III
J’ai parlé du déséquilibre où je me trouvais alors. J’en puis fournir une preuve nouvelle. Au lieu de laisser tomber dans l’oubli l’étrange conseil de Madeleine et de n’y prêter pas plus d’attention qu’à mille paroles dites au cours de scènes non moins émouvantes, je me mis à y penser dès la porte close. Il m’apparut comme l’unique moyen de sauver Madeleine de la situation désespérée où elle se débattait. C’était un beau thème à mettre sous forme dialoguée. Au cours d’une soirée solitaire, mon esprit s’enfiévra ; je me montai à un diapason aigu et composai bientôt un pathétique drame à deux personnages, donnant les répliques avec une force incroyable pour l’un et l’autre protagoniste. La conclusion de cette scène fut que je devais me sacrifier pour le salut de ma victime (Madeleine !). J’allais si loin dans l’absurde que je finis par m’attendrir sur mon sort pitoyable. Au théâtre on ne s’embarrasse pas de la vérité des caractères. On exploite une situation sans s’occuper de la vraisemblance. Ainsi fis-je de bonne foi ce soir-là.
Au matin, je me réveillai plus calme. Je n’étais pas disposé à dramatiser, je ressentais un peu de courbature. J’examinai de sang-froid les arguments enflammés de la veille. Je ne pensais pas à Madeleine, mais à moi. J’étais las de nos discussions qui renaissaient de leurs cendres. J’avais voulu connaître les orages de la passion ; ils avaient fondu sur ma tête. Maintenant la tranquillité me paraissait le plus précieux des biens. Une maîtresse aimable et libre, les plaisirs modérés de la chair, et surtout la paix du cœur, même au prix de l’indifférence, voilà quel était l’objet de mes vœux matinaux.
Et soudain passa devant mes yeux l’image de Mme V…, ma belle voisine de table du faubourg Saint-Honoré. Je revis son sourire, ses dents si blanches. Savait-elle seulement que nous entrions dans la semaine sainte ?
Pourquoi n’avais-je pas cherché à la joindre plus tôt ? Je résolus de réparer sans retard cet oubli.
Je lui téléphonai (Madeleine n’avait pas le téléphone).
— Me voir ?… Mais certainement. Elle était hors de Paris pour la journée. Le lendemain nous pourrions sortir ensemble.
Le lendemain nous vit, en effet, au bois de Boulogne. Promeneurs matinaux, nous suivions les allées égayées par les toilettes printanières des femmes et par leurs chapeaux fleuris. Tout en saluant maintes personnes nous causions à bâtons rompus, mais, dans ce désordre apparent, nos propos avaient une suite et allaient à un certain but. Mme V… n’ignorait pas pourquoi j’étais près d’elle et j’imaginais que, si elle avait accepté de sortir avec moi, elle ne me voulait pas de mal. Elle se trouvait, par hasard, libre. Nos accords furent vite conclus et ne laissaient place à aucune équivoque. Nous avions du goût l’un pour l’autre, cela et rien de plus ; nous partions le cœur léger à la recherche du plaisir, en amis pleins d’expérience et de sagesse qui, se trouvant de sexe différent, n’ont pas de raison de se refuser les joies si naturelles et si saines de la chair. Nous passerions ensemble quelques heures par semaine, et, sans nous engager davantage, restions maîtres du reste de notre temps. Tout cela n’avait pas été dit expressément, mais était entendu avec autant de précision que si nous l’avions fait rédiger par notaire sur papier timbré.
Quarante-huit heures plus tard, Mme V… dînait chez moi. Bien que nous fussions seuls et pour cause, cette femme charmante me fit la surprise d’arriver en toilette de soirée, comme si elle allait au bal après dîner. Lorsqu’elle entra, parée, éblouissante, endiamantée, chassant, telle l’aurore, les nuées de la nuit, l’atmosphère un peu sombre de mon appartement s’éclaira.
Plus tard, pendant que nous prenions le café, elle s’assit sur le divan et moi à côté d’elle. Pourquoi faut-il qu’alors l’image de Madeleine m’apparût ? A cette même place, j’avais caché ma tête sur son épaule en un jour inoubliable ; je la vis dans mon étreinte, je vis ses beaux yeux pleins d’effroi et de désir, j’entendis sa voix suppliante, tout cela si nettement que je m’arrêtai au milieu d’une phrase.
Mme V… me regarda, étonnée. Déjà je m’étais repris. C’était elle seule maintenant que je serrais dans mes bras.
