yeux pleins d’une fausse innocence. Un jour, nous étions assis à l’écart, elle me dit d’un air ingénu, baissant les paupières, exagérant un peu son accent :
— Voulez-vous de moi dans votre harem ?
Elle s’arrêta un instant avant le mot harem.
Le coup était direct.
— Cette cage n’est pas faite pour un bel oiseau comme vous, répondis-je en plaisantant. La rive d’Europe vous convient mieux.
Tels étaient nos propos pertinents et hardis. Nos silences avaient aussi leur valeur. Qui m’aurait retenu ? Je sentais en moi l’ardeur à réussir qui m’avait possédé si souvent. Du reste, aucune crainte ! Je savais que, même poussé très loin, ce jeu ne ruinerait pas l’édifice élevé là-bas sur l’autre rive. La belle Irlandaise était mariée ! Merveilleux antidote, non contre le plaisir, mais contre l’amour.
Lorsqu’au milieu de la nuit, je regagnais notre yali et que le canot fendait les eaux noires du Bosphore, j’offrais ma tête nue au vent pour qu’il enlevât l’odeur persistante d’un parfum qui me hantait et, songeant à celle qui m’attendait dans une chambre close, frémissant à l’idée de retrouver un corps pur et des joies non adultérées, mon seul mot à l’homme de la barre était : « Plus vite ! »
Je goûtais ces contrastes. Cependant l’été se passait dans la dissipation. J’appartenais à l’Asie, mais l’Europe essayait de me reprendre. Elle usait, comme on voit, d’artifices pleins de charme. J’en sentais l’agrément ; j’en niais la force. Aussi je ne me défendais pas. Isabelle devina-t-elle le danger qui nous menaçait ? Elle ne me posait presque plus de questions sur mes soirées européennes. Pensait-elle que, l’aimant comme je l’aimais, je ne prendrais pas une maîtresse ? Jugeait-elle au contraire qu’en ma qualité d’homme j’avais droit au plaisir ? Mais qu’était le plaisir à ses yeux ? Où étaient ses limites ? Elle ne le connaissait que confondu avec l’amour. Savait-elle qu’il n’en est pas ainsi pour l’homme ?
Au lieu de vivre dans la paix que, sagement, elle me laissait, au lieu de bénéficier d’un doute qui m’était favorable, je fus pris d’inquiétude. Bientôt le mutisme d’Isabelle me pesa ; j’eusse préféré ses reproches. Son regard triste semblait fuir le mien. Que se passait-il derrière ce front fermé ? Je n’admettais pas que ce qui m’était un simple plaisir, plaisir auquel je renoncerais sans peine, fût une cause de souffrance pour Isabelle.
Un jour enfin, n’en pouvant plus d’incertitude, je parlai. On ne pénétrait pas chez Isabelle de plain-pied. Elle fuyait les confidences intempestives. Je lui fis sentir combien je m’affligeais de la voir préoccupée. Avait-elle des soucis ? Jugeait-elle que j’allais trop souvent le soir sur la rive d’Europe ? S’il en était ainsi, je resterais près d’elle sans lui sacrifier quoi que ce fût. Elle m’assura n’avoir aucune cause de tristesse. Elle était heureuse et ne demandait rien. Elle m’était reconnaissante de consentir à m’enfermer dans une maison isolée, avec une femme recluse à qui le monde faisait horreur. Il était donc naturel que j’allasse chercher au dehors les distractions qu’elle me refusait ici. Elle me dit ces choses si touchantes sur un ton de parfaite simplicité. Isabelle avait l’âme noble. On s’en apercevait en des moments comme celui-ci où les mots étaient chargés de plus de sens qu’ils ne paraissaient en contenir.
Je fus ému, mais sourdement irrité aussi. Je cherchais des choses contradictoires : j’usais de la liberté qui m’était nécessaire et agréable, mais je supportais mal qu’Isabelle en pâtît. Je lui en voulus de la douleur qu’elle me cachait et je m’armai contre elle des mots si généreux qu’elle venait de prononcer. Mais aurais-je toléré son indifférence ?
Et je revenais toujours à la même interrogation : que savait-elle au juste de mes amusements à Thérapia ? Elle avait parlé de « distractions ». Jusqu’où allaient les distractions permises ? Elle ne comptait plus d’amies européennes. Elle ne fréquentait guère que quelques dames turques de haut rang. Elle était ainsi, croyais-je, à l’abri des commérages de la colonie étrangère. Pouvais-je supposer — ce que j’appris beaucoup plus tard — que ma liaison, ou ce qu’on pensait être ma liaison, avec la belle Daiana occupait la société de Constantinople ? Je me suis toujours fort peu intéressé à la vie secrète des gens. Comment imaginer que la mienne excitât tant de curiosité ? Partout on parlait de nous ! Ce qu’on en disait — invention, calomnie, vérité — est trop dénué d’intérêt pour que je le rapporte ici. Ces histoires étaient racontées au fond des harems et l’écho en parvint jusqu’à Isabelle.
