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La Russie en 1839, Volume I cover

La Russie en 1839, Volume I

Chapter 12: LETTRE NEUVIÈME.
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About This Book

A traveler records journeys through major cities and provinces, combining vivid descriptions of architecture, ceremonies, and daily life with sustained analysis of political power, bureaucracy, religion, and social customs. He contrasts public rituals and private manners, portrays how an authoritative state shapes institutions and individual conduct, and examines the interplay between faith and governance. The text mixes scene-by-scene reportage, portraits of elites and officials, and reflective digressions that weigh modernizing forces against traditional beliefs, inviting readers to compare societies and to consider the moral and human consequences of concentrated authority.

Le luxe des petites précautions superflues engendre ici une population de commis; chacun de ces hommes s'acquitte de sa charge avec une pédanterie, un rigorisme, un air d'importance uniquement destiné à donner du relief à l'emploi le plus obscur; il ne se permet pas de proférer une parole; mais on le voit penser à peu près ceci:

«Place à moi, qui suis un des membres de la grande machine de l'État.»

Ce membre, fonctionnant d'après une volonté qui n'est pas en lui, vit autant qu'un rouage d'horloge; on appelle cela l'homme, en Russie… La vue de ces automates volontaires me fait peur; il y a quelque chose de surnaturel dans un individu réduit à l'état de pure machine. Si, dans les pays où les mécaniques abondent, le bois et le métal nous semblent avoir une âme, sous le despotisme les hommes nous semblent de bois; on se demande ce qu'ils peuvent faire de leur superflu de pensée, et l'on se sent mal à l'aise à l'idée de la force qu'il a fallu exercer contre des créatures intelligentes pour parvenir à en faire des choses; en Russie j'ai pitié des personnes, comme en Angleterre j'avais peur des machines. Là il ne manque aux créations de l'homme que la parole; ici la parole est de trop aux créatures de l'État.

Ces machines, incommodées d'une âme, sont, au reste, d'une politesse épouvantable; on voit qu'elles ont été ployées dès le berceau à la civilité comme au maniement des armes; mais quel prix peuvent avoir les formes de l'urbanité quand le respect est de commande? Le despotisme a beau faire, la libre volonté de l'homme sera toujours une consécration nécessaire à tout acte humain, pour que l'acte ait une signification; la faculté de choisir son maître peut seule donner du prix à la fidélité; or, comme en Russie un inférieur ne choisit rien, tout ce qu'il fait et dit n'a aucun sens ni aucun prix.

À la vue de toutes ces catégories d'espions qui nous examinaient, et nous interrogeaient, il me prenait une envie de bâiller qui aurait aisément pu se tourner en envie de pleurer, non sur moi, mais sur ce peuple; tant de précautions, qui passent ici pour indispensables, mais dont on se dispense parfaitement ailleurs, m'avertissaient que j'étais près d'entrer dans l'Empire de la peur; et la peur se gagne comme la tristesse; donc j'avais peur et j'étais triste… par politesse… pour me mettre au diapason de tout le monde.

On m'engagea à descendre dans la grande salle de notre paquebot, où je devais comparaître devant un aréopage de commis assemblés pour interroger les passagers. Tous les membres de ce tribunal, plus redoutable qu'imposant, étaient assis devant une grande table; plusieurs de ces hommes feuilletaient des registres avec une attention sinistre; ils paraissaient trop absorbés pour n'avoir pas quelque charge secrète à remplir; leur emploi avoué ne suffisait pas à motiver tant de gravité.

Les uns, la plume à la main, écoutaient les réponses des voyageurs, ou pour mieux dire des accusés, car tout étranger est traité en coupable à son arrivée sur la frontière russe; les autres transmettaient de vive voix à des copistes des paroles auxquelles nous n'attachions nulle importance; ces paroles se traduisant de langue en langue, et passant du français par l'allemand, arrivaient enfin au russe, où le dernier des scribes les fixait irrévocablement et peut-être arbitrairement sur son livre. On copiait les noms inscrits sur les passe-ports, chaque date, chaque visa étaient examinés avec un soin minutieux; mais le passager, martyrisé par cette torture morale, n'était jamais interrogé qu'en phrases dont le tour, correctement poli, me paraissait destiné à le consoler sur la sellette.

Le résultat du long interrogatoire qu'on me fit subir, ainsi qu'à tous les autres, fut qu'on me prit mon passe-port après m'avoir fait signer une carte, moyennant laquelle je pourrais, me disait-on, réclamer ce passe-port à Saint-Pétersbourg.

Tous semblaient avoir satisfait aux formalités ordonnées par la police, les malles, les personnes étaient déjà sur le nouveau bateau, depuis quatre heures d'horloge, nous languissions devant Kronstadt, et l'on ne parlait pas encore de partir.

À chaque instant de nouvelles nacelles noires sortaient de la ville et ramaient tristement vers nous: quoique nous eussions mouillé très-près des murs de la ville, le silence était profond… Nulle voix ne sortait de ce tombeau; les ombres qu'on voyait naviguer autour étaient muettes comme les pierres qu'elles venaient de quitter; on aurait dit d'un convoi préparé pour un mort qui se faisait attendre. Les hommes qui dirigeaient ces embarcations lugubres et mal soignées étaient vêtus de grossières capotes de laine grise, leurs physionomies manquaient d'expression; ils avaient des yeux sans regard, un teint vert et jaune; on me dit que c'étaient des matelots attachés à la garnison; ils ressemblaient à des soldats. Le grand jour était venu depuis longtemps, et il ne nous avait apporté guère plus de lumière que l'aurore; l'air était étouffant, et le soleil, encore peu élevé, mais réfléchi sur l'eau, m'incommodait. Quelquefois les canots tournaient autour de nous en silence sans que personne montât à notre bord; d'autres fois six ou douze matelots déguenillés, à demi couverts de peaux de mouton retournées, la laine en dedans et le cuir crasseux en dehors, nous amenaient un nouvel agent de police, ou un officier de la garnison, ou un douanier en retard; ces allées et venues, qui n'avançaient pas nos affaires, me donnaient au moins le loisir de faire de tristes réflexions sur l'espèce de saleté particulière aux hommes du Nord. Ceux du Midi passent leur vie à l'air à demi nus ou dans l'eau; ceux du Nord, presque toujours renfermés, ont une malpropreté huileuse et profonde qui me paraît plus repoussante que la négligence des peuples destinés à vivre sous le ciel et nés pour se chauffer au soleil.

L'ennui auquel les minuties russes nous condamnaient me donna aussi l'occasion de remarquer que les grands seigneurs du pays sont peu endurants pour les inconvénients de l'ordre public, quand cet ordre pèse sur eux.

«La Russie est le pays des formalités inutiles» murmuraient-ils entre eux, mais en français de peur d'être entendus des employés subalternes. J'ai retenu la remarque dont ma propre expérience ne m'a déjà que trop prouvé la justesse: d'après ce que j'ai pu entrevoir jusqu'ici, un ouvrage qui aurait pour titre les Russes jugés par eux-mêmes serait sévère; l'amour de leur pays n'est pour eux qu'un moyen de flatter le maître; sitôt qu'ils pensent que ce maître ne peut les entendre, ils parlent de tout avec une franchise d'autant plus redoutable que ceux qui écoutent deviennent responsables.

La cause de tant de retards nous fut enfin révélée. Le chef des chefs, le supérieur des supérieurs, le directeur des directeurs des douaniers se présente: c'était cette dernière visite que nous attendions depuis longtemps sans le savoir. Au lieu de s'astreindre à porter l'uniforme, ce fonctionnaire suprême arrive en frac comme un simple particulier. Il paraît que son rôle est de jouer l'homme du monde. D'abord, il fait le gracieux, l'élégant auprès des dames russes; il rappelle à la princesse D*** leur rencontre dans une maison où la princesse n'a jamais été; il lui parle des bals de la cour, où elle ne l'a jamais vu: enfin il nous donne la comédie, il la donne surtout à moi, qui ne me doutais guère qu'on pût affecter d'être plus qu'on n'est, dans un pays où la vie est notée, où le rang de chacun est écrit sur son chapeau ou sur son épaulette: mais, le fond de l'homme est le même partout… Notre douanier de salon, tout en continuant de se donner des airs de cour, confisque élégamment un parasol, arrête une malle, emporte un nécessaire; et renouvelle avec un sang-froid imperturbable des recherches déjà consciencieusement faites par ses subordonnés.

Dans l'administration russe les minuties n'excluent pas le désordre. On se donne une grande peine pour atteindre un petit but, et l'on ne croit jamais pouvoir faire assez pour montrer son zèle. Il résulte de cette émulation de commis, qu'une formalité n'assure pas l'étranger contre une autre. C'est comme un pillage: parce que le voyageur est sorti des mains d'une première troupe, ce n'est pas à dire qu'il n'en rencontrera pas une seconde, une troisième, et toutes ces escouades échelonnées sur son passage, le tracassent à l'envi.

La conscience plus ou moins timorée des employés de tous grades auxquels il peut avoir affaire, décide de son sort. Il aura beau dire, si on lui en veut, il ne sera jamais en règle: et c'est un pays ainsi administré qui veut passer pour civilisé à la manière des États de l'Occident!..

