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La rive d'Asie

Chapter 8: II
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About This Book

A first-person narrative recounts an adolescent's sexual awakening and inner turmoil while growing up in the countryside under a protective but distant mother. Solitary erotic fantasies alternate with easy companionship among local girls, and a close friendship develops with a young neighboring woman who arouses affection without satisfying his deeper obsessions. Through seasonal rhythms, domestic scenes, and vivid sensory detail, the narrator reflects on desire, shyness, and the slow social opening that shapes his passage from adolescence toward greater self-awareness.

II

Si j’avais cru que la possession de Madeleine mettrait fin à la période troublée que nous venions de traverser et que nous connaîtrions maintenant une ère enchantée où nos cœurs et nos sens goûteraient une égale satisfaction, je me serais trompé. Commença une vie déchirée et tragique. Madeleine était mariée.

Avant qu’elle fût ma maîtresse, la présence de M. de Sées n’était qu’une gêne ; elle était aujourd’hui une souffrance. Je ne me préoccupais guère jusqu’alors de la vie que menaient les femmes assez aimables pour me recevoir dans leur intimité. Se prêtaient-elles à d’autres qu’à moi ? Cela était vraisemblable, mais sans intérêt. Cette question se posait au sujet de Madeleine. Il y avait là quelque chose que je n’osais regarder en face, mais que je ne pouvais éviter. Je ne supportais pas l’idée que la chair de Madeleine, que les parties les plus secrètes de son corps, que tout ce que j’avais gagné au prix de tant de luttes et de douleurs servissent de plein droit au plaisir de son mari, qu’il n’eût qu’à y porter la main pour en jouir. Il y avait de quoi se casser la tête contre les murs et je chassais, furieux, ces visions empoisonnées. Elles revenaient… Finalement je voulus savoir de Madeleine elle-même quels étaient les rapports entre elle et son mari. Le malheur est qu’en ces matières on n’ose pas laisser voir sa misère. On est torturé, la honte vous étouffe et l’on prend un ton indifférent, de simple curiosité, on a la force de sourire, alors qu’on retient des cris de rage.

Madeleine devina-t-elle la peine que j’endurais ? Elle n’en montra rien. Elle agit, inconsciemment peut-être, avec une merveilleuse adresse et trouva pour me rassurer les mots les plus propres, les plus efficaces. Elle transposa le débat du terrain de la chair à celui des sentiments, mais toujours d’une façon indirecte, objective en quelque sorte, comme s’il s’agissait de choses quasi-historiques, dont on ne se souvient presque pas, et non de la plus brûlante, de la plus actuelle des questions. Il ressortait de ces conversations sans suite, dans lesquelles je prenais ici et là un bout de phrase qui touchait à ma préoccupation présente, qu’elle n’avait jamais eu pour M. de Sées qu’une affectueuse estime, qu’ils étaient déjà de vieux mariés, — la seule idée que Charles de Sées l’avait prise jeune fille était déplaisante à l’extrême, mais, dans la presse et le conflit où j’étais avec, devant moi, tant de soucis plus urgents, je l’écartai. Madeleine risqua même une fois que Charles était de santé délicate, à d’autres jours (ah ! cela ne m’intéressait pas !) que leurs habitudes étaient bien différentes. Il avait besoin de peu de repos ; elle sommeillait depuis longtemps lorsqu’il entrait dans la chambre. Le matin (je ne demandais rien), le matin, il se levait de bonne heure et courait à ses dossiers. Tels furent les multiples renseignements que j’obtins d’elle, sans en avoir l’air, à diverses reprises, et dont elle composa, pour endormir ma jalousie, un narcotique. On en arrivait à se demander quand un ménage ainsi réglé avait eu l’occasion de faire un enfant.

Mais j’étais jeune, je voulais à toute force être heureux, je ne demandais qu’à laisser l’habile infirmière panser sans paraître y toucher ma blessure secrète.

