À ce propos une crainte amère m'est inspirée pour mon pays. Quand le monde, fatigué des demi-mesures, aura fait un pas vers la vérité, quand la religion sera reconnue pour l'affaire importante, unique des sociétés émues non plus pour des intérêts périssables, mais pour les seuls biens réels, c'est-à-dire éternels, Paris, le frivole Paris élevé si haut sous le règne d'une philosophie sceptique, Paris, la folle capitale de l'indifférence et du cynisme, conservera-t-il sa suprématie parmi des générations enseignées par la crainte, sanctifiées par le malheur désabusées par l'expérience et mûries par la méditation?
Il faudrait que la réaction partît de Paris même: pouvons-nous espérer ce prodige? Qui nous assure qu'au sortir de l'époque de destruction, et quand la nouvelle lumière de la foi brillera au coeur de l'Europe, le centre de la civilisation ne sera pas déplacé? Qui nous dit enfin, que la France délaissée dans son impiété ne deviendra pas alors pour les catholiques régénérés ce que fut la Grèce pour les premiers chrétiens: le foyer éteint de l'orgueil et de l'éloquence? De quel droit espérerait-elle une exception? Les nations meurent comme les hommes, et les nations volcans meurent vite.
Notre passé fut si brillant, notre présent est si terne, qu'au lieu d'invoquer témérairement l'avenir, nous devons le redouter. Je l'avoue désormais, je crains pour nous plus que je n'espère, et l'impatience de cette jeunesse française qui, sous le règne sanglant de la Convention, nous promettait tant le triomphes, me paraît aujourd'hui le signal de la décadence. L'état présent avec tous ses inconvénients, est encore un ordre de choses plus heureux pour tous que ne le sera le siècle qu'il nous présage, et dont je m'efforce en vain de détourner ma pensée.
La curiosité que j'ai de voir la Russie et l'admiration que me cause l'esprit d'ordre qui doit présider à l'administration de ce vaste État, ne m'empêchent pas de juger avec impartialité la politique de son gouvernement. La domination de la Russie se bornât-elle aux exigences diplomatiques, sans aller jusqu'à la conquête, me paraîtrait ce qu'il y a de plus redoutable pour le monde. On se trompe sur le rôle que cet état jouerait en Europe: d'après son principe constitutif il représenterait l'ordre; mais d'après le caractère des hommes, il propagerait la tyrannie sous prétexte de remédier à l'anarchie; comme si l'arbitraire remédiait à aucun mal! L'élément moral manque à cette nation; avec ses moeurs militaires et ses souvenirs d'invasions elle en est encore aux guerres de conquêtes, les plus brutales de toutes, tandis que les luttes de la France et des autres nations de l'occident seront dorénavant des guerres de propagande.
Le nombre des passagers que j'ai rencontrés sur le Nicolas Ier est heureusement peu considérable; une jeune princesse D***, née princesse d'A***, accompagne son mari qui retourne à Saint-Pétersbourg; elle est charmante, c'est tout à fait l'héroïne d'une romance écossaise.
Cet aimable ménage revient de Greiffenberg en Silésie; la princesse est aussi accompagnée de son frère, jeune homme agréable. Ils ont passé plusieurs mois en Silésie à essayer en famille le fameux traitement d'eau froide, qu'on y fait subir aux adeptes. C'est plus qu'un remède, c'est un sacrement: c'est le baptême médical.
Dans la ferveur de leur croyance, le prince et la princesse nous ont raconté des résultats surprenants obtenus par ce nouveau moyen de guérison. Cette découverte est due à un paysan qui se croit supérieur à tous les médecins et justifie sa foi par les effets: il croit en lui-même; cet exemple gagne les autres; bien des croyants au nouvel apôtre sont guéris par leur foi.
Une foule d'étrangers de tous les pays affluent à Greiffenberg; on y traite tous les maux, excepté les maladies de poitrine. On vous administre des douches d'eau à la glace, puis on vous roule pendant cinq ou six heures dans de la flanelle. Rien ne résiste à la transpiration que ce traitement provoque au patient, disait le prince.
«Rien ni personne, repris-je.
—Vous vous trompez, répliqua le prince avec la vivacité d'un nouveau converti; sur une multitude de malades, il n'est mort que très-peu de personnes à Greiffenberg. Des princes, des princesses s'établissent près du nouveau sauveur, et quand on a essayé de son remède, l'eau devient une passion.»
Ici le prince D*** interrompt sa narration, il regarde à sa montre et appelle un domestique. Cet homme arrive une grande bouteille d'eau froide à la main, et la lui verse tout entière sur le corps entre son gilet et sa chemise: je n'en croyais pas mes yeux.
Le prince continue la conversation sans paraître remarquer mon étonnement: «Le père du duc régnant de Nassau, dit-il, vient de passer un an à Greiffenberg, il y est arrivé perclus et impotent: l'eau l'a ressuscité; mais comme il prétend à une guérison parfaite, il ignore encore quand il pourra quitter la place. Nul ne sait en arrivant à Greiffenberg combien de temps il y restera; la longueur du traitement dépend du mal et de l'humeur du malade: on ne peut calculer l'effet d'une passion, et cette manière d'employer l'eau devient une passion pour certaines personnes, qui dès lors se fixent indéfiniment près de la source de leur suprême félicité.
—Ainsi ce traitement devient dangereux, non parce qu'il fait du mal, mais parce qu'il fait trop de plaisir.
—Vous vous moquez, mais allez à Greiffenberg, vous reviendrez aussi croyant que je le suis.
—Prince, en écoutant votre récit, je crois; mais quand je réfléchirai je douterai: ces cures merveilleuses ont souvent des suites fâcheuses; des transpirations si violentes finissent par décomposer le sang; que gagneront les malades à changer la goutte en hydropisie? Vous êtes un bien jeune adepte; si vous me paraissiez sérieusement malade, je n'oserais vous parler avec tant de franchise.
—Vous ne m'effrayez nullement, ajouta le prince, je suis si persuadé de l'efficacité du traitement par l'eau froide que je vais fonder chez moi un établissement semblable à celui de Greiffenberg.»
Les Slaves ont une autre manie que celle de l'eau froide, pensais-je tout bas, c'est la passion de toutes les nouveautés. L'esprit de ce peuple d'imitateurs s'exerce sur les inventions des autres.
Outre le prince K*** et la famille D***, une princesse L*** se trouve encore sur notre vaisseau. Cette dame retourne à Pétersbourg; elle en était partie, il y a huit jours, pour se rendre par l'Allemagne à Lausanne en Suisse, où elle comptait rejoindre sa fille près d'accoucher; mais en débarquant à Travemünde, la princesse demande par désoeuvrement la liste des passagers partis pour la Russie par le dernier paquebot: quelle n'est pas sa surprise en y lisant le nom de sa fille? Elle prend des informations auprès du consul de Russie: plus de doute, la mère et la fille s'étaient croisées au milieu de la Mer Baltique.
Tel est le résultat du peu d'exactitude des Russes à écrire. Aujourd'hui la mère retourne à Pétersbourg où sa fille n'aura eu que le temps d'arriver pour ne pas accoucher sur mer.
Cette dame si contrariée est d'une société fort aimable: elle nous fait passer des soirées charmantes en nous chantant d'une voix agréable des airs russes tout nouveaux pour moi. La princesse D*** chante avec elle en partie et même accompagne quelquefois de quelques pas gracieux les airs de danse des Cosaques. Ce spectacle national, ce concert impromptu, suspend les conversations d'une manière amusante, aussi les heures de la nuit et du jour s'écoulent-elles pour nous comme des instants.
Les vrais modèles du bon goût et des manières sociables ne se trouvent que dans les pays aristocratiques. Là, personne ne songe à se donner l'air comme il faut; et c'est l'air comme il faut qui gâte la société dans les lieux sujets aux parvenus. Chez les aristocrates tous les gens qui se trouvent dans une chambre sont tout naturellement placés pour y entrer; destinés à se rencontrer tous les jours, ils s'habituent les uns aux autres: à défaut de sympathie, l'intimité établit entre eux l'aisance, même la confiance; on s'entend à demi mot, chacun reconnaît sa manière de penser dans le langage de tous. On s'arrange les uns des autres pour la vie entière, et cette résignation se change en plaisir; des voyageurs destinés à rester longtemps ensemble, s'entendent mieux que ceux qui ne se rencontrent que pour un moment. De l'harmonie obligée naît la politesse générale qui n'exclut pas la variété: les esprits gagnent à ne marquer leur diversité que par des nuances délicates et l'élégance du discours embellit tout sans nuire à rien, car la vérité des sentiments ne perd rien aux sacrifices qu'exige la délicatesse des expressions. Ainsi grâce à la sécurité qui s'établit dans toute société exclusive, la gêne disparaît et la conversation sans grossièreté devient d'une facilité, d'une liberté ravissante.
