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La Robe brodée d'argent cover

La Robe brodée d'argent

Chapter 30: XXVII
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About This Book

The narrative follows a young man's travels through a wild, melancholic countryside, conveyed through letters that mix vivid landscape description and inward reflection. He savors unexpected freedom, meditates on an overprotective maternal bond, and confides hopes and sympathies to a close friend. Encounters with austere rural inhabitants, rustic meals, and isolated chapels contrast urban comforts and reveal social and emotional distances. The text alternates scenic passages, epistolary confession, and domestic episodes to explore solitude, belonging, and the tension between individual aspiration and familial duty.

XXVII

Il n'était pas encore permis à Hervé de sortir. Léna se leva de grand matin et se rendit à Saint-Marc. La foule remplissait l'église, se pressant devant les autels. A la table sainte, elle eut une distraction involontaire: c'était Séverin de Salles qui se trouvait agenouillé près d'elle.

Elle pria ardemment, et sentit descendre dans son cœur des flots de cette paix divine venue en terre avec l'Enfant-Dieu. Elle n'éprouvait plus à l'égard de son oncle ce ressentiment des premiers jours. Le souvenir de sa tendresse, presque étrange en un cœur si fort, remportait maintenant sur l'amertume qu'elle avait eue contre lui; pour la première fois, elle eut l'intuition de la secrète jalousie avec laquelle il l'aimait, et de ce qu'il avait dû souffrir en la sachant près d'un autre père, et d'un père qu'il jugeait indigne.

Elle pria de nouveau pour que l'union régnât dans leur famille, et il lui sembla voir dans une vive et soudaine lumière à quelle tâche la réservaient des déboires jadis si impatiemment endurés. Si elle était devenue la femme de Landry, elle n'aurait pu soigner son père, et jamais, sans doute, il n'y aurait eu entre les deux frères d'espoir de réconciliation. D'ailleurs, l'apaisement se faisait sur son chagrin. Landry n'était pas l'homme qu'elle avait cru: elle avait aimé une chimère, et il lui semblait qu'un temps très long s'était écoulé depuis ces jours cruels de Paris....

Quand elle rentra, rapportant dans son livre une petite image de la Madone dite de la Nicopeja, particulièrement vénérée à Saint-Marc, elle retrouva dans les mains de son père le paroissien qu'elle lui remis en lui recommandant naïvement de lire la messe de Noël.

Il leva sur elle des yeux pensifs.

—Je l'ai lue, Léna, dit-il, touchant légèrement le livre. Je l'avais un peu oublié, cet office de Noël.... Il est de toute beauté! La joie, le triomphe y éclatent, d'autant plus admirables, qu'il s'agit d'un faible enfant.... «Un Enfant nous est né....» Et quel enthousiasme plein d'inspiration dans cette adjuration à Jérusalem, chantée le jour des Rois: «Lève-toi, Jérusalem, et sois illuminée!...» Ma mère, lorsqu'elle m'expliquait la liturgie, me disait que cette Jérusalem qui devait surgir dans sa joie et sa lumière, c'était aussi l'âme de l'homme.... Comprends-tu la beauté de ces pensées, ma fille? L'âme devenant la cité de Dieu!...

Elle se pencha, impressionnée, et appuya ses lèvres sur le front de son père avec recueillement. Elle sentait, en cette nature d'artiste, une note mystique qu'elle n'avait pas soupçonnée, et, si fugitive que pût être chez lui cette impression, elle contribua à fondre avec l'âme de sa fille son âme attendrie.

Elle déjeuna près de lui, sur une petite table, ayant l'air de jouer à la dînette, et il lui dit tout à coup en souriant:

—N'as-tu pas été un peu effrayée quand j'ai invité M. de Salles à dîner? Nous allons éprouver tes talents de ménagère, Léna.... Je voudrais que ce fût bien....

—Très bien? dit-elle, hésitante.

—Oh! je ne prétends pas que tu dépenses une grosse somme! Je crois ce convive peu intéressé à ce qu'il mange, et Giuseppa ne sait pas faire grand'chose. Mais il faut arranger un joli décor.

—Je ferai le dîner, mon père.

—Vraiment? A la condition, alors, que tu n'aies pas les joues enflammées ni les mains brûlantes.... Arrangeons le décor.... Ouvre ce bahut, qui doit contenir des nappes et des chiffons brodés....

Léna, étonnée, obéit, et déplia avec admiration des napperons anciens, un peu jaunis, mais brodés, les uns en blanc, les autres en soie de couleur.

—C'est du temps où je collectionnais d'anciennes broderies. Tu en agenceras deux ou trois sur cette table.

—Nos assiettes sont écornées, père.

—Qui te parle de l'horrible faïence blanche dans laquelle Giuseppa nous sert ses viandes carbonisées? Prends dans ce vaisselier un assortiment d'assiettes variées, peu importe que ce soit du vieux Japon, du Rouen, ou de l'émail italien. Il y a des verres de Venise, dans cette vitrine, qui feraient passer sur le plus aigre verjus, et aussi quatre ou cinq couverts qui ont bien près de deux siècles, et qui m'amusent à regarder.... Tu as le choix parmi les aiguières, et il y a plus de cristaux qu'il n'en faut pour arranger quelques fleurs, que tu choisiras tantôt. M. de Salles est artiste, et je veux faire de ce couvert une nature morte digne d'une exposition.

Léna entra avec une joie amusée dans les idées de son père. Elle arrangea sous sa direction un couvert sans prix, délicieux à voir, impossible à évaluer. La main diaphane et adroite du peintre redressa de pâles roses dans un porte-bouquet, et sema de grosses violettes de Parme sur le napperon jauni. Comme il commandait le modeste menu: un poulet rôti et une terrine de foie gras, un colis fut apporté du chemin de fer, un panier en jonc, portant une large adresse de l'écriture de Loïzik. Léna l'ouvrit, en pleurant si fort, qu'elle voyait à peine ce qu'elle déballait; c'étaient des perdrix, la chasse de Goulven, un pâté succulent dans une croûte de ménage, des pommes de reinette jaunes et ridées, et du houx constellé de baies rouges.

Hervé, avec une agitation soudaine, voulut lui-même disposer ce houx, cueilli, il le reconnaissait, près de la tourelle au nord du jardin, et les pommes dont la vue et le parfum lui causaient une émotion profonde.

Léna alla s'enfermer avec tous ces trésors dans le cabinet qu'elle avait transformé en cuisine; puis, quand tout fut préparé, elle alla à l'église. Avant de rentrer, elle se rendit au bureau du télégraphe, et écrivit une dépêche pour le Coatlanguy:

«Heureux Noël à tous!»

Quand Séverin, un peu avant sept heures, pénétra dans l'atelier, son hôte avait, en son honneur, revêtu un veston de velours, et noué à son cou une pittoresque cravate pourpre, qui rendait plus délicate la pâleur de son visage, et plus brillante la blancheur de ses cheveux. Presque aussitôt Léna parut, et son père lui sourit. Elle avait arrangé sur son corsage un fichu de mousseline, suspendu à son cou une de ses croix bretonnes, et relevé ses cheveux à l'aide d'un antique peigne d'argent bruni.

La vie sédentaire qu'elle menait avait pâli son teint, d'où le hâle avait disparu. Ses mains aussi étaient redevenues blanches. Elle n'était plus, maintenant, embarrassée pour arranger ses beaux cheveux châtain aux reflets d'or, et telle qu'elle apparaissait, elle était si jolie, si vraiment distinguée, avec une pointe d'étrangeté dans son costume, que Séverin se demanda si elle était vraiment la même qui s'était assise dans une désastreuse toilette grise et terne à la table de Mme Desmoutiers, six semaines auparavant. Il se dit que si Landry l'eût vue ainsi, les choses auraient sans doute tourné d'une manière différente. Mais pouvait-il le regretter? Est-il possible de fonder le bonheur de deux vies sur un sentiment aussi fragile, tenant à des accidents extérieurs de cadre et de toilette?

Les soins intimes et vulgaires auxquels elle venait de se livrer n'avaient laissé nulle trace sur son visage frais et reposé. Elle avait l'air paisible d'une personne qui a passé sa journée à se promener ou à lire. Un éclair de plaisir passa dans son regard quand Séverin exprima son admiration pour le couvert, et un seul souci lui demeurait en se mettant à table: la crainte des bévues de Giuseppa.

Comme elle servait le potage, apporté dans un énorme bol de Chine, un rapprochement se présenta tout à coup à son esprit: la seule fois qu'elle eût dîné avec Séverin, c'était chez la mère de Landry. Une vive rougeur trahit son émotion, et Séverin en devina le sujet. Mais il réussit à l'en distraire.

—J'ai pris, aujourd'hui, la liberté de m'occuper de vous, dit-il, se tournant vers elle.

—De moi?

—Je désirais pour vous une ou deux relations féminines.... Une de mes vieilles amies est désireuse de faire votre connaissance, et aussi de voir l'atelier de M. Lebreton.... Si vous le permettez, je l'amènerai, demain.