Elle eut la force de me le cacher. Elle me témoigna une égale tendresse. Si je ne m’étais senti coupable envers elle, aurais-je noté un changement dans son humeur ?
L’automne touchait à son terme. La saison de Thérapia perdait de son éclat. J’allais à l’ambassade. Mais Constantinople est une grande ville ; on y passe inaperçu. Du reste, je ne m’y attardais pas. Je ne quittais plus Isabelle après dîner. Nous passions à deux des soirées charmantes et un peu mélancoliques.
Pendant cette période troublée où tant de choses étaient mises en question, Isabelle n’envisagea pas un instant la possibilité de changer son genre d’existence. Nous avions une maison. Ce fait, en apparence secondaire, était important aux yeux de ma femme. Elle voyait là quelque chose de durable, de définitif, de presque sacré qui nous dictait des habitudes, des devoirs, et, bientôt, nous imposerait des traditions. Nous n’étions pas des nomades, comme les Européens du Bosphore. Tout était changeant dans leur vie, tout tendait à se fixer dans la nôtre. Chaque jour lui apportait une confirmation de l’excellence du choix qu’elle avait fait en venant habiter la rive d’Asie. Les seuls mots durs qu’elle se permit étaient à l’adresse des femmes qui se donnent facilement, montrant ainsi le peu de prix qu’elles mettent à leur personne. Mais elle n’accusait jamais les hommes ; la faute et la honte restaient aux femmes. Ainsi quoi qu’il arrivât, elle s’attachait davantage à notre yali de Tchoubouklou.
— Je finirai mes jours ici, dit-elle une fois.
Ces mots avaient quelque chose de pathétique sur les lèvres d’une femme si jeune. Et comment ne pas remarquer qu’elle disait « je » et pas « nous » ?
Bouleversé à de tels accents, je la pris dans mes bras ; je l’assurai que je ne l’abandonnerais jamais et qu’elle avait fondé notre bonheur sur un roc inébranlable.
Vers ce temps mon chef eut à m’envoyer passer une quinzaine à Paris pour affaires de service. Ma femme parut indifférente à cette nouvelle. Pourtant nous ne nous étions pas séparés une nuit. Mais, pleine de sens et de raison, elle jugeait bonne mon absence de Constantinople en ce moment ; je retrouverais ainsi, pensait-elle, l’équilibre. Il ne fut pas question pour elle de quitter Tchoubouklou. Elle avait pris racine en terre d’Asie. L’Orient-express m’emmena donc seul. Le malheur fut que, sans nous être concertés, l’Irlandaise et son Américain de mari qui avait un congé de six mois partissent, par le même train vingt-quatre heures plus tard. Cette coïncidence ne pouvait manquer d’être exploitée. On raconta que Daiana voyageait avec moi, sans son mari, et qu’elle occupait, ô cynisme, le coupé voisin du mien.
Isabelle ne m’avait pas accompagné à la gare, sinon elle aurait vu elle-même la créance qu’il convenait d’accorder à ces bruits. Mais elle redoutait la cohue de la gare, et d’y afficher sa tristesse. Elle me fit ses adieux à Tchoubouklou. Ces nouvelles données comme certaines arrivèrent à notre yali. Isabelle fut atterrée. Jusqu’ici elle avait choisi de vivre dans le doute : je m’amusais sur la rive d’Europe, je dansais avec l’Irlandaise, on nous voyait ensemble. Comment empêcher les langues de se déchaîner ? Mais cela prouvait-il que je la rencontrasse en secret ? Notre voyage à deux ne permettait plus, hélas ! d’interprétation favorable. Il fallait accepter l’idée que Daiana était une maîtresse. Le plaisir qu’Isabelle était prête à m’accorder allait donc jusque-là ! Elle avait souvent tourné autour de cette idée sans oser la regarder en pleine lumière. Maintenant rien ne restait dans l’ombre. Il y avait de quoi s’étonner ! il y avait de quoi souffrir ! Pendant l’été, Isabelle m’avait trouvé, à chaque fois que je revenais de Thérapia, joyeux et tendre. Avais-je cessé de l’aimer ? Non, certes. Dans l’atmosphère de notre yali, j’étais tel qu’elle m’avait toujours connu. Que ne donnerait-elle pour m’avoir encore ? Mais j’étais parti, j’avais quitté Constantinople ! Sous d’autres cieux, je l’oublierais ! Une aventurière, experte à séduire les hommes et à se les attacher, m’avait enlevé !
Cependant elle recevait de moi de longues et affectueuses lettres. Elle ne se rassurait pas et imaginait que je voulais adoucir sa peine. Mais ces lettres étaient écrites sous les yeux d’une rivale ! Est-il pire tourment ? Elle passa près de deux semaines angoissées.