Le chef suprême des geôliers de l'Empire procéda lentement à l'examen du bâtiment: il fut long, très-long à remplir sa charge; la conversation à soutenir est un soin qui complique les fonctions de ce cerbère musqué, musqué à la lettre; car il sent le musc d'une lieue. Enfin nous sommes débarrassés des cérémonies de la douane, des politesses de la police, délivrés des saluts militaires et du spectacle de la plus profonde misère qui puisse défigurer la race humaine; car les rameurs de messieurs de la douane russe sont des créatures d'une espèce à part. Comme je ne pouvais rien pour elles, leur présence m'était odieuse, et chaque fois que ces misérables amenaient à notre bord les officiers de tous grades employés au service des douanes et de la police maritime, la plus sévère police de l'Empire, je détournais les yeux. Ces matelots en haillons déshonorent leur pays: ce sont des espèces de galériens huileux, qui passent leur vie à transporter les commis et les officiers de Kronstadt, à bord des vaisseaux étrangers. En voyant leur figure et en pensant à ce qui s'appelle exister pour ces infortunés, je me demandais ce que l'homme a fait à Dieu pour que soixante millions de ses semblables soient condamnés à vivre en Russie.

Au moment d'appareiller je m'approchai du prince K***.

«Vous êtes Russe, lui dis-je, aimez donc assez votre pays, pour engager le ministre de l'intérieur ou celui de la police à changer tout cela; qu'il se déguise un beau jour, en étranger non suspect tel que moi et qu'il vienne à Kronstadt pour voir de ses yeux ce que c'est que d'entrer en Russie.»

«À quoi bon,» reprit le prince, «l'Empereur n'y pourrait rien.»

—«L'Empereur non, mais le ministre!»

Enfin, nous partons, à la grande joie des princes et princesses russes qui vont retrouver famille et patrie: leur bonheur démentait les observations de mon aubergiste de Lubeck, à moins que cette fois encore l'exception ne confirme la règle. Mais moi, je ne me réjouissais pas, je craignais au contraire de quitter une société charmante pour aller me perdre dans une ville dont les abords m'attristaient; elle n'existait déjà plus cette société du hasard: dès la veille l'approche de la terre avait rompu nos liens, liens fragiles formés uniquement par les passagères nécessités du voyage.

Ainsi le vent qui souffle vers le soir amoncelle des nuages à l'horizon, la lumière du couchant les illumine en variant leur aspect, leurs formes répondent aux rêves de l'imagination la plus riante; ce ne sont que palais enchantés et peuplés d'êtres fantastiques, que nymphes, que déesses, menant leur ronde joyeuse dans l'espace éthéré; on ne voit que des grottes habitées par des Syrènes, que des îles flottant sur une mer de feu; enfin c'est un monde nouveau; si quelque monstre, si quelque figure grotesque se mêle à ces groupes charmants, elle rehausse par le contraste, la beauté des tableaux agréables: mais le vent vient-il à changer, ou seulement continue-t-il de souffler, le soleil de baisser: tout a disparu… le rêve est fini, le froid, le vide succède aux créations de la lumière évanouie, le crépuscule s'enfuit avec son cortége d'illusions; la nuit est venue.

Les femmes du Nord s'entendent merveilleusement à nous laisser croire qu'elles eussent choisi ce que la destinée leur fait rencontrer. Ce n'est pas fausseté, c'est coquetterie raffinée, elles sont polies envers le sort. C'est une grâce souveraine; la grâce est toujours naturelle, ce qui n'empêche pas qu'on s'en serve souvent pour cacher le mensonge: ce qu'il y a de violent et de forcé dans les diverses situations de la vie disparaît chez les femmes gracieuses, et chez les hommes poëtes; ce sont les êtres les plus trompeurs de la création; le doute fuit devant leur souffle, ils créent ce qu'ils imaginent; nulle défiance ne tient contre leur parole, s'ils ne mentent pas à d'autres, ils se mentent à eux-mêmes: car leur élément, c'est le prestige; leur bonheur, l'illusion; leur vocation, le plaisir fondé sur l'apparence. Craignez la grâce des femmes et la poésie des hommes: armes d'autant plus dangereuses qu'on les redoute moins!

Voilà ce que je me disais en quittant les murs de Kronstadt, nous étions là tous, présents encore, et nous n'étions plus réunis: l'âme manquait à ce cercle animé la veille par une secrète harmonie qui ne se rencontre que bien rarement dans les sociétés humaines. Peu de choses m'ont paru plus tristes que cette brusque vicissitude; c'est la condition des plaisirs de ce monde, je l'avais prévu; j'ai subi cent fois la même expérience; mais je n'ai pas toujours reçu la lumière d'une façon si brusque: d'ailleurs, qu'y a-t-il de plus poignant que les douleurs dont on ne peut accuser personne? Je voyais chacun prêt à rentrer dans sa voie: la destinée commune traçait son ornière devant ces pèlerins rengagés dans la vie habituelle: la liberté du voyage n'existait plus pour eux, ils rentraient dans la vie réelle, et moi je restais seul à errer de pays en pays: errer toujours ce n'est pas vivre. Je me sentais abandonné, de cet abandon du voyage le plus profond de tous: et je comparais la tristesse de mon isolement à leurs joies domestiques. L'isolement avait beau être volontaire, en était-il plus doux?… Dans ce moment tout me paraissait préférable à mon indépendance, et je regrettais jusqu'aux soucis de la famille. Les uns pensaient à la Cour et les autres à la douane, car malgré le temps perdu à Kronstadt, nos gros bagages n'avaient encore été que plombés: maintes parures, maints objets de luxe, peut-être même des livres, pesaient sur ces consciences qui la veille affrontaient les flots sans trouble, et qui maintenant étaient bourrelées à la vue d'un commis!… Je lisais dans les yeux des femmes l'attente des maris, des enfants, de la couturière, du coiffeur, du bal de la cour; et j'y lisais que malgré les protestations de la veille, je n'existais déjà plus pour elles. Les gens du Nord ont des coeurs incertains, des sentiments douteux; leurs affections sont toujours mourantes comme les pâles lueurs de leur soleil: ne tenant à rien, ni à personne, quittant volontiers le sol qui les a vus naître; créés pour les invasions, ces peuples sont uniquement destinés à descendre du pôle à des époques marquées par Dieu, pour rafraîchir les races du Midi brûlées par le feu des astres et par celui des passions.

Aussitôt arrivés à Pétersbourg, mes amis servis selon leur rang, furent délivrés; ils quittèrent leur prison de voyage sans même me dire adieu, à moi qu'ils laissaient courbé sous le poids des fers de la police et de la douane. À quoi bon dire adieu? j'étais mort.—Qu'est-ce qu'un voyageur pour des mères de famille?… Pas un mot cordial, pas un regard, pas un souvenir ne me fut accordé!… C'était la toile blanche de la lanterne magique après que les ombres y ont passé. Je vous le répète: je m'attendais bien à ce dénouement, mais je ne m'attendais pas à la peine qu'il m'a causée; tant il est vrai que c'est en nous-mêmes qu'est la source de toutes nos surprises!…

Trois jours avant d'arriver à terre, deux des aimables voyageuses m'avaient fait promettre d'aller les voir à Pétersbourg; la cour est tout ici, je n'ai pas encore été présenté; j'attendrai.

LETTRE HUITIÈME.

Arrivée à Pétersbourg par la Néva.—Architecture.—Contradiction entre le caractère du site et le style des édifices importés du Midi.—Absurde imitation des monuments de la Grèce.—La nature aux environs de Pétersbourg.—Tracasseries de la douane et de la police.—Interrogatoire minutieux.—On retient mes livres.—Difficultés du débarquement.—Aspect des rues.—Statue de Pierre-le-Grand.—Trop fameuse.—Palais d'hiver.—Rebâti en un an.—À quel prix?—Le despotisme se révèle dès le premier pas qu'on fait dans ce pays.—Citation d'Herberstein.—Karamsin.—La vanité des Russes les aveugle sur l'inhumanité de leur gouvernement.—Esprit de la nation d'accord avec la politique de l'autocratie.

Pétersbourg, ce 11 juillet 1839, au soir.

