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La rive d'Asie

Chapter 4: II
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About This Book

A first-person narrative recounts an adolescent's sexual awakening and inner turmoil while growing up in the countryside under a protective but distant mother. Solitary erotic fantasies alternate with easy companionship among local girls, and a close friendship develops with a young neighboring woman who arouses affection without satisfying his deeper obsessions. Through seasonal rhythms, domestic scenes, and vivid sensory detail, the narrator reflects on desire, shyness, and the slow social opening that shapes his passage from adolescence toward greater self-awareness.

II

Aux eaux, des habitudes nouvelles me furent une distraction. Pourtant je ne voulais pas me l’avouer. Lorsque j’étais avec ma mère, je ne cessais de regretter le confort, le calme délicieux de notre demeure, de me plaindre de l’impossibilité d’être seuls dans le va-et-vient du grand hôtel où nous habitions. Cependant je trouvais un charme singulier à ce coudoiement de tant de personnes inconnues, à ces rapides coups d’œil échangés avec des étrangers, à la vie en commun qui mêlait nos plaisirs et nos occupations, aux repas au restaurant, à la danse, le soir. J’avais déclaré vouloir vivre en sauvage. Je n’étais pas à X… depuis quarante-huit heures que je jouais au lawn-tennis, que j’étais de toutes les parties, que je dansais chaque nuit. Je faisais tout avec fièvre comme si j’eusse voulu m’étourdir et oublier. Quoi ?

Je remarquai dès le premier jour une jeune femme qui mangeait à une table voisine de la nôtre. Ses yeux étaient sombres et elle semblait désireuse d’en voiler l’éclat en tenant ses paupières à moitié baissées. Elle me parut avoir environ trente ans. Ma mère lui en donna plus généreusement quarante. Dans son visage pâle d’un ovale allongé ses lèvres plus rouges que celles des femmes que nous avions l’habitude de voir attiraient mes regards. J’eus la curiosité de savoir son nom. Elle s’appelait la comtesse de Francheret. J’avais lu ce nom dans les journaux mondains de Paris. A X…, Mme de Francheret n’appartenait à aucune des coteries où se groupaient les baigneurs. Ses manières, sa distinction, la solitude où elle vivait, le prestige aussi de sa classe sociale, voilà des motifs d’intérêt pour un jeune provincial jamais sorti de chez lui. Je me mis donc à l’observer, peut-être trop directement. Voulut-elle me faire sentir que je manquais aux convenances ? Deux ou trois fois, elle me fixa d’une façon pénétrante. Vers cinq heures, elle s’asseyait près de la cour de tennis où nous jouions. Les spectateurs étaient nombreux qui suivaient nos parties. Elle se tenait à l’écart. Pourtant il était rare, lorsque je levais les yeux sur elle, que je ne surprisse pas les siens.

Quelques jours passèrent ainsi. J’aurais voulu l’approcher, lui parler, mais je ne savais comment m’y prendre. Elle vint heureusement à mon secours.

Une fin d’après-midi, comme je descendais du tennis pour aller à la douche, je dépassai Mme de Francheret. Elle se tourna à demi vers moi et m’adressa la parole de la façon la plus simple, comme si nous nous connaissions depuis longtemps.

— Vous avez chaud, me dit-elle.

Tout en marchant nous continuâmes à causer. La nouveauté de la situation eût pu m’être gênante. Mais, par bonheur, je ne pensai pas à moi.

Sa voix avait une certaine gravité qui me plut.

Les jours suivants nous nous rencontrâmes encore. Elle paraissait écouter sans ennui ce que je racontais de moi-même, de notre vie provinciale, de mes plans incertains et magnifiques. Elle parlait peu, mais ses paroles, lorsqu’on y réfléchissait, prenaient un sens plus profond que celui qu’elles présentaient tout d’abord. Elle ne causait ni de littérature, ni d’art, mais elle semblait connaître les gens et les choses mieux qu’il n’est accoutumé. Enfin son regard, dont elle était ménagère, ajoutait du poids à ses paroles.