Je revins ! avec un peu de retard dû aux lenteurs des bureaux. Elle ne m’attendait plus. Toute à la joie de me revoir, elle ne fut pas maîtresse d’elle-même. Ses larmes m’apprirent qu’elle avait cru me perdre.
Je la consolai sur mon cœur. Mais elle se reprit vite. J’apprenais à connaître l’admirable caractère de ma femme. Elle n’admettait pas d’être plainte. Un grand orgueil la soutenait et la poussait à prendre la responsabilité de notre bonheur. N’était-ce pas elle qui m’avait entraîné loin du commerce des hommes ? Elle avait à prouver que nous devions être heureux, elle et moi, plus que si nous avions mené la vie banale qui eût été la nôtre en Europe. Elle n’entendait pas s’avouer vaincue. Dans l’inquiétude où elle était, elle cherchait les causes de son échec. Et d’abord elle se reprocha d’avoir suivi trop uniquement ses goûts et de n’avoir pas pensé aux miens. Lorsqu’au début de notre mariage, je sortais sans elle, elle craignait, non de me laisser seul au milieu d’une société brillante, mais de me déplaire en ne m’y accompagnant pas. Pourtant elle restait à la maison. Elle fit un pas de plus. Elle comprit qu’eût-elle été avec moi, elle n’aurait pu me protéger contre certains assauts et qu’il y a dans l’homme le meilleur (j’étais tel à ses yeux) un élément inconnu, un démon qui, à certains moments imprévisibles, se réveille et ne s’arrête, pour se satisfaire, à rien. Quelle menace ! Et comment l’écarter ?
Elle était soucieuse, taciturne, mais se refusait à me communiquer ses pensées. Si j’en avais connu le cours douloureux, je l’aurais vite rassurée en lui disant que pas une minute je n’avais eu l’idée de la quitter pour suivre la belle et triviale Irlandaise. A mon insu un lent travail de réflexion s’opérait en elle et l’amenait à me regarder sous un jour nouveau. « Ce démon vivant dans ma chair, comment le détruire ? et si cela n’était pas en son pouvoir, comment le domestiquer ? » Voilà le thème de ses méditations. Il fallut quelques mois pour que j’en découvrisse l’aboutissant et je vis alors seulement jusqu’où l’amour et l’audace, mêlés à la crainte de me perdre, avaient conduit la solitaire Isabelle.
Un des soirs de cet hiver, comme je rentrais chez moi et qu’avant de rejoindre Isabelle, je m’occupais un instant au rez-de-chaussée, j’entendis venant du fond de l’appartement le son grêle d’une guitare. Ce n’était pas la première fois qu’un des serviteurs se divertissait ainsi au jardin ou dans le pavillon de la cuisine. Mais il me parut qu’une main plus savante m’envoyait aujourd’hui des accords et des modulations que je ne connaissais pas.
Je me mis à la recherche du musicien et arrivai à une petite chambre éloignée. J’y trouvai le maître d’hôtel Agop, qui ne me savait pas de retour, assis sur un divan et, à ses pieds, un homme vêtu de noir, coiffé de la kola persane. Il y avait peu de lumière et je ne distinguai de lui qu’une figure assez ronde, trouée par la petite vérole. Il tenait une guitare double. A mon entrée, il s’arrêta, se leva et resta immobile, les mains croisées sur le ventre. Agop m’expliqua aussitôt que mirza Ali était un lettré persan de grand mérite. Il l’avait rencontré naguère à Téhéran. Mirza Ali se rendait en Europe pour examiner dans les bibliothèques les manuscrits de son pays ; il n’était pas sans ressources, et en chemin séjournait à Constantinople.
Le mirza parlait français. Les yeux baissés, tortillant ses doigts un peu gros, il me fit un compliment avec tant de finesse naturelle et acquise, jointe de la façon la plus raffinée à une réserve et à une grâce respectueuses, que je fus pris pour lui d’une sympathie soudaine et résolus de ne pas le laisser quitter de sitôt notre yali. Nous causâmes des poètes persans que je lisais en traduction. Il corrigea sur-le-champ la version que je donnais de quelques vers et les fit apparaître dans une beauté nouvelle.
Enchanté de mon mirza, je l’invitai à loger chez moi, où il habitait, je l’appris plus tard, depuis une semaine.
En dînant, je racontai ma découverte à Isabelle. Tout ce qui venait de l’Asie, tout ce qui pouvait m’attacher à l’Asie, lui semblait excellent. Elle voulut voir le mirza et, le repas terminé, elle descendit. Mirza Ali s’exprimait avec un peu de difficulté. On pensait d’abord qu’il n’arriverait pas où il voulait aller, mais finalement il trouvait un chemin inattendu et charmant qui le menait au but. Il évoqua ainsi par petites touches en apparence insignifiantes et même parfois triviales la Perse fleurie, cultivée et rare des poètes.