Les rues de Pétersbourg ont un aspect étrange aux yeux d'un Français; je tâcherai de vous les décrire, mais je veux d'abord vous parler de l'entrée de la ville par la Néva. Elle a de la célébrité et les Russes en sont fiers à juste titre; cependant je l'ai trouvée au-dessous de sa réputation. Lorsque de très-loin on commence à découvrir quelques clochers, ce qu'on distingue fait un effet plus singulier qu'imposant. La légère épaisseur de terrain qu'on aperçoit de loin entre le ciel et la mer, devient un peu plus inégale dans quelques points que dans d'autres; voilà tout, et ces irrégularités imperceptibles ce sont les gigantesques monuments de la nouvelle capitale de la Russie. On dirait d'une ligne tracée par la main tremblante d'un enfant qui dessine quelque figure de mathématique. En approchant on commence à reconnaître les campaniles grecs, les coupoles dorées de quelques couvents, puis des monuments modernes, des établissements publics: le fronton de la bourse, les colonnades blanchies des écoles, des musées, des casernes, des palais qui bordent des quais de granit: une fois entré dans Pétersbourg, vous passez devant des sphinx également en granit; ils sont de dimensions colossales, et leur aspect est imposant. Néanmoins ces copies de l'antique n'ont aucun mérite comme oeuvre d'art; mais une ville de palais, c'est majestueux! Toutefois, l'imitation des monuments classiques vous choque quand vous pensez au climat sous lequel ces modèles sont maladroitement transplantés. Mais bientôt vous êtes frappé de la forme et de la quantité de flèches, de tourelles, d'aiguilles métalliques qui s'élèvent de toutes parts: ceci est au moins de l'architecture nationale. Pétersbourg est flanqué de vastes et nombreux couvents à clochers: villes pieuses qui servent de rempart à la ville profane. Les églises russes ont conservé leur originalité primitive. Ce n'est pas que les Russes aient inventé ce style lourd et capricieux qu'on appelle bysantin. Mais ils sont grecs de religion, et leur caractère, leur croyance, leur instruction, leur histoire justifient les emprunts qu'ils font au Bas-Empire: on peut leur permettre d'aller chercher les modèles de leurs monuments à Constantinople; mais non pas à Athènes. Vus de la Néva, les parapets des quais de Pétersbourg sont imposants et magnifiques; mais au premier pas que vous faites à terre, vous découvrez que ces mêmes quais sont pavés en mauvais cailloux, incommodes, inégaux, aussi désagréables à l'oeil que nuisibles aux piétons et pernicieux pour les voitures. Avant tout, on aime ici ce qui brille, quelques flèches dorées et fines comme des paratonnerres; des portiques dont la base disparaît presque sous l'eau, des places ornées de colonnes qui se perdent dans l'immensité des terrains qui les environnent; des statues antiques et dont les traits, le style et l'ajustement jure avec la nature du sol, avec la couleur du ciel, avec le climat comme avec la figure, le costume et les habitudes des hommes, si bien qu'elles ressemblent à des héros prisonniers chez leurs ennemis; des édifices dépaysés, des temples tombés du sommet des montagnes de la Grèce dans les marais de la Laponie, et qui par conséquent paraissent beaucoup trop écrasés pour le site où ils se trouvent transplantés sans savoir pourquoi: voilà ce qui m'a frappé d'abord.

Ces magnifiques palais des dieux du paganisme, qui couronnent admirablement de leurs lignes horizontales, de leurs contours sévères, les promontoires des rivages ioniens et dont les marbres dorés brillent de loin au soleil sur les rochers du Péloponèse, dans les ruines des Acropolis antiques, sont devenus ici des tas de plâtre et de mortier; les détails incomparables de la sculpture grecque, les merveilleuses finesses de l'art classique ont fait place à je ne sais quelle burlesque habitude de décoration moderne qui passe parmi les Finlandais pour la preuve d'un goût pur en fait d'art. Imiter ce qui est parfait, c'est le gâter, on devrait copier strictement les modèles, ou inventer. Au surplus, la reproduction des monuments d'Athènes, si fidèle qu'on la suppose, serait perdue dans une plaine fangeuse toujours menacée d'être submergée par une eau à peu près aussi haute que le sol. Ici la nature demandait aux hommes tout le contraire de ce qu'ils ont imaginé; au lieu d'imiter les temples païens, il fallait des constructions aux formes hardies, aux lignes verticales pour percer les brumes d'un ciel polaire, et pour rompre la monotone surface des steppes humides et gris qui forment à perte de vue et d'imagination le territoire de Pétersbourg. Je commence à comprendre pourquoi les Russes nous engagent avec tant d'instance à venir les voir pendant l'hiver: six pieds de neige cacheraient tout cela, tandis que l'été on voit le pays.

Parcourez le territoire de Pétersbourg et des provinces voisines vous n'y trouverez, m'a-t-on dit, pendant des centaines de lieues que des flaques d'eau, des pins rabougris, et des bouleaux à la sombre verdure. Certes, le linceul de l'hiver vaut mieux que la grise végétation de la belle saison. Toujours les mêmes bas-fonds ornés des mêmes broussailles pour tout paysage, si ce n'est en vous dirigeant vers la Suède et la Finlande. Là vous verriez une succession de petits rocs granitiques hérissés de pins qui changent l'aspect du terrain, sans varier beaucoup les paysages: vous pouvez bien penser que la tristesse d'une telle contrée n'est guère égayée par les lignes de petites colonnes que les hommes ont cru devoir bâtir sur cette terre plate et nue. Pour socle à des péristyles grecs, il faudrait des monts: il n'y a ici nul accord entre les inventions de l'homme et les données de la nature, et ce manque d'harmonie me choque à chaque instant; j'éprouve en me promenant dans cette ville le malaise qu'on ressent quand il faut causer avec une personne minaudière. Le portique, ornement aérien, est ici une gêne ajoutée à celle du climat: en un mot le goût des monuments sans goût est ce qui a présidé à la fondation et à l'agrandissement de Pétersbourg. Le contre-sens me paraît ce qu'il y a de plus caractéristique dans l'architecture de cette immense ville qui me fait l'effet d'une fabrique de mauvais style dans un parc; mais le parc c'est le tiers du monde, et l'architecte: Pierre-le-Grand.

Aussi quelque choqué qu'on soit des sottes imitations qui gâtent l'aspect de Pétersbourg, ne peut-on contempler sans une sorte d'admiration cette ville sortie de la mer à la voix d'un homme et qui pour subsister se défend contre une inondation périodique de glace et permanente d'eau: c'est le résultat d'une force de volonté immense: si l'on n'admire pas, on craint: c'est presque respecter.

Le paquebot de Kronstadt jeta l'ancre dans l'intérieur de Pétersbourg devant un quai de granit; le quai anglais en face du bureau des douanes est à peu de distance de la fumeuse place où s'élève la statue de Pierre-le-Grand sur son rocher. Une fois ancré là on y reste longtemps; vous allez voir pourquoi.

Je voudrais vous épargner le détail des nouvelles persécutions que m'ont fait subir sous le nom générique de simples formalités, la police et sa fidèle associée la douane; cependant c'est un devoir, que de vous donner l'idée des difficultés qui attendent l'étranger à la frontière maritime de la Russie: on dit l'entrée par terre plus facile.

Trois jours par an, le soleil de Pétersbourg est insupportable: hier, pour mon arrivée, je suis tombé sur un de ces jours. On a commencé par nous parquer une grande heure sur le tillac de notre bâtiment, moi et les autres: les étrangers, non les Russes. Là, nous étions exposés sans abri à la plus forte chaleur et au grand soleil du matin. Il était huit heures et il faisait jour depuis une heure après minuit. On parle de trente degrés de chaleur au thermomètre de Réaumur; rappelez-vous que cette température devient plus incommode dans le Nord que dans les climats dits chauds parce que l'air y est lourd et chargé de brume.

Il a fallu comparaître devant un nouveau tribunal qui s'est assemblé, comme celui de Kronstadt, dans la grande chambre de notre bâtiment. Les mêmes questions m'ont été adressées avec la même politesse, et mes réponses traduites avec les mêmes formalités.

«Que venez-vous faire en Russie?

—Voir le pays.

—Ce n'est pas là un motif de voyage. (N'admirez-vous pas l'humilité de l'objection?)

—Je n'en ai pas d'autre.

—Qui comptez-vous voir à Pétersbourg?

—Toutes les personnes qui me permettront de faire connaissance avec elles.

—Combien de temps comptez-vous rester en Russie?

—Je ne sais.

—Dites à peu près?

—Quelques mois.

—Avez-vous une mission diplomatique publique?

—Non.

—Secrète?

—Non.

—Quoique but scientifique?

—Non.

—Etes-vous envoyé par votre gouvernement pour observer l'état social et politique de ce pays?

—Non.

—Par une société commerciale?

—Non.

—Vous voyagez donc librement et par pure curiosité?

—Oui.

—Pourquoi vous êtes-vous dirigé vers la Russie?

—Je ne sais, etc., etc., etc.

—Avez-vous des lettres de recommandation pour quelques personnes de ce pays?»

On m'avait prévenu de l'inconvénient de répondre trop franchement à cette question: je ne parlai que de mon banquier.

Au sortir de cette séance de cour d'assises j'ai vu passer devant moi plusieurs de mes complices: on a vivement chicané ces étrangers sur quelques irrégularités reprochées à leurs passe-ports. Les limiers de la police russe ont l'odorat fin et selon les personnes ils se rendent difficiles ou faciles en passe-ports; il m'a paru qu'ils mettaient une grande inégalité dans leur manière de traiter les voyageurs. Un négociant italien qui passait devant moi a été fouillé impitoyablement, j'ai presque dit fouillé au sang, au sortir du vaisseau: on lui a fait ouvrir jusqu'à un petit portefeuille de poche, on a regardé dans l'intérieur des habits qu'il avait sur le corps: si l'on m'en fait autant, me disais-je, ils me trouveront bien suspect.

