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La Robe brodée d'argent cover

La Robe brodée d'argent

Chapter 42: XXXIX
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About This Book

The narrative follows a young man's travels through a wild, melancholic countryside, conveyed through letters that mix vivid landscape description and inward reflection. He savors unexpected freedom, meditates on an overprotective maternal bond, and confides hopes and sympathies to a close friend. Encounters with austere rural inhabitants, rustic meals, and isolated chapels contrast urban comforts and reveal social and emotional distances. The text alternates scenic passages, epistolary confession, and domestic episodes to explore solitude, belonging, and the tension between individual aspiration and familial duty.

—Non, ma fille, je ne peux rien faire de la sorte, parce qu'il ne m'a pas dit le sujet de l'entrevue qu'il veut avoir avec toi, et que je ne pouvais refuser à un homme tel que lui....

Elle ne protesta plus et, prenant son ouvrage, elle rentra dans sa chambre, et se mit à coudre fiévreusement et en silence près de sa fenêtre.

Elle souffrit une torture pendant cette attente. Elle aurait voulu tour à tour presser les minutes, pour en finir avec cette horrible souffrance, et les retenir, pour retarder un moment qui lui semblait au-dessus de ses forces.

Mais l'heure fatale vint. Elle entendit s'ouvrir la porte du petit vestibule, un pas ferme résonna sur le carreau de marbre, puis Giuseppa vint l'avertir que le signore francese la demandait.

Elle s'agenouilla un instant devant le minuscule autel qu'elle avait élevé dans un coin de sa chambre à la Sainte Vierge et à sainte Anne, puis entra avec un calme affecté dans l'atelier que le soleil emplissait d'une lumière joyeuse, et où elle allait tant souffrir.

Séverin était d'une pâleur qui l'impressionna.... Comme il devait lui en coûter de venir, par pure compassion, demander la main d'une femme qu'il ne pouvait aimer!...

—Hier, quand je suis arrivé, dit-il, il me semblait facile de venir vous dire tout ce qu'il faut que vous sachiez.... Me trompé-je en trouvant votre ancienne et amicale attitude changée, et en m'imaginant qu'il y a entre vous et moi je ne sais quel malentendu?

—Je ne vous comprends pas.... Pourquoi y aurait-il quelque chose de changé entre nous? répliqua-t-elle d'un ton qui sembla élargir la distance bien réelle que sentait Séverin.

Il la regarda avec un étonnement douloureux.

—Quoi qu'il en soit, je dois vous parler, dit-il avec un soupir. Nous avons eu, quel que puisse être l'avenir, des rapports cordiaux, je n'ose dire affectueux, et vous m'avez témoigné assez de confiance pour qu'il me répugne de ne pas y répondre.... Il me semble que vous devez d'abord, avant tout, savoir la vérité de ma vie, connaître ce que je dérobe aux autres; en un mot, je crois devoir faire tomber devant vous la légende dont on m'a entouré....

Surprise, troublée, elle ne sut que répondre. La vérité de sa vie! C'étaient là des mots singuliers; mais elle n'eut pas l'idée que cette vérité ne dût être digne de l'opinion qu'elle s'était faite de lui.

—Je me suis d'abord demandé, reprit-il, si j'avais le droit de dépouiller une morte d'un prestige même emprunté; mais encore une fois, vous avez le droit de tout savoir....

—Quel droit pourrais-je avoir à vos confidences? dit-elle avec agitation. Monsieur de Salles, j'aimerais mieux que vous arrêtiez là un entretien qui peut devenir pénible....

—Il faut que je vous parle, répondit-il d'un ton ferme. Vous savez quel respect j'ai pour vous, et je veux espérer que rien de douloureux ne sortira de cette conversation.

Les yeux gris de Léna devinrent un peu durs, et sa bouche se serra tandis qu'elle se résignait à l'écouter.

—On a cru, reprit Séverin, étouffant un soupir, que ma vie a été brisée par la perte de ma femme.... On a répété que je l'avais trop aimée pour l'oublier jamais, et que le souvenir idéal d'une créature parfaite m'empêchait de penser à aucune femme, si charmante fût-elle.... Peut-être étais-je capable de porter jusqu'à la fin le deuil d'une créature qui m'eût aimé comme moi je l'avais chérie.... Mais si j'ai gardé des années ce veuvage austère après ces quelques mois de vie conjugale, si j'ai rompu avec le monde, si je suis devenu incapable de goûter les joies d'ici-bas, ce n'est pas parce que je pleurais une femme aimée et aimante....

Il s'arrêta un instant, oppressé....

—...C'est parce que j'avais été cruellement trompé, et que je ne pouvais plus croire au bonheur....

Il y eut encore un silence, pendant lequel Léna crut entendre les battements de son cœur.

—Quand je la connus, reprit Séverin d'une voix plus basse, elle avait tout ce qui peut charmer: esprit, beauté, douceur, talents, que sais-je!... Tout, hors la fortune, et c'était pour moi un bonheur de plus de lui rendre la situation et les jouissances qu'elle avait connues dans sa première jeunesse. Dire combien je l'aimais, serait impossible. J'étais jeune, ardent; j'avais conscience des dons que j'avais reçus, et je bénissais Dieu de pouvoir les prodiguer à son bonheur. Ce que je lui ai donné, personne ne peut le savoir, elle-même ne l'a jamais soupçonné; j'étais si riche de tendresse, d'enthousiasme, que je lui prêtais ce qu'elle n'avait pas.... Je ne voulais pas m'avouer sa froideur, je la voyais telle que la faisait mon amour.... Cela dura trois mois, pendant lesquels la ferveur de mon affection, de mon admiration, ne s'épuisa pas. Puis un mal soudain l'enleva.... Je ne puis penser encore à l'agonie que j'endurai.... La dernière parole intelligible qu'elle me dit fut: «Pardon!» Je vis dans ce mot la délicatesse d'une tendresse pareille à la mienne. Ma foi chrétienne m'empêcha seule de devenir fou. Mais lorsqu'il fallut, d'une main frémissante de douleur, toucher à ce qui lui avait appartenu, je trouvai son journal intime....

Il s'arrêta, de nouveau oppressé.

Léna l'écoutait maintenant avec un intérêt poignant, sans penser à elle, sans se demander pourquoi il lui faisait cette étrange confidence.

—J'appris alors d'elle-même, par ce témoignage posthume, reprit-il d'une voix changée, que je n'avais jamais été aimé.... Elle avait horreur de la pauvreté, et avait lâchement, vulgairement cédé à l'attrait de ma fortune. Pour m'épouser, elle avait rompu, oui, rompu une promesse, renoncé à un homme qu'elle aimait.... Je trouvais dans ces pages la trace de la lutte qu'elle avait livrée entre cet amour et sa cupidité.... Oh! je lui dois cette justice qu'elle a été envers moi une épouse fidèle.... Mais elle ne m'a jamais aimé; elle m'a laissé, avec des sourires perfides, prodiguer tout ce que j'avais de meilleur,—sans retour....

Les yeux de Léna n'étaient plus froids ni durs; il pouvait y lire une sincère sympathie.

—Alors, dit-elle avec un soupir, vous aussi, vous avez connu cette souffrance d'avoir vu son cœur méprisé, d'avoir aimé... dans le vide!

—Pis que dans le vide: elle était fausse! murmura-t-il, essuyant les gouttes de sueur qu'avait amenés à ses tempes l'effort cruel qu'il venait de faire. Et voilà pourquoi je ne puis plus aimer aucune femme. Si, dans la fleur de ma jeunesse, dans l'éclat des facultés brillantes que je peux reconnaître aujourd'hui comme s'il s'agissait d'un autre, je n'ai pas réussi à éveiller la sympathie, l'écho que méritait mon cœur, comment l'aurais-je espéré plus tard, comment ne serais-je pas devenu sceptique? Si l'amertume n'a pas envahi mon âme, si ma vie n'a pas été stérilisée par cette déception, plus amère qu'on ne peut l'imaginer, je le dois à la foi chrétienne qui m'a gardé du désespoir, du découragement, qui m'a montré la volonté divine, toujours adorable, bien qu'incompréhensible, dans l'épreuve, qui m'a imposé des devoirs, et qui m'a aidé à porter le poids d'une vie solitaire où la joie ne devait plus luire....

Il ne pouvait plus être heureux.... Alors, il ne songeait pas à demander la main de Léna?

Elle se demandait quel était le but de cette étrange confidence; elle n'attendit pas longtemps.