—C'est très bon à vous, dit Léna, un peu nerveuse. Mais je suis si peureuse! Le seul coin du monde que j'aie entrevu m'a seulement donné le désir de me replonger dans ma sauvagerie!

Il sourit.

—La comtesse Bolomei, reprit-il, fait partie, je ne peux le nier, du monde le plus choisi. Mais elle est la simplicité même, et si vous la receviez par hasard au Coatlanguy, dans votre belle cuisine au feu clair, elle serait ravie, et offrirait de vous aider à pétrir vos gâteaux.... Son père a été ambassadeur à Paris, elle connaît toutes les grandes villes d'Europe, et est l'interlocutrice la plus charmante. Mais, encore une fois, elle est parfaitement naturelle, et recevra comme une amie Mlle Hélène de Coatlanguy, présentée par votre humble serviteur.

Léna ne put retenir un sourire.

—J'admire, dit-elle, la finesse avec laquelle vous vous servez de ce cher vieux nom en guise de baume pour les blessures de mon orgueil.... C'est ainsi qu'à la table de Mme Desmoutiers, vous essayiez de me rendre un peu de confiance en moi-même.

Le peintre rit, et Séverin, surpris et heureux de l'entendre faire allusion avec tant de tranquillité à un souvenir pénible, sourit à son tour.

—Vous avez beaucoup changé depuis, dit-il gaiement, et ma terrible cousine serait bien forcée d'admirer ce soir votre très simple, mais très pittoresque toilette.... Elle ne sera pas déplacée dans le salon de la comtesse, qui, elle, mesure d'ailleurs les gens à leur valeur.... D'après ce que je lui ai dit, elle se fait un vrai plaisir de vous montrer des tableaux.

—J'avais hâte qu'Hélène en vît! s'écria son père. Mais elle ne pouvait s'en aller toute seule dans les galeries.

—Celle du palais Bolomei commencera son éducation artistique.

—Je la connais, naturellement, mais je l'ai vue en l'absence des propriétaires. J'y ai copié en réduction une sainte Marguerite, de Bordone, et des anges de Carpaccio. Léna, tu me donneras, tout à l'heure, ce grand carton vert, qui contient des ébauches....

Le dîner s'acheva presque gaiement. Tout fut à point. Séverin se demandait, malgré lui, ce que Landry penserait de ce nouveau cadre, et de celle qui s'y mouvait avec une grâce inconsciente. Ce curieux atelier, où elle avait remis de l'ordre et de la vie, éclairé par des torchères et rempli d'objets d'art, cette table délicieusement ornée eussent satisfait l'œil le plus délicat. Ce père tant redouté, si injustement décrié, était le plus aimable des compagnons. Et enfin Léna, consciente de la sympathie qu'elle inspirait, s'était extraordinairement développée dans ce milieu nouveau, et ne gardait plus de traces de la gaucherie que Séverin avait dû constater en elle.

«Si je ne m'abuse, se dit-il, il y a en elle l'étoffe d'une femme distinguée.... Il faut que j'avertisse donna Margherita de ne pas trop la cultiver, surtout si elle doit un jour retourner dans son pays poétique et sauvage...»

La soirée s'acheva délicieusement. Hervé livra ses trésors, et parla avec une éloquence merveilleuse de l'art et des écoles d'Italie. Séverin, selon sa coutume, mettait en lumière les dons de ses interlocuteurs. Minuit sonnait encore une fois quand il quitta l'atelier, adressant à Léna et à son père un remerciement ému pour cette soirée, qui lui avait donné l'illusion d'une famille.

XXVIII

Dès le lendemain, Léna reçut la visite redoutée de la comtesse Bolomei.

L'atelier était gai et agréable, encore orné des fleurs de la veille, et Hervé disposait une toile, songeant à commencer le portrait de sa fille, lorsque Giuseppa, effrayée, souleva la portière sans dire un mot, et introduisit la visiteuse que suivait Séverin de Salles.

Léna, d'abord interdite, vit une petite personne mince, avec un de ces teints délicats de vieille femme qui sont, d'ordinaire, le privilège du Nord, et des grappes de boucles blanches, démodées et seyantes, encadrant un visage très fin, qu'éclairaient des yeux très noirs.

Elle était vêtue d'une étoffe de soie sombre à ramages, d'une jaquette de loutre, et coiffée d'un chapeau garni de plumes. Son aspect était éminemment distingué, mais extrêmement simple. Elle avait gardé ou atteint la perfection du naturel.

Léna rencontra un regard bienveillant, un aimable sourire, et, pendant que Séverin accomplissait les rites des présentations, elle eut le temps de reprendre son sang-froid.

—M. de Salles me procure un vif plaisir que je désirais depuis longtemps, dit la comtesse, tendant la main au peintre. Je suis très heureuse de connaître l'aimable artiste qui a adopté ma chère Venezzia pour sa seconde patrie, et dont nos compatriotes admirent spécialement les œuvres ravissantes.... Mon mari, qui ne s'aperçoit pas que je deviens vieille et laide, aimerait, dit-il, à avoir encore un portrait de moi,—la maison en est remplie,—si le pinceau de M. Lebreton se prêtait à peindre un visage fané.

Les yeux d'Hervé brillèrent.

—La contessa devrait savoir, artiste comme on la dit, que ce serait pour moi un vrai bonheur de la peindre en son automne.

Elle rit d'un joli rire argentin.

—Alors, nous reparlerons de cela.... Quel délicieux coin! Quelle vue ravissante! Je reste une enthousiaste de Venise.... Et vous, mademoiselle, l'aimez-vous?

—Oh! madame, qui pourrait ne pas l'aimer? Et je sais quels trésors elle me réserve, car je l'ai encore trop peu vue, dit Léna timidement.

—M. de Salles prétend que je suis un guide passable. Si monsieur votre père, en attendant que sa santé soit remise, veut vous confier à moi une ou deux fois par semaine, je serais charmée de vous montrer nos galeries....

Léna s'étonna de sentir le calme revenir dans son esprit. Si grande dame que fût évidemment la comtesse, elle était beaucoup moins intimidante que Mme Desmoutiers. Elle fut charmante. Elle regarda les études d'Hervé, parla d'art avec une compétence réelle, bien que sans prétention, fit causer Léna, tout cela dans un français impeccable et spirituel, et lorsqu'elle se leva, elle offrit à la jeune fille de l'emmener faire une promenade.

—Il fait encore grand jour; nous irons à l'église dei Frari, à la Salute, et à Santa-Maria Formosa, voir la Sainte Barbe de Palma il Vecchio....

—Comment vous remercier! dit Hervé, touché. Ma fille sort si peu, et, en ce moment, sa vie est si triste!

—Oh! nous changerons cela! dit en souriant la comtesse. Allez mettre votre chapeau, chère mademoiselle, il faut profiter du jour.

Léna obéit, émue et joyeuse. Quelques instants après, elle prenait place dans le petit compartiment fermé de la gondole, tout noir, sauf les armoiries: drap des tentures, coussins de cuir, franges et galons. Deux gondoliers, vêtus de laine blanche avec des ceintures bleues, firent aussitôt glisser la gondole sur le canal.

A sa secrète surprise, Léna revenait rapidement de son trouble. Il est vrai que la présence de Séverin l'encourageait, et que, selon son habitude, il prenait soin de la faire valoir. Elle fut naturelle, et plut ainsi visiblement à sa nouvelle connaissance. L'ignorance qu'elle avouait n'était pas niaise: on sentait que, très intelligente, douée pour l'art, l'occasion seule lui avait manqué de développer ses facultés. Avec des initiateurs comme ses compagnons, elle goûta la beauté des œuvres qu'on lui montrait, peintures, monuments et tombeaux, et surtout, peut-être, l'admirable Sainte Barbe, si belle, si chaste dans ses splendides draperies de pourpre.

Et, comme le soir tombait, la comtesse donna l'ordre de faire une promenade sur le Canal. Elle prit la peine de nommer elle-même à Léna les palais devant lesquels on passait.

—Voici le nôtre, un des modestes, dit-elle tout à coup.

—L'un des plus délicieux! rectifia Séverin.

Léna regarda avidement, et vit une façade gothique d'une rare élégance, avec une corniche sculptée délicatement; devant la façade, dont l'eau verte battait les longs degrés, il y avait des poteaux peints en bleu et rouge, pour amarrer les gondoles.

—Je suis chez moi les mardis soirs, dit la comtesse, et, si monsieur votre père aime la musique, il faudra qu'il devienne avec vous un de nos habitués.... M. de Salles, qui est si sauvage, ne pourra refuser de vous accompagner, ne fût-ce que comme interprète, jusqu'à ce que vous parliez l'italien....

La gondole s'arrêta devant la casa Livori. Léna remercia chaleureusement l'aimable femme; puis, Séverin l'ayant accompagnée jusqu'à sa porte, elle remonta d'un pas léger, tandis que lui revenait prendre place près de la comtesse.

—Que pensez-vous d'elle? demanda-t-il à brûle-pourpoint.

