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La Russie en 1839, Volume II cover

La Russie en 1839, Volume II

Chapter 9: LETTRE SEIZIÈME.
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About This Book

The narrator recounts attendance at an imperial marriage and chapel ceremonies in St. Petersburg, emphasizing the spectacle of court pageantry, Greek liturgical music, and lavish decorations. He provides a close portrait of the sovereign’s severe, constrained visage and the Empress’s fragile affability, linking personal mannerisms to the burdens of absolutist rule. He contrasts monumental architecture, vast empty public spaces, and ill-suited neoclassical forms with climatic realities and local tastes, criticizing how ambitious designs neglect function. Throughout, reflections on despotism examine how centralized power shapes etiquette, family life, public spectacle, and the emotional costs borne by rulers and courtiers.

Je compte passer ici le reste du jour à laisser la foule s'écouler; d'ailleurs, je suis retenu à Péterhoff par l'espoir d'un plaisir auquel j'attache beaucoup de prix.

Demain si j'en ai le temps je vous conterai le succès de mes intrigues.

LETTRE SEIZIÈME.

Cottage de Péterhoff.—Surprise.—L'Impératrice.—Sa toilette du matin.—Ses manières, son air, sa conversation.—Le grand-duc héritier.—Sa bonté.—Question embarrassante.—Comment le grand-duc y répond pour moi.—Silence de l'Impératrice: interprété.—Intérieur du cottage.—Absence de tout objet d'art.—Affections de famille.—Timidité gênante.—Le grand-duc fait le cicerone.—Politesse exquise.—Définition de la timidité.—Les hommes de ce siècle en sont exempts.—La perfection de l'hospitalité.—Scène muette.—Le cabinet de travail de l'Empereur.—Petit télégraphe.—Château d'Oranienbaum.—Souvenirs attristants.—Petit château de Pierre III, ce qu'il en reste.—Tout ce qu'on fait ici pour cacher la vérité.—Avantage des hommes obscurs sur les grands.—Citation de Rulhière.—Pavillons du parc.—Souvenirs de Catherine II.—Camp de Krasnacselo.—Retour à Pétersbourg.—Mensonges puérils.

Pétersbourg, ce 27 juillet 1839.

J'avais instamment prié madame *** de me faire voir le cottage[25] de l'Empereur et de l'Impératrice. C'est une petite maison bâtie par eux, au milieu du magnifique parc de Péterhoff, dans le nouveau style gothique à la mode en Angleterre. «Rien n'est plus difficile, m'avait répondu madame ***, que d'entrer au cottage pendant le séjour qu'y font Leurs Majestés; rien ne serait plus facile en leur absence. Cependant j'essaierai.»

J'avais prolongé mon séjour à Péterhoff, attendant avec impatience, mais sans beaucoup d'espoir, la réponse de madame ***. Enfin, hier matin, de bonne heure, je reçois d'elle un petit mot ainsi conçu: «Venez chez moi à onze heures moins un quart. On m'a permis, par faveur très-particulière, de vous montrer le cottage à l'heure où l'Empereur et L'Impératrice vont se promener ensemble, c'est-à-dire à onze heures précises. Vous connaissez leur exactitude.»

Je n'eus garde de manquer au rendez-vous. Madame *** habite un fort joli château bâti dans un coin du parc. Elle suit partout l'Impératrice, mais elle loge autant que possible dans des maisons séparées, quoique très-voisines des diverses résidences Impériales. J'étais chez elle à dix heures et demie. À onze heures moins un quart nous montons dans une voiture à quatre chevaux, nous traversons le parc rapidement, et à onze heures moins quelques minutes nous arrivons à la porte du cottage.

C'est exactement comme je viens de vous le dire, une maison anglaise entourée de fleurs et ombragée d'arbres; elle est bâtie sur le modèle des plus jolies habitations qu'on voit près de Londres, à Twickenham, au bord de la Tamise. À peine avions-nous traversé un vestibule assez petit, élevé de quelques marches, et nous étions-nous arrêtés quelques instants à examiner un salon dont l'ameublement me semblait un peu trop recherché pour l'ensemble de la maison, qu'un valet de chambre en frac vint chuchoter quelques mots à l'oreille de madame ***, qui me parut surprise.

«Qu'y a-t-il? lui dis-je quand l'homme fut sorti.

—C'est l'Impératrice qui rentre.

—Quelle trahison, m'écriai-je, je n'aurai le temps de rien voir!

—Peut-être; sortez par cette terrasse, descendez au jardin et allez m'attendre à l'entrée de la maison.»

J'étais là depuis deux minutes à peine lorsque je vis venir à moi l'Impératrice toute seule, qui descendait rapidement les degrés du perron. Sa taille élevée et svelte a une grâce singulière, sa démarche est vive, légère et pourtant noble; elle a certains mouvements des bras et des mains, certaines attitudes, certain tour de tête qu'on ne peut oublier. Elle était vêtue de blanc; son visage, entouré d'une capote blanche, paraissait reposé; ses yeux avaient l'expression de la mélancolie, de la douceur et du calme; un voile relevé avec grâce encadrait son visage; une écharpe transparente se drapait autour de ses épaules, et complétait le costume du matin le plus élégant. Jamais elle ne m'avait paru si à son avantage: à cet aspect les sinistres présages du bal se dissipèrent entièrement, l'Impératrice me parut ressuscitée, et j'éprouvai l'espèce de sécurité qui renaît avec le jour après une nuit agitée. Il faut, pensai-je, que Sa Majesté soit plus forte que moi, pour avoir supporté la fête d'avant-hier, la revue et le cercle d'hier, et pour se lever aujourd'hui brillante comme je la vois.

«J'ai abrégé ma promenade, me dit-elle, parce que je savais que vous étiez ici.

—Ah! Madame, j'étais loin de m'attendre à tant de bonté.

—Je n'avais rien dit de mon projet à madame ***, qui vient de me gronder d'être venue vous surprendre; elle prétend que je vous dérange dans votre examen. Vous comptez donc ici deviner nos secrets?

—Je le voudrais bien, Madame; on ne peut que gagner à pénétrer la pensée de personnes qui savent si bien choisir entre le faste et l'élégance.

—Le séjour de Péterhoff m'est insupportable, et c'est pour me reposer les yeux de cette dorure massive que j'ai demandé une chaumière à l'Empereur. Je n'ai jamais été si heureuse que dans cette maison; mais maintenant que voilà une de mes filles mariée, et que mes fils font leurs études ailleurs, elle est devenue trop grande pour nous.»

Je souris sans répondre; j'étais sous le charme: il me parut que cette femme, si différente de celle en l'honneur de qui s'était donnée la somptueuse fête de la veille, devait avoir partagé toutes mes impressions; elle a senti comme moi, me disais-je, la fatigue, le vide, l'éclat menteur de cette magnificence commandée, et maintenant elle sent aussi qu'elle est digne de quelque chose de mieux. Je comparais les fleurs du cottage aux lustres du palais, le soleil d'une belle matinée aux feux d'une nuit de cérémonies, le silence d'une délicieuse retraite au tumulte de la foule dans un palais, la fête de la nature à la fête de la cour, la femme à l'Impératrice, et j'étais enchanté du bon goût et de l'esprit avec lesquels cette princesse avait su fuir les ennuis de la représentation, pour s'entourer de tout ce qui fait le charme de la vie privée. C'était une féerie nouvelle dont le prestige captivait mon imagination, bien plus que la magie du pouvoir et des grandeurs.

«Je ne veux pas donner raison à madame ***, reprit l'Impératrice. Vous allez voir le cottage en détail, et c'est mon fils qui vous le montrera. Pendant ce temps-là j'irai visiter mes fleurs, et je vous retrouverai avant de vous laisser partir.»

Tel fut l'accueil que je reçus de cette femme qui passe pour hautaine non-seulement en Europe, où on ne la connaît guère, mais en Russie où on la voit de près.

Dans ce moment, le grand-duc héritier vint rejoindre sa mère: il était avec madame *** et avec la fille aînée de cette dame, jeune personne âgée d'environ quatorze ans, fraîche comme une rose, et jolie comme on l'était en France du temps de Boucher. Cette jeune personne est le vivant modèle d'un des plus agréables portraits de ce peintre, à la poudre près.

J'attendais que l'Impératrice me donnât mon congé; on se mit à se promener en allant et venant devant la maison, mais sans s'éloigner de l'entrée devant laquelle nous nous étions arrêtés d'abord.

L'Impératrice connaît l'intérêt que je prends à toute la famille de madame ***, qui est polonaise. Sa Majesté sait aussi que depuis plusieurs années un des frères de cette dame est à Paris. Elle mit la conversation sur la manière de vivre de ce jeune homme, et s'informa longtemps, avec un intérêt marqué, de ses sentiments, de ses opinions, de son caractère: c'était me donner toute facilité pour lui dire ce que me dicterait l'attachement que je lui porte. Elle m'écouta fort attentivement. Quand j'eus cessé de parler, le grand-duc, s'adressant à sa mère, continua sur le même sujet, et dit: «Je viens de le rencontrer à Ems, et je l'ai trouvé très-bien.

