III
J’eus le loisir d’y penser plus longuement que je ne l’aurais voulu. Au lieu de rentrer, nous allâmes passer quinze jours sur une plage dans le sud de la Bretagne. Les médecins avaient ordonné ce repos à ma mère avant le retour au foyer.
J’en fus moins affligé qu’on ne le croirait. J’étais encore tout étonné de mon aventure et, malgré mon désir de revoir celle que j’aimais toujours, j’éprouvais le besoin de mettre un intervalle entre le moment où j’avais quitté Mme de Francheret et celui où je retrouverais Henriette. On se plaît à raconter dans les romans qu’une fois séparé d’une femme que l’on a aimée charnellement on découvre, peu à peu, qu’on lui est attaché par d’autres liens aussi. Rien de semblable ne m’arriva. J’aimais Henriette, et Mme de Francheret m’avait attaqué là où Henriette n’avait jamais régné. Je savais un gré infini à Mme de Francheret de m’avoir révélé la nature et l’agrément des rapports entre l’homme et la femme. Je n’oubliais pas les heures passées près d’elle, mais, par un phénomène bizarre, elle m’incitait à penser à Henriette et à voir celle-ci sous un jour nouveau. Grâce à Mme de Francheret, mon amour pour Henriette quitta les sphères éthérées où il se mouvait et prit une forme sensuelle. C’était Henriette et non Mme de Francheret que je tenais dans mes bras pendant mes rêves. C’était le corps frais et juvénile de mon amie que je pressais à l’heure où le désir suscitait devant moi des images voluptueuses.
Je n’ai gardé de ces semaines aucun autre souvenir. Les gens qui m’entouraient étaient-ils vivants ? Ils allaient et venaient comme des ombres. Je faisais de longues promenades sur la digue à l’heure où le soleil couchant borde de nacre le sable humide. Des enfants jouaient, des jeunes femmes passaient vêtues de robes claires. Je ne les voyais pas, je ne voyais bercée au jeu des vagues molles dont les crêtes d’argent s’irisaient dans les vapeurs du crépuscule, qu’Henriette, et quelle Henriette ! non pas la fille que j’avais connue près de sa mère sous les ombrages de nos campagnes, mais une Vénus adolescente endormie au bord des flots.
Nous nous écrivions. Que dire par lettre à une déesse ? Je ne savais trouver le ton. J’étais grandiloquent et confus. En échange, je recevais quelques cartes postales, assez insignifiantes, à la vérité. Henriette paraissait de triste humeur. Pourtant sa maison était pleine d’amis. Le cercle joyeux de l’an dernier s’était reformé. Seul j’y manquais !
Au début de septembre enfin, nous rentrâmes. A mesure que l’heure approchait où je devais revoir Henriette je m’inquiétais. Je brûlais de devancer les jours, de courir à elle, de me jeter à ses genoux et, au même temps, une douloureuse appréhension me serrait le cœur. Je craignais de cette rencontre je ne sais quel choc, quelle blessure insupportable. J’aurais voulu retarder une minute attendue avec tant de fièvre.
Nous arrivâmes un matin. A la fin de l’après-midi je me rendis chez Mme Maure. De loin, je la vis sous les tilleuls près de la vieille maison. Rien n’avait changé depuis un an. Henriette devait être à quelques pas de là. L’émotion de la sentir si voisine me fit chanceler. Je m’arrêtai, j’étais essoufflé moins par la rapidité de ma course que par la violence des sentiments qui se heurtaient en moi. Je compris pour la première fois et d’un seul coup — ainsi, la nuit, un éclair illumine les prés et les champs, et montre au voyageur le chemin dont il s’est écarté — que le roman magnifique que j’avais vécu depuis l’automne passé s’était déroulé dans mon imagination, que je l’avais créé à moi seul, qu’Henriette en ignorait encore le premier mot… Un instant, je pensai à retourner sur mes pas, à différer une entrevue si hasardeuse. Mais j’eus honte à l’idée de reculer. Je me repris et avançai vers Mme Maure.
Elle me fit l’accueil le plus aimable. Après s’être informée longuement de la santé de ma mère, elle me dit :
— Comme vous avez grandi, Philippe ! Vous voilà un homme, maintenant. Et cette pointe de moustache ! Qu’allez-vous faire ?
