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La Robe brodée d'argent cover

La Robe brodée d'argent

Chapter 28: XXV
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About This Book

The narrative follows a young man's travels through a wild, melancholic countryside, conveyed through letters that mix vivid landscape description and inward reflection. He savors unexpected freedom, meditates on an overprotective maternal bond, and confides hopes and sympathies to a close friend. Encounters with austere rural inhabitants, rustic meals, and isolated chapels contrast urban comforts and reveal social and emotional distances. The text alternates scenic passages, epistolary confession, and domestic episodes to explore solitude, belonging, and the tension between individual aspiration and familial duty.

XXI

Léna souffrit une torture, tandis que la vieille jument l'entraînait loin de la maison qui avait été la sienne, vers un inconnu à tout prendre redoutable. Son père pouvait vivre; mais n'était-il pas désaccoutumé de l'idée même de la connaître? Trouverait-elle près de lui l'affection qui lui était nécessaire et qui, elle se le répétait malgré elle, ne lui avait pas manqué au Coatlanguy?

Elle regardait, avec un serrement de cœur inattendu, ce paysage mouillé de pluie, drapé de vapeurs grises. Elle avait cru jadis pouvoir s'en éloigner avec joie, et voici que tout cela la ressaisissait, gardant un lambeau de sa vie, faisant surgir le passé, mais avec un prestige, une douceur nouvelle, inconnue....

Elle arriva juste à temps pour l'express, et s'installa dans un wagon de seconde classe. Elle ne se mêla pas aux conversations des femmes qui s'y trouvaient: elle se sentait déjà en dehors de ces intérêts locaux, semi rustiques. Bientôt elle s'endormit, vaincue par la fatigue, et quand elle ouvrit les yeux après quelques heures d'un sommeil à demi conscient, elle avait franchi les limites de sa province. Alors, elle se dit qu'il était temps de préparer la seconde partie de son voyage, et elle acheta un indicateur à la gare de Laval.

Un indicateur est chose fatidique pour une jeune villageoise. Mais Léna était intelligente, et après quelques découragements, elle parvint à démêler les grandes lignes de son itinéraire. Un express partait à 10 heures 30 de la gare de Paris-Lyon, et ceci lui laissait plus de trois heures pour des achats indispensables. Elle avait déjeuné des provisions que Loïzik lui avait glissées au départ, mais elle commençait à souffrir de la faim comme de la fatigue en débarquant, le soir venu, à Montparnasse. Elle eut un affreux moment de détresse, puis se décida à s'adresser à l'un des sous-chefs, qui avait des cheveux gris.

—Ce serait une charité, Monsieur, de me donner quelques renseignements, dit-elle de sa voix douce et traînante qui, en ce moment, tremblait de timidité. Je pars à 10 h. 30 pour Venise, où je vais rejoindre mon père mourant. Je ne sais où est la gare, et il faut que je trouve un chapeau: on ne peut aller si loin dans le costume de mon pays, ajouta-t-elle naïvement.

Le sous-chef, étonné de la distinction de ses manières, l'enveloppa d'un regard pénétrant.

—Vous êtes bien jeune pour faire seule un voyage si long! dit-il.

—Je ne peux faire autrement; j'irai en dames seules... J'ai vingt et un ans, Monsieur.... Puis-je avoir ma malle?

Il y avait tant de candeur sur ce joli visage, que le brave homme fut ému de pitié. Il avait justement une fille du même âge.

—Attendez cinq minutes, là, dans mon bureau, et donnez-moi votre bulletin de bagages....

Elle se sentit rassérénée, et s'assit dans le petit bureau où un poële mettait une chaleur ardente, pendant que le sous-chef appelait un employé et lui donnait des instructions.

Elle n'attendit pas très longtemps. Son protecteur improvisé revint avec l'homme d'équipe.

—Une voiture vous attend, Mademoiselle, et votre malle est déjà chargée. Suivez l'employé, qui va vous conduire. La voiture est prise à l'heure; vous ferez arrêter devant un magasin de modes, et voici ma carte pour le conducteur du train de Modane; n'oubliez pas de la lui remettre, il prendra soin de vous.

De belles larmes brillantes montèrent aux yeux de Léna.

—Merci, Monsieur, que Dieu vous bénisse! Et si vous avez une fille, puisse-t-elle trouver, en cas de besoin, une aide comme celle que vous me donnez!

Le sous-chef la regarda s'éloigner avec une toute petite émotion, puis retourna à son service.

L'employé conduisit Léna par un passage privé, jusqu'à une voiture sur laquelle elle reconnut sa malle. Il donna lui-même des instructions au cocher.

—Gare de Lyon, grandes lignes, à l'heure; vous arrêterez sur le passage devant un magasin de modes....

Et la voiture partit.

Il y avait, à cette heure, une circulation intense, même sur les boulevards moins fréquentés qu'on suivait. Léna se sentit d'abord étourdie et effrayée de voir les énormes lanternes des tramways, les phares éblouissants des autos, les petites lumières des bicyclettes, tout cela semblant se précipiter avec furie sur la voiture. Mais, aucun abordage ne se produisant, elle reprit confiance et regarda le chemin inconnu qu'elle parcourait.

Rue de Lyon, le fiacre s'arrêta devant un magasin brillamment éclairé. Le flair parisien du cocher avait bien servi Léna: derrière les glaces, il n'y avait pas seulement des fantaisies plus ou moins rutilantes, mais aussi de modestes feutres, vraies coiffures de voyage. Enfin, d'autres articles se trouvaient encore à la devanture, y compris des sacs et des couvertures.

Rougissant de la curiosité qu'excitait son entrée, Léna demanda un chapeau de feutre noir.

—Très bien!

—Quelque chose de discret, dit la jeune fille à la vendeuse qui l'entraînait vers un rayon écarté, tout en admirant les malines de sa coiffe.

Pauvre petite coiffe! Léna l'ôta d'une main tremblante, avec l'impression de dépouiller son passé, puis commença à essayer des chapeaux devant une psyché.

—Voici qui va très bien.... Un genre sérieux s'alliant avec votre mante... Faut-il y joindre un voile de gaze?... De la gaze blanche; ce sera comme il faut, et cela donne une impression de protection....

Tout en parlant, la demoiselle de comptoir jeta un regard sur le grand col empesé, raide, aux mille tuyaux, qui se voyait sous la cape.

—Si Mademoiselle me permet un conseil? le col est très pittoresque, mais ne va qu'avec la coiffure.... Nous avons des cols très simples, un peu grands, modestes, en toile brodée à la main.... Cela attirerait moins l'attention.

Avait-elle seulement le souci commercial d'écouler un col en broderie anglaise, ou une sympathie de jeune fille la portait-elle à aider de ses avis de Parisienne expérimentée une pauvre étrangère? Léna sentit, en tous cas, que le conseil était judicieux; en un instant, le col fut posé sur son corsage orné de velours.

—Mademoiselle est très bien! dit la jeune fille, sincère. Ce manteau et ce corsage ne sont pas ceux de tout le monde: c'est original et comme il faut....

Léna acheta une couverture et un sac; puis, près de sortir, elle se ravisa.

—Vous avez été très obligeante, dit-elle. Voulez-vous encore me dire où je trouverai un endroit convenable pour dîner avant mon départ?

—Il ne manque pas de restaurants près de la gare; mais à votre place, puisque vous êtes seule, j'aimerais mieux payer un peu plus cher et aller au buffet....

Léna remercia chaleureusement. Un coup d'œil sur la grande glace, devant laquelle elle repassait, lui causa une impression de soulagement. Livrée, cette fois, à son propre goût, elle sentait qu'elle n'était ni endimanchée, ni ridicule. La mante au capuchon doublé de soie et orné de velours retombait en plis amples autour d'elle, et le petit chapeau enroulé de gaze lui seyait comme si elle l'eût toujours porté.

Elle arriva sans encombre à la gare, entra au buffet, et constata avec une satisfaction infinie que son nouveau personnage n'excitait aucune attention qu'il lui fût désagréable de subir.

Bien avant l'heure, elle se trouva devant les guichets encore fermés; elle se sentait moins en détresse, en voyant l'empressement poli avec lequel on la renseignait. Mais aussi elle ne se doutait pas du charme singulier qui émanait d'elle, de la dignité inconsciente de son allure, de l'originalité chaste de sa mise un peu singulière.

Les guichets s'ouvraient enfin. Guidée par un homme d'équipe qui flairait chez elle une générosité naïve, elle prit son billet de deuxième classe pour Venise, fit enregistrer sa malle, et elle se dirigeait vers la salle d'attente, lorsqu'un groupe pressé passa devant elle: une femme couverte de fourrures, deux hommes portant des pelisses, une femme de chambre et un domestique chargés de paquets.