—C'est pourtant un homme aussi distingué qu'on empêche de venir ici, parce qu'il s'est retiré en Allemagne après la révolution de Pologne, s'écria madame *** avec son affection de sœur et la liberté d'expression que l'habitude de vivre à la cour depuis son enfance n'a pu lui faire perdre.

—Mais qu'a-t-il donc fait?» me dit l'Impératrice avec un accent inimitable, par le mélange d'impatience et de bonté qu'il exprimait.

J'étais embarrassé de répondre à une question si directe, car il fallait aborder le délicat sujet de la politique, et c'était risquer de tout gâter.

Le grand-duc vint encore à mon secours avec une grâce, une affabilité que je serais bien ingrat d'oublier; sans doute il pensait que j'avais trop à dire pour oser répondre; alors prévenant quelque défaite qui eût trahi mon embarras et compromis la cause que je désirais plaider: «Mais, ma mère, s'écria-t-il vivement, qui jamais a demandé à un enfant de quinze ans ce qu'il a fait en politique?»

Cette réponse pleine de cœur et de sens me tira de peine; mais elle mit fin à la conversation. Si j'osais interpréter le silence de l'Impératrice, je dirais que voici ce qu'elle pensait: «Que faire aujourd'hui, en Russie, d'un Polonais rentré en grâce? Il sera toujours un objet d'envie pour les vieux Russes, et il n'inspirera que de la défiance à ses nouveaux maîtres. Sa vie, sa santé se perdront dans les épreuves auxquelles on sera obligé de le soumettre pour s'assurer de sa fidélité; puis, en dernier résultat, si l'on croit pouvoir compter sur lui, on le méprise, précisément parce qu'on y compte. D'ailleurs, que puis-je faire pour ce jeune homme? j'ai si peu de crédit!»

Je ne crois pas me tromper de beaucoup en disant que telles étaient les pensées de l'Impératrice: telles étaient aussi à peu près les miennes. Nous conclûmes tout bas, l'un et l'autre, qu'entre deux malheurs, le moindre pour un gentilhomme qui n'a plus ni concitoyens, ni frères d'armes, c'est de rester loin du pays qui l'a vu naître: la terre seule ne fait pas la patrie, et la pire des conditions serait celle d'un homme qui vivrait en étranger chez lui.

Sur un signe de l'Impératrice, le grand-duc, madame ***, sa fille et moi nous rentrâmes dans le cottage. J'aurais désiré trouver moins de luxe d'ameublement dans cette maison, et plus d'objets d'art. Le rez-de-chaussée ressemble à toutes les habitations des gens élégants et riches en Angleterre; mais pas un tableau du premier ordre, pas un fragment de marbre, pas une terre cuite n'annoncent, chez les maîtres du lieu, un penchant prononcé pour la peinture et pour les arts. Ce n'est pas de dessiner plus ou moins bien soi-même, c'est le goût des chefs-d'œuvre qui prouve qu'on a l'amour et le sentiment de l'art. Je regrette toujours l'absence de cette passion pour des personnes auxquelles il serait si facile de la satisfaire.

On a beau dire que des statues ou des tableaux de grand prix seraient mal placés dans un cottage; cette maison est le lieu de prédilection de ceux qui la possèdent, et lorsqu'on s'arrange soi-même un séjour selon sa fantaisie, si l'on aime beaucoup les arts, ce goût se trahit toujours, au risque d'une disparate de style, d'une faute d'harmonie; d'ailleurs quelque discordance est bien permise dans un cottage Impérial.

Au surplus, les Empereurs de Russie ne sont pas des Empereurs romains; ils ne se croient pas obligés d'aimer les arts par état.

On reconnaît, dans la distribution et la décoration du cottage, que des affections et des habitudes de famille ont présidé à l'arrangement et au plan de cette habitation. Ceci vaut mieux encore que le sentiment du beau dans les œuvres du génie. Une seule chose m'a déplu dans l'ordonnance et dans l'ameublement de cette élégante retraite: c'est une soumission trop servile à la mode anglaise.

Nous avons vu le rez-de-chaussée très-rapidement, de peur d'ennuyer notre guide. La présence d'un si auguste cicerone m'embarrassait. Je sais que rien ne gêne les princes autant que notre timidité, à moins qu'elle ne soit affectée pour les flatter; cette connaissance de leur humeur augmente ma peine par la conviction où je suis de leur déplaire inévitablement. Ils aiment qu'on les mette à leur aise et l'on n'y parvient qu'en y étant soi-même. Je suis donc sûr de mon fait; une telle conviction m'est on ne saurait plus désagréable, car personne n'aime à déplaire.

Avec un prince sérieux, je puis espérer quelquefois de me sauver par la conversation, mais avec un prince jeune, léger, élégant et gai, je suis sans ressource.

Un escalier fort étroit, mais embelli par des tapis anglais, nous a conduits à l'étage supérieur; c'est là qu'est la chambre où la grande-duchesse Marie a passé une partie de son enfance (elle est vide), celle de la grande-duchesse Olga ne restera probablement pas longtemps habitée. L'Impératrice avait donc raison de dire que le cottage est trop grand. Ces deux chambres à peu près pareilles sont d'une simplicité charmante.

Le grand-duc s'arrêtant au haut de l'escalier me dit avec la politesse souveraine dont il a le secret malgré sa grande jeunesse, «je suis sûr que vous aimeriez mieux voir tout ceci sans moi, et moi je l'ai vu si souvent, que j'aime autant, je vous l'avoue, vous laisser achever votre examen avec madame *** toute seule. Je vais donc rejoindre ma mère et vous attendre près d'elle.»

Là-dessus, il nous fit un salut plein de grâce et me laissa charmé de la flatteuse facilité de ses manières.

C'est un grand avantage pour un prince que d'être un homme parfaitement bien élevé. Je n'avais donc pas produit mon effet cette fois; la gêne que j'éprouvais n'avait point été communicative. S'il se fût ressenti de mon malaise il serait resté, car la timidité ne sait que subir son supplice, elle ne sait pas se dégager; nulle élévation ne préserve de ses atteintes; la victime qu'elle paralyse, en quelque rang qu'elle soit placée, ne peut trouver la force ni d'affronter ni de fuir ce qui cause sa gêne.

Cette souffrance est quelquefois l'effet d'un amour-propre mécontent et raffiné. Un homme qui craint d'être seul de son avis sur lui-même deviendra timide par vanité.

Mais le plus souvent la timidité est purement physique, c'est une maladie.

Il y a des hommes qui ne peuvent sentir, sans un malaise inexplicable, le regard humain s'arrêter sur eux. Ce regard les pétrifie: il les gêne en marchant, en pensant, il les empêche de parler, mais surtout de se mouvoir, ceci est si vrai que j'ai souvent souffert de cette timidité physique dans les villages où j'attirais tous les yeux, en ma qualité d'étranger, bien plus que dans les salons les plus imposants, où personne ne faisait attention à moi. Je pourrais écrire un traité sur les divers genres de timidité, car j'en suis le modèle accompli; personne n'a plus gémi que moi, dès mon enfance, des atteintes de ce mal incurable, mais, grâce à Dieu, à peu près inconnu aux hommes de la génération qui suit la mienne; ce qui prouverait qu'outre la prédisposition physique la timidité est surtout le résultat de l'éducation.

L'habitude du monde fait qu'on dissimule cette infirmité, voilà tout: les plus timides des hommes sont souvent les plus éminents en naissance, en dignités et même en mérite. J'avais cru longtemps que la timidité était de la modestie combinée avec un respect exagéré pour les distinctions sociales ou pour les dons de l'esprit; mais alors comment expliquer la timidité des grands écrivains et celle des princes? Heureusement les princes de la famille Impériale de Russie ne sont point timides, ils sont de leur siècle; on n'aperçoit dans leurs manières ni dans leur langage aucun vestige de l'embarras qui fit longtemps le tourment des augustes hôtes de Versailles et celui de leurs courtisans, car quoi de plus gênant qu'un prince timide?

Quoi qu'il en soit, je me sentis délivré quand je vis partir le grand-duc; je le remerciai tout bas d'avoir si bien deviné mon désir et de l'avoir si poliment satisfait. Un homme à demi cultivé ne s'aviserait guère de laisser les gens seuls pour leur être agréable. Cependant c'est quelquefois le plus grand plaisir qu'on leur puisse faire. Savoir quitter son hôte sans le choquer, c'est le comble de l'urbanité, le chef-d'œuvre de l'hospitalité. Cette facilité est dans la vie habituelle du monde élégant ce que serait en politique la liberté sans désordre. Problème qu'on se propose sans cesse, et qu'on ne résout guère.

Au moment où le grand-duc s'éloigna Mlle *** se trouvait derrière sa mère; le jeune prince en passant devant elle s'arrête d'un air très-grave, un peu moqueur, et lui fait une profonde révérence sans dire mot. La jeune personne voyant que ce salut est ironique reste muette, dans l'attitude du respect, mais sans rendre le salut.

J'admirai cette nuance qui me parut d'une délicatesse exquise. Je doute qu'à cette cour aucune femme de vingt-cinq ans se distinguât par un tel trait de courage; il n'appartient qu'à l'innocence de savoir joindre au juste sentiment de sa propre dignité, que nul homme ne doit perdre, les égards dus aux prérogatives sociales. Cet exemple de tact ne passa point inaperçu:

«Toujours la même!» dit en s'éloignant le grand-duc héritier.

