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La sagesse et la destinée

Chapter 97: XCV
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About This Book

Recueil de réflexions philosophiques sur la sagesse, la destinée, la justice, le bonheur et l'amour, qui soutient que la quête d'idéaux et la sérénité intérieure conservent leur valeur malgré la misère répandue. L'auteur oppose l'urgence des secours immédiats à la nécessité de perspectives plus hautes, défend la fonction des penseurs contemplatifs dont les méditations finissent par bénéficier au plus grand nombre, et distingue la raison, productrice de justice, d'une sagesse plus large et bienveillante. Il affirme que parler du bonheur aux malheureux peut les aider à reconnaître des ressources intérieures, et que l'espérance, le courage et l'élargissement du regard ouvrent des voies sans nier l'injustice présente.

LXXXIV

Elle admet même les Rogron. Elle s'intéresse à la vie plus encore qu'à la justice ou à la vertu, et s'il arrive qu'une grande vertu trop abstraite se trouve en présence d'une vie qui ne s'agite qu'entre d'étroites murailles, elle aimera mieux pencher son attention sur la petite vie que sur la grande vertu immobile, orgueilleuse et solitaire.

Surtout, elle ne méprise rien; il n'y a qu'une chose au monde qui est tout à fait méprisable et c'est le mépris même. Trop souvent ceux qui pensent sont enclins à mépriser ceux qui passent dans la vie sans penser. Certes, la pensée a une grande importance, et il faut tâcher avant tout de penser autant que possible et du mieux possible; mais il y a quelque exagération à croire qu'un peu plus ou un peu moins d'aptitude à manier un certain nombre d'idées générales mette une barrière définitive entre deux hommes. À tout prendre, entre le plus grand des penseurs et le petit bourgeois de province, il n'y a bien souvent que la différence d'une vérité qui trouve par moment sa formule, à une vérité qui ne se formule jamais d'une manière appréciable. C'est beaucoup; c'est un fossé profond, ce n'est pas un abîme. Plus la pensée s'élève, plus lui paraît arbitraire et fugitive la limite entre ce qui ne pense pas encore et ce qui pense toujours. Le petit bourgeois est plein de préjugés, de passions qui semblent ridicules, d'idées étroites, mesquines et souvent assez basses; cependant, mettez-le à côté du sage dans les circonstances essentielles de la vie; devant la douleur, devant la mort, devant l'amour, devant l'héroïsme réel, il arrivera plus d'une fois que le sage se tournera vers son humble compagnon, comme vers le dépositaire d'une vérité aussi humaine, aussi sûre que la sienne.

Il y a des moments où le sage reconnaît la vanité de ses trésors spirituels; où il s'aperçoit que quelques habitudes, quelques mots, à peine le séparent des autres hommes, et où il doute de la valeur de ces mots. Ce sont les moments les plus féconds de la sagesse. Penser, c'est souvent se tromper, et le penseur qui s'égare a fréquemment besoin, pour retrouver sa route, de revenir au lieu où sont restés fidèlement assis, autour d'une vérité silencieuse mais nécessaire, ceux qui ne pensent guère. Ils gardent le foyer de la tribu; les autres en promènent les torches, et quand la torche se met à vaciller dans un air raréfié, il est prudent de se rapprocher du foyer. On croirait qu'il ne change pas de place, ce foyer, c'est qu'il avance en même temps que les mondes, et sa petite flamme marque l'heure réelle de l'humanité. On sait exactement ce que la force inerte doit au penseur, mais on ne tient pas compte de ce que le penseur doit à la force d'inertie. Un monde où il n'y aurait que des penseurs perdrait peut-être la notion de plus d'une vérité indispensable. En réalité, le penseur ne continue de penser juste que s'il ne perd jamais contact avec ceux qui ne pensent pas.

Il est facile de dédaigner; il est moins aisé de comprendre; et pourtant, pour le sage véritable, il n'est pas un dédain qui ne finisse tôt ou tard par se changer en compréhension. Toute pensée qui passe avec dédain au-dessus du grand groupe muet, toute pensée qui ne reconnaît pas mille soeurs, mille frères endormis dans ce groupe, n'est trop souvent qu'un rêve néfaste ou stérile. Il est bon de se rappeler parfois que dans l'atmosphère spirituelle, comme dans l'atmosphère extérieure, il faut, sans doute, bien plus d'azote que d'oxygène pour qu'elle demeure respirable.

LXXXV

Je comprends que des penseurs comme Balzac se soient plus à décrire des petites vies de ce genre. Rien n'est plus éternellement semblable à elles-mêmes que ces petites vies; et, cependant, de siècle en siècle, rien ne change plus profondément que l'atmosphère où elles baignent. Gestes identiques sous des cieux différents, mais cieux qu'on ne verrait pas différents si les gestes n'étaient pas identiques. Un grand acte héroïque absorbe notre regard en l'acte même; mais des paroles et des mouvements insignifiants appellent notre attention sur l'horizon qui les entoure, et le point lumineux de la sagesse humaine ne se trouve-t-il pas toujours à l'horizon? À voir les choses selon le sentiment et la raison de la nature, la médiocrité générale de ces vies ne saurait être vraiment médiocre, par cela même qu'elle est si générale.

Au reste, il est bien inutile d'insister sur ceci: on ne connaît jamais une âme que jusqu'à la hauteur où l'on est arrivé à connaître la sienne; et il n'est pas un être, si petit qu'il paraisse d'abord, qui n'émerge de l'ombre, à mesure que l'ombre où nous sommes diminue. Ce n'est pas ce qu'on voit qu'il est nécessaire d'agrandir pour l'aimer; c est ce qu'on n'aime pas qu'il est nécessaire d'éclairer en élevant la flamme jusqu'à ce qu'elle parvienne au niveau de l'amour. Qu'un rayon sorte chaque jour de notre âme, c'est tout ce que nous devons souhaiter. Il ira se poser n'importe où. Il n'est pas un objet sur lequel viennent s'abattre un regard, une pensée, qui ne contienne plus de trésors qu'ils n'en pourront illuminer; il n'est si petite chose en ce monde qui ne soit bien plus vaste que toute la clarté qu'une âme peut lui prêter.

LXXXVI

N'est-ce pas dans les destinées ordinaires que se trouve, dégagé d'une foule de détails qui énervent l'attention, l'essentiel des destinées humaines? Une grande lutte morale sur les hauteurs, c'est un très beau spectacle; un observateur attentif admirera longtemps un arbre prodigieux sur un plateau désert, mais au bout de sa contemplation, il rentrera dans la forêt où les arbres ne sont pas merveilleux mais innombrables. Il est probable que l'immense forêt n'est faite que de troncs et de branches médiocres, mais n'est-elle pas profonde, et n'a-t-elle pas raison, puisqu'elle est la forêt? Le dernier mot n appartiendra jamais à l'exceptionnel, et ce qu'on appelle le sublime ne devrait être qu'une conscience plus lucide et plus pénétrante de ce qu'il y a de plus normal. Il est salutaire de regarder souvent ceux qui combattent sur les sommets; mais il est nécessaire aussi de ne pas oublier ceux qui semblent dormir dans la plaine.

En voyant ce qui arrive à ceux qui sommeillent ainsi, en voyant combien il faut avoir lutté soi-même pour distinguer leur bonheur plus étroit du bonheur de ceux qui combattent à l'écart, on attache peut-être un peu moins d'importance à la lutte, mais on l'aime davantage. Plus la récompense est discrète, plus elle est désirable; non qu'on aime à jouir en secret, comme un courtisan peu loyal, des faveurs du bonheur, mais les joies qu'il nous accorde ainsi, sans l'annoncer aux autres, sont peut-être les seules qu'il n'ait pas dérobées à la part de nos frères. Alors on ne regarde plus ces derniers pour se dire: «Combien je suis loin de ces hommes» mais on peut s'avouer enfin avec simplicité: «À mesure que je m'élève, il me semble que je m'éloigne moins de mes compagnons les plus nombreux et les plus humbles, et je compte les pas que je fais vers un idéal incertain, aux pas qui me rapprochent de ceux que j'avais méprisés, dans l'ignorance et dans la vanité des premiers jours.»

