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La sagesse et la destinée

Chapter 57: LV
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About This Book

Recueil de réflexions philosophiques sur la sagesse, la destinée, la justice, le bonheur et l'amour, qui soutient que la quête d'idéaux et la sérénité intérieure conservent leur valeur malgré la misère répandue. L'auteur oppose l'urgence des secours immédiats à la nécessité de perspectives plus hautes, défend la fonction des penseurs contemplatifs dont les méditations finissent par bénéficier au plus grand nombre, et distingue la raison, productrice de justice, d'une sagesse plus large et bienveillante. Il affirme que parler du bonheur aux malheureux peut les aider à reconnaître des ressources intérieures, et que l'espérance, le courage et l'élargissement du regard ouvrent des voies sans nier l'injustice présente.

XXIX

Il y a une grande différence entre dire: «Ceci est raisonnable», et dire: «Ceci est sage». Ce qui est raisonnable n'est pas nécessairement sage, et ce qui est très sage n'est presque jamais raisonnable aux yeux de la raison trop froide. La raison, par exemple, enfante la justice; et la sagesse enfante la bonté, laquelle, remarque le vieux Plutarque, «s'étend beaucoup plus loin que la justice». Est-ce de la raison ou bien de la sagesse que dépend l'héroïsme? On pourrait dire que la sagesse n'est que le sentiment de l'infini appliqué à notre vie morale. La raison a aussi, il est vrai, le sentiment de l'infini, mais en elle ce sentiment n'est qu'une constatation inanimée. Elle se doit presque à elle-même de n'en tenir aucun compte dans la vie; au lieu que la sagesse est sage à proportion de la prédominance active que l'infini acquiert sur tout ce qu'elle fait faire.

Il n'y a pas d'amour dans la raison; il y en a beaucoup dans la sagesse; et la sagesse la plus haute ne se discerne guère d'avec ce qu'il y a de plus pur dans l'amour. Or, l'amour est la forme la plus divine de l'infini; et en même temps, sans doute parce qu'elle est la plus divine, la plus profondément humaine. Ne pourrait-on pas dire que la sagesse est la victoire de la raison divine sur la raison humaine?

XXX

On ne saurait être trop raisonnable; mais seule la sagesse a droit de faire appel à la raison. Il n'est pas sage celui dont la raison n'a pas appris à obéir au premier signe de l'amour. Qu'aurait fait Jésus-Christ, qu'auraient fait les héros si leur raison ne se fût pas soumise? Est-ce qu'un acte héroïque ne dépasse pas toujours les bornes de la raison? et cependant qui donc oserait dire que le héros n'est pas plus sage que ceux qui ne bougent pas parce qu'ils n'écoutent que leur raison? Il faut le répéter encore; ce n'est pas la raison, c'est l'amour qui doit être le vase dans lequel on cultive la sagesse véritable. Il est vrai que la raison se trouve à la racine de la sagesse; mais la sagesse n'est pas la fleur de la raison. Car il ne s'agit pas ici, pour employer une autre métaphore, de la sagesse logique, qui est sa petite-fille, mais d'une autre sagesse, qui est la soeur préférée de l'amour.

La raison et l'amour luttent d'abord violemment dans une âme qui s'élève, mais la sagesse naît de la paix qui finit par se faire entre l'amour et la raison. Et cette paix est d'autant plus profonde que la raison a cédé plus de droits à l'amour.

XXXI

La sagesse est la lumière de l'amour, et l'amour est l'aliment de la lumière. Plus l'amour est profond, plus l'amour devient sage; et plus la sagesse s'élève, plus elle s'approche de l'amour. Aimez et vous deviendrez sage; devenez sage et vous devrez aimer. On n'aime véritablement qu'en devenant meilleur; et devenir meilleur c'est devenir plus sage. Il n'y a pas d'être au monde qui n'améliore quelque chose en son âme dès qu'il aime un autre être, lors même qu'il ne s'agit que d'un amour vulgaire; et ceux qui ne cessent pas d'aimer, ne continuent d'aimer que parce qu'ils ne cessent pas de devenir meilleurs. L'amour alimente la sagesse, et la sagesse alimente l'amour; et c'est un cercle de lumière au centre duquel ceux qui aiment embrassent ceux qui sont sages. La sagesse et l'amour ne se peuvent séparer; et dans le paradis de Swedenborg, l'épouse n'est que « l'amour de la sagesse du sage».

XXXII

«Notre raison, dit Fénelon, ne consiste que dans nos idées claires.» Mais notre sagesse, pourrions-nous ajouter, c'est-à-dire ce qu'il y a de meilleur dans notre âme et dans notre caractère, se trouve surtout dans nos idées qui ne sont pas encore tout à fait claires. Si l'on ne se laissait guider dans la vie que par ses idées claires, on ne tarderait pas à devenir un homme digne de peu d'amour, digne de peu d'estime. Au fond, rien n'est moins clair que les raisons par lesquelles nous nous persuadons qu'il convient d'être bon, juste, généreux et d'avoir en toute chose les sentiments et les pensées les plus nobles que nous puissions atteindre. Heureusement, plus on a d'idées claires, plus on apprend à respecter celles qui ne sont pas encore claires. Il faut tâcher d'avoir le plus grand nombre possible d'idées aussi claires que possible afin d'éveiller en son âme un plus grand nombre d'idées qui soient encore obscures. Les idées claires semblent guider parfois notre vie extérieure, mais il est incontestable que les autres se trouvent à la tête de notre vie intime, et la vie que l'on voit finit toujours par obéir à celle qu'on ne voit pas. Or, du nombre, de la qualité et de la puissance de nos idées claires, dépendent le nombre, la qualité et la puissance de nos idées obscures; et il est extrêmement probable que la plupart des vérités définitives que nous cherchons avec tant d'ardeur, attendent patiemment leur heure au milieu de la foule de nos idées obscures. Il importe d'abréger leur attente. Une belle idée claire que nous éveillons en nous, ne manquera jamais d'aller éveiller à son tour une belle idée obscure, et quand l'idée obscure sera devenue claire en vieillissant,—car la clarté parfaite n'est-elle pas d'ordinaire le signe de la lassitude des idées?—elle ira, elle aussi, tirer de son sommeil une autre idée obscure, plus belle et plus haute qu'elle n'était elle-même en son ombre, et peut-être qu'en tâtonnant ainsi, successivement, sans se décourager, le long des lignes endormies, l'une d'elles posera quelque jour, par hasard, sa petite main presque invisible encore sur l'épaule d'une grande vérité.

XXXIII

Idées claires, idées obscures, coeur, intelligence, volonté, raison, âme; au fond, voilà des mots qui désignent à peu près la même chose, à savoir, la richesse spirituelle d'un être. L'âme n'est sans doute que le plus beau désir de notre intelligence, et Dieu n'est peut-être à son tour que le plus beau des désirs de notre âme. Il y a tant d'obscurité en tout ceci que l'on peut tout au mieux tenter de diviser l'obscurité à l'aide de grosses lignes, souvent plus noires encore que les plans qu'elles coupent. Se connaître soi-même est peut-être le seul idéal acceptable qui nous reste, mais cette connaissance, qui semble, au premier abord, dépendre de notre raison seule, jusqu'à quel point en dépend-elle? L'homme le meilleur, le plus juste, le plus vrai, le plus moral en un mot, ne devrait-il pas être celui qui se serait le plus exactement rendu compte de sa situation dans l'univers? Mais qui peut croire de bonne foi qu'il s'en soit rendu compte; et la morale la plus positive n'étend-elle pas toutes ses racines dans une sorte d'inconscience mystique? Le plus beau désir de notre intelligence ne fait guère que passer par notre intelligence; et nous croyons à tort que la moisson, parce qu'elle passe sur la route, a été récoltée sur la route. La raison la plus nette, alors même qu'elle explore son domaine, sort à chaque pas de ce domaine.