Ils ont été enfants ensemble, une différence d'âge de cinq ans ne les a pas empêchés de jouer souvent aux mêmes jeux. Une telle familiarité ne s'oublie pas, même à la cour. La scène muette qu'ils ont jouée là m'a beaucoup amusé.

Ce coup d'œil jeté sur l'intérieur de la famille Impériale m'a singulièrement intéressé. Il faut voir de près ces princes pour les apprécier: ils sont faits pour être à la tête de leur pays, car ils sont des premiers de leur nation à tous égards. La famille Impériale est ce que j'ai vu en Russie de plus digne d'exciter l'admiration et l'envie des étrangers.

Au plus haut du cottage on trouve le cabinet de travail de l'Empereur. C'est une bibliothèque assez grande et très-simplement ornée. Elle ouvre sur un balcon qui fait terrasse en face de la mer. Sans sortir de cette vigie studieuse l'Empereur peut donner lui-même ses ordres à sa flotte. À cet effet, il a une lunette d'approche, un porte-voix et un petit télégraphe qu'il fait mouvoir à volonté.

J'aurais voulu examiner en détail cette chambre avec tout ce qu'elle contient, et faire beaucoup de questions; mais je craignis que ma curiosité ne parût indiscrète et j'aimai mieux voir mal que de me donner l'air d'être venu là pour faire un inventaire.

D'ailleurs je ne suis curieux que de l'ensemble des choses qui, en général, me frappe plus que les détails. Je voyage pour voir et pour juger les objets, non pour les mesurer, les énumérer et les calquer.

C'est une faveur que d'entrer dans le cottage, pour ainsi dire en présence de ceux qui l'habitent, faveur d'autant plus rarement accordée par eux, que cette maison n'offre réellement d'autre intérêt que la curiosité qui s'attache à leurs habitudes et à leurs actions privées. J'ai donc cru devoir m'en montrer digne en évitant des recherches trop minutieuses, et qui auraient passé les bornes d'un hommage respectueusement flatteur; ce qui m'eût fait paraître indigne de la grâce qu'on m'avait faite.

Après avoir expliqué ma pensée à Mme *** qui comprit parfaitement cette délicatesse, je me hâtai d'aller prendre congé de l'Impératrice et du grand-duc héritier.

Nous les retrouvâmes dans le jardin où, après m'avoir encore adressé quelques mots gracieux, ils me quittèrent en me laissant satisfait de tout ce que je venais de voir, mais surtout reconnaissant de leur bonté et charmé de la noblesse et de la grâce singulière de leur accueil.

Au sortir du cottage je montai en voiture pour aller visiter en toute hâte Oranienbaum: la fameuse habitation de Catherine II, bâtie par Menzikoff. Ce malheureux fut envoyé en Sibérie avant d'avoir complété les merveilles de son palais jugé trop royal pour un ministre.

Il appartient maintenant à la grande-duchesse Hélène, belle-sœur de l'Empereur actuel. Situé à deux ou trois lieues de Péterhoff, en vue de la mer et sur une prolongation de la même falaise sur laquelle est bâti le palais Impérial, le château d'Oranienbaum quoique bâti en bois est imposant; j'y suis arrivé d'assez bonne heure pour bien voir tout ce qu'il renferme de curieux et pour parcourir les jardins. La grande-duchesse n'était pas à Oranienbaum. Malgré le luxe imprudent de l'homme qui construisit ce palais et la magnificence des grands personnages qui l'ont habité à sa place, il n'est pas extrêmement vaste. Des terrasses, des rampes, des perrons, des balcons couverts d'orangers et de fleurs unissent la maison avec le parc, et ces ornements embellissent l'une et l'autre; l'architecture en elle-même n'est rien moins que magnifique. La grande-duchesse Hélène a montré ici le goût qui préside à tous ses arrangements, et elle a fait d'Oranienbaum une habitation charmante, nonobstant la tristesse du paysage et l'obsédant souvenir des drames qui furent joués en ce lieu.

En descendant du palais, j'ai demandé à voir ce qui reste du petit château fort d'où l'on fit sortir Pierre III pour l'entraîner à Ropscha, où il fut assassiné. On m'a conduit dans une espèce de hameau écarté, où j'ai vu des fossés à sec, des vestiges de fortifications et des tas de pierres: ruine moderne, où la politique a plus de part que le temps. Mais le silence commandé, la solitude forcée qui régnent autour de ses débris maudits, nous retracent précisément ce qu'on voudrait nous cacher; là comme ailleurs, le mensonge officiel est annulé par les faits; l'histoire est un miroir magique où les peuples voient après la mort des hommes qui furent influents dans les affaires, toutes leurs inutiles grimaces. Les personnes ont passé, mais leurs physionomies restent gravées sur cet inexorable cristal. On n'enterre pas la vérité avec les morts: elle triomphe de la peur des princes et de la flatterie des peuples, toujours impuissantes pour étouffer le cri du sang, et elle se fait jour à travers toutes les prisons, même à travers le tombeau: surtout le tombeau des grands, car les hommes obscurs réussissent mieux que les princes à cacher les crimes dont le souvenir s'attache à leur mémoire. Si je n'avais pas su que le château de Pierre III était démoli j'aurais dû le deviner, mais ce qui m'étonne en voyant le prix qu'on met ici à faire oublier le passé, c'est que l'on y conserve quelque chose. Les noms mêmes devraient disparaître avec les murs.

Il ne suffisait pas de démolir la forteresse, il fallait raser le palais qui n'en était qu'à un quart de lieue; quiconque vient à Oranienbaum y cherche avec anxiété les vestiges de cette prison où Pierre III a signé de force son abdication volontaire qui devint l'arrêt de sa mort, car ayant une fois obtenu de lui ce sacrifice, il fallait l'empêcher de le révoquer.

Voici comment l'assassinat de ce prince à Ropscha est raconté par M. de Rulhière dans les anecdotes sur la Russie, imprimées à la suite de son Histoire de Pologne: «Les soldats étaient étonnés de ce qu'ils avaient fait: ils ne concevaient pas par quel enchantement on les avait conduits jusqu'à détrôner le petit-fils de Pierre-le-Grand pour donner sa couronne à une Allemande. La plupart, sans projet et sans idée, avaient été entraînés par le mouvement des autres; et chacun, rentré dans sa bassesse, après que le plaisir de disposer d'une couronne fut évanoui, ne sentit plus que des remords. Les matelots, qu'on n'avait point intéressés dans le soulèvement, reprochaient publiquement «aux gardes dans les cabarets d'avoir vendu leur Empereur pour de la bière. La pitié, qui justifie même les plus grands criminels, se faisait entendre dans tous les cœurs. Une nuit, une troupe de soldats attachés à l'Impératrice s'ameuta par une vaine crainte, disant «que leur mère était en danger.» Il fallut la réveiller pour qu'ils la vissent. La nuit suivante, nouvelle émeute plus dangereuse. Tant que la vie de l'Empereur laissait un prétexte aux inquiétudes, on pensa qu'on n'aurait point de tranquillité.

«Un des comtes Orlof, car dès le premier jour ce titre leur fut donné, ce même soldat surnommé le balafré, qui avait soustrait le billet de la princesse d'Aschekof, et un nommé Téplof, parvenu des plus bas emplois par un art singulier de perdre ses rivaux, furent ensemble vers ce malheureux prince; ils lui annoncèrent, en entrant, qu'ils étaient venus pour dîner avec lui, et selon l'usage des Russes, on apporta avant le repas des verres d'eau-de-vie. Celui que but l'Empereur était un verre de poison. Soit qu'ils eussent hâte de rapporter leur nouvelle, soit que l'horreur même de leur action la leur fît précipiter, ils voulurent un moment après lui verser un second verre. Déjà ses entrailles brûlaient et l'atrocité de leurs physionomies les lui rendant suspects, il refusa ce verre: ils mirent de la violence à le lui faire prendre, et lui à les repousser. Dans ce terrible débat, pour étouffer ses cris qui commençaient à se faire entendre de loin, ils se précipitèrent sur lui, le saisirent à la gorge, et le renversèrent; mais comme il se défendait avec toutes les forces que donne le dernier désespoir et qu'ils évitaient de lui porter aucune blessure, réduits à craindre pour eux-mêmes, ils appelèrent à leur secours deux officiers chargés de sa garde, qui à ce moment se tenaient en dehors à la porte de sa prison. C'était le plus jeune des princes Baratinski et un nommé Potemkin, âgé de dix-sept ans. Ils avaient montré tant de zèle dans la conspiration, que, malgré leur extrême jeunesse, on les avait chargés de cette garde: ils accoururent, et trois de ces meurtriers ayant noué et serré une serviette autour du cou de ce malheureux Empereur, tandis qu'Orlof de ses deux genoux lui pressait la poitrine et le tenait étouffé, ils achevèrent ainsi de l'étrangler; et il demeura sans vie entre leurs mains.