J'avais les poches pleines de lettres de recommandation, et quoiqu'elles m'eussent été données à Paris en partie par l'ambassadeur de Russie lui-même, et par des personnes aussi connues qu'il l'est, elles étaient cachetées: circonstance qui m'avait fait craindre de les laisser dans mon écritoire; je fermais donc mon habit sur ma poitrine en voyant approcher les hommes de la police. Ils m'ont fait passer sans fouiller ma personne; mais lorsqu'il a fallu déballer toutes mes malles devant les commis de la douane, ces nouveaux ennemis se sont livrés au travail le plus minutieux sur mes effets, surtout sur mes livres. Ceux-ci m'ont été confisqués en masse sans aucune exception, mais toujours avec une politesse extraordinaire; toutefois on ne tint aucun compte de mes réclamations. On m'a pris aussi deux paires de pistolets de voyage et une vieille pendule portative; j'ai vainement tâché de comprendre et de me faire expliquer pourquoi cet objet était sujet à confiscation; tout ce qui m'a été pris me sera rendu, à ce qu'on m'assura, mais non sans beaucoup d'ennuis et de pourparlers. Je répète donc avec les seigneurs russes, que la Russie est le pays des formalités inutiles.

Depuis plus de vingt-quatre heures que je suis à Pétersbourg, je n'ai encore rien pu arracher à la douane, et, pour mettre le comble à mes embarras, ma voiture envoyée de Kronstadt à Pétersbourg un jour plus tôt qu'on ne me l'avait promis, a été adressée à un prince russe et non à moi; pour peu qu'on se trompe de nom en Russie, on est sûr de tomber sur un prince. À présent il faudra des démarches et des explications sans fin avant de prouver l'erreur des douaniers; car le prince de ma voiture est absent. Grâce à cette confusion et à ce guignon, je vais être obligé peut-être de me passer pendant longtemps de tout ce que j'avais laissé dans cette voiture.

Entre neuf et dix heures je me suis vu personnellement dégagé des entraves de la douane, et j'ai pu entrer à Pétersbourg, grâce aux soins d'un voyageur allemand que le hasard m'a fait rencontrer sur le quai. Si c'est un espion, il est du moins serviable: il parlait russe et français; il voulut bien se charger de me faire chercher un drowsky, tandis qu'avec une charrette il aidait lui-même mon valet de chambre à transporter chez Coulon, l'aubergiste, une petite partie de mes bagages qu'on venait de me rendre. J'avais recommandé à mon domestique de n'exprimer aucun mécontentement.

Coulon est un Français qui passe pour tenir la meilleure auberge de Pétersbourg; ce qui ne veut pas dire qu'on soit bien chez lui. En Russie, les étrangers perdent bientôt toute trace de nationalité, sans toutefois s'assimiler jamais aux indigènes. Le secourable étranger me trouva même un guide qui parlait allemand et qui monta dans le drowsky, derrière moi, afin de répondre à toutes mes questions; cet homme m'a nommé les monuments devant lesquels il nous fallut passer pendant le trajet de la douane à l'auberge, trajet qui ne laisse pas que d'être long, car les distances sont grandes à Pétersbourg.

La trop célèbre statue de Pierre-le-Grand attira d'abord mes regards; elle m'a paru d'un effet singulièrement désagréable; placée sur son rocher par Catherine, avec cette inscription assez orgueilleuse dans son apparente simplicité: «à Pierre Ier Catherine II.» Cette figure d'homme à cheval n'est ni antique, ni moderne; c'est un Romain du temps de Louis XV. Pour aider le cheval à se soutenir, on lui a mis aux jambes un énorme serpent: malheureuse idée! qui ne sert qu'à trahir l'impuissance de l'artiste.

Cette statue et la place sur laquelle elle se perd sont ce que j'ai vu de plus remarquable dans le trajet que j'ai fait de la douane à l'auberge.

Je me suis fait arrêter un instant devant les échafaudages d'un monument déjà fameux en Europe, quoiqu'il ne soit pas terminé: ce sera l'église de Saint-Isaac; enfin j'ai vu la façade du nouveau palais d'hiver, autre résultat prodigieux de la volonté d'un homme, appliquée à lutter à force d'hommes contre les lois de la nature. Le but a été atteint, car en un an ce palais est sorti de ses cendres, et c'est le plus grand, je crois, qui existe; il équivaut au Louvre et aux Tuileries réunis.

Pour que le travail fût terminé à l'époque désignée par l'empereur, il a fallu des efforts inouïs; on a continué les ouvrages intérieurs pendant les grandes gelées; six mille ouvriers étaient continuellement à l'oeuvre; il en mourait chaque jour un nombre considérable, mais les victimes étant à l'instant remplacées par d'autres champions qui couvraient les vides pour périr à leur tour sur cette brèche inglorieuse, les morts ne paraissaient pas. Et le seul but de tant de sacrifices était de justifier le caprice d'un homme! Chez les peuples naturellement, c'est-à-dire anciennement civilisés, on n'expose la vie des hommes que pour des intérêts communs, et dont presque tout le monde reconnaît la gravité. Mais combien de générations de souverains n'a pas corrompu l'exemple de Pierre Ier!

Pendant des froids de 25 à 30 degrés, six mille martyrs obscurs, martyrs sans mérite, martyrs d'une obéissance involontaire, car cette vertu est innée et forcée chez les Russes, étaient enfermés dans des salles chauffées à 30 degrés, afin d'en sécher plus vite les murailles. Ainsi ces malheureux subissaient en entrant, et en sortant de ce séjour de mort, devenu, grâce à leur sacrifice, l'asile des vanités, de la magnificence et du plaisir, une différence de température de 50 à 60 degrés.

Les travaux des mines de l'Oural sont moins contraires à la vie; pourtant les ouvriers employés à Pétersbourg n'étaient pas des malfaiteurs. On m'a conté que ceux de ces infortunés qui peignaient l'intérieur des salles les plus chauffées, étaient obligés de mettre sur leurs têtes des espèces de bonnets de glace, afin de pouvoir conserver l'usage de leurs sens sous la température brûlante qu'ils étaient condamnés à supporter pendant tout le temps de leur travail. On voudrait nous dégoûter des arts, de la dorure, du luxe et de toutes les pompes des cours, qu'on n'y pourrait travailler d'une manière plus efficace. Néanmoins le souverain était appelé père par tant d'hommes immolés sous ses yeux dans un but de pure vanité impériale.

Je me sens mal à l'aise à Pétersbourg depuis que j'ai vu ce palais et qu'on m'a dit ce qu'il a coûté d'hommes. Ce ne sont ni des espions, ni des Russes moqueurs qui m'ont donné ces détails, j'en garantis l'authenticité.

Les millions de Versailles ont nourri autant de familles d'ouvriers français que ces douze mois du palais d'hiver, ont tué de serfs slaves; mais, moyennant ce sacrifice, la parole de l'Empereur a réalisé des prodiges et le palais terminé, à la satisfaction générale, va être inauguré par les fêtes d'un mariage. Un prince peut être populaire en Russie sans attacher grand prix à la vie des hommes. Rien de colossal ne s'obtient sans peine; mais quand un homme est à lui seul la nation et le gouvernement, il devrait s'imposer la loi de n'employer les grands ressorts de la machine qu'il fait mouvoir qu'à atteindre un but digne de l'effort.

Il me semble que, même dans l'intérêt bien entendu de son pouvoir, l'Empereur aurait pu accorder un an de plus aux gens de l'art pour réparer les désastres de l'incendie.

Un souverain absolu a tort de dire qu'il est pressé: il doit avant tout redouter le zèle de ses créatures, lesquelles peuvent se servir d'une parole du maître, innocente en apparence, comme d'un glaive pour opérer des miracles, mais aux dépens de la vie d'une armée d'esclaves! C'est grand; trop grand, car Dieu et les hommes finissent par tirer vengeance de ces inhumains prodiges; il y a imprudence pour ne rien dire de plus de la part du Prince à mettre à si haut prix une satisfaction d'orgueil: mais le renom qu'ils acquièrent chez les étrangers importe plus que toute autre chose, plus que la réalité du pouvoir aux princes russes. En cela ils agissent dans le sens de l'opinion publique; au surplus rien ne peut discréditer l'autorité chez un peuple où l'obéissance est devenue une condition de la vie. Des hommes ont adoré la lumière; les Russes adorent l'éclipse: comment leurs yeux seraient-ils jamais dessillés?

Je ne dis pas que leur système politique ne produise rien de bon; je dis seulement que ce qu'il produit coûte cher.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que les étrangers s'étonnent de l'amour de ce peuple pour son esclavage: vous allez lire un extrait de la correspondance du baron d'Herberstein, ambassadeur de l'Empereur Maximilien, père de Charles V près du Czar Vassili Iwanowich. J'en ai la mémoire fraîche, car j'ai trouvé ce passage dans Karamsin, que je lisais hier sur le bateau à vapeur. Le volume qui le contient a échappé à la vigilance de la police dans la poche de mon manteau de voyage. Les espions les plus fins ne le sont jamais assez; je vous ai dit qu'on n'a point fouillé ma personne.

Si les Russes savaient tout ce que des lecteurs un peu attentifs peuvent apprendre de l'historien flatteur dont ils se glorifient, et que les étrangers ne consultent pourtant qu'avec une extrême défiance, à cause de sa partialité de courtisan, ils le prendraient en haine, et, se repentant d'avoir cédé à la manie des lumières, dont l'Europe moderne est possédée, ils supplieraient l'Empereur de défendre la lecture de tous les historiens de la Russie, Karamsin à leur tête, afin de laisser le passé dans des ténèbres également favorables au repos du despote et à la félicité des sujets qui ne sont jamais si à plaindre que lorsqu'on les plaint. Les pauvres gens se croiraient heureux si nous autres étrangers nous ne les qualifiions imprudemment de victimes. Le bon ordre et l'obéissance, les deux divinités de la police et de la nation russes, exigent, ce me semble, ce dernier sacrifice.

