PREMIÈRE PARTIE
I
… J’ai été un adolescent précoce et timide. A l’heure où je goûtais les Géorgiques et où Virgile, avant Lucrèce, donnait une forme antique aux émotions confuses qu’éveillait en moi le spectacle de la nature, je sentis les premières fièvres d’un sang tumultueux. Je ne courais pas après une jeune paysanne, mais je poursuivais Galatée sous les saules. Elle fuyait et me laissait déçu. Plus heureux lorsque je rêvais, je serrais une nymphe dans mes bras et mêlais mes membres maladroits aux siens. J’étais élevé à la campagne, sans camarades. Le moindre lycéen aurait pris en pitié mon inexpérience. Sain et fort jusqu’à l’excès, je courais, je nageais, je montais à cheval ; je me fatiguais sans parvenir à calmer l’ardeur qui me dévorait.
Ma mère vivait fort à l’écart dans sa propriété. Elle voyait le plus souvent des amies de son âge qui ne faisaient guère attention à moi, ni moi à elles. Parfois arrivait de Paris une femme jeune, élégante, parée. Que de désirs elle éveillait en ce grand garçon qui restait immobile et muet, assis dans un coin ! Elle causait avec ma mère, et cependant, à distance, je prenais possession d’elle. Alors je la déshabillais sans crainte, je l’étendais nue sur un divan, nos vies se confondaient.
Mais quand, à son départ, je l’accompagnais jusqu’à sa voiture, je ne savais que dire. La robe dont elle était vêtue l’isolait comme une armure magique que l’on ne peut toucher sans tomber foudroyé. Comment imaginer que je pourrais la lui enlever ? Comment croire que cette dame convenable et mondaine, amie de ma mère, je la verrais en chemise et en pantalon, que j’entourerais sa taille de mon bras, que ma main inexperte s’approcherait d’un sein délicatement fleuri ? Elle m’adressait la parole. Gêné même dans mes regards, je me détournais n’osant répondre. J’avais quatorze ans…
Je me souviens avec terreur de cette époque où la sève montait en moi si violemment que j’en étais ébranlé. Je luttais, j’essayais de me dominer sans y réussir et ce combat contre nature me laissait irritable, abattu, dégoûté de tout.
Ma mère, si attentive aux moindres variations de ma santé, ne se doutait pas de la crise que je traversais. Elle se faisait mille soucis ; un coup de froid, une courbature, au plus léger malaise, elle demandait le médecin. Qu’était une migraine ou un rhume comparé à la tempête qui me secouait ?
Il aurait fallu qu’une femme me prît par la main. Aucune ne s’occupa de ce garçon poussé trop tôt, gauche d’allure, à la voix changeante.
Avec les jeunes filles, je ne ressentais pas le même trouble. Auprès d’elles, j’étais libre, empressé, ardent à plaire. La sensualité si pesante à mes heures de solitude ne m’accablait plus lorsque j’étais en leur compagnie. Pourtant nous échangions des caresses charmantes ; c’étaient des serrements de mains, un bras passé sous un autre, parfois des baisers dérobés, mais surtout mille paroles tendres, une sympathie entière, un mouvement vif de cœur à cœur. Je garde un souvenir délicieux de ces heures innocentes, fraîcheur d’un bain pur qui calme de lourdes fièvres.
Les jeunes filles, je les voyais surtout dans la belle saison, car nous habitions un pays assez âpre en hiver, mais où l’été amenait des visiteurs. Les maisons du voisinage s’ouvraient, c’était soudain un bruit bien inattendu de fête.
Ma mère, malgré son goût pour l’isolement, avait conservé ses relations, moins pour elle que pour moi.
Je préparais la première partie de mon baccalauréat quand nous apprîmes que la propriété la plus voisine de la nôtre, inhabitée depuis longtemps, avait été achetée par des étrangers. Les étrangers, c’étaient pour nous des gens d’une autre province. Ceux-ci venaient du Midi et s’appelaient Maure. Je leur rêvai tout aussitôt une ascendance sarrasine. Grand émoi dans le pays, car on gardait chez nous une méfiance un peu paysanne envers les inconnus. Qu’étaient ces Maure ? Les verrait-on ? On sut bientôt que M. Maure était avocat et qu’il ne passerait jamais beaucoup de temps aux Ormeaux qu’il avait acquis. L’été venu, il y installa sa femme et ses enfants, et repartit.