La journée n’était pas achevée que j’avais décidé d’apprendre le persan sous la direction du mirza. Isabelle approuvait.
Je puis rester longtemps oisif, mais si j’entreprends une chose je m’y jette avec passion. Me voilà donc plongeant en compagnie du mirza dans l’étude du persan. Si l’écriture arabe en est difficile pour un Européen, la langue elle-même est d’une grande simplicité et ne présente pas plus de complications grammaticales que l’anglaise.
Au bout de quelques semaines, je commençai à lire des vers d’Omar Khayyam. Alléguant la mauvaise saison et une avarie au moteur du canot, je n’acceptais pas d’invitations à Péra. Dès le dîner fini je descendais au rez-de-chaussée où mirza Ali m’attendait. Belles et tranquilles soirées à la lueur de la lampe, que nous prolongions jusqu’au milieu de la nuit. Du fond des vergers de l’Irak, une voix persuasive m’appelait. Ah ! je ne pensais point à l’Europe alors ! Un rythme nouveau menait mes travaux et mes jours.
Quand j’étais fatigué, mirza Ali prenait sa guitare persane à double caisse dont les cinq cordes étaient accordées au quart de ton et, après des préludes interminables, avançait tout à coup d’une main sûre dans un thème simple qu’il couvrait aussitôt de mille modulations, le perdait, le retrouvait, faisant s’épanouir devant mes yeux les arabesques hardies, folles et précises, des tapis anciens d’Ispahan. Puis c’étaient de longs silences où nous partions pour des rêveries lointaines et souvent, lorsque j’en sortais, mirza Ali avait disparu emportant son tar.
Un jour, c’était le 21 mars — je me souviens que le temps était mauvais et que la pluie battait les vitres — il m’expliqua, une fois le travail terminé, qu’à cette date où le printemps apparaît les Persans célèbrent l’an nouveau, le nôrouz.
— On s’en va alors dans un jardin près de la ville avec un ami, on récite des vers et l’on joue du tar.
A l’image de ces félicités il se tut. Puis prenant sa guitare, il improvisa sur le thème du printemps, la vie renaissait sous ses doigts habiles, je sentais la sève universelle couler dans mes veines. Cela dura longtemps… Quand je revins à moi, j’étais seul…
L’esprit encore troublé, je poursuivis machinalement des pensées qui avaient une forme sonore et un rythme. Un bruit de pas léger me fit tressaillir. Était-ce le printemps qui faisait ainsi magiquement son apparition à la date fixée ?
Je levai la tête. Une fille était là enveloppée du tcharchaf noir dont les femmes se couvrent pour circuler hors de la partie de la maison qui leur est réservée. Voyant que j’étais seul, elle le laissa tomber et je reconnus à ses grands yeux bruns Djémila, la suivante, presque l’amie d’Isabelle. Il y avait des mois que je ne l’avais aperçue. Parfois elle accompagnait sa maîtresse en caïque, mais, silencieuse, restait entourée de voiles. Aujourd’hui je découvrais soudain qu’elle n’était plus une enfant, mais une de ces adolescentes au visage de lune, une de ces idoles adorées des poètes que je lisais, une fille belle, enfin, faite pour l’amour. Ma maison, mystérieuse comme toutes les maisons d’Orient, recelait un trésor, et je ne le savais pas !
Un instant, je sentis le feu doux de ses yeux sur les miens, puis elle baissa les paupières et, approchant encore, me tendit une timbale en argent qu’elle m’apportait.
— O bey effendi, dit-elle, la khanoum a préparé ce verre de chira qu’elle vous envoie.
Elle parlait un français pur, mais d’une voix dont les sonorités chantantes n’étaient pas de notre pays.
— Comme te voilà grandie, Djémila ! dis-je. Où donc te caches-tu que je ne te vois jamais !
— Je suis toujours avec la khanoum quand elle est seule, répondit-elle avec un peu d’orgueil.
Il y eut un silence. Mon esprit flottait, ne s’attachait à rien. Soudain, sans qu’aucune cause apparente eût motivé cette question, je demandai :
— Sais-tu que le printemps commence aujourd’hui ?
— Je le sais, bey effendi, dit-elle en souriant.
Elle s’inclina et sortit, chargée de mes remerciements à l’adresse de la khanoum. Derrière elle, un parfum de musc traînait.