—Ce que j'ai à vous dire maintenant, poursuivit-il avec un peu d'effort, je ne le dirais pas à une autre femme, et le secret que je vous ai confié serait pour toute autre aussi, un bien étrange préambule à la demande que je vais vous adresser.... Mais vous avez, comme moi, subi une amère désillusion; comme le mien, votre cœur est libre, et vous m'avez laissé entendre que vous ne pouvez plus croire à ce sentiment qu'on a tant parodié.... Je suis très solitaire, et un jour peut venir—Dieu veuille qu'il soit éloigné!—où votre vie, à vous, sera terriblement isolée, où vous serez placée dans l'alternative de vivre seule ou de reprendre, auprès d'un parent offensé, une vie qui vous était à charge avant même que vous connussiez d'autres horizons. En dehors des illusions de la jeunesse, il peut y avoir une affection grave, solide, basée sur la communauté des croyances, des aspirations, sur un même désir du bien.... Voulez-vous me faire le très grand honneur de me confier votre existence?... Je n'ai plus, maintenant que ma jeunesse est passée et que la souffrance m'a rendu austère, indifférent à la plupart des choses de ce monde, je n'ai plus, dis-je, la prétention d'être aimé comme j'avais jadis rêvé de l'être. Je sais que, vous non plus, vous ne demanderiez pas l'attachement romanesque dont vous avez d'ailleurs connu l'inanité. Mais je sais aussi que je peux avoir foi en votre loyauté, qu'un motif indigne de vous n'entraînerait pas votre décision, que vous êtes trop fière et trop haute pour vous marier pour de l'argent ou pour une situation. Peut-être, cependant, pensez-vous aussi qu'il faut à une femme une protection, un but dans la vie, un devoir enfermé dans des limites précises.... Ai-je besoin de vous dire que je ne vous séparerais jamais de votre père?...

Il se tut, l'interrogeant encore d'un regard grave, tranquille, austère, dans lequel ne se lisaient ni ardeur, ni impatience. Elle sentit son cœur étreint d'une impression étrange, glacée, et se demanda si jamais une telle demande avait été formulée en de pareils termes.

—Il est trop juste que vous preniez le temps de la réflexion, reprit-il avec le même calme. Je sens tout ce qu'a de singulier notre situation.... Je n'aurais, je le répète, osé adresser ma requête à aucune autre jeune fille, d'abord parce que peu de jeunes filles ont, à votre âge, expérimenté la souffrance; puis parce qu'il en est encore moins, peut-être, auxquelles l'argent soit indifférent comme je sens qu'il l'est pour vous. Je sais que vous ne me tromperez pas.... D'ailleurs, je ne vous demande que de m'aider à vivre une vie utile, austère peut-être, mais relevée par les devoirs qui sont toujours à notre portée. Puis-je vous demander quand vous voudrez bien me faire connaître votre décision?

—Oh! tout de suite... Pardonnez-moi de répondre ainsi à ce qui est de votre part très bon, j'en suis sûre.... Mais c'est impossible, tout à fait impossible!...

Il regarda attentivement son visage altéré, ses yeux remplis de larmes, et tout à coup devint très pâle.

—J'ai peut-être été brutal.... Je me suis sans doute mal expliqué.... Ce n'est pas une froide association que je vous offre, mais une protection affectueuse.... Il m'était impossible de vous laisser croire que je pouvais de nouveau être jeune, et goûter la forme de bonheur qui a été flétrie pour moi par la fausseté d'une femme.... Vous-même, vous êtes désenchantée, je l'ai bien senti....

—Vous avez été d'une loyauté absolue, dit-elle, l'interrompant. Mais vous cédez, sans vous en rendre compte, à une compassion qui vous égare.... Mon père se croit malade, à tort, j'en suis sûre, et vous vous demandez ce que je deviendrai après lui.... Dieu sera là, j'ai confiance en lui.... Oubliez cette pensée, dont je vous serai toujours reconnaissante.... Vous ne seriez pas heureux.... ni moi non plus.... Moi, je ne me marierai jamais!...

Elle dit ces mots lentement, avec une inconsciente solennité, comme si elle prononçait l'arrêt de sa jeunesse, puis répéta plus doucement, d'une voix plaintive:

—Jamais!...

Alors, sa pâleur s'accentuant, Séverin s'inclina profondément devant elle. Elle lui tendit la main, elle pleurait. Et sans ajouter un mot, ils se séparèrent ainsi.

Un instant après, agenouillée près de son lit, la tête cachée dans ses oreillers, pour étouffer ses sanglots, Léna connut la plus amère, la plus cruelle douleur de sa vie.

XXXIV

Séverin rentra chez lui comme dans un rêve. Il avertit l'hôtelier qu'il repartait dans la journée, puis s'assit à une table pour écrire à Hervé.

Il déchira plusieurs brouillons, et envoya enfin ces mots, qu'il ne voulut pas relire:

«Cher Monsieur, j'ai eu l'infini regret d'échouer dans la tentative que votre sympathie avait encouragée. Je pense que Mlle de Coatlanguy désire ne pas me revoir en ce moment. Je repars, reconnaissant de votre affection, sans avoir le courage de vous serrer la main.»

Ayant envoyé cette lettre, il songea que la comtesse Bolomei pourrait être informée de son passage à Venise, et il se résigna à aller la voir, avec la secrète espérance de ne pas la rencontrer. Mais la comtesse était chez elle, et elle l'accueillit avec une vive expansion.

—Enfin, vous voilà de retour! Mettez-moi au courant, car vous me faites l'effet d'un sphinx.... Est-ce ma lettre qui vous ramène?

—Oui, elle a confirmé les inquiétudes que me causait la santé de mon vieil ami Lebreton.

—Quand, vous m'avez écrit pour savoir s'il était vraiment malade, j'ai fait appeler Peponi, et je lui ai demandé la vérité. Et, comme je vous l'ai dit, le pauvre homme a une affection cardiaque qui peut lui laisser encore des années de vie, mais qui, cependant, a amené ces temps derniers des accidents menaçants. Dans quelle situation se trouverait cette malheureuse enfant, s'il lui manquait tout à coup! ajouta-t-elle, enveloppant Séverin d'un regard pénétrant.

—Je ne veux rien vous cacher, répliqua-t-il avec une affection de calme. J'ai pensé, comme vous, que sa situation serait cruelle.... Je ne puis oublier, vous le savez, que cette situation est un peu l'œuvre de ceux qui me tiennent de près.... Vous m'aviez répété si souvent que, même avec un cœur mort, on peut se faire un bonheur de surface, ou tout au moins, se bâtir un foyer et y édifier un devoir, que j'ai pensé.... que vous aviez raison.

La comtesse poussa un petit cri, et joignant les mains avec ravissement.

—Enfin!... O caro mio!... Oui, un foyer, una casa, e la felicita!... s'écria-t-elle, parlant italien comme cela lui arrivait quand elle était émue. Et avez-vous aussi pensé que c'était pour vous que je cultivais cette fleur... ce giglio pur et fier?... Je l'ai devinée du premier coup d'œil.... J'ai senti que jamais aucune de vos Parisiennes banales, taillées sur le même modèle fin de siècle, ne saurait guérir la plaie de votre cœur.... Il vous fallait une âme fraîche, encore imprégnée des souffles vierges d'un pays neuf, marquée au coin d'une éducation, d'une formation antique.... Elle est de race très noble, et le sang plébéien qui s'est mêlé dans ses veines au sang bleu de vos pairs lui a communiqué seulement sa vigueur et sa fierté.... Je me réjouis de la voir heureuse.... Car, sans s'en douter, elle vous aime, mon ami!

Séverin laissa s'écouler ce flux d'enthousiasme, puis dit froidement:

—Elle m'a refusé....

La foudre tombant sur le palazzo n'eût pas causé à la comtesse une plus soudaine, plus saisissante impression. Des exclamations étouffées s'échappèrent de ses lèvres.

Santa Madonna!... Non, c'est impossible! Che cosa incredibile!... Vous n'avez pas su lui parler! Il fallait me laisser faire! Voyons, que lui avez-vous dit?

—La vérité.... Je la lui devais entière, si brutale qu'elle fût.

—Brutale? répéta la comtesse, bondissant sur son fauteuil.

—J'ai dû lui avouer que je n'ai plus d'amour à donner, que je lui offrais seulement une protection affectueuse, une communion de devoirs....

Les deux petites mains blanches et flétries de son interlocutrice s'élevèrent en signe de détresse.

—Vous lui avez dit cela!! D'abord, ce n'est pas vrai! Le cœur ne meurt jamais, et il n'est pas d'homme malheureux qui ne reprenne à la vie près d'une femme aimante, dont l'esprit et le cœur sont des merveilles!

—Mais Mlle de Coatlanguy est comme moi: elle a été déçue, et elle refuse, elle, de se marier.

La comtesse le regarda en face, avec un étonnement non affecté.

—Et vous avez trente-cinq ans! Et vous croyez que vous connaissez le cœur humain! Et vous prenez au sérieux les désappointements d'une fille de vingt ans!... Vraiment!... Elle briserait sa vie parce qu'un jeune fou qu'elle a connu pendant un mois a cessé d'être amoureux d'elle!...

