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La rive d'Asie

Chapter 7: I
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About This Book

A first-person narrative recounts an adolescent's sexual awakening and inner turmoil while growing up in the countryside under a protective but distant mother. Solitary erotic fantasies alternate with easy companionship among local girls, and a close friendship develops with a young neighboring woman who arouses affection without satisfying his deeper obsessions. Through seasonal rhythms, domestic scenes, and vivid sensory detail, the narrator reflects on desire, shyness, and the slow social opening that shapes his passage from adolescence toward greater self-awareness.

DEUXIÈME PARTIE

I

J’approchais pourtant sans le savoir de la fin de cette période de sécheresse et mon cœur dont je n’avais connu qu’il existait qu’à l’époque déjà lointaine où j’aimais Henriette se réveilla d’un long sommeil. Je le croyais mort avant qu’il eût vécu. Je pensais que, comme tant d’autres, comme presque tous les autres, je n’étais pas fait pour aimer et que l’élan inoubliable de mon adolescence marquerait et l’aurore et le crépuscule de ma sentimentalité. Mais, en secret, avec patience et dissimulation, le sort m’avait préparé péniblement pendant les années arides de ma jeunesse pour un autre destin.

J’imagine un croyant qui a gardé une âme d’enfant pure et naïve. Voici les ténèbres et le silence du Vendredi saint. Il étouffe d’angoisse ; il est seul, sans secours, sans espérance sur la terre qu’emplit l’ombre. Si ces heures se prolongent, il mourra, lui aussi. Le samedi de Pâques, il est debout à l’aube, et regarde monter le soleil dans le ciel. Lorsque le soleil passe le zénith, une vibrante nouvelle traverse les airs. Je veux qu’il en ait désespéré jusqu’au moment de l’entendre. Peut-être cette année-ci Christ est-il définitivement mort, peut-être ne reviendra-t-il jamais. Mais non, le battement solennel d’une cloche lui annonce qu’une fois encore le miracle s’est produit. « Dig, ding, don ! » Christ est ressuscité ! « Dig, ding, don ! » Est-il assez de cloches pour le crier à travers les campagnes et sur les toits pressés des villes ? « Dig, ding, don ! » La lumière est rendue au monde ! Il pleure, mais c’est de joie. « Je suis sauvé ! » dit-il.

A la première palpitation de mon cœur de jeune homme, je me dressai, comme ivre, tenant à peine debout. « Hors du tombeau ! m’écriai-je. Et moi aussi, je vivrai ! »

On voit que je n’avais pas fréquenté impunément les romantiques. Mais je n’avais que vingt-cinq ans et, si éloigné que je sois à l’ordinaire de la prosopopée, un peu de grandiloquence m’était permise en cette occasion.

Revenons au ton simple de ce récit.

Ce n’est pas au hasard que Christ est ressuscité au printemps. Un dieu ne peut renaître qu’avec la verdure. Et c’est en cette même saison trouble et passionnée que je rencontrai Mme de Sées.

A la fin d’une après-midi d’avril, je descendais le boulevard Saint-Germain à la hauteur de la rue des Saints-Pères. Devant moi une femme marchait, ni grande ni petite, mais de si harmonieuses proportions que je la remarquai. Je m’amusais à chercher qui elle pouvait être. La mise simple et correcte disait pourtant, par quelques détails bien importants aux yeux d’un parisien, la province. Des souliers assez forts et mieux faits pour fouler un sentier au long d’un champ de luzerne que l’asphalte d’un trottoir de Paris chaussaient un joli pied. La jupe était un peu trop ample. Le chapeau ne venait pas de la rue de la Paix. Néanmoins le tout était de bon goût et porté avec une distinction indéniable. Je me décrivis à moi-même le visage qui m’était caché. Il devait être jeune, le nez un rien court, presque retroussé, les yeux vifs et spirituels. Et j’eus soudain envie de faire la connaissance de ce nez-là et de voir au-dessus de quelle bouche il se trouvait.

A ce moment, le hasard me vint en aide. Une lettre glissa de la main de l’inconnue et tomba doucement. Je la ramassai, hâtai le pas et abordai la jeune femme en lui tendant ce qu’elle avait perdu.

Étonnée, elle s’arrêta, me regarda, et aussitôt je compris l’absurdité de mes imaginations. La femme qui m’était révélée avait un visage de statue antique, un nez droit, une bouche petite et arquée. Mais cela, je le vis à peine, car ce que j’aperçus tout de suite, et seulement, et que je n’oublierai jamais, ce fut deux grands yeux couleur de pervenche, des yeux pensifs, mélancoliques, qui disaient l’existence d’une âme soigneusement gardée contre les bassesses du monde, des yeux tels qu’on aurait pu les rencontrer au fond d’un couvent, dans une demeure toute baignée de spiritualité, mais qu’on ne s’attendait guère à voir en plein boulevard de Paris dans le tapage des automobiles et des tramways. Le choc qu’ils me donnèrent fut si fort que j’en restai stupide. Le chapeau à la main, incapable de dire un mot, je rendis la lettre à sa propriétaire. J’entendis un « merci, monsieur » prononcé par une voix grave, et déjà je me sauvais dans la plus grande confusion, plein de colère contre moi-même. Il me fallut quelques minutes pour me remettre et je crois bien que je ne repris mes esprits qu’à la hauteur de la rue du Bac. Je me demandai alors avec effroi quelle impression j’avais dû produire. Par ma sottise j’avais laissé perdre l’occasion de faire la connaissance d’une femme qui ne ressemblait à aucune autre.

Je n’oubliais pas les yeux de pervenche ; je les revoyais aux moments les plus inattendus. Parfois, ils me regardaient alors que j’allais m’endormir ; parfois, ils brillaient devant moi quand j’étais dans les bras d’une femme. Cela prit le caractère d’une obsession, tant et tant que je me décidai à faire tous mes efforts pour retrouver la passante dont le souvenir me troublait à ce point. Je me lierais avec elle, elle serait ma maîtresse, car j’étais assuré de jouir d’un bonheur sans pareil auprès de celle qui possédait des yeux si beaux. Me voici donc à arpenter le boulevard Saint-Germain vers la fin du jour ; mon inconnue devait habiter ce quartier puisqu’elle venait jeter ses lettres à la poste qui se trouve presqu’en face de la rue Saint-Guillaume.