Des relations si bien réglées avaient peu à redouter du hasard. Jamais programme ne fut plus exactement rempli que celui que nous avions fixé. Mme V… venait chez moi deux ou trois fois la semaine, et le plus souvent pour dîner, mais parfois, vers onze heures seulement, sortant d’une réception, décolletée, perles et diamants. Elle excellait à créer ainsi l’illusion qu’elle s’était parée pour me plaire. Riant, je l’appelais : « Dîner de gala. » Et vraiment toute notre liaison prit ainsi un air de fête. Elle en avait l’éclat, la gaîté brillante et peut-être aussi l’artificialité. C’était un à fleur de peau parfaitement réussi. Nous représentions assez bien les personnages de ces gravures libertines du XVIIIe siècle qui, en diverses postures, se livrent aux plaisirs de l’amour, mais qui restent soigneusement frisés et poudrés. En réalité, il n’y avait dans nos rapports aucun désordre et, par là, il leur manquait un élément humain. Madeleine faisait vibrer d’autres cordes et plus profondes.
La religion était venue à son secours. A Pâques, elle avait repris dans la communion des fidèles la place que rien ne devait lui faire perdre. Elle y trouvait les forces nécessaires pour supporter son sacrifice.
Je la voyais tous les jours, chez elle ou dehors. La rue de Commailles était interdite. Nous n’abordions pas certains sujets. Aucune allusion à l’étrange conseil qu’elle m’avait donné. Me supposait-elle une vie secrète ? Je redoutais qu’elle en parlât. Entière dans ses sentiments, il devait lui paraître impossible que, renonçant à elle, j’eusse cherché au sortir de ses bras une autre maîtresse. Mais elle était si lasse de la lutte soutenue que cette idée ne se présentait même pas à son esprit.
Je jouissais ainsi d’une tranquillité momentanée. Faut-il user son temps à prévoir l’avenir ? Le présent me paraissait agréable. N’était-il pas excellent d’avoir à la fois Madeleine comme maîtresse de cœur et Mme V… comme maîtresse de lit ? N’étaient-elles pas toutes deux parfaites dans des rôles qui leur convenaient si bien ? Je souhaitais qu’elles n’eussent jamais la tentation d’en sortir. Je me sentais une âme de classique, je n’étais pas pour le mélange des genres.
Tels furent les débuts d’une vie à trois dont j’étais le centre. Je la goûtais seul dans sa plénitude puisque les deux autres personnages s’ignoraient. J’étais redevenu un homme libre. Rien ne m’enchaînait à Mme V… Elle savait n’avoir aucun droit sur les heures de mon existence que je ne passais point avec elle. Elle ne me posait pas une question indiscrète. Le mot jalousie était entre nous vide de sens. Peut-être voyait-elle à l’occasion un ami ancien ou récent. Le jour où cette pensée me vint, je sursautai. Accepterais-je un partage ? Je constatai aussitôt que je n’en serais pas autrement choqué. Ainsi nous n’avions pas dévié de la ligne que nous nous étions tracée. J’en fus charmé car le cœur va souvent se fourrer où il n’a que faire.
Madeleine ? Elle s’était refusée à moi et, me suppliant de prendre une maîtresse, m’avait jeté dans les bras de Mme V… Pourtant je lui cachais ma liaison. A certaines heures, je me reprochais mon silence, mais craignant qu’elle me sût peu de gré de lui avoir obéi, je désirais prolonger le calme dont nous jouissions et lui épargner une peine nouvelle. Elle était, pour l’instant, heureuse à sa manière. La vague de piété qui l’avait portée à travers ses Pâques la soutenait encore. Elle croyait avoir gagné un abri sûr ; elle respirait largement comme quelqu’un qui vient d’échapper à un grand péril.
Pas une minute, je n’eus l’intention de rompre avec elle. Des liens solidement forgés par la joie et par la souffrance nous unissaient. Ils m’avaient blessé naguère, mais je n’en sentais plus le poids. Pour une période de temps très brève, tout me parut facile. Je me refusais à voir ce que la vie que je menais avait d’anormal et de presque monstrueux. Je me félicitais d’avoir trouvé la solution du problème le plus ardu, celui de l’amour. Il se résolvait par une équation à deux inconnues. Chercher le bonheur dans une seule femme, quelle folie ! et quel danger ! Comment une femme, si parfaite qu’on l’imagine, satisferait-elle aux multiples et contradictoires besoins de l’homme ? Elles n’étaient pas trop de deux pour cette tâche et j’étais assuré de pouvoir donner à chacune la part qui lui revenait.
Je m’enorgueillissais ainsi de ma découverte lorsque, vers le milieu de mai, j’entendis quelques petits grincements dans la marche d’une machine que je croyais fort bien réglée. Madeleine commença à m’inquiéter. Les rapports établis entre nous étant ceux qu’elle avait voulus, elle jugea d’abord devoir en être contente. Ignorait-elle donc qu’il y avait en elle une autre femme et que cette femme, tôt ou tard, demanderait, elle aussi, à être heureuse ? Si Madeleine s’en était aperçue, elle ne l’aurait jamais avoué, car elle était fière. Mais je pense qu’elle ne se rendait pas un compte exact de ce qui se passait en son cœur. Parfois elle était triste, parfois elle montrait de l’humeur ; je la surpris un jour les yeux encore humides de larmes. Elle allégua ses nerfs malades, le climat de Paris ; la campagne lui était nécessaire. Au vrai, elle avait soif de mes caresses.