Un moment je rêvai, puis sautai sur mes pieds et courus à la fenêtre que j’ouvris. Changement subit de décor : il ne pleuvait plus ; quelques nuages filaient vers le sud dans un ciel qu’éclairait une lune d’or à son second quartier. De petites vagues clapotaient sur l’appontement du yali. Un oiseau de nuit en chasse passa. L’air était froid, mais n’avait pas l’aigreur de l’hiver. Je respirai à pleine poitrine : « C’est le printemps, me dis-je, c’est le printemps qui arrive ! »
Une heure plus tard, je fis compliment à Isabelle de Djémila.
— Elle est charmante, ajoutai-je. Ne songes-tu pas à la marier ?
— Je me passerais difficilement d’elle, répondit ma femme. Et puis voudrait-elle quitter notre maison ?
Les soirs succédèrent aux soirs et, lorsque je travaillais, Djémila entrait portant une boisson. Parfois mirza Ali était encore là ; le plus souvent elle semblait attendre qu’il fût parti. Sa visite prenait alors les allures d’un rendez-vous. Pourtant il ne s’y passait rien ; je me bornais à admirer celle qui venait à moi dans la nuit.
Isabelle l’habillait d’une façon ravissante et fantasque. Un jour Djémila se montrait pareille à l’échanson aux lèvres de rubis d’une miniature persane. Deux boucles de cheveux passant sous le turban encadraient son frais et beau visage ; elle portait de grandes culottes larges serrées au cou de pied qu’elle avait fin ; une chemisette de tulle pailleté d’argent enfermait un torse juvénile. Ou bien, elle était vêtue comme une bayadère hindoue, de pantalons étroits, recouverts d’une ample robe de mousseline transparente des Indes où passaient des fils d’or. Des rangs de pierres de couleur lui encadraient les bras, le cou, et descendaient en bruissant jusqu’aux seins.
Longtemps, je ne causai pas avec elle. Je goûtais le plaisir de la voir aller et venir dans la pièce à demi éclairée et de regarder ses pieds nus, délicats fouler mes tapis anciens. Pour qu’elle ne s’en allât pas tout de suite, je lui demandais de me rendre quelque menu service, de m’apporter un livre qui était hors de la portée de ma main, ou une boîte d’allumettes. Accroupie sur les talons, elle me donnait l’objet réclamé. J’admirais la souplesse animale de ce jeune corps, la courbure de la croupe, le cintrage des reins tendus.
Mirza Ali maintenant ne partait pas. Il ne montrait pourtant d’aucune manière qu’il s’intéressât à la visiteuse. Il restait agenouillé, la guitare à la main. Il ne tournait même pas la tête lorsqu’elle venait. Je m’étonnais de ce qui paraissait être une faute de tact chez un homme si fin, si sensible. Il grattait distraitement des accords sur le tar, en manière de prélude. Djémila, curieuse, écoutait. Mais le mirza n’en finissait pas de préluder et elle nous quittait, comme si ses ordres étaient, du moins l’imaginai-je, de ne pas tarder auprès de moi. Peu à peu je m’habituai à la présence de mirza Ali et n’y prêtai plus attention.
Une fois, manquant de cigarettes, je demandai à Djémila de m’en chercher une boîte. Elle en trouva dans la pièce voisine, alluma une cigarette, puis me la tendit. Cette façon de faire se pratique en Orient, mais elle n’était pas d’usage chez nous. J’eus un léger battement de cœur en portant à ma bouche la cigarette qui m’apportait, tiède encore, le parfum des lèvres de cette belle fille.
Chaque soir, je l’attendais impatiemment. Je tirais ma montre. Je faisais quelques pas vers la porte… Elle arrivait ! Je prenais de ses mains le verre de chira…
Maintenant tout me retenait dans notre yali, Isabelle semblable à elle-même, mon travail avec le mirza, cette lente promenade à travers les jardins fleuris de la pensée persane, la musique d’Asie qui pénétrait de jour en jour plus profondément en moi, et enfin l’apparition dans la nuit de l’idole à la taille de cyprès. Que demander encore ? Que pouvait m’offrir la rive d’Europe ?