Je ne suis pas patient mais je goûtais bien du plaisir au poste d’affût que j’avais choisi. Quel chasseur a connu les émotions que j’éprouvais alors ! Dans ces heures d’attente, mon imagination trouvait à chaque minute à s’occuper le plus agréablement du monde. On se représente celle que l’on aime (oui, déjà !) arrivant vers vous. On l’aborde, elle s’effare ; on a un mot qui, à la fois, la rassure et la touche. Voilà un pas de fait et quel pas décisif ! Enivré de ce premier succès, on devient spirituel (comment ne pas l’être dans un moment pareil !) ; elle sourit, elle est perdue… Ainsi, je m’amusais sur le trottoir du boulevard Saint-Germain, attentif cependant aux mille circonstances de la vie multiple qui m’entourait, causant avec la marchande de fleurs arrêtée derrière sa petite voiture (ah ! puisse l’inconnue me voir — elle me reconnaîtra — au moment où j’achète ce bouquet de violettes !). Les journaux du soir paraissaient. J’apprenais en plein air la victoire de Myrmidon dans le Grand steeple, la chute du ministère prussien, la baisse du Rio-tinto, l’arrivée prochaine de S. M. Édouard VII, et ces nouvelles à cette heure me semblaient toutes sur le même plan et sans intérêt.

Et voici qu’un beau jour, j’aperçus venant à moi la femme aux yeux de pervenche. Je la reconnus aussitôt bien qu’elle ne portât ni la robe ni les souliers un peu lourds de notre première rencontre. A côté d’elle marchait un homme de taille moyenne, sans élégance, le teint coloré, les cheveux fades, l’air bonasse et vide. Il avait une serviette noire sous le bras. Personne (sauf moi) n’aurait cherché à savoir son âge, tant il était insignifiant. Je le mis au hasard entre trente et quarante ans. A la façon tranquille dont il parlait ou se taisait, c’était le mari, il n’y avait pas à en douter.

Je fus presque déçu à le trouver tel. Comment les yeux de pervenche avaient-ils pu se poser sur un homme si peu attrayant ? Mais déjà mon imagination fournissait à la femme que j’aimais mille excuses valables : mariage forcé, convenances de famille, ne pas attrister un père ou une mère âgés qu’un refus tuerait et qui veulent voir avant de mourir leur fille unique (et sans argent) en mains sûres. Et je me représentais la scène où cette Iphigénie avait été sacrifiée, ses larmes à l’autel. Comme elle me paraissait plus grande maintenant !

Cependant je suivais à distance le couple si mal assorti. Il prit la rue des Saints-Pères, la remonta, traversa la rue de Sèvres, enfila celle du Cherche-Midi et finalement disparut sous la porte cochère d’une vieille maison. Au fond d’une vaste cour, deux petits hôtels anciens s’élevaient. Je vis l’homme tirer une clef de sa poche. J’en savais assez.

Je ne m’adressai pas au concierge un louis à la main. D’abord mon caractère est tel que je ne puis supporter un refus et cela m’a causé mille embarras. Ensuite parce que, si enflammé que je fusse, j’étais plein de prudence et de ruse (je n’avais pas lu en vain les Chroniques italiennes de Stendhal). Et, certain déjà que j’étais de revenir dans cette maison en qualité de visiteur et d’invité, je ne voulais pas nous compromettre, elle et moi — comme cet « elle et moi » me plaisait ! — aux yeux de son concierge.

Je rentrai donc, ouvris un annuaire mondain et en moins d’une minute j’y trouvai la notice suivante : « M. Charles de Sées, conseiller référendaire à la Cour des comptes et Madame, née de Clairville, 45, rue du Cherche-Midi. » Tout cela sentait sa Normandie à plein nez.

Les Sées ne devaient pas être très répandus, car il me fallut une quinzaine de jours pour récolter quelques renseignements sur eux.

J’appris qu’ils fréquentaient une bonne compagnie provinciale. On continue ainsi, dans certains coins retirés du faubourg Saint-Germain, une existence assez semblable à celle que l’on mène à Angoulême ou à Bayeux. Des ressources limitées, un certain goût de sagesse aussi, des habitudes anciennes de réserve et presque de timidité, empêchent de se mêler à la société brillante de Paris à laquelle on appartient, mais une fois l’an on se montre pourtant au bal célèbre que donne la veille du Grand Prix, en son bel hôtel de la rue Saint-Dominique, la marquise de la Charité-Plessis, votre cousine. Une partie de l’année se passe dans ce qu’on a conservé de terres ; on y pratique la plus stricte économie. A Paris, on se lie peu ; on se méfie des figures nouvelles ; on reste entre soi, on reçoit rarement, avec une grande simplicité, et la conversation roule plutôt sur les nouvelles de sa province que sur les derniers scandales du monde parisien.

Tous ces détails que me donna un camarade m’enchantèrent. Je me persuadai qu’en vertu d’une harmonie préétablie, Mme de Sées avait été créée pour être aimée par moi. En elle, aucune dissipation, aucune frivolité. L’amour qu’elle n’avait jamais connu serait le drame de sa vie. Elle y apporterait la ferveur d’âme, si rare à Paris, mais qui anime encore des existences provinciales plus recluses. J’étais un homme maintenant, je pouvais affronter les orages de la passion.

Me voici donc pénétrant lentement dans un monde nouveau et assez fermé. Mon ami me guidait. J’allai à des matinées dansantes où je ne connaissais personne ; j’entendis de la médiocre musique de chambre. Je bus du mauvais thé chez de vieilles dames qui avaient des terres entre Caen et Lisieux. J’acceptais ces corvées d’une humeur excellente. La poursuite et ses imprévus m’amusaient. Jamais je ne m’étais donné tant de mal pour la conquête d’une femme.

Ma patience fut enfin récompensée. Je me trouvai un soir vers sept heures en face de Mme de Sées dans le plus désuet des salons de la rive gauche. Elle était assise près d’une fenêtre ouverte sur un étroit et calme jardin. Une branche de lilas montait jusqu’à elle, lui offrant ses fleurs. Des oiseaux se pourchassaient dans les arbres que traversaient les derniers rayons du soleil. Où étions-nous ? Pas à Paris, bien sûr.

Je savais ce que je voulais dire à Mme de Sées. J’y avais pensé cent fois ; ses réponses même je les avais prévues, et mes répliques triomphantes. Elle leva sur moi ses beaux yeux pervenche… et je ne retrouvai pas un mot de ce que j’avais préparé. Mais peut-être mon embarras me servit-il mieux auprès d’elle que ne l’eût fait un excès d’assurance. Toujours est-il que, quand nous nous quittâmes, j’avais la permission d’aller la voir la semaine suivante.

Un mois plus tard, à force d’ingéniosité et de désir de plaire, j’étais devenu intime dans la maison. Je parlais à M. de Sées de la carrière diplomatique qui serait la mienne ; j’étais pour lui un jeune homme distingué et d’avenir.

Avec Mme de Sées, où en étais-je ? Je gagnais lentement du terrain, mais l’instinct, mon seul guide, m’avertissait qu’il ne fallait rien brusquer et qu’une parole imprudente pouvait me perdre.