LXXXVII

Au fond, qu'est-ce qu'une petite vie? Nous appelons ainsi une vie qui s'ignore, une vie qui s'épuise sur place entre quatre ou cinq personnages, une vie dont les sentiments, les pensées, les passions, les désirs s'attachent à des objets insignifiants. Mais pour celui qui la regarde, par le fait même qu'il la regarde, toute vie devient grande. Une vie n'est ni grande ni petite en elle-même, elle est regardée plus ou moins grandement, voilà tout; et une existence qui semble haute et vaste à tous les hommes est une existence qui a pris l'habitude de jeter sur elle-même un regard étendu. Si vous ne vous regardez jamais vivre, vous vivrez nécessairement à l'étroit; mais celui qui vous regarde vivre ainsi, trouvera, dans la médiocrité même de l'angle où vous vous agitez, une sorte d'élément d'horizon, un point d'appui plus ferme, d'où sa pensée s'élèvera avec une force plus humaine et plus sûre.

On croit au premier abord, qu'il n'y a tout autour de nous qu'existences engourdies, fermées et monotones, et que rien ne relie à notre âme, à un sentiment permanent, à un intérêt éternel, à une humanité inépuisable, la vie d'une vieille fille, d'un magistrat à l'intelligence rétrécie, d'un avare prisonnier de son or. Mais que quelqu'un s'avance au milieu d'elles, l'oeil ouvert et l'oreille tendue, comme Balzac par exemple, et le sentiment né dans un pauvre salon de province s'étendra aussi loin, agitera toute la vie humaine jusqu'en des sources aussi profondes, aussi puissantes, que l'auguste passion qui dans l'histoire d'un grand roi rayonne du haut d'un trône. «Il y a telles petites tempêtes, dit à ce propos Balzac, dans la plus admirable de ses histoires des humbles, le Curé de Tours, il y a telles petites tempêtes qui développent dans les âmes autant de passions qu'il en aurait fallu pour diriger les plus grands intérêts sociaux. N'est-ce pas une erreur de croire que le temps ne soit rapide que pour les coeurs en proie aux vastes projets qui troublent la vie et la font bouillonner? Les heures de l'abbé Troubert coulaient aussi animées, s'enfuyaient chargées de pensées aussi soucieuses, étaient ridées par des espérances et des désespoirs aussi profonds que pouvaient l'être les heures cruelles de l'ambitieux, du joueur et de l'amant. Dieu seul est dans le secret de l'énergie que nous coûtent les triomphes actuellement remportés sur les hommes, sur les choses, et sur nous-mêmes. Si nous ne savons pas toujours où nous allons, nous connaissons bien les fatigues du voyage. Seulement, s'il est permis à l'historien de quitter le drame qu'il raconte pour prendre pendant un moment le rôle des critiques, s'il vous convie à jeter un coup d'oeil sur les existences de ces vieilles filles et des deux abbés, afin d'y chercher la cause du malheur qui les viciait dans leur essence, il vous sera peut-être démontré qu'il est nécessaire à l'homme d'éprouver certaines passions pour développer en lui des qualités qui donnent à sa vie de la noblesse, en étendent le cercle, et assoupissent l'égoïsme naturel à toutes les créatures.»

Il dit vrai. Il ne faut pas toujours aimer la lumière pour elle-même, mais pour ce qu'elle éclaire. Un grand feu sur les cimes, c'est parfait, mais il y a peu d'hommes sur les cimes, et une petite flamme au milieu d'une foule fera souvent besogne plus utile. Au reste, c'est dans les petites vies que les grandes voient le mieux leur substance, et c'est en regardant des sentiments étroits qu'on finit par élargir les siens. Non que les sentiments étroits prennent un aspect répugnant, mais ils paraissent de moins en moins en harmonie avec la grandeur de la vérité qui nous pénètre. Il est permis de rêver une vie meilleure que la vie ordinaire, mais il n'est pas permis, je pense, d'édifier ce rêve avec des éléments qui ne se trouvent pas dans l'existence quotidienne. On prétend qu'il est bon de regarder plus haut que la vie; mais peut-être est-il meilleur encore d'accoutumer son âme à regarder droit devant elle, et à ne compter, pour y poser enfin ses désirs et ses songes, sur d'autres sommets que ceux qui se distinguent nettement des nuages qui illuminent l'horizon.

LXXXVIII

Tout ceci nous ramène au point que nous avons quitté depuis longtemps. Nous nous étions arrêtés au destin extérieur, mais il est d'autres larmes que celles qu'arrachent à nos yeux les douleurs du dehors. Le sage que nous aimons doit vivre au milieu de toutes les passions humaines; car les passions de notre coeur sont les seuls aliments dont la sagesse puisse longtemps se nourrir sans danger. Nos passions, ce sont les ouvriers que la nature nous envoie pour nous aider à construire le palais de notre conscience, c'est-à-dire de notre bonheur; et l'homme qui n'admet pas ces ouvriers et croit pouvoir soulever seul toutes les pierres de l'existence n'aura jamais pour abriter son âme qu'une cellule étroite, froide et nue.

Être sage, ce n'est point n'avoir pas de passions; mais c'est apprendre à purifier celles qu'on a. Tout dépend de la position que l'on prend sur l'escalier des jours. Pour l'un, les défaillances et les infirmités morales sont des marches qu'on descend; pour l'autre elles représentent des degrés que l'on monte. Il se peut que le sage fasse encore bien des choses que fait celui qui n'est pas sage; mais les passions de celui-ci l'enfoncent davantage dans l'instinct; au lieu que celles du sage finissent toujours par éclairer un coin perdu de sa conscience. Il ne faut pas qu'il aime comme un fou, par exemple; mais s'il aime comme un fou, il deviendra probablement plus sage que s'il n'eût jamais aimé que sagement. Ce n'est pas la sagesse, mais l'orgueil sous sa forme la plus inutile qui prospère dans l'immobilité et dans le vide. Il ne suffit pas de savoir ce qu'il faut faire, ou de prévoir avec certitude ce que les héros auraient fait. Cela peut s'apprendre extérieurement en quelques heures. Il ne suffit pas d'avoir l'intention de vivre noblement et de se retirer ensuite dans sa cellule pour y cultiver cette intention. La sagesse que vous aurez acquise de la sorte ne sera pas plus capable de diriger ou d'embellir réellement votre âme que les conseils d'autrui ne sont capables de la diriger ou de l'embellir. «Il faut, dit un proverbe hindou, chercher la fleur qui doit s'épanouir dans le silence qui suit l'orage, pas avant.»

LXXXIX

Plus on avance de bonne foi dans les sentiers de l'existence, plus on croit à la vérité, à la beauté et à la profondeur des lois les plus humbles et les plus quotidiennes de la vie. On apprend à les admirer justement parce qu'elles sont si générales, si uniformes, si quotidiennes. On cherche et on attend de moins en moins l'extraordinaire: car on ne tarde pas à reconnaître que ce qu'il y a de plus extraordinaire dans le vaste mouvement paisible et monotone de la nature, ce sont les exigences enfantines de notre ignorance et de notre vanité. On ne demande plus aux heures qui passent des événements étranges et merveilleux, car les événements merveilleux n'arrivent qu'à ceux qui n'ont pas encore confiance en eux-mêmes ou dans la vie. On n'attend plus, les bras croisés, l'occasion d'un acte surhumain, car on sent qu'on existe dans tous les actes humains. On ne demande plus que l'amour, l'amitié et la mort se présentent à nous, parés d'ornements imaginaires, entourés de coïncidences et de présages prodigieux, on sait les accueillir dans leur simplicité et dans leur nudité réelles. On se convainc enfin qu'on peut trouver l'équivalent de l'héroïsme et de tout ce qui constitue aux yeux des faibles, des inconscients et des inquiets, le sublime et l'exceptionnel, dans l'existence bravement et complètement acceptée. On ne se croit plus le fils unique et préféré de l'univers; mais on augmente sa conscience, on éclaire son sourire et sa sérénité de tout ce qu'on enlève à son orgueil.