Cependant, c'est par l'intelligence que nous commençons d'embellir ce désir, le reste ne dépend pas entièrement de nous; mais ce reste ne se met en mouvement que si l'intelligence lui a donné le branle. La raison, qui est la fille aînée de notre intelligence, doit s'asseoir sur le seuil de notre vie morale, après avoir ouvert les portes souterraines derrière lesquelles sommeillent prisonnières les forces vives et instinctives de notre être. Elle attend, sa lampe à la main; et sa seule présence rend ce seuil inabordable à tout ce qui n'est pas encore conforme à la nature de la lumière. Plus avant, dans les régions où ses rayons ne pénètrent pas, la vie obscure continue. Elle ne s'en inquiète point, elle s'en réjouit au contraire. Elle sait qu'aux yeux du Dieu qu'elle désire, tout ce qui n'a pas franchi l'arcade lumineuse, songe, pensée, acte même, ne peut rien ajouter, ne peut rien enlever à l'être idéal qu'elle forme. Le devoir de sa flamme est d'être aussi claire, aussi étendue que possible, et de ne pas abandonner son poste. Elle n'hésite pas tant qu'il n'y a qu'une agitation d'instincts inférieurs et de ténèbres. Mais il arrive que parmi les captives qui s'éveillent, des forces plus éclatantes qu'elle-même s'approchent de l'entrée. Elles répandent une lumière plus immatérielle, plus diffuse, plus incompréhensible que celle de la flamme nette et ferme que protège sa main. Ce sont les puissances de l'amour, du bien inexplicable, d'autres plus mystérieuses, plus infinies encore qui demandent à passer. Que faire? Si elle s'est assise sur le seuil, alors qu'elle n'avait pas acquis le droit de s'y asseoir, parce qu'elle n'avait pas encore eu le courage d'apprendre qu'elle n'était pas seule au monde, elle se trouble, elle a peur, elle referme les portes; et si jamais elle se résout à les rouvrir, elle ne retrouve qu'une poignée de cendres légères au bas des marches sombres. Mais si sa force ne tremble pas, parce que tout ce qu'elle n'a pu apprendre lui a du moins appris qu'aucune lumière n'est dangereuse; que dans la vie de la raison on peut risquer la raison même dans une clarté plus grande, d'ineffables échanges auront lieu, de lampe à lampe, sur le seuil. Des gouttes d'une huile inconnue se mêleront avec l'huile de la sagesse humaine; et quand les blanches étrangères seront passées, la flamme de sa lampe, à jamais transformée, s'élèvera plus haute, plus puissante et plus pure entre les colonnes du porche agrandi.

XXXIV

Abandonnons ici la sagesse isolée pour revenir à celle qui marche vers la tombe parmi le grand troupeau des destinées humaines. Est-il permis de dire que le destin du sage ne se mêle jamais au destin du méchant ou à celui de l'âme folle? Au contraire, toutes les existences s'entrecroisent sans cesse; et les fils d'or s'enroulent autour des fils de chanvre dans le tissu de la plupart des aventures. Il y a des malheurs plus lents et d'un aspect moins effrayant que ceux d'OEdipe ou du prince d'Elseneur, et qui ne baissent pas les yeux sous les regards de la justice, de l'amour ou de la vérité. Ceux qui parlent des avantages de la sagesse ne sont jamais plus sages que lorsqu'ils reconnaissent de bonne foi, sans amertume comme sans orgueil, que la sagesse n'accorde presque rien à ses fidèles que ne puissent dédaigner les ignorants ou les méchants. Il arrive maintes fois que l'approche du sage ne change pas grand'chose à ce que les hommes aperçoivent, soit qu'il vienne trop tard, soit qu'il passe trop vite et qu'il n'y ait pas eu de contact véritable, soit qu'il ait à lutter contre des forces accumulées par un trop grand nombre d'êtres depuis un trop grand nombre de jours. Il ne fait pas de miracles extérieurs, il ne sauve jamais que ce qui peut encore être sauvé selon les lois ordinaires de la vie, et lui-même, il se peut qu'il soit pris dans un grand tourbillon inexorable. Mais alors même qu'il périt, il peut se dire qu'il périt sans avoir été, comme il arrive presque toujours, bien des semaines, bien des années peut-être avant la catastrophe, le témoin impuissant et désespéré de la ruine de son âme. Et puis, entendons-nous, sauver quelqu'un selon la vie qui contient les deux vies, ce n'est pas nécessairement l'arracher à la mort ou aux désastres du dehors; mais c'est certainement le rendre plus heureux en le rendant un peu meilleur. Sauver moralement c'est tout, et cela semble, en somme, comme tout ce qui a lieu sur les sommets de l'être, une bien petite chose. Est-ce que le bon larron n'a pas été sauvé, non seulement au sens chrétien, mais encore au sens plus parfait de ce mot? Cependant il devait mourir dans l'heure même, mais il mourait éternellement heureux parce qu'il avait été aimé au tout dernier moment; et qu'un être infiniment sage avait su lui montrer que son âme n'était pas inutile, qu'elle avait été bonne elle aussi et n'était pas passée inaperçue sur cette terre….

XXXV

À mesure qu'on descend les degrés de la vie, on descend en même temps dans le secret d'un plus grand nombre de tristesses et d'impuissances. On voit alors que bien des âmes végètent autour de nous parce qu'elles se croient inutiles, qu'elles s'imaginent que personne ne les a jamais regardées, et qu'elles n'ont rien en elles qui puisse les faire aimer. Mais une heure ne finit-elle pas par sonner pour le sage, où il regarde, approuve, et aime toute âme qui existe, rien que parce qu'elle possède le don mystérieux d'exister? Une heure ne finit-elle pas par sonner, où il voit toutes les forces, toutes les vérités et toutes les vertus au fond de toutes les faiblesses, de tous les vices et de tous les mensonges? Heure claire et bénie où la méchanceté n'est plus que la bonté qui a perdu son guide, où la trahison n'est que la loyauté qui ne retrouve plus le chemin du bonheur, où la haine n'est plus que l'amour, qui ouvre avec angoisse la porte de son tombeau. C'est alors que l'histoire du bon larron devient, sans qu'on s'en doute, l'histoire de tous ceux qui entourent l'homme juste; et dans le plus humble des êtres qu'un regard, qu'une parole, qu'un silence a sauvé de la sorte, le bonheur véritable que le destin ne peut atteindre, oubliera, jusqu'à la venue de la nuit, comme en l'âme de Socrate, que la coupe mortelle a été bue avant le coucher du soleil.

XXXVI

Au reste, la vie intérieure n'est peut-être pas ce qu'on pense. Il y a autant de genres de vies intérieures qu'il y en a d'extérieures. Les plus petits pénètrent en ces domaines calmes aussi bien que les grands; et ce n'est pas toujours par les portes de l'intelligence qu'on y entre. Il arrive bien souvent que celui qui sait tout frappe vainement à ces portes, et que celui qui ne sait rien lui répond du dedans. Certes, la vie intérieure la plus sûre, la plus belle et la plus durable est celle que la conscience édifie lentement en elle-même, à l'aide des éléments les plus limpides de notre âme. Il est sage, celui qui apprend à entretenir cette vie avec tout ce que le hasard lui apporte chaque jour. Il est sage, celui en qui une déception ou une trahison ne descendent que pour purifier la sagesse davantage. Il est sage, celui en qui le mal lui-même est obligé d'alimenter le bûcher de l'amour. Il est sage celui qui a pris l'habitude de ne plus voir en sa souffrance que la lumière qu'elle répand en son coeur et qui ne regarde jamais l'ombre qu'elle étend sur ceux qui l'ont fait naître. Il est plus sage encore celui en qui les joies et les douleurs n'augmentent pas seulement la conscience, mais font voir en même temps qu'il y a quelque chose de supérieur à la conscience même. C'est ici qu'on atteint les sommets de la vie intérieure, sommets d'où l'on domine enfin les flammes qui l'éclairent. Mais c'est la part du petit nombre, et l'on peut vivre heureux dans les vallées moins ardentes où s'agitent les racines assombries de ces flammes. Il est des existences plus obscures qui connaissent aussi leurs refuges. Il y a des vies intérieures instinctives. Il y a des âmes sans initiative ou sans intelligence qui ne trouveront jamais le sentier qui descend en elles-mêmes, qui ne verront jamais ce qu'elles possèdent dans cette retraite, et qui y agissent néanmoins de la même façon que celles dont l'intelligence en a pesé tous les trésors. Il existe des êtres qui, tout en ignorant qu'il est la seule étoile fixe de la conscience la plus haute, ne veulent que le bien, sans qu'ils sachent pourquoi ils le veulent. Or, toute vie intérieure commence moins au moment où l'intelligence se développe qu'au moment où l'âme devient bonne. Il est assez étrange qu'il ne soit pas possible d'acquérir une vie intérieure dans le mal. Tout être qui ne possède pas quelque noblesse d'âme n'a pas de vie intérieure. Il aura beau se connaître, peut-être saura-t-il pourquoi il n'est pas bon, mais il n'aura ni cette force, ni ce refuge, ni ce trésor de satisfactions invisibles que possède tout homme qui peut rentrer sans crainte dans son coeur. La vie intérieure n'est faite que d'un certain bonheur de l'âme, et l'âme n'est heureuse que lorsqu'elle peut aimer en elle quelque chose de pur. Il arrive qu'elle se trompe dans son choix: mais alors même qu'elle se trompe, elle sera plus heureuse que l'âme qui n'a pas eu l'occasion de choisir.