Autrefois en France chaque classe de citoyens pouvait jouir de cet avantage; c'était le temps de la bonne causerie. Nous avons perdu ce plaisir par beaucoup de raisons que je ne prétends pas déduire ici, mais surtout par le mélange abusif des hommes de tous états.
Ces hommes se réunissent par vanité au lieu de se chercher par plaisir. Depuis que tout le monde est partout, il n'y a de liberté nulle part, et l'aisance des manières est perdue en France. La gravité, la roideur anglaise, l'ont remplacée, c'est une arme indispensable dans une société mêlée. Mais pour apprendre à s'en servir les Anglais du moins n'ont rien sacrifié, tandis que nous avons perdu des agréments qui faisaient le charme de la vie chez nous. Un homme qui croit ou qui pense à faire croire qu'il est de bonne compagnie parce qu'on le voit dans tel ou tel salon, ne peut plus être un homme aimable, un causeur amusant. La délicatesse réelle est une chose bonne en soi, la délicatesse imitée est une chose mauvaise comme toute affectation.
Notre société nouvelle est fondée sur des idées d'égalité démocratique, et ces idées nous ont apporté l'ennui en guise de nos plaisirs d'autrefois. Ce qui rend la conversation agréable, ce n'est pas de connaître beaucoup de monde, c'est de bien choisir et de bien connaître les personnes qu'on voit habituellement: la société n'est que le moyen; le but est l'intimité. La vie sociale, pour être douce, impose aux individus des freins très-puissants. Dans le monde des salons comme dans les arts, le cheval échappé gâte tout; j'aime le cheval de race, mais quand on est parvenu à le brider et à le dresser; la sauvagerie indomptable n'est pas une force, elle dénote quelque chose d'incomplet dans l'organisation, et ce défaut physique se communique à l'âme. Un jugement sain est la récompense des passions réprimées.
Les intelligences qui produisent des chefs-d'oeuvre ont mûri à l'abri d'une civilisation qu'elles n'ont jamais cessé de respecter, et à laquelle elles doivent le plus précieux de tous leurs avantages, l'équilibre. Rousseau, ce puissant démolisseur, est pourtant conservateur quand il se plaît à la peinture de la vie bourgeoise en Suisse, ou quand il explique l'Évangile aux philosophes incrédules et cyniques qui l'ébranlent et le déconcertent sans le convaincre.
Nos dames russes ont admis dans leur petit cercle, un négociant français qui se trouve parmi les passagers. C'est un homme d'un âge plus que mûr, homme à grandes entreprises, à bateaux à vapeur, à chemins de fer, à prétentions de ci-devant jeune homme, un homme à sourires agréables, à mines gracieuses, à grimaces séduisantes, à gestes bourgeois, à idées arrêtées, à discours préparés: du reste bon diable, causant volontiers et même bien, quand il parle de ce qu'il sait à fond; spirituel, amusant, suffisant; mais tournant facilement à la sécheresse.
Il va en Russie pour électriser quelques esprits en faveur des grandes entreprises industrielles; il voyage dans l'intérêt de plusieurs maisons de commerce françaises, qui se sont associées, dit-il, pour atteindre ce but intéressant, et sa tête, quoique remplie de graves idées commerciales, a place encore pour toutes les romances, chansons et petits couplets à la mode à Paris depuis vingt ans. Avant d'être négociant il a été lancier, et il a conservé de son premier métier des attitudes de beau de garnison assez plaisantes. Il ne parle aux Russes que de la supériorité des Français en tous genres, mais son amour-propre est trop en dehors pour devenir offensant: on en rit, c'est tout ce qu'on lui doit.
Il nous chante le vaudeville en faisant aux femmes des oeillades galantes, il déclame la Parisienne et la Marseillaise, en se drapant d'un air théâtral dans son manteau: son répertoire quelque peu grivois amuse beaucoup nos étrangères. Elles croient faire un voyage à Paris, le mauvais ton français ne les frappe nullement, parce qu'elles n'en connaissent ni la source, ni la portée; ce langage dont la vraie signification leur échappe ne peut les effaroucher; d'ailleurs les personnes vraiment de bonne compagnie sont toujours les plus difficiles à blesser: le soin de leur réhabilitation ne les oblige pas de se gendarmer à tout propos.
Le vieux prince K*** et moi, nous rions sous cape de tout ce qu'on leur fait écouter; elles rient de leur côté avec l'innocence de personnes tout à fait ignorantes, et qui ne peuvent savoir où finit le bon goût, où commence le mauvais en France dans la conversation légère.
Le mauvais ton commence dès qu'on pense à l'éviter; c'est à quoi ne pensent jamais des personnes parfaitement sûres d'elles-mêmes.
Quand la gaîté de l'ex-lancier devient un peu trop vive, les dames russes la calment en chantant à leur tour ces airs nationaux si nouveaux pour nous et dont la mélancolie et l'originalité me charment. C'est surtout la savante marche de l'harmonie qui me frappe dans ces chants antiques; on sent qu'ils viennent de loin.
La princesse L*** nous a chanté quelques airs de Bohémiens russes; et ils m'ont rappelé à mon grand étonnement les boléros espagnols. Les Gitanos d'Andalousie sont de la même race que les Bohémiens russes. Cette population dispersée, on ne sait par quelle cause, dans l'Europe entière a conservé en tous lieux ses habitudes, ses traditions et ses chants nationaux.
Encore une fois pourriez-vous vous figurer une manière plus agréable que la nôtre de passer une journée de voyage en mer?
Cette traversée tant redoutée me divertit au point que j'en prévois la fin avec un véritable regret. D'ailleurs qui ne tremblerait à l'idée d'arriver dans une grande ville, où l'on n'a point d'affaire et où l'on se trouve tout à fait étranger, quoiqu'elle soit encore trop européenne pour qu'on puisse se dispenser d'y voir ce qu'on appelle le monde? Ma passion pour les voyages se refroidit quand je considère qu'ils se composent uniquement de départs et d'arrivées. Mais que de plaisirs et d'avantages on achète par cette peine!! N'y trouvât-on que la facilité de s'instruire sans étude, on ferait encore très-bien de feuilleter les divers pays de la terre en guise de lecture: d'autant qu'on est toujours forcé d'en joindre quelque autre à celle-là.
Quand je me sens près de me décourager au milieu de mes pèlerinages, je me dis: si je veux le but, il faut vouloir le moyen, et je continue; je fais plus, à peine revenu chez moi, je pense à recommencer. Le voyage perpétuel serait une douce manière de passer la vie, surtout pour un homme qui n'est pas d'accord avec les idées qui dominent le monde dans le temps où il vit: changer de pays, équivaut à changer de siècle. C'est une époque bien reculée que j'espère étudier en Russie. L'histoire analysée dans ses résultats, voilà ce qu'un homme apprend en variant ses voyages, et rien ne vaut cet enseignement des faits, appliqué en grand aux besoins de l'esprit.
Quoi qu'il en soit la composition de notre société pendant cette traversée est si amusante que je ne me souviens pas d'avoir rencontré rien de semblable; la réunion de quelques personnes aimables ne suffit pas toujours pour former un cercle amusant; il faut encore des circonstances qui mettent chaque individu en valeur: nous menons ici une vie qui ressemble à la vie de château par le mauvais temps; on ne peut sortir, mais tout ce monde enfermé s'ennuyerait si chacun ne s'efforçait de s'amuser en amusant les autres: ainsi la contrainte qui nous rapproche, tourne à l'avantage de tous, mais c'est grâce à la sociabilité parfaite de quelques-uns des voyageurs que le hasard a rassemblés ici; et surtout à l'aimable autorité du prince K***; sans la violence qu'il nous fit dès les premiers instants du voyage, personne n'aurait rompu la glace, et nous serions restés à nous regarder en silence tout le temps de la traversée: cet isolement devant témoins est triste et gênant: au lieu de cela, on cause jour et nuit, la clarté des jours de vingt-quatre heures fait qu'on trouve à tous moments des personnes prêtes à causer; ces jours sans nuits effacent le temps, on n'a plus d'heures fixes pour dormir; depuis trois heures que je vous écris, j'entends mes compagnons de voyage rire et parler dans la cabine; si j'y descends ils me feront lire des vers et de la prose en français, ils me demanderont de leur conter des histoires de Paris. On ne cesse de m'interroger sur mademoiselle Rachel, sur Duprez, les deux grandes réputations dramatiques du jour; on désire attirer ici ces talents fameux puisqu'on ne peut obtenir la permission d'aller les entendre chez nous.
Quand le lancier français, conquérant et commerçant, se mêle de la conversation, c'est ordinairement pour l'interrompre. Alors on rit, on chante et puis on recommence à danser des danses russes.
Cette gaieté, quelque innocente qu'elle soit, n'en scandalise pas moins deux Américains qui vont à Pétersbourg pour affaires. Ces habitants du nouveau monde ne se permettent pas même de sourire aux folles joies des jeunes femmes de l'Europe; ils ne voient pas que cette liberté est de l'insouciance et que l'insouciance est la sauvegarde des jeunes coeurs. Leur puritanisme se révolte non-seulement devant le désordre, mais devant la joie: ce sont des jansénistes protestants, et pour leur complaire, il faudrait faire de la vie un long enterrement.