«On ne sait pas avec certitude quelle part l'Impératrice eut à cet événement; mais ce qu'on peut assurer, c'est que, le jour même qu'il se passa, cette princesse commençant son dîner avec beaucoup de gaieté, on vit entrer ce même Orlof échevelé, couvert de sueur et de poussière, ses habits déchirés, sa physionomie agitée, pleine d'horreur et de précipitation. En entrant, ses yeux étincelants et troublés cherchèrent les yeux de l'Impératrice. Elle se leva en silence, passa dans un cabinet où il la suivit, et quelques instants après elle y fit appeler le comte Panin, déjà nommé son ministre: elle lui apprit que l'Empereur était mort. Panin conseilla de laisser passer une nuit, et de répandre la nouvelle le lendemain, comme si on l'avait reçue pendant la nuit. Ce conseil ayant été agréé, l'Impératrice rentra avec le même visage et continua son dîner avec la même gaieté. Le lendemain, quand on eut répandu que Pierre était mort d'une colique hémorroïdale, elle parut baignée de pleurs, et publia sa douleur par un édit.»

En parcourant le parc d'Oranienbaum, qui est grand et beau, j'ai visité plusieurs des pavillons où l'Impératrice Catherine donnait ses rendez-vous amoureux; il y en a de magnifiques; il y en a où le mauvais goût, les ornements puérils dominent: en général, l'architecture de ces fabriques manque de style et de grandeur; c'est assez bon pour l'usage auquel la divinité du lieu les destinait.

De retour à Péterhoff, j'ai couché pour la troisième nuit dans le théâtre.

Ce matin, en revenant à Pétersbourg, j'ai pris la route de Krasnacselo où il y a un camp assez curieux à voir. On dit que quarante mille hommes de la garde Impériale sont logés là sous des tentes ou dispersés dans des villages voisins, d'autres disent soixante-dix mille. En Russie chacun m'impose son chiffre, mais rien ne m'est plus indifférent que les énumérations de fantaisie, car rien n'est plus menteur. Ce que j'admire c'est le prix qu'on attache ici à tromper sur ces choses. Il y a un genre de feinte qui est de l'enfantillage.

Les peuples s'en corrigent lorsqu'ils passent de l'enfance à la virilité.

Je me suis amusé à considérer la variété des uniformes, et à comparer les figures expressives et sauvages de ces soldats choisis et amenés là de toutes les parties de l'Empire; de longues lignes de tentes blanches brillaient au soleil, dans les inégalités d'un terrain qu'on croirait uni en l'apercevant de loin, mais qui, à le parcourir, paraît très-coupé et assez pittoresque. Je regrette à chaque instant l'insuffisance de mes paroles pour représenter certains sites du Nord et surtout certains effets de lumière. Quelques coups de pinceau vous en apprendraient plus sur l'aspect original de ce triste et singulier pays que des volumes de descriptions.

LETTRE DIX-SEPTIÈME.

Superstition politique.—Conséquence du pouvoir absolu.—Responsabilité de l'Empereur.—Nombre des naufragés de Péterhoff.—Mort de deux Anglais.—Leur mère.—Citation d'une lettre.—Récit de cet accident par un peintre.—Extrait du Journal des Débats du mois d'octobre 1842.—Ménagements funestes.—Scène de désordre sur le bateau à vapeur.—Le bâtiment sauvé par un Anglais.—Ce que c'est que le tact en Russie.—Ce qui manque à la Russie.—Conséquence de ce régime: ce que l'Empereur en doit souffrir.—Esprit de la police russe.—Disparition d'une femme de chambre.—Silence sur des faits semblables.—Politesse des gens du peuple.—Ce qu'elle signifie.—Les deux cochers.—Cruauté d'un feldjæger.—A quoi sert le christianisme dans un tel pays.—Calme trompeur.—Querelle de portefaix sur un bateau de bois.—Le sang coule.—Comment procèdent les agents de police.—Cruauté révoltante.—Traitement avilissant pour tous.—Manière de voir des Russes.—Mot de l'archevêque de Tarente.—De la religion en Russie.—Deux espèces de civilisation.—Vanité publique.—L'Empereur Nicolas élève la colonne d'Alexandre.—Réforme du langage.—Comment les femmes de la cour éludent les ordres de l'Empereur.—L'église de Saint-Isaac.—Son immensité.—Esprit de la religion grecque.—Différence qu'il y a entre l'Église catholique et les églises schismatiques.—Asservissement de l'Église grecque par l'empiétement de Pierre Ier.—Conversation avec un Français.—Voiture cellulaire.—Rapport qu'il y a entre la politique et la théologie.—Émeute causée par un mot de l'Empereur.—Scènes sanglantes sur les bords du Volga.—Hypocrisie du gouvernement russe.—Histoire du poëte Pouskine.—Sa position particulière comme poëte.—Sa jalousie.—Duel contre son beau-frère.—Pouskine est tué.—Effet de cette mort.—Part que prend l'Empereur à la douleur publique.—Jeune enthousiaste.—Ode à l'Empereur.—Comment elle est récompensée.—Le Caucase.—Caractère du talent de Pouskine.—Langue des gens du grand monde en Russie.—Abus des langues étrangères.—Conséquences de la manie des gouvernantes anglaises en France.—Supériorité des Chinois.—La confusion des langues.—Rousseau.—Révolution à prévoir dans le goût français.

Pétersbourg, ce 20 juillet 1839.

D'après les derniers renseignements que j'ai pu me procurer ce matin sur les désastres de la fête de Péterhoff, ils ont outre-passé mes suppositions. Au surplus, jamais nous ne saurons exactement les circonstances de cet événement. Tout accident est ici traité d'affaire d'État; c'est le bon Dieu qui oublie ce qu'il doit à l'Empereur.

La superstition politique, qui est l'âme de cette société, en expose le chef à tous les griefs de la faiblesse contre la force, à toutes les plaintes de la terre contre le ciel; quand mon chien est blessé, c'est à moi qu'il vient demander sa guérison; quand Dieu frappe les Russes, ceux-ci en appellent au Czar. Ce prince, qui n'est responsable de rien politiquement, répond de tout providentiellement, conséquence naturelle de l'usurpation de l'homme sur les droits de Dieu. Un Roi qui consent à être reconnu pour plus qu'un mortel, prend sur lui tout le mal que le ciel peut envoyer à la terre pendant son règne; il résulte de cette espèce de fanatisme politique des susceptibilités, des délicatesses ombrageuses dont on n'a nulle idée dans aucun autre pays. Au surplus, le secret que la police croit devoir garder touchant les malheurs les plus indépendants de la volonté humaine, manque le but, en ce qu'il laisse le champ libre à l'imagination; chaque homme raconte les mêmes faits différemment, selon son intérêt, ses craintes, son ambition ou son humeur, selon l'opinion que lui impose sa charge à la cour, et sa position dans le monde; il arrive de là que la vérité est à Pétersbourg un être de raison tout comme elle l'est devenue en France par des causes contraires: une censure arbitraire et une liberté illimitée peuvent amener des résultats semblables, et rendre impossible la vérification du fait le plus simple.

Ainsi les uns disent qu'il n'a péri, avant-hier, que treize personnes, tandis que les autres parlent de douze cents, de deux mille, et d'autres encore de cent cinquante: jugez de nos incertitudes sur toutes choses, puisque les circonstances d'un événement arrivé pour ainsi dire sous nos yeux resteront toujours douteuses, même pour nous.

Je ne cesse de m'émerveiller en voyant qu'il existe un peuple insouciant au point de vivre et de mourir tranquille dans le demi-jour que lui accorde la police de ses maîtres. Jusqu'ici je croyais que l'homme ne pouvait pas plus se passer de vérité pour l'esprit, que d'air et de soleil pour le corps; mon voyage en Russie me détrompe. La vérité n'est un besoin que pour les âmes d'élite ou pour les nations les plus avancées; le vulgaire s'accommode des mensonges favorables à ses passions et à ses habitudes: ici mentir c'est protéger la société, dire la vérité c'est bouleverser l'État[26].

Voici deux épisodes dont je vous garantis l'authenticité:

Neuf personnes de la même famille et de la même maison, arrivées depuis peu de la province à Pétersbourg, maîtres, femmes, enfants, valets, s'étaient embarqués imprudemment sur un bateau sans pont et trop frêle pour résister à la mer; le grain est venu: pas un n'a reparu; depuis trois jours qu'on fait des perquisitions sur les côtes on n'avait encore ce matin découvert nulle trace de ces malheureux, réclamés seulement par les voisins, car ils n'ont pas de parents à Pétersbourg. À la fin l'esquif qui les portait a été retrouvé; il était retourné et échoué sur un banc de sable près de la grève à trois lieues de Péterhoff et à six de Pétersbourg; des personnes: nulle trace; pas plus des matelots que des passagers. Voilà donc neuf morts, bien constatées, non compris les marins: et le nombre des petits bâtiments submergés comme le fut celui-ci est considérable. On est venu ce matin apposer les scellés sur la porte de la maison vide. Elle est voisine de la mienne, circonstance sans laquelle je ne vous aurais pas raconté ce fait, car je l'ignorerais, comme j'en ignore bien d'autres. Le crépuscule de la politique est moins transparent que celui du ciel polaire. Pourtant tout bien pesé, la franchise serait un meilleur calcul, car lorsqu'on me cache un peu je suppose beaucoup.