Quand nous sommes arrivés à ce point, les aventures miraculeuses d'une sainte Thérèse ou d'un Jean de la Croix, l'extase des mystiques, les incidents surnaturels des amours légendaires, l'étoile d'un Alexandre ou d'un Napoléon, nous paraissent de bien puériles illusions, comparés à la bonne et saine loyauté d'une sagesse humaine et sincère, qui ne songe pas à s'élever au-dessus des hommes pour éprouver ce qu'ils n'éprouvent pas, mais sait trouver dans ce que tous éprouveront toujours, ce qui est nécessaire pour élargir le coeur et la pensée. Ce n'est pas en voulant être autre chose qu'un homme qu'on devient un homme véritable. Que d'êtres usent ainsi leur vie à attendre l'apparition d'une comète invraisemblable, qui ne songent jamais à regarder les autres astres parce qu'ils sont vus de tous et qu'ils sont innombrables! Le désir de l'extraordinaire est souvent le grand mal des âmes ordinaires. Il faudrait se dire, au contraire, que plus ce qui nous arrive nous paraît normal, général, uniforme, plus nous parvenons à discerner et à aimer les profondeurs et les joies de la vie dans cette généralité même, plus nous nous rapprochons de la tranquillité et de la vérité de la grande force qui nous anime. Il n'est rien de moins extraordinaire que l'océan, par exemple, puisqu'il couvre les deux tiers de notre globe; et pourtant il n'est rien de plus vaste. Il n'y a pas dans l'homme, une pensée, un sentiment, un acte de beauté ou de grandeur qui ne puisse s'affirmer dans la simplicité de l'existence la plus normale; et tout ce qui n'y peut trouver place appartient encore aux mensonges de la paresse, de l'ignorance ou de la vanité.

XC

Est-ce à dire que le sage ne doit attendre de la vie rien de plus que les autres hommes, qu'il faut aimer la médiocrité, se contenter de peu, limiter ses désirs et borner son bonheur de peur de ne pas être heureux? Au contraire, la sagesse qui renonce trop facilement à quelque espoir humain est maladive et boiteuse. L'homme a plus d'un désir légitime qui se passe fort bien de l'approbation d'une raison trop sévère. Mais il ne faut pas se croire malheureux tant qu'on ne possède qu'un bonheur qui ne semble pas extraordinaire à ceux qui nous entourent. Plus on est sage, moins on a de peine à se persuader qu'on possède un bonheur. Il est bon de se convaincre que ce qu'il y a de plus enviable en un bonheur humain ce sont ses moments les plus simples. Le sage apprend à animer et à aimer la substance silencieuse de la vie. Il n'y a de joie fidèle qu'en cette substance silencieuse, et ce ne sont jamais les bonheurs extraordinaires qui osent accompagner nos pas jusqu'au tombeau.

Il importe d'accueillir et d'embrasser aussi fraternellement que les autres le jour qui s'approche et s'éloigne sans faire un geste inaccoutumé de joie ou d'espérance. Il a parcouru, pour venir jusqu'à nous, les mêmes espaces et les mêmes univers que le jour qui nous trouve sur un trône ou dans le lit d'un grand amour. Peut-être cache-t-il sous son manteau des heures moins éclatantes, mais plus humblement dévouées. On compte le même nombre de minutes éternelles dans une semaine qui passe sans rien dire que dans celle qui s'avance en poussant de longs cris. Au fond, tout ce qu'une heure semble nous dire, c'est nous-mêmes qui nous le disons. L'heure est une voyageuse hésitante et timide, qui se réjouit ou s'attriste selon le sourire ou l'oeil morne de l'hôte qui l'accueille. Ce n'est pas elle qui doit nous apporter notre bonheur; c'est nous qui sommes chargés de rendre heureuse l'heure qui vient chercher un refuge dans notre âme. Il est sage celui qui a toujours quelque chose de paisible à lui dire sur le seuil. Il faut accumuler en soi les causes de bonheur les plus simples. C'est pourquoi, ne négligeons aucune occasion d'être heureux. Tâchons d'éprouver d'abord le bonheur selon les hommes, pour lui préférer ensuite, en connaissance de cause, le bonheur selon nous-mêmes. Il en est de ceci comme de l'amour. Il faut avoir aimé profondément pour savoir de quelle manière il faudrait qu'on aimât alors qu'on n'aime plus. Il est bon d'être heureux par moments d'une manière visible, pour apprendre à être heureux d'une manière invisible; et peut-être n'est-il nécessaire de prêter l'oreille aux heures qui parlent haut dans leur ivresse, que pour apprendre peu à peu le langage de celles qui ne parlent jamais qu'à voix basse. Elles seules sont nombreuses, inépuisables, incapables de trahir ou de fuir à cause de leur nombre, et le sage ne devrait compter que sur elles. Être heureux, c'est s'exercer à voir le sourire caché et les ornements mystérieux des heures incalculables et anonymes, et ces ornements ne se trouvent qu'en nous.

XCI

Mais rien ne serait plus opposé à la sagesse dont nous parlons ici qu'une prudence basse, et mieux vaudrait encore s'agiter inutilement autour d'un bonheur quelconque, que d'attendre en dormant au coin du feu un bonheur idéal qui ne viendra jamais. Sur le toit de celui qui ne sort pas de sa maison, ne descendent d'habitude que les joies dont personne n'a voulu. Aussi, n'appelons-nous pas sage celui qui, dans le domaine des sentiments, par exemple, ne va pas infiniment au delà de ce que la raison lui permet, ou de ce que l'expérience lui conseille d'attendre. Aussi, n'appelons-nous pas sage l'ami qui ne se livre point à son ami parce qu'il prévoit la fin de l'amitié, ou l'amant qui ne se donne pas tout entier, de peur de s'anéantir dans l'amour.

Il faut se dire qu'ici, vingt aventures malheureuses n'enlèvent que les parties périssables de notre énergie du bonheur, et l'on peut s'avouer que toute sagesse n'est, en somme, qu'une sorte d'énergie purifiée du bonheur. Être sage, c'est avant tout apprendre à être heureux, pour apprendre en même temps à attacher une importance de moins en moins grande à ce que le bonheur est en soi. Il importe que l'homme soit, aussi longtemps que possible, aussi heureux que possible; car ceux qui sortent enfin d'eux-mêmes par la porte du bonheur sont mille fois plus libres que ceux qui sortent par celle de la tristesse. La joie du sage éclaire en même temps son coeur et toute son âme, au lieu que la tristesse n'éclaire bien souvent que le coeur. L'homme qui n'a pas été heureux ressemble un peu au voyageur qui n'aurait jamais voyagé que de nuit.

Et puis, on trouve dans le bonheur une humilité plus profonde et plus noble, plus pure et bien plus étendue que celle qu'on trouve dans le malheur. Il y a une humilité que l'on doit mettre au nombre des vertus parasites, avec l'abnégation stérile, la pudeur, la chasteté arbitraire, le renoncement aveugle, la soumission obscure, l'esprit de pénitence et tant d'autres, qui détournèrent si longtemps au profit d'un étang endormi, autour duquel tous nos souvenirs errent encore, les eaux vives de la morale humaine. Je ne parle pas d'une humilité basse, qui n'est trop souvent qu'un calcul, ou, à prendre les choses au mieux, une timidité de l'orgueil et une sorte de prêt usuraire que la vanité d'aujourd'hui consent à la vanité de demain. Mais le sage lui-même s'imagine parfois qu'il est salutaire de se diminuer un peu à ses propres yeux, et de ne pas s'avouer les mérites qu'il a souvent le droit de se reconnaître lorsqu'il se compare à d'autres hommes. Une telle humilité, bien qu'elle soit sincère, enlève à notre loyauté intime, qu'il faut toujours respecter par-dessus tout, ce qu'elle peut ajouter à la douceur de notre attitude dans la vie. En tout cas, elle décèle une certaine timidité de conscience, et la conscience du sage ne doit avoir aucune pudeur, aucune timidité.

Mais, à côté de cette humilité trop personnelle, existe une humilité générale, une humilité haute et ferme qui se nourrit de tout ce qu'apprennent notre esprit, notre âme et notre coeur. Une humilité qui nous montre exactement ce que l'homme peut attendre et espérer, une humilité qui ne nous diminue que pour rendre plus grand tout ce que nous voyons, une humilité qui nous enseigne que l'importance de l'homme ne se trouve pas dans ce qu'il est, mais dans ce qu'il peut apercevoir, dans ce qu'il tâche d'admettre et de comprendre. Il est vrai que la douleur nous ouvre aussi le domaine de cette humilité, mais elle ne le fait guère que pour nous conduire trop directement à je ne sais quelle porte d'espérance, sur le seuil de laquelle nous perdons bien des jours; au lieu que le bonheur, n'ayant pas autre chose à faire au bout de quelques heures, nous en fait parcourir en silence les sentiers les plus inaccessibles. C'est quand le sage est aussi heureux que possible, qu'il devient aussi peu exigeant, aussi peu orgueilleux qu'on peut l'être. C'est lorsqu'il sait qu'il possède enfin tout ce qu'il est permis à l'homme de posséder, qu'il commence à comprendre que ce qui fait la valeur de tout ce qu'il possède ne se trouve que dans la manière dont il envisage ce que l'homme ne pourra jamais posséder. Aussi n'est-ce guère qu'au sein d'un bonheur prolongé qu'on acquiert une vue indépendante de la vie. Il ne faut pas être heureux pour être heureux, mais pour apprendre à voir distinctement ce que nous cacherait toujours l'attente vaine et trop passive du bonheur.