Elle se croyait si sûre d’elle-même qu’à deux reprises, sous un prétexte quelconque — elle faisait des courses dans le quartier, ou bien sortant du Bon marché elle avait été surprise par une averse — elle arriva rue de Commailles. J’étais à la maison et seul, par hasard. Lorsqu’elle entra, je tressaillis. Il était sept heures. J’attendais Mme V… d’un moment à l’autre.
Je ne pus cacher un peu de nervosité. Madeleine le remarqua. Qu’imagina-t-elle ? Je ne sais, mais elle perdit de son assurance. J’avais déjà recouvré mon sang-froid. Je l’accueillis comme si rien n’était plus naturel que sa visite. Je lui pris la main, je la gardai, je lui parlai tendrement. Cependant j’éprouvais un trouble voluptueux à voir la femme que j’avais aimée, que j’aimais encore, dans le secret de mon appartement. Elle me quitta bientôt. Je l’accompagnai à la porte, je passai mon bras autour de sa taille, mais comme eût pu le faire un frère à sa sœur.
Je pensai à elle deux ou trois fois pendant le dîner en face de Mme V…, et même un peu plus tard.
Moins d’une semaine après, Madeleine réapparut. Mme V… avait déjeuné chez moi ce même jour. Il devenait périlleux de les recevoir toutes deux rue de Commailles. Je donnai à goûter à Madeleine. Je préparai le thé moi-même sans permettre à ma vieille bonne de nous déranger. Madeleine me suivait des yeux. Je plaisantais avec elle, j’étais tendre. Elle avait l’illusion qu’elle se mêlait de nouveau à ma vie, elle était heureuse.
Elle évita de s’asseoir sur le divan et choisit une petite bergère basse qu’avait élue quelques heures plus tôt Mme V… Le hasard qui rapprochait ainsi dans le temps et dans l’espace mes deux amies me fit sentir combien Madeleine m’était la plus chère. Je pris un coussin et m’assis près d’elle. Comme nous causions, mon attention fut attirée par son pied, chaussé d’un soulier découvert sur un bas de soie qui laissait voir la chair. L’envie me vint de poser ma main sur ce pied. J’y résistai, mais l’envie revint, plus forte d’avoir été contrariée, et me harcela. Il me semblait que je m’affirmerais ainsi toujours maître de Madeleine qui était mienne, après tout, et à qui j’avais accordé seulement de brèves vacances. Ce que je ferais d’elle, je n’en savais rien encore, mais je montrerais par là que mes droits n’étaient pas prescrits. Ce raisonnement était d’une rigueur telle que j’y cédai aussitôt. Sans cesser de parler, j’avançai la main et la mis sur le pied de Madeleine.
Ce geste inattendu la surprit, mais, chose curieuse, elle ne retira pas son pied, elle ne me demanda pas d’enlever ma main, elle fit comme si rien ne s’était passé. Elle croyait peut-être que nous nous étions rencontrés involontairement, qu’emporté par la chaleur de la discussion je ne m’en étais pas aperçu, qu’une remarque donnerait de l’importance à ma méprise, que le moindre mot nous placerait l’un et l’autre dans une fausse situation et que, sans paraître prendre garde à cet incident, il était préférable d’attendre en feignant l’indifférence que je retirasse ma main.
Le contact établi entre Madeleine et moi se prolongea ainsi bien plus que je ne l’avais prévu. Chez des gens qui se sont aimés et qui se fuient, le moindre rappel de la chair se fait entendre fortement. Le sang de Madeleine battait au bout de mes doigts. Un désir impérieux me prit de la posséder. Un instant j’hésitai, me demandant si elle partageait mon désir. Peut-être ses sens plus lents n’étaient-ils pas encore éveillés. Peut-être acceptait-elle comme dénué de signification ce qui était devenu pour moi la plus raffinée des caresses. Peu importe, ma main allait remonter le long de sa jambe lorsque, d’un mouvement brusque, elle retira son pied.
Je la regardai. Pâle, les yeux fixés sur moi, elle voulait parler et n’y arrivait pas. Elle froissait dans sa main un petit mouchoir de soie bleue. Je le reconnus ; il appartenait à Mme V… Madeleine l’examinait, en respirait le parfum comme s’il allait lui apporter des renseignements sur celle qui l’avait laissé là… Puis elle le jeta vivement loin d’elle, disant :
— Quel dégoût !