Heureusement que les femmes que nous avons à bord ne consentent pas à s'ennuyer pour donner raison à ces marchands pédants. Elles ont des manières plus simples que la plupart des femmes du Nord, qui, lorsqu'elles viennent à Paris se croient obligées de contourner leur esprit pour nous séduire; celles-ci plaisent sans avoir l'air de penser à plaire, leur accent en français me paraît meilleur que celui de la plupart des femmes polonaises: elles chantent peu en parlant et ne prétendent pas corriger notre langue, selon la manie de presque toutes les dames de Varsovie, que j'ai rencontrées autrefois en Saxe et en Bohême, manie qui tient peut-être à la pédanterie des institutrices qu'on fait venir de Genève en Pologne, pour élever les enfants. Les dames russes qui se trouvent avec moi sur le Nicolas Ier, tâchent de parler français comme nous, et à très-peu de nuances près, elles y parviennent.
Hier un accident survenu à la machine de notre bateau servit à mettre au jour le ressort secret des caractères.
Le souvenir toujours présent du naufrage et de l'incendie de ce paquebot, rend les passagers craintifs à l'excès cette année; il faut convenir que la composition de l'équipage n'est guère propre à rassurer les peureux. Un capitaine hollandais, un pilote danois, des matelots saxons ou allemands de l'intérieur des terres: voilà les hommes destinés à faire manoeuvrer notre bâtiment russe.
Hier donc après le dîner, nous étions presque tous réunis sur le pont par un beau temps un peu frais, et nous lisions avec grand plaisir un livre qui fait partie de la bibliothèque du bâtiment, les premières années littéraires de Jules Janin, quand le mouvement des roues s'arrête subitement. Cependant un bruit inusité se fait entendre dans la région de la machine et le bâtiment reste immobile au milieu d'une mer, grâce au ciel, parfaitement calme. On eût dit d'un modèle de vaisseau enclavé dans une table de marbre; plusieurs matelots se mettent à courir vers le fourneau, le capitaine les suit d'un air préoccupé, sans vouloir répondre aux passagers, qui le questionnent du geste et du regard.
Nous nous trouvions au milieu de la mer Baltique, et dans la partie où elle a le plus de largeur, avant l'entrée du golfe de Finlande, au-dessous de celui de Bothnie, par conséquent le plus loin possible de toutes les côtes. Nous n'en apercevions aucune, quoique le temps fût clair.
Nous gardions tous un silence solennel, de sinistres souvenirs troublaient les imaginations; les plus superstitieux étaient les plus agités. Sur l'ordre du capitaine, deux matelots jettent la sonde: «C'est sans doute un écueil sur lequel nous avons touché,» dit une voix de femme, la première qui se fît entendre depuis l'accident; jusque-là les seules paroles qui avaient retenti dans le silence de la peur étaient les ordres assez timides du capitaine dont le son de voix ni l'attitude n'étaient rien moins que rassurants. «La machine est trop chargée de vapeur,» dit une autre voix, «et risque d'éclater.»
À cet instant quelques matelots s'approchent des chaloupes et se mettent en devoir de les détacher.
Je me taisais, mais je pensais: «voilà mes pressentiments réalisés. Ce n'était donc pas par caprice que je voulais renoncer à faire cette traversée» Mes regrets se tournaient vers Paris.
La princesse L***, dont la santé est délicate, éclate en sanglots; elle tombe en faiblesse, on l'entend murmurer, à demi évanouie, ces mots interrompus par des pleurs: «Mourir si loin de mon mari!»—«Pourquoi le mien est-il ici,» s'écrie la jeune princesse D***, en se serrant contre le bras du prince, avec un calme qu'on n'aurait pas attendu d'elle, à voir sa figure et sa tournure délicates. C'est une femme frêle, élégante, aux yeux bleus et tendres, à la voix sonore, mais faible, à la taille élevée et svelte. Cette ombre ossianique était devenue en présence du danger, une héroïne prête à tout souffrir, à tout affronter.
Le gros et aimable prince K*** n'a changé ni de visage, ni de place; il serait tombé de son fauteuil de sangle dans la mer sans se déranger. L'ex-lancier français, devenu négociant et resté comédien, faisant le beau en dépit du temps, le gai malgré le péril, se mit à fredonner un air de vaudeville. Cette bravade m'a déplu, et fait rougir pour la France, où la vanité cherche, à propos de tout, des moyens d'effet; la vraie dignité morale n'exagère rien, pas même l'insouciance du danger; les Américains ont continué leur lecture; j'observais tout le monde.
Enfin le capitaine est venu nous dire que l'écrou principal d'un des pistons de la machine était cassé; qu'on allait le remplacer et que dans un quart d'heure nous marcherions comme auparavant.
À cette nouvelle, la peur que chacun avait dissimulée à sa manière, se trahit par l'explosion d'une gaieté générale. Tous racontèrent ce qu'ils avaient pensé, redouté; tous rirent les uns des autres; ceux qui avouèrent le plus naïvement leurs craintes furent les plus épargnés; ainsi cette soirée commencée tristement, se prolongea dans les plaisanteries les plus piquantes, dans les danses et les chants jusqu'à plus de deux heures du matin.
Le respect scrupuleux que je professe pour la vérité, me force à vous avouer qu'en cette occasion, l'attitude, la physionomie, le langage, toute la conduite enfin de notre capitaine hollandais n'a que trop confirmé à mes yeux le mal que j'avais entendu dire de lui avant de m'embarquer sur son bord.
Au moment de nous séparer pour le reste de la nuit, le prince K*** m'adressa des compliments sur le plaisir que je paraissais prendre à entendre ses histoires: on reconnaît l'homme bien élevé, disait-il, à la manière dont il a l'air d'écouter.
«Prince, lui répliquai-je, le meilleur moyen d'avoir l'air d'écouter, c'est d'écouter.»
Cette réponse répétée par le prince fut vantée au delà de son mérite. Rien n'est perdu, et chaque pensée double de valeur avec des personnes spirituellement bienveillantes.
Le charme de l'ancienne société française tenait surtout à l'art de faire valoir les autres; c'est pourtant cette société perdue qui nous valut autant de conquêtes qu'en ont faites la bravoure de nos soldats et le génie de nos généraux. Si cet art bienveillant est à peu près inconnu parmi nous aujourd'hui, c'est qu'il faut plus de finesse d'esprit pour louer que pour dénigrer. Qui sait tout apprécier ne dédaigne rien et se refuse la moquerie; mais où l'envie domine, le dénigrement prend la place de tout: c'est de la jalousie déguisée en gaieté, et qui prend le masque du bon sens; le faux bon sens est toujours moqueur: tels sont les mauvais sentiments qui aujourd'hui chez nous conspirent contre l'agrément de la vie sociale. À force de simuler le bien, la vraie politesse le réalisait; elle équivaut pour moi à toutes les vertus.
Voici deux histoires qui vous prouveront combien l'attention dont on me loue est peu méritoire.
Nous passions tantôt devant l'île de Dago à la pointe de l'Esthonie. L'aspect de cette terre est triste, c'est une froide solitude, la nature y paraît stérile et nue plutôt que puissante et sauvage; elle semble vouloir repousser l'homme par l'ennui plus que par la force. «Il s'est passé là une étrange scène, nous dit le prince K***.
—À quelle époque?
—Il n'y a pas bien longtemps: c'était sous l'Empereur Paul.
—Contez-nous-la.»
Le prince prit la parole… mais moi je suis fatigué, il est cinq heures du matin: je vais sur le pont faire la conversation avec ceux de nos causeurs que je trouverai disponibles; puis je me coucherai. Ce soir je vous écrirai l'histoire du baron de Sternberg très-bien racontée par le prince K***.
LETTRE SIXIÈME.
Histoire du baron Ungern de Sternberg.—Ses crimes; sa punition sous l'empereur Paul.—Type des héros de lord Byron.—Parallèle de Walter Scott et de Byron.—Le roman historique.—Autre histoire racontée par le prince K***.—Mariage de l'Empereur Pierre.—Obstination du boyard Romodanowski.—L'Empereur cède.—Influence de la religion grecque sur les peuples.—Indifférence des Russes pour la vérité.—La tyrannie vit de mensonge.—Le cadavre d'un Croï dans l'église de Revel depuis la bataille de Narva.—L'Empereur Alexandre trompé.—La Russie défendue contre un Russe.—Inquiétude des Russes relativement à l'opinion des étrangers.—Peur qu'on a de moi.—L'espion savant trompé.
Ce 9 juillet 1839, à huit heures du soir, à bord du paquebot le
Nicolas Ier.
N'oubliez pas que c'est le prince K*** qui parle.
«Un baron Ungern de Sternberg avait longtemps parcouru l'Europe en homme d'esprit qu'il était et ses voyages avaient fait de lui tout ce qu'il pouvait devenir, c'est-à-dire un grand caractère développé par l'expérience et par l'étude.