Je parlai de mes projets assez incertains. J’irais à Paris pour continuer mes études à la Sorbonne sans doute et à l’école de droit, mais je ne désirais être ni professeur, ni avocat et ne savais ce que serait ma carrière… Cependant, je pensais à Henriette absente, alternativement avec terreur et avec joie. Où était-elle ?
Une demi-heure passa. J’entendis un bruit dans l’allée.
C’était Henriette et Gertrude, accompagnées par le polytechnicien de l’an dernier.
Henriette me parut grandie ; elle restait mince, un peu maigre, mais le corsage de sa robe se gonflait légèrement et ses hanches se dessinaient plus pleines. Son visage n’avait pas changé, son teint hâlé par l’été faisait paraître les dents plus blanches et je retrouvai, dans les yeux riants et doux, le feu que j’aimais. Auprès d’elle, magnifique contraste, Gertrude était éblouissante de fraîcheur blonde. Toutes deux vêtues de clair, elles venaient enlacées et joyeuses. Le printemps de ma vie s’avançait au-devant de moi.
Gertrude rougit, mais l’accueil que me fit Henriette ne trahit aucune gêne. Elle ne me cacha pas le plaisir qu’elle avait à me revoir et me gronda gentiment de mon retard. Elle me demanda qui j’avais rencontré aux eaux et à la mer. Rien de plus amical et de plus naturel que cette conversation, mais elle était si éloignée de celles que j’avais tenues avec la même Henriette pendant mes promenades solitaires que j’en restai glacé. Je m’efforçai de découvrir dans ses propos un mot à double entente destiné à moi seul. Je ne le trouvai pas. Pourtant il me parut qu’à deux ou trois reprises elle me regardait avec un peu d’étonnement. Sur elle-même elle ne dit rien.
Charles-Henri (le polytechnicien) se chargea de m’apprendre quels avaient été les amusements de la saison. Rappelant des incidents que j’ignorais, il fit rire les filles en les évoquant et s’arrangea de façon que je me sentisse un étranger parmi eux. Cela me déplut.
Lorsque je partis, Henriette et Gertrude décidèrent de m’accompagner. Mais Charles-Henri ne les laissa pas seules et, quand nous nous séparâmes à la lisière du petit bois de chênes, je n’avais pu échanger une phrase avec Henriette sans témoins.
Je ne fus pas plus heureux les jours qui suivirent. Je vis mon amie, mais entourée de sa cousine, de Charles-Henri, d’allants et de venants. Elle était le centre lumineux de notre cercle. Charles-Henri violemment épris ne la quittait point. Je ne fus pas longtemps avant de comprendre qu’il montait la garde auprès d’elle et qu’il ferait l’impossible pour m’empêcher de la joindre. Gertrude, sans dessein, j’imagine, le secondait. Elle semblait ne vivre que par Henriette, toujours à ses côtés, le bras autour de la taille. Si elle était séparée de sa cousine, ses yeux restaient attachés sur Henriette. Vis-à-vis de moi, elle observait une certaine réserve ; elle s’effarouchait vite et lorsqu’en plaisantant je voulus reprendre les propos de l’an passé, elle eut un mouvement de retraite.
Malgré Charles-Henri, malgré Gertrude, je ne désespérais pas d’arriver à Henriette, mais, à ma grande surprise, je constatai que c’était chez elle que je trouverais l’obstacle le plus difficile. Elle apportait une attention toujours égale à ne pas rester seule ; et si, profitant d’un incident heureux, je réussissais à écarter ses deux gardiens, elle ne me laissait pas choisir le thème de la conversation et, d’un mot, la ramenait à des banalités. Après une semaine ou deux de tentatives infructueuses, j’étais exaspéré.
Tour à tour, j’imaginais ou qu’Henriette avait deviné que j’avais fait mon école d’homme, qu’elle soupçonnait un danger à se lier avec moi et qu’elle cherchait à m’éviter, ou, plus simplement, que je lui étais devenu indifférent.
Suivant que j’adoptais l’un ou l’autre de ces partis, je décidais ou de m’imposer à elle ou de la fuir. Je déclarais alors que je ne la reverrais plus, que j’avais été victime de mon imagination, que je me trouvais en face d’une fille incapable d’éprouver les grands sentiments que je lui avais prêtés. Cette farouche résolution ne durait que l’espace d’un matin. Il n’y eut pas de jour où je ne décidasse de rompre ; il n’y en eut pas un qui ne me vît près d’Henriette.