— Que vous êtes jeune ! disait-elle souvent.

Nous ne nous voyions jamais que dans les jardins et, le soir, au salon, où elle s’installait avec ma mère.

Un jour, après déjeuner, je me rendis pour la première fois chez elle. Elle était légèrement souffrante et m’avait fait demander un livre. Elle occupait, sur la cour d’entrée célèbre par ses arbres centenaires, un appartement composé d’un salon minuscule et d’une chambre. Je la trouvai couchée sur une chaise longue, vêtue d’un blanc peignoir de dentelles. Les ormeaux jetaient leur ombre entre les persiennes à moitié closes ; on entendait le bruit confus des conversations à quelques pieds au-dessous de nous.

— Asseyez-vous là, me dit-elle, montrant un fauteuil tout proche.

Une fois assis, moi, qui étais à l’ordinaire si bavard, je n’eus rien à dire, je n’avais aucune idée, aucune volonté. Le silence ne me pesait pas. Un parfum de je ne sais quoi flottait dans l’air. Je regardai Mme de Francheret. Elle rêvait, un bras relevé sur le dossier de la chaise longue. Je voyais les chairs pleines et ambrées par où le bras s’attache à la poitrine qui se soulevait lentement à chaque respiration. Sa bouche s’entr’ouvrait comme pour un sourire. J’oubliai que je me trouvais à côté de la comtesse de Francheret. C’était une femme qui était là près de moi. Et nous étions seuls.

Sans plus y réfléchir, je pris sa main et j’eus la hardiesse de la porter à mes lèvres. Elle me laissa faire.

— Que vous êtes jeune ! dit-elle encore. C’est délicieux !

Elle m’attira vers elle ; je sentis l’odeur de sa tiède gorge, et ses deux bras se nouèrent autour de mon cou.

Quand je sortis de sa chambre, une heure plus tard, j’étais un homme.

La joie que j’aurais pu prendre dans les bras de Mme de Francheret avait été gâtée par la peur de lui paraître novice. Un adolescent craint le ridicule. N’eût-il pas été plus simple de lui dire : « Je ne sais rien, je me remets entre vos mains ; soyez vraiment ma maîtresse. » Mais on ne gagne la simplicité que par des chemins longs et difficiles. Je pensais : « Elle s’est aperçue, sans doute, de mon inexpérience. Demain, elle se moquera de moi ; elle ne voudra plus me voir. Et moi-même, comment la regarderai-je ? »

Mais, en même temps, j’étais gonflé de joie. Je connaissais enfin la réalité de ce monde féminin dont le mystère m’avait longtemps troublé. Ma première impression, celle qui ne devait point s’évanouir, je la traduisis par ces mots de la Bible : « L’œuvre de chair. » J’avais participé à une œuvre de chair, cela et rien de plus. Pour un garçon qui avait vécu dans les livres et dans de romanesques enchantements, la nouveauté était grande. Je sentais aussi que l’incomplète joie de cette première rencontre serait transformée bientôt en un bonheur plus complet, qu’il y avait un point de perfection à atteindre, et j’étais bien décidé à y arriver au plus vite.

Pas un instant, je n’eus l’idée que j’avais commis une infidélité envers Henriette. Henriette vivait sur un plan différent. Elle habitait le palais que mon imagination lui avait bâti. Mme de Francheret m’avait invité dans une demeure plus terrestre. Je ne songeai même pas à me demander si j’aimais mon initiatrice. Aimer, c’était penser tendrement à une personne, chercher à la voir, lui parler, deviner les moindres nuances de ses sentiments, s’émouvoir à son seul souvenir. Un regard d’elle, c’était assez pour être heureux ; se sentir maître de son âme, y régner sans partage, la félicité suprême.