Il semble à Léna que son cœur cessait de battre: dans ces voyageurs qui l'avaient presque heurtée sans la voir, elle avait reconnu Landry, sa mère et Séverin de Salles.

XXII

Elle tremblait comme une feuille lorsqu'elle se laissa tomber sur une des banquettes de la salle d'attente, essayant de calmer son émoi et de remettre un peu d'ordre dans ses pensées.

L'apparition soudaine de Landry avait rouvert sa blessure, et le lieu où elle le rencontrait rendait sa souffrance encore plus vive. Dans les allusions voilées qu'il avait faites si souvent devant elle, il y avait l'espoir d'un voyage d'Italie. Il avait dit que c'était le voyage de noces idéal, qu'il rêvait d'y conduire sa femme. Et, par une ironie des choses, ils se retrouvaient réunis dans cette gare, ils allaient faire ensemble cette route de rêve,—ensemble, mais aussi séparés qu'on peut l'être ici-bas, lui courant avec sa mère tendrement tyrannique, au milieu de toutes les recherches du luxe, vers le plaisir, l'art, le farniente raffiné,—elle seule, pauvre, s'en allant vers le devoir, la tristesse, la mort peut-être, reniée par son oncle, indifférente à son père. Elle eut un mouvement de révolte, une minute de découragement, avec l'impression profonde du mal que lui avait fait Landry; mais, à ce moment, l'homme d'équipe revenait la chercher, et l'idée de n'être point reconnue prima toutes les autres. Elle baissa son voile, à travers lequel il était impossible de la reconnaître, et gagna rapidement le wagon dans lequel on lui avait réservé un coin.

L'employé lui donna quelques renseignements complémentaires, et se chargea de prévenir le conducteur du train qu'elle avait une recommandation pour lui.

Alors, derrière l'abri de son voile, elle vit passer le groupe élégant dont la vue l'agitait cruellement. Après avoir installé Mme Desmoutiers dans un wagon-lit, les deux jeunes gens se promenèrent sur le quai, fumant tranquillement. Landry jetait des regards curieux dans l'intérieur des voitures, et tout à coup, il s'arrêta devant celle de Léna.

—Julie n'a point trouvé de place dans la voiture de Florence, elle changera en route, dit-il, parlant évidemment de la femme de chambre.

Léna respira: elle avait craint qu'ils n'allassent à Venise.

—As-tu vu cette dame qui se dirigeait vers les secondes, avec un manteau à capuchon? reprit Landry sans prendre la peine de baisser la voix. Cela m'a fait un drôle d'effet... tout à fait la mante bretonne.... Eh! la voilà, à l'extrémité de ce wagon.... Ce doit être une Anglaise.

Il reprit sa promenade, tandis que Séverin jetait un coup d'œil rapide dans l'intérieur du compartiment. Léna respira plus vite; mais elle savait qu'il était impossible de distinguer ses traits sous l'abri miroitant de son voile.

Le conducteur du train vint lui parler, lut la carte du sous-chef de gare, et lui promit de veiller sur elle. Séverin s'approcha de lui un peu après.

—Il y a, dit-il, dans la voiture 1040, une dame qui a très peu l'habitude des voyages. Puis-je vous demander de vouloir bien vous occuper d'elle, notamment à la frontière?

—Une Bretonne? Un des sous-chefs de Montparnasse me l'a déjà recommandée, répondit le conducteur. Elle va à Venise.

Séverin lui glissa dans la main une pièce de cinq francs, et regagna le wagon-lit.

Il s'abstint de faire part de sa découverte à Landry. Mais son œil perçant avait reconnu Léna non seulement à son attitude, mais encore au mouvement d'effroi avec lequel, en l'apercevant, elle avait détourné la tête.

Pourquoi s'en allait-elle ainsi toute seule? Ne pouvait-elle plus supporter la vie austère qu'elle avait cru échanger contre le bonheur? Avait-elle là-bas quelque parent, ou quelque amie pouvant lui offrir le soulagement d'un changement de lieu? Cherchait-elle la bienfaisante distraction du travail? Quoi que Landry pensât de sa situation, avait-elle eu besoin d'un emploi rétribué?

Ce problème le tint éveillé une partie de la nuit. Il avait le sentiment très vif du tort irréparable causé à cette enfant par son cousin au cœur léger; depuis surtout qu'il avait vu Léna, il se rendait compte de ce qu'elle avait pu souffrir, et de l'abîme qu'un brillant espoir avait creusé entre son passé et son présent. S'il avait consenti à accompagner à Florence sa cousine et son fils, c'était pour étudier ce dernier, pour surprendre en lui un honnête regret, un sentiment sincère. Mais le dernier mot de Landry devant l'apparition d'une mante bretonne venait de dissiper sa dernière illusion, et de lui prouver que ce caprice d'une imagination volontaire était déjà oublié. Un remords le prenait de donner quelques semaines de sa vie à deux êtres pour lesquels il n'éprouvait, en ce moment, rien moins que de la sympathie. Il se sentait presque honteux d'être de leur famille, comme si l'astuce de Mme Desmoutiers et la légèreté de Landry eussent rejailli sur lui, comme s'il avait une responsabilité dans la manière odieuse dont avait été traitée cette jeune fille. Il éprouvait un vague désir de réparation, un secret besoin de la protéger, au moins d'une manière invisible, et lorsqu'il tomba enfin dans cet état à demi conscient pendant lequel les idées prennent des formes incomplètes, dans lequel le convenu cesse d'exister, il songea à changer son itinéraire, et à aller jusqu'à Venise, pour veiller, sans se montrer, sur cette enfant, et pour avoir le soulagement de la voir saine et sauve aux mains de gens respectables, capables de la protéger.

Et cette idée prit corps en lui. Il était accoutumé à céder à ses impressions, n'ayant aucun devoir précis l'empêchant de les suivre, et il avait déjà regretté, en se mettant en route, d'avoir pris un billet pour Florence....

A Modane, on dut descendre pour la visite de la douane. Léna qui, depuis déjà quelque temps, contemplait avidement le décor, nouveau pour elle, des montagnes et des lacs, baissa soigneusement son voile, l'entortilla autour de son cou, et alla, comme les autres, se placer derrière sa malle. Heureusement elle était très loin de Landry, qui avait les yeux gonflés de sommeil, et qui essayait de suivre les recommandations de sa mère, demeurée dans le wagon, et d'épargner à ses objets de toilette le contact trop brusque des mains des douaniers.

Léna fut libérée une des premières, et, ayant pris quelques provisions, elle regagna son compartiment sans avoir été reconnue.

L'angoisse qui lui serrait le cœur, la perspective du terrible inconnu qui l'attendait, la torture enfin de savoir si près d'elle celui qui aurait dû être son compagnon de voyage dans ce pays enchanté, tout cela l'empêchait de jouir de la beauté des sites. Lorsque, aux stations, Landry descendait et passait devant elle, elle endurait de vraies terreurs, et elle ne respirait que lorsqu'il était remonté en wagon.

Ce supplice, du moins, prit fin à Turin. Elle savait que là avait lieu la bifurcation. Elle accueillit avec un soulagement intense le coup de sifflet qui annonçait le départ de son train, et avec ceux qu'elle laissait derrière elle, son affreux cauchemar disparut.

La température devenait plus douce; elle se débarrassa du voile qui était une petite torture pour elle, accoutumée à affronter les rudes brises d'Arrez, et elle put s'intéresser dans une certaine mesure au paysage qui se déroulait devant elle.

Succombant à la lassitude, elle s'endormit à la tombée du jour. Tout à coup, un souffle d'air humide et salé pénétra dans le wagon, et elle s'éveilla en sursaut, regardant autour d'elle. Une jeune lune répandait une lueur diffuse, qui lui permit cependant de voir autour d'elle une immensité mouvante: le train était engagé sur l'étroite chaussée qui traverse l'Adriatique et mène à la ville des lagunes.

Alors, toute son anxiété pour son père se réveilla, et elle essaya de préparer son esprit à cette parole fatale: «Il est mort....»

Le train s'arrêta. Les lumières de la gare l'éblouirent au sortir de l'obscurité; la foule sortant des wagons l'entoura et la heurta; des appels bruyants retentirent dans une langue inconnue, et elle se sentit lamentablement perdue, se demandant si quelqu'un était là pour elle, et comment on pourrait la reconnaître. Elle éprouva, en cette minute, la sensation de détresse la plus intense de sa vie; et, comme on prétend que les gens qui se noient revivent en une seconde leur existence antérieure, elle eut la vision simultanée du presbytère de Boulommiers et de la grande cuisine au chaud foyer du Coatlanguy.

