Les deux jeunes gens renoncèrent à fumer, et évitèrent ainsi à la pauvre fille la terreur d'un tête-à-tête avec Mme Desmoutiers. Mais elle jetait sur la pendule des regards éplorés; un sourd désespoir envahissait son cœur, elle avait hâte de sortir de cette maison pour pleurer à son aise et regarder en face cette situation inattendue.
Alors Séverin vint s'asseoir près d'elle, et, du même ton respectueux et sympathique qui lui avait donné confiance, la veille, au milieu d'une rue de Paris, il lui parla de la Bretagne et des impressions que lui-même en avait rapportées, quelques années auparavant.
Séverin avait passé pour un causeur prestigieux. Depuis la mort de sa femme, il avait cessé de paraître dans le monde; mais ce soir, il condescendit, en faveur de cette enfant angoissée, à faire revivre des dons que sa cousine elle-même avait presque oubliés.
Et bientôt, il ne se borna plus à endormir, par le charme de sa parole et de sa sympathie, les blessures que Léna sentait toutes vives en son cœur; il tira des étincelles de cet esprit à demi terrifié, il la fit parler, et s'il ne réussit pas à éveiller complètement la personnalité jeune et aimable que Landry lui avait dépeinte, il obtint d'elle assez d'animation pour laisser voir qu'elle était intelligente et pouvait être cultivée. Il prenait surtout un souci touchant de la relever à ses propres yeux, de l'entourer, dans ce milieu étranger, presque hostile, de ce qui, dans son pays, la faisait honorer et admirer. Ses amis disaient qu'il savait tout. Il connaissait, en tous cas, des particularités des vieilles familles bretonnes alliées aux Coatlanguy, et il encadrait de leur prestige cette pauvre petite dédaignée. Landry sentait diminuer son découragement, tandis que sa mère, vexée, essayait d'accaparer la conversation et de déjouer ce qu'elle appelait la trahison de Séverin. Mais des auxiliaires inattendus lui vinrent en aide, rendant de nouveau Léna à son mutisme et à sa frayeur. Les amis que Landry devait rejoindre à l'Opéra arrivèrent inopinément pour passer une demi-heure avec leur chère amie, Mme Desmoutiers.
Léna vit entrer deux jeunes femmes étourdissantes de luxe, avec un homme très décoré et très décoratif. Ignorante des mystères de l'art, elle fut éblouie de l'éclat de leur teint, de la profondeur de leurs yeux légèrement ombrés. Elle n'avait jamais rêvé de toilettes semblables: velours, dentelles, diamants, manteaux du soir en brocart ornés de fourrures ou de plumes, c'était pour elle une féerie, bien qu'elle rougit involontairement en présence des premières femmes décolletées—très décolletées,—qu'elle eût jamais vues.
Elle fut correctement présentée, et entendit des titres et des noms plus éclatants que le sien; mais, après un petit salut dédaigneux et un regard visiblement surpris jeté sur son invraisemblable toilette, on cessa de s'occuper d'elle, et elle assista à un marivaudage qui acheva de l'étourdir, de l'isoler, de la désespérer. Landry, avec ces deux dames, n'était plus le même. Il avait comme elles des mots vifs, des répliques drôles, des saillies spirituelles. Séverin, retombé dans ses habitudes de silence, fut tout à coup interpellé par l'une des nouvelles venues.
—Quelle surprise! Vous venez donc avec nous, enfin?
Il s'inclina froidement.
—J'aurai le regret de ne pas me joindre à vous: j'ai loué un fauteuil, ce matin... Landry a excité mon intérêt pour l'œuvre nouvelle; mais j'en veux jouir en sauvage....
A ce moment, la petite pendule sonna neuf heures d'un timbre vieillot, et les visiteuses se levèrent.
Mme Desmoutiers fit signe à son fils.
—Je rejoindrai ces dames un peu plus tard, dit Landry, lui jetant un regard mécontent.
—Mlle de Coatlanguy te permettra de les accompagner tout de suite.
—Oh! certes! dit Léna avec amertume.
Il y eut un petit débat, puis les amis prirent congé, tandis que Mme Desmoutiers laissait voir sa contrariété.
—Je suis désolée... commença Léna.
—Vous ne croyiez pas Landry capable d'une impolitesse! dit la voix claire de Séverin.
—Mais il arrivera trop tard.... Et vous?...
—On dit que le premier acte est médiocre.
Il essaya de reprendre la conversation interrompue; mais c'était fini. Mme Desmoutiers restait silencieuse et se montrait tout juste polie; Landry était nerveux, et Léna jetait sur la pendule des regards de plus en plus anxieux, tandis que le parfum léger laissé dans la chambre par ces deux brillantes inconnues lui causait un malaise pénible.
Tout à coup, la porte s'ouvrit, et le valet de chambre s'avança.
—La femme de chambre de Mademoiselle est là....
Léna devint pourpre, Landry eut l'air éploré, et Séverin regarda curieusement la jeune fille.
—Ce n'est pas une femme de chambre, dit-elle d'une voix émue, mais ferme, s'adressant à Mme Desmoutiers, mais ma cousine, la sœur du curé de Boulommiers. Permettez-moi de la rejoindre immédiatement, car elle n'oserait entrer.
—Mais il faut qu'elle entre, qu'elle prenne une tasse de thé avec nous! s'écria Mme Desmoutiers avec une affectation d'empressement.
—Elle ne le voudrait pas, et je ne saurais la faire attendre....
—Alors, au revoir, mademoiselle.... Vous voudrez bien, n'est-ce pas, nous faire le très grand plaisir de revenir?
—Je crains que mon séjour ne se prolonge pas très longtemps....
—Je le regretterais.... Mais où est Landry? Ah! le voici.... N'as-tu pu décider la cousine de Mademoiselle à entrer un instant?
—Non, mais je me suis assuré que la voiture est prête.... Le cocher de ma mère vous mettra en sûreté à la gare, mademoiselle.... Je vous y aurais accompagnée, s'il y avait eu une place pour moi.
Léna laissa à peine une seconde sa main toucher celle de Mme Desmoutiers. Elle jeta à Séverin un regard reconnaissant: dans l'amertume croissante qui remplissait son âme, il y avait une ombre d'attendrissement pour la bonté qu'il lui avait montrée. Suivie de Landry, elle gagna rapidement l'antichambre, où, modestement assise sur une banquette, disant son chapelet dans sa manche, Mélanie l'attendait, sans même penser qu'elle n'était pas à sa place.
—Je vous reverrai, mademoiselle Léna, murmura Landry, embarrassé.
—Je ne le crois pas! dit-elle sèchement.
Il tressaillit.
—Mais j'irai à Boulommiers!... Vous n'étiez pas vous, ce soir.... Quelque chose vous a-t-il froissée?
Elle se redressa et le regarda en face. L'éclair de ses yeux gris, qui devenaient d'acier, la lui rendit tout à coup.
—Léna, dit-il d'une voix basse et agitée, son cœur se fondant, il faudra dissiper ce malentendu! Je ne puis me l'expliquer!...
La lèvre de Léna se plissa légèrement, mais elle ne répondit pas. Il lui tendit la main, elle ne parut pas le voir. Il la suivit, anxieux, dans l'escalier. Sous la voûte, le petit coupé de Mme Desmoutiers, tout attelé, attendait. Il voulut l'y faire monter.
—Mille mercis, dit-elle de la même voix sèche, ma cousine a une voiture.
—Mais celle-ci vous mènera plus vite!... Léna! Oh! il n'est pas possible que vous partiez ainsi!... Mademoiselle, ne pouvez-vous la décider à prendre la voiture de ma mère?...
Léna entraîna hors de la maison la pauvre Mélanie qui, déçue en la voyant refuser ce joli coupé, se demandait la raison de son caprice; puis, se retournant vers Landry, elle lui jeta à demi-voix une phrase sifflante:
—Vous avez eu honte de moi!
Il n'eut pas le temps de la détromper.... ou d'essayer. Il était là, en frac, nu-tête, et elle, entraînant toujours Mélanie, avait déjà traversé la chaussée noire et boueuse.
XV
Séverin s'était dit, le lendemain matin: «Je vais avoir la visite de Landry.»