Du reste, pourquoi me hâter ? J’avais un délicieux plaisir à voir presque quotidiennement Mme de Sées et à faire peu à peu sa connaissance plus approfondie. En elle aucune dissimulation, aucune feinte, aucun désir non plus de jouer un personnage, de s’adapter au ton et aux manières à la mode dans telle ou telle société. Elle restait elle-même sans effort, franche, saine, modérée, avec un caractère à ne prendre au sérieux que les choses morales et un penchant marqué pour la vie spirituelle. Pieuse, d’une piété agissante, mais qui ne s’affichait point, elle pensait à Dieu chaque jour, mais n’en parlait pas à chaque heure. Elle était aussi naturellement bonne qu’elle était belle, c’est-à-dire avec simplicité, sans chercher à en tirer avantage et sans en concevoir de l’orgueil. Un peu de gravité dans l’esprit ne l’empêchait pas d’être gaie et son rire, s’il était rare, en acquérait plus de prix.

Elle avait épousé toute jeune Charles de Sées de douze ans plus âgé qu’elle. Les familles étaient anciennement liées et le mariage arrangé depuis longtemps. Le ménage eut une seule fille, Geneviève, que je ne voyais guère à Paris.

Les Sées avaient un cercle assez restreint de relations et il n’était pas facile d’y être admis. J’eus bientôt une alliée en Mme de Sées qui avait pris du goût pour moi. Il ne s’agissait dans son esprit que d’amitié, cela va de soi, mais enfin je lui plaisais, elle aimait à me voir. Elle me trouvait très « gentil » et me le disait. Mais je n’étais pas un bon catholique, je n’étais même plus catholique du tout. Ah ! cela, c’était affreux ! Un garçon bien élevé, fils d’une mère pieuse, et qui n’allait pas à l’église ! Se perdre ! et donner un mauvais exemple !

— Je serai votre catéchumène, disais-je.

Sur ce point, on ne plaisantait pas. Mme de Sées parlait sérieusement de ces choses sérieuses. Et cependant ses beaux yeux pervenche s’attachaient sur les miens pour mieux me convaincre. Je ne voulais pas laisser tomber une aussi agréable discussion et faisais quelques objections de doctrine. Elle les réfutait sans peine, car peut-être n’en voyait-elle pas la portée. Puis, elle m’enveloppait d’un regard plein de bonté et disait :

— Votre heure viendra, je n’ai pas d’inquiétude à votre sujet.

Savait-elle pourquoi j’étais près d’elle ? Sans doute. Est-il une femme si pure, si droite soit-elle, qui s’y trompe ? Mais elle ne voyait pas le danger et goûtait le plaisir, à ses yeux innocent, de m’avoir pour ami. Je ne l’entraînerais pas dans des sentiers dangereux, c’est elle qui me ramènerait dans le droit chemin. Elle eût été bien étonnée si je lui avais dit que l’amitié n’était pas possible entre une femme comme elle et un homme comme moi. Mais, je ne le lui disais pas. Le temps n’était pas venu de l’éclairer sur les mouvements secrets de son cœur.

Je prolongeais ainsi ce moment plein de charme. Notre intimité grandissante m’apportait chaque jour des joies nouvelles. Je m’interrogeais, ravi. Était-ce bien l’amour que je ressentais ? — Oui, je ne pouvais m’y tromper. C’en étaient les premières et irrésistibles atteintes. Je notais les symptômes qui confirmaient mon infaillible diagnostic : une fièvre légère colorait les rêveries auxquelles je m’abandonnais. Parfois mon cœur battait plus vite ; parfois j’oubliais Mme de Sées pendant quelques instants ; lorsque ma pensée revenait à elle, c’était avec la force d’un torrent qui déborde ses digues. Je la pressais sur ma poitrine, je la couvrais de baisers, je voyais ses yeux, ses yeux inoubliables, se noyer de bonheur.

J’étais si sûr de l’aimer, j’étais si sûr qu’elle serait un jour à moi, que je rompis avec ma maîtresse, — rompre n’est pas le mot juste, on ne rompt que des liens, il n’y en avait pas ici, des habitudes agréables, rien de plus — et je commençai à connaître ce dangereux état de chasteté si propre à enflammer l’imagination. J’eus enfin des visions voluptueuses comme saint Antoine dans son désert.

Je ne laissai rien paraître à Mme de Sées de l’ardeur qui était en moi. Nous avions de longues conversations dont pas une phrase, pas un sous-entendu ne pouvait l’alarmer. Qui nous eût écoutés sans nous regarder nous eût pris pour les meilleurs amis du monde. Charles de Sées entrait-il dans la chambre où nous nous trouvions, pas le moindre embarras ; nous continuions notre propos sur le même ton sans être obligés d’y changer un mot. Quelquefois la gaîté nous prenait, une gaîté quasi-enfantine. Ah ! nos bons rires d’alors, nos bons rires de camarades !

Eh bien, au même temps, cette camarade si chère, cet être pur et droit qui se livrait naïvement, je déployais une ruse diabolique pour le faire tomber dans mes bras. All’s fair in love and war, dit un proverbe anglais. Cet attentat froidement combiné m’apparaissait — ô magie de la passion ! — comme la chose la plus glorieuse du monde, car l’amour est une guerre, plus perfide et traîtresse qu’aucune autre, cruelle comme toutes les guerres, et que l’on mène sans pitié contre qui ? non contre un ennemi prévenu, armé et fortifié, mais contre une aimable femme chez qui l’on dîne, avec qui l’on vit sur le pied de paix, que l’on comble d’égards et de prévenances. Je paraissais un ami loyal, et cependant je ne cessais de dresser des plans, de tendre des pièges, de chercher une tactique qui, poursuivie avec une patiente et implacable rigueur, amènerait la bonne, et pieuse, et chaste Madeleine de Sées, nue dans mon lit.


L’été vint, il ne nous sépara pas. Les Sées partirent pour la propriété des parents de Madeleine entre Bayeux et la mer. Je découvris, aussitôt, que des amis m’appelaient à Arromanches voisin. Ma mère, un peu fatiguée, ne voulut pas me rejoindre sur une plage normande et froide. Elle m’attendrait, la seconde quinzaine d’août, à la maison. J’eus un instant de remords en pensant que je la privais, déjà âgée, de nos vacances en commun. C’était la première fois que je lui faussais compagnie. Mais j’étais emporté dans une autre direction ; je suivis Mme de Sées.

Pas un jour qui ne nous réunît, au bord de la mer couleur d’ardoise sur laquelle fuyaient les voiles blanches des bateaux de Port-en-Bessin, ou sur les falaises dans les hautes herbes qu’inclinait le vent, ou chez ses parents en pleine campagne. Elle aimait à marcher ; nous faisions souvent à pied par les chemins bordés de haies la lieue qui sépare Orville d’Arromanches.