XCII

Mais, laissons ce sujet pour nous rapprocher de ce que nous disions tout à l'heure. Dans le royaume de notre coeur qui est, pour presque tous les hommes, le royaume où se récolte la substance même de la vie, il n'y a pas d'économies inutiles. Il serait préférable de n'y rien faire que de n'y faire les choses qu'à demi, et c'est toujours ce qu'on n'a pas osé risquer que l'on perd sûrement. Une passion ne nous enlève véritablement que ce que nous croyons lui dérober, et nous sommes toujours diminués de la part que nous pensons avoir retenue pour nous-mêmes. D'ailleurs, il y a, dans notre âme, certaines retraites si profondes, que l'amour seul ose en descendre les degrés, et c'est l'amour aussi qui en rapporte des joyaux imprévus, dont nous n'apercevons l'éclat que dans le bref moment où nos mains s'ouvrent pour les offrir à des mains bien-aimées. On dirait, en effet, que nos mains, en s'ouvrant pour donner, répandent parfois une clarté spéciale, qui perce des corps plus opaques que ne font les rayons mystérieux qu'on vient de découvrir.

XCIII

À quoi bon s'affliger longtemps de ses erreurs ou de ses pertes? Quoi qu'il arrive, aux dernières minutes de l'heure la plus triste, au bout de la semaine, à la fin de l'année, il y aura toujours lieu de sourire pour l'homme de bonne foi lorsqu'il rentrera en lui-même. Il apprend peu à peu à regretter sans larmes. Il est le père de famille qui, vers le soir, et le travail fini, revient à la maison. Il se peut que les enfants pleurent, jouent à des jeux dévastateurs ou dangereux, aient dérangé les meubles, brisé un verre, renversé une lampe; ira-t-il se désespérer? Certes, il eût été préférable, au point de vue de la morale théorique, qu'ils se fussent tenus bien tranquilles, qu'il eussent appris à lire ou à écrire, mais quel père raisonnable, au milieu des reproches les plus vifs, pourra s'empêcher de sourire en détournant la tête? Il ne déplore pas ces manifestations un peu folles de la vie. Rien n'est perdu, tant qu'il peut revenir, tant qu'il porte sur lui la clef du logis protecteur. Les bienfaits de notre descente en nous-mêmes se trouvent moins dans l'examen de ce que notre âme, notre esprit, notre coeur, ont entrepris ou achevé durant notre absence, que dans cette descente même. Et si les heures sont passées sans dénouer sur notre seuil leurs ceintures mystérieuses, si les salles sont vides comme au jour du départ, si nul de ceux qui devaient travailler n'a remué les mains, la sonorité des pas du retour nous apprend, en tout cas, quelque chose sur l'étendue, sur l'attente, sur la fidélité de la demeure.

XCIV

Il n'y a de jours médiocres qu'en nous-mêmes, mais il y aurait toujours place pour la destinée la plus haute dans les jours les plus médiocres, car une telle destinée se déroule bien plus complètement en nous qu'à la surface de l'Europe. Le lieu d'une destinée, ce n'est pas l'étendue d'un empire, mais l'étendue d'une âme. Notre destinée véritable se trouve dans notre conception de la vie, dans l'équilibre qui finit par s'établir entre les questions insolubles du ciel et les réponses incertaines de notre âme. À mesure que ces questions s'étendent, elles deviennent plus paisibles, et tout ce qui arrive au sage agrandit ces questions et apaise ces réponses.

Ne parlez pas de destinée tant qu'un événement vous réjouit ou vous attriste sans rien changer à la manière dont vous admettez l'univers. La seule chose qui nous reste après le passage de l'amour, de la gloire, de toutes les aventures, de toutes les passions humaines, c'est un sentiment de plus en plus profond de l'infini; et si cela ne nous est pas resté, il ne nous reste rien. J'entends un sentiment, et non pas seulement un ensemble de pensées, car les pensées ne sont ici que les marches innombrables qui nous mènent peu à peu au sentiment dont je parle. Il n'y a aucun bonheur dans le bonheur lui-même, tant qu'il ne nous aide pas à songer à autre chose; tant qu'il ne nous aide pas à comprendre en quelque sorte la joie mystérieuse que l'univers éprouve à exister.

Arrivé à une certaine hauteur, tout événement apaisera le sage, car l'événement qui l'afflige d'abord selon les hommes, finit aussi bien que les autres par ajouter son poids au grand sentiment de la vie. Il est bien difficile d'enlever une satisfaction à celui qui a appris à transformer toute chose en un sujet d'étonnement désintéressé; il est difficile de lui enlever une satisfaction, sans que de l'idée même qu'il peut se passer de cette satisfaction ne naisse immédiatement une pensée plus haute qui l'enveloppe d'une lumière protectrice. Une belle destinée est celle où pas une aventure, heureuse ou malheureuse, n'est passée sans nous faire réfléchir, sans élargir la sphère où notre âme se meut, sans augmenter la tranquillité de notre adhésion à la vie. Aussi pouvons-nous dire que notre destinée se trouve bien plus réellement dans la façon dont nous sommes capables de regarder un soir le ciel et ses étoiles indifférentes, les hommes qui nous entourent, la femme qui nous aime et les mille pensées qui s'agitent en nous, que dans l'accident qui nous arrache notre amour, nous prépare une entrée triomphale ou nous élève sur un trône.

XCV

Quelqu'un disait un jour à une femme, qui lui semblait l'être le plus admirable, le plus comblé des dons les plus divers, y compris la jeunesse et la beauté physique, qu'il fût possible de trouver: «Qu'allez-vous faire? Qui pourrez-vous aimer? Je ne vois pas d'issue; il n'y a pas de destinée qui soit à la hauteur d'une âme telle que la vôtre.» Qu'en savait-il? Ce n'est pas la destinée, mais l'âme qui doit avoir de la hauteur. Sans doute, qu'il songeait, selon l'habitude des hommes, à un trône, à des triomphes, à des aventures merveilleuses. Mais celui pour qui ces choses représentent la destinée d'un être, n'a pas la moindre idée de ce que c'est qu'une destinée. Et d'abord, pourquoi dédaigner aujourd'hui? Dédaigner aujourd'hui, c'est prouver qu'on n'a pas compris hier. Dédaigner aujourd'hui, c'est se déclarer étranger; et qu'espérez-vous faire en ce monde si vous y passez comme un étranger? Aujourd'hui a sur hier qui n'est plus, l'avantage d'exister et d'être fait pour nous. Aujourd'hui, quel qu'il soit, en sait plus long qu'hier, et, par conséquent, est plus vaste et plus beau.

Croyez-vous que la femme dont je parle eût eu une destinée plus belle à Venise, à Florence, ou à Rome? Elle y eût assisté à des fêtes éclatantes, et sa beauté s'y fût promenée en des paysages parfaits. Elle y eût vu, peut-être, des princes, des rois et une foule d'élite à ses pieds; et peut-être eût-elle pu, par un de ses sourires, augmenter le bonheur d'un grand peuple, adoucir ou ennoblir la pensée d'une époque. Aujourd'hui, toute sa vie s'écoulera probablement entre quatre ou cinq âmes qui connaissent son âme et qui l'aiment. Il se peut qu'elle ne sorte pas de sa maison, et que son existence, sa pensée et sa force ne laissent aucune trace distincte et permanente parmi les hommes. Il se peut que toute sa beauté, toute sa puissance, toute son énergie morale demeurent ensevelies en elle-même et dans le coeur de quelques-uns de ceux qui l'approchèrent. Il est possible aussi que son âme trouve une issue. De nos jours, les grandes portes qui donnent accès à une vie utile et mémorable ne roulent plus sur leurs gonds avec le même fracas qu'autrefois. Elles sont peut-être moins monumentales, mais leur nombre est plus grand et elles s'ouvrent sur des sentiers plus silencieux parce qu'ils mènent plus loin.