—Voulez-vous me permettre de vous demander si quelqu'un vous attend? Puis-je avoir l'honneur de vous être utile?

La joie soudaine et irraisonnée d'entendre parler français se dissipa aussitôt, dans la stupeur mêlée d'effroi qu'elle ressentit en voyant Séverin de Salles devant elle. Elle regarda instinctivement s'il était seul: il la comprit.

—Personne ne m'attend, dit-il, je suis seul, tout à fait libre, et heureux si je puis vous être utile.

Elle eut alors la même impression qu'au presbytère: une confiance d'enfant en face d'un respect profond, chevaleresque.

—Mon père a dû m'envoyer quelqu'un, dit-elle, rassurée.

Et, lisant la surprise dans son regard, elle reprit aussitôt:

—Mon père habite Venise.... Il est peintre, c'est Hervé Lebreton. Mais il est très malade....

Sa voix faiblit, tandis qu'un soulagement instinctif venait à Séverin, bien qu'il ne comprît guère.

—La gare se vide, il va devenir aisé de se reconnaître.... Voyez ces deux personnes: elles cherchent quelqu'un.

Léna regarda avidement. Un homme d'âge moyen, très brun, bien vêtu, surveillait les voyageurs. Près de lui était une vieille femme, nu-tête, avec un long châle noir aux franges traînantes. Séverin se dirigea immédiatement vers eux, et leur adressa la parole en italien; puis ils revinrent vers Léna.

—Le docteur Peponi, le médecin de monsieur votre père, dit Séverin.

—Oh! mon Dieu! Vit-il?

Le docteur comprit son angoisse plutôt que ses paroles, et Séverin se hâta de traduire sa réponse, qui fit revivre la pauvre fille: M. Lebreton était certainement mieux.

Ils sortaient de la gare, et Léna tressaillit de surprise en voyant devant elle l'eau scintillant sous les lumières mouvantes des gondoles, et sur le ciel étoile, les profils sombres des hautes constructions.

Comme en rêve, elle descendit les degrés et entra dans la noire gondole avec le docteur et la vieille Italienne, qui ramenait frileusement son châle sur sa tête. Maintenant qu'elle savait son père vivant, il lui semblait qu'elle ne pourrait plus souffrir.

Séverin, demeuré sur la marche glissante, se découvrit du même geste respectueux qui inspirait à la jeune fille une confiance irraisonnée.

—Me permettez-vous d'aller prendre demain des nouvelles de monsieur votre père, que j'ai eu l'honneur de connaître autrefois? dit-il. Je viens d'expliquer au docteur par quel hasard je vous ai aperçue dans le train.

Léna donna un assentiment empressé, puis essaya de parler au médecin. Mais ils se comprenaient si mal que, rassurée, après tout, elle s'absorba dans l'étrange et déconcertante nouveauté de ce qui l'entourait.

Les petites lumières se croisaient par centaines sur le canal Grande. Les gondoles, minces et noires, passaient comme l'éclair. Parfois, une façade mieux éclairée rayonnait un instant d'une blancheur de marbre, et les faîtes des palais découpaient sur le ciel des lignes bizarres. La gondole tourna court, et, pour abréger, se lança dans un canal étroit et sinueux. Là, les murailles se resserraient. Parfois, un pont dessinait sa courbe au-dessus de l'eau sombre. Aux tournants, un cri doux et tranquille avertissait ceux qui venaient en sens inverse, sans que jamais un choc ou un heurt eût lieu dans ces rencontres.

Léna avait une sensation de rêve; elle perdait même la notion du temps. La seule chose réelle qui demeurât pour elle, c'était l'ombre d'une gondole suivant la sienne, et, sans qu'elle sût pourquoi, une impression de sécurité semblant liée à cette escorte silencieuse.

Elle se retrouva tout à coup dans le canal Grande. Les lumières redevenaient nombreuses; on distinguait les palais gothiques, puis la coupole superbe de la Salute apparut, avec ses volutes de marbre, puis le campanile de San-Giorgio, tandis qu'à gauche se massaient les arbres du jardin royal. Tout à coup, ce fut la Piazetta, avec ses deux hautes colonnes; San-Marco, dont un rayon de lune faisait étinceler les mosaïques fond d'or, puis la colonnade du palais ducal, supportant les murs percés d'ogives.

Léna comprenait les mots brefs par lesquels son compagnon lui désignait ces merveilles. Elle vit encore le Ponte dei Sospiri, tout blanc. Puis la gondole se rangea devant un embarcadère; c'était le quai des Esclavons, le terme du voyage.

Guidée par le docteur et suivie par la silencieuse Italienne, dont les yeux parlaient, à défaut de la langue, Léna pénétra dans une haute maison sombre. La vieille femme alluma une petite lampe posée près de la porte, et monta la première, éclairant de son mieux l'escalier noir et les murailles de marbre verdies par l'humidité. Il semblait à Léna qu'elle montait depuis un temps infini, lorsque le docteur l'arrêta sur un large palier.

—È qui....

La vieille femme glissa une clef dans une serrure, et la petite lampe éclaira vaguement une antichambre au fond de laquelle une veilleuse brûlait devant une Madone. Léna vit briller des pierreries sur la robe et le voile, et murmura un Ave. Il lui était doux, en franchissant ce seuil inconnu, de saluer l'image de la Vierge-Mère.

Le docteur lui fit signe d'attendre, et pénétra dans une pièce intérieure. Le cœur de la jeune fille battait à grands coups. Comment allait-elle trouver son père, et quel accueil lui ferait-il?

Elle n'attendit pas longtemps. La porte se rouvrit, et le docteur lui prit la main et l'entraîna....

La chambre était vaste, avec un plafond très élevé, orné de peintures, et un sol carrelé sur lequel étaient jetés quelques tapis. La première personne que Léna aperçut fut une religieuse vêtue de noir avec une guimpe et une cornette blanches, qui lui causa une joie tumultueuse en lui souhaitant le bonsoir en français, et qui lui montra d'un geste un lit très bas, sur lequel un homme encore beau, avec des cheveux gris et des yeux trop brillants, tendait les bras vers elle.

Alors elle tomba à genoux, et, fondant en larmes, répéta le mot qu'elle n'avait jamais dit, et qui imprégnait ses lèvres d'une douceur étrange:

—Papa!... Oh! cher, cher papa!...

Et, pour la première fois aussi, elle entendit une voix basse et faible murmurer:

—Ma petite fille!...

...Elle reste agenouillée près du lit, regardant avidement, avec un mélange de joie et d'angoisse, ces traits minces et tirés, ces yeux fiévreux enfoncés dans de profondes orbites, ces mains maigres et nerveuses qui cherchent les siennes. Elle l'aime déjà, et la pensée qu'il est encore très malade la torture.

—Votre père a eu une crise de poitrine, dit la Sœur. Parler ce soir lui est interdit, il faut craindre la fatigue. La joie de votre arrivée est presque trop forte pour lui, en ce moment; vous devez consentir à le quitter, à le laisser s'habituer tout seul à ce bonheur. Demain, vous prendrez votre place près de lui.

Léna appuya ses lèvres, oh! avec quelle ferveur, sur ce front un peu étroit, bien modelé, rayé de mille petites rides. Il lui sourit, et la laissa aller. Alors elle remercia le docteur, et suivit la Sœur et la vieille femme qui l'attendaient.

Dans un cabinet voisin, on avait dressé un lit et une table de toilette; cela avait l'air d'une installation provisoire, et cette pièce étroite, aux murs délabrés, d'une élévation hors de proportion avec sa largeur, sans tentures, presque sans meubles, n'offrait rien de séduisant. Mais Léna était trop heureuse pour ne pas voir en beau toutes choses; son père était vivant, elle avait senti sa tendresse, le reste lui importait peu; quelques soucis qui lui fussent réservés, elle se sentait capable de tout supporter désormais.

Elle était brisée de fatigue, et le sommeil avait enfin raison d'elle. Elle ne voulut cependant pas quitter la Sœur avant de savoir qu'il y avait chez son père une amélioration réelle.

—Oui, il peut vivre, chère demoiselle. Seulement, ce sera maintenant à vous à le soigner, car il est très usé, plus vieux que son âge.... Et il était bien seul....

—Ce n'était pas ma faute! dit Léna, dont les larmes jaillirent.