Mais ce ne fut qu'au moment où il achevait son déjeuner solitaire que Landry fit son entrée chez lui, très pâle, en proie à une agitation visible.
—Qu'es-tu devenu hier soir, Landry? Tu me prônes les trois derniers actes de Méhallah, et tu n'y parais point!
—J'en étais incapable.... Mon ami, je suis horriblement malheureux!
Séverin garda le silence.
Landry se jeta sur une chaise, et dit brusquement:
—Léna va repartir.
—Tu l'as vue, ce matin?
—Non, elle a refusé de me recevoir.... Je pense, après tout, qu'elle a un orgueil infernal, s'écria-t-il, et que je dois bénir le caprice qui à tout rompu!
—Est-ce bien à elle que revient la responsabilité d'une rupture? demanda Séverin avec calme. Sois sincère, Landry: tu as été, hier, profondément déçu, et tu l'as laissé voir.
Landry cacha son visage dans ses mains, avec une sorte de gémissement.
—Tu avais raison, j'étais fou!
—Je ne triompherai pas de toi. Le passé est le passé. Mais je t'avais dit qu'il ne fallait pas qu'elle vînt ici maintenant.
—Il fallait cependant bien que ma mère la vît!
—Il fallait faire son éducation de femme du monde, doucement, patiemment; il ne fallait pas la jeter brutalement, du fond de son vieux manoir, dans un monde raffiné, alambiqué. Si l'on avait eu l'idée machiavélique de la placer dans le cadre le plus désavantageux, on n'eût pas mieux réussi.
—Et ni toi ni ma mère ne pouvez évidemment comprendre mon aberration! dit Landry amèrement.
—Je puis tout comprendre, d'autant que je l'ai vue avant-hier dans le charme très réel de ce costume qui la laissait elle-même.
—Et tu admets alors que, la retrouvant si différente....
—Je n'admets pas, si l'on a réellement aimé une femme, que l'amour cède à des accidents de milieu et de costume; c'est ce qui me fait constater la vérité de mon impression première: ton cœur n'a jamais été touché; ton imagination seule s'est éprise de Léna.
Landry gémit de nouveau.
—Hier soir, son indignation la rendait si fière, si jolie, que j'ai cru l'aimer encore.... Et je me suis rappelé tes paroles: tu me trouvais engagé....
—Absolument! dit froidement Séverin.
—Eh bien! je suis allé, ce matin, dans ce lieu sordide où elle habite.... J'y suis allé avant de revoir ma mère, que je voulais mettre en présence du fait accompli.... Tu le vois, Séverin, j'avais l'intention d'agir en homme d'honneur, malgré le changement survenu en moi, malgré les inévitables réflexions qui m'assaillent au sujet de sa situation de famille, de son père....
—Et tu es ravi que des circonstances quelconques t'aient dispensé d'un devoir devenu onéreux!
—Mais enfin, pourquoi s'est-elle froissée? Ma mère a été très bonne....
—Très aimable, rectifia Séverin.
—N'ai-je pas tout fait pour lui donner l'impression d'un chez elle? N'ai-je pas été le même avec elle?
—Le même, Landry? Le même, quand tu avoues que tu as cru voir une autre femme?
—Mais je ne le lui ai pas montré!
—Penses-tu tromper un cœur aimant? Alors que moi je te sentais changé, alors que ta mère le voyait et s'en réjouissait, comment peux-tu supposer que tes impressions aient pu lui échapper, à elle?
—Séverin, je voudrais savoir s'il n'y a que cela.... Si j'ai eu des torts, je voudrais... c'est-à-dire je dois les réparer. Veux-tu aller trouver cette cousine, qui sans doute doit avoir sa confiance, et ce curé, qui peut la conseiller?
—A quoi bon? Si elle a refusé de te voir, c'est qu'elle te tient quitte de tout engagement. Et alors, mon avis est que tout est pour le mieux.
Un imperceptible soupir de soulagement échappa à Landry.
—Mais que dire à son oncle de Coatlanguy? Quel récit lui fera-t-elle? Dois-je lui écrire? Séverin, je t'en prie, va à Boulommiers!
Séverin haussa les épaules, et sonna son domestique.
—Ma pelisse, s'il vous plaît.... Il faut que ce soit pour toi, Landry. Je hais d'être mêlé à des histoires de mariage, que ce soit pour les arranger ou pour les rompre.
Il alluma un cigare, et, ayant dégagé sa main de celles de Landry qui la meurtrissaient, il suivi le quai avec l'intention de prendre la rue Bonaparte, où il avait affaire, pour gagner ensuite la gare Montparnasse.
Le froid était assez piquant, mais le soleil brillait, et une course à pied n'avait rien de désagréable. Séverin s'arrêtait de temps à autre devant les boutiques, par une vieille habitude, et tout à coup, il tomba en arrêt devant la petite toile qui avait, la veille, excité tant d'émotion chez Léna.
Il lui semblait y retrouver quelque chose de familier. Il interrogea ses souvenirs. Il n'avait jamais vu ce paysage; mais, comme sa mémoire était très précise, il se rappela tout à coup les cartes postales et les photographies que Landry avait rapportées de Bretagne, et en particulier celles du manoir, détaillées à grand renfort d'explications.
—Il paraît, monsieur, que c'est un vieux château breton, dit le marchand qui connaissait Séverin. Hier, deux dames ont reconnu le site. C'est d'un peintre estimé, qui vient de mourir, m'a-t-on dit, Hervé Lebreton.
—Hervé Lebreton, mort? Un de mes amis, qui revient de Venise, l'y a vu la semaine dernière, vieilli, d'ailleurs, et plus paresseux que jamais. Ceci doit être une œuvre de jeunesse, et ne vaut pas dix louis.
Il s'éloignait, le marchand le rappela.
—Hier, une dame m'en aurait volontiers donné deux cents francs, M. de Salles, une cheune et cholie provinciale qui pleurait presque devant cette vieille maison.... Allons, puisque vous êtes connaisseur, je vous laisserai la toile pour deux cent cinquante francs.
La pensée que la jeune et jolie dame que ce petit tableau avait émue pouvait être Léna elle-même, traversa l'esprit de Séverin.
—Comment cette dame était-elle habillée? demanda-t-il.
—A la mode de l'an dernier, ou de la province.... En gris... Elle dit «Oh! c'est... (un nom difficile, monsieur), et soupesa son porte-monnaie.
Séverin mit la main dans sa poche.
—Je ne reviens jamais sur ce que j'ai dit. Voulez-vous dix louis?
—Douze, monsieur.... Onze!... Non? Prenez-le pour deux cents francs! s'écria le Juif, voyant l'amateur s'en aller d'un pas décidé.
Et tout en enveloppant la petite toile, il répéta que c'était «une pien ponne affaire.»
Séverin regarda sa montre: le train de banlieue partait aux heures. Son tableau sous le bras, il pressa le pas, et arriva à la gare juste au moment où les derniers voyageurs se précipitaient au guichet.
XVI
—M. le curé?
—Il fait le catéchisme, monsieur.
—Et sa sœur? Puis-je la voir pour une affaire urgente?
—Je vais demander, monsieur.
La vieille femme boiteuse et à demi idiote, recueillie par charité sous prétexte d'aider Mélanie, se traîna au bas de l'escalier.
—Mademoiselle!
—Ma tante vient de sortir, répondit Léna, ouvrant sa porte. Avez-vous besoin d'elle, Nélie?
—C'est une affaire pressée. Descendez, s'il vous plaît, Mlle Léna; que ce soit l'une ou l'autre, probablement ça ne fait rien....
Son court séjour au presbytère avait suffi à convaincre Léna qu'il était superflu de discuter avec Nélie. Elle descendit, se demandant à quelle sorte de client elle allait avoir affaire. Ayant décidé de repartir le soir, elle avait déjà repris avec une hâte fiévreuse le costume abandonné la veille pour cette entrevue cruelle.
Elle ouvrit la porte de la salle à manger, et resta immobile de surprise en voyant Séverin.
Lui aussi eut une impression d'étonnement; mais il la domina aussitôt.