Il y avait près de trois mois que je connaissais Mme de Sées et tour à tour je m’émerveillais des progrès de notre intimité et me lamentais des lenteurs et des atermoiements que subissait mon amour.

J’avais pourtant franchi une difficile étape : je ne cachais plus mes sentiments. Un soir, avant de quitter Paris, une occasion s’était offerte dont j’avais profité. Mme de Sées, qui ne savait pas encore que je la retrouverais à Arromanches, montrait un peu de tristesse à l’idée de la séparation. Dans la pièce même où son mari et des amis jouaient au bridge, je me mis à parler de l’amour sur un ton mi-plaisant, mi-sérieux. Je disais qu’on ne sait comment il vient aux gens, et parfois d’une façon si soudaine qu’on n’a, à la lettre, pas le temps de faire « ouf ! »

— Comme vous avez de l’expérience ! interrompit Mme de Sées.

— Il suffit d’une fois, repris-je, pour devenir très savant. Si cela vous amuse, je vous raconterai comment cela m’est arrivé. J’ai suivi un jour une femme dans la rue — (Je note ici que nous n’avions jamais causé de cette première rencontre. J’entendais choisir mon heure. Surprise lorsque je lui avais remis la lettre boulevard Saint-Germain, Mme de Sées ne m’avait même pas regardé. Souvent, plus tard, je la taquinai à ce sujet car elle croyait maintenant m’avoir reconnu aussitôt que je lui avais été présenté. Ces grandes discussions finissaient par des baisers). — Et je m’amusais à imaginer quelle pouvait être sa figure. Tout à coup, désireux de voir si la réalité répondait à mes imaginations, sous un prétexte quelconque, je l’abordai. Je découvris alors un jeune visage si beau et des yeux — ils avaient vraiment la couleur des vôtres ! — si touchants que je perdis contenance. Je ne sus que dire et m’enfuis. Voilà comment l’amour me prit en pleine rue dans le tapage des automobiles et des tramways.

Mais Mme de Sées sans vouloir s’arrêter à cette dernière phrase fit un retour en arrière et me demanda :

— Sous quel prétexte abordez-vous les femmes dans la rue, mauvais garçon que vous êtes ?

— Et le hasard, dis-je, le comptez-vous pour rien ? Les femmes n’ont-elles pas un mouchoir, un sac, un paquet quelconque qui peut tomber ? N’arrive-t-il pas qu’on va mettre son courrier à la boîte et qu’une lettre vous glisse de la main devant le bureau de poste ?

Mme de Sées n’était pas assez maîtresse d’elle-même pour cacher sa surprise. Elle resta immobile, les yeux fixés sur moi, sa jolie bouche bée, attendant ce que j’allais dire.

Mais je n’eus garde d’ajouter un mot. Je tournai court, me levai et pris congé d’elle, lui laissant matière à penser pour le reste de la soirée, et plus sans doute.

Les jours suivants, j’évitai toute allusion à ce que j’avais dit. Mais le temps aidant, j’y revins. N’y aurait-il pas eu hypocrisie chez Mme de Sées à feindre d’ignorer mes sentiments et duplicité de ma part à prétendre les tenir secrets ? Pour faire l’aveu de mon amour, je trouvais habile de professer la pureté, que rien ne saurait souiller, de Mme de Sées. Elle pouvait m’écouter sans risques, hélas !

A l’aide de ces sophismes ingénieux, nous eûmes bientôt pour thème presque unique de nos conversations ce qui, au début de notre liaison, semblait devoir rester toujours caché. Quelle est la femme qui soit insensible à la grandeur de l’amour qu’elle inspire ? Elle voit son image transportée dans un pays merveilleux qu’elle n’a jamais habité et où, croit-elle, jamais elle ne pénétrera. Elle le visite ainsi, en pensée seulement et, imagine-t-elle, impunément. On lui offre un concert délicieux qui peu à peu gagne l’âme, puis le cœur.

Il va de soi qu’au début mes discours étaient, en effet, tels que la femme la plus honnête eût pu les entendre. Mais bientôt des propos plus profanes s’y glissèrent ; on entrevit sous le voile qui les recouvrait encore l’ardeur de sentiments tout terrestres. Mais cela par une pente si douce, si insensible que l’on n’aurait su à quel moment intervenir pour m’arrêter.

Je m’étonnais de mon adresse à un début dans cette carrière difficile. Mais, adolescent encore, n’avais-je pas découvert déjà, quand j’étais épris d’Henriette, que l’amour est une exaltation de l’être et qu’au lieu de m’abaisser, il m’élevait au-dessus de moi-même. Je trouvais alors, comme un grand capitaine à l’heure critique, l’ingéniosité nécessaire, l’audace, un coup d’œil plus sûr.

Que de surprise pourtant à voir se confondre en moi des états que je croyais contradictoires ! J’aimais à la folie et je calculais avec froideur ; je paraissais être dans les nuages et cependant, pour tout ce qui pouvait me servir, j’agissais de la façon la plus précise, la plus efficace. Je multipliais les attaques qui me donneraient un cœur qu’il fallait conquérir d’abord. Il est des femmes pour qui un geste mis en sa place vaut les plus belles déclarations. Mme de Sées n’était pas de celles-là ; je ne la gagnerais que par le sentiment.

Transporté de bonheur à la voir faiblir peu à peu, je ne perdais pas mon sang-froid. Je surprenais un regard qui se posait tendrement sur moi, un sourire heureux. Elle avait des moments de gaîté et d’éclat qui étonnaient jusqu’à son mari, homme doué de peu d’esprit d’observation. A d’autres jours, renfermée en elle-même, elle paraissait éloignée de cent lieues. Je notais avec soin ces passages subits de la joie à la tristesse ; je savais que l’une et l’autre la rapprochaient également du but où nous nous rencontrerions.

Il y eut entre nous une scène assez étrange et qui éclaira soudain la route où nous étions engagés. Quand Mme de Sées venait en voiture à Arromanches, elle amenait sa fille Geneviève qui avait alors cinq ans. A Paris, je la voyais à peine ; elle me regardait d’un œil méfiant. En vacances, je m’efforçai de la gagner et j’y réussis vite, bien qu’elle conservât toujours envers moi un rien de coquetterie féminine. Les jeux sur le sable, les bains en commun, firent de nous de grands amis. Mme de Sées semblait contente de me voir avec sa fille. Dans les longues heures que nous passions sur la plage, l’enfant ne cessait d’aller d’elle à moi et de moi à elle, et je me plaisais à imaginer qu’elle était chargée de porter des messages muets de l’un à l’autre.

Un jour, courant après elle, je la pris et l’enlevai de terre.

— Gagné, m’écriai-je, je t’embrasse !