Elle se leva, fit quelques pas vers la porte. Si je l’avais laissée sortir, elle serait partie sans pouvoir placer un mot, bien qu’elle brûlât de m’accabler de son mépris et de sa colère. Elle s’arrêta donc, espérant que je lui fournirais l’occasion de parler. J’étais très jeune, je perdis la tête ; la vue de sa douleur m’émut ; je ne supportais pas l’idée qu’elle s’en allât ainsi, peut-être pour toujours. Égarée, que lui arriverait-il ? elle se ferait écraser ;… la rue du Bac menait à la Seine,… je ne la reverrais jamais !… Je courus à elle et la retins.
Elle se défendit, j’insistai et l’entraînai jusqu’au milieu de la chambre. Alors elle éclata, j’entendis les reproches les plus violents, les plus amers dont une femme hors d’elle-même peut vous accabler en telle occasion. Était-ce Madeleine qui parlait ? Hélas ! la fureur ramène nos amoureuses à une commune mesure dans l’absurde et dans l’incohérence. Ce qui lui tenait le plus à cœur était que je recevais cette « créature » dans l’appartement où elle, Madeleine, était venue, où elle venait encore. J’étais donc sans vergogne, comme tous les hommes. Et moi, à qui elle avait tout sacrifié, pour qui elle avait failli perdre son âme, je lui donnais pour remplaçante une fille ! Seule, une fille avait un mouchoir de soie si violemment parfumé !… Elle retourna au mot remplaçante. Était-ce une remplaçante ? Ne l’avais-je peut-être pas eue avant elle, Madeleine ? en même temps qu’elle, Madeleine ?… Arrivée à ce point de son discours et se représentant de si noires trahisons, elle fondit en larmes et devint pareille à une pauvre petite fille malheureuse, secouée par la douleur et qui ne demande qu’à être consolée.
Je m’y employai de mon mieux, mais je ne pus user du remède le plus approprié, c’est-à-dire la prendre dans mes bras, car, lorsque je l’essayai, elle frissonna et s’écarta. J’en fus réduit à la raisonner, à lui dire avec douceur un mélange de choses tendres et sensées, à l’assurer par mille serments que je n’avais jamais aimé qu’elle, qu’elle tiendrait dans ma vie une place unique, que je ne m’étais résolu à « cela » (impossible de risquer le mot maîtresse) que parce qu’elle m’en avait supplié et que, comme elle, je ne voyais pas d’autre moyen de salut, que j’étais prêt à y renoncer sur le champ pour peu qu’elle me le demandât, que cela ne me coûterait rien, que je quitterais Paris si elle le voulait. Je réussis à la calmer. Elle m’écouta, elle me crut et, lorsqu’elle partit, la blessure qui la faisait souffrir encore n’était plus empoisonnée.
Je restai étourdi par la violence de cette scène. A la réflexion, je pensai qu’il était inévitable que Madeleine apprît un jour l’existence d’une Mme V… ou X… Elle avait chancelé sous le choc. Elle reprendrait son équilibre et finirait par accepter une situation qu’elle avait elle-même créée.
Mais moi, continuerais-je à m’en satisfaire ? De cette journée dramatique, un souvenir effaçait presque tous les autres, celui du désir impétueux qui m’avait poussé vers Madeleine. Sans l’incident du mouchoir, je la prenais de gré ou de force. J’avais rêvé effusions du cœur, commerce tendre des âmes. J’étais loin de compte. Que faire maintenant ? Dans mon trouble, je multipliai les rendez-vous avec Mme V…, espérant y trouver l’apaisement. Mes sens ne prirent pas le change. Je ne cessai de désirer Madeleine.
Pendant près d’une semaine, je ne la vis pas. Elle n’était pas rue du Cherche-Midi quand je m’y présentai, ou bien, souffrante, elle ne pouvait me recevoir. Je m’inquiétai ; je supposai le pire. A mon tour, je devins nerveux, agité ; je dormais mal.
Lorsque je la rencontrai enfin, elle était, en apparence tout au moins, calme et résignée. Mais elle s’alarma de la mine que j’avais. Étais-je malade ? Il fallait me soigner, et sans retard. Connaissant son grand cœur, je me gardai de la rassurer. Elle me gronda tendrement, elle ne pensait plus qu’à moi. Finalement elle me fit part, devant son mari, d’un beau projet qu’elle avait conçu.
Sa fille se remettait à peine d’une bronchite. Les Sées passeraient Pentecôte prochaine à Orville, ils m’invitaient à les accompagner. Charles me ramènerait à Paris le mardi ; elle ne rentrerait qu’après le dimanche de la Trinité. La chère créature se promettait de ces courtes vacances mille félicités innocentes, promenades matinales le long des prés couverts de rosée, goûter dans les fermes, ô le bon lait tout frais tiré ! soleil sur la plage pour me rendre des couleurs. Je pensai qu’elle était heureuse aussi à l’idée de m’éloigner de la rue de Commailles. J’acceptai sans me faire prier.