—J'avais demandé mademoiselle votre tante, dit-il, prenant rapidement son parti; mais, puisqu'une circonstance fortuite vous conduit ici, permettez-moi de m'acquitter du message dont je devais la charger pour vous....
Léna hésita un instant. Mais elle aussi s'était reprise, et, soutenue par son orgueil, elle indiqua un siège à ce visiteur inattendu.
—Landry, dit Séverin sans préambule, est au désespoir de l'étrange malentendu d'hier.... Il veut....
—Un malentendu! répéta Léna d'un ton hautain. Il me semble, à moi, que ç'a été, au contraire, la fin d'une erreur, la lumière jetée sur une situation fausse....
—Landry, reprit Séverin avec douceur, ne saurait oublier qu'il a eu l'honneur de demander votre main à monsieur votre oncle. Il la sollicite encore, et si quelque chose vous a, sans qu'il l'ait vu, froissée hier soir....
—Voulez-vous dire à M. Desmoutiers, interrompit Léna d'une voix sèche qui se brisait par instants, qu'il n'est pas le seul à avoir reconnu sa folie.... Si je lui suis apparue hier autre qu'au Coatlanguy, lui non plus n'est pas le même pour moi. Mais en fût-il autrement, Hélène de Coatlanguy est trop fière pour entrer de force dans un monde où on la dédaignerait, et trop sincère pour chercher seulement dans le mariage un peu d'éclat ou d'argent, quand elle ne pourrait donner son cœur....
Hélas! celui qui l'écoutait avait trop de pénétration pour ne pas deviner que ce cœur, qui se disait libre ou détaché, se brisait de chagrin. Il ne restait plus, chez elle, aucune trace de la timidité, de la gaucherie de la veille. La fierté d'une race l'animait, la fierté blessée qui inspirait ses paroles comme elle lui donnait la force de se tenir là, raidie, impassible. En reprenant son costume natal, elle avait retrouvé l'aisance, l'élégance inconsciente de ses manières, et Séverin, qui, plus que jamais depuis la veille jugeait ce mariage impossible, s'applaudit tout bas d'être venu à la place de Landry.
Il se leva.
—Voulez-vous me permettre, dit-il avec un profond respect, de vous exprimer, comme parent de Landry, mes regrets les plus sincères de ce qui s'est passé? Si la réflexion calme votre ressentiment... car, après tout, il n'y a eu que des impressions sans aucun fait décisif... mon cousin sait combien est sacré l'engagement qu'il a pris....
—Si vous me connaissiez, vous ne penseriez pas, encore une fois, que je sois femme à me targuer d'un engagement qu'on regrette....
Il s'inclina très bas, et il sortait déjà, lorsque les yeux de Léna tombèrent sur un objet qu'il oubliait sur son fauteuil.
—Ceci est-il à vous?...
Il tressaillit légèrement, et, après un instant d'hésitation, souleva le papier qui couvrait la petite toile.
—J'oubliais, en effet, que je voulais vous montrer cette étude, et vous demander si c'est bien le château de Coatlanguy qu'elle représente.
Elle jeta un regard avide sur la toile, et ressentit une émotion soudaine et indéfinissable à revoir cette maison qu'elle aimait, mais qui, en ce moment, lui apparaissait triste, sévère, où elle allait retrouver ses illusions mortes et ensevelir son secret désespoir.
—Oui, c'est le Coatlanguy... J'avais vu hier ce tableau dit-elle en soupirant.
Et reprise, malgré les émotions poignantes qu'elle venait de traverser, d'un intérêt inexprimable pour le peintre, elle formula une question presque malgré elle:
—Connaissez-vous celui qui a peint cela?
—Je l'ai vu deux ou trois fois.
—Il y a longtemps, alors, car il doit être mort depuis des années?
—Mort, Hervé Lebreton! Un de mes amis l'a rencontré ces temps derniers à Venise!
Le cœur de Léna eut un sursaut si vif, qu'elle crut perdre la respiration.
—Alors, ce n'est pas le même, dit-elle enfin avec une sensation désolée.
—Je sais très peu de chose de ce peintre, qui a du talent. On le disait neurasthénique, éprouvé par des chagrins intimes. Sa santé était délicate, il ne pouvait toujours travailler; aussi son œuvre est-elle peu considérable; mais les amateurs le connaissent bien.... Si j'osais laisser ici cette toile? Monsieur le curé est breton; peut-être serait-il bien aise de garder une étude qui, si jolie qu'elle soit, m'a été donnée, je m'empresse de vous le dire, pour un prix très minime.
—Un prix très minime? répéta Léna dont les yeux s'animèrent. Hier, on m'en demandait plus de trois cents francs!
Séverin la regarda.
—On abusait de votre inexpérience, mademoiselle.... Hervé Lebreton est un artiste charmant; mais, comme je vous le disais, ceci n'est qu'une étude, et date de ses débuts.... S'il pouvait vous être agréable de la garder? ajouta-t-il, hésitant.
—Cela dépend du prix que vous l'avez payée.... si vous voulez bien me la céder, répondit-elle d'un ton ferme.
—Cinquante francs... dit-il, de nouveau hésitant.
Pour la première fois depuis le commencement de cette entrevue, une ombre de joie rendit à Léna, au moins pour un instant, son expression d'autrefois. Elle glissa la main dans la petite poche de soie qui lui avait manqué la veille, et ouvrit son porte-monnaie.
—Cela ne vous coûte pas trop de vous en séparer, monsieur?
—Je serai trop heureux si vous emportez d'ici une seule impression agréable! dit-il gravement.
Il reçut de ses doigts bruns le billet de banque, et, la saluant de nouveau, sortit de la chambre.
—Léna!.... Que regardes-tu ainsi? s'écria le curé qui venait d'entrer sans qu'elle l'eût seulement entendu. Et te revoilà donc dans tes vêtements de chez nous? Et tu veux toujours partir, ma pauvre petite?
Il prit sa main, la força à s'asseoir près de lui, et la regarda d'un bon regard plein de compassion.
—Mélanie m'a dit, Léna, que tu es revenue, hier soir, malheureuse et courroucée... Veux-tu dire ce qui te trouble à ton vieil oncle, mon enfant, à un humble prêtre qui a vu s'ouvrir bien des cœurs devant lui? Peut-être, après tout, n'est-ce qu'un orage comme il s'en forme dans la jeunesse?
Léna ne put résister à cette bonté. Elle s'agenouilla comme si elle eût été au confessionnal, et murmura:
—C'est fini, tout à fait fini.... Il ne m'aime plus, et moi... je le déteste!
Le curé se garda bien de lui dire qu'il ne faut détester personne; le moment n'était pas venu.
—Je n'aimais pas beaucoup pour toi un mari très riche, très lancé dans un monde raffiné et exigeant. Enfin, tu aurais pu te mettre à son niveau: une vraie affection fond les vies, et puis tu as du bon sang dans les veines.... Maintenant, n'abandonnes-tu pas trop tôt ce rêve qui te rendait si heureuse? Ma petite fille, il ne faut pas écouter l'orgueil ni la rancune.... Que t'a-t-il fait? Se refuse-t-il à tenir sa promesse?
—Non, mais il ne m'aime plus....
Il y avait quelque chose de tragique dans ces paroles, dites un peu bas et très simplement.
Le curé porta la main à son front d'un geste embarrassé, et tourmenta les mèches grises que le vent venait d'ébouriffer.
—Il ne t'aime plus! Déjà! Alors, cet amour-là n'était pas bien fort, ma fille.... Mais en es-tu sûre?
—Croyez-vous que je puisse m'y tromper? Je l'ai trouvé si différent! Ah! je le vois bien, j'ai été pour lui la distraction d'une saison! Il m'oubliera, lui! Mais moi, bien que je sente mon amour mort comme le sien, je ne l'oublierai pas, parce que...
Elle appuya inconsciemment la main sur son cœur...
—Parce qu'il m'a fait aimer en vain, et puis parce qu'il m'a rendu le bonheur impossible....