Voici l'autre épisode de la catastrophe de Péterhoff:

Trois jeunes Anglais, dont je connais l'aîné, étaient depuis quelques jours à Pétersbourg; leur père est en Angleterre, et leur mère les attend à Carlsbad. Le jour de la fête de Péterhoff, les deux plus jeunes s'embarquent sans leur frère qui se refuse à leurs instances en répondant toujours qu'il n'est pas curieux;… donc s'obstinant à rester, il voit partir en petite barque ses deux frères qui lui crient: à demain!… Trois heures après, tous deux avaient péri avec plusieurs femmes, quelques enfants et deux ou trois hommes qui se trouvaient sur le même bateau; un matelot de l'équipage, bon nageur, s'est sauvé seul. Le malheureux frère qui survit, presque honteux d'exister, est dans un désespoir difficile à peindre; il s'apprête à partir pour aller annoncer cette nouvelle à sa mère; elle leur avait écrit de ne pas renoncer à la fête de Péterhoff, accordant toute latitude à leur curiosité s'ils désiraient prolonger leur voyage et leur répétant qu'elle les attendrait patiemment à Carlsbad. Avec plus d'exigence elle leur eût peut-être sauvé la vie.

Vous figurez-vous les mille récits, les discussions, les propos de tous genres, les conjectures, les cris auxquels de pareils événements donneraient lieu dans tout autre pays que celui-ci, et surtout dans le nôtre? Que de journaux diraient, et que de voix répéteraient que la police ne fait jamais son devoir, que les bateaux sont mauvais, les bateliers avides, et que l'autorité, loin de remédier au danger, l'aggrave, soit par son insouciance, soit par sa corruption; on ajouterait que le mariage de la grande-duchesse a été célébré sous de tristes auspices, comme bien d'autres mariages de princes; et alors les dates, les allusions, les citations abonderaient!… Ici rien!!! Un silence plus effrayant que le malheur lui-même!… Deux lignes dans la gazette sans détails; et à la cour, à la ville, dans les salons du grand monde, pas une parole: si l'on ne parle pas là on ne parle guère ailleurs: il n'y a pas de cafés à Pétersbourg pour y commenter des journaux qui n'existent pas; les petits employés sont plus timorés que les grands seigneurs, et ce que l'on n'ose dire chez les chefs se dit encore moins chez les subordonnés: restent les négociants et les boutiquiers: ceux-ci sont cauteleux comme tout ce qui veut vivre et prospérer dans ce pays. S'ils parlent sur des sujets graves et dès lors périlleux, ce n'est qu'à l'oreille et en tête-à-tête[27].

La Russie s'est donné le mot pour ne rien dire qui puisse rendre l'Impératrice nerveuse, et voilà comme on la laisse vivre et mourir en dansant! «Elle serait affligée, taisez-vous!» Là-dessus, enfants, amis, parents, tout ce qu'on aime se noie et l'on n'ose pleurer. On est trop malheureux pour se plaindre.

Les Russes sont toujours courtisans: soldats de caserne ou d'église, espions, geôliers, bourreaux en ce pays, tous font plus que leur devoir: ils font leur métier en courtisans. Qui me dira où peut aller une société qui n'a pas pour base la dignité humaine?

Je vous le répète souvent, il faudrait tout défaire ici pour y faire un peuple.

Cette fois le silence de la police n'est pas pure flatterie, il est aussi l'effet de la peur. L'esclave craint la mauvaise humeur du maître, et s'applique de toutes ses forces à le maintenir dans une gaieté tutélaire. Les fers, le cachot, le knout, la Sibérie sont bien près d'un Czar irrité, ou tout au moins le Caucase, cette Sibérie mitigée à l'usage d'un despotisme qui s'adoucit tous les jours selon les progrès du siècle.

On ne peut nier que dans cette circonstance la première cause du mal ne tienne à l'insouciance de l'administration; si l'on eût empêché les bateliers de Saint-Pétersbourg de surcharger leurs barques ou de se hasarder dans le golfe avec des bâtiments trop faibles pour résister à la vague, personne n'eût péri… encore qui sait? Les Russes sont généralement mauvais marins, avec eux le danger est partout. Prenez des Asiatiques à longues robes, à longues barbes pour en faire des matelots, et puis étonnez-vous des naufrages.

Le jour de la fête, un des bateaux à vapeur qui font ordinairement le service entre Pétersbourg et Kronstadt, était parti pour Péterhoff. Il a pensé chavirer comme les moindres esquifs; pourtant il est d'une dimension et d'une solidité rassurantes; il allait sombrer sans un étranger qui se trouvait du voyage. Cet homme (c'était un Anglais) voyant à peu de distance périr plusieurs barques, sentant tout le danger qu'il courait lui et l'équipage avec lui, reconnaissant d'ailleurs que la manœuvre se faisait mal faute de commandement, eut l'heureuse idée de couper avec son propre couteau toutes les cordes de la tente dressée sur le tillac pour l'agrément et la commodité des passagers. La première chose qu'on doit faire à la moindre menace de mauvais temps, c'est d'enlever cette tente: les Russes n'avaient pas songé à une précaution si simple, et sans le trait de présence d'esprit de l'étranger, le bâtiment chavirait immanquablement. Il fut sauvé, mais avarié, forcé de renoncer à continuer sa route, et trop heureux de rentrer au plus vite à Pétersbourg. Si l'Anglais qui l'a préservé du naufrage n'était de la connaissance d'un autre Anglais de mes amis, j'aurais ignoré que ce bâtiment avait couru des risques. J'en ai dit un mot à quelques personnes bien instruites; elles m'ont confirmé le fait, mais avec prière de le tenir secret!…

Il serait inconvenant de parler du déluge si cette catastrophe était arrivée sous le règne d'un Empereur de Russie.

De toutes les facultés de l'intelligence la seule qu'on estime ici c'est le tact. Figurez-vous une nation entière ployée sous le joug de cette vertu de salon. Représentez-vous tout un peuple devenu prudent comme un diplomate qui a sa fortune à faire; et vous aurez l'idée de ce que devient l'agrément de la conversation en Russie. Si l'air de la cour nous pèse même à la cour, combien ne doit-il pas nous paraître contraire à la vie quand il nous poursuit jusque dans notre intérieur le plus secret.

La Russie est une nation de muets; quelque magicien a changé soixante millions d'hommes en automates qui attendent la baguette d'un autre enchanteur pour renaître et pour vivre. Ce pays me fait l'effet du palais de la Belle au bois dormant: c'est brillant, doré, magnifique; il n'y manque rien… que la vie, c'est-à-dire la liberté.

L'Empereur doit souffrir d'un tel état de choses. Quiconque est né pour commander aime l'obéissance sans doute; mais l'obéissance d'un homme vaut mieux que celle d'une machine: le mensonge est si près de la servilité, qu'un prince entouré de complaisants ignorera toujours tout ce qu'on espérera lui pouvoir cacher; il est donc condamné à douter de chaque parole, à se défier de chaque homme. Tel est le lot d'un maître absolu; il aurait beau se montrer bon et vouloir vivre en homme, la force des choses le ferait insensible malgré lui; il occupe la place d'un despote, force lui est d'en subir la destinée, d'en adopter les sentiments ou du moins d'en jouer le rôle.

Le mal de la dissimulation s'étend ici plus loin qu'on ne pense: la police russe si alerte pour tourmenter les gens, est lente à les éclairer quand ils s'adressent à elle afin de s'éclaircir d'un fait douteux.

Voici un exemple de cette inertie calculée: au dernier carnaval, une femme de ma connaissance avait permis à sa femme de chambre de sortir le dimanche gras; la nuit venue, cette fille ne rentre pas. Le lendemain matin, la dame très-inquiète envoie prendre des renseignements à la police[28].

On répond qu'aucun accident n'étant arrivé à Pétersbourg la nuit précédente, il est impossible que la femme de chambre égarée ne se retrouve pas bientôt saine et sauve.

Le jour se passe dans cette sécurité trompeuse, point de nouvelles; enfin, le surlendemain, un parent de la fille, jeune homme assez au fait des secrètes menées de la police du pays, a l'idée de s'en aller à l'amphithéâtre de chirurgie où l'un de ses amis le fait entrer. À peine introduit il reconnaît le cadavre de sa cousine prêt à être disséqué par les élèves.

En bon Russe, il conserve assez d'empire sur lui-même pour dissimuler son émotion. «Quel est ce corps?

—On ne sait, c'est celui d'une fille qui a été trouvée morte la nuit d'avant-hier dans telle rue; on croit qu'elle a été étranglée en voulant se défendre contre des hommes qui essayaient de lui faire violence.

—Quels sont ces hommes?

—Nous l'ignorons; on ne peut former sur cet événement que des conjectures; les preuves manquent.

—Comment vous êtes-vous procuré ce corps?

—La police nous l'a vendu secrètement, ainsi ne parlez pas de cela,» refrain obligé et qui devient comme une phrase parasite, après chaque phrase articulée par un Russe ou par un étranger acclimaté.

J'avoue que ce trait n'est pas aussi révoltant que le crime de Burk en Angleterre, mais ce qui caractérise la Russie c'est le silence protecteur qu'on y garde religieusement sur de semblables forfaits.