Peu de temps après, Mme Maure fit une visite à ma mère. Nous étions à causer devant la maison sous les lauriers-roses et les orangers, lorsque Mme Maure et sa fille aînée parurent.
Mme Maure était une femme d’une quarantaine d’années, assez forte, assez commune, mais bonne et simple. Telle je la jugeais au premier jour, telle elle fut lorsque je la connus davantage. Comme on voit, elle ne trompait pas son monde et se livrait tout de suite.
Derrière elle, sa fille… Par quel miracle apercevons-nous au premier coup d’œil jeté sur un être dont la vie va se mêler, ne serait-ce qu’un instant, à la nôtre, tout ce à quoi nous donnons du prix ?
Au moment même où Mlle Maure descendit la première des marches qui mènent du salon à la terrasse, je savais déjà qu’elle était dans sa taille moyenne parfaitement proportionnée, que les membres s’attachaient souples au corps, que les pieds étaient étroits, les mains allongées, les poignets fins, la tête petite, les dents éblouissantes, et les yeux noirs riants et les plus doux du monde.
Henriette Maure avait seize ans, — mon âge, — jeune fille déjà, alors que je restais encore un adolescent mal dégrossi. Elle était aimable et bonne, pareille en cela à sa mère ; en elle, rien que de naturel et de simple, même sa coquetterie qui paraissait involontaire et qui l’était, sans doute. Il semblerait qu’à vivre dans l’intimité de cette charmante fille, — car nous fûmes intimes dès le premier jour, — j’aurais dû m’éprendre d’elle et que des sentiments si forts et longtemps sans objet allaient enfin trouver à qui s’offrir. Mais non, Henriette n’était pour moi qu’une amie, la plus tendre des amies, et dans mes rêves, ce n’est pas elle qui apparaissait.
La propriété des Maure jouxtait la nôtre ; d’une maison à l’autre, à peine dix minutes. Le sentier qui y conduisait longeait d’abord un champ, puis traversait un petit bois de chênes où coulait le ruisseau qui séparait nos terres. Je franchissais le pont, j’étais chez nos voisins. La maison était ancienne et sans prétention. Aux heures chaudes, Mme Maure se réfugiait sous les tilleuls de la cour. Elle me gardait un instant, s’informant de la santé de ma mère, des gens du pays. Puis elle me disait :
— Je vous ai assez retenu, Philippe, allez vers la jeunesse. Elle est là-bas.
Là-bas, c’était un bosquet où les bouleaux au tronc blanc mariaient la grâce flexible de leurs branches aux masses lourdes des sapins. J’y retrouvais Henriette, avec quelques cousines ou amies qui passaient l’été chez les Maure. Et des jeunes gens étaient là. De quoi parlions-nous ? de ce qui occupe les pensées des adolescents. Nos propos étaient parfois d’une singulière hardiesse, mais comme pour la pure Iphigénie « l’innocence habitait dans nos cœurs ». C’était une cour d’amour platonique et sans expérience. Des couples se formaient. Un de nos voisins, un garçon de dix-neuf ans, au visage pâle, boutonneux et âpre, qui préparait à Paris l’école polytechnique était épris d’Henriette qui se moquait de lui.
Je ne la quittais guère. Elle m’avait élu son ami. Et de l’ami, elle faisait un confident, me contraignant à un rôle que, certes, je n’aurais pas choisi. Mais, par une singulière contradiction, je paraissais me plaire dans le caractère qu’elle me prêtait. J’affectais d’être supérieur aux faiblesses du cœur ; je feignais de croire que l’amitié est au-dessus de l’amour, d’essence plus rare, et qu’entre deux êtres tels que nous, seule elle peut porter d’abondantes moissons. Ainsi je me trompais moi-même.
Cependant une admiration si vive avait quelque peine à se concilier avec l’amitié, et si j’avais été plus clairvoyant j’aurais compris que c’était de bien autre chose qu’il s’agissait. Je lui faisais mille compliments de tout ce que j’aimais en elle, je lui prenais les mains… Et je n’avais pas envie de la serrer contre moi et de poser mes lèvres sur sa bouche souriante !