—Mais puisqu'elle m'a refusé!

—Est-ce qu'elle pouvait faire autrement? C'était si tentant, n'est-ce pas, de s'entendre insinuer qu'elle ne serait jamais aimée, qu'elle ne consolerait jamais votre deuil, que vous la choisissiez uniquement comme l'associée de vos bonnes œuvres!

Séverin mordit sa lèvre.

—Vous exagérez, vous ridiculisez une situation qui devait être exposée loyalement, dit-il, piqué.

—C'est-à-dire que je débarasse votre discours des figures de rhétorique.... Je me demande seulement quelle raison vous avez pu lui donner pour lui adresser cette belle demande.... Auriez-vous poussé la franchise jusqu'à lui confier que vous aviez pitié de sa prochaine détresse, et que vous ne trouviez que ce moyen de faire «une œuvre», alors qu'il s'agissait d'elle?

—Je dois supporter vos épigrammes.... Je lui ai dit que j'étais très seul, elle très isolée, et....

—C'est cela, j'avais raison: la pitié! Et vous voulez qu'une femme douée d'une ombre de dignité cède à de pareils motifs!

—Mais puisqu'elle ne m'aime pas! Je n'ai pas la prétention d'être aimable, ni d'être aimé....

—Une jeune fille qui refuse un monsieur déclare, naturellement, qu'elle ne l'aime pas.... Quant à votre défaut de prétention, vous êtes absurde.... Écoutez-moi, et sachez que je ne parle pas à la légère: Hélène de Coatlanguy vous est profondément attachée, qu'elle s'en doute, ce qui est peu probable, ou non. J'ai bien vu qu'elle a souffert de votre départ!

—Je ne puis discuter avec vous.... Je suis obligé de m'en rapporter à son refus.... Et je pars tout à l'heure.

Les petites mains blanches recommencèrent à s'agiter désespérément.

—O aveugle! Allez, partez, passez à côté du bonheur.... Replongez-vous dans vos œuvres; elles sont belles, je n'en disconviens pas, mais elles gagneraient de la vie, de la fécondité, à être accomplies sous un rayon de soleil... ou de bonheur.... Vous êtes un caractère, un caractère admirable, mais il y a une exagération en vous.... Et croyez-moi, vous vivez en face d'un fantôme, vous édifiez votre existence sur une légende, la légende de votre chagrin.... Vous avez souffert, oui! Mais vous vous croyez inconsolable plutôt que vous ne l'êtes.... Voilà l'erreur que vous n'osez pas regarder en face.... Oh! je sais que je vous offense! Vos yeux brillent de colère.... Tant pis, quelqu'un vous aura dit la vérité.... Et maintenant adieu!... Que vous le vouliez ou non, vous penserez à ce que vous dit une vieille femme qui connaît le cœur humain....

Il s'inclina en silence, lui baisa la main, et sortit précipitamment.

XXXV

Le Paris des premières se presse au vernissage. C'est une des belles journées de ce gai printemps qui remplit les Champs-Élysées de jeune verdure, de thyrses roses et blancs, qui les peuple d'enfants, de bruit joyeux, de mouvement.

Au Salon, on se rencontre, retour du midi, ravi de son hiver, plus ravi encore de se retrouver dans ce cher vieux Paris. On échange de gais propos, de légers papotages, des nouvelles sensationnelles; puis les critiques légères, absurdes, se croisent dans l'air, crispant les artistes qui flânent devant leurs œuvres et celles des camarades.

—Chère, avez-vous vu la Symphonie rose de Pouget? Elle éclaire le Salon!

—Oui, mais, en revanche, Dally vieillit honteusement.... Sa vue baisse, il voit tout en gris: son paysage est funèbre!

—Et ces deux portraits de Lebreton! Voilà des choses que j'aime! Pensez-vous qu'il soit à Paris? J'aimerais à utiliser pour mon portrait la robe de velour taupe que cet horrible Lefalleux vient de me faire payer si cher.... Il ne produisait plus rien, cet homme-là!

—Qui, Lefalleux?

—Mais non, Lebreton! Venez voir cela....

Sur la cimaise, en bonne place et l'un près de l'autre, les deux portraits de même dimension attiraient les regards et, chose inouïe, réunissaient les suffrages. Léna apparaissait à ce public parisien sous sa double forme: vêtue de blanc, avec le boa de plumes et l'immense chapeau noir, la livrée moderne, la note du jour, puis en Fouesnantaise, dans sa robe brodée d'argent, avec les fines dentelles de la petite coiffe laissant transparaître l'or bruni de ses cheveux.

—Très élégante! déclara la cliente de Lefalleux. Cela a du genre, dans une note délicieusement simple. Le modèle est joli; il manque un peu de sveltesse....

—Il n'est pas anémié, dit un docteur à la mode qui passait. Voilà la femme comme nous la rêvons, élégante sans mièvrerie, n'ayant pas plus déformé sa taille dans les machines modernes que les jeunes Grecques d'autrefois!

—J'aimerais beaucoup un costume comme celui-là pour la matinée de la marquise, dit une jeune femme, détaillant, à l'aide de son face à main, la fine et superbe broderie et la croix en filigrane d'or qui pendait sur le corsage. Croyez-vous qu'il soit authentique?

—Parfaitement! Une mariée de Fouesnant.... Un peu lourd pour danser.... Regardez Landry Desmoutiers.... Il ne quitte pas des yeux ces jolies toiles.... Il est amoureux du regard gris et profond de «la fille du peintre!»

Oui, ç'avait été pour Landry un coup de foudre de voir tout à coup devant lui cette double incarnation de son rêve d'un jour.... Ici, telle qu'il l'avait connue et aimée, là, telle qu'elle était devenue, telle qu'il l'aurait aimée encore, s'il avait eu foi en sa transformation.... La fille d'Hervé Lebreton! Était-ce possible! Le peintre connu, quasi célèbre, devait-il donc être identifié avec le bohème qu'Alain de Coatlanguy lui avait fait entrevoir à travers ses préjugés? Il éprouvait souvent, en pensant à Léna, un remords léger, se demandant si elle était consolée, si elle se marierait dans son pays. Mais il la revoyait toujours sous l'abri protecteur et mélancolique du vieux manoir, et après tout, il s'applaudissait d'avoir échappé à un mariage si absurde. Mais elle avait donc connu l'existence de son père? C'était donc près de lui qu'elle avait subi cette transformation, et repris l'allure aristocratique de ses aïeules les châtelaines?

En proie à une vive agitation, il s'approcha d'un peintre de ses amis, et le questionna sur Hervé Lebreton.

—Il faisait le mort, mais voici une magistrale résurrection, dit l'artiste. Je ne savais pas qu'il eût une famille.... Je comprends que cette belle et fraîche jeune fille ait inspiré son pinceau. Il habite Venise, pour ce que j'en sais....

Venise! Séverin y avait passé plusieurs semaines..... Se pourrait-il que Léna y fût, et l'aurait-il aperçue?

Landry ne regardait plus les toiles, et répondait à peine aux bonjours de ses amis. Il se dirigea vers la sortie, prit un fiacre, et donna l'adresse de Séverin: quai de Bourbon, sans savoir, d'ailleurs, si son cousin était de retour.

Il était revenu l'avant-veille, répondit la concierge.

Landry congédia sa voiture, et gravit en hâte l'escalier monumental, mais délabré, qui conduisait à l'appartement de Séverin.

Le domestique l'introduisit dans la pièce encombrée de livres que son maître avait à peu près exclusivement adoptée.

Séverin, qui, debout devant la fenêtre ouverte, regardait le fleuve couler entre ses rives de pierre, se retourna au bruit de la porte, et Landry laissa échapper une exclamation.

—Es-tu malade, Séverin? Tes pérégrinations semblent t'avoir réussi moins qu'à moi....

—Je me porte à ravir, dit Séverin avec calme, mais j'arrive à une période où l'on vieillit, ou, tout au moins, où l'on change.

Landry ne put s'empêcher de rire.

—Bah! tu as trente-cinq ans, l'âge par excellence!

Il se jeta dans un fauteuil, et, revenant tout à coup au but de sa visite, il dit à brûle-pourpoint:

—Séverin, je viens du vernissage.... Il y a là deux portraits qui vont être le succès du Salon.... deux portraits de Léna.

Sa voix s'altéra légèrement en prononçant ce nom. Séverin resta impassible.

—Je les ai vus, dit-il tranquillement.

—Tu étais à l'instant au Salon.

—J'y suis allé dès l'ouverture, et j'en suis parti comme la foule arrivait. Je hais les foules.