— Non, non, dit l’enfant riant et se débattant, je ne veux pas.

Je l’embrassai pourtant sur ses bonnes joues fermes qui avaient le goût du sel marin. Elle m’échappa et s’enfuit vers sa mère qui la serra contre elle et la couvrit de baisers. Il me parut que Mme de Sées y mettait comme de l’emportement et la pensée me vint tout à coup qu’elle cherchait sur le visage de sa fille la trace encore fraîche de mes lèvres.

J’accompagnai Mme de Sées jusqu’à Orville, mais, tout au long du trajet nous restâmes silencieux.


Cette scène équivoque et passionnée, je ne l’oubliai pas et je crus sentir qu’elle vivait aussi dans la mémoire de Mme de Sées. Dès ce jour, nos rapports changèrent. Nous ne nous regardions plus de la même façon ; nous étions comme les complices d’une même faute. Mme de Sées d’un caractère si égal pourtant avait sans raison des moments d’impatience. Parfois, elle me brusquait ; repentante aussitôt, elle venait à moi avec tant de douceur et de soumission que le cœur soudain me fondait de tendresse. Nous éprouvions le besoin d’être plus près l’un de l’autre, d’établir entre nous un contact physique, si innocent fût-il. Madeleine — c’est à partir de ce moment que je l’appelai ainsi, lorsque nous étions seuls — laissait un instant sa main dans la mienne. J’y appuyai plus longuement mes lèvres en la quittant. Elle me frôlait, quand elle passait près de moi, par inadvertance, sans doute ; mais, à travers la robe, je sentais sa hanche effleurer ma hanche, et je frémissais.

Il y eut une soirée chez des voisins. Nous y allâmes. J’avais dansé déjà avec Madeleine, mais cette fois-ci j’imaginais la prendre dans mes bras pour la première fois et j’eus le courage de le lui dire. Elle s’arrêta, je la vis chanceler. Je la conduisis près d’une fenêtre ouverte sur l’ombre.

— Philippe, dit-elle, ne continuez pas… Je vous aime comme une sœur aime son frère. Rien n’est plus beau au monde. J’ai tant d’amitié pour vous, plus peut-être qu’il n’est permis, mais de l’amitié seulement… Je ne puis vous écouter !

Elle divaguait ainsi, et moi, penché sur elle, touché jusqu’aux larmes par l’accent de ses paroles, je l’assurais que je serais toujours tel qu’elle désirait que je fusse.

J’étais sincère. Et je l’étais aussi deux jours plus tard dans une situation bien différente où j’agis contrairement à ce que je venais de promettre. Mais que sont les paroles entre deux êtres qui s’aiment ? Malgré leurs serments de sagesse, leurs corps continuent à se désirer et veulent s’unir.

Le lendemain Madeleine ne descendit pas à Arromanches. Je lui en voulus. L’après-midi, je montai jusqu’à Orville. Je n’y rencontrai que Charles de Sées revenant de la pêche. Sa femme un peu souffrante garderait la chambre. Le jour suivant, je trouvai Madeleine sur la terrasse devant la maison avec sa mère et sa fille. Elle me parut fatiguée ; ses yeux étaient plus beaux d’être légèrement cernés. La conversation à trois fut languissante. Au coucher du soleil, Mme de Clairville déclara que craignant la fraîcheur et la rosée elle rentrait avec la petite Geneviève. Nous restâmes seuls en un pesant tête-à-tête. Des domestiques passaient autour de nous. On entendit la voix de M. de Sées qui, de la chambre où il travaillait à un rapport pour la Cour des comptes, demandait à sa femme comment elle se portait.

J’étais silencieux, mais prolongeai volontairement mon silence, car je savais que Madeleine ne pouvait le supporter et, momentanément, pour des raisons obscures mais puissantes, je la considérais comme une ennemie et voulais la faire souffrir. Tel est l’impitoyable va-et-vient de l’amour entre la tendresse et la cruauté. Seuls ceux qui ne l’ont pas connu imaginent des amants élégiaques qui ne soupirent que de bonheur. La vie de ceux qui aiment est, au contraire, sans cesse heurtée, la joie et la douleur s’y mêlent étrangement, le désir de plaire et la volonté de blesser se succèdent en une minute, et le visage véritable de l’amour, si on l’entrevoit sous le masque qu’il porte, ce pauvre visage, tout éclairé d’un ravissement surhumain, est sillonné par les rides profondes qu’y creusent chaque jour l’inquiétude, la jalousie et le souci.

Un mot de Madeleine tout à coup m’apaisa.

— Voulez-vous faire quelques pas avant le dîner ? dit-elle, en me regardant avec douceur.

Elle se leva et je la suivis. J’étais heureux maintenant. Le monde m’appartenait. Il me semblait qu’après avoir perdu Madeleine, je venais de la regagner pour toujours. Pourtant que s’était-il passé ? Rien, un regard qui m’était cher s’était posé sur moi. Il n’en faut pas davantage.

Nous prîmes une allée qui menait à un bouquet de hêtres. Lorsque nous y arrivâmes, la lumière sous les arbres était déjà plus rare. Le tronc d’un bouleau apparaissait clair au milieu du taillis.

— Les nymphes ont habité jadis ce bois, dis-je. Elles le hantent encore à l’heure où tout est calme et parfois y dansent à la clarté des étoiles. Restons ici et peut-être les verrons-nous surgir dans le crépuscule qui s’obscurcit. Mais il ne faut pas parler.

Nous nous assîmes au bord du chemin. A quelque distance, les lumières s’allumaient dans la maison. Des brouillards légers flottaient sur les prairies ; on entendait au loin le meuglement d’une vache qui voulait rentrer à l’étable.

Le beau visage de Madeleine peu à peu se noyait d’ombre. Elle portait une robe de mousseline blanche si légère que, clignant des yeux, je m’imaginais qu’elle était vêtue d’une de ces brumes qui se levaient lentement de la terre humide. Je me plaisais ainsi à m’halluciner et l’hallucination à laquelle je me prêtais devint si forte que j’oubliai bientôt où je me trouvais, dans quel parc de quelle demeure, et qui j’étais, et qui était la femme assise près de moi dans sa robe tissée des vapeurs du soir. Changé en un jeune satyre, je guettais l’arrivée de la nymphe que je désirais. Cette nymphe, soudain, je la découvris à côté de moi presque immatérielle. Rêvais-je ?… Je tendis vers elle une main hésitante ; je la touchai — elle avait un corps vraiment ! elle n’était pas un fantôme créé par mon imagination ! — et dans un mouvement irrésistible, je m’en emparai. A la seconde où Madeleine fut dans mes bras, je revins à la réalité. C’était bien son cou délicat que je couvrais de baisers entrecoupés par ces seuls mots :

— Je t’aime ! je t’aime !