Mais, en supposant même que tout demeure dans l'ombre, aura-t-elle manqué sa destinée parce qu'aucun rayon n'aura franchi le seuil de sa demeure? Une destinée ne peut-elle être belle et complète en elle-même? Une âme vraiment forte qui jette un regard en arrière s'arrêtera-t-elle aux triomphes dont elle fut l'objet, si ces triomphes n'ont pas servi à la faire réfléchir sur la vie, à augmenter en elle la noble humilité de l'existence humaine, à lui faire aimer davantage le silence et la méditation dans lesquelles on récolte les fruits mûris en quelques heures à la chaleur des passions que la gloire, l'amour, l'enthousiasme font bouillonner? À la fin de ces fêtes et de ces actions héroïques, bienfaisantes ou harmonieuses, que lui restera-t-il, hormis quelques pensées, quelques souvenirs, quelque augmentation de conscience, en un mot, et un sentiment plus apaisé, plus étendu aussi, puisqu'il lui a fallu s'étendre à plus de choses, de la situation de l'homme sur cette terre? Au moment où les vêtements éclatants de l'amour, de la puissance ou de la gloire tombent autour de nous pour l'heure du repos,—et cette heure ne sonne-t-elle pas chaque soir, et chaque fois que nous nous trouvons seuls?—qu'emportons-nous dans la retraite, où le bonheur de toute vie finit par se peser au poids de la pensée, au poids de la confiance acquise, au poids de la conscience? Notre destinée véritable se trouve-t-elle dans ce qui passe autour de nous ou dans ce qui demeure dans notre âme? «Quelque puissants que soient les rayonnements de la gloire ou du pouvoir dont jouit un homme, dit un penseur, son âme a bientôt fait justice des sentiments que lui procure toute action extérieure, et il s'aperçoit promptement de son néant réel, en ne trouvant rien de changé, rien de nouveau, rien de plus grand dans l'exercice de ses facultés physiques. Les rois, eussent-ils la terre à eux, sont condamnés, comme les autres hommes, à vivre dans un petit cercle dont ils subissent les lois, et leur bonheur dépend des impressions personnelles qu'ils y éprouvent.»

Qu'ils y éprouvent et dont ils se souviennent, ajoutons-nous, parce qu'elles les ont améliorés, car les âmes dont nous nous occupons ici, de toutes les aventures de leur vie, ne retiennent jamais que celles qui les rendirent un peu plus grandes, un peu meilleures. Est-il donc impossible de trouver n'importe où, dans n'importe quel silence, la seule matière inaltérable qui reste au fond du creuset de la plus noble existence extérieure, et puisque nous ne possédons une chose qu'autant qu'elle nous accompagne dans l'obscurité et le silence, sera-t-elle moins fidèle au silence et à l'obscurité parce qu'elle y est née?

Mais n'allons pas plus loin dans ces chemins qui pourraient nous conduire à une sagesse trop théorique. Si une belle destinée extérieure n'est pas indispensable, il est néanmoins nécessaire de l'espérer et de faire ce qu'on peut pour l'obtenir, comme si on y attachait la plus grande importance. Le grand devoir du sage est de frapper à tous les temples, à toutes les demeures de la gloire, de l'activité, du bonheur, de l'amour. Si rien ne s'ouvre après un grave effort, après une longue attente, peut-être aura-t-il trouvé dans l'effort et dans l'attente mêmes l'équivalent de la clarté et des émotions qu'il cherchait. «Agir, dit quelque part Barrès, c'est annexer à notre réflexion de plus vastes champs d'expériences.» Agir, pourrait-on ajouter, c'est penser plus vite et plus complètement que la pensée ne peut le faire. Agir, ce n'est plus penser avec le cerveau seul, c'est faire penser tout l'être. Agir, c'est fermer dans le rêve, pour les ouvrir dans la réalité, les sources les plus profondes de la pensée. Mais agir, ce n'est pas nécessairement triompher. Agir, c'est aussi essayer, attendre, patienter. Agir, c'est aussi écouter, se recueillir, se taire.

Il y aurait eu, il est vrai, pour la femme, dont nous parlons ici, il y aurait eu à Athènes, Florence, ou à Rome, certains motifs d'exaltation et certaines occasions de beauté ou d'héroïsme qu'elle ne retrouvera pas aujourd'hui. Il y aurait eu aussi, pour elle, l'effort et le souvenir de ses actions; force vive et précieuse, car l'effort que nous faisons, et le souvenir de ce que nous avons fait, transforment souvent en nous plus de choses que la pensée la plus haute, qui moralement ou intellectuellement, vaudrait mille de ces efforts ou de ces souvenirs. Oui, et c'est cela seul qu'il faudrait envier à une destinée agitée et brillante, à savoir qu'elle étend et éveille un certain nombre de sentiments et d'énergies qui ne seraient jamais sortis de leur sommeil ou de l'enclos d'une existence trop paisible. Mais savoir ou soupçonner que ces sentiments ou ces énergies dorment en nous, n'est-ce pas déjà réveiller ce qu'ils ont de meilleur, n'est-ce déjà pas regarder un moment la belle destinée extérieure des hauteurs où elle ne parviendra qu'à la fin de ses jours, et récolter d'avance la fleur d'une moisson qu'elle ne pourra cueillir qu'après bien des orages?

XCVI

Hier soir, relisant Saint-Simon, où il semble que l'on voie, du haut d'une tour, s'agiter dans la plaine des centaines de destinées humaines, j'ai compris ce que l'instinct de l'homme appelle une belle destinée. Peut-être Saint-Simon ignore-t-il lui-même ce qu'il aime et ce qu'il admire en quelques-uns des héros qu'il entoure d'une sorte de respect résigné et inconscient. Mille vertus sont mortes qu'il vénérait, et mille qualités qu'il prônait en ses grands hommes nous paraissent aujourd'hui bien petites. Mais sans qu'il s'en occupe spécialement, et bien qu'il désapprouve au fond l'idée qui les anime; quatre ou cinq visages graves, bienveillants et admirables, passent, à son insu pour ainsi dire, dans la foule éclatante qui ruisselle autour du trône du grand roi. C'est Fénelon, ce sont les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers; c'est Monsieur le Dauphin. Ils ne sont pas plus heureux que la plupart des hommes. Ils ne remportent aucun succès définitif, aucune victoire retentissante. Ils vivent comme les autres, dans le trouble et dans l'attente de ce qu'on n'appelle, je pense, le bonheur, que parce qu'on l'attend. Fénelon encourt la disgrâce de cet esprit assez médiocre, mais avisé et perspicace, orgueilleux, ombrageux et solennel, grand dans les petites choses et petit dans les grandes, qu'était Louis XIV. Il est condamné, persécuté, exilé. Les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, malgré l'importance de leurs charges, vivent à la Cour dans une sorte de retraite prudente et volontaire. Monsieur le Dauphin ne jouit pas de la faveur royale. Il est en butte aux intrigues d'une cabale puissante et envieuse, qui parvient à briser sa jeune gloire militaire. Il est enveloppé de disgrâces, de contretemps et de malheurs qui semblent irréparables à cette Cour vaniteuse et servile, car les disgrâces et les malheurs prennent les proportions que les moeurs du moment leur accordent. Il meurt enfin, quelques jours après Madame la Dauphine, qu'il avait uniquement et follement aimée. Il meurt, peut-être empoisonné comme elle, et tombe en quelque sorte foudroyé, à l'heure même où les premiers rayons d'une faveur que l'on n'espérait plus venaient dorer les marches de son palais.

Voilà donc les tristesses, les mécomptes, les désappointements et les troubles que parcoururent ces existences. Et pourtant, lorsque l'on considère leur petit groupe silencieux et uni, au milieu de l'éclat intermittent et capricieux des autres, ces quatre destinées semblent vraiment belles et enviables. Une lumière commune les accompagne en toutes leurs vicissitudes. Elle sort de la grande âme de Fénelon. Fénelon est fidèle à de hautes pensées d'admiration, de sainteté, de justice, de douceur et d'amour; et les trois autres sont fidèles à leur maître et à leur ami.