—Allons, allons, dit le curé plus attendri qu'il ne voulait le paraître, ne disons pas, quand l'hiver dépouille les rosiers, qu'il n'y aura plus de roses.... Tu seras désormais moins confiante, ma petite fille, moins confiante dans les inconnus qui peuvent être sincères, mais qui sont légers.... En revanche, tu penseras que, puisque tu n'as plus de mère, ta Mère du ciel veillera sur toi, oui, même sur ton bonheur terrestre.... Qui sait si tout ce chagrin n'est pas pour le mieux? En tout cas, porte ta peine en Bretonne chrétienne et résignée; après tout, le bonheur n'est qu'un accident dans notre vie; notre vie, elle est faite pour le bon Dieu.... Et enfin, ma petite fille, tu pardonneras le chagrin qu'on te fait. Le pardon, vois-tu, est un baume qui guérit le cœur dont il sort.... Je te bénis, ajouta le prêtre, formant une petite croix sur son front, et je demande à Dieu qu'il fasse de toi une femme forte.
Il pria un instant; puis, voyant l'apaisement se faire sur le visage tourmenté de Léna, il voulut la distraire de tant de tristesse.
—Qu'est-ce que ce tableau que tu regardais? dit-il, prenant ses lunettes. Mais c'est le Coatlanguy!... O ma petite fille, comme cela réjouit mon vieux cœur de revoir la maison où j'ai joué enfant!... Et c'est Alain, là, près de la porte! Un beau gars! Oh! quel plaisir!... Et d'où vient ce tableau? ajouta-t-il, essuyant les verres qu'une larme venait de mouiller.
Il rouvrait dans l'esprit de Léna une source de trouble un instant oubliée.
—D'où vient ce tableau? répéta-t-elle. Ah! mon oncle, vous pouvez le dire mieux que moi, peut-être! Le nom de celui qui l'a peint est Hervé Lebreton, et vous savez sans doute si c'est mon père?
Son regard anxieux rencontra des yeux effrayés.
—Est-ce mon père? demanda-t-elle, tremblante.
—Je... je ne puis en être sûr.
—Mais vous le croyez? Oh! pourquoi me refuser la consolation de le savoir, de penser que je contemple une œuvre de ce pauvre père disparu? Il signait ainsi, n'est-ce pas?
—Eh bien!... oui!
—Et il est mort? Oh! parlez-moi de lui! Parfois, je me demande avec effroi ce qui pèse sur son souvenir, pour que personne ne veuille me donner les détails dont mon cœur a soif!
Le curé s'agitait sur sa chaise, évidemment inquiet.
—Et même... même est-il mort? dit soudain Léna, les yeux agrandis par l'angoisse. Celui qui a acheté le tableau prétend qu'Hervé Lebreton est encore vivant, hors de France. Se trompe-t-il, comme je l'ai cru d'abord?
Son cœur avait maintenant des battements désordonnés, tandis que ses regards interrogeaient avidement le prêtre.
—Mon enfant, dit celui-ci après un instant de silence, ton père n'a jamais rien fait qui ait pu le faire rougir devant son enfant. Il a été son propre ennemi, mais n'a fait tort à personne, et tu peux l'honorer dans ton cœur. Quant aux détails que ton oncle juge bon de te refuser, ne penses-tu pas que je trahirais sa confiance, si je disais à la nièce qu'il me confie ce qu'il croit devoir lui taire? Tout ce que je peux te promettre, c'est que je conseillerai à Alain de satisfaire ton légitime désir.
—Mais dites-moi, du moins, si mon père est vivant! s'écria Léna qui, distraite soudain de son amour meurtri, s'attachait avec passion à cette idée nouvelle.
—Il y a très longtemps que je n'ai entendu parler de lui; je ne sais vraiment pas s'il vit encore. Voici l'heure de mes confessions, ma fille, il faut que je te quitte....
Et, décidé à ne plus rien dire, le curé se glissa hors de la chambre.
Léna partit le soir même, sans vouloir tarder d'un jour, et sans avoir voulu avertir l'oncle Alain.
—Tu n'as même pas vu les Invalides, ni le musée Grévin! disait Mélanie, désolée, pendant le repas hâtif qu'on avait avancé.
—Vous n'êtes pas entrée à Notre-Dame, ni montée à Montmartre! murmurait le vicaire, presque scandalisé.
—Et tu as à peine joué sur l'harmonium descendu pour toi! ajouta le curé en soupirant.
Elle partit, laissant à Mélanie la toilette grise qui, pour elle, s'associait à ses amers déboires. Chose étrange, elle n'emportait de Paris d'autre souvenir tangible que la petite toile représentant le Coatlanguy.
Elle s'enveloppa dans sa mante, s'enfonça dans le coin du wagon des dames, et le même train qui l'avait amenée, radieuse d'espérance, l'emporta, déçue, amère, douloureuse.
—Pauvre petite Léna! murmura le curé, rentrant sans bruit dans la misérable salle que le costume breton avait éclairé pour lui d'un rayon vite éteint.
La nostalgie demeurait au cœur de ce vieillard qui, en vivant loin de «chez lui», offrait à Dieu un sacrifice silencieux, sans cesse renouvelé.
Il ouvrit l'harmonium, mit la sourdine, et ses doigts raides et maladroits ébauchèrent l'air doux et mélancolique du cantique de saint Hervé. A demi-voix, se consolant lui-même, il murmura la strophe touchante qui, jaillie du cœur d'un saint breton, ranimait son cœur d'exilé:
«Au Paradis, nous verrons encore, pleins de gloire et de grâce, nos pères, nos mères, nos frères, les hommes de notre pays....»
XVII
Décrire la situation d'esprit de Léna serait impossible. Le court passé joyeux de son amour, ses rêves enivrants, tout cela s'était effondré, et il lui semblait avoir roulé dans un abîme de désolation. La vie, la lumière, le bonheur, l'amour, elle avait tout perdu. Des sommets qu'elle avait un instant touchés, elle retombait dans l'ennui inexorable de sa solitude sauvage, dans le dégoût de son existence monotone, et une impossibilité d'aimer de nouveau, d'être heureuse, se dressait devant elle comme un mur noir infranchissable.
Tandis que le mouvement du train secouait ses membres fatigués par la fièvre, et que ses yeux dilatés essayaient de percer les ténèbres sur lesquelles s'accentuaient encore des ombres fantastiques, elle ravivait ses souvenirs, sachant bien, d'ailleurs, que c'était rouvrir ses blessures. Elle revoyait ce jeune passant, surgissant sur le fond terne de sa vie, lui révélant des sphères inconnues et éveillant dans son cœur imprudent un sentiment mystérieux. Oh! la douceur de ces jours d'automne, les plus beaux, les plus riants qu'elle eût vécus sur ses pentes arides!.... Oh! la transformation magique de ce vieux manoir délabré, la beauté presque surnaturelle du feuillage d'or, des couchers de soleil empourprés, des blancheurs dont la jeune lune ouatait le paysage!.... Oh! la féerie des doux entretiens, de la musique entendue sous le vieux plafond bas, et des promenades sur la lande balayée par le vent de la montagne!...
Vains rêves! Comme ces trésors des nains de la légende qui, le jour venu, se changent en feuilles sèches, l'amour, l'espoir, tout avait disparu dans la brutale réalité, ou plutôt, tout s'était transformé en douleurs cuisantes, en regrets inconsolables, parmi lesquels dominait l'épreuve suprême... celle d'avoir donné son cœur à un être qui n'en était pas digne.
Car, enfin, elle eût moins souffert, pensait-elle, ou du moins elle eût souffert avec moins d'amertume, si elle eût été condamnée à suivre le cercueil d'un fiancé fidèle. Mais avoir été l'objet d'un caprice fugitif, sentir sur son cœur le grand froid de l'indifférence, d'un mortel dédain, cela lui semblait au-dessus de ses forces, et elle ne se résignait pas à l'humiliation de revenir si tôt près de ceux qui n'avaient pas approuvé son choix, ni bien auguré de son avenir.
Elle ne ferma pas les yeux un seul instant, et quand elle descendit à la station, dans l'obscurité froide de ce matin de novembre, elle se sentait étourdie et lasse, le cœur engourdi à force d'avoir souffert, mais son orgueil demeurant bien entier, bien vivace, prêt à affronter sa situation douloureuse.