Nous arrivâmes à Orville au milieu de l’après-midi. Bientôt, la petite Geneviève s’endormit sur les genoux de sa grand’mère ; Charles de Sées causait agriculture avec M. de Clairville ; la pipe à la bouche, ils allèrent jusqu’à la ferme.
Madeleine montrait un visage apaisé. Elle me souriait et je ne lisais dans ses yeux que bonté, que douceur. M’avoir à elle seule, loin de Paris, du matin au soir, était-il un bonheur plus grand ? Elle se sentait en pleine sécurité, et c’est sans arrière-pensée qu’elle accepta d’aller avec moi à la rencontre de son père et de son mari.
Nous traversions des prés fraîchement coupés ; une fine odeur de thym et de menthe se mêlait à celle de l’herbe qui avait séché toute la journée au soleil. La beauté de la lumière, le changement si complet de décor nous avaient comme enlevés à nous-mêmes, nous oubliions nos chagrins récents, nous n’étions plus que deux êtres jeunes et aimants qui se promènent au crépuscule dans la campagne. Nous causions de je ne sais quoi ; les mots que nous disions avaient, certes, moins de sens que le murmure de la brise qui se levait. Avec la nuit elle soufflait de la mer dont elle nous apportait la fraîcheur. Les arbres s’éveillaient de leur tiède sommeil diurne et agitaient lentement leurs branches. A cette heure autrefois les peupliers en bordure de notre parc chuchotaient de toutes leurs feuilles dorées par les derniers rayons du couchant et je me répétais alors ces vers magnifiques :
Je regardai Madeleine ; l’air jouait avec l’écharpe légère qui couvrait sa poitrine. Ces vers me revinrent à la mémoire ; je les lui récitai. La juste cadence des mots, leur musique l’émurent, et aussi, sans doute, ma voix et l’accent que j’y mis.
M. de Clairville et Charles de Sées n’étaient pas à la ferme. Nous rentrâmes, rêvant plus que parlant, indifférents au chemin que nous suivions. Les ombres des arbres s’allongeaient sur la prairie. Le hasard, — ou quelque attraction secrète — conduisit nos pas. Ils nous menèrent au bouquet de hêtres où nous nous étions assis l’an dernier en un jour pareil à celui-ci. A peine y étions-nous entrés, un flot de souvenirs nous assaillit avec une telle violence que nous nous arrêtâmes. Les yeux baissés, je me laissai emporter vers un passé si récent et pourtant si loin de nous déjà. D’un cœur douloureux, je refis les étapes trop vite parcourues : la plage où elle cherchait la trace de mes baisers sur les joues de sa fille, l’heure enfin où, sous ces mêmes branches, mes lèvres avaient bu à sa bouche, nos luttes, puis la séparation. Ah ! je m’étais trompé en croyant que je pourrais si facilement me priver d’elle. Et maintenant elle était morte pour moi ; une force supérieure me l’avait ravie ; je ne la verrais plus défaillante de plaisir entre mes bras. Je restais accablé sous de telles pensées.
Appuyée à un arbre, Madeleine était immobile, pâle, perdue en elle-même. Sentant le poids de mon regard, elle leva la tête. Je ne pouvais parler. Deux mots pourtant vinrent expirer sur mes lèvres :
— Jamais plus !
Ils arrivèrent jusqu’à elle et y réveillèrent des résonnances profondes et fortes, car elle frissonna. Je compris qu’elle souffrait comme moi à évoquer les mêmes images. Je m’approchai, tremblant d’émotion.
— Laissez-moi, Philippe, dit-elle d’un ton pitoyable, je ne suis pas si forte que vous le croyez.
Après le dîner, Madeleine allégua la fatigue du voyage et monta chez elle. Je me couchai de bonne heure, mais les mots qu’elle avait dits chassaient le sommeil. Elle était dans un lit voisin, réveillée elle aussi, tendue vers moi de tout son être en révolte ; puis elle se levait et s’agenouillait pour prier longuement comme à Notre-Dame-des-Victoires. Je revis l’église sombre, je respirai l’odeur d’un parfum profane mêlée à celle de l’encens. Je m’endormis enfin, il faisait clair déjà.
Je ne la retrouvais qu’à midi. Nous nous asseyions à peine à déjeuner qu’on apporta un télégramme. Un oncle de Charles de Sées avec lequel il était peu lié venait de mourir dans une propriété près de Laigle. Il ne laissait pas d’enfants et l’on demandait son neveu pour les formalités légales. M. de Sées ne reviendrait que le lundi matin. Je décidai aussitôt de rentrer à Paris. Mais les parents de Madeleine et Charles lui-même protestèrent. Pourquoi les priver de ma présence à cause du bref voyage de M. de Sées ? Ils ne l’entendaient pas ainsi. Je leur avais promis trois jours ; ils ne me tenaient pas quitte à moins. Je remarquai que Madeleine se bornait à appuyer très faiblement les objurgations des siens. Je me laissai pourtant convaincre. L’après-midi j’accompagnai Charles jusqu’à Bayeux. Craignant de rester seul avec Madeleine, je flânai dans la vieille ville et devant la tapisserie de Guillaume le Conquérant. Je regagnai Orville à pied.