Ne voyais-je pas que je m’attachais insensiblement à la petite Djémila ? Je l’avais regardée d’abord avec curiosité et admiration, un peu comme une figure détachée d’une miniature persane. Elle avait la noblesse inimitable de port, le visage fier, candide et voluptueux des adolescentes qu’ont représentées les peintres de jadis ? Mais bientôt un désir impérieux m’envahit : je ne songeais qu’à jouir d’elle, comme un homme d’une fille intacte et qui le tente. Cela, et rien de plus. Je ne perdais pas, ici au moins, mon temps à des rêveries sentimentales. J’avais fait mes écoles…
Et pourtant je m’inquiétai. Je commençais à me connaître, je savais non pas ma faiblesse, mais la force avec laquelle un désir nouveau s’empare de moi et combien il m’est difficile d’y résister. Mais Isabelle ? mais toute ma vie harmonieuse dans ce yali ? Risquerai-je de la détruire pour la satisfaction d’un caprice ? J’étais un homme ; je devais peser les conséquences de mes actes. Sans doute, je me permettais beaucoup, mais à distance, loin de ma femme. Une passade sur la rive d’Europe était sans importance. Tout restait dans le vague. Étais-je, n’étais-je pas l’amant de l’Irlandaise ? Nulle certitude. — Avoir une maîtresse dans la maison même où vivait Isabelle à qui j’étais attaché par mille liens que je ne songeais pas à rompre, la chose était grave. Comment le lui cacher ? Bientôt épiés, nous serions à la merci de l’indiscrétion ou de la jalousie d’une servante. Isabelle pourrait nous surprendre… Mais le conflit éternel du drame classique entre le devoir et la passion se présentait devant mes yeux à travers la fumée d’une cigarette de tabac turc. Et puis, le plaisir remplaçait la passion. Et ce ciel d’un bleu d’outre-mer au-dessus de nos têtes ! et les beaux nuages dorés qui venaient du sud ! et la douceur de vivre sur ces rives ! L’atmosphère ne prêtait pas au tragique.
Ce qui restait en moi de l’homme ancien eut encore la force de discuter un jour avec Isabelle la question Djémila. Je lui dis assez sérieusement qu’il fallait marier cette fille, qu’elle était jolie, qu’il était inhumain de l’enfermer chez nous et que je me chargeais de lui assurer une petite dot.
Isabelle me parut attentive au ton de mes paroles ; ses yeux étaient attachés sur les miens ; elle me prit la main et la garda. Mais elle répondit :
— Djémila a du cœur et nous aime. Je l’aime aussi. Ne nous séparons point d’elle aujourd’hui. Plus tard…
Elle ne conclut pas. Ces mots me touchèrent et, pour un instant, donnèrent de la force aux scrupules qui m’avaient fait intervenir auprès d’elle. Et pourtant avec quelle joie — ô contradictions d’un cœur sincère ! — les entendis-je ! Djémila ne partirait pas. Pour apaiser ma conscience, j’insistai. Que risquais-je ? je savais maintenant que la décision d’Isabelle était irrévocable.
Je continuai donc à recevoir la visite nocturne de Djémila. Parfois nous causions. Sa voix d’une extrême douceur vibrait presque plaintivement sur les terminaisons en or, en our et en ar. Le français parlé par elle devenait la plus musicale des langues. Je pensais aux Persans qui gardent un rossignol en cage. Nous échangions à peu près autant d’idées que j’en eusse échangé avec un oiseau. Mais que cette conversation, par ce qu’elle contenait d’inexprimé, par le but inavoué qu’elle visait, me paraissait intéressante !
— Quel âge as-tu ? lui demandai-je un jour.
— Quinze ans, bey effendi.
— Une enfant ! conclus-je machinalement.
Rien dans l’aspect de Djémila ne justifiait ce mot. Elle était maigre, il est vrai, mais, les hanches et les seins développés comme il convient, et pas plus. Les vers d’un poète né à Constantinople étaient sur mes lèvres quand je la regardais et me troublaient :
Le feu sombre de ses yeux si bien dessinés m’évoquait la Témimé de Firdousi dont le jeune cœur est déchiré d’amour pour Rustem. Pourquoi ma femme m’envoyait-elle la nuit cette belle adolescente ? Je rêvai un instant. Puis je dis :
— Il est tard pour toi, ma petite, va te coucher.
Un soir, je la retiendrais. Que serait cette Orientale devant le désir d’un Européen ? Tel était maintenant le sujet de mes méditations que rythmait le tar sous les mains expertes de mirza Ali. Bien qu’elle eût vécu dans un harem où l’homme est le maître, l’instinct féminin est constant. Elle était vierge, elle se défendrait pour se faire désirer avec plus d’ardeur. Puis elle cèderait.
Et après ?
Quoi qu’il arrivât, je ne me séparerais pas d’Isabelle. Je ne pourrais me priver de sa tendresse et de son amour fervent. Je l’avais prise jeune fille. Comment rester insensible à son charme, à cette pureté d’âme et de corps qui se conservait miraculeusement à l’abri des hauts murs de notre yali ? Les nuages avaient passé sans laisser d’ombre sur son cœur. Nous partagions le même lit ; le matin, à peine éveillée, son corps se rapprochait du mien et ses premiers mots étaient : « Ma vie ! »
Quand nous étions ensemble, sa seule présence gagnait sa cause. Je descendais au rez-de-chaussée, elle était désarmée. Djémila emportait la victoire avant que d’ouvrir la porte.
Mirza Ali s’accroupissait à terre loin de la lampe. Il commençait à gratter le tar ; c’étaient des cadences subtiles, des phrases qui semblaient monotones, mais, pleines d’une vie ardente, secrète et passionnée, avaient vite fait de m’emmener dans un pays où, vides de sens, les mots « fidélité », « foi conjugale », ne se présentaient même pas à l’esprit.