—Mais tout est maintenant pour le mieux. Je resterai aussi longtemps que vous aurez besoin de moi, je vous aiderai à vous faire comprendre de Giuseppa, la femme de journée. Nous sommes, au couvent, trois Sœurs françaises....

—C'est un bienfait de Dieu pour moi, ma Sœur.

La religieuse lui indiqua d'un geste une petite image de la Sainte Vierge, qu'elle avait piquée au mur à l'aide d'une épingle, et se retira avec un bon sourire.

Alors Léna fit une courte prière, et tomba endormie sur son dur matelas et son oreiller de laine.

XXIII

Elle dormit d'un trait; mais elle était trop accoutumée à un réveil matinal pour prolonger bien longtemps son sommeil.

Le jour n'était pas encore levé. Il faisait froid. Elle s'enveloppa de sa mante et courut vers la fenêtre. Au-delà du large quai, l'eau scintillait devant elle sous les lueurs multiples des réverbères et des bateaux.

Une raie lumineuse filtrait sous la porte de son père, et en s'approchant, elle entendit la Sœur parler. Alors, elle s'habilla rapidement, et, pensant que son père aimerait à la voir en Fouesnantaise, elle défripa de son mieux son col empesé et sa coiffe, et les ajusta avec une émotion inattendue, comme si leurs plis légers eussent contenu quelque chose du Coatlanguy.

Elle frappa à la porte, et la Sœur, qui vint ouvrir, poussa une exclamation:

—Oh! la jolie Bretonne!... Cher monsieur, vous allez être bien content!...

Elle éleva la lampe, et Léna apparut à son père dans toute la grâce de ce costume, jadis familier aux yeux du peintre.

D'abord interdit, il ébaucha un geste de ravissement.

—En Fouesnantaise! Comme ta mère!... Oh! ma petite Hélène, j'aime à te voir ainsi! Quand nous serons seuls, tu reprendras ce costume, n'est-ce pas? Il me rappelle les meilleures, les plus douces années de ma vie!

—M. Lebreton, il vous est défendu de parler!

—Il faut cependant que je sache.... Alain t'a laissée venir?

—Il était absent, je suis venue de moi-même....

—Alors, tu savais que tu avais encore un pauvre père isolé, un paria banni—justement, peut-être,—par l'aîné de la famille, pour avoir perdu sa vie et erré, sans être pourtant très coupable?...

—Je savais tout depuis peu de jours.... Mon cœur allait vers vous.... C'est moi qui ai ouvert le télégramme.... Et je suis partie.

Il la regarda avec admiration.

—Si brave!... Moi, je ne l'ai jamais été. Je n'osais même pas réclamer mon enfant; on me disait que je lui aurais nui....

Sa voix faiblit.

—Père, nous sommes ensemble, personne ne nous séparera plus, dit-elle, les larmes aux yeux.

—Mais Alain!

—Pas même lui! C'est lui qui a erré en se montrant implacable.... Ne pensez qu'à moi.... Plus tard, je vous raconterai comment un de vos tableaux, une vue du Coatlanguy, m'a révélé mon père.

Il sourit, et la Sœur étant de nouveau intervenue, il se résigna à un silence que sa faiblesse lui rendait moins pénible.

Léna se rapprocha de la religieuse, et essaya d'obtenir quelques renseignements sur la situation de son père. Elle devait être gênée, car il ne travaillait presque plus.

La jeune fille était énergique, ses habitudes étaient austères, et elle ne s'effrayait pas de la pauvreté qui allait peut-être hanter cette demeure. Elle avait sa petite fortune, environ trois mille francs de revenus, et si ce n'était pas assez, elle travaillerait: elle donnerait des leçons de français.

Elle trouva une douceur infinie à aider la Sœur dans les soins que celle-ci rendait à son père. Après la visite du médecin, qui ne trouva pas d'aggravation, malgré l'émotion ressentie la veille, ce cher père lui fut confié, et elle eut la joie de le voir, sous sa garde, s'endormir d'un sommeil paisible.

Alors, elle chercha à se recueillir, et à se rendre compte de sa nouvelle situation.

Car elle sentait bien qu'une vie différente commençait pour elle, une vie dans laquelle elle aurait à prendre des initiatives, des résolutions. Pliée à une soumission passive, astreinte à des habitudes qui avaient presque l'austérité et la régularité d'une règle monacale, elle eût pu sembler mal préparée à cette existence différente; mais il y avait dans sa nature une indépendance native, qui, violemment comprimée jusque-là, l'aidait à soutenir la responsabilité. L'absolue nouveauté de ce qui l'entourait avait en outre un côté salutaire, en la distrayant de ses regrets et de ses désappointements. Même, elle trouva le courage de se réjouir d'être libre, et de pouvoir remplir avec usure ce devoir filial si tard entrevu.

Elle regardait son père endormi avec un sentiment étrange d'étonnement et d'attendrissement. Il ne ressemblait pas à son frère: plus délicat, plus affiné, il avait vécu d'une autre vie, de rêves dissemblables; et cependant, il avait quelque chose de ce profil busqué des Coatlanguy, quelques traits de race, et les mêmes cheveux tendant à boucler. Seulement, une conviction lui venait: elle ne trouverait en lui ni appui, ni conseils; c'était elle qui le soutiendrait, qui le relèverait dans les tristesses que révélaient ce ravage, ces traits trop tôt flétris, et ces mille petites rides rayant le visage transparent. Une sorte d'instinct protecteur se glissait en elle. Elle le devinait, le comprenait avant qu'ils eussent causé: l'espèce de frayeur que lui causait son frère, son admiration pour ce qu'il appelait le courage de sa fille, cela avait suffi pour faire entrevoir vaguement à celle-ci cette nature ardente et faible à la fois, passive surtout, prête à subir les influences, se soumettant sans révolte aux sévérités et aux injustices. Tel qu'il apparaissait, ce caractère pouvait être moins beau que celui de son frère; il était probablement plus séduisant. Il était, évidemment, de ceux à qui l'on ne peut beaucoup demander, et dont les erreurs trouvent toujours des excuses. Comment un tel rejeton avait-il poussé sur la rude souche des Coatlanguy? Mystère! Mais aussi il avait végété dans l'atmosphère trop âpre, et avait été impitoyablement coupé et jeté au loin.

Naturellement, Léna n'était pas à même de faire de son père une étude psychologique. A la longue seulement, elle devait comprendre les ressorts complexes de cette nature, les attraits et les lacunes de ce cœur tendre et léger, les raffinements et les sensibilités de ce tempérament d'artiste, ses joies faciles, ses souffrances aiguës, mais promptement distraites. Cependant, dès ce premier moment, elle eut, comme je l'ai dit, l'intuition qu'il fallait lui accorder, avec de la tendresse, une douce indulgence, et ne jamais exiger de lui ce que seuls peuvent donner les êtres forts.

Elle songea tout à coup à visiter son nouveau domaine.

Les chambres que louait son père, dans la casa Livori, étaient en nombre restreint: celle où il couchait, le cabinet arrangé pour elle, un petit débarras, et l'atelier qu'éclairait une grande baie vitrée. C'était là le clou du pauvre petit appartement. Des tapisseries flamandes couvraient en partie le marbre brut des murs, et de vieux tapis d'Orient, dont la valeur échappait à la jeune fille, non encore initiée, étaient amoncelés sur le carreau. Cent objets divers, dépareillés, ornaient les angles, les étagères, encombraient les sièges de toutes les époques, et gisaient même sur le sol. C'étaient des cuivres, des plâtres, des terres cuites, des marbres, des toiles sans cadre, des cartons à dessins. Enfin, des vitrines contenaient les collections les plus variées, depuis des bouts de précieuses dentelles et des bijoux anciens, jusqu'à des fragments de poteries étrusques et de statuettes veuves d'un bras ou d'une tête.

Léna regardait ce désordre avec une véritable stupeur. Et cependant, une corde nouvelle s'éveillait en elle; son œil étonné s'arrêtait sur la draperie merveilleuse d'un torse de marbre, sur le col élégant d'une amphore, sur le profil ébauché d'une Vénitienne aux cheveux roux, posé sur un chevalet.

Elle avait le vague sentiment que puisque son père, un grand artiste, avait rassemblé toutes ces choses, c'est qu'elles avaient de la valeur; mais son sens de ménagère s'éveillait en même temps, et elle rêvait de ranger tout cela dans un ordre au moins relatif.

Elle revint près de son père, qui dormait toujours. Alors, elle s'approcha de la fenêtre et s'absorba, émue d'une admiration soudaine, dans la contemplation du spectacle incomparable qu'elle avait sous les yeux.

Dans l'après-midi, Giuseppa vint lui faire comprendre qu'un signore francese la demandait.