Bien mieux, de son consentement, avec son appui et sa complicité, je courtisais une de ses cousines, ravissante fille aux cheveux d’or, au teint plus délicat que la fleur du pêcher. Gertrude était timide et rêveuse, Henriette prompte et hardie. Lorsque nous étions tous trois ensemble, Henriette parlait pour sa cousine et ne cessait de la taquiner à mon sujet, la menaçant de me dire ce que Gertrude n’osait m’avouer elle-même. Gertrude rougissait et levait sur Henriette des beaux yeux suppliants.
Une fois, à la fin du jour, nous étions assis sur la mousse au pied d’un sapin, Henriette m’assura que les cheveux dénoués de sa cousine étaient admirables.
— Que ne la voyez-vous, disait-elle, lorsqu’elle s’agenouille pour sa prière, le soir, en chemise de nuit !
— Mais, Henriette…, soupirait Gertrude.
— Ses cheveux tombent alors jusque sur ses jambes. Elle est baignée de lumière. Il faut que Philippe les voie, ajouta-t-elle, il le faut… et, d’un geste rapide, elle enleva les deux épingles qui soutenaient les épaisses torsades de cheveux.
Ils s’écroulèrent. Malgré les protestations de Gertrude, Henriette voulut me les faire toucher. J’y plongeai mes deux mains. Je sentis leurs mille caresses subtiles à fleur de peau.
Gertrude maintenant restait immobile, comme engourdie.
— Mais, Philippe, embrassez-la, dit Henriette, je ne vous regarde pas.
Je me penchai vers la jeune fille, cherchant sa bouche. Elle détourna la tête et mes lèvres ne rencontrèrent que sa joue rougissante.
Telle était l’atmosphère dans laquelle nous vivions.
L’automne arriva trop vite. Une à une les maisons du voisinage se fermèrent et les Maure annoncèrent leur départ. Gertrude et sa mère les devançaient de quelques jours. Henriette, feignant de s’attendrir sur le malheur de notre séparation, nous ménagea une dernière entrevue. C’était dans une partie du bois assez écartée où nous aimions à nous réfugier. J’y trouvai Gertrude seule, hésitante, voulant fuir. Je la retins, je la rassurai, je lui demandai si elle m’oublierait vite, s’il y avait pour moi une place dans son cœur, et quel souvenir elle garderait des heures que nous avions passées ensemble.
Par un dédoublement curieux, je m’aperçus, en ce moment où d’autres préoccupations semblaient devoir m’absorber, que ma voix prenait pour prononcer ces mots une douceur persuasive et touchante que je ne lui connaissais pas, une qualité musicale qui m’émut moi-même. Et je parlais autant pour me plaire que pour gagner Gertrude.
Celle-ci ne fut pas insensible à l’accent de la mélodie que je lui murmurais et je vis bientôt l’effet produit, moins par mes paroles que par le ton sur lequel elles étaient dites. Elle me serra les mains, ses yeux s’emplirent de larmes, elle pencha la tête sur mon épaule.
Je couvris de baisers sa figure humide de pleurs. Je trouvai du charme à ces baisers, mais, faut-il l’avouer ? ces caresses échangées m’émurent à peine. Ma curiosité y était plus intéressée que mes sens. Et mon cœur restait de glace…
Deux jours plus tard, j’allai chercher Henriette pour une dernière promenade. Elle partait le lendemain. Par un besoin de secrète harmonie, nous choisîmes non pas les bois où souvent avaient retenti les éclats de rire de notre bande folle, mais une plaine morne que dominait une colline et qui avait été longtemps un marécage. Aujourd’hui des fossés la traversant en drainaient les eaux. Elle était nue et triste, quelques touffes de ronces épineuses seules y poussaient. Le ciel gris, bas, plein des brumes de l’automne, s’appuyait sur le fin clocher d’une église au sommet du coteau. Dans les champs, on brûlait les feuilles et les tiges des pommes de terre. Les fumées traînaient et ne s’élevaient qu’avec peine. Longtemps nous marchâmes sans parler. Enfin Henriette rompit le silence.
— Dire que je regretterai même cette pauvre plaine lorsque je serai à la ville. Je vous envie de rester ici.
Je ne répondis pas. Je venais de comprendre que rien dans ce pays qui m’était cher n’aurait plus de charme pour moi du jour où Henriette l’aurait quitté. La surprise de ce sentiment nouveau, la pensée de l’isolement où le départ d’Henriette me laisserait, me serrèrent le cœur au point que je fus obligé de m’arrêter.