—Ils sont superbes, ces portraits! Elle est donc la fille d'Hervé Lebreton? On dit qu'il est à Venise.... Habite-t-elle près de lui? L'as-tu vue?

Une véritable anxiété était peinte sur sa figure; mais Séverin demeura très calme.

—Oui, je l'ai rencontrée, et avant de voir ces portraits au Salon, je les avais admirés dans l'atelier de son père.

—Mais c'est un roman, Séverin! Comment tout cela est-il arrivé?

—De la manière la plus naturelle. Lebreton s'est trouvé très malade, sa fille l'a su, et elle est allée le soigner. Ils ne se quitteront plus.

—Et qu'a dit l'intraitable Coatlanguy de Bretagne?

—Il ne veut voir ni son frère, ni sa nièce.

—Mais alors, le père de Léna n'est pas le vagabond, le bohème, l'homme déshonoré qu'il m'avait dépeint!

—L'intransigeance de M. de Coatlanguy, et aussi son inexpérience du monde, ont évidemment faussé son jugement.

—Et est-il vrai... est-il possible que Léna soit devenue cette belle et charmante personne qui fait pendant à ma délicieuse Fouesnantaise?

—Je l'ai vue ainsi, dit froidement Séverin, à une matinée musicale au palazzo Bolomei, chez cette jolie vieille femme à qui je t'ai présenté l'an dernier, chez l'ambassadeur d'Espagne.

Landry se mordit la lèvre.

—Alors elle est lancée dans le grand monde vénitien? Et est-il possible qu'elle y fasse bonne figure?

—Elle n'est pas lancée dans le grand monde, mais la comtesse lui prête son très précieux patronage et l'emmène chez quelques intimes.

—Et tu allais chez son père?

—Oui, j'ai connu Hervé Lebreton avant de savoir quels liens de parenté l'unissaient à cette jeune fille, et je les ai vus, tout naturellement.

—Est-elle aussi improved que le prétend son portrait? demanda Landry avec une affectation d'insouciance.

—Le portrait est absolument ressemblant, et la femme charmante.

Landry se leva avec agitation, et fit quelques pas dans la chambre.

—Séverin, dit-il tout à coup, la voix altérée, j'ai peur d'avoir passé à côté de mon bonheur!

Son cousin haussa les épaules.

—Parce que Mlle de Coatlanguy t'apparaît dans une toilette seyante? dit-il d'un ton ironique.

—Parce que je revois en elle une femme de notre monde, avec le charme original et un peu sauvage qui m'avait pris le cœur.

—Le cœur! Mon pauvre Landry, je crois que le cœur n'a rien à voir dans une flambée d'imagination comme celle que j'ai vu s'allumer et s'éteindre!

Landry rougit de colère. Le ton de son cousin l'irritait, et la contradiction produisait sur lui son effet ordinaire.

—Ce qui se rallume n'était pas éteint!... J'ai souvent pensé que j'avais eu des torts envers cette jeune fille.... Tu te montres aujourd'hui bien peu sympathique, Séverin! Tu me prétendais cependant engagé d'honneur!

—C'est elle qui t'a refusé, dit Séverin tranquillement; tu étais donc délié.

—Peut-être l'a-t-elle regretté, comme moi je regrette l'attitude qui a motivé cette rupture.... Voyons, Séverin, sois un bon ami! Puisque tu connais son père, écris-lui que je n'ai jamais cessé de déplorer ce malentendu, et que je serais le plus heureux des hommes si Léna m'agréait!

Séverin resta impassible, bien qu'un petit battement nerveux agitât ses paupières. Il haussa seulement les épaules.

—Tu parles et tu agis comme un enfant, dit-il. Ce n'est pas d'un homme de rompre et de renouer des mariages avec cette incroyable, cette insupportable légèreté!

Landry frappa violemment du pied.

—Alors, je pars pour Venise!

—Et tu entendras de sa bouche un nouveau refus.

—Elle m'en veut donc bien? dit Landry avec émotion. Séverin, tu peux au moins écrire à son père! Tu ne saurais me refuser cela!

Comme Séverin, en ce moment, avait l'air fatigué, presque vieux!...

—Notre roman était écrit, après tout, reprit Landry dont l'imagination s'échauffait. Malgré le désir de ma mère, je n'ai pu, depuis cette triste aventure, consentir à aucun des mariages qu'elle m'offrait.... J'ai la conviction que nous serions heureux.... Lebreton est un père très présentable, et je n'empêcherai jamais sa fille de le voir.

—Elle ne le quittera jamais, si je la connais bien.... C'est lui qui partira bientôt; il est très malade.

—Alors, que deviendra-t-elle toute seule, brouillée avec son oncle, Séverin? s'écria vivement Landry. Tu vois bien qu'il faut que je l'épouse!

Séverin passa la main sur son front. Il ne voyait plus clair ni en Léna, ni en lui-même. Elle l'avait refusé, quoi que pensât la comtesse Bolomei de ses sentiments intimes. Pourquoi, alors, empêcherait-il un autre de lui donner la protection qui lui serait bientôt nécessaire? Et qui sait si, malgré ses dénégations, elle n'aimait pas encore Landry?

—Si je consens à écrire à Lebreton, dit-il enfin d'une voix lassée, c'est à une double condition: tu réfléchiras pendant au moins une semaine, et ta mère me promettra de ne plus soumettre Mlle de Coatlanguy à une épreuve comme celle d'il y a six mois.... Il faut qu'elle entre en égale dans ta maison, et qu'elle y trouve de la bienveillance et des égards.

—Ma mère fera tout ce que je voudrai! dit impétueusement Landry.

—Alors, reviens la semaine prochaine me dire le résultat de tes impressions.... Veux-tu m'excuser si je te renvoie? J'ai une affaire pressée....

Landry lui serra la main à la meurtrir, et lui dit un bruyant au revoir.

XXXVI

Quelle longue semaine!...

Séverin est fatigué à mourir de l'agitation de ses pensées. Ce qu'il ne veut pas, ce contre quoi il déploie toute son énergie, c'est regarder en lui-même. Mais il songe sans cesse à Léna, essayant de déduire de tout ce qu'il a vu d'elle des conclusions qui puissent dicter sa conduite, une lumière qui éclaire cette étrange situation. Il revient sans cesse, malgré lui, aux paroles de sa vieille amie, et repasse leurs longs et agréables entretiens et leurs promenades charmantes, y cherchant un indice des sentiments de la jeune fille. Mais non, il n'est pas possible qu'elle l'aime: pourquoi l'aurait-elle refusé?

La comtesse assurait qu'aucune femme n'aurait accueilli sa demande si étrangement formulée. Mais Léna n'était pas comme les autres femmes. Elle était, elle, capable de comprendre, d'apprécier sa rude sincérité, et si, chose impossible, elle l'eût aimé, elle aurait été plutôt attirée vers lui par la désolation et le vide de son cœur et de son existence....

Non, elle ne l'aimait pas.... Car alors, si ce fait inouï avait existé.... Mais il fermait les yeux pour ne pas être ébloui, aveuglé par la lumière irréelle d'une telle supposition. Elle ne l'aimait donc pas.... Et alors, ne pouvait-elle être sensible aux regrets, aux remords de Landry, touchée par son retour?

Il semblait à Séverin que tout son être se soulevait à cette pensée. Pourtant, cette répugnance à admettre qu'elle accueillit son cousin, il se l'expliquait aisément à lui-même: il portait à Léna un intérêt assez sincère, assez amical pour s'inquiéter tout naturellement de son bonheur, et il ne croyait pas ce bonheur en sûreté entre les mains de Landry. Il avait vu de trop près tout ce qu'il y avait en elle de noblesse native, de sérieux, d'idéal, pour supporter la pensée qu'elle avait été méconnue, dédaignée, et que le retour dont elle était l'objet tenait au succès d'un portrait, au cachet d'une toilette.... Voilà ce qu'il se disait. Mais il se gardait d'évoquer les impressions de vide, de tristesse qui, récemment, avaient encore assombri sa vie, aussi bien que la douceur qu'il avait éprouvée à se souvenir d'une chère intimité, de relations tellement en dehors du convenu.

Et dans ces fluctuations, ce qui le faisait le plus souffrir, c'était la crainte de s'être trompé sur son compte, après tout, si elle revenait au sentiment ancien....

Pendant ces jours pénibles, il évita soigneusement Landry, et refusa les invitations de Mme Desmoutiers.