Elle n'avait plus pensé à changer de costume, et en entrant dans l'atelier, où elle savait rencontrer Séverin, elle fut presque saisie d'apercevoir sa petite coiffe bretonne dans un beau vieux miroir qui, au temps de sa splendeur, n'avait guère reflété que des costumes aristocratiques.

Elle rougit et, quand elle eut répondu aux questions que M. de Salles lui adressait sur la santé de son père, elle éprouva le besoin de s'excuser.

—J'ai voulu que mon père revît ces vêtements, dit-elle. Il en a été content; ma mère était ainsi.

—Oh! ne vous excusez pas! Votre costume est charmant; il est regrettable qu'on ne puisse le porter dans une ville comme celle-ci.

—Naturellement.... Vous connaissiez Venise?

—J'y suis venu souvent; j'y avais passé les premiers mois de mon veuvage.

Léna se rappela tout à coup qu'en lui parlant de son cousin, Landry lui avait dit, en effet, qu'il était veuf, inconsolable de la perte de sa femme,—si inconsolable qu'il avait rompu avec toutes les habitudes et les conventions de son monde. Elle éprouva pour lui une sympathie soudaine; il savait aussi ce qu'il en coûte d'avoir aimé, et de traîner dans la vie un cœur vide!

—Vous fait-on espérer un prompt rétablissement pour monsieur votre père?

—Hélas! non; on ne me cache pas qu'il est très usé. Mais je le soignerai! dit-elle avec énergie; je ne l'ai pas retrouvé pour le perdre de nouveau!

Elle se rappella alors confusément l'histoire du tableau. C'était Séverin qui lui avait révélé l'existence de son père, et il devait s'étonner qu'elle l'eût cru mort. Elle eut la vague impression qu'elle devait lui donner une explication, et elle se sentit en confiance avec cet homme grave, beaucoup plus âgé qu'elle, qui était veuf, et qui lui témoignait un respect presque touchant.

—C'est grâce à vous, dit-elle avec émotion, que j'ai eu l'idée que mon père vivait encore, et que j'ai pu ainsi comprendre le télégramme annonçant sa maladie.... Il y avait eu entre lui et mon oncle de pénibles dissentiments.... On ne me parlait jamais de lui, et, peut-être sans qu'on eût dit rien de formel, je le pleurais secrètement comme si j'eusse été orpheline.

Séverin n'avait rien oublié des confidences de Landry sur un père indigne, une sorte de vagabond dont la jeune fille ignorait l'existence. Il lui sembla étrange d'avoir été mêlé à ce grand changement dans la vie de Léna.

—Vous allez laisser un vide à vos parents de Bretagne, dit-il, un peu embarrassé. Ne prévoyez-vous pas que vous retournerez près d'eux, dans un certain temps?

—Je ne rentrerai au Coatlanguy qu'avec mon père, et je crains que mon oncle ne veuille pas l'y recevoir! dit-elle avec un soupir involontaire.

—Et votre ancienne vie ne vous manquera pas trop?

Elle soupira de nouveau.

—Je l'ai parfois trouvée monotone, oppressante; cependant, si je pouvais ramener mon père dans la maison qui a été la sienne, je crois que je serais heureuse.

—En attendant, vous aimerez Venise, et monsieur votre père fera votre éducation artistique. Vous ne savez pas quelles jouissances vous sont réservées ici. C'est une vie à part, étrange, pittoresque, et les palais, les églises débordent de trésors sans nombre.... Voulez-vous m'autoriser à vous remettre mon adresse pour M. Lebreton? Quand il pourra me faire la faveur de me recevoir, je viendrai me rappeler à son souvenir. Je demeure, moi aussi, sur ce quai lumineux et gai.... J'espère que vous verrez Saint-Marc aujourd'hui?

—La Sœur veut m'y envoyer.

—Alors, permettez-moi de vous faire remettre quelques livres, des guides qui vous aideront à jouir de Venise.

Elle le remercia, et rentra près de son père, qui se souvint, après quelques efforts, du jeune Français qui venait le regarder peindre, et causer avec lui des maîtres vénitiens.

Un quart d'heure après, elle recevait les livres promis, et elle les feuilleta avec un intérêt ardent jusqu'au moment où la Sœur la força à s'habiller et à sortir.

XXIV

La journée n'était pas avancée, et il y avait encore du soleil lorsque Léna arriva sur la Piazetta. Elle ressentait cette impression de surprise qui, à Venise, accompagne toutes les admirations. Les deux colonnes élancées portant la statue de saint Théodore et le lion ailé de Saint-Marc, le merveilleux palais royal, l'incomparable palais ducal formaient un ensemble vraiment étourdissant pour cette enfant jusque-là ignorante du beau. Mais lorsque, quelques pas plus loin, elle se trouva sur cette grandiose, splendide place Saint-Marc, cette sensation de la beauté envahit son être, et un enthousiasme si vif qu'il en était presque douloureux, vint lui prouver qu'elle était bien la fille d'un artiste, et que des cordes jusqu'alors endormies venaient de vibrer en elle avec une violence éperdue. Chose remarquable, c'étaient les lignes plus simples, plus austères, des vieilles Procuraties qui attiraient ses regards plutôt que les nouvelles. Mais, presque aussitôt, elle n'eut plus d'yeux que pour Saint-Marc.

C'était quelque chose d'absolument nouveau. Accoutumée aux vieilles églises gothiques, d'un ton sévère, aux dentelles de pierres grises, aux minces clochers à jours de son pays, elle contemplait avec une sorte de stupeur cette antique et vénérable basilique, ce déploiement inconnu de richesses, ces coupoles revêtues de lames de cuivre, ces mosaïques fraîches et brillantes sur leur fond étincelant, et cet étonnant quadrige de bronze piaffant au-dessus du porche. Elle croyait rêver lorsqu'elle pénétra dans l'église, et elle eut l'impression que des siècles de prières l'enveloppaient, que des générations sans nombre avaient laissé là quelque chose de leurs vœux, de leurs tristesses, de leurs joies, de leurs espoirs. Elle s'avançait avec une sorte de frayeur religieuse sur ce pavement précieux qui, ça et là, semble avoir cédé sous les pas des foules; son regard s'arrêtait un instant sur les murs de marbre rouge dont les jaspures se devinaient sous les dernières lueurs du jour, et montait aux superbes, vénérables, incomparables mosaïques retraçant, sur leur or d'un éclat étonnant, les scènes de l'Écriture Sainte. Elle resta émerveillée devant le jubé et ses statues de marbre, puis s'agenouilla devant l'autel. Là, au milieu de ces splendeurs byzantines et gothiques, sous le marbre, à l'abri des mosaïques d'or, reposait le corps vénérable de l'Évangéliste dont la parole écrite, dictée par l'Esprit-Saint, demeurera jusqu'au dernier jour le trésor de l'Église, et fera circuler la vie dans les âmes. Une émotion profonde s'emparait d'elle: il lui semblait avoir remonté les siècles, devant ce corps saint qu'avaient regardé avec tendresse les yeux du Christ et de sa Mère. Elle n'avait jamais senti plus vivement le lien qui nous rattache aux temps apostoliques, et elle se sentait plus près du Sauveur pour avoir vénéré les reliques de son disciple. Près du Sauveur! Mais il était là lui-même, présent, vivant, comme dans la petite église de Lanrouara, comme dans la pauvre chapelle de Boulommiers! Les catholiques le retrouvent partout, et sont ainsi partout chez eux....

Le jour avait baissé, car elle avait passé dans l'église plus de temps qu'elle ne croyait. Les lumières s'allumaient sous les galeries des Procuraties, et une nuée de pigeons regagnaient leurs abris.

Léna eût aimé à s'enfoncer dans les étroits passages de la Merceria; mais elle songea à son nouveau devoir filial, et se dirigea vers le quai.

Il lui semblait que, de minute en minute, son esprit s'ouvrait, très large, à tant d'admirations nouvelles. Elle sentit encore mieux la beauté sévère de ce palais ducal, majestueux et massif sur ses frêles colonnes de marbre. Elle reprit le quai, passant sur les ponts en dos d'âne jetés sur les canaux transversaux, entrevoyant dans chacun de ces canaux des palais, des masses de feuillage sombre. Sur le Grand Canal, un mouvement régnait, des croisements de gondoles, de bateaux à vapeur, et en face, l'île de San-Giorgio, la Dogana, puis la Salute ressortaient dans la lueur dorée du couchant.