Du reste, d’autres sujets non moins immédiats me réclamaient. Je croyais Madeleine à moi, mais non, rien n’était acquis, tout restait disputé, et, combattant à côté de Madeleine, je rencontrai un nouvel adversaire, et de taille ! Dieu. Je sentais sa présence invisible dans les batailles que je livrais pour garder un bien que j’avais conquis et qui pourtant ne m’appartenait pas. Parfois, Il l’emportait et Madeleine, en larmes, m’échappait pendant un jour ou deux. D’autres fois j’arrachais la victoire à mon divin antagoniste. Madeleine, cédant au désir qui la poussait, ne résistait plus. Elle se donnait alors avec une sorte de fureur sauvage ; une femme se révélait inconnue d’elle-même. Elle oubliait sa religion, son Dieu, ses devoirs. Ce n’était pas elle qui se serait écriée, comme Mme de Krüdner dans les bras de son amant : « O Dieu, je te demande pardon de l’excès de mon bonheur ! » Ivre de volupté, elle me faisait gémir sous la morsure de ses baisers. Ces brefs et dionysiaques emportements étaient suivis d’une longue repentance. Madeleine semblait se réveiller d’un profond sommeil ; hagarde, elle me voyait et ne me connaissait point. Elle quittait le lit où je m’assoupissais accablé de fatigue et, prête en un clin d’œil, elle sortait sans que j’eusse le temps de la retenir, ses seuls mots sur le seuil étant : « Il faut que je parte ! »

Lorsque je la retrouvais, elle était calme et distante. Si je me permettais une allusion à notre dernier rendez-vous, elle ne m’entendait pas, comme si j’usais d’un langage qui lui était étranger. A la voir ainsi, je finissais par croire que j’avais été le jouet d’un rêve.

Mais, le plus souvent, les choses se passaient d’autre sorte. Madeleine me suppliait de l’épargner. Écrasée par le remords, elle était humble et pressante : « Regarde ce que je suis, disait-elle, et prends pitié de moi. Je dois me battre, et contre toi ! Mais tu sens bien que c’est impossible, mon aimé. Où trouverais-je la force de te faire de la peine ? Je suis faible, viens-moi donc en aide… Nous ne pouvons vivre dans le péché. Ce ne sont pas des raisons humaines que je t’oppose. Tu les vaincrais trop facilement, mais il y a Dieu ! Tu peux Lui céder sans honte puisqu’Il me réclame. »

Elle était si sincère dans son remords, si touchante dans ses larmes que je me laissais émouvoir. Nous prenions alors les plus sages résolutions. Les rendez-vous rue de Commailles étaient interdits. Malgré la saison, nous nous rencontrions en plein air et courions les quartiers éloignés. Les tours de Notre-Dame nous virent penchés, couple fervent, au-dessus de Paris. Le cèdre du Liban nous offrit au Jardin des plantes la protection de ses branches pendant une averse. Le Luxembourg trop voisin où jouait la petite Geneviève nous était défendu, mais un jour, comme elle gardait la chambre à cause d’un rhume, nous nous y rendîmes. La température était clémente, nous nous assîmes au soleil devant l’Orangerie, dans l’endroit que l’on appelle la Petite Provence. Nous n’avions causé en nous promenant que de sujets étrangers à notre amour. Madeleine était rassurée, presque heureuse. Nous étions amis, enfin ! Que désirer de plus ? Elle imaginait, peut-être, que cette accalmie serait durable et que, sans aucun sacrifice de notre part, elle me garderait près d’elle comme un frère très cher. Ses beaux yeux me regardaient avec confiance. Elle ne doutait pas de moi. A la voir caresser complaisamment ces chimères, j’eus un mouvement d’humeur que je réprimai vite. Nous restâmes silencieux. Des bambins couraient autour de nous ; des nourrices promenaient leurs bébés endormis. Mes yeux allaient d’eux à Madeleine, et tout à coup une idée me vint que je ne pus chasser. Au même moment, Madeleine me voyant soucieux me demanda à quoi je pensais.

Je réfléchis encore une minute, puis je lui dis en la fixant :

— Madeleine, je voudrais avoir un enfant de toi.

Elle tressaillit ; son visage changea aussitôt d’expression. J’y lus de l’inquiétude et peut-être aussi un autre sentiment qu’elle ne s’avouait pas, de l’orgueil. Mais, l’inquiétude l’emporta. Elle voulut m’arrêter. Je ne lui en laissai pas le loisir et continuai :

— Oui, j’aimerais te confier un germe précieux que tu garderais longtemps dans ton ventre si doux, que tu nourrirais de ton sang, que tu mettrais au jour, et qui serait toi, et qui serait moi. Il me semble que le destin qui nous a réunis trouvera sa fin nécessaire lorsque d’un si grand amour naîtra un enfant beau et fier pour nous perpétuer.