—Mais beaucoup de bonnes choses.... D'abord, elle est remarquablement jolie, non d'une joliesse de marchande de modes, mais de cette beauté saine et fraîche que peut seule donner la vie des champs.... Les Grecs avaient déifié la santé, et elle fait partie de mon idéal féminin.... Je crois cette jeune fille intelligente, et elle est beaucoup moins rustique que je ne m'y attendais. Elle rectifiera vite ses expressions de terroir, et comprendra les nuances.... Elle m'est sympathique, conclut l'Italienne.

—Je suis heureux de vous l'entendre dire.... Mais.... vous allez me trouver désagréable, ingrat.... Me permettez-vous de vous demander si votre bonté ne vous entraîne pas trop loin?... J'ai souhaité que cette jeune fille devienne pour son père une compagne agréable, et qu'elle soit à même de profiter de son séjour en Italie.... Je désirais surtout pour elle une influence féminine, heureuse et sage, qui la préservât des relations douteuses, qui gardât sa dignité intacte dans un milieu où manque la présence d'une femme, d'une mère.... Mais j'ai peur que de fréquenter un salon comme le vôtre ne lui fasse entrevoir des horizons inaccessibles pour elle.... Souvenez-vous de ce que je vous ai conté de sa situation assez étrange: issue d'une race très noble, très ancienne, et d'une race paysanne,—fille d'un peintre,—pauvre, destinée, si son père ne vit pas longtemps, à retourner dans un pays désert, dans un milieu, très sain, très élevé moralement, mais fruste....

—Oui, oui, je sais tout cela. Mais il faut bien occuper cette enfant; il vaut mieux qu'elle vienne écouter de la musique chez moi, que d'aller au théâtre avec son père et ses amis. Elle semble délicate, artiste; j'espère accroître sa valeur morale, et ce que je lui donnerai ne fera qu'ajouter aux ressources intellectuelles avec lesquelles une femme peut braver la solitude, et même supporter un milieu inférieur. D'ailleurs, pourquoi voulez-vous qu'elle reprenne sa vie d'autrefois? Son avenir ne peut-il se fixer avant que son père la quitte? Si elle cultive ses facultés natives, ne peut-elle, jolie comme elle l'est, et fille d'un peintre comme Lebreton, trouver un honnête et agréable mari?

Séverin retint un sourire: une des innocentes manies de la comtesse était de faire des mariages. Après tout, pourquoi pas?

—Vous n'avez pas, dit-elle tout à coup, une idée de derrière la tête? Il faudrait me la dire: j'entends qu'on soit sincère avec moi!

Il la regarda, surpris.

—Je ne comprends pas ce que vous voulez dire. J'ai été sincère. J'ai cru, en effet, que, vous demandant de vouloir bien vous occuper de Mlle de Coatlanguy, je vous devais sous le sceau du secret, et sa pauvre petite histoire, et le motif pour lequel je me croyais engagé envers elle.... Mon cousin, je vous l'ai dit, et surtout sa mère, ont eu envers elle des torts qui me font rougir, et si elle est ici très seule, brouillée avec sa famille bretonne, j'en porte la responsabilité involontaire, lui ayant appris, sans m'en douter, l'existence de son père.

—Encore une fois, je sais tout cela. Mais, en désirant ainsi préserver et affiner cette jeune fille, avez-vous l'idée que ce mariage avec votre cousin pourrait se renouer?

—Non, cent fois non! Je ne le voudrais pas! s'écria Séverin énergiquement. Je la crois supérieure à lui comme valeur morale, et je ne puis que mépriser un sentiment qui tiendrait à la coupe d'une robe ou à la timidité de manières inexpérimentées!

—Très bien.... Alors, confiez-moi cette enfant, et soyez tranquille... Me voici chez moi... dites à Luigi où vous voulez qu'on vous conduise.

Une ombre de sourire relevait la lèvre fine de la comtesse comme elle disparaissait sous la porte ogivale de son palais.

XXIX

Le premier jour de l'an se levait, et le soleil faisait miroiter l'eau du Canal. Léna rentra d'une messe matinale, et frappa doucement à la porte de son père. Le poêle ronflait doucement dans la chambre, et il était déjà levé, vêtu de son veston de velours noir.

—Bonne année, papa! dit-elle d'une voix un peu tremblante.

Trop ému pour parler, il la serra sur son cœur. Combien d'années avaient lui et s'étaient éteintes sans qu'ils eussent échangé une seule parole de tendresse! C'était la première fois qu'il entendait les vœux de sa fille. Et en ce moment, tous deux pensaient justement à ce temps écoulé pendant lequel ils avaient vécu a part leur vie propre, sans que rien de leur cœur se mêlât. Peut-être n'avaient-ils jamais senti si vivement tout ce qui les séparait, ni combien, après tout, ils étaient étrangers, inconnus l'un à l'autre. Et, chose étrange, Léna, pour sa part, ne désirait plus combler cette lacune, éclairer cet inconnu. Qu'eût-elle appris de ce passé? Pouvait-elle être curieuse de l'existence que son père s'était faite loin d'elle, du bonheur qu'il avait demandé à une étrangère, du foyer éphémère qu'il s'était bâti sur les ruines de l'ancien? N'eût-elle pas craint de raviver en elle-même une blessure mal fermée en constatant la passivité, sinon l'insouciance avec laquelle il s'était laissé ravir sa fille?

Et lui, n'aurait-il pas redouté, en cherchant à lire dans le cœur de Léna, d'y trouver un regret pour le pays natal, pour la maison hospitalière, pour les affections qui avaient enveloppé son enfance? Mieux valait se prendre ainsi, commencer leur vie nouvelle à l'heure présente, sans chercher à lui faire prendre racine dans le passé.... Seulement, les affections qui n'ont pas de passé gardent toujours une lacune.

—J'ai travaillé pour vous, dit la jeune fille, essayant d'être gaie. J'ai pensé qu'il vous fallait un bon coussin pour vos siestes, et j'ai copié celui-ci sur un modèle des magasins de la Piazetta.

Hervé aimait tout ce qui est joli. L'ouvrage de Léna était artistique, et surtout l'attention le toucha.

—Il y a bien longtemps que je n'avais eu d'étrennes, ma fille! dit-il, les larmes aux yeux. C'est charmant!... Décidément, tu es une artiste, ma petite Léna, et, j'ai des velléités de t'apprendre à peindre les fleurs que tu brodes si bien.... Moi non plus, je ne t'ai pas oubliée, et j'ai chargé M. de Salles d'un choix que je ne pouvais faire, puisqu'on ne me permet de sortir qu'un instant au soleil....

Il lui tendait un écrin, et Léna, surprise, joyeuse d'avance, vit, sur le fond de velours blanc, une minuscule et ravissante branche de gui, émail vert et perles.

—Oh! père, c'est trop joli! s'écria-t-elle, les yeux brillants. Et c'est un souvenir de nos vieux chênes!

—Ce bijou ornera ta première toilette d'apparat, dit-il en souriant, ou en relèvera une plus simple. Car tu vas faire tes débuts dans le monde de Venise.... Vois ce qu'on m'a apporté, à mon réveil....

Léna prit vivement la carte que son père lui tendait: un carré de vélin blanc, timbré d'une toute petite couronne, sur lequel étaient tracés ces mots:

«Cher Monsieur, le 5, on fait de la musique chez moi. Ce sera dans la journée, et je suis sûre qu'il y aura un beau soleil pour vous. D'ailleurs, je vous enverrai ma gondole, dont l'abri est confortable.

«Voulez-vous me faire le plaisir de remettre à votre chère fille quelques bonbons qui lui rappelleront les jours de l'an de son pays?»

Un sac de moire brodée accompagnait cet aimable billet,—un sac de chocolats venant de chez Marquis. Léna eut les larmes aux yeux.

—C'est très bon de sa part, papa.... Pensez-vous que je puisse lui envoyer des fleurs?

—Certainement, je te donnerai tout à l'heure une adresse.... Il faut penser à ta toilette, Léna.

Elle s'effraya.

—Oh! ne pourrions-nous pas refuser? J'aurais si peur chez elle! Et puis, je ne saurais pas même choisir une robe!

—Mais moi, je saurai! dit-il en souriant. Un peintre décide des toilettes de ses modèles.... Une matinée chez la contessa Bolomei, je connais cela.... le genre habillé.... Tu auras une robe de drap blanc, un boa de plumes, et un très grand chapeau noir.

Elle le regarda avec un effroi mêlé d'incrédulité.

—Et savez-vous ce que coûterait une pareille toilette!

—Cela me regarde, chérie.... Je veux que tu sois à peindre... et je te peindrai peut-être aussi dans ce costume là.... Fie-toi à un vieil artiste, Léna, et à un homme qui a beaucoup fréquenté ces palazzi qui te font peur.