«Revenu à Saint-Pétersbourg, c'était sous l'Empereur Paul, une disgrâce non motivée le décide à quitter la cour; il se renferme dans l'île de Dago dont il était le seigneur, et retiré, au milieu de cette sauvage souveraineté, il jure une haine à mort au genre humain tout entier, pour se venger de l'Empereur, de cet homme qui lui représente à lui seul les hommes.
«Ce personnage, qui était vivant à l'époque de notre enfance, a pu servir de modèle à plus d'un héros de lord Byron.
«Relégué dans son île, il affecte soudain la passion de l'étude; et pour se livrer en liberté, dit-il, à ses travaux scientifiques, il fait ajouter à son manoir une tour très-élevée dont vous pouvez distinguer les murs avec une lunette d'approche.»
Ici le prince s'interrompit, et nous reconnûmes la tour de Dago.
Le prince reprit: «Il appela ce donjon sa bibliothèque, et le surmonta d'une espèce de lanterne, vitrée de tous côtés comme un belvédère, comme un observatoire, ou plutôt comme un phare. Il ne pouvait, répétait-il souvent à son monde, travailler que la nuit et que dans ce lieu solitaire. C'est là qu'il se retirait pour se recueillir et pour trouver la paix.
«Les seuls hôtes admis dans sa retraite étaient un fils unique, encore enfant, et le gouverneur de ce fils.
«Vers minuit, lorsqu'il les croyait tous deux endormis, il s'enfermait à certains jours dans son laboratoire: la tour vitrée était alors éclairée par une lampe tellement éclatante que de loin on la prenait pour un signal. Ce phare, qui n'en était pas un, était destiné à tromper les vaisseaux étrangers qui risquaient de se perdre sur l'île, si leur capitaine, venant de loin, ne connaissait pas parfaitement chaque point de la côte qu'il faut longer pour entrer dans le périlleux golfe de Finlande.
«Cette erreur est précisément ce qui faisait l'espoir du terrible baron. Bâtie sur un écueil au milieu d'une mer redoutable, la perfide tour devenait le point de mire des pilotes inexpérimentés; et les malheureux, égarés par le faux espoir qu'on faisait luire à leurs yeux, rencontraient la mort en croyant trouver un abri contre l'ouragan.
«Vous jugez que la police de la mer était mal faite alors en Russie.
«Dès qu'un vaisseau était près de naufrager, le baron descendait sur la plage, s'embarquait en secret avec quelques hommes habiles et déterminés qu'il entretenait pour le seconder dans ses expéditions nocturnes; il recueillait les marins étrangers, les achevait dans l'ombre au lieu de les secourir, et après les avoir étranglés, il pillait leur bâtiment; le tout moins par cupidité que par pur amour du mal, par un zèle désintéressé pour la destruction.
«Doutant de tout et surtout de la justice, il regardait le désordre moral et social comme ce qu'il y avait de plus analogue à l'état de l'homme ici-bas, et les vertus civiles et politiques comme des chimères nuisibles puisqu'elles ne font que contrarier la nature sans la dompter.
«Il prétendait, en décidant du sort de ses semblables, s'associer aux vues de la Providence qui se plaît, disait-il, à tirer la vie de la mort.
«Un soir, vers la fin de l'automne, à l'époque les plus longues nuits de l'année, il avait exterminé, selon sa coutume, l'équipage d'un vaisseau marchand hollandais; et depuis plusieurs heures les forbans qu'il nourrissait à titre de gardes, parmi les serviteurs attachés à sa maison, s'occupaient à transporter à terre le reste de la cargaison du bâtiment échoué, sans remarquer que, pendant le massacre, le capitaine profitant de l'obscurité, s'était sauvé dans une chaloupe où l'avaient suivi quelques matelots de son bord.
«Vers le point du jour, l'oeuvre de ténèbres du baron et de ses sicaires n'était pas achevée, lorsqu'un signal annonce l'approche d'un canot; aussitôt on ferme les portes secrètes des souterrains où le produit du pillage est déposé et le pont-levis s'abaisse devant l'étranger.
«Le seigneur, avec l'hospitalité élégante qui est un trait caractéristique et ineffaçable des moeurs russes, se hâte d'aller recevoir le chef des nouveaux débarqués: affectant la plus parfaite sécurité, il s'était rendu pour l'attendre dans une salle voisine de l'appartement de son fils; le gouverneur de l'enfant était couché alors, et dangereusement malade. La porte de la chambre de cet homme qui donnait dans la salle, était restée ouverte. On annonce le voyageur.
«Monsieur le baron,» dit cet homme d'un air d'assurance très-imprudent, «vous me connaissez; néanmoins vous ne pouvez me reconnaître, car vous ne m'avez vu qu'une fois et dans l'obscurité. Je suis le capitaine du vaisseau dont l'équipage vient en partie de périr sous vos murs: c'est à regret que je rentre chez vous; mais je suis forcé de vous dire que plusieurs de vos gens ont été reconnus dans la mêlée, et que vous-même vous avez été vu cette nuit égorgeant de votre main un de mes hommes.»
«Le baron, sans répondre, va fermer à petit bruit la porte de la chambre du gouverneur de son fils. L'étranger continue: «Si je vous parle de la sorte, c'est parce que mon intention n'est pas de vous perdre; je veux seulement vous prouver que vous êtes dans ma dépendance. Rendez-moi ma cargaison et mon bâtiment, qui tout endommagé qu'il est, peut encore me conduire jusqu'à Saint-Pétersbourg, je vous promets le secret auquel je m'engage par serment. Si le désir de la vengeance me dominait, je me serais jeté à la côte pour aller vous dénoncer dans le premier village. La démarche que je fais auprès de vous vous prouve le désir que j'ai de vous sauver en vous avertissant du danger auquel vous exposent vos crimes.»
«Le baron garde toujours un profond silence; l'expression de son visage est grave, mais elle n'a rien de sinistre: il demande un peu de temps pour réfléchir au parti qu'il doit prendre, et il se retire en disant que dans un quart d'heure il rapportera sa réponse.
«Quelques minutes avant l'expiration du délai convenu, il rentre inopinément dans la salle par une porte secrète, se jette sur le téméraire étranger et le poignarde!…
«L'ordre avait été donné d'égorger en même temps jusqu'au dernier homme de l'équipage: le silence un instant troublé par tant de meurtres recommence à régner dans ce repaire. Mais le gouverneur de l'enfant avait tout entendu: il écoute encore… il ne distingue plus que les pas du baron et le ronflement des corsaires roulés dans leur peau de mouton et couchés sur les marches de la tour.
«Le baron inquiet et soupçonneux rentre dans la chambre de cet homme, il l'examine longtemps avec une attention scrupuleuse: debout, près du lit, le poignard encore sanglant à la main, il épie les moindres signes qui pourraient trahir la feinte: à la fin il le croit profondément endormi et se décide à le laisser vivre.—La perfection dans le crime est aussi rare qu'en toute autre chose,» nous dit le prince K***, en interrompant sa narration.
Nous gardions le silence, car nous étions impatients de savoir la fin de l'histoire; il continue:
«Les soupçons de ce gouverneur étaient éveillés depuis longtemps; sitôt que les premiers mots du capitaine hollandais arrivèrent à son oreille, il s'était relevé pour être témoin du meurtre dont il vit toutes les circonstances à travers les fentes de la porte, fermée à la clef par le baron. Il eut, l'instant d'après, comme vous venez de le voir, assez de sang-froid pour tromper l'assassin et pour sauver sa vie. Resté seul enfin, il se lève et s'habille malgré la fièvre, il descend par une fenêtre avec des cordes, détache un canot qu'il trouve amarré au pied du rempart, pousse l'esquif en mer, le dirige à lui seul vers le continent, et gagne la terre sans accident: à peine débarqué il va dénoncer le coupable dans la ville la plus voisine.
«L'absence du malade est bientôt remarquée au château de Dago; le baron, aveuglé par le vertige du crime, pense d'abord que le gouverneur de son fils s'est jeté à la mer dans un accès de fièvre chaude; tout occupé à faire chercher le corps, il ne songe pas à fuir. Cependant la corde attachée à la fenêtre, le canot disparu étaient des preuves irrécusables de l'évasion. Le brigand cédant tardivement à l'évidence, allait songer à sa sûreté, quand il se vit assiégé par des troupes envoyées contre lui. C'était le lendemain du dernier massacre: un moment il voulut se défendre; mais trahi par son monde, il fut pris et conduit à Saint-Pétersbourg où l'Empereur Paul le condamna aux travaux forcés à perpétuité. Il est mort en Sibérie.
«Telle fut la triste fin d'un homme qui par le charme de son esprit, la grâce et l'élégance de ses manières avait fait les beaux jours des sociétés les plus brillantes de l'Europe.
«Nos mères pourraient se souvenir de l'avoir trouvé très-aimable.