Une irritation sourde m’empêchait de sentir ma lassitude. Madeleine semblait plus morte que vive. Elle fuyait mon regard, mais, comme je me détournais d’elle, je vis qu’elle me suivait des yeux. Elle ne prit aucune part à la conversation pendant le repas. Par une saute d’humeur que je ne m’expliquai point, je fus assez brillant et amusai les Clairville. Mais dans tout ce que je disais de général, il y avait une pointe secrète qui ne pouvait être sentie que par Madeleine, et sentie à la façon d’un aiguillon qui blesse. Je payai cette dépense de moi-même par un grand abattement après le dîner. La soirée, heureusement, fut brève, on se couche tôt à la campagne. Nous fûmes laissés un instant en tête à tête. Madeleine me dit avec timidité :
— Vous avez l’air fatigué, Philippe.
— Cela n’a pas d’importance, répondis-je en haussant les épaules.
J’étais de nouveau, sans savoir pourquoi, à bout de nerfs et continuai sèchement :
— Vous auriez mieux fait de me laisser partir.
— Je vous demande pardon, dit-elle humblement, d’une voix si faible que je l’entendis à peine.
Mme de Clairville rentrait. Peu après, nous nous séparions.
Je redoutais la solitude de ma chambre, et non sans raison. Dès que j’y fus enfermé, une tempête se déchaîna en moi. La volonté de Madeleine, et sa volonté seule, créait une situation absurde. Quoi, nous étions tous deux dans cette maison, libres pour une fois, et nous ne passions pas la nuit ensemble. Au lieu des rendez-vous hâtifs de Paris où l’on a à peine le temps de se déshabiller, où l’on se prend montre en main, elle pouvait s’endormir et se réveiller sous mes baisers, me prodiguer les siens, sentir même dans son sommeil mon corps contre son corps, et elle ne venait pas ! Bel amour, en vérité, que la religion maîtrisait si facilement !…
Et si j’allais la surprendre ? Elle serait à ma merci. Pour descendre chez elle, un escalier de bois… Il craquerait. Ses parents, vieilles gens au sommeil léger, se réveilleraient… Un scandale !
J’étais hors de moi de désir et de fureur. Je poussais les volets, j’avais besoin d’air pur. Le vent s’était levé et emplissait l’ombre de son souffle puissant. J’entendais le froissement des branches agitées dans le bois voisin et le cri d’amour mélancolique et flûté d’un crapaud au bord d’une mare. Le calme de la campagne nocturne m’apaisa.
Je fermai les volets et me préparai à me coucher. Il était près de minuit. Refoulant les images et les idées qui m’avaient obsédé, il fallait dormir… Un craquement du parquet devant ma chambre me rendit la fièvre. Ah ! ah ! Madeleine venait enfin ! Je savais bien que rien ne la retiendrait ! Il était, parbleu, impossible qu’elle ne vînt pas… D’un bond, je fus à la porte et l’ouvris… L’obscurité, rien…, j’attendis encore. Me serais-je trompé sur Madeleine ? Étais-je assez fou pour croire qu’elle m’aimait au point de risquer quelque chose pour moi ?… Je rentrai dans la chambre et m’allongeai sur le fauteuil. Ce dernier sursaut d’espérance si vite déçue m’avait brisé. Je restais sans force. Dans l’engourdissement qui me gagnait, j’entendis un grincement de gond, ah ! si léger que d’abord on pouvait s’y méprendre. Mais non, il se prolongeait, il emplissait la maison. Une porte s’ouvrait !… Je courus à la mienne et, debout, frémissant, je me mis à écouter comme seul un amant attendant sa maîtresse sait écouter. Je ne vivais plus que par les oreilles… Et d’abord le silence, un siècle de silence, les années s’accumulaient sur moi… puis, soudain, comme au commandement d’un chef d’orchestre invisible, le bruit d’une marche d’escalier qui gémit sous la pression d’un pied, car il n’y a pas d’erreur possible, une feuille de parquet qui joue sous l’influence de la température ne rend pas le même son qu’une marche d’escalier sur laquelle un pied, même avec mille précautions, même déchaussé, se pose. Ce bruit me parut vibrer si fort que je vis du coup maîtres et domestiques alarmés se précipiter hors de leurs chambres en criant : « Au voleur !… » Rien, une nouvelle onde de silence interminable ; j’étais un vieillard !… je retombai dans mon fauteuil… Un craquement, tout proche, me rendit la jeunesse. Mais il m’était impossible de bouger ; je n’entendais plus maintenant que le battement précipité de mon cœur.