Encore effrayée, et espérant secrètement qu'il renoncerait à ce projet, se demandant d'ailleurs, dans son inexpérience, si la toilette qu'il décrivait ne serait pas d'une originalité intolérable, Léna se promit de demander l'avis de Séverin. Elle apporta une petite table près du poêle, et elle s'asseyait pour déjeuner avec son père, lorsque le docteur Peponi entra. Il était devenu le grand ami de la jeune fille, et il l'aborda avec un bon regard.

—Je viens, dit-il, vous apporter vos étrennes: la permission, pour il maëstro, de faire une promenade par ce temps admirable.

Léna serra les mains du bon docteur, et essaya de lui dire en italien tout ce qu'elle lui souhaitait d'heureux. Elle lui avait pris le cœur: il l'invita, lorsqu'il partit, à venir voir sa femme et ses filles.

—Oh! père, quelle joie de faire avec toi une vraie promenade! dit-elle avec ravissement. Nous allons faire un itinéraire.... Si M. de Salles était ici, il nous conseillerait....

On eût dit que ces paroles étaient une évocation, car à peine les eut-elle prononcées, que Séverin entra dans la chambre. Il portait une gerbe de fleurs.... A quel doux miracle Léna devait-elle de les voir si loin de leur sol natal? C'étaient des genêts d'or et des bruyères.

D'abord, elle ne put parler, tant l'émotion l'étouffait; mais ses yeux reconnaissants disaient la joie poignante causée par ces fleurs.

Hervé garda quelque temps dans les siennes la main de Séverin.

—Vous avez, murmura-t-il, toutes les intuitions, toutes les délicatesses....

—Je viens de rencontrer le docteur, dit Séverin, se dérobant à ses remerciements. Il m'a dit qu'il vous laisse sortir.... Si vous vouliez me donner des étrennes, à moi aussi, vous m'accorderiez ma requête....

—Oh! ce serait si bon à vous de nous demander quelque chose! dit Léna avec simplicité.

—Eh bien! laissez-moi vous emmener au Lido! Nous aurons une gondole avec une cabine fermée, et nous profiterons des heures ensoleillées....

—Pourquoi pas? répondit Hervé, souriant au regard suppliant de sa fille.

Et une heure après, Séverin revenait, chargé de plaids. Une gondole à deux rameurs les attendait, avec sa petite cabine noire, et elle glissa bientôt sur l'eau verte et frémissante.

Oh! quel trajet idéal pour l'homme triste et veilli qui avait cru mourir solitaire, et qui revenait à la vie dans les bras de sa fille,—et pour Léna, heureuse de le voir là, presque guéri, souriant, heureuse pour elle-même de contempler ce spectacle incomparable, d'être à Venise, et d'aller au Lido!

Séverin, lui, éprouvait la douceur mélancolique qu'éprouvent à voir sourire les autres ceux dont le bonheur est mort.

Ils passèrent le long du jardin public, devant l'entrée de l'Arsenal; ils longèrent les gigantesques navires de guerre, et croisèrent d'innombrables gondoles.... Quelle douce, charmante journée! C'était délicieux d'aborder sur la terre ferme, de revoir des arbres, même dépouillés par l'hiver.... C'était nouveau et amusant pour Léna de se trouver dans un hôtel élégant, de s'asseoir à une petite table pour déjeuner confortablement, de voir des types de touristes, et surtout de jouir de tout cela dans cette intimité charmante et joyeuse.

Et quelle station délicieuse sur la grève dorée par le soleil, devant cette immensité qui ne rappelait pas la mer bretonne, mais qui avait sa beauté superbe, impressionnante, qui retenait irrésistiblement le regard!

Quand ils revinrent, une vie plus intense animait le visage du peintre.

—C'est encore un jour de fête, dit-il. Sauf à embarrasser ma petite ménagère, revenez ce soir finir avec nous cette soirée du nouvel an.... Seulement, vous jeûnerez si vous n'aimez pas les crêpes.

Séverin regarda Léna, qui était devenue écarlate.

—J'aimerai les crêpes, et surtout l'atmosphère française, dit-il. Je ne puis assez vous remercier....

Et ce fut encore une douce et agréable soirée. Comme jadis chez Mme Desmoutiers, Séverin déploya son talent de causeur, et tint ses hôtes sous le charme.

Au moment où ils se séparaient, où Léna (Giuseppa s'étant retirée,) se tenait sur le palier pour éclairer l'escalier à peu près obscur, elle se souvint de l'invitation de la comtesse.

—Nous sommes invités au palais Bolomei le 5, dit-elle, embarrassée.

—Je le savais, et l'on y compte sur votre acceptation.

—Mais mon père dit.... Est-il vrai qu'on garde un chapeau avec une robe claire, toute la journée?

Séverin rit.

—Oui, c'est une matinée.

—Pardonnez-moi de vous ennuyer de semblables questions, mais je suis si inexpérimentée!... Mon père a un goût d'artiste: mais si cela allait être excentrique!

—Comment sera cela? demanda Séverin avec un sourire qui le rajeunit tout à coup.

—Une robe de drap blanc et un grand chapeau noir, répondit Léna, inquiète.

—Parfait! Tout à fait dans la note! s'écria Séverin sincèrement. Et j'oubliais la commission de ma vieille amie: elle s'offre à vous donner l'adresse d'une couturière.

—Comme elle est bonne!

—Alors, c'est convenu.... Au revoir, mademoiselle, et encore une fois, merci!

Elle le regarda descendre, puis se pencha sur la rampe, et, avec une confiance naïve:

—Je voudrais, dit-elle, que ce ne fût pas très cher....

XXX

La journée mémorable du 5 a lui. La robe de drap blanc s'étale sur l'étroite couchette de Léna, très simple, seulement ornée de piqûres. Le chapeau est à côté, à grands bords, relevé d'un côté, et orné d'une longue plume. Léna est partagée entre le plaisir de voir cette toilette et le remords de la grosse somme qu'elle coûte. Mais son père lui a dit avec insouciance qu'il lui suffirait, pour la payer, de se défaire d'une petite peinture représentant la cour du Palais Ducal, qu'on lui demandait depuis longtemps.

...Elle s'habille et se glisse dans l'atelier, où il y a une grande glace.... Alors, la surprise la saisit. Elle voit une jeune femme d'une stature un peu au-dessus de la moyenne, dont la taille non pas forte, mais dépourvue de toute sveltesse maladive, reste souple sous le tissu qui la drape. Le boa de plumes est seyant, et sur ses cheveux châtain clair, qui ont des reflets d'or, le grand chapeau fait merveille....

Léna rêve un peu, et s'angoisse soudain. Si Landry la revoyait ainsi, que penserait-il? Ce port inconsciemment fier, ces traits légèrement aquilins ne trahissent-ils pas tout a coup le sang bleu qui circule dans ses veines? Et n'est-elle pas redevable aussi à sa famille maternelle de cette grâce robuste, de ce teint d'une saine fraîcheur?

Landry! Elle sourit amèrement. Eût-il été là devant elle, avec le même regard d'admiration qui lui avait tourné la tête au Coatlanguy, c'est elle qui, maintenant, eût rejeté avec dédain cet amour trompeur, sans racines, sans fond. Mais le souvenir de ce qu'elle avait souffert demeurait; elle sentait douloureusement, à cette heure, les désappointements qu'elle avait déjà expérimentés.... Était-il une de ses affections qui ne fût marquée de cette tare d'imperfection, si cruelle à constater pour les jeunes et les absolus?... Faux et léger, l'homme à qui elle avait donné la première fleur de ses rêves et de son amour.... Injuste et implacable, le parent qu'elle aimait comme un père, et auquel elle avait prêté un caractère sans défauts.... Faible, dépourvu d'énergie, et peut-être incapable d'affections profondes, le père qu'elle avait retrouvé, et sur lequel elle ne pouvait s'appuyer.... Son cœur se serrait en pensant à toutes ces insuffisances d'ici-bas, au besoin toujours déçu d'admirer sans réserve ce qu'on aime.... Pourquoi cette souffrance, vague et mal définie ces temps derniers, s'accentuait-elle, se précisait-elle tout à coup, à cette heure où elle allait goûter un plaisir, où elle venait de se trouver belle, où elle prenait conscience du progrès accompli en elle, où elle constatait la force et la fraîcheur de son être, où l'avenir eût dû lui inspirer confiance? Vraiment, elle ne se l'expliquait pas. Mais lorsque son père entra, souriant, une tendre admiration peinte sur son fin visage, elle sentit pour lui un amour indulgent et protecteur, comprenant—elle ne savait toujours pas pourquoi c'était à ce moment même,—qu'elle l'aimait sans aveuglement, qu'elle lui donnait plus qu'elle ne recevrait de lui, et qu'elle ne pourrait jamais s'appuyer sur ce cœur faible et tendre....

—Voici, dit-il, le complément de ta toilette....

Il tenait à la main quelques roses pourpres. Avec un art merveilleux, sans essayer, sans chercher, il les attacha lui-même sur le corsage de drap blanc, puis il arrangea sur les épaules de sa fille la mante qu'il aimait à lui voir.