XXXVII

Aussi est-ce déjà sauver quelqu'un que de faire qu'il aime le mal un peu moins qu'il ne l'aimait, car c'est l'aider à entreprendre tout au fond de son âme l'édification du refuge contre lequel la destinée viendra briser ses armes. Ce refuge est le monument de la conscience ou de l'amour, peu importe, car l'amour est la conscience qui se cherche encore obscurément, tandis que la conscience véritable est l'amour qui se retrouve enfin dans la clarté. Or, c'est au plus profond de ce refuge que l'âme allume le feu intime de sa joie. La joie de l'âme qui écarte la tristesse que laissent derrière elles les destinées mauvaises, de même que le feu matériel écarte l'influence des maladies qui règnent sur la terre, la joie de l'âme n'est pas semblable aux autres joies. Elle ne vient ni d'un bonheur extérieur, ni d'une satisfaction de l'amour-propre. Car sous la joie de l'amour-propre qui diminue à mesure que l'âme s'améliore, il y a la joie de l'amour pur qui s'accroît à mesure que l'âme s'ennoblit. Non, cette joie ne naît point de l'orgueil; et ce n'est pas parce qu'elle peut sourire à sa beauté que l'âme se sent heureuse. Une âme qui a acquis quelque conscience d'elle-même a le droit de savoir qu'elle est belle; mais tout ce qu'elle ajoute trop volontairement à la conscience de sa beauté, elle l'enlève peut-être à l'inconscience de l'amour. Et le premier devoir de la conscience qui se découvre est de nous enseigner le respect de l'inconscience, qui ne veut pas encore se dévoiler. Mais la joie dont je parle n'ôte pas à l'amour ce qu'elle ajoute à la conscience. Au contraire, c'est en elle, ce qui n'a lieu nulle autre part, que la conscience se nourrit de l'amour, cependant que l'amour s'augmente de la conscience. Un esprit qui s'élève a des bonheurs que ne connaît jamais un corps qui est heureux; mais une âme qui s'améliore a des joies que ne connaîtra pas toujours un esprit qui s'élève. Il est vrai que l'esprit qui s'élève et l'âme qui s'améliore ont coutume de travailler ensemble à affermir l'édifice intérieur. Mais il arrive aussi qu'ils travaillent séparément et que rien ne relie les deux enceintes qu'ils construisent. S'il en était ainsi, et que l'être que j'aime le plus au monde vînt me demander quel choix il lui faut faire, et quel est le refuge le plus profond, le plus inattaquable et le plus doux, je lui dirais d'abriter sa destinée dans le refuge de l'âme qui s'améliore.

XXXVIII

Le sage ne souffrira jamais? Aucun orage n'assombrira le ciel de sa demeure? Personne ne lui tendra de piège? Sa femme et ses amis ne le trahiront point? Ce qu'il avait cru noble ne deviendra pas vil? Ni son père, ni sa mère, ni ses fils, ni ses frères ne mourront comme les autres? Toutes les voies par lesquelles la douleur entre en nous seront donc défendues par des anges? Et Jésus-Christ n'a pas pleuré devant le tombeau de Lazare? Et Marc-Aurèle n'a pas souffert entre son fils Commode, en qui le monstre apparaissait déjà, et sa femme Faustine, qu'il aimait et qui ne l'aima point? Et Paul-Émile, aussi sage que Timoléon, n'a pas gémi sous la main du destin quand l'aîné de ses fils mourut cinq jours avant son triomphe dans Rome et le second trois jours après? Est-ce donc là l'abri que la sagesse offre au bonheur? Nous faut-il effacer ce que nous avons dit, et inscrire la sagesse au nombre de ces illusions par lesquelles l'âme humaine tente de justifier aux yeux de la raison des désirs que l'expérience déclare presque toujours déraisonnables?

XXXIX

En vérité, le sage souffre aussi. Il souffre, si la souffrance est l'un des éléments de la sagesse. Il souffre peut-être plus qu'un autre homme, parce qu'il est un homme plus complet. Il souffre davantage, parce que moins on est seul, plus on souffre, et que plus l'homme est sage, moins il lui semble qu'il est seul. Il souffrira dans sa chair, dans son coeur et dans son esprit, parce qu'il y a des parties de la chair, du coeur et de l'esprit qu'aucune sagesse de ce monde ne peut disputer au destin. Aussi, n'est-ce pas la souffrance qu'il s'agit d'éviter, mais le découragement et les chaînes qu'elle apporte à celui qui l'accueille comme un maître et non comme le messager du personnage plus important, qu'un détour du chemin dérobe encore à notre vue. Certes, le sage, tout comme son voisin, sera réveillé en sursaut par les coups dont le messager importun ébranlera les murs de sa demeure. Il faudra qu'il descende, il faudra qu'il lui parle. Mais, tout en lui parlant, il regardera plus d'une fois par-dessus l'épaule du malheur matinal, pour interroger, dans la poussière de l'horizon, la grande idée qu'il précède peut-être. Au fond, quand on y songe au milieu du bonheur, le mal dont le destin peut nous faire la surprise nous semble bien petit. Je reconnais que le mal advenu, les proportions seront changées, mais il n'en est pas moins certain que s'il voulait éteindre en nous le foyer permanent du courage, il faudrait qu'il réussît à avilir définitivement au fond de notre coeur tout ce que nous aimons, tout ce que nous admirons, tout ce que nous adorons. Et quelle puissance étrangère parvient à avilir un sentiment et une idée, si nous ne les détrônons pas nous-mêmes? Hormis les souffrances physiques, existe-t-il une douleur qui puisse nous atteindre autrement que par nos pensées? Et qui donc fournit à nos pensées les armes à l'aide desquelles elles nous attaquent ou nous défendent? On souffre peu de sa souffrance même, on souffre énormément de la manière dont on l'accepte. «Il fut malheureux par sa faute, dit Anatole France, en parlant de l'un de ceux qui ne regardent jamais par-dessus l'épaule du messager brutal, il fut malheureux par sa faute, car toutes les misères véritables sont intérieures et causées par nous-mêmes. Nous croyons faussement qu'elles viennent du dehors. Mais nous les formons au dedans de nous, de notre propre substance.»

XL

La force active d'un événement ne se trouve que dans la manière dont on envisage cet événement. Réunissez dix hommes qui comme Paul-Emile perdent leurs deux fils dans l'heure la plus douce de leur vie: vous aurez dix douleurs qui ne se ressembleront nullement. Le malheur vient en nous, mais il n'y fait que ce qu'on lui ordonne de faire. Il sème, il ravage, il moissonne, selon l'ordre qu'il a trouvé inscrit sur notre seuil. Si les deux fils de mon voisin, qui est un homme médiocre, périssent dans l'instant même où la fortune de leur père a réalisé ses désirs, tout s'en ira dans les ténèbres, aucune étincelle ne jaillira, et le malheur, presque ennuyé lui-même, ne laissera derrière lui que quelques cendres incolores. Je n'ai pas besoin de revoir mon voisin. Je sais d'avance les petites choses que la douleur lui a données, car la douleur ne fait jamais que nous restituer ce que notre âme lui a prêté durant les jours heureux.

XLI

Mais le même malheur a frappé Paul-Emile. Rome effrayée attend, retentissante encore de la marche du triomphe. Que va-t-il arriver? Les dieux bravent-ils le sage, et de quelle façon le sage va-t-il répondre aux dieux? Qu'est-ce que ce héros a fait de la douleur, ou qu'est-ce que la douleur a fait de ce héros? C'est en de tels moments que l'humanité semble avoir conscience que le destin éprouve une fois de plus la force de son bras; que quelque chose sera changé pour elle, si ce bras ne peut pas ébranler ce qu'il a attaqué. Aussi, voyez avec quelle inquiétude elle cherche en ces occasions-là, dans les yeux de ses chefs, le mot d'ordre contre l'invisible.