Léna fit sourire la Sœur en lui disant ses impressions; mais une véritable joie éclaira le visage de son père comme il constatait son enthousiasme. La Sœur sortit à son tour pour faire sa prière, et la jeune fille vint s'asseoir près du lit, empêchant le malade de parler, mais lui dépeignant naïvement, avec un entrain plein de fraîcheur, ses admirations et ses émotions nouvelles.

Un repas frugal, pris dans l'atelier avec la religieuse, termina cette journée.

—Mon enfant, dit la Sœur, si vous devez rester ici, il faut vous faire des habitudes. Votre père vit retiré; ce sera grave pour vous, et vos journées seront longues!

—Je ne crois pas qu'on puisse s'ennuyer ici, ma Sœur! Mais je suis habituée à travailler.

—C'est très bien. Le travail est la grande sauvegarde, avec notre sainte religion. Notre Supérieure est Française; il faudra venir la voir, elle vous guidera sagement.... Car vous comptez rester? répéta-t-elle.

Lénik inclina la tête. Et le pauvre cœur humain est ainsi fait qu'elle soupira en songeant à la maison qu'elle avait si souvent souhaité quitter, et dont elle était sans doute pour toujours bannie.

XXV

LÉNA A LOÏZIK

«Ma chère cousine, l'annonce de mon arrivée t'a rassurée; mais ce n'est qu'aujourd'hui que je puis trouver un peu de temps et te donner les détails que tu me demandes. J'adresserai ma lettre à M. le Recteur, de crainte que mon oncle ne t'empêche de la lire.

»Mais j'espère que Goulven, lui, ne t'empêchera pas de m'aimer.... Et quand vous serez mariés, quand une autre petite Loïzik lui murmura un doux nom, il comprendra qu'on ne peut empêcher une fille d'aller à son père....

»Mon père! Il te prendrait le cœur, j'en suis sûre. Il ne ressemble pas, d'ailleurs, à l'oncle Alain: il n'a de commun avec lui qu'un grand amour pour cette Bretagne dont il s'est vu banni sans même songer à se révolter.

»Il se remet étonnamment, mais il aura besoin toute sa vie, me dit-on, de précautions et de soins. Je suis là pour l'en entourer. Sais-tu, Loïzik, ce qui m'a le plus aidée à me résigner au grand déchirement de ma vie? C'est qu'il m'a faite libre pour ma nouvelle tâche.

»J'ai pris la direction de la maison. Mon père se trouve pauvre; mais il a de l'argent placé,—pour moi, dit-il. Si tu savais quel effort, quel amour cette épargne représente pour une nature insouciante comme la sienne! Il voulait que j'apprisse un jour qu'il pensait à moi. Avec ce que nous possédons, nous vivrons, très modestement. Ici, ce n'est pas comme chez nous, et j'ai quelque peine à me passer de beurre, à supporter la cuisine à l'huile, à marchander en italien avec les femmes de la campagne dans le grand marché où des barques apportent chaque jour d'innombrables provisions.

»J'ai commencé une broderie, je me fais une robe, et je lis. Le temps se passe ainsi, avec quelques promenades qui seront plus longues quand mon père m'accompagnera. Quelle ville étrange et superbe! Je prends une gondole pour aller faire mes achats; mais on peut errer à pied dans les étroites rues de la Merceria, le quartier commerçant, et dans certains quartiers étonnants où des ponts, des berges étroites, des ruelles semblables à des couloirs permettent de circuler à pied. Je n'ai pas encore vu les musées, ni le palais ducal. La place Saint-Marc est une merveille, et l'église me console de mon isolement.

»Car je suis isolée, naturellement. Je ne connais d'autres Françaises que les Sœurs du Bon-Secours, qui sont très occupées, et le seul Français qui vienne chez nous, c'est, chose étrange, ce cousin de M. Desmoutiers dont je t'ai parlé, qui avait essayé de renouer le lien entre nous.

»Écris-moi, parle-moi de tous, de mon oncle, que j'aime toujours avec tendresse, de toi et de Goulven.... Hélas! je ne serai pas ta demoiselle d'honneur!... Et de tout, dans la maison, des chiens, de la vieille chatte grise, et de mes géraniums, et des oignons de jacinthes.... De quelle couleur seront-ils?

»Prie, chérie, pour qu'un jour cette barrière contre nature cesse de diviser deux frères qui s'aimaient jadis....»

LOÏZIK A LÉNA

»Ma Lénik, j'ai pleuré en recevant ta lettre. Et je sens que le Coatlanguy te manque, au milieu de ces merveilles. Pauvre chérie! Mon oncle n'est pas près de te rappeler. J'aime mieux te le dire: je n'ai pas osé lui parler de ta lettre. Il a été si effrayant, quand il a appris ton départ et qu'il est revenu sans visiter ses fermes! Ce n'est pas qu'il ait montré sa colère, mais elle le tuait à demi en dedans. Il n'a rien dit, excepté qu'il fallait te renvoyer tout ce qui était a toi, et que nous ne devions plus prononcer ton nom. Je ne sais s'il a lu ta lettre, il n'en a pas parlé.

»Mais, depuis ces tristes jours, il a terriblement vieilli. Il y a plus de rides sur son visage, ses cheveux sont plus blancs, et ses yeux plus ternes. Que le bon Dieu nous aide! Le bonheur est parti d'ici avec toi, Lénik....

»Tout le reste va bien. La chatte ronronne sur la pierre du foyer; le chien noir va gémir à ta porte; tes géraniums sont superbes, derrière les vitres de la salle. Quel dommage d'être si loin! Je t'aurais fait des crêpes....

»Écris-moi chez le recteur, Goulven veut bien.»

En même temps que cette lettre, une caisse arriva de Bretagne, et Léna eut une impression poignante en voyant ainsi dépaysées, exilées comme elle, ces choses faites de son passé, avec lesquelles des visions se levaient, flottant entre les murs de marbre, sous les peintures italiennes.... C'étaient les livres, les cantiques bretons, la statuette de Notre-Dame de Lourdes et celle de Sainte-Anne d'Auray; c'étaient les vêtements de drap noir ornés de velours, les petits tabliers de taffetas ou de brocart, les cols plissés et les coiffes aux barbes dépliées, garnies de vraies dentelles; puis les bijoux: croix d'or et d'argent, chaînes à l'ancienne mode, bagues ornées de roses sans valeur, d'améthystes ou de grenats. Même, Loïzik avait envoyé les jolies épingles de clinquant choisies aux pardons, blanches, bleues, vertes, avec leurs pendeloques en imitation de filigrane. Que de souvenirs tout cela rappelait à Léna!... Que de jours joyeux, de naïfs plaisirs, de fêtes innocentes!... Et, tout au fond de la caisse, enveloppée dans des mousselines passées au bleu, il y avait le costume de fête, la robe brodée d'argent qui devait être une robe de noces. La dernière fois qu'elle l'avait mise, c'était à la procession du Rosaire, et Landry l'avait admirée....

M. Lebreton, avec le besoin qu'ont les malades de distractions puériles, avait exigé qu'on défît la caisse sous ses yeux, ne comprenant peut-être pas ce qu'il y avait pour sa fille de poignant, d'irrévocable dans le renvoi de ces vêtements. Elle retint, à cause de lui, les larmes qui venaient à ses yeux, et elle se prêta à sa fantaisie lorsqu'il voulut toucher, voir de tout près des objets qui, à lui aussi, rappelaient tout un passé.

—Tes épingles des pardons! Elles sont plus jolies qu'autrefois.... Piques-en une à ton col, Hélène; c'est joli, qu'importe que ce soit sans valeur? Cette croix! Ta mère la portait avec un ruban de velours.... Et j'ai vu ces bagues aux doigts de ma mère, à moi....

La robe brodée excita son ravissement.

—Je veux te peindre ainsi vêtue! s'écria-t-il avec une vivacité soudaine. Au prochain salon, il faut que j'envoye ton portrait! Ils verront que je ne suis pas tout à fait fini.... Et l'on mettra cette mention: La Fille du Peintre.... Mon enfant, le docteur me reprochait de manquer du désir de guérir.... Mais je veux peindre encore! Je veux te peindre, Hélène!