Madeleine me regarda comme si elle voulait aller jusqu’au fond de mes pensées. En un instant, sa tranquillité avait disparu. Était-ce une nouvelle épreuve que je tentais ? Allais-je l’assaillir à l’improviste alors qu’elle était sans défense ? Elle comprit qu’une fois de plus elle s’était trompée. Cela la rassura sur ma sincérité, mais son trouble s’en accrut. Cet appel si humain toucha en elle un point douloureux qu’elle m’avait tenu secret. Ses yeux s’emplirent de larmes qu’elle n’essayait pas de me cacher et qui tombaient une à une lentement sur son col de fourrure où elles disparaissaient. Ce fut sa seule réponse.

Ma sortie intempestive dont je n’avais pas calculé les effets eut le triste résultat d’ajouter un sujet nouveau de chagrin à ceux qui affligeaient déjà Madeleine. Dans son esprit que la lutte soutenue depuis le jour de notre rencontre avait rendu craintif, l’idée s’implanta qu’elle ne pouvait me rendre heureux, qu’elle ne me donnerait pas les joies si naturelles (et qui m’étaient nécessaires, elle venait de l’apprendre) de la paternité. Elle se crut un obstacle au développement normal de ma vie.

Ainsi, aux redoutables devoirs dont elle était comptable envers Dieu et envers elle-même, se joignaient des devoirs non moins impérieux envers moi. C’était trop pour un cœur tendre. Elle gravissait un calvaire, se déchirant aux ronces du chemin, les yeux fixés sur le sommet où Dieu l’appelait, terrifiée à l’idée que si elle regardait en arrière elle verrait l’amant dont elle essayait de se détacher. Elle touchait enfin au terme de sa course, n’en pouvant plus de fatigue et de souffrance ; elle faisait un faux-pas ; d’un seul coup, elle roulait jusqu’au bas de la pente qu’elle avait eu tant de peine à monter, et cette chute l’amenait à nouveau, amoureuse meurtrie et sanglotante, dans mes bras.

C’étaient alors quelques jours de plaisirs passionnés. Elle venait à moi matin et après-midi et, le soir encore, nous étions ensemble chez elle ou chez des amis. La rue de Commailles l’attirait irrésistiblement. Parfois, elle m’avertissait que de nombreuses courses et visites la retiendraient l’après-midi entière. Mais, voilà qu’avant trois heures, elle se trouvait, surprise, à ma porte où ses pieds, en dépit d’elle-même, ses pieds joyeux et libres l’avaient conduite. Mi-indignée, mi-riante, elle s’étonnait de son aventure.

— Tu ne m’attendais pas, disait-elle (elle me tutoyait alors), et pourtant tu n’étais pas sorti.

— Je t’attends toujours, répondais-je.

— Ah ! monstre que j’aime, comme tu me connais !

Et c’étaient des baisers éperdus.

Ou bien elle disait :

— Et si j’avais trouvé une femme ici ! Peut-être bien que tu me trompes après tout. Avec les hommes, sait-on jamais ? Je ne suis pas une maîtresse bien gaie ni bien savante dans l’art de plaire. Mais telle que je suis, je te veux tout entier, je ne te partage pas.

Elle me serrait contre elle à m’étouffer.

Puis l’excès de la passion la ramenait face à elle-même. Elle regardait son péché avec horreur, elle courait à l’église. Elle y puisait des forces fraîches pour recommencer la lutte contre elle et contre moi.

L’hiver passa ainsi dans la fièvre. J’ai toujours aimé à me sentir d’aplomb, les pieds bien calés sur le sol. Mais, cette fois-ci, j’avais perdu l’équilibre. J’allais à droite, à gauche, au gré du vent. Lorsque j’avais le loisir de réfléchir, je me demandais : « Qu’est-ce que ce mélange de coups et de baisers ? Est-ce là ce qu’on appelle l’amour ? Est-ce là ce que j’ai tant désiré ? Qu’on se batte avant la possession, je le comprends. Mais, après, cela n’a plus de sens. Où sont les beati possidentes ?… Pourquoi, diable, me suis-je épris d’une femme mariée ? Elle est tout de même à son mari, si rarement que ce soit. Quelle saleté ! Et je le supporte ! Elle est pieuse, en outre ! Belle complication ! Il est évident que la religion n’a pas à s’occuper de notre bonheur terrestre puisque, pour elle, nous ne sommes ici-bas qu’en transit vers l’éternité.