Qu'importe, ici, que les idées mystiques de Fénelon ne soient plus les nôtres? Qu'importe aussi que les pensées que nous croyons les plus profondes et les meilleures et sur lesquelles nous établissons notre bonheur moral et toutes les certitudes de notre vie, tombent en ruine derrière nous, et fassent sourire un jour ceux qui auront trouvé des pensées qu'ils s'imagineront plus humaines et plus définitives? Ce qui compte, ce qui ennoblit et éclaire notre vie, c'est bien moins nos pensées que les sentiments qu'elles éveillent en nous. La pensée est peut-être le but; mais il en est de ce but comme du but de bien des voyages: c'est le trajet, ce sont les étapes, c'est ce qu'on rencontre sur la route, c'est ce qui nous arrive par surcroît, qui nous intéresse le plus. Ce qui demeure ici, comme en toutes choses, c'est la sincérité d'un sentiment humain. Une pensée, nous ne savons jamais si elle ne nous trompe pas; mais l'amour dont nous l'avons aimée retombera sur nous, sans qu'une seule goutte de sa clarté ou de sa force se perde dans l'erreur. Ce qui constitue, ce qui nourrit l'être idéal que chacun de nous s'efforce de former en lui-même, ce n'est pas tant l'ensemble des idées qui en dessinent le contour, que la passion pure, la loyauté, le désintéressement dont nous enveloppons ces idées. La manière dont nous aimons ce que nous croyons être une vérité a plus d'importance que la vérité même. Ne devient-on pas meilleur par l'amour que par la pensée? Aimer loyalement une grande erreur vaut souvent mieux que de servir petitement une grande vérité.

Cette passion, cet amour peut d'ailleurs se trouver dans le doute comme dans la foi. Il y a des doutes aussi passionnés, aussi généreux que les plus belles convictions. Ce qu'a de meilleur une pensée qui nous paraît très haute, très pure ou profondément incertaine, c'est qu'elle nous offre l'occasion d'aimer quelque chose sans réserve. Que je me donne à un homme, à un Dieu, à une patrie, à un univers, à une erreur, le métal précieux qu'on trouvera un jour au fond des cendres de l'amour ne proviendra pas de l'objet de cet amour, mais de l'amour lui-même. Ce qui laisse une trace qui ne s'efface pas, c'est la simplicité, l'ardeur, la fermeté d'un attachement sincère. Tout passe, se transforme, se perd peut-être, hormis le rayonnement de cette profondeur, de cette fermeté, de cette fécondité de notre coeur.

«Jamais homme ne posséda son âme en paix comme celui-là» dit Saint-Simon, parlant de l'un d'eux environné d'intrigues, de colères et de pièges. Et plus loin, c'est la «sage tranquillité» d'un autre, et cette «sage tranquillité» pénètre ce qu'il appelle «tout le petit troupeau». C'est, en effet, le petit troupeau de la fidélité aux meilleures pensées, le petit troupeau de l'amitié, de la loyauté, du respect de soi-même et de la satisfaction intérieure, qui passe dans une lumière simple et paisible au milieu des vanités, des ambitions, des mensonges, et des trahisons de Versailles.

Ce ne sont pas des saints au sens trop ordinaire de ce mot. Ils ne se sont pas retirés au fond des déserts ou des forêts, ils n'ont pas cherché un égoïste abri en d'étroites cellules. Ce sont des sages; ils ne sortent pas de la vie; ils demeurent dans la réalité. Ne croyons pas que leur piété les sauve, et que le refuge de leur âme ne se trouve qu'en Dieu. Il ne suffit pas d'aimer Dieu et de le servir du mieux que l'on peut, pour que l'âme humaine s'affermisse et se tranquillise. On ne parvient à aimer Dieu qu'avec l'intelligence et les sentiments qu'on a acquis et développés au contact des hommes. L'âme humaine reste profondément humaine malgré tout. On peut lui apprendre à aimer bien des choses invisibles, mais une vertu, un sentiment complètement et simplement humain, la nourrira toujours plus efficacement que la passion ou la vertu la plus divine. Lorsque nous rencontrons une âme vraiment tranquille et saine, soyons sûrs qu'elle doit sa santé et sa tranquillité à des vertus humaines. S'il était permis de lire dans le secret des coeurs qui ne sont plus, peut-être verrait-on que la source de paix où Fénelon allait boire chaque soir en son exil, se trouvait bien plus dans sa fidélité à Mme Guyon malheureuse, dans son amour pour le Dauphin méconnu et persécuté, que dans l'attente d'une récompense éternelle; dans sa conscience humainement tendre, humainement loyale, humainement irréprochable en un mot, que dans ses espérances de chrétien.

XCVIII

Admirable sécurité du «petit troupeau»! Aucune vertu n'allume ici des feux éblouissants sur la montagne, toutes les flammes restent dans l'âme et dans le coeur. Et pas d'autre héroïsme que celui de la confiance, de la sincérité et de l'amour qui se souviennent et qui patientent. Il est des êtres dont la vertu sort à certains moments avec un bruit de portes qu'on ouvre et qu'on referme. Il en est d'autres en qui elle demeure comme une servante silencieuse qui ne quitte pas la maison; et ceux qui viennent du dehors et qui ont froid la trouvent toujours laborieuse et attentive au coin du feu.

Peut-être faut-il, dans une belle vie, moins d'heures héroïques que de semaines graves, uniformes et pures. Peut-être une âme droite et absolument juste est-elle plus précieuse qu'une âme tendre et dévouée. Si l'on doit en espérer un peu moins d'abandon, un peu moins d'enthousiasme dans les aventures excessives de l'existence, on peut se reposer sur elle avec plus de confiance et plus de certitude dans les circonstances ordinaires; et quel homme, à tout prendre, si étrange, si troublée, si glorieuse que soit sa vie, ne la passe presque tout entière dans des circonstances ordinaires? Que sont, lorsqu'on y réfléchit, et surtout lorsqu'on y est mêlé, les instants les plus décisifs des événements les plus resplendissants? N'est-on pas étonné de voir évoluer, dans le grand tourbillon de l'heure la plus sublime, toutes les habitudes et toutes les réflexions de l'heure la plus calme? Il faut toujours en revenir à une vie normale: là se trouve le sol ferme et le roc primitif. On n'a pas à m'arracher chaque jour à la mort, au déshonneur, au désespoir, mais peut-être est-il indispensable que je puisse me dire, à chaque heure attristée de chaque jour, qu'une âme qui s'est approchée de mon âme existe quelque part, silencieuse, fidèle, insensible à tout ce qui ne lui semble pas conforme à la vérité, invariable, inébranlable.

Il est, certes, excellent de faire çà et là une action héroïque ou extrêmement généreuse, mais il est plus louable encore, et cela demande une force plus constante, de ne jamais se laisser tenter par une pensée inférieure, et de mener une vie moins hautaine, mais plus également sûre. Mettons parfois, dans nos méditations, notre désir de perfection morale au niveau de la vérité quotidienne, pour reconnaître qu'il est plus facile de taire par moments un grand bien que de ne jamais faire le moindre mal, de faire quelquefois sourire que de ne jamais faire pleurer.

XCIX

Ils avaient les uns dans les autres, ils avaient surtout en eux-mêmes, leur refuge, «leur rocher ferme», comme dit Saint-Simon, et la partie inébranlable de ce rocher avait exactement l'étendue de ce qui était irréprochable dans leur coeur.

Mille choses forment les assises du «rocher ferme», mais son plateau central n'est-il pas toujours là où se trouve ce qui nous semble irréprochable en nous? Il est vrai que ce goût de l'irréprochable est souvent bien grossier, et qu'il n'est pas de scélérat qui ne monte un instant chaque soir sur de misérables débris qu'il croit irréprochables. Mais je parle ici d'une vertu un peu plus haute que la vertu strictement nécessaire, et l'être le plus ordinaire sait très bien ce qu'est une vertu qui n'est pas ordinaire. La beauté morale la plus imprévue a ceci de particulier, que l'homme le plus borné ne peut jamais sincèrement prétendre qu'il ne la saisit pas, et l'acte le plus sublime est aussi celui que l'on comprend le plus facilement. Il n'est peut-être pas indispensable de s'élever à la hauteur de ce qu'il nous est donné d'admirer, mais il est nécessaire de ne s'endormir jamais dans les profondeurs de ce qu'on ne peut s'empêcher de blâmer.