Le cousin s'est tu, la maîtresse de la victime n'a pas osé se plaindre; et aujourd'hui, après six mois, je suis peut-être la seule personne à laquelle elle ait raconté la mort de sa femme de chambre, parce que je suis étranger… et que je n'écris pas, à ce que je lui ai dit.

Vous voyez comment les agents subalternes de la police russe font leur devoir. Ces employés infidèles ont trouvé un double avantage à trafiquer du corps de la femme assassinée: ils en tiraient d'abord quelques roubles, ensuite ils cachaient le meurtre qui leur eût attiré une sévère semonce si le bruit de cet événement se fût répandu.

Les réprimandes adressées aux hommes de cette classe sont, je crois, accompagnées de démonstrations un peu rudes et destinées à graver ineffaçablement les paroles dans la mémoire du malheureux qui les écoute.

Un Russe de la basse classe est autant battu que salué en sa vie. Les coups de verges (en Russie la verge est un grand roseau fendu) et les coups de chapeau distribués à doses égales s'emploient efficacement dans l'éducation sociale de ce peuple étiqueté plutôt que policé; on ne peut être battu en Russie que dans telle classe et par un homme de telle autre classe. Ici les mauvais traitements sont réglés comme un tarif de douane; ceci rappelle le code d'Ivan. La dignité de la caste est admise, mais, jusqu'à présent, nul n'a songé à faire passer dans les lois ni même dans les usages la dignité de l'homme. Rappelez-vous ce que je vous ai dit de la politesse des Russes de toutes les classes. Je vous laisse à penser ce que vaut cette urbanité, et je me borne à vous raconter quelques-unes des scènes qui se passent journellement sous mes yeux.

J'ai vu dans une même rue deux cochers de drowska (fiacre russe) ôter cérémonieusement leur chapeau en se rencontrant; c'est un usage reçu; s'ils sont liés un peu intimement, ils appuient d'un air amical, en passant l'un devant l'autre, la main sur leur bouche et la baisent en se faisant un petit signe des yeux fort spirituel et fort expressif: voilà pour la politesse. Plus loin j'ai vu un courrier à cheval, un feldjæger ou quelqu'autre employé infime du gouvernement, descendre de sa voiture, courir à l'un de ces deux cochers bien élevés et le frapper brutalement à coups de fouet, de bâton ou de poing, qu'il lui assène sans pitié dans la poitrine, dans la figure et sur la tête; cependant le malheureux qui ne se sera pas rangé assez vite, se laisse assommer sans la moindre réclamation ni résistance par respect pour l'uniforme et pour la caste de son bourreau; mais la colère de celui-ci n'est pas toujours désarmée par la prompte soumission du délinquant.

N'ai-je pas vu un de ces porteurs de dépêches, courrier de quelque ministre ou valet de chambre galonné de quelque aide-de-camp de l'Empereur, arracher de dessus son siège un jeune cocher qu'il n'a cessé de battre que lorsqu'il lui eut mis le visage en sang? La victime subissait cette exécution en véritable agneau sans la moindre résistance et comme on obéit à un arrêt souverain, comme on cède à quelque commotion de la nature; cependant, les passants n'étaient nullement émus de tant de cruauté, même un des camarades du patient qui faisait boire ses chevaux à quelques pas plus loin, obéissant à un signe du feldjæger irrité, était accouru pour tenir en bride la monture de ce personnage public, pendant tout le temps qu'il lui plairait de prolonger l'exécution. Allez dans tout autre pays demander à un homme du peuple son assistance pour une exécution contre un camarade arbitrairement puni!… Mais l'emploi et l'habit de l'homme qui donnait les coups lui assuraient le droit de battre à outrance le cocher de fiacre qui les recevait; la punition était donc légitime; moi je dis: tant pis pour le pays où de pareils actes sont légaux.

La scène que je vous raconte se passait dans le plus beau quartier de la ville à l'heure de la promenade. Quand le malheureux battu fut relâché, il essuya le sang qui ruisselait le long de ses joues, et remonta tranquillement sur son siège en recommençant le cours de ses révérences à chaque rencontre nouvelle.

Le délit, quel qu'il fût, n'avait cependant causé aucun accident grave. Notez que cette abomination s'exécutait avec un ordre parfait en présence d'une foule silencieuse, et qui loin de songer à défendre ou à excuser le coupable, n'osait même pas s'arrêter longtemps pour assister au châtiment. Une nation gouvernée chrétiennement protesterait contre cette discipline sociale qui détruit toute liberté individuelle. Mais ici l'influence du prêtre se borne à obtenir du peuple et des grands des signes de croix et des génuflexions.

Malgré le culte du Saint-Esprit, cette nation a toujours son Dieu sur la terre. Comme Bati, comme Tamerlan, l'Empereur de Russie est idolâtré de ses sujets; la loi russe n'est point baptisée.

J'entends tous les jours vanter les allures douces, l'humeur pacifique, la politesse du peuple de Saint-Pétersbourg. Ailleurs, j'admirerais ce calme; ici je le regarde comme le symptôme le plus effrayant du mal dont je me plains. On tremble au point de dissimuler sa crainte sous une tranquillité satisfaisante pour l'oppresseur, et rassurante pour l'opprimé. Les vrais tyrans veulent qu'on sourie. Grâce à la terreur qui plane sur toutes les têtes, la soumission sert à tout le monde: victimes et bourreaux, tous ont besoin de l'obéissance qui perpétue le mal qu'ils infligent et le mal qu'ils subissent.

On sait que l'intervention de la police entre gens qui se querellent, exposerait les combattants à des punitions bien plus redoutables que les coups qu'ils se portent en silence: et l'on évite le bruit parce que la colère qui éclate appellerait le bourreau qui punit.

Voici pourtant une scène tumultueuse de laquelle le hasard m'a rendu témoin ce matin:

Je passais le long d'un canal couvert de bateaux chargés de bois. Des hommes transportaient ce bois à terre pour l'élever en forme de murailles sur leurs charrettes; je vous ai décrit ailleurs cette espèce de rempart mouvant, qui traverse les rues au pas des chevaux. Un des portefaix occupé à tirer le bois de la barque pour le brouetter jusqu'à la charrette, se prend de querelle avec ses camarades; et tous se mettent à se battre franchement comme des crocheteurs de chez nous. L'agresseur se sentant le plus faible a recours à la fuite: il grimpe avec la souplesse d'un écureuil au grand mât du bateau; jusque-là je trouvais la scène amusante: perché sur une vergue, le fuyard défie ses adversaires moins lestes que lui. Ces hommes se voyant trompés dans leur espoir de vengeance, oubliant qu'ils sont en Russie, manifestent leur fureur par des redoublements de cris et des menaces sauvages.

Il y a de distance en distance dans toutes les rues de la ville des agents de police en uniforme; deux de ces espèces de sergents de ville, attirés par les vociférations des combattants, arrivent sur le théâtre de la querelle et somment le principal coupable de descendre de dessus sa perche. Celui-ci n'obéit pas, le sergent saute à bord, le rebelle se cramponne au mât: l'homme du pouvoir réitère ses sommations, le révolté persiste dans sa résistance. L'agent furieux essaie de grimper lui-même au mât et réussit à saisir un des pieds du réfractaire. Que croyez-vous qu'il fasse alors? il tire de toutes ses forces son adversaire, sans précaution, sans s'embarrasser de la manière dont il va faire descendre ce malheureux; celui-ci désespérant d'échapper à la punition qui l'attend, s'abandonne enfin à son sort: il se renverse et tombe en arrière la tête la première de deux fois la hauteur d'un homme sur une pile de bois, où son corps reste immobile comme un sac.

Je vous laisse à penser si la chute fut rude! La tête rebondit sur les bûches et le retentissement du coup arriva jusqu'à mon oreille, bien que je me fusse arrêté à une cinquantaine de pas. Je crus l'homme tué, le sang lui couvrait la figure; cependant revenu du premier étourdissement, ce pauvre sauvage pris au piège, se relève; ce qu'on aperçoit de son visage sous les taches de sang est d'une pâleur effrayante; il se met à beugler comme un bœuf; ses horribles cris diminuaient ma compassion, il me semblait que ce n'était plus qu'une brute et que j'avais tort de m'attendrir sur lui comme sur un de mes semblables. Plus l'homme hurlait plus mon cœur s'endurcissait: tant il est vrai que nous avons besoin que les objets de notre compassion conservent quelque sentiment de leur propre dignité pour que nous puissions prendre sérieusement part à leur peine!!.. la pitié est une association; et quel est l'homme qui voudrait s'associer à ce qu'il méprise?

On l'emporte enfin quoiqu'il oppose une résistance désespérée et assez longue: une petite barque amenée à l'instant même par d'autres agents de police s'approche rapidement; on garrotte le prisonnier, et les mains attachées derrière le dos, on le jette sur le nez au fond du bateau; cette seconde chute, fort rude encore, est suivie d'une grêle de coups; ce n'est pas tout et vous n'êtes pas au bout du supplice préalable; le sergent qui l'a saisi ne voit pas plutôt la victime abattue qu'il lui saute sur le corps; je m'étais approché, j'ai donc été témoin de ce que je vous raconte. Ce bourreau étant descendu à fond de cale et marchant sur le dos du patient, se mit à trépigner à coups redoublés sur ce pauvre homme, et à fouler aux pieds le malheureux comme on vendange la grappe dans le pressoir. Pendant cette horrible exécution, les hurlements féroces du supplicié redoublèrent d'abord; mais quand ils commencèrent à faiblir j'ai senti que la force me manquait à moi-même et j'ai fui, ne pouvant rien empêcher: j'en avais vu trop… Voilà ce qui s'est passé sous mes yeux en pleine rue pendant une promenade de récréation, car je voulais me reposer au moins pour quelques jours de mon métier de voyageur écrivain. Mais comment réprimer mon indignation? elle m'a fait reprendre la plume à l'instant.