Pour Mme de Francheret, présente ou absente, je ne ressentais aucune de ces émotions. Lorsque je pensais à elle, des images précises se levaient devant mes yeux, et quelles images ! Je sentais sa chair contre ma chair et le désir m’agitait de renouveler ces obscures et violentes sensations.

Désormais je passai mes après-midi dans l’appartement de Mme de Francheret. Je ne montais au tennis, un peu las, qu’à la fin de la journée. J’eus bientôt perdu la gêne des premiers jours. Déjà je me croyais naïvement un maître…

La seule ombre à mon bonheur, où la chercher ? Dans la facilité avec laquelle je l’avais acquis. J’étais assez sot pour ne pas estimer à son prix une victoire qui ne m’avait rien coûté. « Je suis l’amant, me disais-je, de cette femme charmante et qui appartient à la meilleure société, mais sans doute a-t-elle l’habitude de satisfaire ses moindres caprices. J’étais là ; elle m’a pris. Moi absent, un autre l’eût possédée. »

La manière d’être de Mme de Francheret n’était pas faite pour me donner une trop haute idée de moi-même. Nous étions toujours dans des rapports simples. Personne ne prenait moins de plaisir à jouer la comédie. Elle n’affecta aucun remords, aucune crainte ; elle ne se crut pas obligée de chercher des excuses à ce que d’autres appellent leur faute ; elle n’essaya pas de me faire croire qu’elle avait cédé à un sentiment irrésistible. Avec une aisance parfaite (seule, pensais-je, une grande dame — Balzac ! — a cette inimitable liberté), elle m’invita à des jeux que j’ignorais et m’en apprit la douceur. Une semaine ne se passa pas sans que je lui avouasse que j’étais arrivé neuf dans ses bras.

Elle sourit.

— Croyez-vous que j’aie pu l’ignorer ? dit-elle.

Elle m’apprit bien d’autres choses encore, et surtout le prix du secret. Hors de sa chambre, elle me traitait comme un étranger, et je m’émerveillais de ce changement à ses yeux si naturel… Il n’y avait alors, entre nous, aucune familiarité, pas un mot équivoque, pas un regard trop appuyé. Je la voyais au restaurant, ou au salon, le soir, causant avec ma mère, à son aise, libre, distante, et je ne pouvais m’imaginer que cette même femme je l’avais eue quelques heures auparavant nue entre mes bras, que je connaissais les parties les plus secrètes de son corps. Et je l’en admirai davantage.

Nous vécûmes ainsi pendant deux semaines. Puis il fallut nous quitter. Le dernier jour où je fus chez elle, je lui dis :

— Comment pourrai-je me passer de vous ?

— Bien mieux que vous ne le croyez, me répondit-elle. Ce que je vous ai donné, d’autres vous l’offriront. Elles y mettront plus de façons sans doute et moins de franchise. J’ai été la première, vous ne m’oublierez pas. Peut-être nous reverrons-nous à Paris puisque vos études vous y appellent. Les choses ne seront pas là-bas ce qu’elles ont été ici. Il est des folies délicieuses qu’on doit se refuser. Vous étiez en vacances, moi aussi. Maintenant la vie régulière reprend. Au moment de partir, vous donnerai-je un conseil ? La différence de nos âges me le permet. Défendez-vous en amour des choses vulgaires qui ont vite fait de gâter les jeunes gens. Vous vous plairez toujours dans la société des femmes. Ne croyez pas, comme quelques-uns, qu’il faille être sincère avec elles. Sachez leur mentir, ne serait-ce que pour les amuser. La plupart demandent à être trompées ; il est bon d’y mettre quelques manières. Voilà mon conseil. Et en voici un second. Ne croyez pas à l’irréparable. Il y a, cher ami, fort peu de choses irréparables…

Elle ne m’en avait jamais tant dit. Ainsi me fit-elle participer à sa sagesse humaine au moment où nous nous séparions. Je quittai les eaux avec un beau sujet de méditations et les souvenirs tout proches d’un passé déjà plein de volupté.