Depuis quelques jours, elle sentait en elle une susceptibilité morbide. Était-ce ce grand changement qui l'avait brisée? Ou bien le développement subit de son être, dans ce milieu intensif, avivait-il, raffinait-il sa sensibilité? Elle souffrit de l'entendre dire qu'il voulait vivre pour son art, alors qu'il n'avait pas trouvé la force de guérir pour sa fille. En ce moment, elle constatait encore plus vivement qu'elle ne l'avait encore fait, que ce n'est pas assez des liens du sang pour fondre les âmes, qu'à son affection, qui se traduisait en un sincère dévouement, il manquait un passé. Son père et elle ne connaissaient guère rien l'un de l'autre, et tout à coup, en voyant déborder ses jupes bretonnes sur les tapis orientaux et le carreau de marbre, elle sentit la nostalgie l'alanguir. Il n'y avait plus rien d'elle là-bas, et ici, elle était étrangère: même ce nom d'Hélène, que lui donnait son père, soulignait en elle comme une transformation. Elle eut un besoin fou de se retrouver elle-même, de se revoir dans son ancien cadre, et, saisissant fiévreusement la main d'Hervé, elle lui dit, dévorant ses larmes:

—Appelez-moi Léna, comme chez nous!...

XXVI

C'est la vieille de Noël, et Hervé compte joyeusement les jours, le docteur lui ayant promis de le laisser sortir dès que la température serait assez douce. Il a repris sa place dans l'atelier, rangé par sa fille. Il a émis quelques critiques, et formulé des approbations. Il lui apprend, maintenant, à mettre en lumière tels objets de prix, à grouper les œuvres qui se font valoir, à agencer les effets de lumière et de couleur. Il l'initie à l'art, non en émettant devant elle des théories ou en lui donnant des leçons, mais inconsciemment, sans y songer, par un mot, un geste, une appréciation. Il lui indique ce qu'elle doit voir dans les églises, se réservant de la conduire dans les musées. Et, comme il connaît Venise à fond, il l'envoie en gondole dans tel canal étroit où il y a un vieux palais gothique, où un jardin met une note rare et gaie dans ces amas de marbre, où des touffes de cactus ou des bouquets de laurier produisent un effet étrangement pittoresque. Il lui décrit chaque palais du Canal Grande, lui conte leur histoire. Ainsi, quand elle sort, les récits ou les descriptions de son père ont tout animé pour elle, et elle s'initie rapidement à ces impressions tellement spéciales à Venise.

Et cependant, une note de vie manque à tout cela, pour elle. Ses admirations, ses sensations d'art, elle ne peut les échanger. Elle est toujours seule, et elle sent que, si artiste que soit son père, elle n'est pas en communion complète avec lui, parce qu'il a, lui, un côté technique qui lui fait défaut, à elle. Il peut s'enthousiasmer pour la note plastique, pour le savoir-faire, pour la partie matérielle de l'art. Elle est, elle, une primitive, tout sentiment, et il faut que l'art la touche et lui parle à l'âme. Elle a, en outre, quelquefois vaguement souffert de constater chez son père quelque chose de léger, d'un peu sceptique. Il ne la comprend pas toujours: peut-être après si longtemps, a-t-il oublié l'âme bretonne. D'ailleurs, elle a vainement essayé de fondre leurs deux passés, de faire revivre cette longue durée de leurs existences qu'ils ne connaissent pas. Hervé a peur de souffrir, fut-ce de l'évocation des choses évanouies; il ne désire pas ranimer les cendres des chagrins disparus, et, content de voir près de lui cette fille tendre et attentive dont la beauté réjouit son œil d'artiste, dont les soins lui rendent un confort oublié, il ne ressent aucune curiosité au sujet des années qu'elle a passées loin de lui, ni des impressions naïves d'une jeunesse écoulée dans un milieu rustique.

Ses amis ont repris le chemin de son atelier. Ils sont, pour la plupart, d'un certain âge et cosmopolites. Il s'anime facilement, comme les gens nerveux, et justifie sa réputation de causeur brillant. Les Français qui se piquent d'art ne manquent pas de venir le voir. Les Italiens aiment son enthousiasme pour leur pays, et l'œuvre que ce pays lui a en grande partie inspirée. Les Américains paient très cher ses études du Canal Grande et de la Giudeca. On fume chez lui de bons cigares, on boit du café et de la limonade, et Léna se sent de plus en plus étrangère à ce milieu de touristes ou de cosmopolites, où son père lui apparaît sous un jour nouveau.

Elle travaille d'ordinaire dans l'atelier. D'abord, elle gardait le silence sur des questions qui lui étaient inconnues; mais peu à peu, son goût s'est formé; peu à peu, elle se sent capable de formuler une idée, un avis, et quelques-uns de ces visiteurs lui deviennent sympathiques. En revanche, il y en a d'autres qu'elle déteste. Elle sent bien que son père lui-même la regarde avec embarras lorsque ceux-ci arrivent, et elle a coutume, alors, de plier son ouvrage et de se retirer dans la petite chambre qu'elle a réussi à rendre a peu près habitable.

Mais enfin, aucun de ces gens n'est pour son père un ami. Lui aussi doit le sentir, car il arrive souvent qu'après ces heures joyeuses pendant lesquelles il a retrouvé l'entrain, l'esprit de sa jeunesse, il tombe dans des accès de spleen. Alors, ses yeux se ternissent, ses rides se creusent, son regard cherche quelque chose de vague, d'introuvable, d'inaccessible, et si Léna veut lui parler, le distraire, il ne l'entend pas, mais il l'interrompt inconsciemment par une question sur les monts d'Arrez ou le Coatlanguy.

Ainsi, le mal mystérieux que ressent le curé de Boulommiers, dans sa vie héroïquement dévouée, entre les murs sordides du pauvre presbytère, vient hanter le peintre épris des beautés d'Italie, en face du Grand Canal joyeusement sillonné de gondoles, sous les plafonds où éclatent gaiement les riches couleurs de la plus brillante école du monde.

Naturellement, Séverin fréquentait l'atelier d'Hervé Lebreton. Il peignait, lui aussi, et demandait des conseils. Mais ce qui l'attirait, ce n'était pas seulement le talent du peintre où l'agrément de sa conversation, c'était le sentiment de vague inquiétude qu'il ressentait au sujet de Léna.

Il continuait à éprouver pour le compte de ses parents de véritables remords. Eux les avaient secoués, dans leur brillante saison de Florence. Quand il lisait les enthousiastes descriptions de Landry, qu'il le voyait épris des beautés de la ville des fleurs, ravi du cercle d'élite dans lequel sa mère l'avait introduit, il relisait avec une sorte d'indignation ces autres lettres, vieilles de quelques semaines, d'un autre Landry, amoureux alors de simplicité, de rudesse, de pays sauvages et de mœurs primitives. Landry avait oublié ce prétendu éveil de sa personnalité dans ses courses solitaires. Il ne pensait plus au charme rustique du vieux manoir, et s'il se souvenait de la jeune fille dont il avait brisé le cœur, c'était pour rendre un hommage égoïste à la perspicacité de sa mère, et pour s'applaudir d'avoir échappé à un sort désastreux.

Séverin jugeait, lui, que les siens avaient fait à Léna un tort très réel, et qu'une réparation quelconque lui était due. Laquelle? Il ne le savait pas; mais en attendant, de même qu'il s'était occupé d'elle pendant son voyage, il se croyait tenu de veiller sur cette enfant jetée dans un milieu exclusivement masculin, à la préserver des contacts brutaux et décevants, à faire, dans la mesure du possible, que son initiation à l'art, que le complément de son éducation, que le raffinement enfin donné à son esprit n'atteignissent en elle rien de ce qui fait le charme de la jeune fille.

Il ne pouvait être question de la conseiller. Il pouvait seulement l'entretenir dans des courants d'idées très pures et très hautes, dégager pour elle la notion la plus élevée de l'art, insinuer à son père certains avis très sages dont la finesse du peintre devait faire son profit, et enfin renseigner directement Léna sur les amis que recevait Hervé. Il résolut, en outre, de lui procurer quelques relations féminines, capables de la soutenir dans l'isolement un peu dangereux de sa vie.

Cette veille de Noël, il trouva Hervé et sa fille seuls, évidemment déprimés, plus silencieux qu'à l'ordinaire. Lorsque luisent au ciel des familles les fêtes qui, en élevant les âmes, rapprochent les cœurs et resserrent les liens, la nostalgie s'abat, plus lourde, sur les exilés.

—Je contais à Léna les Noëls de mon enfance, dit le peintre, qui était frileusement étendu sur une chaise longue, recouvert d'une fourrure.

Léna essaya de sourire.

—Mon ami, dit Hervé, soudain ranimé par l'apparition d'une figure familière, il faut que vous enduriez les radotages d'un vieil être mélancolique qui vit ce soir très loin d'ici, dans les monts d'Arrez....

—J'aime beaucoup les voyages en chambre, dit Séverin avec une affectation de gaieté, et les contrastes me plaisent: de Venise en Bretagne, ce sera piquant!