La gondole de la comtesse, avec sa cabine bien close, les attendait. Il lui nommait les féeriques maisons de marbre: le palais Dario, le palais Giustiniani, le palais Tiépolo, le palais Corner, la Ca d'ora.

Il lui en soulignait les détails superbes ou charmants, et lui en indiquait rapidement les origines.

Il y avait un grand nombre de gondoles élégantes entre les poteaux rouges et bleus plantés devant le palazzo Bolomei. Léna pénétra dans le vestibule dont la hauteur était celle même de l'édifice, et dans lequel se déployait un majestueux escalier, tendu de ces tapisseries flamandes qui portent, en Italie, le nom générique d'arrazzi.

Au premier étage, on la fit entrer dans un petit salon peint à fresque, où une femme de chambre la débarrassa de sa mante; puis un domestique en livrée foncée souleva une portière et demanda qui il devait annoncer. Léna devina plutôt qu'elle ne comprit. A l'entrée du salon, elle voyait Séverin qui guettait sa venue, et, poussée par une impulsion presque involontaire, ce fut elle qui répondit en donnant leur nom,—leur nom entier,—illustré par le talent de l'artiste, mais célèbre bien avant dans les fastes de sa province: Lebreton de Coatlanguy.

Malgré l'émoi qu'elle ressentait d'entrer dans ce salon déjà rempli de monde, elle jeta un rapide regard sur son père.... Elle le vit pâlir, puis relever imperceptiblement la tête, comme s'il reprenait possession de sa complète personnalité.

Déjà l'aimable hôtesse s'avançait vers elle, et passait son bras sous le sien....

—Cher monsieur, vous avez ici beaucoup de vieux amis avec lesquels vous devrez faire votre paix.... Je vais présenter votre aimable fille à quelques personnes qui lui plairont....

Légèrement éperdue, entraînée à travers le salon richement tendu de soie rouge et or et orné d'objets d'un grand prix, Léna entendit des titres et des noms aristocratiques, vit des femmes souriantes et bienveillantes, des jeunes filles sympathiques, et elle sentit un attendrissement en pensant qu'elle devait à son père d'être ainsi accueillie dans ce monde aimable et brillant.

La comtesse l'amena enfin du côté où Séverin, la suivant des yeux, semblait l'attendre.

—Avant qu'on commence le trio, voulez-vous mener Mlle de Coatlanguy dans la galerie, pour lui en donner un premier aperçu?

Et, son long gant blanc posé sur le bras de Séverin, Léna pensa, en voyant son image reflétée au passage, qu'elle ne saurait lui faire honte.

—Voulez-vous me permettre de vous dire sans aucune flatterie que votre toilette est à peindre? dit-il avec sa nuance respectueuse.

—Vraiment? Et pas excentrique?...

—Absolument distinguée.... Voici la galerie, restreinte, mais très remarquable. Elle n'est point ouverte au public, il faut des recommandations spéciales pour obtenir la faveur d'y pénétrer.

Quelques groupes erraient devant les tableaux. Séverin était un merveilleux cicerone. Il connaissait à fond et aimait les toiles qu'il faisait remarquer à Léna, et elle regretta presque d'entendre les premiers coups d'archet qui l'enlevaient à sa contemplation.

Mais une autre jouissance l'attendait. C'était, à vrai dire, la première fois qu'elle entendait de la musique et le goût italien s'opposait à ce que cette musique fût trop technique ou trop sérieuse. Elle n'eût probablement pas encore compris les savantes orchestrations et les difficultés harmoniques des compositions modernes; mais elle était ravie des sonates de Mozart, et des mélodies chantées sur le violon, ou dites par des voix admirables et pathétiques.

La comtesse jeta à plusieurs reprises un regard sur elle, et lorsque Léna essaya de lui dire son plaisir, elle l'interrompit en riant.

—Ne dites rien: votre visage extasié est assez éloquent. Donna Clelia Cavalli va dire des vers... Je suis sûre que vous les comprendrez à peu près...

Après les harmonieuses stances italiennes, il y eut un intermède, pendant lequel on servit des glaces et du chocolat. Séverin rejoignit Léna, qu'entouraient quelques jeunes filles.

—Il est déjà difficile de vous aborder, dit-il en souriant. Et cependant, je voudrais connaître votre impression sur cette matinée et cette maison... N'êtes-vous pas un peu étourdie?

—Oh! oui, et cependant vous ne devineriez jamais l'idée fixe qui me hante, me suit partout, semblant descendre de ces plafonds superbes, s'incarner dans ces tableaux, murmurer dans cette musique...

Il l'écoutait, intéressé.

—Je pense au Coatlanguy! dit-elle soudain avec une sorte de ferveur. Comment ce luxe, féerique pour moi, évoque-t-il les murs de pierre de notre grande salle? Comment ces femmes parées me rappellent-elles nos paysannes vêtues de drap noir qui, en ce moment, reviennent des vêpres, et pourquoi, dans ces mélodies délicieuses ou émouvantes, entends-je les cloches de Lanrouara ou la brise d'Arrez?... Voyez mon père, qui semble ici dans son milieu, qui paraît n'avoir gardé de son ascendance que ce qui était aux Coatlanguy.... A côté de lui, invisible, je vois mon oncle, noble aussi de visage et d'attitude, mais plus robuste, tenant plus à la terre que cultivaient une partie de ses aïeux,—fidèle au sol natal, poursuivant cette tâche de lui garder des bras et des âmes,—vêtu en paysan dans son vieux château...

Comme elle était jolie, ainsi emportée dans son rêve, participant, comme celui qu'elle venait de dépeindre, à la double origine qui avait marqué en elle un cachet si profond! Oh! il était heureux que Landry ne fût pas ici, car il aurait été séduit de nouveau, et si elle lui avait pardonné, c'eût été pour son malheur, à elle.

XXXI

Le printemps s'annonce, et les étrangers animent la ville silencieuse et étrange, encombrant les galeries des Procuraties, remplissant les musées, flânant dans la Merceria.

Léna laisse tomber son ouvrage sur ses genoux, et essaie de dresser le bilan de ces derniers mois.

D'abord, elle a l'impression qu'un temps indéfini s'est écoulé depuis qu'elle a quitté le Coatlanguy et changé la forme de sa vie. Elle a fait beaucoup de chemin, en effet.... Elle a dépassé la région sans nuages des illusions, l'état vaguement heureux où l'on attend le bonheur avec une confiance absolue. Elle a appris de dures leçons, et expérimenté l'imperfection des êtres et des choses d'ici-bas. Son existence nouvelle l'a développée, affinée, mais aussi l'a éclairée sur l'esprit de son siècle; maintenant, elle ressent plus d'indulgence pour la mère de Landry, et commence à comprendre la folie de son idylle. Seulement, le mal qu'on lui a fait n'est pas guéri; elle pense qu'elle ne pourra plus aimer, et qu'en tout cas, le mari qui pourrait toucher son cœur ne descendrait pas jusqu'à sa pauvreté.

Car elle est pauvre. Son père, qui s'est remis à peindre, dépense promptement l'argent qu'il gagne aisément. Il ne sait pas résister à ses coûteux caprices de collectionneur. Il cède à la fantaisie qui le mène; il improvise un voyage, il invite des amis, il donne des bijoux à sa fille; puis, à ces prodigalités succèdent des périodes de gêne intense, qu'il endure stoïquement, et pendant lesquelles sa ressource suprême est de se défaire d'un objet jadis acquis à grand prix.

Cette vie semble odieuse à Léna. Elle a vainement essayé d'y mettre de l'ordre, d'établir un budget. Hervé ne dit jamais non, il admire la justesse de ses idées, et retombe dans ses folies. Oh! elle est lasse de toujours compter, de toujours prêcher, d'user ses heures en combinaisons mesquines. Combien elle aimait mieux la vie simple, mais large du manoir! Comme elle sent, à ces heures-là, qu'elle a dans les veines du sang de ces travailleurs patients qui pratiquaient l'épargne pour pouvoir être dignes et généreux!

Mais ce n'est pas tout. Malgré l'attrait goûté, compris des jouissances artistiques, le charme des relations que lui a procurées la comtesse Bolomei, elle n'a pas de racines dans ce sol étranger, pas d'amitiés, pas d'épanchement, pas d'horizon non plus.

Séverin est parti pour Rome, et ce départ lui a laissé un vide étrange. A son insu, elle s'appuyait sur lui. Il connaissait quelque chose de sa vie antérieure:—son grand chagrin, d'abord, puis aussi ses amis du presbytère. Elle éprouvait pour lui une sympathie très vive parce qu'il avait souffert et que, ainsi qu'elle, il ne pouvait refaire sa vie. Enfin, elle avait une confiance irraisonnée, presque inconsciente, en son sens élevé, en son point de vue, en son âme de chrétien. Sans songer à la prêcher dans ses découragements, il jetait dans leurs entretiens des mots lumineux qui demeuraient en elle pour éclairer ses ténèbres. Il la reportait, dans ses déboires, vers la seule perfection qui ne trompe pas. Que de fois en le voyant prier dans les églises, elle avait compris le refuge divin offert aux cœurs souffrants!