Et cependant le temps coulait, bientôt viendrait octobre et le départ. J’eus l’idée, empruntée sans doute à mes lectures, d’éveiller sa jalousie. Je fis la cour à Gertrude ; j’y déployai beaucoup d’application et, au bout de quelque temps, Gertrude parut y être sensible. Mais sa cousine veillait et comme un jour, moitié plaisantant, moitié sérieux, j’adressais à Gertrude des propos tendres et lui baisais la main, Henriette intervint assez brusquement disant que les jeux permis naguère ne l’étaient plus aujourd’hui.
Je fus surpris du ton vif sur lequel elle parla et qui était bien éloigné de celui que nous employions. Rentré chez moi et en y réfléchissant, il me parut que cette nouvelle attitude d’Henriette avait quelque chose de flatteur pour mon amour-propre.
Le lendemain, je la trouvai de méchante humeur. Je cessai de flirter avec Gertrude. Mais Henriette ne s’apaisa pas. « Peut-elle sérieusement m’en vouloir, me demandais-je, de ce qui n’est qu’un jeu ? » Mais elle ne me laissa pas lui poser la question.
Je devins irritable. Elle me contredisait pour un rien. Nous échangions des phrases aigres. Les jours qui fuyaient ajoutaient à mon énervement. Une fois, sur un mot un peu plus piquant, elle eut soudain les yeux pleins de larmes. Troublé à cette vue, je me précipitai vers elle. Nous étions seuls, mais à une douzaine de pas sa mère brodait sous les tilleuls. Henriette me repoussa vivement et, sans me donner le temps de m’excuser, rentra dans la maison.
Pendant quarante-huit heures, je ne la vis point. Lorsque nous nous retrouvâmes, elle ne paraissait pas se souvenir de cette scène pénible.
La première semaine d’octobre commença. Les Maure partaient le 10. Le temps était d’une admirable douceur et la lune dans son second quartier permettait de prolonger encore les soirées en plein air. Un jour, une amie à nous s’invita à dîner. Ma mère envoya un mot à Mme Maure pour lui demander de venir avec sa fille et sa nièce. Le soir, je fus surpris de voir arriver Mme Maure et Henriette seules. Gertrude un peu souffrante s’était couchée. « Enfin, pensai-je, j’aurai l’explication attendue depuis si longtemps. » Mais, après dîner, Henriette refusa de quitter le salon pour s’asseoir avec moi sur la terrasse. A la demande de ma mère, elle fit de la musique, puis resta près des dames et je fus obligé de l’y rejoindre.
J’étouffais de fureur. En moi-même, j’avais déjà rompu avec Henriette, je ne reverrais de ma vie cette fille insensible. Qu’elle parte et sans retard ! Cependant je m’absorbais dans un silence farouche.
Vers dix heures, nos visiteurs se levèrent. L’amie de ma mère offrit à Mme Maure et à sa fille de les ramener en voiture. Mme Maure, fatiguée, accepta. Mais le vieux coupé, très étroit, n’avait que deux places et Henriette, par politesse, se crut obligée de dire :
— Nous allons vous gêner beaucoup, madame.
Alors, par une décision subite, je m’avançai, pris la main d’Henriette dans l’obscurité et, la lui serrant fortement pour empêcher toute résistance, je dis à Mme Maure :
— Je raccompagnerai Henriette. Nous serons là presque aussitôt que vous.
Henriette, stupéfiée par la pression de ma main, hésita avant de parler. Déjà Mme Maure de la voiture me jetait :
— Si cela ne vous ennuie pas de la ramener, il sera excellent pour elle de marcher un peu. Elle est si paresseuse.
La voiture partit nous laissant seuls sur les marches du perron.
Tout de suite, le long de l’allée qui menait au bois, nous fûmes dans l’ombre fraîche du soir.
Nous ne parlions pas, nous allions côte à côte sans nous toucher. Le silence, à se prolonger, pesa comme une menace. Pour rien au monde, je ne l’aurais rompu. J’étais plein de colère ; je me souvenais de l’étrange manière d’être d’Henriette depuis ma rentrée ; elle m’avait froissé ; elle me devait des excuses… Je marchais la tête droite, les yeux fixés devant moi.