Mais que me restait-il à moi qui ne croyais plus à des récompenses ou à des punitions supra-terrestres ? Au nom de doctrines que je ne partageais pas, j’étais privé du seul bien qui m’importât.

Dans ma colère, je m’en prenais, cela va de soi, à Madeleine. Je ne lui faisais pas de reproches, je n’éclatais pas en cris et en récriminations. Cela n’était pas dans ma manière. J’étais sec, froid, sarcastique, haïssable. Je l’attaquais dans sa foi, je discutais avec elle apparemment de la façon la plus objective, comme pour l’amour de la seule vérité mais au fond poussé par un désir mal contenu de lui porter un coup douloureux, de me venger de ce qu’elle me faisait souffrir.

Madeleine redoutait ces attaques insidieuses. Mais elle était assez femme pour savoir d’où venait la violence secrète qui m’animait. Elle me plaignait et redoublait de douceur. Il faut reconnaître, du reste, que dans cette lutte sourde je ne gagnais pas un pouce de terrain. Madeleine croyait comme elle respirait. Je ne la troublais donc en aucune manière dans le domaine qui était à elle. Jamais elle n’était embarrassée pour me répondre. Mes arguments ne la touchaient point. Les siens n’arrivaient pas jusqu’à moi. Nous nous battions sur des plans différents et arrivions à ce résultat paradoxal de nous blesser sans nous atteindre. Le dogme à ses yeux se suffisait. Je me souvenais d’un curé entendu à l’heure du catéchisme, alors que je visitais une des plus vieilles églises gothiques de l’Ile-de-France : « Mes enfants, disait-il, le mystère de la Sainte-Trinité est un mystère, par conséquent je ne puis vous l’expliquer. Acceptez-le donc tel qu’il est. » Ce raisonnement qui se rapproche de celui de Hegel : « Il faut comprendre l’incompréhensible comme tel », m’avait paru définitif. C’était celui de Madeleine. Elle passait ainsi d’un pied léger par-dessus les difficultés où achoppent les pauvres rationalistes.

Mais, bientôt lassé d’un absurde combat, j’abandonnais ces discussions. Je me reprochais mes efforts pour détruire les croyances de Madeleine, besogne assez basse et indigne de moi. Par un brusque revirement, je lui laissais voir que je ne restais pas insensible à l’admirable construction qu’avait élevée l’Église, forte maison, en vérité, dont les murs ont soutenu plus d’un assaut sans faiblir.

Madeleine me regardait, osant à peine en croire ses oreilles. Quoi, je n’étais pas l’ennemi de l’Église que je lui avais paru ! Son cœur se dilatait de joie. Elle me prenait la main et, d’un ton assuré, disait :

— Philippe, il y aura une place pour vous dans cette maison. Je l’ai demandé à Dieu ; il me l’a promis.

Tant que duraient ces périodes de détente, je ressentais une grande pitié pour Madeleine. Qu’avais-je fait d’elle ? Jusqu’au jour de notre rencontre, elle n’avait navigué que sur de calmes rivières, se laissant aller paresseusement au fil d’une eau connue, dans un pays monotone il est vrai, entre des rives un peu plates, mais ombragées et agréables. Et voici que je l’entraînais en pleine mer ; le vent sifflait autour d’elle, la foudre tombait, les vagues furieuses menaçaient de l’engloutir. Elle n’avait qu’un refuge en ce péril extrême : elle priait.

Je la prenais par la main, je lui parlais tendrement ; je feignais de me laisser convaincre ; peut-être même et pour quelques instants, je partageais ses vues chimériques sur une amitié possible.

Ces accalmies étaient brèves, car j’étais homme, et jeune, et j’aimais. J’exigeais autre chose, nous recommencions à nous battre.

Le printemps était venu. A mesure que nous approchions de Pâques, Madeleine montrait plus d’inquiétude. Comment arriverait-elle à la grande fête religieuse de l’année ? Comment recevoir la sainte communion ? Déjà Noël lui avait causé de vives angoisses. Il avait fallu se mettre bien avec Dieu, comme elle disait. Une brouille passagère entre nous avait rendu cette réconciliation plus facile. Pendant les quelques jours où elle fuyait la rue de Commailles, elle avait couru chez son confesseur. Le remords la consumait ; elle reçut l’absolution. Mais, cette fois-ci, irait-elle dire au même prêtre qu’elle était retombée dans son péché, qu’elle y vivait depuis trois mois ? Une âpre lutte se livrait en elle. Je le voyais à l’altération de son humeur, au trouble de son regard, à la fièvre qui colorait son beau visage. Elle n’était pas femme à ruser avec le devoir, à trouver un subterfuge ingénieux pour franchir cette passe difficile et comme, toute à la violence du sentiment présent, elle avait la mémoire et l’imagination courtes, elle pensait que sa décision serait sans appel et commanderait l’avenir. La rupture nécessaire la désespérait. Elle oubliait que cent fois elle m’avait quitté et que cent fois elle était retombée dans mes bras. Bientôt les cloches de Pâques sonneraient ! Elle s’affola.