Mais Paul-Emile s'avance au milieu du peuple romain qu'il a convoqué. Il est grave, et il parle ainsi: «Je n'ai jamais craint rien de ce qui vient des hommes, mais entre les choses divines, ce que j'ai toujours redouté, c'est l'extrême inconstance de la fortune, et l'inépuisable variété de ses coups; surtout durant cette guerre où elle favorisait, comme un vent propice, toutes mes entreprises. Sans cesse, en effet, je m'attendais à la voir renverser mon bonheur, et soulever quelque tempête. Oui, en un seul jour j'ai traversé la mer Ionienne, de Brindes à Corcyre, et, de Corcyre, je suis arrivé en cinq jours à Delphes, où j'ai sacrifié à Apollon. Cinq jours encore, et nous touchions, l'armée et moi, la Macédoine, et je purifiais l'armée avec les cérémonies d'usage. À l'instant même, je commençai mes opérations militaires, et quinze jours après j'avais terminé cette guerre, par la plus glorieuse victoire.—Ce cours rapide de prospérité m'inspirait une juste défiance de la fortune. Bien en repos sur les ennemis et n'ayant aucun danger à craindre, c'est pour la traversée du retour que je redoutais l'inconstance de la déesse, alors que je ramenais une telle armée, si heureusement victorieuse, et des dépouilles immenses et des rois captifs. Arrivé sans aucun accident auprès de vous, et voyant la ville dans la joie, dans les fêtes et les sacrifices, je ne m'en suis pas moins défié du sort; car je savais qu'il n'est pas une de ses faveurs qui soit pour nous sans mélange, et que l'envie accompagne toujours les grands succès. Mon âme, pleine de cette douloureuse inquiétude, et tremblante sur ce que l'avenir réservait à Rome, n'a été délivrée de ses craintes qu'à l'instant où j'ai vu ma maison périr en ce terrible naufrage, où il m'a fallu, dans des jours sacrés, ensevelir de mes mains, coup sur coup, deux fils de si belle espérance, les seuls que je me fusse réservés pour mes héritiers. Me voici maintenant à l'abri des grands dangers, et j'ai une ferme confiance que votre prospérité résistera, solide et durable. La fortune est assez vengée de mes succès par les maux qu'elle a versés sur moi. Elle a fait voir, dans le triomphateur autant que dans le captif traîné en triomphe, un frappant exemple de la fragilité humaine; avec cette différence pourtant que Persée, vaincu, a toujours ses enfants, et que Paul-Emile, vainqueur, a perdu les siens.»

XLII

Voilà la manière romaine d'accueillir la plus grande douleur qui puisse atteindre un homme dans le moment où il est le plus sensible à la douleur, c'est-à-dire dans le moment de son plus grand bonheur. En est-il d'autres? Oui, car il y a autant de manières de l'accueillir qu'il y a d'idées ou de sentiments généreux sur cette terre, et chacun de ces sentiments, chacune de ces idées tient la baguette magique qui change sur le seuil les vêtements et le visage de la souffrance. Job nous eût dit: «Dieu a donné, Dieu a repris, que son saint nom soit béni», et Marc-Aurèle peut-être: « S'il ne m'est plus permis d'aimer ceux que j'aimais par-dessus tout, c'est sans doute pour m'apprendre à aimer ceux que je n'aimais pas encore.»

XLIII

Et ne croyons pas qu'ils se consolent ainsi à l'aide de mots vides et que toutes ces paroles cachent mal une blessure d'autant plus douloureuse qu'ils la voudraient cacher. D'abord, mieux vaut encore se consoler à l'aide de mots vides que de ne pas se consoler du tout. Et puis, s'il faut admettre que tout cela ne soit qu'illusion, il est juste d'admettre, en même temps, que l'illusion est la seule chose que puisse posséder une âme, et au nom de quelle autre illusion nous arrogerions-nous le droit de dédaigner une illusion?

Certes, lorsque les grands sages dont je viens de parler rentreront vers le soir dans leur maison déserte, et chercheront à leur foyer les sièges où leurs enfants ne viendront plus s'asseoir, ils connaîtront une partie de la souffrance que connaissent entièrement ceux en qui cette souffrance n'apporte pas une seule pensée noble. Car c'est faire tort à une belle pensée, à un beau sentiment que de leur attribuer une vertu qu'ils n'ont pas. Il y a des larmes extérieures qu'ils ne peuvent essuyer et des heures sacrées où la sagesse ne console pas encore. Mais, disons-le une dernière fois, ce n'est pas la souffrance qu'il s'agit d'éviter, puisqu'elle sera toujours inévitable. Il s'agit de choisir ce que la souffrance nous apporte. Prétendra-t-on que ce choix que l'oeil ne saurait voir est en réalité une bien petite chose, qui ne peut effacer une douleur dont la cause est sans cesse sous les yeux? Toutes nos joies morales, qui sont bien plus profondes que toutes nos joies physiques ou intellectuelles, ne sont-elles pas faites de petites choses de ce genre? Si nous le traduisons par des mots, le sentiment qui pousse le héros à bien faire semble peu de chose, en effet. C'était une petite chose aussi que l'idée que Caton le Jeune s'était faite du devoir, si nous la comparons au trouble immense d'un empire et à la mort sanglante qu'elle entraîna; et cependant, n'est-elle pas plus grande que ces troubles, et ne domine-t-elle pas cette mort même qu'elle a causée? Aujourd'hui encore, n'est-ce pas Caton qui a raison; et quelle vie, grâce à cette idée, que la raison humaine ne peut peser en ses balances, tant elle semble étrangère à la raison, quelle vie fut plus intimement, plus noblement heureuse que celle de Caton?

Tout ce qui ennoblit notre existence; tout ce que nous respectons en nous-mêmes, les motifs de notre vertu, et ces bornes sentimentales que tout homme impose à ses vices et à ses crimes mêmes, semblent peu de chose en effet, lorsque notre raison nous en demande compte. Pourtant, c'est là que se trouvent les lois de la vie de chaque être.—Et quel homme pourrait vivre sans se soumettre à plusieurs de ces vérités qui ne sont pas soumises à la raison? Jusqu'aux plus misérables obéissent à l'une d'elles, et plus le nombre est grand de celles auxquelles il obéit, moins l'homme est misérable. Celui qui a assassiné vous dira: J'assassine il est vrai, mais je ne vole pas. Celui qui a volé, vole, mais ne trahit point; et celui qui trahit, ne trahit pas son frère. Ainsi, chacun se réfugie dans la dernière beauté morale qui lui reste. Le plus déchu des hommes a toujours une sorte de lieu sacré, une sorte de retraite dans son âme, où il retrouve un peu d'eau pure, et où il va puiser la force nécessaire pour continuer de vivre. Ici, non plus qu'ailleurs, ce n'est guère la raison qui console, et elle doit s'arrêter au seuil de la dernière retraite du voleur ou du traître, comme elle s'arrête au seuil du sacrifice d'Antigone, de la résignation de Job et de l'amour de Marc-Aurèle. Elle s'arrête, elle ne se rend plus compte, elle n'approuve guère, et néanmoins, elle sent que si elle se révoltait, elle se révolterait contre la lumière dont elle n'est que l'ombre visible, car elle est au milieu de ces choses comme un homme qui se tiendrait en plein soleil. Il voit son ombre qui s'étend à ses pieds, il peut la faire avancer ou reculer, et en modifier les contours selon qu'il se baisse ou se relève, mais cette ombre est la seule chose qu'il domine, qu'il possède et à laquelle il puisse commander dans la lumière éblouissante qui l'entoure. Notre raison s'agite ainsi dans une lumière supérieure; et l'ombre qu'elle y forme n'a pas d'action sur cette splendeur immobile. Si loin que se trouvent l'un de l'autre Marc-Aurèle et le traître, ils puisent à la même source l'eau mystique qui fait vivre leur âme; et cette source n'est pas dans leur intelligence.

Il est assez étrange que toute notre vie morale soit située ailleurs que dans notre raison; car celui qui ne vivrait que selon cette raison serait le plus misérable des êtres. Il n'est pas une vertu, pas un acte de bonté, pas une pensée noble, dont presque toutes les racines ne plongent à côté de ce qu'on peut comprendre et expliquer. Pourtant, ne serait-ce pas l'orgueil de l'homme de trouver toute vertu, toute vie intérieure, toute joie, dans la seule chose qu'il possède véritablement, dans la seule chose en quoi il puisse avoir confiance: c'est-à-dire sa raison? Mais il aura beau faire, le moindre événement lui montrera bientôt que ce n'est jamais là qu'il faut se réfugier, tant il est vrai que nous sommes autre chose que des êtres simplement raisonnables.