Henriette fut la première à ne pouvoir supporter l’hostilité silencieuse qui était entre nous. A un détour du chemin — nous avions déjà franchi la moitié de la distance qui séparait nos deux maisons — elle se tourna pour m’interroger du regard. Je vis à la clarté de la lune ses yeux inquiets. Bouleversé par la supplication muette que j’y lus, je glissai mon bras sous le sien. Le contact de ma main sur sa chair suffit à opérer un prodige. L’irritation qui nous avait dressés l’un contre l’autre fondit comme neige d’avril au soleil ; des rapports naturels, confiants, heureux s’établirent sans que nous eussions échangé une parole. Je sentis qu’Henriette gagnée m’appartenait. Nous arrivions au bois de chênes. Je la conduisis jusqu’au banc où cent fois nous nous étions reposés au cours de nos promenades. Elle me suivit sans opposer de résistance. Je m’assis près d’elle, je la pris dans mes bras, — la nuit était complice — je me penchai sur son visage pâle, je vis ses yeux m’implorer, et sous la pression de mes lèvres sa bouche s’entr’ouvrit.
Nous eûmes une semaine entière pour épuiser notre bonheur. Henriette, transformée, montra la bravoure d’une femme. Elle n’essaya pas de dissimuler ses sentiments. Nous étions ensemble à chaque heure. Je la voyais le matin, l’après-midi, même le soir. Elle inventait mille ruses pour se débarrasser de Charles-Henri. Quant à Gertrude, elle en fit sa complice, et cela sans hésitation, sans se demander si sa cousine en souffrirait, sans se soucier d’être jugée par elle. Elles sortaient à deux ; dès qu’elles m’avaient retrouvé, Henriette s’éloignait avec moi, la priant de nous attendre. Parfois elle l’appelait en riant : Brangaine. Un jour, devant Gertrude, elle risqua une caresse hardie. Celle-ci rougit, puis pâlit, mais se tut.
Nous vivions ainsi comme en dehors du temps. La date approchait qui l’emmènerait, elle, à Marseille, moi, à Paris. Nos jours étaient comptés, nous ne les comptions pas. Nous ne parlions ni de la séparation, ni des moyens de nous retrouver. Jamais il n’y eut gens plus acharnés à se satisfaire du présent. Pas une minute, Henriette n’eut l’idée qu’elle goûtait d’un fruit défendu. Elle m’aimait. Cherche-t-on des excuses à l’amour ? A ses yeux, il n’était pas besoin de se justifier.
La séparation vint. Je vis Henriette disparaître en voiture au détour du chemin, ne cachant pas ses larmes.
Je restai seul une semaine encore. Je ne sentais pas mon isolement. Le prix de mon bonheur était-il diminué parce que je l’avais perdu ? j’étais déjà enclin, sans que je pusse en analyser les motifs avec précision, à considérer toutes choses par rapport au développement de mon individualité. Plus tard, quand mes lectures s’étendirent, je me trouvai d’illustres frères dans la littérature européenne. A ce moment, ce sentiment en moi ne devait rien à l’imitation, j’aurai bientôt à en fournir une preuve.
Ainsi la séparation me fut adoucie par la joie orgueilleuse de constater que j’étais capable d’éprouver une grande passion et aussi de la faire naître chez autrui. Je n’eus, du reste, pas la plus légère fatuité à voir que j’avais triomphé d’Henriette ; je n’en avais pas ressenti non plus à éprouver que Mme de Francheret avait du goût pour moi. Une obscure, mais juste idée de la fatalité qui nous mène m’empêcha toujours de m’attribuer à mérite ce dont je n’étais redevable qu’à un sort heureux.
Six mois après, j’appris par une lettre de ma mère qu’Henriette se mariait avec un riche industriel de Marseille, gaillard à tout poil, grand coureur de filles et de cabarets, six pieds de haut, le verbe fort.
Je ne lus pas cette lettre sans un serrement de cœur. Henriette dans les bras d’un rustre ! La vilaine image !
Je m’efforçai, à l’exemple des stoïciens dont les doctrines alors m’enchantaient, de raisonner, pour l’amortir, sur le coup reçu. « Je me suis trompé moi-même, me disais-je. Voilà une expérience salutaire à ton début dans la vie. Ne mets pas à l’avenir les femmes sur un plan trop élevé. Elles ne sont jamais qu’à mi-hauteur et plus près de la terre que du ciel. »
Mais cette leçon de sagesse avait un arrière-goût d’amertume qui fut longtemps à s’effacer.