Un jour que nous goûtions ensemble, elle me demanda de l’accompagner avant dîner sur la rive droite. Bien qu’elle fût fatiguée, elle voulut marcher. Nous descendîmes jusqu’à la Seine et traversâmes la cour du Carrousel. Je pensais qu’elle me menait aux magasins du Louvre et qu’il n’y avait, en effet, rien de plus important que de se parer pour me plaire. Mais elle prit la rue Saint-Honoré et la rue Croix-des-Petits-Champs. Je commençais à comprendre. Quelques minutes plus tard, nous entrions à Notre-Dame-des-Victoires. L’obscurité de la nef était traversée par une zone lumineuse qui venait de cent cierges allumés à droite devant l’autel de la Vierge. Madeleine trouva avec peine deux chaises libres et me fit signe de m’asseoir près d’elle. Elle resta longtemps à prier, la tête enfouie dans les mains. Elle était très légèrement parfumée et ce parfum chargé pour moi de tant de souvenirs se mariait maintenant à l’odeur voluptueuse de l’encens. Je me baignais dans ces effluves délicieux, inconscient du lieu où j’étais et du temps qui coulait. Je regardais le corps agenouillé de ma maîtresse. Je suivais la ligne souple qui va des épaules aux genoux ; elle s’infléchissait à la taille, s’épanouissait aux hanches pleines et j’imaginais sous l’étoffe sombre qui la couvrait une chair dont pas un pouce n’avait échappé à mes baisers.

Madeleine se releva enfin, se signa, et nous sortîmes. Je vis alors seulement qu’elle avait pleuré.

Il faisait nuit déjà. Je lui offris de prendre une voiture pour la ramener chez elle, mais elle refusa. Je passai mon bras sous le sien, elle se dégagea doucement. Elle était absorbée et je ne voulus pas la distraire de ses méditations. Aussi arrivâmes-nous rue du Cherche-Midi sans avoir échangé un mot. Au moment de me quitter, elle dit :

— J’ai quelque chose à vous demander, Philippe, mais je ne puis parler dans la rue.

Ces mots si simples, elle les prononça comme une personne qui revient de loin, qui n’est pas à la conversation et dont la voix inattendue fait tressaillir ceux qui l’entendent.

— Venez rue de Commailles, répondis-je. Où serons-nous plus tranquilles ? Où pourrez-vous mieux vous expliquer ?

J’employais d’habitude le « tu » qu’elle, au contraire, s’efforçait maintenant d’éviter. Surpris, j’avais dit involontairement « vous ». Elle s’alarma. Étais-je fâché ? C’est avec timidité qu’elle continua :

— Je me suis promis de ne plus venir rue de Commailles.

— Alors renonce à ce que tu as à me demander, fis-je assez sèchement.

— C’est impossible, Philippe, mais soyez bon, je ne peux pas vous voir en colère. Eh bien, je viendrai demain puisqu’il le faut.

Elle partit sans rien ajouter. Souvent déjà, d’importantes résolutions m’avaient été annoncées de cette manière. Suivant l’état de mes nerfs, ou je m’inquiétais sans mesure, ou je restais indifférent. Le ton de Madeleine était peut-être aujourd’hui plus grave. Mais je n’étais pas d’humeur à me tracasser et je ne m’en préoccupai pas davantage.