La surprise du choc, sa violence, l’empêchèrent d’abord de se défendre. Puis, gagnée par la douceur des caresses inattendues, un instant elle s’oublia et mes lèvres s’unirent aux siennes. Mais, aussitôt, elle s’arracha à mon étreinte.

— Qu’avez-vous fait, Philippe ? dit-elle sans colère, mais sur un ton qui me glaça.

J’étais à ses pieds, la suppliant de me pardonner.

— Il n’y a que moi de coupable, continua-t-elle. Vous êtes libre, je ne le suis pas. Maintenant tout est fini.


Le sens de ces mots terribles « tout est fini », je ne le compris que les jours suivants. Je ne devais plus voir Madeleine seule. La présence de sa fille ne lui paraissant pas suffisante, elle faisait en sorte que son mari ou sa mère fussent en tiers avec nous. Elle descendit moins souvent à Arromanches.

Quelques jours passés ainsi suffirent à me faire perdre la raison. Loin d’elle, j’accusais Madeleine tour à tour de froideur et de coquetterie. Si elle m’avait aimé, elle aurait pardonné le mouvement de folie auquel j’avais cédé. A qui donc allait l’amour que je ressentais enfin dans sa grandeur ? à une femme incapable d’en comprendre la beauté et qui n’était faite que pour de médiocres bonheurs bourgeois. Eh bien, qu’elle vécût entre son mari, personnage ridicule en somme, et sa fille ! Ma place n’était pas près d’elle ! A d’autres moments, je pensais qu’elle s’était amusée de moi. Elle avait voulu entendre, pour s’en moquer sans doute, le langage de la passion. Maintenant qu’elle avait eu les accords désirés, elle arrêtait un concert qui ne l’intéressait plus. Détestable jeu ! Je méditais mille projets contraires : il faudrait bien qu’elle me reçût seul ; je lui dirais alors ce que j’avais sur le cœur. Non, mieux, je partais sans la revoir… Ou bien, je prenais une maîtresse éclatante avec qui je m’affichais sous ses yeux… Et, d’autres fois, je ne pensais qu’à la gagner encore à force de tendresse et de soumission. Vivre dans son ombre, ne la quitter jamais, je ne demandais rien de plus.

J’allais ainsi d’une idée absurde à l’autre lorsqu’une lettre arriva qui mit fin à mes hésitations.

Une vieille amie de la famille m’écrivait que la santé de ma mère lui causait quelques inquiétudes. Elle me conseillait de ne pas tarder à rentrer ; ma présence redonnerait, sans doute, des forces à la malade. Le ton de cette lettre trop volontairement rassurant m’inquiéta, au contraire de ce qu’en attendait ma correspondante. Je lus entre les lignes plus qu’elle ne voulait en cacher peut-être. Je vis ma mère perdue et décidai de la rejoindre sans un jour de délai.

J’avais un train du soir à Bayeux ; j’envoyai mes valises à la gare par l’omnibus de l’hôtel, car j’avais résolu de passer à Orville et de m’y rendre à pied.

J’aime tant la marche et le plein air qu’il est bien peu de chagrins qui ne soient adoucis par leur influence salutaire. Au milieu de ma course, déjà, j’étais plus rassuré : ma mère avait une santé parfaite ; elle pouvait être souffrante, elle n’était pas malade ; je la garderais de longues années encore. Tranquille de ce côté, je me tournai vers Madeleine. Je le fis avec un rare sang-froid ; j’examinai notre situation de la façon la plus détachée, comme s’il se fût agi de quelqu’un d’autre. J’avais douté de Madeleine et, lorsque le doute s’insinue dans un cœur passionné, il y fait des ravages. Il m’apparut que ce départ inopiné me fournissait le moyen d’avoir une certitude et que, grâce à lui, je pourrais forcer Madeleine à ne me rien cacher. Il fallait agir brusquement et observer avec une lucide attention l’effet de mes paroles.

La pluie me tenait compagnie sur le chemin, et j’y prenais plaisir. A Orville, je trouvai Madeleine au salon. Elle était debout près d’un secrétaire à deux corps, occupée à chercher quelque papier dans un tiroir. Sans se déranger de sa besogne, elle me reçut aimablement comme à son ordinaire. Mais moi, m’étant placé entre elle et la fenêtre de façon à la voir en plein jour, je lui dis en appuyant sur les mots et du ton le plus indifférent qui se pût :

— Je viens vous dire adieu ; je quitte Arromanches ce soir et n’y reviendrai pas.

Elle chancela sous le coup ; ses yeux inquiets m’interrogèrent pour savoir si je voulais la mettre à l’épreuve et si, une fois de plus, je jouais un jeu cruel. Mais je m’endurcis ; je n’en avais pas fini avec ma victime. Le souvenir était encore vivant de tant d’heures déchirées vécues dans la solitude, de mes doutes, de mes tourments et je continuai :

— Soyez heureuse, je ne troublerai plus la tranquillité qui vous est chère.

A voir sa pâleur, son désarroi, son regard surtout, ce regard désespéré de quelqu’un qui se noie et qui cherche si personne n’est là pour le sauver, je mesurai enfin la place que je tenais dans sa vie. Je l’emplissais tout entière et Madeleine, incapable à cette heure de dissimuler, montrait à nu son cœur qui ne battait que pour moi. Elle restait là, presque inconsciente, ne me voyant pas. Pourtant elle dit encore :

— Partir !…

J’étouffais de pitié. D’un mot je la secourus :

— Ma mère est malade…

A peine avais-je parlé que Madeleine, oubliant sa souffrance pour ne penser qu’à la mienne, vint à moi :

— Comme je vous plains ! mon pauvre Philippe.

Elle me prit une main et la garda dans les siennes maternelles. J’étais faible et sans courage. Je désirais être consolé. Et au même temps je frémissais de désir à sentir si proche le corps de Madeleine… Je me repris et d’une voix qui tremblait un peu, je dis seulement :

— Ah ! que j’ai de la peine à vous quitter !

Et je m’enfuis.


Ma mère s’était arrangée de son mieux pour me recevoir.

Au premier coup d’œil je compris qu’on ne m’avait pas alarmé en vain ; sa bonne et pâle figure était ravagée par les souffrances d’un mal invisible ; et dans le regard doucement attaché sur moi, je lisais une interrogation : « Qu’est-ce qu’il pensait de sa vieille maman, ce grand garçon qui arrivait là presqu’à l’improviste ? »

Le grand garçon fit du mieux qu’il put et s’écria avec courage :

— Quand on a une mine comme ça, on n’effraie pas les gens !

Et deux gros baisers sonnèrent sur des joues amaigries.