—Déjà de retour, Mlle Léna! dit le chef de gare, prenant son billet. La voiture du maire n'est pas là, il y a sûrement un malentendu. Vous n'allez pas faire plus d'une demi lieue dans ce brouillard!
—Oh! je ne crains pas le brouillard, et il y aura au manoir un grand feu et du café chaud! dit-elle, affectant un ton de plaisanterie. Gardez ma malle jusqu'à tantôt, s'il vous plaît; mon oncle l'enverra chercher.
Elle releva ses jupes de drap autour d'elle, jeta son capuchon sur sa tête, et s'en alla dans la nuit, sous la petite pluie fine qui détrempait les chemins. Le chef de gare la regardait s'éloigner de son pas vif et jeune. La lueur du dernier réverbère de la station la lui montra une dernière fois, au tournant, élancée dans sa mante aux longs plis, puis elle disparut, et, sans s'occuper d'elle davantage, il rentra dans son bureau enfumé.
C'était un triste retour, et par un triste temps. Mais il semblait à Léna que ce ciel bas et gris, que cette pluie continue, que ces arbres maigres, dressant leurs branches nues comme des bras éplorés, s'harmonisaient mieux que ne l'eussent fait le soleil et la verdure avec l'orage de douleur déchaîné au-dedans d'elle. Elle n'avait pas de sabots pour affronter la boue épaisse et les flaques jaunâtres; ses souliers à boucles d'argent furent bientôt traversés, et elle entendait, à chaque pas, un petit clapotement sous la plante de ses pieds. Le drap fin de sa cape fut même pénétré par cette pluie impitoyable, et elle sentit, sous l'abri insuffisant de son capuchon, les barbes de sa coiffe se coller à ses tempes....
Elle s'arrêta un instant au seuil du Coatlanguy. Le jour, terne, blafard, se levait maintenant, donnant un aspect triste aux murs gris et au revêtement de rameaux dépouillés et de brindilles noirâtres qui les tapissait.
A l'intérieur de la maison, il y avait encore des lumières, mais, à travers la pluie, le reflet en était rouge et sinistre. Elle se dirigea vers la porte ouverte de la cuisine, et eut un élan presque sauvage vers ce lieu familier, qu'égayait la grande flamme du foyer, et où Loïzik préparait les bols du déjeuner.
—Loïzik, c'est moi!
Sa cousine tressaillit en voyant dans le cadre de la porte cette lamentable apparition.... Léna avait rejeté son capuchon; les mèches de ses cheveux, collées à son front, lui donnaient un aspect tragique, et dans son regard, il y avait une expression qui fit reculer Loïzik.
—Léna!... Qu'est-il arrivé? Sans prévenir!.... Mais tu es malade!
Elle l'entraînait près du feu, frissonnant au contact de ces mains glacées. Elle la fit asseoir sur le vieux banc de chêne qu'abritait le manteau de la cheminée, et elle dégrafa sa cape. Puis, jetant un coup d'œil sur les souliers pleins de boue, elle les défit d'un geste vif, arracha les bas mouillés, et, s'agenouillant, prit avec pitié dans ses mains tièdes les pauvres petits pieds transis.
—Marianna, vite, du café bouillant.... Et le flacon de rhum.... Ma pauvre! Pourvu que tu ne tombes pas malade!
Les traits rigides de Léna se détendirent. Elle s'inclina pour baiser le visage de sa cousine.
—Écoute, dit-elle fiévreusement, je m'étais trompée.... Sa mère est une grande dame hautaine, si, si polie envers moi, qu'elle en était insolente... Comprends-tu?
Loïzik la regardait avec effroi.
—C'est un autre monde que le nôtre, te dis-je. Je pourrais être chez moi dans nos châteaux d'alentour; mais là, j'étouffais.... Je n'étais pas désirée, et même....
Elle s'interrompit comme si elle suffoquait, puis reprit avec effort:
—Même lui était changé.... Il voulait bien encore m'épouser, mais je ne pouvais y consentir, car il ne m'aime plus. Alors je suis revenue, Loïzik, car en moi aussi, l'amour est mort....
Sa voix s'éteignit dans un sanglot, et elle cacha son visage sur le cœur de Loïzik, qu'elle sentait battre de pitié.
—Veux-tu, dit-elle, relevant tout à coup la tête, aller dire à mon oncle et à Goulven que je m'étais trompée, que je hais Paris, que je me suis éveillée de mon rêve? Et demande-leur de ne plus jamais, jamais, me parler de cet horrible voyage!
Après cela, elle parut soulagée, et consentit à prendre la boisson chaude que sa cousine lui avait préparée. Puis elle monta dans sa chambre pour changer de costume, et reprit immédiatement, malgré sa lassitude, ses occupations ordinaires.
Le maire la vit à l'heure du repas.
—Eh bien! Lénik, tu n'as pas eu un beau temps, à Paris? dit-il, lui adressant un petit signe d'amitié. Le curé et Mélanie vont bien? C'est-il joli, chez eux?
Léna répondit brièvement. D'un commun accord, tout souvenir pénible était supprimé; le voyage de Paris était censé n'avoir eu d'autre but que de voir les parents exilés. Le maire n'était point curieux; il n'était pas, non plus, de ces sages qui aiment à triompher des erreurs d'autrui. Satisfait de voir sa nièce revenue, content de la rupture des projets qu'il avait désapprouvés, il se trouvait suffisamment renseigné par les explications de Loïzik, et jugeait que le silence achèverait d'étouffer les regrets de Léna, s'il lui en restait encore.
—Du moment que c'est elle qui a rompu, tout va bien! avait-il dit à Loïzik d'un ton d'orgueil soulagé.
La journée se passa, pour Léna, comme dans un rêve. Elle s'était juré d'anéantir son amour, et à vrai dire, l'attitude de Landry l'avait à peu près tué. Elle pleurait en lui le rêve, plutôt que l'homme, qu'elle méprisait maintenant. Elle travailla tout le jour, elle brisa son corps pour étouffer sa pensée; elle essaya de chanter, comme jadis, en faisant sa besogne. Une sorte de brouillard enveloppait son esprit. Par moments, elle se demandait où elle était; il y avait comme des trous dans ses souvenirs; elle se surprenait à chercher quelque chose d'oublié, à raviver une idée qui lui avait échappé.
Le soir, sa malle arriva. Loïzik lui offrit de ranger ses affaires. Une secrète curiosité l'animait; elle savait que son oncle avait donné de l'argent à Léna pour acheter un costume, et elle mourait d'envie de voir ce costume de Paris.
Sa cousine la devina.
—Tu cherches ma toilette neuve? dit-elle avec amertume. Elle m'a trop fait souffrir: je l'ai laissée à tante Mélanie.
Loïzik n'osa même pas demander de quelle couleur était la robe.
Tout à coup, Léna tressaillit. La petite peinture venait d'apparaître, et Loïzik demandait la permission de la déballer.
—C'est un souvenir que tu as rapporté, Lénik? Puis-je voir?
Sur un signe, elle ôta le papier, et poussa un cri.
—Le Coatlanguy!... Quoi! on le connaît, à Paris? dit-elle naïvement. Oh! que c'est bien! Ainsi, après tout, tu aimes le pays plus que tu ne le pensais, chérie, puisque, de tant de jolies choses que tu as vues, tu ne rapportes que l'image de la vieille maison!
Les lèvres serrées, l'œil brillant, Léna retrouva tout à coup l'idée fixe échappée à son cerveau surmené, le souvenir perdu, l'obsession un instant voilée.
Elle devait savoir si son père était encore vivant. Mais elle résolut de se fier à la promesse du curé de Boulommiers, et d'attendre qu'il eût préparé les voies.
XVIII
Ce fut le surlendemain matin que le facteur apporta la lettre du presbytère. Léna la reçut de ses mains, et alla la déposer sur le bureau du maire.
Une anxiété insupportable s'empara d'elle; de la secousse qu'elle avait subie, il lui demeurait une singulière surexcitation des nerfs.
Tantôt exaltée, tantôt déprimée, elle n'était plus comme jadis maîtresse d'elle-même, et pour conserver des dehors tranquilles, il lui fallait déployer une énergie douloureuse, qui, elle le sentait, épuiserait vite ses forces physiques.