Vers onze heures, Djémila arrivait. Si légère qu’elle fût, j’entendais son pas sur les marches de l’escalier. (J’avais écouté naguère le bruit d’un pas sur un escalier !) Elle venait à moi, la Sulamite, porteuse d’un philtre. Elle disait les mots attendus :
— O bey effendi, j’apporte un verre de chira que la khanoum vous a préparé.
Ali effleurait d’une main distraite, mais savante, les cordes tendues, parfois silencieux, parfois chantant d’une voix sourde qui s’élevait pour s’apaiser aussitôt et n’être plus qu’un murmure. Voyait-il nos regards ? Devinait-il ce qui se passerait entre nous ? Pensait-il que la musique était pour l’instant nécessaire à ces rendez-vous nocturnes ? Je ne sais. Mais soir après soir, — nous étions maintenant à la fin d’avril — je trouvais le mirza près d’une fenêtre ouverte sur le Bosphore, accordant avec soin et nonchalance son instrument.
Nous étudiions quelques vers d’un poète. Mirza Ali m’en expliquait le sens caché et les correspondances lointaines. Il se perdait ainsi, et moi avec lui, dans la mysticité. La difficulté qu’il avait à parler le français — pour les sujets simples nous commencions à causer en persan — ajoutait au mystère du texte celui de l’interprétation. Il semblait en savoir plus qu’il ne pouvait exprimer, avoir les clefs d’un paradis où je ne pénétrais que par sa grâce. J’imaginais aussi qu’une longue familiarité avec la pensée asiatique lui permettait de lire dans les êtres des choses dont ils ne soupçonnaient pas encore l’existence. A suivre les méandres de sa conversation, mon esprit commençait à flotter, bientôt il s’élevait jusqu’à un point d’où je contemplais la terre sous un angle nouveau. Jamais homme ne fut plus adroit à vous détacher de vous-même. Il accomplissait par des moyens différents et qui lui étaient propres l’œuvre subtile de l’opium. Une fois obtenu le résultat désiré, il prenait la double guitare et l’essaim des notes s’éveillait sous ses doigts en apparence malhabiles. Elles semblaient s’envoler au hasard, sans ordre, sans intention, mais peu à peu se groupaient, formaient des phrases qui bondissaient en avant, se mêlaient les unes aux autres et, revenant sur elles-mêmes, tissaient autour de moi une trame harmonieuse et solide dont les fils m’enlaçaient, ne me laissant ni le goût, ni la possibilité de fuir.
Paraissait alors Djémila. Elle ne me ramenait pas à une réalité banale. Elle entrait sans effort dans le cercle magique où le mirza m’avait conduit. Elle appartenait à un monde enchanté, bien loin de celui où j’avais vécu, de celui où je vivais quelques heures plus tôt. Tout n’y était que volupté raffinée pour l’esprit et pour les sens. Mirza Ali continuait en sourdine, se taisait enfin. Mais une corde résonnait dans le silence, puis une autre, et la guitare, comme d’elle-même, commentait à sa manière la situation créée par l’arrivée de Djémila. Un soir, le mirza m’avait raconté l’admirable scène de l’histoire de Sohrab au Livre des Rois, où Témimé, la fille du roi de Sémengan, visite la nuit le héros Rustem tandis qu’il dort. Il s’accompagnait alors sur un rythme que je ne connaissais pas… Et voilà qu’aujourd’hui, au moment où Djémila entrait, parmi les arabesques compliquées issues de la guitare, deux accords sonnaient sur le rythme inoubliable, deux accords aussitôt disparus, qui suscitaient devant mes yeux Témimé au cœur brûlant, Témimé se glissant auprès de Rustem. Je la voyais dans les bras du héros. Était-ce Témimé ? Était-ce Djémila ? Était-ce Rustem ? Était-ce moi ?
Par de tels sortilèges, le mirza enfoui sous son aba, petite masse écroulée presque invisible dans l’ombre, nous enchaînait l’un à l’autre. Où étais-je alors ? L’Europe oubliée, j’habitais au cœur de l’Asie ; je succombais à ses enchantements.
Telles furent, ce printemps-là, nos soirées sur le Bosphore. Nous ne nous hâtions pas vers le dénouement d’une situation qui se développait d’elle-même, en dehors de notre volonté. J’imaginais assez curieusement que mirza Ali en savait autant que nous, plus peut-être… Mais sa présence deviendrait vite une gêne. Ne le sentait-il pas ? Pourtant j’inclinais à croire que je n’aurais pas à le renvoyer et qu’il nous laisserait lorsqu’il le jugerait nécessaire.
Un soir, je dis insolitement à Djémila en lui montrant une place à côté de moi :
— Assieds-toi, petite.