Commença une vie dont l’amère monotonie était faite de douleur pour ma pauvre maman, d’inquiétude pour moi, et de mensonge de moi à elle. Je la savais perdue, une tumeur qui ne pardonne pas la minait plus profondément chaque jour. Cependant, nous faisions, avec une gaîté feinte, mille projets. Une fois la crise passée (ce n’était qu’une crise), nous partions vers la fin de l’automne pour le midi ; le soleil rendrait vite des forces à la convalescente. Il faudrait acheter une petite maison sur la côte provençale ; à l’âge de ma mère, les brouillards de l’hiver et la froidure de nos campagnes ne lui valaient rien. Ainsi parlions-nous. Mais ses yeux démentaient les paroles et je croyais entendre ces mots qui ne pouvaient être prononcés :

— Je sais bien que tu me trompes, mon cher garçon, mais je te suis reconnaissante de tes mensonges.

La présence continuelle d’un être qui est torturé dans sa chair ne vous laisse point de paix et vous met le cœur à vif. On voudrait s’endurcir contre l’inévitable ; par moment, on songe même à fuir, puisque nous savons que la mort est nécessaire et que nous y sommes tous condamnés. Pendant ces longues heures de veille, je me souvenais d’une boutade que j’avais dite un jour : « Être garde-malade, c’est une profession et ce n’est pas la mienne. Je n’aime point le spectacle de la souffrance, tonique pour ceux à qui de rudes contrastes sont nécessaires ; je n’ai pas besoin pour trouver du plaisir à ma vie de regarder le malheur des autres. »

Mais il s’agissait de ma mère dont la douleur usait l’un après l’autre les liens qui l’attachaient à ce monde ; c’était elle, si choyée toujours, si entourée, qui allait entreprendre le voyage que chacun fait seul et dont personne ne revient. Comment la quitter à ce moment ? Impuissant à la secourir, j’adoucissais pourtant sa grande misère ; je lui donnais le reste de bonheur qu’elle pouvait goûter encore : avoir son fils à son chevet avant de fermer les yeux pour s’assoupir, le retrouver là quand elle les rouvrait un peu plus tard.

Les jours passaient lentement.

Je recevais une lettre quotidienne de Madeleine. Ce cœur généreux ne supportait pas que j’eusse de la peine loin d’elle. Il fallait que, même à distance, elle me soutînt. Elle trouvait là l’occasion permise de me montrer la place que je tenais dans ses pensées et je sentais bien, malgré la réserve voulue, qu’elles m’appartenaient toutes. Madeleine y mettait, sans le savoir certes, une tendresse infinie. C’étaient des caresses lointaines d’âme à âme, mais, suivant les heures, je les transposais sur un plan plus terrestre. Elle avait quitté Orville « où elle laissait tant de souvenirs chers » ; octobre la ramènerait à Paris « où elle m’avait connu ». J’étais présent partout. Il fallait que notre séparation, disait-elle aussi, nous fût une occasion de méditer sur la voie dangereuse que nous avions prise. Les desseins de Dieu étaient visibles ici, Il voulait nous sauver. A l’avenir, nous devrions nous abstenir de la moindre allusion à des sentiments défendus. Et cependant ce lui était une occasion d’en parler encore. Je voyais qu’elle se surveillait en m’écrivant ; elle s’efforçait de me donner l’idée que le calme s’était fait en elle, mais, parfois, un tournant de phrase, un mot, montraient que le feu brûlait sous la cendre où elle cherchait à l’ensevelir. Et comment me cacher sa tristesse ?

Dans mes lettres qu’elle n’était pas seule à lire, sans doute, je ne lui parlais que de ma mère et des heures affreuses que je passais loin d’elle (j’allais jusqu’à cette équivoque !). A certains jours où la vie que je menais avait raison de mes nerfs, je me désespérais du silence auquel j’étais contraint. Elle croirait que je l’oubliais (les hommes sont inconstants, était un de ses thèmes favoris ; elle contrastait l’amour éternel de Dieu aux amours changeantes de ses créatures), et peu à peu s’éloignerait de moi. A cette pensée, je frémissais de fureur impuissante. Et voilà qu’un matin où je traversais une de ces crises, le courrier m’apprit que M. de Sées avait été envoyé à Bordeaux pour une inspection. Sans réfléchir un instant, j’écrivis à Madeleine une lettre passionnée où je lui disais avec une netteté effrayante que, quoi qu’elle pensât, quoi qu’elle fît, je l’aimerais toujours et qu’il n’était ni en son pouvoir ni au mien de détruire le sentiment qui nous unissait.

Cette lettre resta sans réponse. Mais le ton de Madeleine devint plus triste encore. Je me désolais. Que faire ? Je ne pouvais plus écrire maintenant en cachette ; j’aurais voulu lui demander pardon, l’assurer que je serais au retour tel qu’elle le désirait. Je me rongeais de souci.

Et cependant, à côté de moi, un grand drame muet se hâtait lentement vers sa fin dans la douleur et dans l’angoisse. Sous l’étreinte de la souffrance ma mère faiblissait. Elle prenait des stupéfiants qu’elle supportait mal. Elle avait de longues heures de somnolence. Lorsqu’elle se réveillait, elle me parlait avec clarté de ses affaires qu’elle avait mises en bon ordre ; elle me donnait d’utiles conseils. Quelle que fût sa faiblesse, je répondais toujours qu’il serait temps de causer de cela plus tard, que rien ne pressait. J’étais accablé par l’obligation de mentir jusqu’au bout et de sourire alors que le cœur me manquait.

Elle mourut dans mes bras après une longue agonie. Je la menai au cimetière où reposaient les miens. J’étais sans forces, je me sentais seul au monde ; j’avais besoin de la tendresse de Madeleine. Je partis pour Paris le lendemain de l’enterrement.

J’avais écrit à mon amie un mot sur une feuille volante jointe à la lettre que tous pouvaient lire, la suppliant de venir l’après-midi chez moi. Dans l’état où j’étais, elle comprendrait que je ne pouvais la voir en présence d’indifférents.


Des lettres m’attendaient sur mon bureau de la rue de Commailles ; il n’y en avait point de Madeleine. Je m’engourdis, les pieds au feu, dans mon cabinet de travail. Les livres me regardaient comme un étranger et n’avaient rien à me dire. Plus tard, passant devant une glace, j’aperçus mon visage. Je ne l’avais pas vu depuis longtemps, on peut se raser chaque matin devant un miroir et ne pas se connaître. Tout à coup je m’apparus et m’étonnai : j’avais une expression qui m’était étrangère. J’approchai, les yeux étaient creusés, le teint brouillé, des rides plus profondes se marquaient au front. Comment Madeleine me trouverait-elle ? Je haussai les épaules. Cela n’avait aucune importance, rien n’avait de l’importance. J’occupai le reste de la matinée à mettre mes papiers en ordre. Je répondis à des lettres d’affaires. Je faisais tout machinalement, le cerveau vide.