Voici donc ce qu'écrivait Herberstein en se récriant sur le despotisme du monarque russe: «Il (le Czar) dit, et tout est fait: la vie, la fortune des laïcs et du clergé, des seigneurs et des citoyens, tout dépend de sa volonté suprême. Il ignore la contradiction, et tout en lui semble juste, comme dans la divinité; car les Russes sont persuadés que le grand prince est l'exécuteur des décrets célestes: Ainsi l'ont voulu Dieu et le Prince, Dieu et le Prince le savent, telles sont les locutions ordinaires parmi eux, rien n'égale leur zèle pour son service; un de ses principaux officiers, vieillard à cheveux blancs et autrefois ambassadeur en Espagne, vint à notre rencontre lorsque nous entrâmes dans Moscou; il courait à cheval et s'agitait comme un jeune homme, la sueur découlait de son visage, et comme je lui en témoignais ma surprise. «Ah! Monsieur le baron, me répondit-il tout haut, nous servons notre Monarque d'une tout autre façon que vous.

«J'ignore si c'est le caractère de la nation russe qui a formé de tels autocrates, ou bien si les autocrates eux-mêmes ont donné ce caractère à la nation.»

Cette lettre écrite depuis plus de trois siècles vous peint les Russes d'alors, absolument tels que je vois les Russes d'aujourd'hui. À l'instar de l'ambassadeur Maximilien, je me demande encore si c'est le caractère de la nation qui a fait l'autocratie, ou l'autocratie qui a fait le caractère russe, et je ne puis résoudre la question non plus que ne le pouvait le diplomate allemand.

Il me semble cependant que l'influence est réciproque: ni le gouvernement russe ne se serait établi ailleurs qu'en Russie, ni les Russes ne seraient devenus ce qu'ils sont, sous un gouvernement différent de celui qu'ils ont.

J'ajoute une autre citation du même auteur Karamsin: il raconte ce que disaient au XVIe siècle les voyageurs qui avaient parcouru la Moscovie. «Est-il étonnant, disent les étrangers, que le grand prince soit riche? Il ne donne d'argent ni à ses troupes, ni à ses ambassadeurs, même il enlève à ces derniers tout ce qu'ils rapportent de précieux des pays étrangers[15]. C'est ainsi que le prince Yaroslowsky, à son retour d'Espagne, fut obligé de déposer au trésor toutes les chaînes d'or, les colliers, étoffes précieuses et vases d'argent que l'Empereur et l'Archiduc Ferdinand d'Autriche lui avaient donnés. Cependant ces hommes ne se plaignent point, ils disent: «le grand Prince prend, le grand Prince rendra.» Voilà comme on parlait du Czar en Russie au XVIe siècle.

Aujourd'hui vous entendrez, soit à Paris, soit en Russie, nombre de Russes s'extasier sur les prodigieux effets de la parole de l'Empereur; et, tout en s'enorgueillissant des résultats, pas un ne s'apitoiera sur les moyens. La parole du Czar est créatrice, disent-ils. Oui: elle anime les pierres, mais c'est en tuant les hommes. Malgré cette petite restriction, tous les Russes sont fiers de pouvoir nous dire: «Vous le voyez, chez vous on délibère trois ans sur les moyens de rebâtir une salle de spectacle, tandis que notre Empereur relève en un an le plus grand palais de l'univers;» et ce puéril triomphe ne leur paraît pas payé trop cher par la mort de quelques chétifs milliers d'ouvriers sacrifiés à cette souveraine impatience, à cette fantaisie impériale qui devient, pour me servir des pluriels à la mode, une des gloires nationales. Et cependant, moi Français, je ne vois là qu'une pédanterie inhumaine. Mais, d'un bout de cet immense empire à l'autre, pas une protestation ne s'élève contre les orgies de la souveraineté absolue.

Peuple et gouvernement, ici tout est à l'unisson: les Russes ne renonceraient pas aux merveilles de volonté dont ils sont témoins, complices et victimes, quand il s'agirait de ressusciter tous les esclaves qu'elles ont coûté. Toutefois ce qui me surprend, ce n'est pas qu'un homme, nourri dans l'idolâtrie de lui-même, un homme qualifié de tout-puissant par soixante millions d'hommes ou de presqu'hommes, entreprenne et mette à fin de telles choses; c'est que, parmi les voix qui racontent ces choses à la gloire de cet homme unique, pas une seule ne se sépare du choeur pour réclamer en faveur de l'humanité contre les miracles de l'autocratie. On peut dire des Russes grands et petits, qu'ils sont ivres d'esclavage.

LETTRE NEUVIÈME.

Le drowska.—Costume des hommes du peuple.—Le cafetan.—Attelage russe.—Drowska perfectionné.—Pavés de bois.—Pétersbourg le matin.—La ville ressemble à une caserne.—Contraste entre la Russie et l'Espagne.—Courriers porteurs de dépêches.—La partie d'échecs.—Définition de la tyrannie.—Tyrannie et despotisme, confondus à dessein.—Le Tchin.—Caractère particulier du gouvernement russe.—La discipline à la place de l'ordre.—L'art ne trouve pas ici les conditions nécessaires à son développement.—L'auberge.—Ce qu'on y risque.—Le lit de camp au milieu de la chambres.—Promenade au hasard.—Les deux palais Michel.—Souvenirs de la mort de Paul Ier.—L'espion trompé.—Statue de Suwaroff.—La Néva, les quais, les ponts.—Inconvénient du site de Pétersbourg.—La cabane de Pierre Ier.—La citadelle, ses tombeaux et ses cachots.—Le couvent et le tombeau de Saint-Alexandre Newski.—La chambre du czar Pierre changée en chapelle.—Les vétérans russes.—Austérité du Czar.—Foi des Russes en l'avenir. Saint-Pétersbourg répond à leurs espérances et non à leurs souvenirs.—Orgueil justifié. Moscou explique Pétersbourg.—Grandeur de Pierre Ier.—Comparaison de Pétersbourg et de Munich.—Intérieur de la forteresse.—Prison souterraine.—Tombeau de la famille impériale.—Idolâtrie politique.—La souffrance des prisonniers.—Différence qu'il y a entre les châteaux forts des autres pays et une forteresse russe.—Malheur des Ruses.—Leur dégradation morale.—Église catholique.—Dominicains à Pétersbourg.—Tolérance précaire.—Sépulture du dernier roi de Pologne.—Moreau déposé dans l'église où est enterré Poniatowski.

Pétersbourg, ce 12 juillet 1839, au matin.

Ce fut avant-hier, entre neuf et dix heures, que j'obtins la libre entrée de Pétersbourg.

Cette ville est peu matinale: à ce moment de la journée, elle me fit l'effet d'une vaste solitude. De loin en loin je rencontrais quelques drowska… (à Pétersbourg je crois qu'on dit un drowska comme à Varsovie un briska). Donc le drowska est mené par un cocher habillé à la manière du pays. L'aspect singulier de ces hommes, de leurs chevaux, de leurs voitures, est ce qui m'a paru le plus amusant au premier abord.

Voici le costume le plus ordinaire des hommes du peuple à Pétersbourg, non pas des portefaix, mais des ouvriers, des petits marchands, des cochers, etc., etc.; ils ont la tête couverte, soit d'une toque de drap à côtes, et en forme de melon, soit d'un chapeau à petit bord, à forme aplatie et plus large du haut que du bas: cette coiffure ressemble un peu à un turban de femme, ou à un berret basque. Elle sied bien aux hommes jeunes. Jeunes et vieux, tous ont de la barbe: les élégants l'ont soyeuse et peignée, les vieux et les négligents l'ont terne et mêlée. Leurs yeux ont une expression particulière; c'est le regard fourbe des peuples de l'Asie. Tellement qu'en les voyant passer on croit voyager en Perse.

Les cheveux longs sur les côtés tombent contre les joues, sur les deux oreilles, qu'ils cachent, tandis qu'ils sont coupés ras au-dessus de la nuque. Cette manière originale d'arranger leur tête laisse voir le cou à nu par derrière. Ils ne portent point de cravate.

Leur barbe descend quelquefois jusque sur la poitrine, quelquefois elle est coupée assez près du menton. Ils attachent beaucoup de prix à cet ornement qui s'accorde avec l'ensemble de leur costume mieux qu'avec les cols, les fracs, les gilets de nos jeunes élégants modernes. La barbe des Russes est imposante à tout âge, car les belles têtes blanches des popes plaisent aux peintres.

Le peuple russe a le sentiment du pittoresque: ses habitudes, ses meubles, ses ustensiles, son costume, sa figure conviennent à la peinture; aussi à chaque coin de rue de Pétersbourg trouve-t-on le sujet d'un gracieux tableau de genre.

Il faut vous compléter la description du costume national: nos redingotes et nos fracs sont remplacés par un cafetan, longue robe persane très-ample en drap le plus souvent bleu, mais quelquefois vert brun, gris ou chamois; les plis de cette robe sans collet coupée juste au col, qu'elle laisse libre, forment une ample draperie serrée autour des reins par une ceinture de soie, ou de laine de couleur tranchante. Les bottes en cuir sont larges, arrondies du bout; elles prennent la forme du pied; leur tige, retombant sur elle-même, dessine naturellement quelques plis qui ne sont pas sans grâce.