Le reverrait-elle? Et quand?... Serait-il toujours inconsolable et solitaire!... Quel idéal devait être la femme ainsi pleurée! Parfois, il semblait à Léna qu'elle eût trouvé doux de payer de sa vie quelques jours d'un amour si profond...

La comtesse Bolomei avait été fidèle à la tâche qu'elle avait acceptée. Elle invitait souvent Léna, et formait insensiblement son goût, ses manières, son langage même. Elle la maintenait à un niveau élevé, traitant devant elle les questions qui devaient élargir son esprit. Elle lui donnait part à ses œuvres de charité, l'emmenant dans ces ruelles étonnantes, misérables et pittoresques, ou dans ces vieux palais délabrés, devenus l'asile de la misère, où l'on voit flotter des loques sur les façades de marbre, où, dans des débris de poterie, des fleurs communes poussent sur les fenêtres en ogive. Elle lui procurait ainsi cette saine impression qui consiste à mettre la souffrance physique en regard des peines morales, et qui fait envisager d'une manière plus juste la croix qu'on a à porter. Enfin, elle l'encourageait à dessiner sous la direction un peu capricieuse de son père, elle lui prêtait des livres, dirigeait ses études littéraires, parlait italien avec elle, et contrôlait, sans en avoir l'air, ses relations. Seulement, tout cela fait,—et c'était certes beaucoup,—elle ne songeait pas à gagner la confiance de cette enfant; elle ne se doutait même pas du vide affreux de son cœur, du sentiment morbide de désillusion qui l'avait envahie. Ce qui sauvait Léna, c'étaient les fortes semences jetées jadis en son âme. Elle souffrait, mais du moins elle ne se complaisait pas en sa souffrance, et ne l'irritait pas par d'inutiles et dangereuses analyses. Elle gardait la notion chrétienne de l'épreuve, du mérite, et surtout de l'amour de Dieu qui allège les fardeaux. Et elle se prêtait aux distractions, heureuse de constater que le progrès de son esprit rendait son père fier d'elle; elle le soutenait dans ses faciles découragements, toujours prête à satisfaire ses fantaisies, et à s'oublier elle-même, science nouvellement acquise, et singulièrement méritoire à son âge.

...Mais sa tâche filiale est parfois un peu lourde. Elle n'a pas été préparée, par son milieu, par les caractères de granit qui l'entouraient en Bretagne, à comprendre cette nature flexible, fuyante, tombant des enthousiasmes aux découragements, ardente et mobile, tendre et oublieuse, passant, en somme, à travers la vie comme dans un rêve créé par sa propre fantaisie. Elle se sent vis-à-vis de lui de plus en plus protectrice; mais l'indulgence lui est souvent difficile, justement parce qu'il n'y a pas d'affinités naturelles entre elle et lui. Si brutalement injuste que lui semble son oncle, elle le comprend plus facilement. Cependant, elle ne montre jamais à son père ni impatience vis-à-vis de ses caprices, ni dédain pour sa faiblesse. Il est, du moins, une chose qu'elle peut admirer sans réserve en lui: c'est ce don merveilleux qui fait de lui un grand artiste. Elle pose patiemment devant son chevalet, et son image, sous différentes formes, emprunte des titres divers: en robe blanche et en grand chapeau, elle est «la Fille du peintre»; en Fouesnantaise, elle anime un paysage breton auquel le Coatlanguy sert de fond. Les deux portraits vont partir pour le Salon, et Léna se demande d'abord ce que pensera Landry,—puis si Séverin se rappellera avec plaisir son séjour à Venise, et les heures passées dans l'atelier de la riva degli Schiavoni....

Elle reçoit des lettres furtives de Loïzik; Loïzik se mariera après Pâques. Elle exprime de sincères regrets de ne pouvoir fléchir son oncle, qui ne parle jamais d'elle, son chagrin de ne pas avoir sa cousine comme «fille d'honneur», puis s'étend avec une complaisance ravie sur les préparatifs de ses noces. Il y aura un millier d'invités. On dressera des tentes, on les enguirlandera de feuillage. Les bœufs sont déjà marqués pour le sacrifice, les barriques de vin arrivent par les lourdes charrettes, les cuisinières fameuses de la région sont retenues, les pauvres avertis et conviés. Car, en ces agapes nuptiales, les questions sociales sont pacifiquement résolues: les châtelains et les pauvres hères, les riches et les mendiants, tous sont assis dans une même pensée joyeuse, tous portent des toasts à la mariée, tous, au milieu du repas, se lèvent et confondent dans une même prière le souvenir de leurs défunts toujours chers.

Léna éprouve un chagrin profond de ne pas être de ces fêtes. Elle eût aimé à en surveiller les heureux préparatifs, à tresser des guirlandes, à remuer la pâte des fars noirs ou blancs, et surtout à attacher au corsage de Loïzik les boutons d'oranger. Heureuse Loïzik! Aucun rêve imprudent ne l'a élevée hors de sa sphère; aucun mécontentement ne l'a disposée à écouter des paroles trompeuses. Ses tranquilles pensées ne franchiront pas les limites bénies de son devoir heureux; elle poursuivra avec Goulven l'œuvre de son oncle, préservera des vies et des bonheurs, et élèvera dans les antiques traditions d'honneur et de travail une nouvelle génération de Coatlanguy....

Son père la surprend, cette lettre à la main, et elle n'a pas le temps d'essuyer ses larmes.

—Ah! Léna, tu regrettes le Coatlanguy! dit-il avec une inflexion jalouse. J'ai craint, quelquefois, que tu n'aies le mal du pays!

Mais Léna lui sourit déjà.

—Avec vous, père! Mais c'est chez vous qu'est mon pays, et si je devais vous quitter, j'aurais, à en mourir, le mal de mon cher père!

Il se laissa tomber sur un fauteuil, un peu las. Il avait de ces dépressions soudaines qui inquiétaient un peu sa fille, mais qui ne duraient pas.

—J'ai connu la nostalgie, et j'en subis encore quelquefois les atteintes. J'en ai eu un accès en te revoyant, Léna. Mais il paraît que tu m'as apporté assez d'effluves bretons, dans les plis de ta mante et de ta jupe de drap, pour satisfaire mes vieilles aspirations, car je ne désire plus retourner au Coatlanguy: j'aurais peur d'être déçu en le revoyant avec mes yeux d'aujourd'hui. Oui, ma fille, tu es pour moi le pays perdu; tu es la fleur de ce sol jadis tant aimé, tu m'en parles la langue oubliée, la couleur de son océan et de son ciel se reflète dans tes yeux, et j'y vois parfois passer ses incurables mélancolies....

Il resta un instant immobile, perdu dans ses pensées, puis reprit d'un ton rêveur, comme s'il épelait ses propres sentiments:

—C'est étrange, Léna, mais je n'ai plus de désirs personnels. Il me vient, par instants, une grande indifférence, qui m'envahit lentement, comme doit le faire le froid de la mort. Pour moi, te dis-je, je ne désire plus rien, sinon revoir mon frère, et, le voulût-il, je n'aurais pas le courage d'aller jusqu'à lui. Mais je peux encore former des vœux pour toi, ma fille, et je m'inquiète de ton avenir.

Elle s'effraya de cette sollicitude soudaine.

—Cher papa, laissez mon avenir à Dieu, et jouissons d'être ensemble.... Vous avez confiance en Dieu, n'est-ce pas?

—Une humble et ferme confiance! répondit-il avec ferveur. Ma vie a eu des lacunes, Léna; j'ai pu me tromper, j'ai pu fléchir sous des fardeaux qu'un autre eût portés plus vaillamment; mais j'ai gardé ma foi de Breton, et quand j'évoque les œuvres de mon pinceau, je pense avec soulagement que les yeux purs de ta mère auraient pu les contempler....

Elle fut remuée au fond de l'âme en comprenant qu'en cette vie ballotée, il était demeuré quelque chose de la candeur d'un enfant. Mais dans l'affection très tendre qu'elle avait pour lui, il y avait des sursauts et des réactions, et elle sentit tout à coup son cœur se glacer quand il ajouta, après un long silence:

—M. de Salles m'a promis de revenir à Venise.... J'ai pensé quelquefois qu'il dépend de toi de devenir sa femme, Léna.

Ces paroles inattendues avaient quelque chose de si soudain, de si cru, de si peu en rapport avec la nature de son père, et même avec le tact et la délicatesse qu'elle était habituée à trouver chez lui, qu'elle resta un instant sans parler, horriblement choquée de cette ouverture presque brutale. En une minute, des idées pénibles traversèrent son esprit. Serait-il possible qu'il eût provoqué le retour de Séverin? Formait-il des plans en vue d'une chose si... si impossible?

Le ressentiment de sa dignité froissée perçait dans le ton de ses paroles lorsqu'elle put enfin répondre.