Mais avant que la semaine fût écoulée, il reçut une lettre de son cousin:

«Mon cher ami, j'ai réfléchi, comme tu m'en avais donné le très sage conseil, et j'ai causé avec ma mère. Pauvre mère! Elle souffre autant que jadis à la pensée de ce mariage, et ce qui m'a le plus touché, c'est qu'elle m'assure qu'elle ne s'y oppose pas.... Mais je ne crois décidément pas que Mlle de Coatlanguy revienne sur sa décision. Cette jolie tête doit être de granit, comme celle de ses compatriotes.... Et je ne veux pas m'exposer à une seconde humiliation.... Enfin, je doute, avec ma mère, du changement opéré en elle, d'un changement capable d'assimiler nos goûts et de l'acclimater à notre monde. A te vrai dire, je l'avais presque oubliée.... Serait-il sage de renouer sur la vue d'un portrait peut-être idéalisé par une main paternelle? Mais, mon ami, peut-être ma vraie raison est-elle la crainte de peiner cette chère mère.... Elle a été très bonne pour moi.... J'ai fait tout dernièrement une grosse sottise: j'ai joué. Oh! c'est fini, je ne recommencerai plus, sois tranquille!... Elle a deviné que j'avais un souci, m'a arraché hier un aveu, et, sans un reproche, va payer mes dettes. Décidément, les mères sont nos meilleurs guides, et il est sage de les laisser arranger notre bonheur. Qui plus qu'elles le désire!

«Ainsi donc, n'écris pas à Venise. Le souvenir du Coatlanguy demeurera frais et charmant dans ma mémoire.... Ce ne sera qu'un souvenir.»

Séverin sourit amèrement. Voilà donc où avaient abouti les velléités d'indépendance de Landry! Cette fois, l'abandon de la femme qu'il croyait aimer était le prix que demandait sa mère pour réparer une folie!

Il ressentit cependant, tout d'abord, un soulagement infini, comme si Léna eût échappé à un danger ou à un malheur. Il se trouvait heureux de n'avoir pas à se mêler d'un mariage mal assorti, à prendre une responsabilité dans les regrets probables de deux êtres dissemblables.

Pendant toute la journée, il demeura sous cette impression irraisonnée de satisfaction; puis, le lendemain, une vague anxiété le reprit, et à travers le trouble qui arrivait insensiblement à l'angoisse, il éprouva le regret mal tendu, étrange à coup sûr, de ne pas pouvoir mettre Léna à l'épreuve en la replaçant en face du passé. Si elle avait accepté la demande de Landry, c'en était fait; il reconnaissait, lui, qu'il s'était mépris sur elle, il la voyait dépouillée de son prestige, et il oubliait les heures très douces passées dans ce milieu quasi familial. Si elle avait refusé.... Qui sait ce qui serait arrivé?... Non, non, il ne voulait pas même se le demander, car c'eût été descendre dans son propre cœur, et c'était justement ce qu'il désirait éviter à tout prix....

Cependant, comment sortir de cet état douloureux? Comment retrouver le calme morbide qu'il avait pris pour la paix, pour un mode définitif de son être? Il effleura vingt projets: voyages, études absorbantes, œuvres multipliées. Mais son esprit ne pouvait s'attacher à rien; il éprouvait cette impression poignante d'attendre.... Quoi? De nouvelles souffrances, sans doute, car plus il y pensait, plus il trouvait folles les idées de la comtesse Bolomei.

XXXVII

Le curé de Boulommiers ouvre son courrier. Il se compose surtout de lettres de solliciteurs et de prospectus de marchands d'objets pieux. Tout à coup, il lève les yeux sur sa sœur, qui répare une vieille soutane.

—Un timbre d'Italie pour la collection de Sandoz, dit-il, ouvrant la lettre avec un peu de hâte.

—Ce doit être de Léna! s'écria Mélanie posant son ouvrage.

—Non, ce n'est pas son écriture, répondit le curé, dépliant un feuillet de papier épais et satiné.

Sa sœur saisit l'enveloppe, et, après avoir regardé l'écriture fine et régulière, s'extasia sur un cachet armorié en cire blanche.

—Une couronne de comte!... murmura-t-elle, épiant curieusement le visage de son frère.

Elle vit la surprise s'y peindre, puis une émotion évidemment pénible. Il soupira, leva sur elle un regard troublé, et lui tendit la lettre.

—Lis cela, Mélanie, et dis-moi ce que tu penses....

La vieille fille arracha presque le feuillet des mains de son frère, et lut avidement ce qui suit:

«Monsieur le curé,

«Voulez-vous permettre à une vieille amie de Mlle de Coatlanguy de venir vous faire part d'une situation pénible, et même inquiétante?

«M. Lebreton de Coatlanguy est très malade, et sa fille l'ignore. Il peut succomber soudainement à l'affection cardiaque dont il est atteint depuis longtemps, et qui fait des progrès terribles. Ses forces s'usent sans qu'il s'en doute, sans qu'Hélène s'inquiète; tous deux espèrent que l'été le guérira.

«Il m'a semblé que la famille de cette enfant, si terriblement isolée, devait être prévenue. Elle m'a parlé souvent avec une affection attendrie du bon curé de Boulommiers. Je sais aussi que M. Lebreton a un frère, et que le désir ardent, maladif, qu'il a de le revoir, contribue à user ce qui lui reste de vie....

«Que Dieu et sa sainte Mère vous inspirent!

«Et croyez, Monsieur le curé, à mon religieux respect.»

—Ce que je pense? dit Mélanie, les yeux encore attachés sur la signature de la comtesse Bolomei, ce que je pense!... Hélas! mon pauvre Yves, je dis que c'est triste d'être pauvre; je serais allée soigner Hervé, et toi le préparer aux derniers sacrements....

—Il y a sans doute un bon prêtre près de lui, ma sœur; on peut se fier à Léna, et d'ailleurs, le pauvre garçon n'a jamais, que je sache, abandonné la foi de sa jeunesse.... Mais je ne puis penser sans frémir au remords qu'aura Alain, si son frère meurt sans le revoir.

—Écris-lui!

—Mes lettres n'ont jamais entamé sa rancune.... Cependant, il cédera peut-être quand il saura le danger.... Donne-moi du papier, Mélanie.

Elle se leva, ouvrit un tiroir, et en tira un encrier et un cahier de papier à lettre. Mais, comme elle le posait sur la table, une idée lui vint, et elle pâlit de ce qu'elle allait dire.

—Yves, si tu parlais toi-même à Alain, il céderait peut-être....

Le prêtre la regarda, saisi.

—Parler à Alain! Ah! il me semble que je trouverais des mots pour lui faire voir la vérité! Mais, ma pauvre fille, c'est impossible!

—Pourquoi? En troisième, un billet d'aller et retour ne coûte pas cher.

A son tour il pâlit, et il devait se rappeler longtemps, avec remords, qu'un instant l'idée enivrante de revoir son pays lui fit oublier tout le reste, dans un élan de joie irraisonné. Mais il se ressaisit aussitôt, et, secrètement humilié et désolé d'avoir eu une pensée personnelle, même involontaire, il secoua la tête tristement.

—Le peu que cela coûte est encore trop pour nous, Mélanie.

—Quand il s'agit d'un bien à faire! Consoler un mourant, réconcilier des frères, ramener une âme obstinée dans les voies de la charité! Ah! mon frère, cela vaut bien un sacrifice!

—Oui, oui.... Mais il faudrait encore savoir sur quoi faire porter ce sacrifice.... Tu as des dettes, ma sœur, malgré ton économie.... La justice doit passer avant la charité.

Elle baissa la tête, puis, tout à coup, la releva d'un air de triomphe.

—J'ai trouvé! dit-elle. Arrange-toi pour partir ce soir.... Je suis sûre que j'aurai l'argent!

—Sans faire d'emprunt, Mélanie?

—Fie-toi à moi, répondit-elle vaguement.

Et, pliant la vieille soutane, elle remonta précipitamment dans sa chambre pour prendre son chapeau.

Le curé connaissait ses allures un peu mystérieuses, et son goût naïf pour les surprises. Il n'essaya pas de lui arracher son secret, et il prit son bréviaire avec un calme qui n'était pas sans mérite.

Trois quarts d'heure après, Mélanie, rouge, essoufflée, fatiguée par l'ardeur d'un soleil de mai, montait le vieil escalier de pierre de Séverin de Salles. En sonnant, elle eut pour la première fois l'idée qu'il pouvait être sorti; mais ce désappointement lui fut épargné, et le domestique, accoutumé aux visites parfois singulières qu'attiraient à son maître les œuvres dont il s'occupait, l'introduisit dans la bibliothèque où, pour la première fois, elle se trouvait en présence de Séverin.

Une femme d'un certain âge, proprement, mais pauvrement vêtue à la mode d'il y a dix ans, ce ne pouvait être qu'une solliciteuse, qu'elle quêtât pour elle ou pour d'autres. Il approcha un fauteuil et s'informa poliment du but de sa visite. Mais maintenant, l'ardeur de la pauvre fille tombait. Ce qu'elle avait à dire était, après tout, difficile, et elle eut peine à retenir les larmes qui venaient à ses yeux.