Mais revenons au refuge de nos sages. Dans la vie, bien des bonheurs, bien des malheurs ne sont dus qu'au hasard; mais la paix intérieure ne dépend jamais du hasard. Je sais qu'il est des âmes bâtisseuses, qu'il en est d'autres amies des ruines, et qu'il en est enfin qui errent toute leur vie d'abris en abris, sous des toits étrangers. Mais s'il est difficile de transformer l'instinct d'une âme, il n'est pas inutile que celles qui ne bâtissent pas sachent la joie que les autres éprouvent à remettre sans cesse les pierres sur les pierres. Pensées, attachements, amours, convictions, déceptions, doutes même, tout leur sert, et ce que la tempête brise en l'arrachant devient plus commode à manier pour reconstruire un peu plus loin un édifice moins orgueilleux, mais mieux approprié aux exigences de la vie.

Quelles tristesses, quels regrets, ou quelles désillusions peuvent encore ébranler la maison de celui qui n'a pas rejeté ce qu'il y a de sage et de solide dans les tristesses, les regrets, et les désillusions, tandis qu'il choisissait les pierres de sa demeure? Et puis, pour nous servir d'une autre image, n'est-il pas vrai de dire qu'il en est des racines du bonheur intérieur comme de celles des grands arbres? Ce sont les chênes que la tempête tourmente le plus souvent qui finissent par avoir les plus puissantes et les plus nourricières attaches dans le sol éternel; et le destin qui nous secoue injustement ne sait pas plus ce qui a lieu dans l'âme, que le vent ne se doute de ce qui passe sous terre.

C

Il est intéressant de surprendre ici la puissance et l'attrait mystérieux du bonheur véritable. Quand l'un de ceux qui font partie du «petit troupeau» passe à travers la foule heureuse et triomphante qui encombre d'intrigues, de salutations, de petites amours, de petites victoires, les escaliers de marbre et les appartements magnifiques de Versailles, il se fait parfois une sorte de silence dans le tumultueux récit de Saint-Simon. Sans qu'il ait besoin de le faire remarquer, il semble qu'on mesure un moment ces maigres vanités, ces satisfactions éclatantes mais provisoires, ces mensonges qui parlent haut mais qui tremblent dans l'ombre, à la hauteur normale d'une âme tranquille et porte. Il arrive à peu près ce qui a lieu quand au milieu d'enfants qui jouent à des jeux défendus, arrachent ou écrasent des fleurs, se prennent à voler des fruits, torturent sournoisement un animal inoffensif, un prêtre ou un vieillard s'avance qui ne songe cependant pas à les gronder. Les jeux sont brusquement interrompus; il y a un réveil de conscience effaré; et les regards gênés s'arrêtent malgré eux sur le devoir, sur la réalité et sur la vérité.

Mais les hommes, d'habitude, ne s'attardent pas plus longtemps que les enfants à suivre des yeux le vieillard, le prêtre ou la réflexion qui s'éloigne. N'importe, ils ont vu; car l'âme humaine, en dépit des yeux qui se détournent ou se ferment trop volontairement, est plus noble que la plupart des hommes ne le désirent pour leur tranquillité, et entrevoit sans peine ce qui est supérieur à l'instant inutile auquel on tâche de l'intéresser. On a beau chuchoter le long de la route du sage qui disparaît, il a tracé, sans le savoir, dans les erreurs et dans les vanités, un sillon qui s'effacera moins vite qu'on ne croit. Il reverdira surtout à l'heure inattendue des larmes. Une âme un peu plus pure, un peu plus vivante que les autres, pleure bien rarement dans le récit de Saint-Simon, sans qu'elle aille pleurer auprès de l'un de ceux qu'elle vit passer ainsi dans le silence un peu inquiet et l'étonnement presque malveillant qui accompagnent dans le monde les pas d'une vie irréprochable.

On ne s'interroge guère sur le bonheur durant les jours où l'on se croit heureux; mais vienne l'instant de la souffrance, et l'on n'a pas de peine à se rappeler le lieu où se cache une paix qui ne dépend pas d'un rayon de soleil, d'un baiser refusé ou d'une improbation royale. Nous n'allons pas alors à ceux qui sont heureux à la manière dont nous le fûmes, nous savons enfin ce qui subsiste de ce bonheur après que le hasard a fait le moindre signe d'impatience. Si vous voulez apprendre où se cache la félicité la plus sûre, ne perdez pas de vue les démarches des misérables en quête de consolations. La douleur ressemble à la baguette divinatoire dont se servaient jadis les chercheurs de trésors ou d'eaux vives; elle indique à celui qui la porte l'entrée de la demeure où respire la paix la plus profonde. Et cela est si vrai, que nous devrions nous demander, parfois, si nous pouvons avoir confiance en la qualité de notre quiétude, en la tranquillité, en la sincérité de notre assentiment aux grandes lois de l'existence, en la stabilité de notre joie, tant que l'instinct des affligés ne les pousse pas à frapper à notre porte, tant qu'ils ne semblent pas reconnaître, endormi sur le seuil, le beau rayon ferme et paisible de la lampe qui ne s'éteint jamais.

Oui, ceux-là seuls ont le droit de se croire à l'abri, chez qui tous ceux qui pleurent voudraient venir pleurer. Il y a ainsi, de par le monde, des êtres dont nous n'apercevons le sourire intérieur qu'à partir du moment où les larmes qui lavent nos regards jusqu'en leurs plus mystérieuses sources, nous ont appris à discerner la présence d'un bonheur qui ne naît pas de la bienveillance ou de l'éclat d'une heure, mais de l'acceptation agrandie de la vie. Ici, comme en bien des choses, c'est le désir et la nécessité qui aiguisent nos sens. L'abeille qui a faim trouve le miel caché aux plus profondes cavernes; et l'âme qui pleure définitivement aperçoit la joie qui se dissimule dans la retraite ou le silence le plus impénétrable.

CI

Sitôt que la conscience s'éveille et se met à vivre dans un être, c'est une destinée qui commence. Il ne s'agit pas ici de la conscience appauvrie et passive de la plupart des âmes, mais de la conscience active qui accepte l'événement, quel qu'il soit, comme une reine, alors même qu'on l'a jetée dans une prison, sait accepter un don. S'il ne vous arrive rien, votre conscience peut déjà créer un très grand événement en constatant, d'une certaine façon, l'absence de tout événement. Mais peut-être n'y a-t-il pas un homme à qui n'arrivent plus de choses qu'il n'en faut pour alimenter la conscience la plus avide, la plus infatigable.

J'ai en ce moment sous les yeux la biographie d'une de ces âmes puissantes et passionnées, à côté de laquelle toutes les aventures qui font le bonheur ou le malheur des hommes semblent avoir passé sans détourner la tête. Il s'agit de la femme de génie la plus étrange, la plus incontestable, de la première moitié de ce siècle, Emily Brontë. Elle ne nous a laissé qu'un livre, un roman, intitulé: Wuthering Heights, titre bizarre que l'on pourrait traduire ainsi: Les sommets orageux.

Emily était la fille d'un clergyman anglais, le révérend Patrick Brontë, l'être le plus nul, le plus immobile, le plus prétentieux, le plus égoïste qu'on puisse imaginer. Deux choses lui semblaient importantes dans la vie: la pureté de son profil grec et la sécurité de ses digestions. Quant à la pauvre mère d'Emily, elle parut vivre tout entière dans l'admiration de ce profil et dans le respect de ces digestions conjugales. Au reste, à quoi bon rappeler ici son existence, puisqu'elle mourut deux ans après la naissance d'Emily? Ajoutons, néanmoins, ne fût-ce que pour prouver une fois de plus que dans la vie médiocre, la femme est presque toujours supérieure à l'homme qu'elle a dû accepter, ajoutons que longtemps après la mort de l'épouse si soumise du vaniteux et végétatif clergyman, on trouva une liasse de lettres où celle qui s'était toujours tue, jugeait très nettement l'indifférence, la fatuité et l'égoïsme de son mari. Il est vrai que pour apercevoir un défaut dans les autres il ne faut pas en être exempt, tandis que pour découvrir une vertu il est peut-être nécessaire d'en posséder le germe. Tels étaient les parents d'Emily. Autour d'elle, quatre soeurs et un frère regardaient couler gravement les mêmes heures uniformes. Toute la famille vivait, et toute l'existence d'Emily se passa dans le sombre, le désolé, le solitaire, misérable et stérile petit village de Haworth, au milieu des bruyères du Yorkshire.