XLIV

Mais si notre raison ne choisit pas ce que la souffrance nous apporte, qu'est-ce donc qui choisit? Notre vie antérieure, qui a formé notre âme? On ne récolte pas du jour au lendemain les fruits de la sagesse. Si je n'ai pas vécu comme Paul-Emile, pas une seule des pensées qui le consolèrent ne me consolera, alors même que tous les sages de ce monde s'uniraient pour me les répéter sans cesse. Les anges qui viennent essuyer nos larmes prennent exactement la forme et le visage de ce que nous avons dit, de ce que nous avons pensé, et surtout de ce que nous avons fait, avant l'heure de la douleur. Lorsque Thomas Carlyle, qui fut un sage, mais un sage maladif, perdit, après plus de quarante années de vie commune, sa femme Jeannie Welsh, l'être qu'il aima le plus profondément, sa peine, elle aussi, prit avec une exactitude incroyable la forme de la vie antérieure de leur amour. Et c'est pourquoi elle fut auguste, vaste, torturante et consolatrice à la fois, dans la grandeur de ses reproches, de ses tendresses et de ses regrets, comme une prière ou une contemplation au bord d'une mer assombrie. C'est, en quelque façon, l'image synthétique de tous nos jours qui ne sont plus, qui se reproduit avec une fidélité affectueuse ou malveillante dans la souffrance de notre coeur. Si je n'ai dans ma vie que des souvenirs sans générosité et sans lumière, quand viendra le moment, qui arrive toujours, où les souvenirs se transforment en larmes, ces larmes seront sans générosité et sans lumière aussi. Nos larmes n'ont pas de couleur par elles-mêmes, afin qu'elles puissent refléter le passé de notre âme; et ce qu'elles reflètent est notre châtiment ou notre récompense. Il n'y a qu'une chose qui ne se transforme jamais en souffrance, c'est le bien que nous avons fait. Quand nous perdons un être aimé, ce qui nous fait pleurer les larmes qui ne soulagent point, c'est le souvenir des moments où nous ne l'avons pas assez aimé. Si nous avions toujours souri à l'être qui n'est plus, nous ignorerions tout ce qu'il y a d'amoindrissant dans la douleur, et nous pleurerions des larmes telles, qu'il leur resterait un peu de la douceur des caresses et des vertus dont elles se souviennent. Car les souvenirs de l'amour véritable, qui est l'acte de vertu qui contient tous les autres, arrachent à nos yeux les mêmes larmes bienfaisantes que les plus belles heures dont ces souvenirs sont issus. Rien n'est plus juste que la douleur, et toute notre vie attend que son heure sonne, comme le moule attend le bronze en fusion, pour nous payer notre salaire.

XLV

Ici encore, où se trouve cependant le pilier le plus lourd de son trône, nous voyons à quel point la puissance du destin se limite en tous ceux qui deviennent meilleurs que le destin lui-même. Le destin est demeuré barbare; et il n'est pas à la hauteur de tous les hommes. Il puise toutes ses armes dans la vie ordinaire; et ses armes retardent. Il nous attaque encore extérieurement comme il nous attaquait au temps d'OEdipe. Il tire droit devant lui, comme un archer aveugle, mais quand ses flèches doivent s'élever un peu pour atteindre leur but, elles retombent sans force.

Souffrances, regrets, larmes, douleurs et tout le reste; voilà des noms semblables qui désignent des choses qui ne se ressemblent jamais. Si nous allions jusqu'à l'âme de ces mots, nous reconnaîtrions que nous n'appelons ainsi que la trace de nos fautes, et là où nos fautes furent nobles,—car il y a de nobles fautes, comme il y a de petites vertus,—notre malheur sera plus près du bonheur véritable que le bonheur de ceux qui sont heureux sans avoir agrandi leur conscience. Croyez-vous que Carlyle eût voulu échanger son malheur qui s'épanouissait comme une fleur immense et tendre dans son âme, contre le bonheur conjugal, sans horizon et sans lumière du plus heureux de ses voisins dé Chelsea? Et la douleur d'Ernest Renan, lorsqu'il perdit sa soeur Henriette, n'est-elle pas meilleure à l'âme que l'absence de douleur chez mille autres qui n'ont pas su aimer leur soeur? Faut-il plaindre celui qui pleure certains soirs, au bord d'une mer infinie, ou celui qui sourit, sans raison, toute sa vie, au fond d'une petite chambre? «Bonheur, malheur»; si nous pouvions sortir un instant de nous-mêmes, et goûter le malheur du héros, combien de nous reviendraient sans regrets à leur bonheur étroit?

Il est donc vrai que le bonheur ou le malheur, lors même qu'il arrive du dehors, n'existe qu'en nous-mêmes? Tout ce qui nous entoure devient ange ou démon selon l'état de notre coeur. Jeanne d'Arc entend les saintes et Macbeth les sorcières, et c'est toujours la même voix. Le destin, dont nous aimons tant à nous plaindre, n'est peut-être pas ce que nous pensions tout à l'heure. Il n'a d'autres armes que celles que nous lui tendons. Il n'est ni juste, ni injuste; il ne rend jamais de sentence. Ce que nous prenons pour un Dieu n'est qu'un messager déguisé. Il nous avertit simplement, à certains jours de notre vie, que l'heure vient de sonner où nous avons à nous juger nous-mêmes.

XLVI

Il est vrai que les êtres de second ordre ne se jugent pas eux-mêmes. Aussi, est-ce précisément parce qu'ils refusent de se juger, qu'ils sont jugés par le hasard. Ils sont soumis à un destin presque invariable; car le destin ne peut se transformer qu'après le jugement que l'homme a rendu sur lui-même. Au lieu de transformer l'événement qu'ils rencontrent, ils se transforment eux-mêmes, moralement, au premier contact de tout ce qu'ils rencontrent. Ils prennent immédiatement la forme même du malheur qu'ils déplorent, et n'en prennent que la forme la plus pauvre et la plus usitée. Tout ce qui leur arrive a l'odeur du destin. Pour celui-ci, c'est la profession qu'il embrasse, pour celui-là, c'est une amitié qui l'accueille, pour un troisième, c'est la maîtresse qu'il rencontre. À leur égard, hasard et destin sont deux termes identiques; et le hasard est rarement un destin favorable. Tout ce qui en nous-mêmes n'est pas occupé par la puissance de notre âme, est immédiatement occupé par une puissance ennemie. Tout vide dans le coeur ou dans l'intelligence devient le réservoir d'influences fatales. L'Ophélie de Shakespeare et la Marguerite de Goethe sont soumises au destin parce qu'elles sont si frêles, qu'on ne peut faire un geste, en leur présence, qui ne devienne le geste même du destin. Mais si Marguerite et Ophélie eussent possédé une parcelle de la force qui anime l'Antigone de Sophocle, n'eussent-elles pas changé, non seulement leurs propres destinées, mais encore celles d'Hamlet et de Faust? Et si le More de Venise, au lieu d'épouser Desdémone, eût pris pour femme la Pauline de Corneille, croyez-vous que dans des circonstances identiques la destinée de Desdémone eût osé rôder un instant autour de l'amour éclairé de Pauline? Etait-ce dans leur corps ou dans leur âme que se dissimulait la Fatalité noire? Et, s'il est vrai, parfois, que le corps ne puisse acquérir plus de force, l'âme ne peut-elle en acquérir toujours? Prenons-y garde: pour la plupart des hommes on ne saurait imaginer qu'un destin véritable; ce serait celui qui dirait: «À partir de ce jour, ton âme ne peut plus s'affermir et ne grandira plus.» Mais est-il un destin qui ait le droit de nous parler ainsi?

XLVII

Cependant la vertu est bien souvent punie, et la force même d'une âme précipite parfois son malheur. Plus on aime, plus on offre de surface à de nobles douleurs; mais le sage se plaît à agrandir cette surface qui est belle.

Oui, reconnaissons-le, le destin ne reste pas toujours au fond de ses ténèbres; il lui faut, à certaines heures, des victimes plus pures, qu'il saisit en agitant ses grandes mains glacées dans la lumière. J'ai prononcé tantôt le nom tragique d'Antigone, et l'on dira sans doute: «Voilà, malgré sa force d'âme, la victime du destin que vous cherchiez en vain….» On ne peut le nier; Antigone est la proie du dieu froid, parce que son âme a trois fois plus de force que l'âme d'une autre femme. Elle périt, parce que le destin l'a mise dans une situation telle, qu'elle est obligée de choisir entre la mort et ce qu'elle considère comme le plus impérieux de ses devoirs de soeur. Elle se voit prise tout à coup entre la mort et l'amour; et l'amour le plus pur et le plus désintéressé, puisqu'il s'agit de l'amour pour une ombre qu'elle ne verra jamais sur cette terre. Et pourquoi le destin a-t-il pu l'acculer ainsi à l'angle meurtrier que forment derrière elle la mort et le devoir? Uniquement parce que son âme, plus haute que les autres, a vu cette paroi infranchissable du devoir, qu'Ismène, sa pauvre soeur, n'aperçoit pas, même lorsqu'on la lui montre. Dans le même moment, tandis qu'elles se trouvent toutes deux sur le seuil du palais, les mêmes voix s'élèvent autour d'elles. Antigone n'entend que celle qui vient d'en haut; et c'est pourquoi elle meurt; Ismène ne se doute guère qu'il en existe une autre que celle qui vient d'en bas; et c'est pourquoi elle ne meurt pas. Mettez dans l'âme d'Antigone un peu de l'impuissance qui se trouve dans celle d'Ophélie ou de Marguerite, et le destin eût jugé inutile de faire signe à la mort dans l'instant où la fille d'OEdipe apparaissait sous le porche du palais de Créon. C'est donc uniquement parce que son âme est forte que le destin a pu s'en rendre maître.