Quand son oncle se mit à table, il avait dû lire la lettre. Il n'en dit pas un mot, et rien, dans ses manières ni dans le ton de sa voix, n'indiqua qu'il fût troublé.
Léna endura tout le jour un vrai supplice, se demandant si elle était ou non orpheline, si elle aurait à apprendre des choses pénibles pour son cœur, ou à plaider la cause d'un exilé.
Le soir vint. Le maire, aussi libre d'esprit que jamais, causa de choses et d'autres, sans faire même une allusion à la missive reçue.
Mais une nuit d'insomnie acheva de surexciter l'imagination de Léna. Dans le grand vide de son cœur, elle cherchait inconsciemment un aliment, et se rejetait avec une angoisse cruelle sur cette question pleine de mystère, sur cette possibilité d'avoir encore un père à chérir.
La matinée du lendemain s'étant encore passée sans que son oncle lui dît un mot, elle fit appel à tout son courage, et, ayant pris la petite toile qui, elle en était presque sûre, était l'œuvre de son père, elle entra dans le bureau, où le maire alignait des chiffres sur un registre.
—Mon oncle puis-je vous parler?
Il se retourna, jeta un coup d'œil sur le tableau qu'elle tenait, et devint d'une couleur de cendre, sans que, toutefois, rien eût fléchi dans le dessin dur de ses traits.
—Parle, quoique tu me déranges....
La sécheresse de ces paroles ne la rebuta point. Elle plaça la toile devant lui, et épia son impression.
Une respiration un peu plus pressée.... Ce fut tout. Il détourna les yeux du tableau, des yeux résolus, impitoyables.
—Eh! bien? dit-il brutalement.
Mais elle n'avait pas peur de lui, que sa force fût ou non factice.
—Je viens vous demander, dit-elle avec un calme voulu, si cette signature est celle de mon père, et si mon père est vivant.
Leurs regards se croisèrent. Une flamme brilla dans celui du maire.
—As-tu jamais manqué d'affection, de soins? N'as-tu pas été élevée en honnête fille, comblée de tout ce que tu pouvais désirer dans ta situation? demanda-t-il sévèrement, prenant l'offensive.
—Oui, dit-elle hardiment, vous m'avez donné tout cela; mais ne m'avez-vous pas ôté encore davantage, si vous m'avez privée de l'amour de mon père?
Elle tressaillit en l'entendant éclater d'un rire strident.
—L'amour de ton père!... Un père qui a abandonné son enfant, parce qu'il ne pouvait supporter qu'elle eût coûté la vie à sa mère! Un père qui, malgré cette farouche douleur, a épousé une femme de théâtre! Un père qui n'a pas seulement perdu son patrimoine, mais qui a sali son nom dans des entreprises véreuses! Voilà l'amour vraiment tendre et l'honorable protection dont je t'ai privée! Voilà l'éducateur dont je t'ai préservée! Voilà la honte dont je voulais te garder! Et maintenant, accuse-moi, si tu l'oses!
Jamais Léna n'avait vu son oncle emporté par une telle colère. Un flot de sang colorait jusqu'à son front; les veines de ses tempes saillaient comme des cordes, et sa parole saccadée s'élevait à un diapason furieux. A mesure qu'il parlait, elle sentait se glacer son sang: non qu'elle eût peur de lui, mais elle frémissait de souffrance en entendant énumérer les torts de ce père inconnu, en constatant son indifférence, en redoutant son indignité.
Elle se ressaisit, cependant. Tout cela était-il possible? Elle se souvenait du ton de pitié et de sympathie avec lequel le curé avait parlé d'Hervé de Coatlanguy, un pauvre être n'ayant jamais fait de tort qu'à lui-même.
—Il sait que je vis? dit-elle d'une voix presque inintelligible.
Le maire réussit tout à coup à se dominer. Essuyant la sueur de son front, il répondit, plus calme:
—Oui, il le sait....
Et comme malgré lui, il ajouta:
—Je lui donne de tes nouvelles une ou deux fois chaque année.
—Et pouvez-vous me jurer qu'il ne m'a jamais demandée, qu'il n'a jamais désiré embrasser sa fille? s'écria-t-elle avec une douleur indicible.
Le maire respira péniblement. Elle saisit à deux mains son poignet noueux.
—Mon oncle, vous ne pouvez pas me tromper! N'est-ce pas trop de m'avoir laissé croire que je n'avais plus de père? Dites-moi qu'il n'a jamais cherché à me voir, qu'il n'a jamais exprimé de regret.... et je vous croirai, et j'essaierai de penser que je suis orpheline!
Il ne répondit pas, mais la même respiration entrecoupée s'échappa de ses lèvres.
—Alors, s'écria-t-elle avec une douloureuse expression de triomphe, alors il faut que je le voie, au moins une fois dans ma vie!
—Jamais, tant que je vivrai, il ne franchira ce seuil! Jamais, avec ma permission, tu n'iras partager sa vie vagabonde! répliqua-t-il violemment. En te séparant de lui, j'ai agi pour ton bien. En effaçant son nom de notre arbre généalogique, j'ai agi selon mon droit, ce droit d'aînesse, de chef de famille, que les lois modernes essaient de dénier, mais qui a fait la force des vieilles races, gardé leur honneur intact, maintenu leur tronc vivace, fût-ce par l'extirpation douloureuse, mais nécessaire, des branches pourries.... Je l'ai jugé indigne, je l'ai renié. Mais j'ai recueilli sa tâche paternelle, je l'ai faite mienne, et lui, je l'ai aidé de ma bourse tant qu'il en a eu besoin.
Il se tut brusquement, se leva, et faillit la renverser en courant hors du bureau.
XIX
LÉNA A L'ABBÉ LEDU
«Mon cher oncle.
»Merci à vous et à votre sœur de votre hospitalité. Vous savez que je souffrais trop pour en profiter plus longtemps....
»Maintenant, c'est une autre torture qui vient presque dominer ma cruelle déception....
»Je vous demande, je vous adjure, comme parent, comme prêtre, oui, comme ministre du Dieu de vérité, de me dire, si mon père est vraiment indigne, s'il a déshonoré son nom, s'il a oublié sa fille....
»J'attends votre réponse avec une impatience qui me tue!»
L'ABBÉ LEDU A LÉNA
»Ma chère petite enfant, j'ai d'autant moins le droit de te refuser la vérité, qu'il ne m'est pas permis de laisser planer une erreur et une injustice sur ton père. Non, il n'est pas indigne de ton respect filial. Il n'a pas su diriger sa vie, il a été faible et imprudent, mais non pas coupable.
»Quelques années après son veuvage, il a épousé une jeune orpheline, que ses oncles avaient placée au Conservatoire et destinaient au théâtre. Elle n'y est point restée; elle s'est toujours conduite honorablement, et j'ai eu la consolation de bénir ses derniers moments.
»Ton père avait placé les débris de sa petite fortune dans une de ces affaires qui trompent les ignorants. Une triste éclaboussure a rejailli sur lui; mais il était innocent des escroqueries auxquelles on mêlait son nom, et il a tout donné pour désintéresser sa conscience; ton oncle a fait le reste.
»Quant à toi, on lui disait que ta santé réclamait l'air des champs. C'était vrai et, dans sa vie errante, il ne pouvait te donner le régime qui devait te rendre plus forte que ta pauvre mère.... Alain est de bonne foi. Absolu comme il l'est, il a vu les torts sans leurs excuses, les faits sans leurs circonstances atténuantes. En donnant de l'argent à ton père pour le libérer de la prison, il a cru acheter le droit de te garder. Il a toujours pensé agir pour ton bien. Et si je l'ai blâmé de t'avoir caché l'existence de ton père, je dois dire que la vie errante d'Hervé, sa vie d'artiste, créait un milieu peu fait pour une jeune fille.
»Enfin, je dois ajouter que si Hervé a tenté autrefois quelques efforts douloureux pour revoir l'enfant inconnue qu'il avait quittée au berceau, il n'a éprouvé ni les désirs ardents, ni les regrets inconsolables que tu lui supposes. C'est un être attrayant, mais faible, passif, résigné aux refus d'une volonté plus énergique que la sienne, et conservant assez de sagesse, peut-être assez d'abnégation, pour laisser sa fille dans un milieu honorable, dans une maison aisée, parmi les protecteurs capables d'assurer son sort.