«Ce fait, bien qu'il nous paraisse romanesque, s'est reproduit assez souvent pendant le moyen âge; je ne vous l'aurais pas raconté, s'il ne se fût passé pour ainsi dire de notre temps; voilà ce qui le rend intéressant. En toutes choses, la Russie est en retard de quatre siècles.»
Quand le prince K*** eut cessé de parler, tout le monde s'écria que le baron de Sternberg était le type des Manfred et des Lara.
«C'est sans doute,» reprit le prince K***, qui ne craint pas le paradoxe, «parce que Byron a pris ses modèles dans le vrai qu'il nous paraît si peu vraisemblable; en poésie la réalité n'est jamais naturelle.
—C'est si juste,» répliquai-je, «que les mensonges de Walter Scott font plus d'illusion que l'exactitude de Byron.
—Peut-être: mais il faut chercher encore d'autres causes à cette différence,» repartit le prince, «Walter Scott peint, Byron crée, celui-ci ne se soucie pas de la réalité, même lorsqu'il la rencontre, l'autre en a l'instinct, même lorsqu'il invente.
—Ne croyez-vous pas, prince,» repris-je, «que cet instinct de réalité que vous attribuez au grand romancier tient à ce qu'il est souvent commun? Que de détails superflus! que de dialogues vulgaires!… Et malgré cela ce qu'il y a de plus exact dans ses peintures, c'est l'habit de ses personnages et leur chambre.
—Ah! je défends mon Walter Scott,» s'écria le prince K***, «je ne permets pas qu'on insulte un écrivain si amusant.
—C'est justement le genre de mérite que je lui refuse,» repris-je, «un romancier qui a besoin d'un volume pour préparer une scène est tout autre chose qu'amusant. Walter Scott est bien heureux d'être venu à une époque où l'on ne sait plus ce que c'est que de s'amuser.
—Comme il peint le coeur humain,» s'écria le prince D*** (car tout le monde était contre moi).
—Oui,» répliquai-je, «pourvu qu'il ne le fasse point parler; car l'expression lui manque dès qu'il touche aux sentiments passionnés et sublimes; il dessine admirablement les caractères par l'action, car il a plus d'habileté, plus d'observation que d'éloquence; talent philosophique et profond, esprit méthodique et calculateur, il est venu dans son temps et il en a merveilleusement résumé les idées les plus vulgaires, et par conséquent les plus en vogue.
—Le premier il a résolu d'une manière satisfaisante le difficile problème du roman historique: vous ne pouvez lui refuser ce mérite,» ajouta le prince K***.
—C'est le cas d'appliquer le mot: je voudrais que ce fût impossible!» repris-je; «que de notions fausses ont été répandues dans la foule des lecteurs peu érudits par le mélange de l'histoire et du roman!!! Cet alliage est toujours pernicieux, et quoi que vous en puissiez dire, il ne me paraît guère amusant… Quant à moi j'aime mieux, même pour me divertir, lire M. Augustin Thierry que toutes les fables inventées sur des personnages connus… Je vous demande pardon de cet éloge, peu digne d'un si grave écrivain, mais son nom s'est trouvé dans ma pensée comme y serait venu celui d'Hérodote qui ne laisse pas que d'être amusant aussi.
—Si c'est affaire de goût,» interrompit le prince K***, en souriant, «nous n'en disputerons pas plus longtemps.»
Là-dessus, il prend mon bras pour se lever, et me prie de l'aider à descendre vers sa cabine, où il me fait asseoir, et me dit à voix très-basse: «Nous sommes seuls: vous aimez l'histoire; voici un fait d'un ordre plus relevé que celui que je viens de vous conter; c'est à vous seul que je le dis, car devant des Russes on ne peut pas parler d'histoire!… Vous savez,» recommence le prince K***, «que Pierre-le-Grand, après beaucoup d'hésitation, détruisit le patriarcat de Moscou pour réunir sur sa tête la tiare à la couronne. Ainsi, l'autocratie politique usurpa ouvertement la toute-puissance spirituelle, qu'elle convoitait et contrariait depuis longtemps; union monstrueuse, aberration unique parmi les nations de l'Europe moderne. La chimère des papes au moyen âge est aujourd'hui réalisée dans un empire de soixante millions d'hommes, en partie hommes de l'Asie qui ne s'étonnent de rien, et qui ne sont nullement fâchés de retrouver un grand Lama dans leur Czar.
«L'Empereur Pierre veut épouser Catherine la vivandière. Pour accomplir ce voeu suprême, il faut commencer par trouver une famille à la future Impératrice. On va lui chercher en Lithuanie, je crois, ou en Pologne, un gentilhomme obscur, qu'on commence par déclarer grand seigneur d'origine, et que l'on baptise ensuite du titre de frère de la souveraine élue.
«Le despotisme russe, non-seulement compte les idées, les sentiments pour rien, mais il refait les faits, il lutte contre l'évidence et triomphe dans la lutte!!! car l'évidence n'a pas d'avocat chez nous, non plus que la justice, lorsqu'elles gênent le pouvoir.»
Je commençais à m'effrayer de la langue hardie du prince K***.
Singulier pays que celui qui ne produit que des esclaves qui reçoivent à genoux l'opinion qu'on leur fait, des espions qui n'en ont aucune, afin de mieux saisir celle des autres, ou des moqueurs qui exagèrent le mal; autre manière très-fine d'échapper au coup d'oeil observateur des étrangers; mais cette finesse même devient un aveu; car chez quel autre peuple a-t-on jamais cru nécessaire d'y avoir recours? Tandis que ces réflexions me passaient par l'esprit, le prince poursuivait le cours de ses observations philosophiques: il a été élevé à Rome, et penche vers la religion catholique, comme tout ce qui a de l'indépendance d'esprit et de la piété en Russie.
«Le peuple et même les grands, résignés spectateurs de cette guerre à la vérité, en supportent le scandale, parce que le mensonge du despote, quelque grossière que soit la feinte, paraît toujours une flatterie à l'esclave. Les Russes, qui souffrent tant de choses, ne souffriraient pas la tyrannie, si le tyran ne faisait humblement semblant de les croire dupes de sa politique. La dignité humaine, abîmée sous le gouvernement absolu, se prend à la moindre branche qu'elle peut saisir dans le naufrage: l'humanité veut bien se laisser dédaigner, bafouer, mais elle ne veut pas se laisser dire en termes explicites qu'on la dédaigne et qu'on la bafoue. Outragée par les actions, elle se sauve dans les paroles. Le mensonge est si avilissant, que forcer le tyran à l'hypocrisie, c'est une vengeance qui console la victime. Misérable et dernière illusion du malheur, qu'il faut pourtant respecter de peur de rendre le serf encore plus vil et le despote encore plus fou!…
«Il existait une ancienne coutume, d'après laquelle, dans les processions solennelles, le patriarche de Moscou faisait marcher à ses côtés les deux plus grands seigneurs de l'Empire. Au moment du mariage, le czar-pontife résolut de choisir pour acolytes dans le cortége de cérémonie, d'un côté un boyard fameux, et de l'autre le nouveau beau-frère qu'il venait de se créer; car en Russie la puissance souveraine fait plus que des grands seigneurs, elle suscite des parents à qui n'en avait point; elle traite les familles comme des arbres qu'un jardinier peut élaguer, arracher, ou sur lesquels il peut greffer tout ce qu'il veut. Chez nous le despotisme est plus fort que nature, l'Empereur est non-seulement le représentant de Dieu, il est la puissance créatrice elle-même; puissance plus étendue que celle de notre Dieu; car celui-ci ne fait que l'avenir, tandis que l'Empereur refait le passé! La loi n'a point d'effet rétroactif, le caprice du despote en a un.
«Le personnage que Pierre voulait adjoindre au nouveau frère de l'Impératrice était le plus grand seigneur de Moscou, et, après le Czar, le principal personnage de l'Empire; il s'appelait le prince Romodanowski… Pierre lui fit dire par son premier ministre qu'il eût à se rendre à la cérémonie pour marcher à la procession à côté de l'Empereur, honneur que le boyard partagerait avec le nouveau frère de la nouvelle Impératrice.
«C'est bien, répondit le prince, mais de quel côté le Czar veut-il que je me place?
«—Mon cher prince,» répond le ministre courtisan, «pouvez-vous le demander? Le beau-frère de Sa Majesté ne doit-il pas avoir la droite?
«—Je ne marcherai pas,» répond le fier boyard.
«Cette réponse rapportée au Czar, provoque un second message:
«Tu marcheras,» lui fait dire le tyran, un moment démasqué par la colère, «tu marcheras ou je te fais pendre!
«—Dites au Czar[14],» réplique l'indomptable Moscovite, «que je le prie de commencer par mon fils unique qui n'a que quinze ans; il se pourrait que cet enfant, après m'avoir vu périr, consentît par peur à marcher à la gauche du souverain, tandis que je suis assez sûr de moi pour ne jamais faire honte au sang des Romodanowski, ni avant ni après l'exécution de mon enfant.»