Il est vrai; et c'est la consolation du juste, du héros et du sage. Le destin n'a d'empire sur eux que par le bien qu'il les oblige de faire. Les autres hommes sont comme des villes aux cent portes ouvertes par lesquelles il pénètre; mais le juste est une ville fermée qui n'a qu'une porte de lumière; et le destin ne peut l'ouvrir que lorsqu'il parvient à contraindre l'amour à frapper à cette porte. Il fait faire ce qu'il veut aux autres hommes; et le destin, lorsqu'il est libre, ne veut guère que le mal; mais s'il songe à régner sur le juste, il faut aussi qu'il songe à faire le bien. Ce n'est plus à l'aide de ténèbres qu'il attaque. Le juste est à l'abri dans sa lumière; et seule une lumière plus forte peut le vaincre. Il faut alors que le destin devienne plus beau que sa victime. Il place les hommes ordinaires entre une douleur et le malheur des autres; mais il ne peut saisir le héros et le sage qu'entre une souffrance personnelle et le bonheur d'autrui. Il assaille les premiers à l'aide de tout ce qui est laid; il ne peut assaillir les derniers qu'à l'aide de ce qu'il y a de plus beau sur la terre. Il a des milliers d'armes contre les uns, et les pierres mêmes du chemin se transforment en armes; il n'a qu'un glaive irrésistible pour attaquer les autres; et c'est le glaive ardent du sacrifice et du devoir. L'histoire d'Antigone épuise toute l'histoire de l'empire du destin sur le sage. Jésus qui meurt pour nous, Curtius qui se jette dans le gouffre, Socrate qui refuse de se taire, la soeur de charité qui s'éteint au chevet du malade, et l'humble passant qui périt pour sauver le passant qui périt, ont été obligés de choisir, et portent à la même place la blessure glorieuse d'Antigone. Certes, il y a de beaux périls aussi dans la lumière, et il est dangereux d'être sage pour ceux qui craignent de se sacrifier; mais ceux qui craignent de se sacrifier, lorsque l'heure généreuse est sonnée, ne sont peut-être pas bien sages….

XLVIII

Quand nous prononçons le mot «Destin», il n'est personne qui ne se représente quelque chose de sombre, d'affreux et de mortel. Au fond de la pensée des hommes, il n'est que le chemin qui conduit à la mort. Même, la plupart du temps, il n'est autre chose que le nom que l'on donne à la mort qui n'est pas encore arrivée. Il est la mort envisagée dans l'avenir et l'ombre de la mort sur la vie. «Nul homme n'échappe à son destin», disons-nous, par exemple, en songeant à la mort qui attend le voyageur au détour de la route. Mais si le voyageur rencontre le bonheur, nous ne parlons plus du destin, ou nous n'en parlons plus comme du même dieu. Et cependant, ne peut-il advenir que celui qui chemine par la vie rencontre un bonheur plus grand que le malheur et plus important que la mort? Ne peut-il advenir qu'il rencontre un bonheur que nous ne voyons pas, et de sa nature le bonheur n'est-il pas moins manifeste que le malheur, et ne devient-il pas moins visible à mesure qu'il s'élève? Mais nous n'en tenons aucun compte. Si c'est une aventure misérable, tout le village, toute la ville accourt; mais si c'est un baiser, un rayon de beauté qui vient frapper notre oeil, ou un rayon d'amour qui vient éclairer notre coeur, personne n'y prend garde. Et pourtant un baiser peut être aussi important à la joie qu'une blessure est importante à la douleur. Nous ne sommes pas justes; nous ne mêlons presque jamais le destin au bonheur; et si nous ne le joignons pas à la mort, c'est pour le joindre à un malheur plus grand que la mort même.

XLIX

Si je vous parle du destin d'OEdipe, de Jeanne d'Arc et d'Agamemnon, vous n'apercevrez pas la vie de ces trois êtres, vous ne verrez que les derniers sentiers qui les menèrent à leur fin. Vous vous direz que leur destin n'a pas été heureux, puisque leur mort n'a pas été heureuse. Mais vous oubliez que la mort n'est jamais heureuse aux yeux de ceux qui ne meurent pas encore, et pourtant c'est ainsi que nous jugeons la vie. Il semble que la mort absorbe tout; et si trente années de félicité aboutissent à une mort accidentelle, les trente années nous paraîtront perdues dans les ténèbres d'une heure douloureuse.

L

Nous avons tort de relier ainsi le destin à la mort ou au malheur. Quand donc quitterons-nous cette idée que la mort est plus importante que la vie, et le malheur plus grand que le bonheur? Pourquoi ne regarder que du côté des larmes, quand nous jugeons de la destinée d'un être, et jamais du côté des sourires? Qui nous a dit qu'il fallût évaluer la vie à l'aide de la mort et non pas la mort à l'aide de la vie? Nous plaignons la destinée de Socrate, de Duncan, d'Antigone, de Jeanne d'Arc et de tant d'autres justes, parce que leur fin fut inattendue ou cruelle, et nous nous disons que la sagesse ou la vertu ne désarme pas le malheur. Mais d'abord, vous n'êtes ni sage ni juste si vous cherchez dans la sagesse et la justice autre chose que la sagesse et la justice mêmes. Et puis, de quel droit tassons-nous ainsi une existence tout entière dans l'instant de la mort? Pourquoi me dites-vous que la sagesse ou la vertu d'Antigone et de Socrate les rendit malheureux parce que leur fin fut malheureuse? La mort occupe-t-elle dans la vie un point plus vaste que la naissance? Et cependant vous ne tenez pas compte de la naissance quand vous pesez la destinée du sage. Ce qui nous rend heureux ou malheureux, c'est ce que nous faisons entre la naissance et la mort; ce n'est pas dans sa mort, mais dans les jours et les années qui la précèdent que se trouve le bonheur ou le malheur d'un être et son véritable destin.

Nous raisonnons un peu comme si le sage dont l'histoire nous a appris la mort affreuse eût passé son existence à prévoir la fin douloureuse que sa sagesse lui préparait. Mais en réalité le sage est bien moins inquiété que le méchant par l'idée de la mort. Socrate n'a pas à craindre comme Macbeth que tout finisse mal. Et si tout finit mal, c'est contre toute attente, et il n'a pas usé sa vie à la mourir d'avance comme le Thane de Cawdor. Mais trop souvent au fond de nos pensées il semble qu'une blessure qui saigne quelques heures anéantisse la paix d'une existence entière.

LI

Je ne dis pas que le destin soit juste, qu'il récompense les bons et punisse les méchants. Quelle âme pourrait encore se dire bonne si la récompense était sûre? Mais nous sommes bien plus injustes que le destin lui-même lorsque nous le jugeons. Nous ne voyons que le malheur du sage, car nous savons tous ce que c'est que le malheur; mais nous ne voyons pas son bonheur, car il faut être exactement aussi sage que le sage et aussi juste que le juste dont on pèse le destin pour connaître leur bonheur.

Lorsqu'un homme à l'âme basse tente de mesurer le bonheur d'un grand sage, ce bonheur fuit comme l'eau entre ses doigts; mais dans la main d'un autre sage, il devient aussi ferme, aussi brillant que l'or. On n'a que le bonheur qu'on peut comprendre. Il arrive souvent que le malheur du sage ressemble au malheur d'un autre homme, mais son bonheur n'a aucun rapport avec ce qu'appelle bonheur celui qui n'est pas sage. Il y a bien plus de terres inconnues dans le bonheur qu'il n'y a en a dans le malheur. Le malheur a toujours la même voix, mais le bonheur fait moins de bruit à mesure qu'il devient plus profond.