J’étais alors un étudiant mal débrouillé dans les rues étroites de Paris. Ma jeunesse me paraissait médiocre. Pourtant que n’en attendais-je pas ? Je croyais arriver à la période la plus heureuse de mon âge. Après l’existence mesquine d’une petite ville de province, je serais entraîné par la vie tumultueuse, riche et multiple de Paris. Je n’aurais qu’à me laisser porter par le courant.
Il me fallut déchanter. Je n’ai de ces années que des souvenirs confus, souvent pénibles. En guerre avec moi-même, incertain de la voie que je suivrais, je cherchais avidement des vérités qui fussent miennes. J’avais de la fierté ; je n’aurais avoué à personne — me l’avouais-je à moi-même ? — mon désarroi. Au lieu de crier au secours je prenais un air détaché, un ton distant, je paraissais indifférent et supérieur. J’étais haïssable, sans doute, mais comment demander à un jeune homme passionné, qui ne sait ce qu’il est, en qui combattent mille désirs contraires, d’être simple et naturel, alors qu’il ne s’est pas encore trouvé.
Peut-être la cause véritable de ce malaise est-elle dans la jeunesse même, âge difficile dont chacun connaît à des degrés divers les heurts et les cahots. Nous les oublions. La mémoire assoiffée d’idéal — le bon vieux temps ! — a bientôt fait de transformer la lumière grise ou orageuse qui baigne nos jeunes années en une aube éblouissante. On a comparé la jeunesse au printemps, non sans raison, car elle en connaît les ciels brouillés, les giboulées où neige, pluie et soleil se mêlent, les brusques morsures du froid, les gelées meurtrières d’une nuit d’avril, et aussi les caresses, presque insupportables tant elles sont subites, de l’atmosphère, la vie qui repart sur un rythme trop rapide, le complot universel de la nature qui vous entraîne dans son branle frénétique. Il faut être fort déjà pour supporter ces contrastes et ces véhémences. Si l’on se tue, c’est entre dix-huit et vingt-deux ans.
Dans un état si trouble, aimer était hors de question. Le souvenir de l’expérience faite avec Henriette était toujours vivant. Je ne voulais pas m’avouer la déception ressentie. Pourtant je regardais les femmes d’un œil un peu méprisant ; je plaignais leur fragilité. Je les recherchais, mais même entre leurs bras je ne m’abandonnais point. J’allais ainsi, comme tout jeune homme, de liaison en liaison, ne me prenant à personne. Si j’eus des bonnes fortunes, je ne sus pas en profiter. J’appris par expérience une chose banale, c’est que l’homme peut pratiquer l’amour indéfiniment sans ressentir l’amour. J’avais des maîtresses, je ne les aimais pas. J’avais des amies, encore des jeunes filles, je ne les possédais point. On me croyait hardi, j’étais timide ; on m’enviait, je me faisais pitié. Je voulais paraître, à vingt-deux ans, maître de moi. Maître de quoi ? de pas grand chose.
Les femmes à portée de ma main me semblaient — peut-être avais-je là des trésors qu’aveugle je ne voyais pas ? — indignes d’attention. La conquête de la plus belle princesse du monde, du cœur le plus haut, de l’âme la plus pure, tels étaient mes rêves d’alors. J’étais sec et sans illusion dans le présent, chimérique pour l’avenir. Mais ce désir ardent en mon jeune cœur a eu de lointaines et merveilleuses conséquences et le mot de Gœthe est vrai que je me répétais souvent : « Ce que tu as désiré avec force au temps de ta jeunesse, tu l’auras en abondance dans ton âge mûr. »
Pourtant, si médiocre que je fusse, on m’accueillait avec faveur dans quelques maisons. Je me déplaisais, mais des femmes et des filles se plaisaient à ma compagnie. Un plus avisé en eût tiré des avantages. Je ne m’en souciais point. Emporté par mes rêveries, je n’abaissais pas mes regards vers le sol. Je pensais à la grande passion que je rencontrerais un jour. Pouvais-je imaginer qu’elle eût une origine obscure et qu’elle trouvât peu à peu vie et force dans les éléments, de médiocre prix à mes yeux, dont j’étais entouré ? Elle m’apparaîtrait éblouissante, casquée d’argent, armée de pied en cap, comme Minerve à l’heure de sa naissance. Il ne me fallait rien de moins qu’un miracle.