Le Czar, je le dis à sa louange, céda; mais par vengeance contre l'esprit indépendant de l'aristocratie moscovite, il fit de Pétersbourg non un simple port sur la mer Baltique, mais la ville que nous voyons.
«Nicolas,» ajouta le prince K***, «n'eût pas cédé; il eût envoyé le boyard et son fils aux mines, et déclaré, par un ukase conçu dans les termes légaux, que ni le père ni le fils ne pourraient avoir d'enfants; peut-être aurait-il décrété que le père n'avait point été marié; il se passe de ces choses en Russie assez fréquemment encore, et ce qui prouve qu'il est toujours permis de les faire, c'est qu'il est défendu de les raconter.»
Quoi qu'il en soit, l'orgueil du noble Moscovite donne parfaitement l'idée de la singulière combinaison dont est sortie la société russe actuelle: ce composé monstrueux des minuties de Bysance et de la férocité de la horde, cette lutte de l'étiquette du Bas-Empire et des vertus sauvages de l'Asie a produit le prodigieux État que l'Europe voit aujourd'hui debout, et dont elle ressentira peut-être demain l'influence sans pouvoir en comprendre les ressorts.
Vous venez d'assister à l'humiliation du pouvoir arbitraire, bravé de front par l'aristocratie. Ce fait et bien d'autres m'autorisent à soutenir que l'aristocratie est ce qu'il y a de plus opposé au despotisme d'un seul, à l'autocratie; l'âme de l'aristocratie est l'orgueil, tandis que le génie de la démocratie est l'envie. Vous allez voir combien un autocrate est facile à tromper.
Ce matin nous avons passé devant Revel. La vue de cette terre, qui n'est russe que depuis assez peu de temps, nous a rappelé le grand nom de Charles XII et la bataille de Narva. Dans cette bataille mourut un Français, le prince de Croï, qui combattait pour le Roi de Suède. On porta son corps à Revel, où il ne put être enterré, parce que pendant la campagne il avait contracté des dettes dans cette province, et qu'il ne laissait pas de quoi les acquitter. D'après une ancienne loi, ou plutôt une coutume du pays, on déposa son corps dans l'église de Revel, en attendant que les héritiers pussent satisfaire les créanciers.
Ce cadavre est encore aujourd'hui dans la même église, où il fut déposé il y a plus de cent ans.
Le capital de la dette primitive s'est augmenté d'abord des intérêts, puis de la somme destinée chaque jour à l'entretien du corps, très-mal entretenu. La créance principale, les frais et les intérêts accumulés ont produit une dette totale si énorme, qu'il est peu de fortunes aujourd'hui qui pourraient suffire à l'acquitter.
Or, il y a une vingtaine d'années que l'Empereur Alexandre passait par Revel; en visitant l'église principale de cette ville, il aperçoit le cadavre, et se récrie contre ce hideux spectacle: on lui conte l'histoire du prince de Croï; il ordonne que le corps soit mis en terre le lendemain, et l'église purifiée.
Le lendemain l'Empereur part et le corps du prince de Croï est porté au cimetière; à la vérité le surlendemain il était replacé dans l'église à l'endroit même où l'avait laissé l'Empereur.
S'il n'y a pas de justice en Russie, vous voyez qu'il y a des habitudes plus fortes que la loi suprême.
Ce qui m'a le plus amusé pendant cette trop courte traversée, c'est que je me suis vu sans cesse obligé de justifier la Russie contre le prince K***. Ce parti que j'ai pris sans aucun calcul, uniquement pour obéir à mon instinct d'équité, m'a valu la bienveillance de tous les Russes qui nous entendent causer. La sincérité des jugements que cet aimable prince K*** porte sur son pays me prouve au moins qu'en Russie quelqu'un peut avoir son franc parler. Quand je lui dis cela, il me répond qu'il n'est pas Russe!! Singulière prétention!… Russe ou étranger, il dit ce qu'il pense, parce qu'il a occupé de grands emplois, dissipé deux fortunes, usé la faveur de plusieurs souverains, parce qu'il est vieux, malade et particulièrement protégé par une personne de la famille impériale qui sait trop bien ce que c'est que l'esprit pour le craindre. D'ailleurs pour éviter la Sibérie il prétend qu'il écrit des Mémoires, et qu'à mesure qu'il termine un volume il le dépose en France. L'Empereur craint la publicité comme la Russie craint l'Empereur. Je ne cesse d'écouter le prince K*** avec l'intérêt qu'il mérite; je le trouve un homme des plus intéressants dans la conversation; mais j'appelle souvent de ses arrêts.
Je suis frappé de l'excessive inquiétude des Russes à l'égard du jugement qu'un étranger pourrait porter sur eux; on ne saurait montrer moins d'indépendance; l'impression que leur pays doit produire sur l'esprit d'un voyageur les préoccupe sans cesse. Où en seraient les Allemands, les Anglais, les Français, tous les peuples de l'Europe, s'ils se laissaient aller à tant de puérilité? Si les épigrammes du prince K*** révoltent ses compatriotes, c'est bien moins parce qu'elles blessent en eux une affection sérieuse, qu'à cause de l'influence qu'elles peuvent exercer sur moi qui suis un homme important à leurs yeux, parce qu'on leur a dit que j'écrivais mes voyages.
«N'allez pas vous laisser prévenir contre la Russie par ce mauvais Russe, n'écrivez pas sous l'impression de ses mensonges, c'est pour faire de l'esprit français à nos dépens qu'il parle comme vous l'entendez parler; mais, au fond, il ne pense pas un mot de ce qu'il vous dit.»
Voilà ce qu'on me répète tout bas dix fois le jour. Ma pensée est comme un trésor où chacun ne croit le droit de puiser à son profit; aussi je sens mes pauvres idées se brouiller, et à la fin de la journée je doute moi-même de mon opinion: c'est ce qui plaît aux Russes; quand nous ne savons plus que dire ni que penser de leur pays ils triomphent.
Il me semble qu'ils se résigneraient à être effectivement plus mauvais et plus barbares qu'ils ne sont, pourvu qu'on les crût meilleurs et plus civilisés. Je n'aime pas les esprits disposés à faire si bon marché de la vérité; la civilisation n'est point une mode, une ruse, c'est une force qui a son résultat, une racine qui pousse sa tige, produit sa fleur et porte son fruit.
«Du moins vous ne nous appellerez pas les barbares du Nord, comme font vos compatriotes…» Voilà ce qu'on me dit chaque fois qu'on me voit amusé ou touché de quelque récit intéressant, de quelque mélodie nationale, de quelque beau trait de patriotisme, de quelque sentiment noble et poétique attribué à un Russe.
Moi je réponds à toutes ces craintes par des compliments insignifiants; mais je pense tout bas que j'aimerais mieux les barbares du Nord que les singes du Midi.
Il y a des remèdes à la sauvagerie primitive, il n'y en a point à la manie de paraître ce qu'on n'est pas.
Une espèce de savant russe, un grammairien, traducteur de plusieurs ouvrages allemands, professeur à je ne sais quel collége, s'est approché de moi le plus qu'il a pu pendant ce voyage. Il vient de parcourir l'Europe, et retourne en Russie plein de zèle, dit-il, pour y propager ce qu'il y a de bon dans les idées modernes des peuples de l'Occident. La liberté de ses discours m'a paru suspecte; ce n'est pas le luxe d'indépendance du prince K***, c'est un libéralisme étudié et calculé pour faire parler les autres. J'ai pensé qu'il devait toujours se rencontrer quelque savant de cette espèce aux approches de la Russie, dans les auberges de Lubeck, sur les bateaux à vapeur, et même au Havre, qui, grâce à la navigation de la mer du Nord et de la mer Baltique, devient frontière moscovite.
Cet homme a tiré de moi fort peu de chose. Il désirait surtout savoir si j'écrirais mon voyage, et m'offrait obligeamment le secours de ses lumières. Je ne l'ai guère questionné; ma réserve n'a pas laissé que de lui causer un certain étonnement mêlé de satisfaction, et je l'ai quitté bien persuadé «que je voyage uniquement afin de me distraire, et cette fois sans avoir l'intention de publier la relation d'une course qui sera si rapide, qu'elle ne me permettra pas de recueillir une quantité de détails suffisante pour intéresser le public.»
Il m'a paru tranquillisé par cette assurance, que je lui ai donnée sous toutes les formes, directement et indirectement. Mais son inquiétude, que j'ai su calmer, a éveillé la mienne. Si je veux écrire ce voyage, je dois m'attendre à inspirer de l'ombrage au gouvernement le plus fin et le mieux servi du monde par ses espions. C'est toujours désagréable; je cacherai mes lettres, je me tairai, mais je n'affecterai rien; en fait de masque, celui qui trompe le mieux, c'est encore le visage découvert.
Ma prochaine lettre sera datée de Pétersbourg.
LETTRE SEPTIÈME.