Quand nous mettons le malheur dans un plateau de la balance, chacun de nous dépose dans l'autre l'idée qu'il se fait du bonheur. Le sauvage y mettra de l'alcool, de la poudre et des plumes; l'homme civilisé un peu d'or et quelques jours d'ivresse; mais le sage y déposera mille choses que nous ne voyons pas, toute son âme peut-être, et le malheur même qu'il aura purifié.

LII

Il n'est rien de plus juste que le bonheur, rien qui prenne plus fidèlement la forme de notre âme, rien qui remplisse plus exactement les lieux que la sagesse lui a ouverts. Mais il n'est rien qui manque encore de voix autant que lui. L'ange de la douleur parle toutes les langues et connaît tous les mots, mais l'ange du bonheur n'ouvre la bouche que lorsqu'il peut parler d'un bonheur que le sauvage est à même de comprendre. Le malheur est sorti de l'enfance depuis des centaines de siècles, mais on dirait que le bonheur dort encore dans les langes.

Quelques hommes ont appris à être heureux, mais où sont-ils ceux qui dans leur félicité songèrent à prêter leur voix à l'Archange muet qui éclairait leur âme? D'où vient cet injuste silence? Parler du bonheur, n'est-ce pas un peu l'enseigner? Prononcer son nom chaque jour, n'est-ce pas l'appeler? Et l'un des beaux devoirs de ceux qui sont heureux, n'est-ce pas d'apprendre aux autres à être heureux? Il est certain que l'on apprend à être heureux; et rien ne s'enseigne plus aisément que le bonheur. Si vous vivez parmi des gens qui bénissent leur vie, vous ne tarderez pas à bénir votre vie. Le sourire est aussi contagieux que les larmes; et les époques que l'on appelle heureuses ne sont souvent que des époques où quelques hommes surent se dire heureux. D'ordinaire, ce n'est pas le bonheur qui nous manque, c'est la science du bonheur. Il ne sert de rien d'être aussi heureux que possible si on ignore qu'on est heureux, et la conscience du plus petit bonheur importe bien plus à notre félicité que le plus grand bonheur que notre âme ne regarde pas attentivement. Trop d'êtres s'imaginent que le bonheur est autre chose que ce qu'ils ont, et c'est pourquoi ceux qui ont le bonheur doivent nous montrer qu'ils ne possèdent rien que ne possèdent tous les hommes dans leur coeur.

Être heureux, c'est avoir dépassé l'inquiétude du bonheur. Il serait nécessaire, de temps à autre, qu'un homme favorisé par le destin d'une félicité éclatante, enviée, surhumaine, vînt nous dire simplement: j'ai reçu tout ce que vos désirs appellent chaque jour, j'ai la richesse, la santé, la jeunesse, la gloire, la puissance et l'amour. Aujourd'hui, je puis me dire heureux; non pas à cause des dons que la fortune a daigné m'accorder, mais parce que ces dons m'ont appris à regarder plus haut que le bonheur. Si j'ai trouvé dans mes voyages merveilleux, dans mes victoires, dans ma force et dans mon amour, la paix et la félicité que je cherchais, c'est qu'ils m'ont appris que ce n'est pas en eux que se trouvent la félicité et la paix véritables. Avant tous ces triomphes, elles n'existaient qu'en moi; après tous ces triomphes, elles s'y trouvent toujours, et je n'ignore pas qu'avec un peu plus de sagesse j'aurais pu posséder tout ce que je possède, sans qu'il eût été nécessaire de posséder tant de bonheur. Je sais que je suis plus heureux aujourd'hui que je ne l'étais hier, parce que je sais enfin que je n'ai plus besoin du bonheur pour délivrer mon âme, apaiser ma pensée et éclairer mon coeur.

LIII

Le sage sait cela sans qu'il soit nécessaire qu'un bonheur surhumain le lui vienne enseigner. Le juste le sait aussi, lors même qu'il est moins sage que le sage et que sa conscience semble moins développée, car il est remarquable qu'un acte de justice ou de bonté apporte avec soi une certaine conscience inarticulée, souvent plus efficace, plus dévouée, plus maternelle, que celle qui naît d'une pensée profonde. Il apporte notamment une sorte de conscience spéciale du bonheur. On a beau faire, les pensées les plus hautes sont presque toujours incertaines et variables; au lieu que la lumière d'un acte bienfaisant est permanente et stable. Une pensée profonde, c'est quelquefois de la conscience ornementale, mais une oeuvre de charité, l'accomplissement d'un devoir héroïque, c'est de la conscience, c'est-à-dire, du bonheur en action. Marc-Aurèle qui pardonne une mortelle offense; Washington qui abdique au moment où sa gloire allait devenir une source d'erreur pour son peuple; et l'être haineux et vil, qui, dans une hypothèse d'ailleurs invraisemblable, aurait découvert par hasard la grande loi de la gravitation, ne seront pas heureux de la même façon.

Il y a un long chemin, bordé des seules joies qui ne redoutent pas l'hiver, d'une intelligence satisfaite à un coeur satisfait. Le bonheur est une plante de la vie morale bien plus qu'une plante de la vie intellectuelle. Ce n'est pas dans l'intelligence que la conscience en général, et surtout la conscience du bonheur, cache ce qu'elle a de plus précieux. Même, on dirait parfois que les parties les plus hautes et les plus consolantes de l'intelligence ne se transforment pas en conscience si elles n'ont point passé par un acte de vertu. Il ne suffit pas de découvrir une vérité nouvelle dans le monde des idées ou des faits. Une vérité n'est vivante pour nous qu'à partir du moment où elle a modifié, purifié, adouci quelque chose dans notre âme. Ce qui constitue véritablement la conscience, ce qui est son acte essentiel, c'est la conscience d'une amélioration morale. Il y a des êtres très intelligents qui n'appliquent jamais leur intelligence à la recherche d'une faute ou à l'encouragement d'un sentiment de charité. Le cas est fréquent chez les femmes, par exemple. D'un homme et d'une femme d'égale puissance intellectuelle, la femme emploiera toujours une bien moindre part de cette puissance à se connaître moralement. Or, il semble que l'intelligence qui ne va pas vers la conscience s'agite dans le vide. Toute force de notre cerveau qui n'est pas immédiatement recueillie dans les vases les plus purs de notre coeur, risque fort de se corrompre et de se perdre. En tout cas, elle demeure étrangère au bonheur; par contre, elle entre facilement en rapport avec le malheur. On peut avoir une intelligence très puissante et très haute, et ne s'être jamais approché du bonheur. Mais on ne peut avoir une âme douce, pure et bonne et ne pas connaître autre chose que le malheur. Il est vrai que les frontières de l'intelligence et de la conscience ne sont pas toujours aussi nettement séparées qu'on a l'air de le dire ici; et qu'une belle pensée est souvent une bonne oeuvre. Mais il arrive néanmoins qu'une belle pensée qui n'est pas née d'une bonne action ou qui n'en fait pas naître une, ajoute peu de chose à notre félicité, au lieu qu'une bonne action, lors même qu'aucune pensée ne prend naissance en elle, avivera toujours, comme une pluie bienfaisante, notre conscience du bonheur.

LIV

«Qu'il faut avoir dit adieu au bonheur, s'écrie Renan, parlant du renoncement de Marc-Aurèle, qu'il faut avoir dit adieu au bonheur pour arriver à de tels excès! On ne comprendra jamais tout ce que souffrit ce pauvre coeur flétri, ce qu'il y eut d'amertume dissimulée par ce front pâle, toujours calme et presque souriant. Il est vrai que l'adieu au bonheur est le commencement de la sagesse et le moyen le plus sûr de trouver le bonheur. Il n'y a rien de doux comme le retour de joie qui suit le renoncement à la joie, rien de vif, de profond, de charmant, comme l'enchantement du désenchanté.»

C'est ainsi qu'un sage décrit le bonheur d'un sage, et pourtant, le bonheur de Renan, aussi bien que celui de Marc-Aurèle se trouvent-ils uniquement dans le retour de joie qui suit le renoncement à la joie et dans l'enchantement du désenchanté? S'il en était ainsi, mieux vaudrait encore être moins sage pour être moins désenchanté. Mais que voulait-elle, la sagesse qui se déclare désenchantée? Que cherchait-elle si elle ne cherchait pas la vérité, et quelle est donc la vérité qui puisse détruire ainsi au fond d'un coeur sincère l'amour même de la vérité? Si la vérité vous apprend que l'homme est mauvais, la nature sans justice, la justice inutile et l'amour sans puissance, dites-vous qu'elle ne vous apprend rien, si elle ne vous apprend en même temps une vérité plus grande, qui enveloppe toutes ces désillusions d'une lumière plus éclatante et moins vite épuisée que les mille lumières éphémères qu'elle vient d'éteindre autour de vous. Il n'y a pas de limites à la vérité, et c'est pourquoi la sagesse n'a jamais le droit de déplier ainsi, au premier carrefour de l'orgueil, la pauvre petite tente du désenchantement ou du renoncement. Car il y a un incroyable et bien fragile orgueil à se déclarer satisfait de ce que rien ne nous peut satisfaire. Une satisfaction de ce genre n'est qu'un mécontentement qui n'a même plus la force de se lever; et être mécontent, au fond, c'est ne plus essayer de comprendre.