En l’attendant, je me distrayais de mon mieux. Je disais en plaisantant : je pelote avant partie.
Je n’étais que contradiction et système. Au vrai, je n’aimais déjà que les jeunes filles, je les ai toujours aimées. Mais je ne savais ce qui m’attirait vers elles. Il m’a fallu la leçon d’une tragique expérience pour voir clair en moi. Je n’ai compris que plus tard pourquoi, seules, elles pouvaient me rendre heureux. Pour l’instant je vivais dans les sophismes et l’erreur. Je pensais que par une lente évolution elles seraient un jour capables d’aimer et dignes d’être aimées, mais il ne me venait pas à l’esprit de hâter leur transformation. Je leur donnais rendez-vous dix ans plus tard lorsqu’elles pénétreraient dans le monde de la passion où elles n’étaient que postulantes. Avec un pédantisme incroyable, j’avais fixé l’âge de l’amour entre vingt-cinq et trente-cinq ans. Avant, inexpérience ; après, ressorts déjà usés ! Ainsi, peu sûr de moi, j’échafaudais d’absurdes théories et leur accordais de la valeur.
Une des maisons agréables où je fréquentais alors était celle de Mme Saint-Aignan. Son mari, mort depuis quelques années, avait travaillé près du baron de Hirsch aux chemins de fer orientaux. En Turquie, elle s’était fait des relations internationales et voyait une société mêlée. Ce sont les plus agréables. Elle avait à peine passé la quarantaine. Sa fille Isabelle, née à Constantinople, venait d’avoir quinze ans. Elles étaient toutes deux belles, toutes deux charmantes, mais en dehors de l’âge où j’enfermais si sottement l’amour. Plus libre d’esprit, j’eusse fait la cour à la mère enjouée ou à la fille grave, et peut-être eussé-je réussi. Isabelle, avec ses yeux étroits et longs, son front petit, un visage ovale, ressemblait à une Vierge byzantine. Où avait-elle pris ses traits ? Pas à sa mère, à coup sûr, blonde, bien en chair, aux yeux bleus. Et la photographie de M. Saint-Aignan le montrait normand des pieds à la tête. Il y avait là un de ces phénomènes si complexes de l’influence du milieu qui, parfois, s’exerce de façon surprenante sur une femme jeune, jolie, courtisée et sensible. Quoi qu’il en soit, Isabelle Saint-Aignan paraissait parmi nous d’une autre race. Je me pris d’amitié pour elle, mais la traitais plus en enfant qu’en jeune fille.
J’aimais à la faire parler de Constantinople qu’elle avait quitté à six ans. L’Orient m’attirait. Tout jeune, je ne supportais pas les plats récits de Mme de Ségur, née Rostopchine, mais avec une belle histoire orientale on faisait de moi ce qu’on voulait. Si on discutait chez Isabelle de la vie turque, elle était la seule à n’avoir pas d’opinion. Elle gardait pour elle le trésor des souvenirs précieux qu’elle avait rapportés de là-bas ; mais j’avais gagné sa confiance et bientôt elle me fit partager ses impressions de naguère, fraîches et vives dans sa mémoire.
Elle me racontait la vie indolente du Bosphore, les promenades en caïque, les rencontres sur l’eau, l’appel d’une guitare au fond d’un jardin qu’envahit le crépuscule, le calme des mosquées nues. Plus que tout l’intéressait l’existence dans les harems où sa mère quelquefois l’avait menée en visite chez des dames turques. Un monde de serviteurs s’empressait autour de ces femmes recluses par goût plus que par contrainte, servantes noires ou blanches, vieux hommes ridés à la voix enfantine, pleins de politesse. C’était un endroit enchanté, loin de l’agitation et des orages… Isabelle me disait aussi les barques et les paquebots qui montent et descendent sans cesse le Bosphore.
— Nous habitions une maison au ras de l’eau avec un jardin plein de fleurs. Parfois, une goélette passait dans la nuit tout proche la côte. Je ne voyais pas le remorqueur, mais j’entendais une respiration haletante et j’imaginais que c’était celle du génie qui la tirait. Elle glissait ainsi mystérieusement, voiles pliées, à quelques pieds du lit où, enfant, je cherchais le sommeil. Elle m’emportait dans des contrées plus belles d’être lointaines.