Et voilà que ma porte s’ouvrit. Surgie de l’ombre, Madeleine apparut, en peignoir, les cheveux dénoués, les pieds nus. Elle tremblait un peu, son visage avait une gravité qui me frappa. Elle vint à moi, mit ses bras autour de mon cou et, penchant la tête sur mon épaule, elle dit :
— Je mourais loin de toi !
Je me réveillai en sursaut. Quelle heure était-il ?… Madeleine dormait, à moitié couchée sur moi, la bouche près de la mienne, comme si le sommeil l’avait surprise au milieu d’un baiser. Dans la demi-obscurité, je voyais l’arc de ses lèvres un peu gonflées. Il faisait à peine jour. A travers les rideaux, de la clarté filtrait. Je me levai doucement et, ne voulant pas frotter une allumette pour allumer la lampe, j’allai à la fenêtre et entr’ouvris les volets.
Des brumes traînaient sur les prairies qu’argentait la rosée ; le vent était tombé ; le soleil devait être au ras de l’horizon, mais caché par une ondulation du terrain ; tout était paix et calme dans la campagne silencieuse. Je regardai la pendule, elle marquait quatre heures.
Je me retournai vers le lit. La chemise de Madeleine avait glissé, laissant l’épaule et le sein gauche nus. Qu’elle était belle ainsi et digne d’être aimée ! L’amour l’avait portée jusqu’à ma chambre. J’oubliai nos âpres combats, j’oubliai ma jalousie, un passé empoisonné. Elle m’appartenait tout entière ; purifiée au feu de la passion, elle n’avait jamais été la femme d’un autre, elle n’appartiendrait jamais qu’à moi. Je ne pensais qu’à la douceur de nos étreintes, qu’à jouir d’elle encore ; la nuit n’était pas finie ; j’avais soif de ses baisers. Je me penchai sur son sein et y posai ma bouche. Elle dormait si profondément qu’elle ne sentit pas mes caresses. Je la pris dans mes bras.
— Mon amour, dis-je, c’est moi !
Engourdie, les yeux clos, flottant entre la veille et le sommeil, elle m’enlaça, et ses lèvres, ah ! certes, elles n’étaient pas réveillées ! balbutièrent un mot jailli de l’inconscient d’elle-même, d’habitudes empreintes en sa chair par sept années de vie conjugale, un mot qui me glaça :
— Charles !
Je me relevai brusquement et la repoussai. Elle retomba sur l’oreiller, et, innocente de ce qu’elle avait dit, continua à dormir. Je restai immobile, les yeux fixes. D’un mot que je ne pouvais même pas lui reprocher, elle m’éloignait de cent lieues. Pour se défaire de moi, elle avait accumulé les arguments les plus touchants ; ses supplications et ses larmes étaient demeurées sans effet ; je l’avais poursuivie, je l’avais eue. Elle avait appelé Dieu à son secours. Il n’était pas nécessaire d’aller si haut et de se donner tant de mal. Une arme plus efficace était sous sa main, mais interdite. Au moment du plus grand péril, Madeleine instinctivement s’en emparait et, sans le vouloir, me portait un coup mortel. Un seul nom suffit pour me rappeler qu’elle était à un autre et que ma possession d’elle ne serait jamais que précaire et partagée. Pour l’oublier, je m’étais grisé de sophismes, j’avais interprété à ma guise le peu que je savais des rapports existant entre elle et son mari. Elle ne l’aimait pas, elle ne l’avait jamais aimé ! Eh ! qu’importe ! C’était lui — Charles ! — qui l’avait faite femme. Elle n’avait connu, ou subi, que ses caresses et lorsque, plus qu’à moitié endormie, elle sentait une bouche sur son sein, c’était le nom de son mari qui lui montait aux lèvres.
Je me répétais machinalement : « Impossible ! impossible ! » Aucune explication ne devait avoir lieu. Sur quel ton parler à Madeleine maintenant ? que lui dire ? Il n’y avait qu’à fuir sans attendre un jour. Cette idée devint si forte que je me levai et commençai à m’habiller. Allais-je vraiment sortir de cette maison à la minute ? Je m’arrêtai. Sans plus réfléchir, je m’assis sur le bord du lit où Madeleine n’avait pas bougé.
Un rayon de soleil presque horizontal franchit la fenêtre.
J’étais las, indifférent, à peine curieux de ce qui se passerait. Quel démon avait jeté ce nom dans la nuit ? Tout arrivait en vertu de forces obscures qui échappaient à notre contrôle. Elles me chassaient d’Orville ; je n’opposais aucune résistance, je ne me plaignais pas, je partais.