Vous connaissez la singulière forme des drowska, on en voit maintenant partout des imitations plus ou moins exactes. C'est la plus petite voiture possible; elle est à peu près cachée par les deux ou trois hommes qu'elle peut traîner rez terre, car elle est basse à faire rire ou à faire peur. Elle consiste en une banquette rembourrée et munie de quatre garde-crottes en cuir vernis. Vous croiriez voir les ailes d'un insecte: cette banquette ainsi ornée est supportée par quatre petits ressorts placés de longueur sur quatre roues, les plus basses possibles. Le cocher s'assied en avant, les pieds presque touchant aux jarrets du cheval; et tout près du cocher, à califourchon sur la banquette, sont cramponnés ses maîtres: deux hommes montent quelquefois dans le même drowska. Je n'y ai pas vu de femmes. À ces singulières voitures, toutes légères qu'elles sont, on attèle un, deux, même trois chevaux; le cheval principal, celui du brancard, a la tête passée dans un beau demi-cercle de bois assez élevé et qui figure un arc de triomphe mouvant. Ce n'est point un collier, car le cou du cheval est loin du bois; c'est plutôt un cerceau à travers lequel l'animal paraît s'avancer fièrement: cette manière d'atteler est sûre, elle est aussi d'un effet gracieux. Les diverses parties du harnais s'adaptent à ce bois d'une façon élégante et solide; une sonnette attachée au cerceau annonce l'approche du drowska. En voyant cet équipage, le plus bas des équipages, glisser à terre et fuir entre deux lignes de maisons, les plus basses des maisons, vous ne vous croyez plus en Europe. Vous ne savez à quel siècle, à quel monde appartient ce que vous avez devant les yeux, et vous vous demandez comment des hommes qui vous paraissaient ramper sur le pavé plutôt que diriger une voiture, ont pu disparaître au grand galop de leurs chevaux.

Le second cheval attelé hors la main, est encore plus libre que le limonier: il porte la tête en dehors, il a l'encolure toujours ployée à gauche et galoppe continuellement, même quand son camarade ne fait que trotter: on l'appelle le furieux.

Dans le principe, le drowska n'était qu'une planche de bois brut posée sans ressorts presqu'à terre entre quatre petites roues sur deux essieux: ce carrosse primitif a été perfectionné, mais il a conservé sa légèreté originelle et son apparence étrange; quand vous enfourchez la planchette, vous croyez monter sur quelque bête apprivoisée; si pourtant vous ne voulez pas cheminer à cheval, vous vous asseyez de côté en vous tenant au cocher qui vous mène toujours au grand galop.

Il y a une nouvelle espèce de drowska où le banc n'est plus en long, et dont la caisse a la forme d'un tilbury, elle est posée sur quatre ressorts et portée par deux essieux et quatre roues, mais toujours rez terre. C'est un acheminement vers les voitures des autres pays, cela sent la mode anglaise; tant pis, car chez tous les peuples j'aime et je regrette ce qui est national.

La serre chaude, avec ses plantes d'autant plus souffrantes et d'autant plus étiolées qu'elles viennent de plus loin et qu'elles sont réputées plus précieuses, m'incommode d'abord et m'ennuie bientôt. J'aime mieux le désordre de la forêt indigène et dont les arbres puisent dans leur sol natal, sous leur climat naturel, une vigueur inconnue ailleurs. Ce qui est national dans les sociétés équivaut à ce qui est sauvage dans les sites; il y a là une grâce primitive, une force, une ingénuité que rien n'imite ni ne remplace.

Ces imperceptibles voitures sont rudement cahotées sur les cailloux inégaux des rues de Pétersbourg; à la vérité, dans certains quartiers, les pavés, toujours irréguliers, sont corrigés des deux côtés de la rue par des voies en blocs de bois de sapin incrustés. On les trouve dans les plus larges rues de la ville; les chevaux courent là-dessus avec une grande vitesse, surtout par les temps secs, car la pluie rend le bois glissant. Ces mosaïques du Nord forment un encaissement dispendieux à cause des réparations continuelles qu'il exige; mais elles valent mieux que le pavé.

Les mouvements des hommes que je rencontrais me paraissaient roides et gênés; chaque geste exprime une volonté qui n'est point celle de l'homme qui le fait; tous ceux que je voyais passer portaient des ordres. Le matin est l'heure des commissions. Pas un individu ne paraissait marcher pour lui-même, et la vue de cette contrainte m'inspirait une tristesse involontaire. J'apercevais peu de femmes dans les rues, qui n'étaient égayées par aucun joli visage, par aucune voix de jeune fille; tout était morne, régulier comme à la caserne, comme au camp; c'était la guerre, moins l'enthousiasme, moins la vie. La discipline militaire domine la Russie. L'aspect de ce pays me fait regretter l'Espagne comme si j'étais né Andaloux; ce n'est pourtant pas la chaleur qui manque ici, car on y étouffe; c'est la lumière et la joie. L'amour et la liberté pour le coeur; pour les yeux l'éclat et la variété des couleurs sont inconnues ici; en un mot, la Russie est le contraire de l'Espagne dans une plus grande dimension. Je crois voir l'ombre de la mort planer sur cette partie du monde.

Tantôt vous voyez passer un officier à cheval courant au grand galop pour aller porter un ordre à quelque commandant de troupes; tantôt c'est un feldjäger qui va porter un ordre à quelque gouverneur de province, peut-être à l'autre extrémité de l'Empire, où il se rend en kibitka, petit char-à-banc russe sans ressorts et non rembourré. Cette voiture, conduite par un vieux cocher à barbe, entraîne rapidement le courrier à qui son rang défendrait de se servir d'un équipage plus commode, en eût-il un à sa disposition; plus loin, des fantassins reviennent de l'exercice et se rendent à leurs quartiers pour prendre l'ordre de leur capitaine: rien que des fonctionnaires supérieurs qui commandent à des fonctionnaires inférieurs. Cette population d'automates ressemble à la moitié d'une partie d'échecs, car un seul homme fait jouer toutes les pièces, et l'adversaire invisible, c'est l'humanité. On ne se meut, on ne respire ici que par une permission ou par un ordre impérial; aussi tout est-il sombre et contraint; le silence préside à la vie et la paralyse. Officiers, cochers, cosaques, serfs, courtisans, tous serviteurs du même maître avec des grades divers, obéissent aveuglément à une pensée qu'ils ignorent; c'est un chef-d'oeuvre de discipline; mais la vue de ce bel ordre ne me satisfait pas du tout, parce que tant de régularité ne s'obtient que par l'absence complète d'indépendance.

Parmi ce peuple privé de loisir et de volonté, on ne voit que des corps sans âmes, et l'on frémit en songeant que, pour une si grande multitude de bras et de jambes, il n'y a qu'une tête. Le despotisme est un composé d'impatience et de paresse; avec un peu plus de longanimité de la part du pouvoir, d'activité de la part du peuple, le même résultat s'obtiendrait à bien meilleur marché; mais que deviendrait la tyrannie?… on reconnaîtrait qu'elle est inutile. La tyrannie, c'est la maladie imaginaire des peuples; le tyran déguisé en médecin leur a persuadé que la santé n'est pas l'état naturel de l'homme civilisé, et que plus le danger est grand, plus le remède doit être violent; c'est ainsi qu'il entretient le mal sous prétexte de le guérir. L'ordre social coûte trop cher en Russie pour que je l'admire.

Que si vous me reprochez de confondre le despotisme avec la tyrannie, je vous répondrai que c'est à dessein que je le fais. Ils sont si proches parents, qu'ils ne manquent presque jamais de s'unir en secret pour le malheur des hommes. Sous le despotisme, la tyrannie peut durer parce qu'elle garde le masque.

Lorsque Pierre-le-Grand établit ce qu'on appelle ici le tchin, c'est-à-dire lorsqu'il appliqua la hiérarchie militaire à toute l'administration de l'Empire, il changea sa nation en un régiment de muets dont il se déclara lui-même le colonel avec le droit de passer ce grade à ses héritiers.

Vous figurez-vous les ambitions, les rivalités, toutes les passions de la guerre en pleine paix? Si vous vous représentez bien cette absence de tout ce qui fait le bonheur domestique et social; si, à la place des affections de famille, vous vous préparez à trouver partout l'agitation non avouée d'une ambition toujours bouillonnante, mais secrète: car pour réussir il faut qu'elle soit masquée; si vous parvenez enfin à vous figurer le triomphe presque complet de la volonté d'un homme sur la volonté de Dieu, vous comprendrez la Russie.

Le gouvernement russe, c'est la discipline du camp substituée à l'ordre de la cité, c'est l'état de siége devenu l'état normal de la société.

Passé les heures de la matinée, la ville s'anime peu à peu, mais elle devient plus bruyante sans me paraître plus gaie; on ne voit que des voitures peu élégantes qui emportent, de toute la vitesse de leurs deux, de leurs quatre, et de leurs six chevaux, des gens toujours pressés, parce que leur vie se passe à faire leur chemin. Du plaisir sans but, c'est-à-dire du plaisir, c'est ici chose inconnue.