Pour la première fois depuis la mort de ma mère, je sortais ce soir-là. J’avais accepté de dîner dans une maison agréable où les hommes étaient riches, et les femmes jolies. En y allant, mon état d’esprit était celui d’un collégien qui fait l’école buissonnière. J’échappais pendant quelques heures à l’atmosphère orageuse que j’avais respirée ces mois derniers. Je me trouvai à table à côté d’une femme que je ne connaissais que de réputation. Elle avait eu des aventures éclatantes dont elle s’était tirée à son honneur. Elle était de celles à qui le meilleur monde auquel elles appartiennent passe tout, alors qu’il se montre d’une sévérité inexplicable pour d’autres qui en ont fait beaucoup moins. Elle parlait d’une façon nette et charmante, sans l’ombre d’hypocrisie, mais avec une certaine élégance qui lui permettait de tout dire. Elle me plut. Personne ne faisait moins penser à l’amour, mais n’éveillait plus vivement le désir. Le dîner, le vin de champagne, les fleurs, les cristaux, la belle argenterie, les femmes décolletées dont pas une qui n’eût un amant, le ton libre de la conversation, l’impression de vivre dans un milieu où le mot devoir aurait détonné, mais où celui de plaisir rendait un son plein, j’étais loin de Madeleine. Appartenaient-ils à la même ville et à la même civilisation le luxueux hôtel du faubourg Saint-Honoré où je dînais et l’église obscure, bourdonnante de prières, où ma maîtresse en larmes avait demandé à Dieu de la séparer de moi ? Le contraste était grand, je le goûtai. Ma belle voisine m’amusa ; je ne l’ennuyai point. Lorsque nous nous quittâmes, il allait sans dire, mais nous l’avions dit tout de même, que nous nous reverrions.

Rue de Commailles, je retrouvai Madeleine. Mon appartement était rempli d’elle ; je ne pouvais lui échapper : « Qu’a-t-elle à me dire que je ne sache déjà ? » pensai-je et je haussai les épaules. Pourtant je me souvins de l’accent de sa voix ; il me poursuivit jusque dans mon sommeil.

Le lendemain après-midi Madeleine arriva craintive, fatiguée. Je l’accueillis avec douceur, la rassurai et, bientôt elle aborda, non sans beaucoup de détours, non sans m’avoir posé mille questions sur mon dîner de la veille, le sujet qui l’amenait.

Elle m’expliqua une fois de plus qu’elle ne pouvait être à moi. Ses raisons, je les connaissais depuis longtemps. Mais, par le choix des mots, par leur simplicité, par l’accent douloureux qui pénétrait son discours, elle m’émut. Je ne ressentais ni rancune ni colère. Qui m’était plus cher au monde ? Elle possédait mon cœur. Les heures les plus belles de nos vies s’étaient confondues. Je tenais sa main dans les miennes et l’écoutais avec une telle sympathie que sa tâche en était rendue plus facile. Elle montrait beaucoup de courage ; elle n’en manquait pas pour elle. Mais, lorsqu’elle en vint à parler de moi, sa voix se mit à trembler. Elle eut pourtant la force de me dire qu’elle ne pouvait faire mon bonheur : il n’y avait aucune issue à notre liaison, je perdais mes meilleures années, je m’en rendais compte certainement ; elle-même finissait par se prendre en dégoût à voir l’inutilité de ses remords, pourtant sincères, et la faiblesse qui la faisait retomber dans le péché. Il lui fallait donc implorer mon aide ; une solution lui était apparue, si claire, si évidente qu’il n’y avait pas à la discuter.

Elle s’arrêta et il y eut un long silence. Rien de plus pitoyable à ce moment que Madeleine, la tête penchée, les mains tremblantes. Elle me regarda et ses yeux s’emplirent de larmes. Je n’en pus supporter la vue.

— Madeleine, dis-je plaisantant, car il fallait enlever à cette scène la pointe de sa douleur, si tu pleures, rien au monde ne m’empêchera de t’embrasser. Tu vois de quoi je te menace !

Je ne réussis pas à faire sourire ma pauvre amie. Elle hésita, balbutia et finalement j’appris que je devais prendre une maîtresse.

D’abord je ne fus sensible, je l’avoue, qu’à ce que cette proposition pouvait avoir de comique. Mais je fus bien vite ramené à d’autres sentiments. Madeleine sanglotait sur mon épaule. Une fois de plus j’opposai la grandeur de son amour et la médiocrité du mien. Elle, fière et jalouse comme je la connaissais, en arriver là ! J’eus honte de moi, je tombai à ses pieds et je lui dis avec une passion qui emportait tout, que je n’abandonnerais jamais une femme d’un si grand cœur, que je l’aimerais toujours, et que je préférais souffrir par elle que d’être heureux auprès d’une autre.

Elle me mit la main sur la bouche pour m’arrêter ; je couvris sa main de baisers. Elle se leva, se défit de moi et, avant que j’eusse pu me redresser, elle se sauvait en courant.