—M. de Salles ne se remariera jamais, dit-elle vivement. En outre, il y aurait entre lui et moi des obstacles qu'aucun de nous ne songerait à surmonter.... Vous ne savez pas dans quel milieu raffiné il vit! Vous me peineriez cruellement, mon père, si vous ajoutiez un mot.... Je ne voudrais pas revoir M. de Salles, s'il soupçonnait ce que vous avez pensé!

La véhémence de sa fille ne parut pas émouvoir le peintre.

—Je suis plus sceptique que toi au sujet des deuils éternels, dit-il en soupirant. Nous autres hommes, nous n'avons pas vos fidélités invincibles.... J'ai aimé ta mère avec un paroxysme de tendresse... sa mort m'a brisé pour toujours, et m'a ôté même, pour un temps, la force de te chérir.... Hélas! Léna, j'ai pourtant cédé à la tentation de rebâtir un nouveau foyer! Et quant à la différence du milieu dont tu parles, ajouta-t-il avec une décision inaccoutumée, tu l'exagères.... Tu oublies ton origine très noble, très pure; tu ne sais pas le prestige que peut avoir en outre, même dans le monde de M. de Salles, la fille d'Hervé Lebreton; enfin, tu ne te rends pas compte de la culture nouvelle de ton esprit, de l'affinement de tes manières....

Elle éprouva de nouveau un froissement, à l'entendre parler de cet affinement comme d'une chance de fortune et d'avenir.

—J'espère, dit-elle avec une froideur involontaire, que vous n'avez pas demandé à M. de Salles de revenir dans le but de provoquer une demande en mariage! Ah! si je pouvais le penser, tous les souvenirs agréables de notre bonne amitié me deviendraient odieux, à commencer par ce dîner de Noël, qui avait l'air, j'y songe maintenant, d'une fête de famille! Oh! père! père!...

Et elle fondit en larmes.

Une surprise désolée se peignit sur le visage d'Hervé.

—Léna, ne te fâche pas! Ne t'afflige pas! Personne ne songe à te marier malgré toi, ma chérie! Je... lui ai écrit... ou plutôt répondu.... Ne te souviens-tu pas qu'il nous a envoyé des photographies?... Je lui disais seulement que... j'étais un peu souffrant, que j'espérais qu'il ne quitterait pas l'Italie sans revenir nous voir....

Ses explications avaient des allures d'excuses, et elles firent mal à Léna.

—J'aime à croire, dit-elle, essuyant ses larmes, que M. de Salles ne supposera de votre part aucune arrière-pensée.... Mais moi je ne veux pas me marier!... Jamais! dit-elle, retenant une explosion de douleur.

—J'espère, Léna, que je ne te laisserai pas seule au monde murmura-t-il avec cette expression d'humilité qui était chez lui l'indice qu'il cédait à une volonté plus forte que la sienne, et qui faisait toujours souffrir Léna.

XXXII

Elle éprouva alors un impérieux besoin de se distraire, de fuir ces chambres resserrées où sa pensée semblait, faute d'espace, retomber sur elle-même. Elle prétexta un achat, et sortit au hasard, essayant de secouer l'idée douloureuse qui venait de s'implanter dans son cerveau.

Elle erra d'abord sous les arcades de la place Saint-Marc. Mais elle ne pouvait s'intéresser à rien. Ni les verreries merveilleuses de Salviati, ni les dentelles sans prix de Jesurum, ni les marbres, ni les aquarelles, ni les bijoux ne retenaient son regard troublé. Elle s'enfonça dans la Merceria, entra un instant à San-Salvatore, toujours ouvert, pour y chercher un peu d'apaisement et y revoir aussi la Transfiguration du Titien, et le tombeau de cette poétique Catherine Cornaro, reine de Chypre; puis elle erra dans les ruelles, traversant, sur les ponts en dos d'âne, les étroits et pittoresques canaux, découvrant ici une église, là un palais, plus loin un jardin minuscule épandant sur l'eau le feuillage tremblant d'un saule, ou y mirant des touffes de giroflées. Elle se contraignait à ne plus penser, et à s'intéresser à ses découvertes. Et combien l'on en fait de tout genre, à Venise! Elle tressaillit d'une émotion soudaine en se trouvant dans l'église de San-Zaccaria, en face des restes vénérables du père du Précurseur. Elle oublia ses soucis pour tomber à genoux. Ainsi que devant le tombeau de Saint-Marc, elle remontait les siècles, émue d'être si près de ce corps sanctifié, de ces bras qui portèrent l'Enfant Prophète.

L'apaisement souhaité s'était soudain fait dans son âme, et elle redevenait capable de surmonter son angoisse, de dépasser pour ainsi dire les pensées troublantes et douloureuses qui s'offraient à elle.

Elle avait continué à marcher sans but, tantôt arrêtée par une impasse, tantôt suivant une berge étroite, tantôt, enfin, s'égarant dans un de ces labyrinthes dont les passages sont parfois si resserrés qu'on n'y peut, à la lettre, ouvrir un parapluie. Et quand elle reprit conscience du lieu où elle se trouvait, elle s'aperçut qu'elle était près du Canal Grande, mais très loin de chez elle, devant le pittoresque Palais di Turchi, dont elle avait visité le musée. Alors, elle se rendit à la station des bateaux à vapeur, pour regagner plus vite son logis.

C'était toujours pour elle un plaisir nouveau de passer devant ces palais incomparables dont un grand nombre, hélas! sont devenus des centres d'industrie ou des caravansérails à la mode. Elle était redevenue elle-même lorsque, dans le crépuscule, elle débarqua au quai des Esclavons, et s'engagea dans l'escalier sombre de sa maison.

Comme elle ouvrait la porte de l'appartement, un bruit de voix frappa son oreille. Il y avait quelqu'un avec son père, et son cœur cessa un instant de battre en reconnaissant l'accent familier de Séverin de Salles.

Elle n'entra pas dans l'atelier. Elle se glissa sans bruit dans sa chambre, jeta son chapeau sur son lit, et alla appuyer son front contre la fenêtre, regardant sans le voir le mouvement intense du quai et du canal.

Ainsi, il avait répondu sans perdre une heure à l'appel d'Hervé! Quel mobile l'amenait? La sympathie pour un grand talent? La compassion pour un homme fatigué, qui se croyait malade? Car ce ne pouvait pas, non, ce ne pouvait pas être un autre sentiment! Qui aurait pu lutter contre ce souvenir indestructible d'une morte qui avait dû être la perfection même!... Mais qu'avait-il pensé de cette demande, de ce rappel, de la part d'un homme qui, après tout, n'était pour lui qu'un étranger? Avait-il deviné un mobile secret, intéressé, une intrigue, en un mot, dans cette démarche? Était-il possible qu'il l'eût cru inspirée par Léna elle-même? A cette idée, une rougeur brûlante couvrit son visage. Une terreur la prenait de rencontrer Séverin. Elle resta immobile, espérant que son père ignorerait qu'elle était rentrée. La visite fut longue. La nuit était venue, elle n'osait pas aller chercher sa lampe, et elle restait là, seule dans les ténèbres, respirant à peine, et trouvant les minutes démesurément longues.

Séverin partit enfin. Elle prêta l'oreille au bruit de ses pas dans l'escalier; puis, ayant rafraîchi d'eau froide son visage brûlant, elle entra chez son père.

—Viens-tu seulement de rentrer? Je te guettais, cependant, Léna, dit-il. N'as-tu pas rencontré M. de Salles?

Il y avait dans sa voix une émotion inquiète et quelque chose de suppliant. Il avait baissé l'abat-jour de sa lampe, et son visage restait dans l'ombre.

—Non, dit Léna avec une sécheresse involontaire, je ne l'ai pas rencontré.

—Il reviendra; il a été déçu de ne pas te voir... très déçu, Léna.

Elle ne répondit rien, et se mit en devoir de préparer la petite table du dîner. Ses mouvements étaient fiévreux, et son cœur battait à l'idée d'entendre une parole qui la froisserait et diminuerait son père à ses yeux.

Mais Hervé ne parla plus de Séverin. Avec un peu d'effort d'abord, puis avec un intérêt réel, il questionna sa fille sur ce qu'elle avait vu dans sa promenade, et lui donna sur les palais et les églises de ces détails dont sa mémoire était riche, et qui, sous sa parole imagée et facile, prenaient un intérêt extraordinaire.

Mais, comme distraite malgré elle et instinctivement soulagée, elle prenait son ouvrage près de la lampe pour passer une tranquille soirée, le timbre de la porte d'entrée résonna deux fois sous une pression nerveuse, et presque aussitôt, celui qu'elle avait redouté de voir parut à la porte de l'atelier.

—Vous voyez que je suis indiscret: je reviens déjà, dit-il avec un sourire que Léna trouva contraint. Vous m'avez habitué tous deux à croire que cette maison était un peu la mienne....

Tous deux! Quoi! avait-il pu se méprendre au plaisir qu'elle témoignait de sa venue? Pouvait-il croire qu'elle avait désiré, indirectement sollicité son retour? Elle se sentait faiblir à cette pensée odieuse....