Ce qui me révolte, c'est le spectacle de l'élégance la plus raffinée à côté d'une barbarie si repoussante. S'il y avait moins de luxe et de délicatesse dans la vie des gens du monde, la condition des hommes du peuple m'inspirerait moins de pitié. De tels faits et tout ce qu'ils nous laissent deviner, me feraient haïr le plus beau pays de la terre, à plus forte raison me font-ils détester une lande badigeonnée, un marais plâtré. Quelle exagération! s'écrieront les Russes!.. ne voilà-t-il pas de bien grandes phrases pour peu de chose!!! Vous appelez cela peu de chose, je le sais, et c'est ce que je vous reproche, l'habitude que vous avez de ces horreurs explique votre indifférence sans la justifier. Vous ne faites pas plus d'état des cordes dont vous voyez garrotter un homme que du collier de force qu'on met à vos chiens de chasse.

J'en conviens, ces actes sont dans vos mœurs, car je n'ai pu saisir une expression de blâme ou d'horreur sur la physionomie d'aucun des spectateurs de ces abominables scènes; et il y avait là des hommes de toutes les classes. Si vous me donnez cette approbation tacite de la foule pour une excuse, nous sommes d'accord.

En plein jour, en pleine rue, frapper un homme à mort avant de le juger, voilà ce qui paraît fort simple au public et aux sbires de Pétersbourg. Bourgeois, seigneurs, soldats et citadins; pauvres et riches, grands et petits, élégants et manants, rustres et dandys, tous les Russes s'entendent pour laisser s'opérer tranquillement de telles choses sous leurs yeux, sans s'embarrasser de la légalité de l'acte. Ailleurs le citoyen est protégé par tout le monde contre l'agent du pouvoir qui abuse: ici, l'agent public est protégé contre la juste réclamation du particulier maltraité. Le serf ne réclame pas.

L'Empereur Nicolas a fait un code! Si les faits que je vous raconte sont d'accord avec les lois de ce code, tant pis pour le législateur; s'ils sont illégaux, tant pis pour l'administrateur. C'est toujours l'Empereur qui est responsable. Quel malheur de n'être qu'un homme quand on accepte la charge d'un dieu!… et qu'on est forcé de l'accepter! Le gouvernement absolu ne devrait être confié qu'à des anges.

Je proteste de l'exactitude des faits que j'ai rapportés; je n'ai ni ajouté ni retranché un geste dans le récit que vous venez de lire, et je suis rentré pour le joindre à ma lettre, pendant que les moindres circonstances de la scène m'étaient encore présentes à la pensée[30].

Si de pareils détails pouvaient se publier à Pétersbourg avec les commentaires indispensables pour les faire remarquer par des esprits blasés sur tous les genres de férocité et d'illégalités, ils ne produiraient pas le bien qu'on s'en pourrait promettre. L'administration russe s'arrangerait de manière à ce que la police de Pétersbourg affectât dorénavant plus de douceur dans ses rapports avec les hommes du peuple, ne fût-ce que par respect pour les yeux délicats des étrangers: voilà tout!… Les mœurs d'un peuple sont le produit lent de l'action réciproque des lois sur les usages et des usages sur les lois; elles ne se changent pas d'un coup de baguette. Celles des Russes, malgré toutes les prétentions de ces demi-sauvages, sont et resteront encore longtemps cruelles. Il n'y a guère plus d'un siècle qu'ils étaient de vrais Tatares; c'est Pierre-le-Grand qui a commencé à forcer les hommes d'introduire les femmes dans les assemblées; et sous leur élégance moderne, plusieurs de ces parvenus de la civilisation ont conservé la peau de l'ours, ils n'ont fait que la retourner, mais pour peu qu'on gratte, le poil se retrouve et se redresse[31].

A présent qu'il a laissé passer l'époque de la chevalerie dont les nations de l'Europe occidentale ont si bien profité dans leur jeunesse, ce qu'il faudrait à ce peuple, c'est une religion indépendante et conquérante: la Russie a de la foi; mais la foi politique n'émancipe pas l'esprit de l'homme, elle le renferme dans le cercle étroit de ses affections naturelles; avec la foi catholique, les Russes acquerraient bientôt des idées générales basées sur une instruction raisonnable et sur une liberté proportionnée à leurs lumières: quant à moi, je suis persuadé que de cette hauteur, s'ils y pouvaient atteindre, ils domineraient le monde. Le mal est profond; et les remèdes employés jusqu'ici n'agissaient qu'à la surface, ils ont caché la plaie sans la guérir. La bonne civilisation va du centre à la circonférence, tandis que la civilisation russe est venue de la circonférence au centre; c'est de la barbarie recrépie, voilà tout.

De ce qu'un sauvage a la vanité d'un homme du monde, s'ensuit-il qu'il en ait la culture? Je l'ai dit, je le répète et je le répéterai peut-être encore: les Russes tiennent bien moins à être civilisés qu'à nous faire croire qu'ils le sont. Tant que cette maladie de la vanité publique leur rongera le cœur et leur faussera l'esprit, ils auront quelques grands seigneurs qui pourront jouer à l'élégance chez eux et chez nous, et ils resteront barbares au fond: mais malheureusement le sauvage a des armes à feu.

L'Empereur Nicolas justifie mon jugement; il a pensé avant moi que le temps des apparences est passé pour la Russie, et que tout l'édifice de la civilisation est à refaire dans ce pays: il a repris la société en sous-œuvre; Pierre, dit le Grand, la renverserait une seconde fois pour la rebâtir, Nicolas est plus habile. Je me sens saisi de respect devant cet homme qui, de toute la force de sa volonté, lutte en secret contre l'œuvre du génie de Pierre-le-Grand; tout en déifiant ce grand réformateur, il ramène à son naturel une nation fourvoyée durant plus d'un siècle dans les voies de l'imitation.

La pensée de l'Empereur actuel se manifeste jusque dans les rues de Pétersbourg: il ne s'amuse pas à bâtir à la hâte des colonnades de briques recrépies; partout il remplace l'apparence par la réalité, partout la pierre chasse le plâtre et des édifices d'une architecture forte et massive font disparaître les prestiges d'une fausse grandeur. C'est en ramenant d'abord un peuple à son caractère primitif qu'on le rend capable et digne de la vraie civilisation sans laquelle une nation ne saurait travailler pour la postérité; pour qu'un peuple produise tout ce qu'il peut produire, il ne s'agit pas de lui faire copier les étrangers, il faut développer, sans le contrarier, le génie national. Ce qui dans ce monde approche le plus de la Divinité, c'est la nature. La nature appelle les Russes aux grandes choses, tandis que depuis leur soi-disant civilisation, on les occupait à des minuties: l'Empereur Nicolas a compris leur vocation mieux que ses devanciers, et sous ce règne tout s'est agrandi par un retour à la vérité.

Une colonne domine Pétersbourg: c'est le plus grand morceau de granit qui ait été taillé de main d'homme, sans excepter les monuments égyptiens. Un jour, soixante-dix mille soldats, la cour, la ville et une partie de la campagne affluèrent sans se gêner, sans se fouler, sur la place du palais Impérial pour assister dans un silence religieux à la miraculeuse érection de ce monument conçu, exécuté, mis en place par un Français, M. de Montferrand; car les Français sont encore nécessaires aux Russes. Des machines prodigieuses fonctionnent avec succès; les mécaniques animent la pierre, et au moment où la colonne, sortant de ses entraves, se lève comme animée de sa propre vie et semble se mouvoir d'elle-même, alors l'armée, la foule, l'Empereur lui-même, tombent à genoux pour remercier Dieu d'un tel miracle et le louer des grandes choses qu'il leur permet d'accomplir. Voilà ce que j'appelle une fête nationale: ceci n'est pas un tableau de genre, une flatterie qu'on pourrait prendre pour une satire, comme la mascarade de Péterhoff, c'est un tableau d'histoire et du plus haut style. Le grand, le petit, le mauvais, le sublime, tous les contraires entrent dans la constitution de ce singulier pays, le silence perpétue le prodige et empêche la machine de se briser.

L'Empereur Nicolas étend la réforme jusque sur le langage des personnes qui l'entourent; il exige qu'on parle russe à la cour. La plupart des femmes du monde, surtout de celles qui sont nées à Saint-Pétersbourg, ignorent leur langue nationale: mais elles apprennent quelques phrases de russe qu'elles débitent pour obéir à l'Empereur, lorsqu'il vient à passer dans les salles du palais où leur service les retient; l'une d'elles est toujours de garde pour annoncer à temps par un signe convenu l'arrivée du maître: aussitôt les conversations françaises cessent et les phrases russes destinées à flatter l'oreille Impériale, retentissent dans le palais; le souverain s'applaudit de voir jusqu'où s'étend son pouvoir de réformateur, et ses sujettes rebelles par espièglerie se mettent à rire dès qu'il est passé… Je ne sais de quoi je suis le plus frappé en voyant cette immense puissance, de sa force ou de sa faiblesse!