—Je serai heureux si je puis vous être utile, dit Séverin avec bonté.

Il avait l'expérience des quémandeuses, et constatait chez celle-ci un embarras sincère.

Elle prit son parti.

—Il faut d'abord que je me nomme, monsieur.... Je suis la sœur du curé de Boulommiers, et voici la carte de mon frère, ajouta-t-elle en fouillant dans son sac de mérinos noir. Ce n'est pas lui qui me l'a remise, d'ailleurs, il ignore ma démarche, et peut-être l'aurait-il blâmée....

—Je n'ai pas eu l'honneur de vous voir quand je suis allé au presbytère, dit Séverin, dont la politesse s'accentua; mais Mlle de Coatlanguy m'a souvent parlé avec une sincère affection de sa bonne tante Mélanie.

Elle rougit de plaisir, flattée de penser qu'il se souvenait de son nom.

—Et moi, monsieur, je prie souvent pour vous. Mon frère a été si reconnaissant du don généreux qui a suivi votre visite à Boulommiers! Il lui a permis d'acheter une chasuble violette, et de placer à l'orphelinat la fille de notre bedeau, qui venait de mourir.

Il sourit; mais ce qu'elle venait de dire lui remit en mémoire l'objet de sa visite, et elle devint nerveuse.

—Je vais vous sembler bien audacieuse et bien indiscrète, monsieur.... Votre bonté devrait vous épargner des demandes comme celle que je vais vous adresser.... Et cependant, il s'agit de... ma nièce, ou plutôt de ceux à qui elle tient de près....

Il écoutait avidement et, voyant qu'elle s'arrêtait, il l'encouragea.

—Ne craignez rien, mademoiselle, je ne vous trouverai pas indiscrète.

Elle le regarda d'un air désespéré.

—Alors, dit-elle très vite, voulez-vous nous prêter cinquante francs pour que mon frère aille en Bretagne? Mon cousin Hervé est très malade, et il faudrait réconcilier son frère avec lui....

Séverin ne comprit pas très bien; d'ailleurs, un seul mot l'avait frappé.

—M. Lebreton est très malade! répéta-t-il, pensant à l'isolement terrible de Léna.

—Il ne se doute pas du danger, ni sa fille non plus; c'est une comtesse qui écrit au curé.... Alain, le frère d'Hervé, a refusé de le voir jusqu'ici.... Peut-être les lettres seraient-elles impuissantes; mais on ne résiste pas à la parole d'un prêtre, d'un parent, n'est-ce pas, monsieur?... Si mon frère pouvait partir, je suis sûre qu'il toucherait le cœur d'Alain. Mais nous n'avons pas l'argent nécessaire.... Alors j'ai pensé que vous voudriez bien nous le prêter.... Votre adresse était imprimée sur la lettre que vous aviez écrite à mon frère.... Excusez-moi d'être venue....

Séverin prit ses mains avec chaleur.

—Vous ne pouvez comprendre quelle reconnaissance j'éprouve! dit-il. Je savais la santé de votre cousin très atteinte, et l'isolement de sa fille est navrant.... Certes, il faut donner à ce pauvre père une dernière joie! Laissez-moi non pas prêter, mais offrir à M. le curé, pour ses œuvres (ceci en est une, et bien belle!), une somme qu'il emploiera à son gré.... J'insiste pour qu'il ne fasse pas ce voyage en troisième classe. Le temps presse, d'ailleurs, et les rapides n'en comportent pas.... Et si j'osais vous demander, en implorant la faveur de me charger des frais du voyage, d'aller aider à consoler cette pauvre fille!...

Vraiment, il semblait demander une grâce! Mélanie rougit d'émotion.

—Il ne faut pas l'inquiéter, dit-elle sagement. Si elle avait besoin de moi, j'accepterais simplement, pour l'amour d'elle, ce que vous m'offrez, mais je suis nécessaire ici.

Il ouvrit rapidement un tiroir, prit un billet et attira à lui une enveloppe. Mais elle avait eu le temps de voir un chiffre énorme, éblouissant, qui dansait devant ses yeux ébahis.

—Monsieur!... Mille francs!... Vous vous trompez peut-être! Non? Mais c'est trop! La vingtième partie suffirait pour le voyage!

—Eh bien! le bedeau défunt a peut-être laissé d'autres orphelins, dit Séverin avec le rare sourire qui le rajeunissait. Ne me remerciez pas, de grâce! ajouta-t-il vivement. C'est moi, encore une fois, qui vous dois de la reconnaissance pour m'associer à cette œuvre.

Et, donnant ordre à son domestique d'aller chercher une voiture, il y installa lui-même la pauvre fille qui fondait en larmes.

Deux heures plus tard, le presbytère était sens dessus dessous. Le curé, épongeant son front humide, adressait des recommandations à son vicaire, tout en suivant de l'œil les mouvements de Mélanie, qui préparait une valise. Bien avant l'heure, il était à la gare Montparnasse, ne quittant pas du regard le wagon dans lequel sa valise et son parapluie marquaient sa place. Mélanie l'avait accompagné, cachant héroïquement la souffrance, le supplice de Tantale que lui était la vue de ce train de Bretagne.

—Si tu étais venue aussi.... murmura le prêtre, défaillant devant la peine qu'il devinait sous ses recommandations fiévreusement gaies.

—D'abord, j'ai le catéchisme des enfants de la laïque, répondit-elle d'un ton péremptoire. Et puis, en conscience, nous ne pouvons rien prendre pour mon plaisir sur l'argent de ce bon monsieur.

Le curé courba la tête. On ferma les portières. Encore agile, il sauta dans le wagon, et serra la main de sa sœur.

—Prie bien pour le succès de ma visite, dit-il, penché à la portière.

Elle eut encore le courage de lui sourire. Mais quand le train précipita sa marche, quand elle ne vit plus flotter le mouchoir rouge qu'agitait son frère, son sourire s'effaça.

«Prier! pensa-t-elle. Oui, mais souffrir aussi!»

XXXVIII

Un joyeux dimanche de juin.

Les cloches de Lanrouara s'ébranlent dans l'air tranquille, les paysans en habit de drap se pressent sur les routes, échangeant de tranquilles bonjours. Loïzik n'est pas de «grand'messe» mais le maire et son fils se dirigent vers l'église.

—Il faudrait inviter le recteur à dîner, Goulven, dit Alain, prenant le sentier du presbytère. Loïzik a mis la viande et le fars au four, et elle m'a bien recommandé de ramener le recteur.

Loïzik est maintenant Mme de Coatlanguy, et elle a pris insensiblement, aux yeux de son beau-père, une importance nouvelle. Elle dirige le ménage sans contrôle, et il s'incline volontiers devant son bon sens, surtout maintenant qu'elle a moins peur de lui.

—Voilà devant nous, dit le maire, s'interrompant tout à coup, un pauvre prêtre bien fatigué.... Il arrive de la gare, sans doute; il ne savait pas que la carriole ne fait pas de service, le dimanche....

Bien las, en effet, le curé de Boulommiers arrivait à pied, à jeun, surmontant sa fatigue pour célébrer sa messe. Il arriva au presbytère le premier, sans s'apercevoir que d'autres visiteurs le suivaient de près.

Le maire souleva le loquet de la porte, et entra tout droit dans la cuisine.

—Hé! Marie-Yvonne, je voudrais dire un mot au recteur.

—M. le recteur est avec un prêtre étranger qui veut dire sa messe tout de suite.... Les voilà qui sortent par la petite porte du jardin.... Il n'y a pas beaucoup de temps avant la grand'messe.

—Alors, faites-lui ma commission, je l'attends à dîner, sans faute.

—Mais il y a le prêtre étranger, Monsieur le maire!

—Qu'il l'amène, la table est assez grande! Viens-tu, Goulven? Il faut que j'aille donner des signatures à la mairie, avant la messe....

Le maire expédia ses affaires, et entra dans son banc comme le dernier son tintait. Dans une stalle, faisant son action de grâce il y avait un prêtre en surplis, dont la tête grisonnante était tournée vers l'autel.

La messe commença; le recteur monta en chaire pour le prône, puis annonça à ses paroissiens qu'un prêtre du pays, absent depuis de longues années, demandait à leur dire quelques mots.

Il y eut un remous parmi les têtes chevelues et les coiffes blanches, une curiosité évidente, des murmures échangés.

Les yeux perçants du maire s'attachèrent sur le visage aux traits maigres et accusés du prêtre qui, les yeux baissés, suivaient le bedeau vers la chaire.

Il eut un battement de cœur.

—Goulven, murmura-t-il, poussant le coude de son fils, j'ai dans l'idée que c'est mon cousin Yves Ledu!

Goulven, vivement intéressé, regarda le prêtre qui, maintenant, apparaissait en chaire, et promenait sur l'auditoire deux yeux d'un bleu clair, en ce moment voilés par les larmes.