Aussi presque tous les grands artistes venus en Russie pour y recueillir le fruit de la renommée qu'ils avaient acquise ailleurs n'y sont restés qu'un instant, ou, s'ils ont prolongé leur séjour, ils ont nui à leur talent. L'air de ce pays est contraire aux arts; tout ce qui vient naturellement ailleurs ne pousse ici qu'en serre chaude. L'art russe ne sera jamais qu'une plante de jardin.

En arrivant à l'hôtel de Coulon, j'y ai trouvé un aubergiste français dégénéré; sa maison est à peu près remplie en ce moment à cause des fêtes du mariage de la grande-duchesse Marie, et il me parut presque contrarié d'être obligé de recevoir un hôte de plus; aussi s'est-il donné peu de peine pour m'accommoder. Après quelques allées et venues et beaucoup de pourparlers, il m'a pourtant établi au second, dans un appartement étouffant, composé d'une entrée, d'un salon et d'une chambre à coucher; le tout sans rideaux, sans stores, sans jalousies; notez que le soleil reste environ vingt-deux heures par jour sur l'horizon, et que ses rayons obliques pénètrent plus loin dans les maisons que le soleil d'Afrique qui tombe d'aplomb sur les têtes, mais qui n'entre pas au fond des chambres. On respire dans ce logement une atmosphère de plâtre, des odeurs de four à chaux, de poussière et de vivantes exhalaisons d'insectes mêlées de musc, tout à fait insupportables.

À peine installé, la fatigue de la nuit et de la matinée, l'ennui de la douane ont vaincu ma curiosité: au lieu d'aller me perdre dans Pétersbourg en errant selon mon habitude, seul, au hasard, à travers la grande ville inconnue, je me jetai tout enveloppé dans mon manteau sur un immense sofa de cuir, vert bouteille, qui tenait presque un panneau du salon et je m'endormis profondément pendant… trois minutes.

Au bout de ce temps, je m'éveille avec la fièvre: et que vois-je en jetant les yeux sur mon manteau?… un tissu brun, mais vivant; il faut appeler les choses par leur nom: je suis couvert, je suis mangé de punaises. La Russie en ce genre n'a rien à envier aux Espagnes. Mais dans le Midi on se console, on se guérit au grand air; ici on reste emprisonné avec l'ennemi, et la guerre est plus sanglante. Je jette loin de moi tous mes habits et me mets à courir par la chambre en criant au secours! Quel présage pour la nuit! pensais-je, et je continuais de crier à tue-tête. Un garçon russe arrive, je lui fais comprendre que je veux parler à son maître. Le maître me fait attendre longtemps; enfin il arrive, et quand je lui apprends le sujet de ma peine, il se met à rire et se retire aussitôt en me disant que je m'y habituerai, car je ne trouverai pas autre chose à Pétersbourg; il me recommande cependant de ne jamais m'asseoir sur un canapé russe, parce que c'est sur ce meuble que couchent les domestiques qui portent toujours avec eux des légions d'insectes. Pour me tranquilliser, il m'assure que cette vermine ne viendra pas me chercher si je me tiens loin des meubles où elle reste discrètement renfermée.

Après m'avoir consolé de la sorte il m'abandonne dans la solitude de sa maison.

Les auberges de Pétersbourg tiennent du caravansérail; à peine casé, vous demeurez là livré à vous-même, et si vous n'avez vos propres domestiques, vous n'êtes point servi: le mien ne sachant pas le russe, n'est au fait de rien: non-seulement il ne pourra m'être utile, mais il me gênera, car il faudra que j'aie soin de lui comme de moi-même.

Cependant avec son intelligence italienne il m'eut bientôt trouvé dans un des corridors noirs de ce désert muré qu'on appelle l'hôtel Coulon, un domestique de place qui cherchait fortune. Cet homme parle allemand et le maître de l'auberge le recommande. Je l'arrête et lui dis ma peine. Aussitôt il me fait venir un lit de voyage en fer à la russe: j'achète ce meuble, j'en remplis le matelas avec de la paille la plus fraîche que je puisse obtenir et j'établis mon coucher, les quatre pieds dans des jarres pleines d'eau, au beau milieu de la chambre, que j'ai soin de faire démeubler entièrement. Ainsi retranché pour la nuit, je me rhabille, et, accompagné du domestique de place à qui je donne l'ordre de ne me point diriger, je sors de cette magnifique hôtellerie: palais en dehors, étable dorée et tendue de velours et de soie au dedans.

L'hôtel Coulon donne sur une espèce de Square assez gai pour ce pays-ci. Ce Square est borné d'un côté par le nouveau palais Michel, pompeuse habitation du grand-duc Michel, frère de l'Empereur. Je ne pouvais sortir sans passer devant la grille de ce palais qui attira mon attention tout d'abord. Il fut bâti pour l'Empereur Alexandre qui ne l'a point habité. Les trois autres côtés de la place sont fermés par de belles rangées de maisons percées de belles rues. Singulier hasard! à peine eus-je quitté le nouveau palais Michel que je me trouvai devant le vieux. Le vieux palais Michel est un vaste édifice carré, sombre et en tous points différent de l'élégante et moderne habitation du même nom.

Si les hommes se taisent en Russie, les pierres parlent et parlent d'une voix lamentable. Je ne m'étonne pas que les Russes craignent et négligent leurs vieux monuments: ce sont des témoins de leur histoire, que le plus souvent ils voudraient oublier: quand je découvris les noirs perrons, les profonds canaux, les ponts massifs, les péristyles déserts de ce sinistre palais, j'en demandai le nom, et ce nom me rappela malgré moi la catastrophe qui fit monter Alexandre sur le trône; aussitôt toutes les circonstances de la lugubre scène par laquelle se termina le règne de Paul Ier se représentèrent à mon imagination.

Ce n'est pas tout, par une ironie sanglante, devant la principale porte de ce sinistre édifice, on avait placé, avant la mort de celui qui l'occupait et par son ordre, la statue équestre de son père Pierre III, autre victime dont l'Empereur Paul se plaisait à honorer la déplorable mémoire pour déshonorer la mémoire triomphante de sa mère. Que de tragédies se sont jouées à froid dans ce pays où l'ambition, la haine même, sont calmes en apparence!! Chez les peuples du Midi la passion me réconcilie en quelque sorte avec leur cruauté; mais la réserve calculée, la froideur des hommes du Nord ajoute un vernis d'hypocrisie au crime: la neige est un masque; ici l'homme paraît doux parce qu'il est impassible; mais le meurtre sans haine me cause plus d'horreur que l'assassinat vindicatif. La religion de la vengeance n'est-elle pas plus naturelle que la trahison par intérêt? Plus je reconnais une impulsion involontaire dans le mal, plus je me sens consolé. Malheureusement c'est le calcul et non la colère, c'est la prudence qui ont présidé au meurtre de Paul. Les bons Russes prétendent que les conjurés ne s'étaient préparés qu'à le mettre en prison. J'ai vu la porte secrète qui conduisait à l'appartement de l'Empereur par un escalier dérobé; cette porte donne dans une partie de jardin, près d'un grand fossé: c'est par là que Pahlen fit monter les assassins.

Voici ce qu'il leur avait dit la veille au soir: «Ou vous aurez tué l'Empereur demain à 5 heures du matin, ou, à 5 heures et demie vous serez dénoncés par moi à l'Empereur comme conspirateurs.» Le résultat de cette éloquente et laconique harangue n'était pas douteux.

Là-dessus, de peur des repentirs tardifs, il sortit de chez lui pour n'y pas rentrer de la nuit; et afin d'être bien certain qu'aucun des conjurés ne le retrouverait avant l'exécution, il se mit à parcourir les diverses casernes de la ville: il voulait connaître l'esprit des troupes.

Le lendemain, à cinq heures, Alexandre était Empereur et passait pour parricide; quoiqu'il n'eût consenti (cette circonstance est vraie, je crois) qu'à faire enfermer son père, pour préserver sa mère de la prison, peut-être de la mort, pour se préserver lui-même d'un sort pareil, pour sauver son pays des fureurs et des caprices d'un autocrate fou.

Aujourd'hui les Russes passent devant le vieux palais Michel sans oser le regarder: il est défendu de raconter dans les écoles ni ailleurs la mort de l'Empereur Paul, ni même de croire à cet événement relégué parmi les fables.

Je m'étonne qu'on n'ait pas rasé le palais aux souvenirs incommodes: mais pour le voyageur, c'est une bonne fortune que de rencontrer un monument remarquable par son air de vétusté dans un pays où le despotisme rend tout uniforme, tout neuf; où l'idée dominante efface chaque jour les traces du passé. Au reste, c'est cette mobilité qui explique pourquoi le vieux palais Michel est debout; il a été oublié. Sa masse carrée, ses fossés profonds, ses souvenirs tragiques, ses escaliers dérobés, ses portes secrètes si favorables au crime, son élévation peu ordinaire dans un pays où tous les édifices me paraissent écrasés, lui donnent un style imposant; avantage rare à Pétersbourg. Je m'étonne à chaque pas de voir la confusion qu'on n'a cessé de faire ici de deux arts aussi différents que l'architecture et la décoration. Pierre-le-Grand et ses successeurs ont pris leur capitale pour un théâtre.