Tant que l'homme s'imagine qu'il est de son devoir de renoncer au bonheur, ne renonce-t-il pas à une chose qui n'est pas encore le bonheur? Et puis, à quels bonheurs faut-il dire cet adieu, qui manque de simplicité? Certes, il est juste d'écarter de nous tout bonheur qui fait du mal aux autres, mais le bonheur qui fait du mal aux autres demeure-t-il longtemps un bonheur pour le sage? Et lorsque sa sagesse connaît enfin d'autres satisfactions, sait-elle encore qu'elle renonce aux premières?

Défions-nous toujours de la sagesse et du bonheur qui sont fondés sur le mépris de quelque chose. Le mépris et le renoncement, qui est le fils infirme du mépris, ne nous ouvrent guère que l'asile des vieillards et des faibles. Nous n'aurions le droit de mépriser une joie que lorsqu'il ne nous serait même plus possible de savoir que nous la méprisons. Mais tant que le mépris ou le renoncement doit prendre la parole ou agiter une pensée amère au fond de notre coeur, c'est que la joie dont nous ne voulons plus nous est encore nécessaire.

Evitons d'introduire dans notre âme certains parasites des vertus. Et le renoncement n'est bien souvent qu'un parasite. Alors même qu'il ne l'affaiblit point, il inquiète notre vie intérieure. Quand un animal étranger pénètre dans une ruche, toutes les abeilles suspendent leur travail; et de même, quand le mépris ou le renoncement est entré dans notre âme, toutes ses puissances et toutes ses vertus abandonnent leur tâche pour se réunir autour de l'hôte singulier que l'orgueil leur amène. Car tant que l'homme sait qu'il renonce, le bonheur de son renoncement naît surtout de l'orgueil. Or, si l'on tient à renoncer à quelque chose, il convient qu'on renonce avant tout aux bonheurs de l'orgueil, qui sont les plus trompeurs et les plus vides.

LV

Qu'il est commode, en somme, et dépourvu de toute audace et de toute énergie «cet enchantement du désenchanté»! Mais quel nom donner à celui qui renonce à un bonheur qui le rendait heureux, et aime mieux le perdre sûrement aujourd'hui, de peur de le perdre demain si le hasard le veut? La seule mission de la sagesse est-elle d'écouter ainsi, dans un avenir incertain, les pas d'une souffrance qui ne viendra peut-être point, et de fermer l'oreille au bruit d'ailes d'un bonheur qui remplit l'espace de sa présence?

Cherchons notre bonheur dans le renoncement quand il n'est plus possible de le trouver ailleurs. Il est facile d'être sage lorsqu'on se contente du bonheur que l'on trouve dans l'absence du bonheur. Mais le sage n'est pas fait pour être malheureux; et il est plus glorieux et plus humain aussi de ne pas cesser d'être sage en demeurant heureux. Le but suprême de la sagesse est tout juste de trouver le point fixe du bonheur dans la vie; mais chercher ce point fixe dans le renoncement et l'adieu à la joie, c'est l'aller chercher assez sottement dans la mort. Il est aisé de se croire sage lorsqu'on ne bouge plus. Mais l'homme a-t-il été créé pour ne jamais bouger? Il faut choisir; la sagesse est l'épouse respectée de nos passions et de nos sentiments, de toutes nos pensées et de tous nos désirs, ou la mélancolique fiancée de la mort. Qu'il y ait une sagesse immobile pour la tombe, mais qu'il y en ait une aussi pour la maison où l'âtre fume encore.

LVI

Ce n'est pas en renonçant à des bonheurs qui nous entourent que nous deviendrons sages; c'est en devenant sages que nous renoncerons sans le savoir aux bonheurs qui ne s'élèvent plus jusqu'à nous. Ainsi, l'enfant, en grandissant, abandonne, sans qu'il s'en aperçoive, les jeux qui ne l'amusent plus. Et de même que l'enfant apprend plus de choses en jouant qu'il n'en apprend dans le travail qu'on lui impose, la sagesse marche plus vite dans le bonheur qu'elle ne l'eût fait dans le malheur. Les leçons du malheur n'éclairent qu'une partie de la morale; et l'homme qui est sage pour avoir été malheureux, ressemble à l'homme qui a aimé sans qu'on l'aimât. Il ignorera toujours dans la sagesse ce que l'autre ignorera dans un amour auquel l'amour n'a jamais répondu.

«Y a-t-il vraiment dans le bonheur autant de bonheur qu'on le dit?» demandait un jour, à deux âmes heureuses, un philosophe qu'une longue injustice avait un peu trop attristé. Non, le bonheur est à la fois plus et moins enviable qu'on ne pense, parce qu'il est tout autre chose que ce que pensent ceux qui n'ont pas été complètement heureux. Etre gai, ce n'est pas être heureux, et être heureux, ce n'est pas toujours être gai. Il n'y a que les petits bonheurs d'un instant qui sourient et qui ferment les yeux dans le temps qu'ils sourient. Mais, arrivé à une certaine hauteur, le bonheur permanent est aussi grave qu'une noble tristesse. Des sages nous ont appris qu'il ne fallait pas être heureux, afin de pouvoir désirer le bonheur. Mais, si le sage n'a pas été heureux, comment peut-il savoir que la sagesse est l'unique chose qui ne s'attriste ni ne se lasse dans le bonheur? Les penseurs qui connurent le bonheur ont appris à aimer la sagesse bien plus intimement que ceux qui furent malheureux. Il y a une grande différence entre la sagesse qui croît dans le malheur et celle qui se développe dans la félicité. La première console en parlant du bonheur, mais la seconde ne parle plus que d'elle-même. Au bout de la sagesse du malheureux, il y a l'espoir du bonheur; au bout de celle de l'homme heureux, il n'y a plus que la sagesse. Si le but de la sagesse est de trouver le bonheur, ce n'est qu'à force d'être heureux qu'on finit par savoir que ce but ne se trouve qu'en elle.

LVII

La première âme venue ne peut pas porter le bonheur. Il y a le courage du bonheur, comme il y a le courage du malheur. Peut-être faut-il plus de force pour continuer d'être heureux que pour continuer à être malheureux; car l'attente de ce qu'il n'a pas encore donne plus de joie au coeur qui n'est pas sage que la pleine possession de tout ce qu'il a désiré. C'est du sommet d'un bonheur permanent qu'on voit le mieux les désirs de ce coeur qui semble ne pouvoir se nourrir que de crainte ou d'espoir, et qui a tant de mal à se nourrir de ce qu'il a, alors même qu'il a tout.

On voit souvent des êtres forts et pleins de prudence morale, vaincus par le bonheur. N'y trouvant pas tout ce qu'ils y cherchaient, ils ne le défendent ni ne le retiennent avec l'énergie qu'il faudrait toujours déployer dans la vie. Ah! qu'il faut être sage, pour ne plus s'étonner que le bonheur apporte aussi de la tristesse, et pour que cette tristesse ne nous incline pas à croire que nous ne possédons pas encore le bonheur véritable! Ce qu'on trouve de meilleur dans le bonheur, c'est la certitude qu'il n'est pas une chose qui enivre, mais qui fait réfléchir. Il est plus accessible et il devient moins rare, une fois qu'on a appris que le seul don qu'il laisse à l'âme qui sait en profiter; c'est un élargissement de conscience qu'elle n'aurait point trouvé ailleurs. Il est plus important pour l'âme humaine de savoir la valeur d'un bonheur que d'en jouir. Il est nécessaire de savoir bien des choses pour aimer longtemps le bonheur; il est indispensable d'en savoir bien davantage pour reconnaître qu'au sein d'un bonheur sans orage la partie fixe et stable de toute félicité se trouve uniquement dans cette force, qui, tout au fond de notre conscience, pourrait nous rendre heureux au sein du malheur même. Vous ne pouvez vous dire heureux que lorsque le bonheur vous a aidé à gravir des hauteurs d'où vous pouvez le perdre de vue, sans perdre en même temps votre désir de vivre.