Il s'aperçut certainement de son embarras; mais elle se demanda avec angoisse comment il l'interprétait. Avec son tact habituel, il parla aussitôt de choses banales, puis de son séjour à Rome.

—N'êtes-vous pas allé à Florence? demanda Hervé qui, lui aussi, était en proie à une pénible anxiété.

—Non, j'avais besoin de solitude.

—Mme Desmoutiers et son fils y sont-ils encore? dit Léna avec une tranquillité affectée.

Il se tourna vivement vers elle, peut-être surpris de la voir aborder ce sujet.

—Non; ma cousine n'est pas femme à jouir tout un hiver des souvenirs moyenâgeux et des merveilles artistiques de Florence. Après quelques semaines, elle est allée finir l'hiver à Nice.

—Et vous, vous retournez à Paris, dit Léna d'un ton affirmatif, comme si c'était une chose entendue.

Il la regarda, de nouveau étonné.

—Mes projets sont encore incertains... Combien j'ai pensé à vous, à Rome! ajouta-t-il, cherchant à dissiper le malaise inexpliqué qui planait sur eux tous. Vous jouiriez tant de ses trésors, et surtout de son atmosphère!

—Mon père m'y conduira peut-être quelque jour, répliqua-t-elle avec une légère sécheresse.

Il essayait vainement de l'animer, et cherchait évidemment l'énigme de cette attitude nouvelle. Hervé était au supplice. Au bout d'une demi-heure, Séverin, découragé, se leva pour prendre congé, sans que personne le retînt.

Léna parut oublier qu'elle avait pris l'habitude amicale de tenir pour lui sa lampe au-dessus des ténèbres béantes de l'escalier. Dès qu'il eut refermé la porte, elle alluma un bougeoir d'un geste fiévreux et, avec un bonsoir précipité, elle se retira dans sa chambre.

XXXIII

Léna eut une nuit de cauchemar.

Il lui semblait que toutes les tristesses et les angoisses de sa jeune vie surgissaient devant elle en des images heurtées, brisées, singulièrement enchevêtrées. Elle était assise à la table de Mme Desmoutiers, et elle essayait de cacher ses mains, qui apparaissaient brunes sur la nappe satinée.... Elle tournait la tête, et soudain, elle errait dans le cimetière de Lanrouara, cherchant la tombe de son père.... Landry passait près d'elle, ayant à son bras une jeune femme élégante, qui riait d'elle. Puis son oncle la jetait hors du Coatlanguy et la poursuivait dans l'avenue, le bras levé. Enfin, son père lui amenait Séverin, à qui il criait d'une voix passionnée: «—Épousez-la, car elle est pauvre, et elle vous aime!»

L'horreur de cette dernière vision l'éveilla. Il faisait à peine jour. Elle se jeta hors de son lit pour fuir ces affreux rêves, et s'habilla en hâte pour une messe matinale. La grande paix de l'église la calma. Elle eut de nouveau conscience d'une atmosphère de prières très anciennes, traversée d'une pluie incessante de grâces. Elle ne put formuler une oraison; elle craignait trop de voir clair en elle-même, d'y faire surgir une souffrance précise, une humiliation, une colère, que sais-je! Elle berça sa pensée d'une unique supplication:

«Sainte Mère de Dieu, portez-moi!»

Et l'image archaïque de la Madone de la Nicopeja lui était un apaisement; elle regardait avidement son visage naïvement bienveillant, le petit Jésus tenu tout droit sur sa poitrine, présenté à l'adoration, à la confiance, et à demi voilé sous les colliers suspendus au cou de la Vierge.

Il était encore très tôt quand elle sortit de l'église, si tôt que deux heures au moins devaient s'écouler avant le moment où elle entrait chez son père. La place était presque déserte; des vols de pigeons s'y abattaient en liberté, si nombreux que leurs roucoulements rappelaient, de loin, le murmure rythmé des flots. Une brise fraîche soufflait; de petits nuages légers flottaient sur un ciel encore pâle, d'une ravissante nuance azurée. On sentait le printemps dans l'air, mais on ne le voyait pas dans cette ville de marbre et d'eau. Léna eut tout à coup le désir ardent, invincible, de voir des arbres, et, presque sans réfléchir, courut prendre le bateau qui menait au jardin public.

Il était encore désert. Les arbres avaient revêtu leur parure d'un vert tendre, et les pins et les lauriers semblaient plus noirs près de cette fraîche éclosion. C'était une sensation délicieuse d'errer à cette heure matinale sous les ombrages nouveaux, d'entendre des oiseaux... et de penser à l'âpre et tardif printemps qui, là-bas, commençait seulement à étoiler d'or les ajoncs, et d'argent les haies d'épines. Elle s'assit sur un banc, soulagée d'être seule, et essayant de s'absorber dans le charme de cette heure avant d'aller reprendre ses soucis.

Mais, ayant levé la tête au bruit d'un pas solitaire, elle tressaillit en reconnaissant ce promeneur inattendu: Séverin de Salles passait devant elle.

Lui aussi s'arrêta, surpris. Il hésita un instant, puis se découvrit.

—Je n'ai pas besoin, dit-il, de vous assurer qu'un pur hasard m'a amené ici.... Je ne me permettrais pas de m'asseoir près de vous; mais je puis, du moins, vous adresser une requête: voulez-vous m'accorder un entretien chez monsieur votre père, aujourd'hui, à l'heure qu'il vous plaira de me fixer?

Elle se leva tremblante, en proie à une cruelle agitation.

—Un entretien?... A quoi bon?... N'avons-nous pas déjà abusé de votre sympathie pour des isolés?... dit-elle d'une voix à peine intelligible.

Le regard de Séverin exprima une surprise presque pénible.

—Si ma présence vous semble indiscrète, dit-il, légèrement froissé, si j'ai abusé à mon insu de votre accueil amical, je ne vous fatiguerai pas plus longtemps de mes visites.... Mais un motif sérieux me fait désirer l'entretien que je sollicite de vous, après en avoir demandé la permission à M. Lebreton....

—Je suis sûre, je sais que c'est... inutile, balbutia-t-elle, serrant nerveusement ses mains l'une contre l'autre.

—Vous en jugerez après m'avoir entendu.... Ne pouvez-vous avoir confiance en moi? ajouta-t-il avec une émotion visible.

Elle savait qu'il voulait demander sa main... elle savait aussi qu'elle ne pouvait, qu'elle ne devait pas permettre que les intrigues de son père réussissent.... Oh! quel mot!... Et qu'il était dur de juger ainsi ce pauvre père faible et tendre!... Mais pouvait-elle, si certaine qu'elle fût de sa demande impossible, la refuser avant qu'il la formulât? Après tout, il voulait peut-être seulement lui parler de Landry, lui transmettre un message.... D'ailleurs, son père avait approuvé cette entrevue....

Elle s'inclina légèrement.

—Je serai toute la matinée chez moi, dit-elle, essayant de raffermir sa voix brisée.

Et elle se dirigea rapidement vers l'embarcadère du bateau à vapeur.

Jamais, peut-être, elle n'avait ressenti une plus cruelle souffrance. La pensée que Séverin avait été pour ainsi dire pris au piège, attiré honteusement par le seul mobile capable d'agir sur son cœur mort et sa nature loyale: la pitié,—cette pensée la mettait hors d'elle, d'autant qu'elle ne pouvait savoir ce que son père lui avait dit. Si Séverin allait supposer qu'elle l'aimait!... Si ce n'était pas seulement par compassion pour les soucis paternels d'un homme malade, inquiet de l'avenir de sa fille, qu'il voulait la demander, mais par pitié pour elle-même, si on lui avait persuadé qu'elle souffrait à cause de lui!...

Elle tarda à entrer chez son père, tant elle sentait en elle de soulèvement et de rancune. Elle dut faire appel à toute son énergie pour l'embrasser comme à l'ordinaire. Il la regardait avec une inquiétude, presque une peur, qui, cependant, l'attendrit légèrement.

—Vous avez autorisé M. de Salles à me demander un entretien, mon père? dit-elle d'une voix dont elle s'efforçait d'apaiser les frémissements.

—Pourquoi pas, Léna? répliqua-t-il avec la douceur humiliée qui choquait à sa fille.

—S'il prétend me demander en mariage, comme je n'ai que trop lieu de craindre que l'idée n'en vienne pas de lui, et comme, d'autre part, je ne veux pas me marier, je regrette d'avoir avec lui une explication qui ne peut que nous faire mal à tous deux....

—Léna, dit-il, malheureux, comment peux-tu croire que j'eusse voulu jeter mon enfant aux bras d'un indifférent!... Je t'assure que je n'ai rien fait, rien écrit de contraire à notre dignité! Je suis sûr qu'il t'aime, et je désire ardemment te laisser à un protecteur tel que lui. Ne t'obstine pas à refuser ton bonheur par une vaine susceptibilité.... Crois-moi, j'ai lu dans son cœur!

—Ne pourriez-vous, dit-elle sans répondre, vous charger de lui exprimer vous-même ma détermination, qui est immuable? Cela nous épargnerait une souffrance....