—C'est lui, j'en suis sûr! dit le maire, qui avait légèrement pâli.

Les murmures s'étaient tus, et chacun attendait avidement que le prêtre parlât.

Il commença, en langue bretonne, bien entendu, avec une légère hésitation, mais correctement, sans guère chercher ses mots:

«Mes frères,

»Ce mot, qui est doux à mes lèvres, est l'expression de la vérité. Vous n'êtes pas seulement mes frères comme fils de l'Église, ma Mère, mais encore parce que la même terre nous a enfantés, vous et moi; parce que nos yeux, en s'ouvrant à la lumière, ont vu les monts d'Arrez, et que c'est dans la même langue que nous avons dit notre première prière. J'ai été élevé parmi vous. Ceux qui, autour de moi, ont des cheveux gris, sont mes amis d'enfance.... Et votre recteur et moi, nous avons senti ensemble naître notre vocation. Si je vous ai quittés, c'est qu'on demandait des prêtres dans un pays stérile, qui n'en produit pas comme celui-ci. Vous autres, vous êtes fiers de donner à Dieu des fils qui reviennent vous évangéliser. Là-bas, «la moisson est grande, et il y a peu d'ouvriers.»

»J'avais fait à Dieu le sacrifice de mon pays. Il permet que je le revoie: qu'il soit béni! Mon cœur est gonflé de joie, et vous m'excuserez de parler imparfaitement la chère langue que, cependant, je n'ai pas oubliée, et dont les mots, je le sens, se presseront sur mes lèvres quand j'invoquerai Dieu sur mon lit de mort.

»J'étais votre ami, je reviens comme votre père, et puisqu'il m'est permis de vous parler, je veux vous dire le salut du bon Maître à ses disciples, à ses amis, quand, après avoir disparu à leurs yeux dans la mort, il se montra de nouveau à eux: «La paix soit avec vous!»

»La paix, c'est le premier des biens. Je vous souhaite, du fond de mon cœur profondément ému, d'abord la paix avec Dieu, dans sa grâce, dans la soumission à sa volonté, dans l'acceptation du travail et des peines, dans la fréquentation des saints sacrements.

»Puis la paix dans vos familles. Qu'aucun sentiment amer, qu'aucune idée de vengeance ou de rancune ne vienne altérer cette union que Dieu a voulue, dont il a donné l'exemple dans la sainte maison de Nazareth, et dont il fait la condition de l'avenir même des races et des familles: «Toute maison divisée contre elle-même périra», parce que dans la division il y a un germe de mort pour les foyers aussi bien que pour les âmes.

»Enfin, la paix avec vous-mêmes, dans l'intime de votre conscience, la paix qui ne peut régner que dans les cœurs soumis à la loi de Dieu, à la loi d'amour, dans les cœurs qui ont rejeté toute amertume, tout ressentiment.

»Et si, dit Notre-Seigneur, faisant votre offrande à l'autel, vous vous souvenez que votre frère a quelque chose contre vous, laissez là votre offrande devant l'autel, et allez vous réconcilier auparavant avec votre frère; ensuite, vous reviendrez faire votre offrande.»

«Et, après cette vie ainsi écoulée dans la paix du Seigneur, celui qui n'est qu'un passant parmi vous, mais dont la pensée habite vos montagnes, vous souhaite la lumière et la paix sans fin du paradis!»

Il y avait des pleurs étouffés dans l'humble assemblée. Ces âmes primitives avaient senti passer un grand souffle d'amour, ces rudes natures avaient vibré sous le choc de cette émotion profonde. Le nom du curé circulait déjà parmi la foule, et quand la grand'messe finit, la petite sacristie fut envahie par tous ceux qui voulaient lui parler et lui serrer la main.

Et le maire?

Les premières paroles du prêtre avaient été droit à son cœur de Breton. Puis, soudain, il avait été atteint en pleine conscience par ces paroles de paix qui lui semblaient dites pour lui. Une révolte se mêlait singulièrement au remords mal assoupi qu'elles éveillaient. Après tout, il avait pardonné à son frère, puisqu'il lui avait jadis envoyé de l'argent! Le revoir n'était pas une obligation: il était si sûr qu'ils ne pouvaient plus s'entendre! Cependant, les paroles du livre divin étaient formelles: il n'était pas commandé de faire un don à son frère, de lui accorder un pardon fictif, mais d'aller, et de se réconcilier avec lui....

Le trouble de ses pensées et le ressentiment qu'il éprouvait contre le curé retinrent son élan. Il attendit que les paysans eussent quitté la sacristie, et s'avança alors, non sans une certaine répugnance, suivi de son fils.

Mais quand il vit briller de bonheur les yeux clairs qui, dans ce visage vieilli, demeuraient les mêmes qu'il se rappelait éclairant une figure d'enfant, quelque chose en lui se fondit tout à coup, et il oublia son impression désagréable pour tomber dans les bras de son ami.

—Ainsi, après tant d'années, tu arrives sans crier gare! Et tu ne viens pas d'abord chez moi!

—Il y avait ma messe.... Mais je suis si heureux, Alain, je vais revoir le Coatlanguy avec tant de bonheur!

—Voici mon fils Goulven.... Tu vas voir sa femme, Loïzik Le Braz, ta nièce aussi.... Si tu restes quelques jours, je te ferai faire la connaissance de mon fils, le notaire. Et puisque tu n'as pas trouvé le moyen de venir marier ce garçon-là, il faudra que tu t'arranges pour faire un baptême, si Dieu bénit notre foyer.

—Ah! j'en serais trop heureux, mon ami!... Goulven ressemble à sa défunte mère.... Oui, oui, j'aimerais à revenir; mais les voyages coûtent cher....

—Pas à toi, dit brusquement le maire, car je te le paierais, et même à Mélanie.

Le pauvre curé crut étouffer de joie.

—Alors, si Loïzik devient mère, et si Monseigneur permet une seconde absence... dit-il d'une voix, étranglée.

Il passa son bras sous celui de son cousin, et les paysans souriaient à les voir s'en aller ainsi, grands tous les deux, encore robustes, avec leurs figures accentuées, burinées de rides, mais gardant la jeunesse du regard.

—Goulven, dit le maire, reste attendre le recteur, qui prolonge son action de grâces.... Nous allons prendre la traverse, et faire une belle surprise à Loïzik, qui entend toujours parler de son oncle le curé, et qui va être bien contente....

Le prêtre avait oublié l'objet de sa venue. Une joie telle gonflait son cœur, qu'elle en était presque douloureuse. Il foulait donc encore sa terre natale! Son œil ravi errait sur les ajoncs éclatants.... Les nappes jaunissantes du froment ondulaient sous une brise fraîche, le thym couvrait les pentes arides des monts, et au bord du sentier, un ruisseau très clair clapotait rudement sur des pierres noires et lisses. Au-dessus de sa tête s'étendait ce cher ciel breton, d'un bleu si pâle, si doux, à nul autre semblable, traversé de minces traits blancs, comme des coups de pinceau.... Le soleil brillait sur tout cela, prêtant de l'éclat à ces tons ternes, une richesse apparente à cette terre stérile qui, elle aussi, semblait se faire belle pour fêter le retour de son prêtre, et enfin les cloches qui sonnaient l'Angélus avaient l'air d'annoncer qu'il était revenu....

Il regarde avidement le vieux manoir.... Oui, oui, il est bien tel qu'il le gardait dans son souvenir, seulement il lui semble plus petit. La coiffe blanche de Loïzik, que Goulven a appelée joyeusement, met une tache sur la muraille grise, et il croit voir sa sœur avant qu'elle eût été forcée d'adopter ses pauvres chapeaux de paille noire....

Il entre d'abord dans la cuisine où le feu, qui rougeoie gaiement, mire ses flammes claires dans les bassins de cuivre jaune suspendus aux murs. Il respire l'effluve oublié de ce pot-au-feu rustique, rempli de légumes frais et de viande savoureuse; il entend le pétillement du beurre sur la poêle; il voit remuer lentement, sur le vieux tourne-broche mécanique, les poulets qui se dorent devant le foyer.... Et tout cela est un symbole, tout cela a une histoire, tout cela évoque pour lui un passé disparu. Il revoit les vieux parents qui s'asseyaient sur les bancs de chêne, les enfants bruyants qui sont devenus des vieillards ou qui ont été, tout jeunes, ravis dans les demeures célestes.... Et enfin, quand le recteur l'ayant rejoint, ils passent dans la «salle» et qu'on l'invite à bénir la table où il s'était assis, petit enfant, ses yeux se mouillent de larmes, et sa voix faiblit tout à coup....