—Quand je parle des monts d'Arrez, reprit Hervé, regardant les profondeurs sombres de l'atelier, ne vous imaginez pas de vraies montagnes, mais une chaîne sauvage de collines monotones, entrecoupées de vallées arides, tapissées de thym et d'une petite bruyère maigre et rose.... Le vent qui souffle toujours s'en imprègne, et il me semble en respirer, ce soir, l'âpre parfum....

Léna se recula sans bruit en dehors du rayonnement de la lampe.

—Vous ne pouvez pas vous figurer cette pauvre terre, continua Hervé; mais si vous la voyiez, tout blasé que vous soyez sur les pays superbes et pittoresques, c'est dans les monts d'Arrez que notre Arvor vous prendrait le cœur....

Il se tut un instant, et Séverin entendit un faible soupir du côté de Léna. Ce soir même, il venait de relire les impressions de Landry, toutes pareilles à celles qu'exprimait le peintre; il songeait—et Léna le pensait aussi,—combien ces impressions avaient été fugitives.

—Au pied des monts, presque sur leurs dernières pentes, il y a un vieux manoir, une maison grise, extraite des flancs mêmes de notre terre de granit, une demeure qui s'est appelée un château, et où une race noble a vécu un passé d'honneur.... Léna m'a dit que vous lui avez cédé une petite étude de ma jeunesse.... Vous avez donc vu le Coatlanguy, et vous pouvez comprendre combien il est pittoresque, sauvage, hospitalier....

Hospitalier!... Plût au ciel que le vieux manoir se fût fermé, un soir d'automne, devant le passant perfide qui avait pris le cœur de Léna!

—La race qui l'habite est toujours forte et saine.... Elle sait, d'ailleurs, se débarrasser de ses rejetons quand ils ne peuvent pas utiliser sa sève.... Elle s'est retrempée dans le cœur même du pays, alliée avec les rudes travailleurs de la terre.... Mais elle garde l'empreinte de sa vieille origine.... Mon père et mon frère avaient des traits de gentilshommes.

—Et vous, père! dit la voix faible de Léna.

—Mais voici Noël.... Je ne suis plus vieux.... Je retrouve mes joies d'enfant.... Voici l'heure de la veillée, dans la grande cuisine où Léna pétrissait la pâte le mois dernier,—la grande cuisine aux solives noires et luisantes, aux murs étincelants de cuivres antiques, au foyer gigantesque.... Oh! ce foyer!... Les bancs de chêne y sont toujours, Léna?

—Oui, père....

—Les vieux y prenaient place, pendant que ma mère allait et venait, s'occupant du réveillon. Un tronc d'arbre brûlait dans l'âtre: c'était notre bûche de Noël. Grand'mère nous contait la nuit de Judée, la détresse de «Madame la Vierge, Itroun Vari,» ne trouvant pas d'abri. Et mon frère s'écriait: «Ah! si elle était venue au Coatlanguy!...» Tout à coup, des chants très doux s'entendaient au dehors; des petits arrivaient, par bandes, chanter de porte en porte les vieux Noëls bretons. On les faisait entrer, et ma mère leur servait de la soupe chaude. Puis je m'endormais.... C'était délicieux de ne pas dormir dans son lit, d'avoir la conscience vague qu'on causait près de moi, la sensation douce de la belle flamme claire. Mais voici l'heure de partir.... Oui, même nous, tout le monde s'en allait à la messe, excepté la vieille bonne qui restait à garder la maison. Ma mère jetait son capuchon sur sa coiffe, et me serrait contre elle, m'abritant sous les plis amples de sa mante. Quelquefois il neigeait, et alors la joie était complète, de sentir craquer le sol tout blanc sous nos petits sabots, de voir sous ces voiles immaculés les chênes, les talus, les pentes de la montagne, les toits de chaume et les toits de l'église. La messe était très belle; tout le monde chantait le Gloria à plein cœur, et je pensais que nous étions, cette nuit-là, comme les anges, et que nous devions réveiller tous les endormis.... Le petit Jésus était là, entouré de lumière, sur la botte de paille que mon père offrait tous les ans; je trouvais que la Vierge au voile bleu ressemblait à ma mère.... Et le retour! On se croisait gaîment, on grelottait sans se plaindre, on songeait au réveillon et aux sabots glissés dans la cheminée. Les fenêtres éclairées nous souriaient de loin; et quelle sensation c'était de passer de la cour noire et glacée à l'atmosphère chaude de notre grande cuisine!...

Il se tut un instant, et Séverin vit Léna étouffer un sanglot en appuyant son mouchoir sur ses lèvres.

—Les sabots étaient toujours remplis, reprit Hervé, et aucun petit riche gâté, blasé, ne peut comprendre la joie que nous donnaient nos pommes rouges, nos noix, et le petit Jésus de sucre placé dessus.... Et alors, c'était le réveillon. Tous les domestiques le partageaient avec nous.... Ma mère apportait elle-même à deux mains—oh! ces mains robustes et tendres, les mains de la femme forte!...—l'oie énorme qu'elle avait engraissée et bourrée de châtaignes. Et nous disions toujours qu'elle était encore plus grosse que celle de l'an dernier.... Le réveil du matin était très doux. Nous retournions à la grand'messe, et puis le recteur venait, à midi, dîner chez nous.... Nous étions gais tout le jour; cette gaieté était la forme enfantine de la douceur céleste qui nous avait pénétrés: l'Enfant Jésus était venu....

Il y eut un long silence. Le contraste de cet atelier, encombré d'objets disparates, lambeaux de la vie d'inconnus, avec la grande cuisine d'une demeure familiale, la différence de ce poêle triste avec la flamme claire d'un foyer, tout cela n'était encore rien auprès de l'isolement de ces trois êtres, transportés loin de leur pays, de leurs familles. L'intérieur d'Hervé n'était guère pour Léna une maison paternelle, et Séverin avait vu s'éteindre la lumière de son foyer. Ils se sentirent en même temps le cœur étreint par cet isolement, et Hervé tendit la main à sa fille.

—Léna, Noël est-il toujours pareil au Coatlanguy?

—Oui, père, rien n'y change, sauf qu'il n'y a plus de tout petits.

—Mais tu m'as dit que ton cousin va se marier.... Alain aura encore des jours heureux.... Sais-tu ce que je pensais, mon enfant? Si tu demandais à M. de Salles, qui est, comme nous, un solitaire, de venir demain partager notre dîner de Noël? Nous n'avons pas, ici, les belles oies qu'engraissait ma mère; mais nous parlerons des choses de France, et ce sera, pour toi et moi, du moins, un plaisir qui marquera ce jour joyeux....

Involontairement ému, Séverin regarda la jeune fille. Un mélange de satisfaction et de crainte se lisait sur ses traits.

—Si vous saviez, père, dit-elle, dans quel milieu raffiné M. de Salles vit à Paris, vous n'oseriez pas le livrer à l'inexpérience d'une pauvre petite maîtresse de maison telle que moi....

Séverin tressaillit à cette allusion faite à la maison de sa cousine. Mais il n'y avait nulle amertume dans l'accent de Léna, et elle semblait plutôt désirer qu'il acceptât.

—Moi! Je vis comme un sauvage, dit-il, et loin de redouter l'hospitalité de Mlle de Coatlanguy, je serai profondément reconnaissant de m'asseoir à votre table.

—Alors, c'est convenu, dit Hervé, soudain rasséréné. Quelle sensation étrange d'entendre appeler une fille du vieux nom de Coatlanguy!

—Mais c'est le vôtre! dit-elle vivement.

—Oui.... J'avais promis de ne plus le porter....

—On n'avait pas le droit de vous arracher une telle promesse! répliqua-t-elle avec une violence contenue.

—Quelque nom que vous portiez, vous lui faites honneur! dit courtoisement Séverin.

Quelque chose était détendu dans ce lieu tout à l'heure si triste. Ils causèrent des fêtes de Noël, des vieilles traditions des peuples. Séverin laissa voir l'émotion religieuse qu'éveillait en lui cette nuit solennelle. Il ouvrit le piano d'Hervé, sur lequel Léna n'avait pas encore eu le courage de poser ses doigts, et joua des Noëls anciens, gais et naïfs. Lorsque minuit sonna, il s'arrêta un instant, puis il plaqua les accords solennels du Te Deum. L'âme de Léna vibra: elle sentit qu'il priait, et s'unit à son action de grâces.

—«Un Enfant nous est né!» murmura Hervé. Puisse-t-il mettre la paix dans les cœurs!

Et alors, Léna pensa au Coatlanguy, et pria silencieusement pour que son père y revécût une nuit de Noël.