Mais comme tout réformateur, l'Empereur est doué de l'opiniâtreté qui finit par réussir.

A l'extrémité de la place, vaste comme un pays, où s'élève la colonne, vous voyez une montagne de granit: l'église de Saint-Isaac de Pétersbourg. Ce monument est moins pompeux, moins beau de dessin et moins chargé d'ornements que Saint-Pierre de Rome, mais tout aussi étonnant. Il n'est point terminé, on ne peut donc juger de l'ensemble, ce sera une œuvre hors de proportion avec ce que l'esprit du siècle enfante aujourd'hui chez les autres peuples. Ses matériaux sont le granit, le bronze et le fer: rien d'autre. La couleur en est imposante, mais sombre; commencé sous Alexandre, ce merveilleux temple sera bientôt achevé sous Nicolas par le même Français, M. de Montferrand, qui a élevé la colonne.

Tant d'efforts au profit d'un culte tronqué par la politique! Hé quoi! la parole de Dieu ne se fera jamais entendre sous cette voûte? Les temples grecs ne servent plus de toit à la chaire de vérité. Au mépris des saint Athanase, des saint Chrysostôme, la religion ne s'enseigne point publiquement aux Russes. Les Grecs-Moscovites retranchent la parole de leur culte, tandis que les protestants réduisent le leur à la parole; ni les uns ni les autres ne veulent écouter le Christ qui, la croix à la main, rassemblant des deux bouts de la terre ses troupeaux égarés, crie du haut de la chaire de Saint-Pierre: «Venez à moi, vous tous qui avez le cœur pur, qui avez des oreilles pour entendre et des yeux pour voir!…»

L'Empereur, aidé de ses armées de soldats et d'artistes aura beau s'évertuer, il n'investira jamais l'Église grecque d'une puissance que Dieu ne lui a pas donnée: on peut la rendre persécutrice, on ne la rendra point apostolique, c'est-à-dire, civilisatrice, et conquérante dans le monde moral: discipliner des hommes, ce n'est pas convertir les âmes. Cette Église politique et nationale n'a ni la vie morale, ni la vie surnaturelle. Tout vient à manquer à qui manque d'indépendance. Le schisme, en séparant le prêtre de son chef indépendant, le met aussitôt dans la main de son prince temporel; ainsi la révolte est punie par l'esclavage. Il faudrait douter de Dieu si l'instrument de l'oppression devenait celui de la délivrance.

Aux époques les plus sanglantes de l'histoire, l'Église catholique travaillait encore à émanciper les nations: le prêtre adultère vendait le Dieu du ciel au Dieu du monde pour tyranniser l'homme au nom du Christ; mais ce prêtre impie, alors même qu'il donnait la mort au corps, éclairait encore l'esprit; car tout détourné de ses voies qu'il était, il faisait pourtant partie d'une Église qui possédait la vie et la lumière; le prêtre grec ne donne ni la vie ni la mort: il est mort lui-même.

Des signes de croix, des salutations dans la rue, des génuflexions devant des chapelles, des prosternations de vieilles dévotes contre le pavé des églises, des baisements de main; une femme, des enfants, et le mépris universel, voilà tout le fruit que le pope a recueilli de son abdication… voilà tout ce qu'il a pu obtenir de la nation la plus superstitieuse du monde… Quelle leçon!… quelle punition! Voyez et admirez, c'est au milieu du triomphe de son schisme que le prêtre schismatique est frappé d'impuissance. Le prêtre, lorsqu'il veut accaparer le pouvoir temporel, périt faute de vues assez élevées pour reconnaître la voie que Dieu lui ouvre, le prêtre qui se laisse détrôner par le roi périt faute de courage pour suivre cette voie: tous les deux manquent également à leur vocation suprême.

Pierre Ier n'avait-il pas la conscience chargée d'un assez grand poids de responsabilité, lorsqu'il a pris pour lui et ses successeurs, l'ombre d'indépendance, le reste de liberté conservés à sa malheureuse Église? il a entrepris une œuvre au-dessus des forces humaines; depuis ce moment la fin du schisme est devenue impossible,… c'est-à-dire aux yeux de la raison, et si l'on considère le genre humain d'un point de vue purement humain.

Je rends grâce au vagabondage de ma pensée, puisqu'en la laissant sauter librement d'objets en objets, d'idées en idées, je vous peins la Russie tout entière; avec un style plus méthodique je craindrais de me heurter aux contrastes trop criants, et pour éviter le reproche de confusion, de divagation ou d'inconséquence, je perdrais les moyens de vous montrer la vérité telle qu'elle m'apparaît. L'état du peuple, la grandeur de l'Empereur, l'aspect des rues, la beauté des monuments, l'abrutissement des esprits, conséquence de la dégénération du principe religieux, tout cela frappe mes yeux en un instant, et passe pour ainsi dire à la fois sous ma plume; et tout cela, c'est la Russie même dont le principe de vie se révèle à ma pensée à propos des objets le moins significatifs en apparence.

Vous n'êtes pas au bout: je n'ai pas terminé mes courses sentimentales. Hier je me promenais à pied avec un Français de beaucoup d'esprit et qui connaît bien Pétersbourg; placé comme instituteur dans une famille de grands seigneurs, il est à portée de savoir la vérité, que nous autres, étrangers de passage, nous poursuivons en vain. Aussi trouve-t-il mes jugements trop favorables à la Russie. Je ris de ses reproches quand je pense à ceux que me feront les Russes, et je soutiens que je suis de bonne foi, vu que je hais ce qui me paraît mal et que j'admire ce qui me paraît bien dans ce pays comme ailleurs. Ce Français passe sa vie avec des aristocrates russes; il y a là une nuance d'opinion assez curieuse à observer.

Nous marchions au hasard; parvenus au milieu de la Perspective Newski, la rue la plus belle et la plus fréquentée de la ville, nous ralentîmes le pas pour rester plus longtemps sur les trottoirs de cette brillante promenade; j'étais en train d'admirer. Tout à coup une voiture noire ou d'un vert foncé vient au-devant de nous. Elle est longue, carrée, assez basse et fermée de quatre côtés. On eût dit d'une bière énorme posée sur un train de charrette. Quatre petites ouvertures d'environ six pouces en carré, grillées par des barreaux de fer, donnent de l'air et du jour à ce tombeau mouvant; un enfant de huit ou dix ans au plus conduisait les deux chevaux attelés à la machine, et à ma grande surprise, un nombre assez considérable de soldats l'escortaient. Je demande à mon guide à quoi peut servir un équipage aussi singulier; ma question n'était pas achevée qu'un visage hâve se montre à l'un des guichets de la boîte et se charge de la réponse: cette voiture sert à transporter les prisonniers au lieu de leur destination.

«C'est la voiture cellulaire des Russes, me dit mon compagnon; ailleurs il y a sans doute quelque chose de semblable, mais c'est un objet odieux et qu'on dérobe aux regards le plus possible: ne vous semble-t-il pas ici qu'on en fasse montre? quel gouvernement!

—Songez, repartis-je, aux difficultés qu'il rencontre.

—Ah! vous êtes encore la dupe de leurs paroles dorées; je le vois bien, les autorités russes feront de vous ce qu'elles voudront.

—Je tâche de me mettre à leur point de vue: rien ne mérite plus d'égards que le point de vue des hommes qui gouvernent, car ce ne sont pas eux qui le choisissent. Tout gouvernement est obligé de partir des faits accomplis; celui-ci n'a pas créé l'ordre de choses qu'il est appelé à défendre énergiquement, et à perfectionner prudemment. Si la verge de fer qui dirige ce peuple encore brut cessait un instant de s'appesantir sur lui, la société entière serait bouleversée.

—On vous dit cela; mais croyez bien qu'on se plaît à cette prétendue nécessité: ceux qui se plaignent le plus des sévérités dont ils sont forcés d'user, disent-ils, n'y renonceraient qu'à regret: au fond ils aiment les gouvernements sans contre-poids; cela se meut plus aisément. Nul homme ne sacrifie volontiers ce qui lui facilite sa tâche. Exigez donc d'un prédicateur qu'il se passe de l'enfer pour convertir les pécheurs endurcis! L'enfer, c'est la peine de mort des théologiens[32]: ils s'en servent d'abord à regret, comme d'un mal nécessaire, et finissent par prendre goût au métier de damner la plus grosse part du genre humain. Il en est de même des mesures sévères en politique: on les craint avant de les essayer, puis quand on en voit le succès, on les admire; voilà, n'en doutez pas, ce qui arrive trop souvent dans ce pays; il me semble qu'on y fait naître à plaisir les occasions de sévir de peur d'en perdre l'habitude. Ignorez-vous ce qui se passe à l'heure qu'il est sur le Volga?

—J'ai entendu parler de troubles graves, mais promptement réprimés.

—Sans doute; mais à quel prix? Et si je vous disais que ces affreux désordres sont le résultat d'une parole de l'Empereur…