La marine russe.—Orgueil qu'elle inspire aux gens du pays.—Mot de lord Durham.—Évolutions des apprentis.—Grands efforts pour un petit résultat.—Cachet du despotisme.—Kronstadt.—Naufrage risible.—Douane russe.—Tristesse de la nature aux approches de Pétersbourg.—Souvenirs de Rome.—Nom donné par les Anglais aux vaisseaux de la marine royale.—Découragement.—Pensée de Pierre Ier.—Les Génois.—Ile de Kronstadt.—Batteries de la forteresse.—Leur efficacité.—Plusieurs espèces de Russes de salon.—Difficultés du débarquement pour les voitures.—Abrutissement des employés inférieurs.—Interrogatoire subi par devant les délégués de la police et de la douane.—Lenteurs des douaniers.—Mauvaise humeur des seigneurs russes.—Leur jugement sur la Russie.—Le chef suprême des douaniers.—Ses manières dégagées.—Nouvel examen.—L'Empereur n'y peut rien.—Changement subit dans les manières de mes compagnons de voyage.—Ils me quittent sans me dire adieu.—Ma surprise.
Pétersbourg, ce 10 juillet 1839.
Aux approches de Kronstadt, forteresse sous-marine, dont les Russes s'enorgueillissent, à juste titre, on voit le golfe de Finlande s'animer tout à coup: les imposants navires de la marine impériale le sillonnent en tous sens: c'est la flotte de l'Empereur: elle reste gelée dans le port pendant plus de six mois de l'année, et pendant les trois mois d'été tous les cadets de marine s'exercent à la faire manoeuvrer entre Saint-Pétersbourg et la mer Baltique. Voilà comme on emploie pour l'instruction de la jeunesse, le temps que le soleil accorde à la navigation, sous ces latitudes. Avant d'arriver aux environs de Kronstadt, nous voguions sur une mer presque déserte et qui n'était égayée de loin en loin que par l'apparition de quelques rares vaisseaux marchands ou par la fumée encore plus rare des pyroscaphes. Pyroscaphe est le nom savant qu'on donne aux bateaux à vapeur dans la langue maritime adoptée par une partie de l'Europe.
La mer Baltique avec ses teintes peu brillantes, avec ses eaux peu fréquentées, annonce le voisinage d'un continent dépeuplé par les rigueurs du climat. Là des côtes stériles sont en harmonie avec une mer froide et vide, et la tristesse du sol, du ciel, la teinte froide des eaux, glace le coeur du voyageur.
À peine va-t-il toucher à ce rivage peu attrayant qu'il voudrait déjà s'en éloigner; il se rappelle en soupirant le mot d'un favori de Catherine à l'Impératrice qui se plaignait des effets du climat de Pétersbourg sur sa santé: «Ce n'est pas la faute du bon Dieu, Madame, si les hommes se sont obstinés à bâtir la capitale d'un grand Empire dans une terre destinée par la nature à servir de patrie aux ours et aux loups!»
Mes compagnons de voyage m'ont expliqué avec orgueil les récents progrès de la marine russe. J'admire ce prodige sans l'apprécier comme ils l'apprécient. C'est une création ou plutôt une récréation de l'empereur Nicolas. Ce prince s'amuse à réaliser la pensée dominante de Pierre Ier; mais quelque puissant que soit un homme, il est bien forcé tôt ou tard de reconnaître que la nature est plus forte que tous les hommes. Tant que la Russie ne sortira pas de ses limites naturelles, la marine russe sera le hochet des Empereurs: rien de plus!..
On m'a expliqué que pendant la saison des exercices nautiques, les plus jeunes élèves restent à faire leurs évolutions aux environs de Kronstadt, tandis que les habiles poussent leurs voyages de découvertes jusqu'à Riga, quelquefois même jusqu'à Copenhague. Que dis-je? deux vaisseaux russes dont sans doute la manoeuvre est dirigée par des étrangers, ont déjà fait, ou se disposent à faire le tour du monde.
Malgré l'orgueil courtisan avec lequel les Russes me vantaient les prodiges de la volonté du maître qui veut avoir et qui a une marine impériale, dès que je sus que les vaisseaux que je voyais étaient là uniquement pour l'instruction des élèves, un secret ennui éteignit ma curiosité. Je me crus à l'école, et la vue de ce golfe uniquement animé par l'étude ne m'a plus causé qu'une inexprimable impression de tristesse.
Ce mouvement qui n'a pas sa nécessité dans les faits, qui n'est ni le résultat de la guerre, ni le résultat du commerce, m'a semblé une parade. Or Dieu sait et les Russes savent si la parade est un plaisir!.. Le goût des revues est poussé en Russie jusqu'à la manie: et voilà qu'avant d'entrer dans cet empire des évolutions militaires, il faut que j'assiste à une revue sur l'eau!!… Je n'en veux pas rire: la puérilité en grand me paraît une chose épouvantable; c'est une monstruosité qui n'est possible que sous la tyrannie, dont elle est la révélation la plus terrible peut-être!… Partout ailleurs que sous le despotisme absolu, quand les hommes font de grands efforts c'est pour arriver à un grand but: il n'y a que chez les peuples aveuglément soumis que le maître peut ordonner d'immenses sacrifices pour produire peu de chose.
La vue des forces maritimes de la Russie, réunies pour l'amusement du Czar, l'orgueil de ses flatteurs et l'instruction de ses apprentis à la porte de sa capitale, ne m'a donc causé qu'une impression pénible. J'ai senti au fond de cet exercice de collége une volonté de fer employée à faux, et qui opprime les hommes pour se venger de ne pouvoir vaincre les choses. Des vaisseaux qui seront nécessairement perdus en peu d'hivers sans avoir servi me représentent, non la force d'un grand pays, mais les sueurs inutilement versées du pauvre peuple; l'eau glacée plus de la moitié de l'année est le plus redoutable ennemi de cette marine de guerre. Chaque automne, au bout de trois mois d'exercice, l'écolier rentre dans sa cage, le jouet dans sa boîte et la gelée fait seule une guerre sérieuse aux finances impériales.
Lord Durham l'a dit à l'Empereur lui-même, et par cette franchise il le blessait dans l'endroit le plus sensible de son coeur dominateur: «Les vaisseaux de guerre des Russes sont les joujoux de l'Empereur de Russie.»
Quant à moi, ce colossal enfantillage ne me dispose nullement à l'admiration pour ce que je vais trouver dans l'intérieur de l'Empire. Pour admirer la Russie en y arrivant par eau, il faudrait oublier l'entrée de l'Angleterre par la Tamise; c'est la mort et la vie.
En jetant l'ancre devant Kronstadt, nous apprîmes qu'un des beaux vaisseaux que nous avions vu manoeuvrer autour de nous, l'instant d'auparavant, venait d'échouer sur un banc de sable. Ce naufrage sans danger n'était grave que pour le capitaine qui s'attendait à être cassé le lendemain; et peut-être puni plus sévèrement. Le prince K*** me disait tout bas que ce malheureux aurait mieux fait de périr avec son vaisseau. L'équipage moins exposé aux réprimandes n'était pas de cet avis, ni notre compagne de voyage: la princesse L***.
Cette dame a un fils embarqué en ce moment sur le malencontreux vaisseau. Très-inquiète, elle allait s'évanouir encore une fois comme elle avait fait la veille lors de l'accident arrivé à la machine de notre bâtiment; mais elle fut rassurée à temps par le gouverneur de Kronstadt qui vint lui donner de bonnes nouvelles.
Les Russes me répètent sans cesse qu'il faut passer au moins deux ans en Russie avant de se permettre de juger leur pays, le plus difficile de la terre à définir.
Mais si la prudence, la patience sont des vertus nécessaires aux voyageurs savants, ou à ceux qui aspirent à la gloire de produire des ouvrages difficiles, moi qui crains ce qui a donné de la peine à écrire parce que cela en donne à lire, je suis résolu à ne pas faire d'un journal un travail. Jusqu'à présent je n'écris que pour vous et pour moi.
J'avais peur de la douane russe, mais on m'assure que mon écritoire sera respectée. Au surplus, pour peindre la Russie telle que je l'entrevois du premier coup d'oeil et pour tout dire selon mon habitude, sans égard aux inconvénients de ma sincérité, je prévois qu'il faudrait casser bien des vitres… je n'en casserai je crois aucunes, la paresse remportera.
Rien n'est triste comme la nature aux approches de Pétersbourg; à mesure qu'on s'enfonce dans le golfe, la marécageuse Ingrie qui va toujours s'aplatissant, finit par se réduire à une petite ligne tremblotante tirée entre le ciel et la mer; cette ligne c'est la Russie… c'est-à-dire une lande humide, basse et parsemée à perte de vue de bouleaux qui ont l'air pauvres et malheureux. Ce paysage uni, vide, sans accidents, sans couleur, sans bornes et pourtant sans grandeur, est tout juste assez éclairé pour être visible. Ici la terre grise est bien digne du pâle soleil qui l'éclaire, non d'en haut, mais de côté, presque d'en bas: tant ses rayons obliques forment un angle aigu avec la surface de ce sol, disgracié du créateur. En Russie, les plus beaux jours de l'année sont bleuâtres. Si les nuits ont une clarté qui étonne, les jours conservent une obscurité qui attriste.