Cependant, le joyeux tohu-bohu de l'arrivée se calme, et les questions pressées, les nouvelles échangées, les souvenirs ravives, tout cela a un terme. Le curé se rappelle maintenant qu'il n'est pas venu ici pour son plaisir, qu'il y a à remplir une tâche pénible. L'espèce d'ivresse de l'arrivée se dissipe, le souci qui le hantait revient l'envahir, et il se reproche maintenant d'avoir pu oublier un instant le parent malade, la jeune fille isolée dont il était venu défendre la cause.

Le maire aussi s'est calmé. Le petit sermon de son cousin lui revient à la mémoire, ramenant une arrière-pensée, un ressentiment. Son orgueil se cabre à l'idée qu'on a osé lui donner une leçon, fût-ce du haut de la chaire, et il ne doute plus que le curé ne soit venu au Coatlanguy avec un but arrêté: le contraindre à recevoir son frère.... Cela, jamais!

L'heure des vêpres, cependant, a sonné; de nouveau les cloches tintent dans l'air tranquille; de nouveau, les groupes de paysans en habits de dimanche se dirigent vers le bourg. Ce n'est pas encore le moment des explications.

Ils s'en vont tous à l'église, et Loïzik trouve le moyen de rester un peu en arrière avec le curé.

—Savez-vous si ma cousine Léna va bien? dit-elle, baissant la voix, bien que son beau-père, qui cause avec le recteur, soit trop loin pour l'entendre.

—Léna m'écrit quelquefois. Elle est toujours pieuse, dévouée à son devoir, et le bon Dieu lui a procuré des amis.

—Alors, elle ne regrette pas le Coatlanguy? dit Loïzik, attristée.

—Oh! si, elle le regrette, bien plus même qu'elle ne s'y serait attendue.... As-tu deviné que je suis ici à cause d'elle, ma fille?

Loïzik pâlit.

—Je l'avais pensé.... Mais mon père ne veut pas la revoir.... Ma pauvre Lénik! Jamais elle ne reviendra, je le sais bien!

—Qui peut le savoir? Il y a des événements qui ouvrent les cœurs les plus fermés, mon enfant.... Je suis venu dire à Alain que son frère est très malade.... Pendant les vêpres, tu vas prier de tout ton cœur, et le bon Dieu viendra à notre aide....

Le visage de la jeune femme s'était assombri. Pendant que le curé de Boulommiers, revêtu de la plus belle chape qui fût à la sacristie, chantait les vêpres que le recteur accompagnait sur l'harmonium, elle pria, en effet, ardemment, pour sa chère cousine et pour cet oncle Hervé qui devait être un si grand coupable....

Et ce fut au retour, dans le jardin du manoir, entre les troncs rugueux des vieux pommiers, que le curé aborda la question poignante qui l'amenait.

XXXIX

Décidément, un embarras pénible se glissait entre les deux cousins. Alain était défiant; tout en fumant sa pipe de bruyère, il jetait sur l'abbé des regards attentifs. Il se préparait à tenir tête à l'orage. L'orage, si c'en était un, le prit par surprise.

—Alain, dit tout à coup le curé, posant la main sur la manche de drap fin du maire, ton frère est très mal....

Alain sentit un coup au cœur, et regarda machinalement autour de lui comme s'il cherchait, dans ce qui l'entourait, la confirmation de ce fait inattendu. Mais c'étaient des souvenirs très anciens qui, soudain, lui revenaient en foule.

Très malade.... A ce pommier, il voyait son frère, enfant, grimper lestement en poussant des cris de victoire... Dans cette allée, Hervé promenait un mouton favori dont les bêlements semblaient encore frapper les oreilles du maire.... Sous ce vieux noyer, il dessinait des arbres informes au milieu desquels s'élevait toujours la tourelle du manoir....

Très malade.... Comment pouvait-il être, maintenant? Vieilli, naturellement, comme lui, comme Yves Le Du. Mais quels changements le temps avait-il apportés en lui? Avait-il gardé ses traits fins, son sourire un peu indécis? Ses cheveux, en blanchissant, étaient-ils restés doux et bouclés?...

Toutes ces pensées traversèrent comme l'éclair l'esprit d'Alain, tandis que, ainsi qu'un glas, les mots: très mal les accompagnaient.

Il ne savait pas lui-même quelle expression d'angoisse troublait son regard quand il le reporta enfin sur l'abbé.

—Comment le sais-tu? demanda-t-il avec une espèce de brutalité.

—Par une dame, amie de Léna. La pauvre petite l'ignore.

Une soudaine défiance contracta les traits du maire.

—Elle ignore que son père est malade! Allons, c'est un piège qu'on me tend! Léna soignait toutes les maladies du bourg, et elle s'y connaît encore, je pense!

—Il y a des désordres intérieurs qui déjouent l'expérience d'une jeune fille: Hervé est atteint d'une maladie du cœur.

—On vit trente ans avec cela! dit le maire, ébranlé.

—Il ne vivra ni trente ans, ni trente mois! dit le prêtre avec fermeté. Tu ne supposes pas que mon habit, à défaut de ma conscience, me permette de te tromper, ni même d'être pris comme complice d'un mensonge! Je te répète que ton frère est très malade, qu'un malheur est imminent, et je te laisse te représenter ce que c'est que de mourir en terre étrangère, laissant après soi une fille de vingt ans!

Une pâleur grise couvrait les traits du maire. Maintenant, c'était sa mère qu'il revoyait toute jeune dans l'allée envahie par l'herbe, et à son oreille retentissait cette phrase, entendue si souvent: «Alain, tiens la main de ton petit frère...»

Il essuya son front, couvert de sueur froide.

—Il n'était plus un Coatlanguy... Il avait compromis son nom... J'avais juré qu'il ne franchirait plus ce seuil! murmura-t-il dans une dernière lutte contre son ressentiment.

—C'était un serment exécrable! dit le prêtre avec énergie. Tu l'as d'ailleurs mal jugé, mal compris... Il a gardé l'âme d'un enfant... Rejeté par ton cœur impitoyable, il a trouvé ailleurs la sympathie, l'honneur, la gloire humaine, même... Il a illustré le nom de Lebreton autant que ses ancêtres les batailleurs... Je ne te demande pas de lui pardonner, mais de réparer ton injustice!

Une sorte de majesté transformait ce prêtre timide, et celui dont il avait redouté la colère se courbait sous l'autorité sacerdotale qui avait enfin raison de sa rancune.

Le maire regarda son cousin avec angoisse, et, pour la première fois de sa vie, demanda humblement un conseil.

—Que faut-il que je fasse? Est-il en état de revenir... ici?

L'abbé soupira.

—C'est un trop grand voyage...

—Alors....

Son cœur battit si vite, si violemment, que toutes les glaces qui l'enserraient se rompirent...

—Alors, partons ce soir, toi et moi, et allons l'embrasser!

Le prêtre ouvrit les bras en pleurant, et une étreinte pareille à celles de leur enfance les réunit un instant.

Mais, presque aussitôt, le maire reprit possession de lui-même, et tira sa grosse montre d'argent.

—Nous pouvons partir ce soir.... Loïzik nous fera manger un morceau, et Goulven nous conduira à Morlaix pour l'heure de l'express.... Tu peux venir avec moi, n'est-ce pas?

—Il faut que je télégraphie à Monseigneur, mais il ne me refusera pas.... Écoute, Alain, c'est une grande dépense, mais je puis y pourvoir en ce qui me concerne, grâce à la charité d'un ami généreux....

—Point d'aumône, je te prie, quand mon frère et moi sommes en jeu! interrompit sèchement le maire. C'est moi qui t'emmène, et je peux, Dieu merci, payer cette dépense!

Il revint vers la maison d'un pas vif. Sauf la pâleur qui demeurait sur son visage, on n'eût pas deviné qu'il venait de subir un si profond bouleversement. Il appela Loïzik de sa voix impérieuse:

—Prépare-nous un peu de soupe et de la viande froide, dit-il. Je pars ce soir, avec l'abbé.

Elle le regarda, surprise et inquiète, sans oser l'interroger.

—Je vais très loin d'ici, reprit-il, s'efforçant de garder son inflexion décidée, en Italie, à Venise.... L'abbé m'a apporté de mauvaises nouvelles de... mon frère Hervé....

Loïzik tressaillit en l'entendant prononcer ce nom pour la première fois.

—Oh! mon père!... Et Léna?...

Une soudaine émotion détendit les traits sévères d'Alain.

—S'il arrive un malheur, je la ramènerai, dit-il avec une douceur soudaine.

Elle se mit à sangloter, et, oubliant sa réserve ordinaire et sa timidité en face de son beau-père, elle se jeta à son cou d'un geste passionné. Chose inouïe, il l'embrassa doucement au front. Mais, en l'entendant murmurer d'une voix attendrie: «Pauvre petite Léna!» elle comprit que ce baiser n'était pas pour elle....