»J'ai écrit à Alain. Je ne lui cache pas ma manière de penser. Il n'a pas le droit d'empêcher un père de correspondre avec sa fille, et il faut qu'il soit étrangement aveuglé par ses préjugés et ses rancunes, pour refuser de pardonner à son frère.... Mais il s'imagine lui avoir pardonné.
»J'espère qu'un jour, il verra clair. Quant à toi, tu dois attendre, en priant le bon Dieu pour que les choses s'arrangent; tu dois trop à ton oncle pour rompre avec lui et pour t'en aller là où tu n'es guère plus désirée. Patience, ma petite fille, et obtenons que ton père rentre un jour au Coatlanguy.»
Léna lut et relut cette lettre. Elle lui causait un mélange singulier de soulagement et d'amertume. Mais le conseil qui la terminait lui semblait froid, presque cruel, impossible à suivre.
Elle se disait bien que le prêtre, ayant pris en main cette affaire, ne cesserait plus de prêcher «à temps et à contre-temps» cette conscience qui s'obstinait, sous prétexte de devoir, dans une rancune inavouée. Mais la révélation de l'existence de son père arrivait trop à propos, dans le paroxysme de son chagrin et le désarroi de sa vie, pour ne pas surmener son imagination et exalter ses sentiments.
Elle ne pouvait ni admettre l'indifférence de son père, ni excuser la sévérité de son oncle. En rappelant ses souvenirs, elle se rappelait, à la vérité, que celui-ci ne lui avait jamais dit clairement, ouvertement, qu'Hervé était mort; mais il le lui avait laissé croire, à elle comme aux autres, et elle avait beau se dire qu'il avait erré par amour pour elle, par excès de sollicitude pour son éducation et son avenir, elle sentait contre lui un ressentiment qui s'aggravait de toutes ses larmes d'orpheline. Elle était prête à le rendre responsable de l'insouciance de son propre père, qu'il avait frustré d'une tâche rédemptrice. Et sans qu'elle s'en rendît compte, peut-être lui en voulait-elle surtout de ne pas être l'idéal absolu qu'elle avait aimé et admiré. Car, tout en discutant, ses idées et la forte discipline dont elle avait parfois souffert, elle était fière de lui, de l'harmonie de sa conduite et de ses principes, de la tâche qu'il avait poursuivie sans défaillance, du bien social qu'il avait réalisé. Elle avait surtout été attendrie de sa bonté pour elle, pour les pauvres, pour les petits, cette bonté qui semblait deux fois plus touchante en une nature si ferme. Et voilà qu'il montrait ses pieds d'argile, qu'il se révélait capable d'injustice, de dureté, presque de haine!...
Les jours passaient, et une sourde contrainte régnait au manoir. Le maire, toujours inflexible, était plus brusque, plus silencieux, et sa prédilection pour Léna faisait place à une sévérité confinant à l'injustice. Il lui adressait à tout propos des remarques ironiques, des reproches brutaux; il lui imposait des tâches qu'il n'avait pas jusqu'alors cru faites pour elle, et l'obéissance dédaigneuse, le silence hautain et obstiné avec lesquels elle subissait cette manière d'être nouvelle, exaspéraient encore plus l'impérieux vieillard.
Loïzik était consternée; mais, pas plus que Goulven, elle ne pouvait s'expliquer un tel changement.
Cependant, Léna maigrissait et changeait visiblement. Chaque jour qui s'écoulait semblait enlever quelque chose à sa jeunesse et à sa beauté. Sa bouche avait des lignes dures, une ombre s'étendait sous ses yeux, et un jour qu'elle cousait près de Loïzik, une de ses vieilles bagues tomba de son doigt aminci.
Il n'y avait pas eu, entre elle et son oncle, d'autre explication. Ils restaient ainsi en face l'un de l'autre, presque comme deux antagonistes, dans l'attente inconsciente d'un orage.
Un soir, avant souper, Léna s'était retirée dans sa chambre, et, ayant allumé une de ces chandelles minces qui lui causaient jadis tant d'agacement, elle regardait la petite toile de son père, cherchant à surprendre les sentiments qui avaient inspiré cette peinture. La complaisance qu'il avait mise à l'idéaliser montrait son amour pour la vieille demeure. Quand l'avait-il peinte, et dans quel pressant besoin s'en était-il séparé?
Un pas pesant se fit tout à coup entendre dans le corridor, et Léna écouta avec surprise: son oncle, qui couchait au rez-de-chaussée, montait rarement au premier étage. Mais les pas s'arrêtèrent devant sa porte, et, sans même frapper, avec l'autorité d'un maître, le maire souleva bruyamment le loquet primitif.
—Que fais-tu ici toute seule? demanda-t-il brusquement. Est-il utile de brûler de la chandelle, quand il y a une lampe en bas? Ces manières ne me conviennent pas, surtout...
Il s'interrompit eu voyant le petit tableau entre les mains de sa nièce, et une colère soudaine s'alluma dans ses yeux.
—Encore cette idée fixe! Ah! c'est ainsi que tu t'entretiens dans ta révolte!... Donne-moi cela!
Avec un geste d'effroi, mais résolue, elle serra le tableau entre ses doigts.
—Donne-le-moi, te dis-je! répéta-t-il, les dents serrés.
—Il est à moi! Je l'ai acheté.... Vous n'avez pas le droit de m'enlever une œuvre de mon père! s'écria-t-elle, courageuse devant sa colère.
—Je n'ai pas le droit d'agir en maître chez moi?...
Et, d'un geste violent, il arracha des mains crispées de sa nièce la toile qu'elle essayait de défendre.
—Mon oncle, c'est mal! C'est lâche! cria-t-elle, frémissante.
Mais il s'éloignait déjà avec le tableau, et elle entendit son pas pressé dans l'escalier. Alors elle se jeta sur son lit, et fondit en larmes de rage et de douleur.
La cloche du souper sonna sans qu'on la vît paraître.
Le maire, qui, sombre comme la nuit, venant d'entrer dans la cuisine, regarda sa place vide.
—Va appeler Léna, Loïzik! dit-il d'un ton impérieux.
Loïzik gravit précipitamment les marches, et, à la lueur fumeuse de la chandelle, vit sa cousine secouée par des sanglots, le visage enseveli dans son oreiller.
—Ma Lénik!... Qu'y a-t-il? Ne peux-tu l'oublier? Le bon Dieu t'enverra un bon mari, mignonne, et alors, tu comprendras que tout ceci n'est qu'un orage de mai....
Léna releva brusquement la tête, et montra sa figure marbrée.
—Ce n'est pas lui que je pleure, Loïzik; mais mon oncle devient pour moi un tyran, et je ne pourrai pas rester ici!
—Seigneur! ayez pitié de nous! Que dis-tu, Léna!... Il faut bien être patient avec ses parents, et l'oncle Alain est comme ton père! Il a peut-être des soucis, mais cela passera.
Léna la regarda, hésitante. Allait-elle lui dire son secret?
Tout à coup, la voix du maire retentit, menaçante:
—Laisse-la, si elle ne veut pas descendre, Loïzik! Je n'ai jamais prié personne!
—Va-t-en, dit Léna, amère. Je ne m'assiérai pas près de lui, ce soir!
—Mais je te monterai ton dîner quand il sera couché, murmura la pauvre Loïzik, consternée.
—Non, je ne veux rien! Son pain m'étoufferait!
Elle poussa doucement sa cousine jusqu'à la porte, puis tira le verrou.
M. de Coatlanguy ne parla plus d'elle. Quand Loïzik remonta, cachant sous son tablier un bol de bouillon et un morceau de fars, elle ne put obtenir que la porte s'ouvrît.
XX
Le lendemain, le maire partit de bonne heure avec son fils pour faire, en voiture, un voyage de quelques jours. Il possédait des terres du côté des montagnes Noires et sur la côte, et quand ses fermiers étaient venus lui apporter leur loyer, à la Saint-Michel il leur avait promis d'aller examiner par lui-même l'opportunité des réparations qu'ils demandaient.