Cette fille sauvageonne, à peine grandie, ne venait pas à vous ; il fallait la chercher. L’ombre lui plaisait mieux que la lumière. Mais sa mère avait eu des succès et n’entendait pas renoncer au rôle de femme brillante. Pour moi, je préférais la fille défendue à la mère permise.
Je les rencontrais souvent. Mme Saint-Aignan me regardait avec sympathie. Je n’étais pas très observateur à ce moment-là, pourtant il me parut qu’Isabelle voyait sans plaisir les avances, oh ! bien innocentes, que me faisait sa mère. Un jour, elle sortit un peu brusquement du salon où Mme Saint-Aignan me taquinait sur une comédienne connue dont elle me croyait l’amant. La porte claqua derrière Isabelle.
— Qu’a donc cette petite ? demanda Mme Saint-Aignan.
L’été nous sépara. Les séparations avaient toujours pour moi quelque chose de définitif. Je n’aimais pas assez mes amis d’un jour ou d’une saison pour me souvenir d’eux longtemps. Je ne voulais pas me fixer. J’avais soif de changement. A la rentrée d’automne, je fus entraîné dans des cercles nouveaux.
Ma mère avec qui j’étais dans une grande intimité ne comprenait rien à mon genre de vie. Elle venait à Paris un mois en hiver et nous passions mes vacances ensemble. Elle regardait les choses de l’amour avec sérieux et se méfiait de ceux qui n’y voient qu’un amusement sans conséquence. C’étaient des gens « à qui on ne pouvait se fier », des personnes « qui finiraient mal ». Elle ne les admettait pas volontiers auprès d’elle, comme si l’atmosphère dans laquelle ils se mouvaient lui eût été irrespirable. Et voilà que son fils, le fils qu’elle chérissait et dont elle était fière, ce fils intelligent et réfléchi dont on lui faisait des compliments, qui avait mené à bien des études difficiles, ce fils affectueux, tendre et raisonnable en toutes choses, ce fils avait, de son aveu même, une façon d’être incroyablement légère avec les femmes. Il les recherchait, les prenait et ne les gardait pas. Il en parlait comme de charmantes petites bêtes à qui on distribue alternativement caresses et claques.
Comment ne pas en concevoir de l’inquiétude ? Elle se rassurait en pensant qu’il n’y avait là qu’une crise peu durable. Je m’éprendrais d’une jeune fille dont je ferais ma femme. J’aurais des enfants qu’elle, grand’mère, bercerait sur ses genoux. Mais, pleine de sagesse, voyant que le moment n’en était pas venu, elle gardait le silence.
Cependant je sortais, j’allais dans le monde, dans tous les mondes. Où que je me trouvasse, une seule idée m’occupait : « Y rencontrerai-je la femme que je pourrais aimer ? » Les gens que je connaissais n’avaient rien à m’offrir. A peine échangeais-je avec eux quelques reparties polies et indifférentes. J’étais tout à la chasse, à la chasse de l’inconnue. Le plus souvent un coup d’œil me fixait. Je haussais les épaules.
Mais, parfois, j’apercevais à distance une femme d’une silhouette ravissante. Le cœur battant, je l’étudiais avec plus de soin qu’un médecin n’examine un malade, avec plus de sérieux qu’un avare ne compte son argent. « Elle est grande, me disais-je, elle a la taille ronde et flexible, les épaules larges, le dos plat, les jambes longues. Le cou est élevé, les yeux grands, le visage délicat et plein à la fois, le menton bien dessiné, les lèvres sont fermes, les dents nettes et régulières. Il y a en elle quelque chose de grave qui va jusqu’à l’âme. Ce n’est pas un animal que je veux aimer, mais un être tendre et passionné qui saura pleurer sur mon cœur. » Je m’avançais, presque tremblant. Soudain je m’arrêtais… Qu’avais-je vu ? Les ailes des narines un peu trop remontées. Je reculais, furieux.
Je voulais plaire, je voulais être aimé, et peut-être, j’y réussissais. Mais je jouais « au jeu dangereux » avec le seul désir de gagner la partie. Mon bonheur était dans la lutte et la victoire, non dans la possession.