Je fus frappé de l'air effaré de mon guide quand je le questionnai le plus naturellement que je pus sur ce qui s'est passé dans le vieux palais Michel. La physionomie de cet homme disait: «On voit bien que vous êtes un nouveau débarqué.» Vous voyez que tout le monde pense à ce que personne ne dit. L'étonnement, la terreur, la défiance, l'innocence affectée, l'ignorance jouée, l'expérience d'un vieux matois difficile à duper faisaient tour à tour de cette physionomie agitée malgré elle un livre aussi instructif qu'amusant à étudier. Quand votre espion est mis en défaut par votre apparente sécurité, il fait une mine vraiment grotesque, car il se croit compromis par vous dès qu'il voit que vous n'avez pas peur de l'être par lui; l'espion ne croit qu'à l'espionnage; et si vous échappez à ses filets, il se figure qu'il va tomber dans les vôtres.

Une promenade par les rues de Pétersbourg sous la garde d'un domestique de place, est, je vous assure, bien intéressante et ne ressemble guère à une course dans les capitales des autres pays du monde civilisé. Tout se tient dans un état gouverné avec une logique aussi serrée que l'est celle qui préside à la politique russe.

En quittant le vieux et tragique palais Michel, j'ai traversé une grande place qui ressemble au Champ de Mars de Paris, tant elle est vaste et vide. D'un côté un jardin public, de l'autre quelques maisons; du sable au milieu et partout de la poussière, voilà cette place: sa forme est vague, sa grandeur immense et elle finit à la Néva près d'une statue en bronze de Suwarroff.

La Néva, ses ponts et ses quais sont la vraie gloire de Pétersbourg. Ce tableau est si vaste que tout le reste paraît petit. La Néva est une vase plein jusqu'aux bords qui disparaissaient sous l'eau prête à déborder de toutes parts. Venise et Amsterdam me semblent mieux défendues contre la mer que ne l'est Pétersbourg.

Je n'aime pas une ville qui n'est dominée par rien: certes le voisinage d'une rivière large comme un lac et qui coule à fleur de terre dans une plaine marécageuse perdue entre la brume du ciel, et les vapeurs de la mer, était de tous les sites du monde, le moins favorable à la fondation d'une capitale. Ici l'eau fera raison tôt ou tard de l'orgueil de l'homme: le granit même n'est pas assuré contre le travail des hivers dans cette humide glacière où la citadelle bâtie par Pierre-le-Grand a déjà usé deux fois ses remparts et ses fondements de rochers. On les a refaits et on les refera encore pour défendre ce chef-d'oeuvre d'orgueil et de volonté.

J'ai voulu passer le pont à l'instant même pour voir de près cette fameuse citadelle; mon domestique m'a conduit d'abord en face de la forteresse, à la maison de Pierre-le-Grand, séparée du château fort par une route et par un terrain vague. C'est une cabane conservée, dit-on, dans l'état où l'a laissée le Czar. Dans la citadelle sont enterrés aujourd'hui les Empereurs, et détenus les prisonniers d'État; singulière manière d'honorer les morts!… En pensant à tous les pleurs versés là, sous la tombe des souverains de la Russie, on croit assister aux funérailles de quelque roi de l'Asie. Même un tombeau arrosé de sang me semblerait moins impie; les larmes coulent plus longtemps et plus douloureusement peut-être.

Tandis que l'Empereur ouvrier habitait la cabane, on bâtissait sous ses yeux sa future capitale. Il faut dire à sa louange qu'alors le palais lui importait moins que la ville. Une des chambres de cette illustre chaumière, celle qui servait d'atelier au Czar charpentier, est aujourd'hui transformée en chapelle; on y entre avec autant de recueillement que dans les églises les plus révérées de l'Empire. Les Russes font volontiers des saints de leurs héros. Ils se plaisent à confondre les terribles vertus de leurs maîtres avec la bienfaisante puissance de leurs patrons, et s'efforcent de mettre les cruautés de l'histoire à l'abri de la foi.

Un autre héros russe, fort peu admirable à mon avis, a été sanctifié par les prêtres grecs: c'est Alexandre Newski, modèle de prudence, mais qui ne fut martyr ni de la bonne foi, ni de la générosité. L'église nationale canonisa ce prince plus sage qu'héroïque. C'est l'Ulysse des saints. On a bâti autour de ses reliques un couvent d'une grandeur prodigieuse.

Le tombeau, renfermé dans l'église de ce Saint-Alexandre, est à lui seul un monument; il est composé d'un autel d'argent massif surmonté d'une espèce de pyramide de même métal, et cette masse de trophées en argent monte ainsi jusqu'à la voûte d'une vaste église. Le couvent, l'église et le cénotaphe sont une des merveilles de la Russie. Ils sont situés à l'extrémité de la rue appelée la Perspective Newski; cette promenade se termine dans la partie de la ville opposée à la citadelle. Je viens d'aller les contempler avec plus d'étonnement que d'admiration; l'art n'entre pour rien dans cette oeuvre de piété, mais le luxe en est prodigieux. Ce qu'il a fallu d'hommes et de lingots pour un tel mausolée effraye l'imagination. Il y a une heure qu'on m'y a conduit.

On m'a montré, dans la cabane du Czar, un canot construit par lui-même, et quelques autres objets religieusement conservés; ils sont aujourd'hui gardés par un vétéran. En Russie, les églises, les palais et beaucoup de lieux publics ainsi que de maisons particulières, sont confiés à la surveillance de militaires invalides. Ces malheureux n'auraient aucun moyen de pourvoir à leur existence dans leur vieillesse, si, au sortir de la caserne, on ne les changeait en portiers. À ce poste ils conservent leur longue redingote militaire; c'est une capote de laine grossière, de couleur sale et terne; à chaque visite que vous faites, des hommes ainsi vêtus vous reçoivent à la porte des maisons ou à l'entrée des monuments; ces espèces de spectres en uniforme vous rappellent la discipline sous laquelle vous vivez. Pétersbourg est un camp changé en ville.

Mon guide ne me fit pas grâce d'une image ni d'un morceau de bois dans la chaumière impériale. Le vétéran qui la garde, après avoir allumé plusieurs cierges dans la chapelle, qui n'est qu'un bouge célèbre, m'a montré la chambre à coucher de Pierre-le-Grand, empereur de toutes les Russies; un charpentier de nos jours n'y logerait pas son apprenti.

Cette glorieuse austérité peint l'époque et le pays autant que l'homme; alors en Russie on sacrifiait tout à l'avenir, on bâtissait des monuments dont personne n'avait que faire, car les maîtres à qui ces palais modernes étaient dévolus, n'étaient pas nés, et les constructeurs de tant de magnifiques édifices, sans éprouver pour eux-mêmes les besoins du luxe, se contentaient du rôle d'éclaireurs de la civilisation, précédant de loin les potentats inconnus dont ils s'enorgueillissaient de préparer les logements. Certes il y a de la grandeur d'âme dans ce soin que prend un chef et son peuple de la puissance; et même de la vanité des générations à naître; cette confiance des hommes vivants en la gloire de leurs arrière-neveux, a quelque chose de noble et d'original. C'est un sentiment désintéressé, poétique et fort au-dessus du respect ordinaire des hommes et des nations pour leurs ancêtres.

Ailleurs on a fait de grandes villes en mémoire des grands faits du passé: ou bien les cités se sont faites d'elles-mêmes à l'aide des circonstances et de l'histoire, sans le concours du moins apparent des calculs humains; Saint-Pétersbourg avec sa magnificence et son immensité est un trophée élevé par les Russes à leur puissance à venir; l'espérance qui produit de tels efforts me paraît sublime! Depuis le temple des Juifs, jamais la foi d'un peuple en ses destinées n'a rien arraché à la terre de plus merveilleux que Saint-Pétersbourg. Et ce qui rend vraiment admirable ce legs fait par un homme à son ambitieux pays, c'est qu'il a été accepté par l'histoire.

La prophétie de Pierre-le-Géant, sculptée dans la mer en blocs de granit, s'accomplit depuis un siècle sous les yeux de l'univers. Quand on songe que ces phrases, emphatiques partout ailleurs, ne sont ici que l'expression juste de la réalité, on s'arrête avec respect et l'on se dit: Dieu est là! C'est la première fois que l'orgueil me paraît touchant: partout où la puissance de l'âme humaine se manifeste tout entière il y a lieu de s'émerveiller.

Au surplus l'histoire de Russie ne date pas comme l'ignorante et frivole
Europe paraît le penser, du règne de Pierre Ier: Moscou explique
Pétersbourg.

La délivrance de la Moscovie après de longs siècles d'invasion; plus tard le siége et la prise de Kasan par Ivan-le-Terrible; les luttes acharnées contre la Suède, et tant d'autres brillants et patients faits d'armes justifient la fière attitude de Pierre-le-Grand et l'humble confiance de sa nation. La foi en l'inconnu est toujours imposante. Cet homme de fer avait le droit de s'appuyer sur l'avenir; ce sont les caractères comme le sien qui font ce que les autres espèrent. Je le vois avec la simplicité d'un vrai grand seigneur, c'est-à-dire d'un grand homme assis sur le seuil de cette cabane d'où il prépare en même temps contre l'Europe une ville, une nation et une histoire. La grandeur de Pétersbourg n'est pas vide et cette puissante ville dominant ses glaces et ses marais pour dominer le monde est superbe, moins superbe encore aux yeux qu'à la pensée! À la vérité, cette merveille a coûté cent mille hommes engloutis, par obéissance, dans les marais pestilentiels qui sont aujourd'hui une capitale.