Elle s’arrêta aussi et me regarda. Que lut-elle dans mes yeux ? Il me parut qu’elle pâlissait. Elle se mordit la lèvre, puis, avec un mouvement d’épaule que je ne sus comment interpréter, elle dit :
— Il faut rentrer.
Le lendemain elle partit, me laissant désespéré et fou de joie. J’aimais !
L’ivresse d’un premier amour suffit à remplir une âme moins enflammée que ne l’était la mienne. Le monde transformé s’éclaira d’une lumière inconnue ; je sentis s’agiter en moi la force qui anime la nature ; je fus enfin une parcelle vivante de l’antique et toujours jeune univers. Mes livres participèrent de cet enchantement. Je les avais lus avec les yeux de l’esprit ; ma sensibilité cette fois-ci s’émut. Les romans me racontèrent mon histoire ; les livres de science eux-mêmes me parlaient un langage que je comprenais pour la première fois. C’est alors que mon professeur me mit entre les mains l’Origine des espèces, de Darwin, et je n’oublie pas l’émotion que j’en éprouvai. Je crus voir s’ouvrir les portes longtemps fermées du temple. Les secrets m’étaient révélés de la vie qui palpite, identique, en tous les êtres. Et, au même moment, je découvrais que l’amour seul vaut de vivre et qu’il serait désormais mon maître. Mais sa tyrannie, sous laquelle tant d’âmes faibles succombent, ne m’effrayait pas. Elle me donnait, au contraire, un désir plus fort d’agir, je voulais maintenant exceller en mille choses ; j’entendais dominer. Je me jetai dans l’étude, non pas tant par le goût d’apprendre et de m’enrichir ainsi que pour me prouver à moi-même ma puissance. Au collège où je venais d’entrer, j’obtins cet hiver-là de mémorables succès. Mon professeur s’étonnait de mon ardeur et me prédisait un succès certain au baccalauréat qui, à la fin de l’année, terminerait mes études secondaires.
Mais Henriette ?… Chose étrange, j’étais exalté à ce point que je ne souffrais pas de son absence. Ne lui devais-je pas la magique transformation que j’avais subie ? Sans doute, je désirais la revoir ; je lui parlais comme si elle avait été présente ; son souvenir ennoblissait chaque heure de ma vie. Mais je me créais de si merveilleux bonheurs qu’à la lettre je n’avais pas le temps de pleurer sur notre séparation. L’image que je me formais de mon amie était à ce point parfaite que peut-être l’Henriette réelle, si elle m’était apparue, n’aurait pas rempli exactement la place et le rôle que je réservais à l’Henriette de mes rêves.
Nous nous écrivions. Mais comment traduire mes sentiments dans des lettres qui pouvaient être lues par d’autres ? Comment lui écrire ce que je ne lui avais pas dit lorsqu’elle était près de moi ? Ses lettres étaient, il faut l’avouer, décevantes, tant ce qu’elles exprimaient était éloigné du langage que je lui prêtais à distance.
Par ailleurs, je ne souffrais plus autant du malaise mystérieux et redoutable qui m’avait si cruellement accablé depuis deux ans, la fraîcheur de mon amour avait fait disparaître les fièvres malignes de la puberté.
L’hiver, le printemps passèrent ; je ne comptais pas les jours qui me séparaient d’Henriette, je vivais avec elle sous la lampe près du poêle, dans les champs durcis par le froid ou sous les vertes frondaisons. L’été me la ramènerait.
Vers le début de juin ma mère tomba malade ; elle fut longtemps retenue à la chambre. Elle y était encore quand je partis pour passer mes examens à l’université voisine. Lorsque j’en revins, elle sortait de convalescence et les médecins l’envoyaient aux eaux. Elle était trop faible pour que je pusse songer à l’y laisser aller seule.
Elle pensait que la nouvelle de ce déplacement me serait agréable et qu’il me plairait de quitter, presque pour la première fois, nos campagnes.
Mais je ne songeais qu’à Henriette. Ses yeux riants ne rencontreraient pas les miens lorsqu’elle arriverait dans le pays ! Je lui envoyai une lettre désolée, la plus explicite de toutes celles que je lui avais écrites. J’annonçais mon retour au mois d’août, je la suppliai de ne pas m’en vouloir…