Après déjeuner, je m’étendis sur le divan et pris un journal. Il me tomba des mains, je dormis d’un sommeil lourd.

Un coup de timbre me réveilla en sursaut. Je courus à l’antichambre. Personne ; j’avais rêvé. Il était trois heures. Madeleine ne viendrait pas.

Pourquoi viendrait-elle, après tout ? Elle restait avec Dieu qui emplissait ses pensées. Qu’avait-elle besoin de moi ? Qu’étais-je pour ce regard qui se perdait dans l’éternité divine ? Un accident insignifiant, négligeable. Je réfléchissais ainsi, le front appuyé à la fenêtre, regardant les arbres dénudés du jardin appartenant à l’hôtel Carafa. Ma pensée se détachait peu à peu du monde où j’avais vécu. Faut-il donc se torturer pour la possession d’une femme ? N’est-il pas des pays où l’on ignore les passions stériles qui nous déchirent ? Déjà je faisais le projet de quitter l’Europe, ses brouillards, ses pluies, son agitation. L’Asie, colosse immobile, de loin me souriait. Des songes à l’ombre des platanes où passent parfois des femmes voilées, une volupté sans fièvre, une vie sans combat, rempliraient les jours monotones et toujours nouveaux de mon bonheur. L’image de ma petite amie Isabelle m’apparut. Avait-elle encore ce visage étroit sous les cheveux dorés ? Elle me plaisait naguère. Le seul nom de Constantinople prononcé par elle m’avait emmené jusque sur la rive d’Asie. Qu’était-elle devenue ? Par quelle fatalité ne pouvais-je rester attaché à ceux près de qui j’étais heureux ?

Quatre coups sonnèrent à la chapelle des Pères de la mission. Je laissai Isabelle et le Bosphore, je rentrai en Europe pour mettre une bûche dans la cheminée.

J’étais surpris de me trouver si calme. J’en compris la raison : je n’attendais rien. Seule l’incertitude est anxieuse. Or une suite de raisonnements glacés avaient mis le doute en fuite.

Si Madeleine m’aimait, m’étais-je dit, qui aurait pu la retenir ? Mais, en mon absence la religion, travailleuse infatigable, me l’avait enlevée. Elle ne me verrait plus. Elle était pieuse, elle était sage, elle avait raison de ne pas venir. Quoi de pire que de mettre face à face une femme indifférente et un homme qui ne l’est pas. Et, même si elle était ma maîtresse, quel avenir devant nous ? Elle n’abandonnerait ni sa fille ni son mari, car elle était bonne mère et, d’autre part, les liens du mariage étaient, à ses yeux, sacrés. Il fallait donc accepter l’inévitable.

Cela m’était d’autant plus facile que dans l’état d’apathie où je me trouvais, rien ne pouvait réveiller la souffrance en moi. Je partirais. Le temps de régler les affaires de la succession de ma mère — cinq ou six semaines — et je demanderais un poste en Orient.

Je me parlais ainsi pour me cacher ma misère. Cependant les heures passaient. Par une décision soudaine, je résolus de faire avant dîner quelques courses urgentes et m’habillai en hâte. Madeleine ? Que m’était Madeleine ? Qu’étais-je pour elle ?

Le timbre de l’antichambre retentit : « C’est elle ! » pensai-je, mais je ne bougeai pas… La porte de mon cabinet s’ouvrit et Madeleine entra.

Sans doute était-elle venue poussée par la seule bonté de son cœur, du moins le croyait-elle, car elle était incapable de chercher à se duper. Elle accomplissait ainsi, magnifiquement, une des sept œuvres de la Miséricorde : aegros visitare. N’étais-je pas un malade ? N’avais-je pas besoin d’elle ? Et voilà qu’au moment où elle franchit le seuil, un sentiment qu’elle voulait oublier, ou qu’elle croyait mort, se réveilla soudain. Elle s’arrêta et rougit, ne comprenant plus pourquoi elle était là.

Mais ses yeux rencontrèrent mon visage, le parcoururent, cherchant les miens et n’osant s’y fixer. A lire sur ma figure pâlie le cycle de douleurs que j’avais traversé, elle s’émut. Elle hésita un instant. Nous n’étions plus, l’un en face de l’autre, que deux malheureux longtemps séparés et qui, toutes barrières tombées, se retrouvent. La pitié fit ce que l’amour n’aurait osé accomplir. Madeleine ne dit rien ; elle vint à moi et, simplement, m’attira vers elle… La tête enfouie sur sa poitrine, je pleurai comme un enfant.

— Mon petit, mon petit, disait-elle, comme il a de la peine !

Ces mots si tendres, loin d’arrêter mes larmes, les firent couler avec plus de force encore. Je trouvais à les répandre une singulière volupté. Par cette voie s’en allait le chagrin accumulé durant tant de jours d’angoisse. Je n’essayai pas de me reprendre ; je ne m’excusai pas de la faiblesse que je montrais. Rien n’était plus naturel, rien n’était plus délicieux que de pleurer dans les bras de Madeleine, sur son cœur pitoyable.

Secouée par mes sanglots jusqu’au fond d’elle-même, elle me caressait et me parlait à la fois. Le doux murmure de sa voix à lui seul était un baume. Que disait-elle ? Tout et rien. C’était le sublime balbutiement des femmes qui deviennent mères pour bercer le chagrin des hommes.

Sous ce flot tiède de mots sans suite, je ne sentais plus ma souffrance. Serrés l’un contre l’autre, nous nous étions assis sur le divan. La nuit était venue dans la chambre et nous enveloppait. Je ne pleurais plus ; je restais, apaisé maintenant, dans l’asile que m’offrait Madeleine. Son sang battait tout près du mien, la chaleur de son corps me pénétrait. Je l’avais dans mon étreinte, à demi couchée sous moi. Une blouse légère séparait seule ma bouche de son sein et mes lèvres avides qui le pressaient crurent le sentir frémir.

Madeleine s’était tue. Son silence en faisait-il ma complice ? Savait-elle que j’allais la prendre ? M’attendait-elle ? Ou bien n’était-elle plus, brisée par tant d’émotions, qu’une femme lasse, incapable de se battre ? Je ne raisonnai pas davantage, je n’étais que désir qui brûle. Mes lèvres remontèrent du sein jusqu’à l’épaule dont elles suivirent le contour et, soudain, elles rencontrèrent la chair fraîche du cou derrière l’oreille. A ce contact, Madeleine tressaillit. Elle s’efforçait de m’écarter. Elle me suppliait :

— Que faites-vous ?… Laissez-moi !

— Ne dis rien, je t’en prie, murmurai-je passionnément. Je t’aime, je ne sais que cela.

Déjà ma bouche trouvait la sienne. Elle s’abandonna.