Kronstadt avec sa forêt de mâts, ses substructions et ses remparts de granit, interrompt noblement la monotone rêverie du pèlerin qui vient comme moi demander des tableaux à cette terre ingrate. Je n'ai rencontré aux approches d'aucune grande ville rien d'aussi triste que les bords de la Néva. La campagne de Rome est un désert: mais que d'accidents pittoresques, que de souvenirs, que de lumière, que de feu, de poésie: si vous me passiez le mot, je dirais que de passion animent cette terre biblique! Avant Pétersbourg, on traverse un désert d'eau encadré par un désert de tourbe: mers, côtes, ciel, tout se confond, c'est une glace, mais si terne, si morne qu'on dirait que le cristal n'en est point étamé; cela ne reflète rien. Sur la mer les beaux vaisseaux de guerre impériaux destinés à pourrir sans avoir combattu, me poursuivaient comme un rêve. Dans leur idiome si poétique dès qu'il peint les scènes maritimes, les Anglais appellent un vaisseau de la marine royale; un homme de guerre. Jamais les Russes ne dénommeront de la sorte leurs bâtiments de parade. Muets esclaves d'un maître capricieux, courtisans de bois, ces pauvres hommes de cour, fidèle emblème des eunuques du sérail, sont les invalides de la marine impériale.
Loin de m'inspirer l'admiration qu'on attend ici de moi, cette improvisation despotique, cette marine inutile me cause une sorte de peur: non la peur de la guerre, celle de la tyrannie… Elle me retrace tout ce qu'il y avait d'inhumanité dans le coeur de Pierre Ier, le type de tous les souverains russes, anciens et modernes,… et je me dis: où vais-je? qu'est-ce que la Russie? La Russie: c'est un pays où l'on peut faire les plus grandes choses pour le plus mince résultat!!.. N'y allons pas!..
Quelques misérables barques, dirigées par des pêcheurs sales comme des Esquimaux, quelques bateaux employés à remorquer de longs trains de bois de construction destinés à la marine impériale, quelques paquebots à vapeur, pour la plupart construits et conduits par des étrangers: voilà tout ce qui égayait la scène; aussi rien ne m'empêchait de m'enfoncer dans mon humeur morose.
Telles sont les approches de Pétersbourg; tout ce qu'il y avait dans le choix de ce site de contraire aux vues de la nature, aux besoins réels d'un grand peuple, a donc passé devant l'esprit de Pierre-le-Grand sans le frapper? La mer à tout prix: voilà ce qu'il disait!!… Bizarre idée pour un Russe que celle de fonder la capitale de l'Empire des Slaves chez les Finois, contre les Suédois! Pierre-le-Grand eut beau dire qu'il ne voulait que donner un port à la Russie, s'il avait le génie qu'on lui prête, il devait pressentir la portée de son oeuvre, et quant à moi je ne doute pas qu'il ne l'ait pressentie. La politique, et je le crains bien, les vengeances d'amour-propre du Czar irrité par l'indépendance des vieux Moscovites, ont fait les destinées de la Russie moderne.
La Russie est comme un homme plein de vigueur qui étouffe; elle manque de débouchés. Pierre Ier lui en avait promis, mais sans s'apercevoir qu'une mer nécessairement fermée huit mois de l'année n'est pas ce que sont les autres mers. Mais les noms sont tout pour les Russes. Les efforts de Pierre Ier, de ses sujets et de ses successeurs, tout étonnants qu'ils sont, n'ont produit qu'une ville difficile à habiter, à laquelle la Néva dispute son sol à chaque coup de vent qui part du golfe, et d'où les hommes pensent à fuir à chaque pas que la guerre leur permet de faire vers le Midi. Pour un bivouac, des quais de granit étaient de trop.
Les Finois, près desquels les Russes sont allés bâtir leur capitale, sont Scythes d'origine; c'est un peuple presque païen encore; vrais habitants du sol de Pétersbourg, ils sont encore tellement sauvages, que ce n'est qu'en 1836 qu'a paru l'ukase qui oblige le prêtre à joindre un nom de famille au nom de saint qu'il donne à l'enfant qu'il baptise. Où la famille n'existe pas, à quoi sert de la désigner?
Cette race est sans physionomie; elle a le milieu du visage aplati; ce qui rend ses traits difformes. Ces hommes laids, sales, sont, m'a-t-on dit, assez forts; ils n'en paraissent pas moins chétifs, petits et pauvres. Quoiqu'ils soient les indigènes, on en voit peu à Pétersbourg, ils habitent aux environs dans des campagnes marécageuses et sur des côtes granitiques, mais peu élevées; ce n'est guère qu'aux jours de marché qu'ils viennent dans la ville.
Kronstadt est une île très-plate au milieu du golfe de Finlande: cette forteresse aquatique ne s'élève au-dessus de la mer que tout juste assez pour en défendre la navigation aux vaisseaux ennemis qui voudraient attaquer Pétersbourg. Ses cachots, ses fondations, sa force sont en grande partie sous l'eau. L'artillerie dont elle est munie est disposée, disent les Russes, avec beaucoup d'art; dans une décharge chaque coup porterait, et la mer tout entière serait labourée comme une terre émiettée par le soc et la herse: grâce à cette grêle de boulets qu'un ordre de l'Empereur peut faire pleuvoir à volonté sur l'ennemi, la place passe pour imprenable. J'ignore si ses canons peuvent fermer les deux passes du golfe; les Russes qui pourraient m'instruire ne le voudraient pas. Pour répondre à cette question, il faudrait calculer la portée et la direction des boulets, et sonder la profondeur des deux détroits. Mon expérience, quoique de fraîche date, m'a déjà enseigné à me défier des rodomontades et des exagérations inspirées aux Russes par un excès de zèle pour le service de leur maître. Cet orgueil national ne me paraîtrait tolérable que chez un peuple libre. Quand on se montre fier par flatterie, la cause me fait haïr l'effet; tant de gloriole n'est que de la peur, me dis-je; tant de hauteur qu'une bassesse ingénieusement déguisée. Cette découverte me rend hostile.
En France comme en Russie, j'ai rencontré deux espèces de Russes de salons: ceux dont la prudence s'accorde avec l'amour-propre pour louer leur pays à outrance, et ceux qui, voulant se donner l'air plus élégant, plus civilisé, affectent soit un profond dédain, soit une excessive modestie chaque fois qu'ils parlent de la Russie. Jusqu'à présent je n'ai été dupe ni des uns ni des autres; mais j'aimerais à trouver une troisième espèce, celle des Russes tout simples; je la cherche.
Nous sommes arrivés à Kronstadt vers l'aube d'un de ces jours sans fin comme sans commencement, que je me lasse de décrire, mais que je ne me lasse pas d'admirer, c'est-à-dire à minuit et demi. La saison de ces longs jours est courte, déjà elle touche à son terme.
Nous avons jeté l'ancre devant la forteresse silencieuse; mais il fallut attendre longtemps le réveil d'une armée d'employés qui venaient à notre bord les uns après les autres: commissaires de police, directeurs, sous-directeurs de la douane, et enfin le gouverneur de la douane lui-même; cet important personnage se crut obligé de nous faire une visite en l'honneur des illustres passagers russes présents sur le Nicolas Ier. Il s'est longtemps entretenu avec les princes et princesses qui se disposent à rentrer à Pétersbourg. On parlait russe, probablement parce que la politique de l'Europe occidentale était le sujet de la conversation; mais quand l'entretien tomba sur les embarras du débarquement et sur la nécessité d'abandonner sa voiture et de changer de vaisseau, on parla français.
Le paquebot de Travemünde prend trop d'eau pour remonter la Néva; il reste à Kronstadt avec les gros bagages, tandis que les voyageurs sont transférés à Pétersbourg par un petit bateau à vapeur sale et mal construit. Nous avons la permission d'emporter avec nous sur ce nouveau bâtiment nos malles et nos paquets les plus légers, pourvu toutefois que nous les fassions plomber par les douaniers de Kronstadt. Cette formalité accomplie, on part avec l'espoir de voir arriver sa voiture à Pétersbourg le surlendemain; en attendant, cette voiture reste à la garde de Dieu… et des douaniers qui la font charger par des hommes de peine d'un vaisseau sur l'autre; opération toujours assez scabreuse, mais dont les inconvénients deviennent graves à Kronstadt à cause du peu de soin des hommes auxquels on la confie.
Les princes russes furent obligés comme moi, simple étranger, de se soumettre à la loi de la douane; cette égalité me plut tout d'abord; mais en arrivant à Pétersbourg je les vis délivrés en trois minutes, et moi j'eus à lutter trois heures contre des tracasseries de tout genre. Le privilége, un moment assez mal déguisé sous le niveau du despotisme, reparut, et cette résurrection me déplut.