Au lieu de s’asseoir sur le divan, elle s’agenouilla à mes pieds.
Mirza Ali s’arrêta de gratter la guitare. Il arrivait qu’il s’interrompît pour suivre silencieusement sa rêverie. Aussi, sans y faire attention, je regardai Djémila immobile et son cou flexible que j’aurais pu caresser. Le hasard voulut que mes yeux fussent tournés vers la porte et j’aperçus le mirza qui, sans que je l’eusse entendu, en avait gagné le seuil et l’allait franchir.
— Tu t’en vas ? dis-je surpris.
— Khasté hastam, khan (je suis fatigué, seigneur), répondit-il en persan, puis il disparut.
Déjà Djémila était debout. La façon un peu inquiète dont elle dressa la tête la fit semblable à une biche effrayée. « Le plus ravissant animal… » pensai-je.
Elle s’inclinait, les doigts sur le front. Me quitter ?… Je tendis la main et saisis la sienne. Ce geste inattendu — jamais je ne l’avais touchée — lui fit perdre l’équilibre. Et, comme je ne la lâchais pas, elle s’abattit à moitié sur le divan, à moitié sur moi. Elle ne put retenir un frais éclat de rire. Mes lèvres l’arrêtèrent sur sa bouche. Elle ne résista pas. Je ne rencontrai à la prendre que le seul obstacle élevé par la nature entre elle et l’homme.
La flamme baissait dans la lampe lorsque je me levai. Djémila, heureuse et lasse, restait à moitié défaite, le bras gauche, long et délié, passé derrière la tête. L’épaule un peu maigre était encore d’une enfant. Ses yeux se posaient librement sur les miens, sans gêne et sans effronterie, sans honte inopportune, sans rien non plus qui pût laisser entendre que nous étions complices d’une faute. Nous avions agi selon la nature et selon les coutumes de sa race. En se donnant, elle n’avait pas trahi sa maîtresse par les ordres de qui elle descendait près de moi. Sa mission était de me plaire. Elle y avait réussi.
Comme je la regardais, elle se redressa, rajusta ses vêtements.
— Il est minuit, dit-elle, il faut que je remonte.
Elle s’approcha, me sourit, sa main me caressa légèrement.
Le lendemain matin, comme je causais avec ma femme, je crus la voir — peut-être m’abusai-je — un peu triste. L’image de Djémila m’apparut. Sous l’aiguillon du remords je me reprochai de laisser Isabelle seule trop souvent et lui demandai de venir me chercher à Constantinople dans l’après-midi. Elle sembla étonnée d’abord de ma proposition, mais tout de suite charmée, et l’accepta. A l’heure dite, je la trouvai au ponton de Galata. Pour la première fois, elle était voilée à la turque ; jusqu’alors elle se contentait de se cacher à demi le visage. Cet arrangement me plut. Le temps était clair. Nous décidâmes d’aller aux îles des Princes. Le canot filait sur une mer d’azur à peine ridée par le vent.
A Prinkipo, l’envie nous prit de monter au couvent de Saint-Georges qui est au sommet de l’île. On y accède par des sentiers rocailleux. Nous louâmes des ânes et nous voilà le long des chemins bordés de lentisques et de térébinthes. Nous étions gais et riions de toutes choses comme des écoliers. Dans ce couvent, il y a une fontaine au pouvoir miraculeux. Les gens du pays, même les Turcs, y viennent en pélerinage et, faisant un vœu, mettent sur la face verticale de la pierre qui la surplombe une pièce de monnaie. Si la pièce reste collée au roc, le vœu est exaucé.
Avec un grand sérieux, Isabelle tira une pièce de son sac et l’appliqua sur la pierre. La pièce ne tomba pas.
— Qu’as-tu demandé ? lui dis-je.
Le visage de ma femme s’éclaira.
— Sois assuré que je ne veux que ton bonheur, répondit-elle, et ses beaux yeux me fixèrent un peu plus d’un instant.
Nous rentrâmes à Tchoubouklou à la clarté de la lune. Je soupai avec Isabelle et, comme la nuit était avancée déjà, je ne descendis pas travailler.
Mais la soirée suivante me ramena Ali, sa guitare, ses chants et, vers onze heures, l’échanson Djémila. Le mirza — il semblait que tout fût réglé de façon immuable — pinça les cordes pour la dernière fois (l’accord de Témimé !) et disparut.
Djémila restait debout attendant mon désir.
Seul, plus tard, avant de rejoindre Isabelle, je m’attardai dans la pièce silencieuse. L’air était lourd des effluves d’un magnolia épanoui près de la maison. Et soudain, du fond obscur du passé, des mots montèrent en moi : « Une volupté sans fièvre. » La terre asiatique tenait ses promesses. L’amour, le plaisir, il n’y avait ici rien de bas… Et cette fille neuve…