Il ne fixa point le jour de son retour, de même qu'il n'avait pas complètement arrêté son itinéraire.
Quand le bruit des roues eut cessé de se faire entendre, Léna descendit dans la cuisine, où sa cousine préparait la pâte des crêpes.
—Es-tu mieux, ce matin, ma Léna?
—Mieux! Si tu m'aimes, tu demanderas que je meure bien vite!
Scandalisée, mais effrayée aussi, car une souffrance mystérieuse semblait vraiment miner la vie de sa cousine, Loïzik la regarda, les larmes aux yeux.
—Tu sais bien que si Dieu nous laisse ici-bas, c'est pour y faire sa volonté en travaillant ou en souffrant. Et si tu es malade, tu n'as pas le droit de te laisser mourir....
Elle alla vers Léna, et approcha tendrement sa joue fraîche du visage pâle de la jeune fille.
—Ne veux-tu pas me parler de tes peines, chérie? Je t'aime, tu sais!
Les lèvres de Léna tremblèrent.
—Non, je ne peux rien dire.... Tu es destinée à vivre près de l'oncle Alain, il est inutile de te faire constater combien son cœur est dur.
—Oh! Léna, dur en apparence, mais si sensible au fond! Il est si loyal, si sincère!
—Loyal! Sincère! Il m'a trompée!
Mais après cet éclat, qui terrifia Loïzik, elle refusa d'ajouter un mot.
Vers le soir, un incident inattendu vint rompre le pesant silence de cette journée. La femme qui servait d'exprès pour le télégraphe entra dans la cuisine, agitant un papier bleu. C'était là une chose extraordinaire; on ne recevait presque jamais de dépêche, au Coatlanguy.
—Et mon oncle qui est absent! s'écria Loïzik, cherchant dans sa poche une pièce de deux sous.
—Il y a une réponse à donner, une réponse payée, dit la porteuse, indiquant un papier passé en travers de l'enveloppe.
—Si encore Goulven était ici! Que faire, Léna? Peut-être est-ce mon oncle qui est malade.... Ou bien notre cousin le notaire demande qu'on le prenne au train....
—Pourquoi n'ouvrez-vous pas? demanda la femme. Puisqu'il y a une réponse à donner, c'est que c'est pressé; il n'y a peut-être pas de secret dans la dépêche, et souvent, c'est affaire de vie ou de mort.
—Alors, Léna, faut-il que j'ouvre?
—Je pense que oui.
Les doigts tremblants de Loïzik déchirèrent l'enveloppe, et elle jeta un regard craintif sur la petite bande imprimée collée à l'intérieur. Mais ses yeux, pleins d'embarras, se relevèrent presque aussitôt.
—Je ne comprends pas!
Léna prit le télégramme. Il était daté de Venise, et ainsi conçu:
«Lebreton très gravement malade. Adresse: Casa Livori, Riva degli Schiavoni.
«Docteur Peponi.»
Léna, saisie, éperdue, ne put d'abord proférer un mot.
—Qui est-ce qui est malade? dit Loïzik, reprenant la dépêche. Et ce docteur!... Et d'où vient la dépêche?... Oh! c'est une erreur!
Mais, revenant à elle, Léna saisit le papier destiné à la réponse, et courut prendre un encrier placé sur l'appui de la fenêtre.
—Est-ce là qu'il faut écrire? demanda-t-elle à la porteuse d'une voix que sa cousine reconnut à peine.
—Oui, c'est là.
Elle copia soigneusement l'adresse, et ajouta ces mots:
«Sa fille part.»
—Que fais-tu? s'écria Loïzik qui lisait par-dessus son épaule. Comment sais-tu ce qu'il faut répondre? Tu as donc compris?
Léna lui prit violemment les deux mains.
—Celui qui est malade est mon père, et il faut que je le voie avant qu'il meure! dit-elle d'une voix étouffée.
...Une hâte fièvreuse.... Léna aurait voulu ne pas perdre une minute; mais l'express du soir ne s'arrête pas aux petites stations voisines, et elle n'a plus le temps de gagner Morlaix, les deux chevaux disponibles n'étant pas revenus du marché. Il faut donc attendre le lendemain, et cette nuit perdue la rend à demi folle. Elle cherche à tromper son angoisse en préparant sa malle, en multipliant les ordres pour le départ du lendemain; mais des images terrifiantes viennent la hanter: son père va peut-être mourir! Hélas! elle ne connaît pas même son visage. Elle essaie de se représenter l'oncle Alain pâli, émacié, mourant; puis elle rêve une figure plus fine, plus douce.... Et tout le temps, Loïzik, méconnaissable à force de pleurer, la suit partout, essayant d'ébranler sa résolution. Léna combat avec patience ses objections, ses adjurations.
—Je t'affirme, Loïzik, que je ne serais pas partie sans la permission de mon oncle.... je n'ai pas encore désappris à lui obéir.... Mais tu vois bien que le temps presse, et je ne sais comment l'avertir, puisque nous ne connaissons pas son itinéraire.... Quelque chose m'a poussée à répondre à cette dépêche, c'était plus fort que moi, et je ne peux pas le regretter....
—Attends un ou deux jours! Peut-être partirait-il avec toi!... Aller si loin, toute seule!
—Mon bon ange me gardera.... Je ne peux attendre.... Songe à ce que souffrirais si j'arrivais trop tard!
—L'oncle ne te pardonnera jamais!
—Et mon père me pardonnerait-il, s'il mourait seul en terre étrangère? Loïzik, la peur que tu as de mon oncle t'égare; mon premier devoir, c'est de me rendre à l'appel de ce pauvre mourant. Sais-tu, seulement, s'il y a près de lui une âme chrétienne pour lui parler d'extrême-onction?
Loïzik n'osa répondre à cet argument. Terrifiée des confidences de sa cousine, partagée entre le chagrin de trouver son oncle impitoyable et l'habitude d'accepter toutes ses idées comme sages et justes, elle ne pouvait, en outre, s'empêcher de faire un retour sur elle-même, et de redouter les reproches de son terrible parent.
—Je ne devrais pas te laisser partir! répétait-elle au milieu de ses sanglots.
—Tu ne peux pas m'en empêcher, tu le sais bien!
—Mais as-tu seulement de l'argent? dit tout à coup Loïzik, se raccrochant à un vague espoir.
—Oui certes, j'en ai; mon oncle m'avait remis une grosse part de mes fermages pour mon voyage et pour le trousseau que je n'ai pas acheté, et il ne m'avait pas encore redemandé mon compte.
Loïzik eut beau pleurer, le lendemain matin la malle de Léna fut hissée sur le vieux char à bancs qui devait la conduire à Morlaix. Le jour n'était pas levé, et de même qu'à son arrivée, une pluie froide glaçait l'atmosphère, en noyant les contours indécis du paysage.
Léna était pâle comme une morte, bien que ses yeux brillassent d'un éclat fébrile. Elle embrassa sa cousine avec une sorte de violence.
—Là, dans le bureau, il y a une lettre que j'ai écrite à mon oncle.... Je l'aime, tu sais bien, je n'oublie pas ce qu'il a fait pour moi.... Ma lettre est même plus tendre que je ne l'aurais voulu....
—Léna, tu reviendras!
Une souffrance passa sur les traits de Léna, tandis qu'elle embrassait d'un regard étrange la maison grise revêtue de rameaux dépouillés, la figure grave de Marianna, l'attitude brisée de sa cousine.
—Si je reviens, ce sera avec mon père! dit-elle énergiquement. Il a droit, lui aussi, de s'abriter sous le toit de ses parents.... Mais le trouverai-je vivant?
Sa voix faiblit brusquement, et elle embrassa Loïzik.
—Nous avons été heureuses ensemble.... Que Dieu te bénisse... toi et Goulven.... Je voudrais être paisible comme toi....
Elle s'arracha à l'étreinte de sa cousine, et sauta sur le marche-pied.
Aussitôt, la voiture s'ébranla.
Alors, elle s'essuya les yeux, et les reporta au loin, sur l'horizon au-delà duquel elle entrevoyait des choses vagues et mystérieuses, et peut-être l'ombre de la mort.