Ce qui me restait de sentiment, je le dépensai au profit de Madeleine. J’avais le cœur serré en songeant à elle. Que penserait-elle de mon départ dont je lui cacherais la cause ?… Puis je me détachai du présent et notre situation m’apparut comme si, des années s’étant écoulées, j’en raisonnais à distance. Qu’attendre de plus d’un amour condamné à la mort ? Il était brusquement tranché par le couperet de la guillotine, mais il avait porté tous ses fruits. Madeleine rentrerait dans le devoir. Elle vivrait entre son mari, sa fille et son Dieu, des jours un peu gris, un peu ternes, où passerait parfois, tel un éclair qui déchire la nue, le souvenir éblouissant de son péché.
Ce n’était pas le temps de m’attendrir sur moi-même. Je me raidis, j’étais décidé à ne pas souffrir. Je n’avais rien à reprocher à Madeleine. J’étais seul responsable. Mon tort avait été de lui demander un bonheur qu’elle ne pouvait me donner. Puisque j’étais exclusif et jaloux, qu’avais-je à faire d’une femme mariée ? Si douloureuse que fût l’épreuve, il fallait en charger mes seules épaules et ne pas gémir sous le faix.
Je tâchais ainsi — mais y réussissais-je ? — de m’endurcir, lorsqu’un soupir presque enfantin me rappela à l’humanité. Madeleine se réveillait dans un désordre charmant, rejetait en arrière ses cheveux défaits, remontait la chemise qui, glissant, l’avait laissée demi-nue, rentrait sous le drap une jambe qui sortait du lit. Souriante et un peu honteuse, elle se redressa.
— Philippe, dit-elle.
Je la vis heureuse, confiante, parée des grâces de l’amour et pourtant avec un rien de confusion dans son regard qui cherchait le mien. Chassant mes soucis amers, je me penchai vers elle. Elle me prit dans ses bras et, soudain détendu à la tiédeur de son sein, je sentis mes yeux se gonfler de larmes. Une d’elles glissa le long de ma joue et tomba sur l’épaule de Madeleine. Elle pensa, sans doute, qu’après tant d’épreuves j’étais ému jusqu’à pleurer de joie. Fière de mon amour, elle me caressait.
— Comme tu m’aimes ! dit-elle. Je t’aime aussi.
Nous restions accolés, presque fondus de tendresse. Pourtant je la tenais pour la dernière fois serrée sur mon cœur et cette pensée déchirante me la rendait plus chère encore, m’attachait plus étroitement à elle, car en ce moment le bonheur et la misère se mêlaient en moi de telle façon que je n’en pouvais discerner les fils inextricablement noués. Je la couvrais de baisers dont je ne savais si c’était ceux que l’on échange, un mouchoir à la main, quand on se dit adieu, ou ceux que la passion prodigue à une maîtresse adorée.
Le bruit d’un volet claquant contre le mur mit fin à nos transports.
Madeleine sursauta.
— Quelle heure est-il ? demanda-t-elle.
L’horloge du village répondit en sonnant six coups.
Nous nous retrouvâmes à la messe de dix heures. Madeleine ne leva pas les yeux sur moi. Après le déjeuner où le malaise entre nous était si visible que M. et Mme de Clairville eux-mêmes le perçurent, je proposai par politesse, et certain d’être refusé, une promenade à pied. Je passai mon après-midi à arpenter les falaises d’Arromanches à Port-en-Bessin. Orville m’était devenu insupportable. Je ne pensais qu’à fuir avant que M. de Sées rentrât. Je regagnai la maison tard dans l’après-midi, recru de chagrin et de fatigue. Je vis Madeleine seule un instant et j’eus soin de lui montrer un visage rasséréné, sinon heureux. Je lui dis que je jugeais préférable de m’en aller le lendemain matin. Pour d’autres raisons que les miennes, elle m’approuva et se chargea d’expliquer mon départ à ses parents et à son mari.
Le lundi de bonne heure, comme le char-à-bancs qui m’emmenait à Bayeux sortait de la cour, Madeleine apparut à sa fenêtre. Elle agitait une écharpe en signe d’adieu. Elle essayait de sourire. Aurait-elle pu retenir ses larmes si elle avait su que je la quittais pour toujours ?
A Paris, je me rendis au ministère des affaires étrangères où je faisais depuis trois ans un stage. Un poste était vacant à Constantinople. Je l’obtins. Mes affaires personnelles furent rapidement réglées.
Madeleine prolongeait, du reste, son séjour à Orville. Je lui écrivis pour lui dire ma décision. Je n’eus pas de peine à mettre dans les mots que je lui adressai de l’émotion et de la tendresse. Il me suffit de laisser parler mon cœur encore plein d’elle.
Avant qu’elle rentrât à Paris, je prenais le train pour Marseille, porte de l’Orient.