Il n'y eut jamais d'enfance ni de jeunesse plus abandonnées, plus attristées, plus monotones que celles d'Emily et de ses quatre soeurs. Pas une de ces petites aventures heureuses ou quelque peu inattendues qui, agrandies et embellies ensuite par les années, forment au fond de l'âme le seul trésor inépuisable de la mémoire souriante de la vie. Depuis le premier jour jusqu'au dernier, le lever, les soins du ménage, les leçons, le travail aux côtés d'une vieille tante, les repas, les promenades, la main dans la main, et presque toujours silencieuses, des graves petites filles sur la bruyère en fleurs ou couverte de neige. Au logis, l'indifférence absolue d'un père qu'on ne voyait presque jamais, qui prenait ses repas dans sa chambre, et ne descendait que le soir pour lire à haute voix, dans la salle commune du presbytère, les accablants débats du Parlement anglais. Au dehors, le silence du cimetière qui entourait la maison, le grand désert sans arbres, et les collines ravagées du printemps à l'hiver par le terrible vent du nord.

Les hasards de la vie—car il n'est pas de vie où les hasards ne fassent quelque effort-arrachèrent trois ou quatre fois Emily à ce désert qu'elle avait appris à aimer, et à considérer, ainsi qu'il arrive à ceux qui restent trop longtemps aux mêmes lieux, comme le seul endroit où le ciel, la terre, les plantes fussent réels et admirables. Mais au bout de quelques semaines d'absence elle languissait, ses beaux yeux ardents s'éteignaient, et l'une ou l'autre de ses soeurs devait la ramener en hâte à la solitaire maison du pasteur.

En 1843,—elle avait alors vingt-cinq ans,-elle y rentra pour ne plus la quitter qu'à la mort. Aucun événement, aucun sourire, aucun espoir d'amour dans toute son existence avant ce retour définitif. Pas même le souvenir de l'un de ces malheurs, de l'une de ces déceptions, qui permettent à tant d'êtres trop faibles ou trop peu exigeants en face de la vie, de s'imaginer que la fidélité passive à ce qui s'est détruit soi-même est un acte de vertu, que l'inaction dans les larmes est une excuse à l'inaction, et qu'on a fait tout ce qu'il y avait à faire, quand on a tiré de sa souffrance toutes les tristesses et toutes les résignations qu'on y pouvait trouver.

Ici, il n'y avait même pas de quoi attacher aux parois vierges et lisses d'une âme sans passé, le souvenir ou la résignation. Rien avant cette dernière étape, rien après, si ce n'est de pauvres et désolantes aventures de garde-malade, auprès d'un frère dont l'existence fut brisée par la paresse et par une grande passion malheureuse, d'un frère à peu près fou, alcoolique incorrigible et mangeur d'opium. Puis, comme elle allait accomplir sa vingt-neuvième année, par une après-midi de décembre, dans le parloir blanchi à la chaux du petit presbytère et tandis qu'elle peignait ses longs cheveux noirs au coin du feu, le peigne tomba dans les flammes, elle n'eut pas la force de le ramasser, et la mort, plus silencieuse encore que sa vie, vint l'enlever sans violence aux pâles étreintes des deux soeurs que le sort lui avait laissées.

CII

«Je n'aperçois pour toi, sur les grands genoux du destin, ni un signe d'amour, ni une étincelle de gloire, ni une heure souriante!» s'écrie, dans un beau mouvement de tristesse Miss Mary Robinson qui nous raconte cette existence. En effet, vue du dehors, il n'y a pas de vie plus morne, plus incolore, plus vaine, plus glacée que celle d'Emily Brontë.

Mais de quel côté envisager la vie pour découvrir sa vérité, pour la juger, pour l'approuver et pour l'aimer? Si nous détournons un instant les regards du petit presbytère isolé dans la lande pour les reporter sur l'âme de notre héroïne, nous voyons un autre spectacle. Il est rare que l'on puisse surprendre ainsi la vie d'une âme dans un corps qui n'eut pas d'aventures, mais il est moins rare qu'on ne pense qu'une âme ait une vie personnelle à peu près indépendante des incidents de la semaine ou de l'année. Il y a dans Wuthering Heights, qui est le tableau des passions, des désirs, des réalisations, des réflexions, et de l'idéal de cette âme, sa véritable histoire en un mot, plus d'énergie, plus de passion, plus d'aventures, plus d'ardeur, plus d'amour qu'il n'en faudrait pour animer et pour apaiser tour à tour vingt existences héroïques, vingt destinées heureuses ou malheureuses.

Aucun événement ne s'arrêta jamais au seuil de sa demeure; mais il n'est pas un événement auquel elle avait droit qui n'ait eu lieu dans son coeur avec une force, une beauté, une précision et une ampleur incomparables. Il ne lui arrive rien, semble-t-il, mais tout ne lui arrive-t-il pas plus personnellement et plus réellement qu'à la plupart des êtres, puisque tout ce qui se produit autour d'elle, tout ce qu'elle aperçoit et tout ce qu'elle entend, se transforme chez elle en pensées, en sentiments, en amour indulgent, en admiration, en adoration pour la vie?

Qu'importe qu'un événement tombe sur notre toit ou sur le toit voisin? L'eau que verse un nuage est à qui la recueille, et le bonheur, la beauté, l'inquiétude salutaire ou la paix qui se trouvent dans un geste du hasard n'appartiennent qu'à celui qui a appris à réfléchir. Elle n'eut jamais d'amour, elle n'entendit pas une seule fois retentir sur la route les pas merveilleux de l'amant, et cependant elle, qui mourut vierge à vingt-neuf ans, a connu l'amour, a parlé de l'amour, en a pénétré les plus incroyables secrets, au point que ceux qui ont le plus aimé se demandent parfois quel nom donner encore à leur passion quand ils apprennent d'elle les paroles, les élans, les mystères d'un amour à côté duquel tout semble accidentel et pâle.

Où a-t-elle entendu, si ce n'est dans son coeur, ces paroles inégalables de l'amante qui parle à sa nourrice de celui que tous autour d'elle persécutent et détestent et qu'elle seule adore. «Mes grandes misères en ce monde ont été ses misères. Toutes je les ai observées et les ai ressenties depuis le commencement. Ma pensée, quand je vis, c'est lui-même. Si tout le reste périssait et que lui seul demeurât, je continuerais d'exister, et si tout le reste demeurait et qu'il fût anéanti, l'univers ne serait plus pour moi qu'un immense étranger, et je n'en ferais plus partie. Mon amour pour l'autre dont tu parles, est comme le feuillage des forêts; le temps le changera comme l'hiver change les arbres, mais mon amour pour lui ressemble aux rocs éternels et souterrains. Ils sont la source de peu de satisfactions visibles, mais ils sont nécessaires.—Je suis lui-même. Il est toujours, toujours, dans ma pensée, non pas comme un plaisir, pas plus que je ne suis toujours un plaisir pour moi-même. Je ne l'aime pas parce qu'il me semble beau, mais parce qu'il est plus moi que tout moi-même, et de quelque matière que soient faites nos âmes, la sienne et la mienne ne sont que la même âme….»

Elle tourne autour des réalités extérieures de l'amour avec une innocence qui peut nous faire sourire; mais où a-t-elle appris ces réalités intérieures qui touchent à tout ce que la passion a de plus profond, de plus illogique, de plus inattendu, de plus invraisemblable et de plus éternellement vrai? Il semble qu'il eût fallu vivre durant trente ans dans les chaînes les plus ardentes des plus ardents baisers pour arriver à savoir ce qu'elle sait, pour oser nous montrer avec cette certitude, avec cette exactitude infaillibles, dans le délire des deux amants prédestinés de Wuthering Heights, les mouvements les plus contradictoires de la douceur qui voudrait faire souffrir et de la cruauté qui voudrait rendre heureux, de la béatitude qui demande la mort et de la détresse qui s'attache à la vie, de la répulsion qui désire, et du désir ivre de répulsion, de l'amour plein de haine, et de la haine qui chancelle sous la poids de l'amour….

CIII

Et cependant, nous le savons, car rien n'est caché dans cette pauvre vie, elle n'aima personne et personne ne l'aima. Il est donc vrai que le dernier mot d'une existence est un mot que le destin chuchote au plus secret de notre coeur? Il est donc vrai qu'il y a une vie intérieure, aussi réelle, aussi expérimentée, aussi minutieuse que la vie du dehors? Il est donc vrai qu'on peut vivre sur place, qu'on peut aimer, qu'on peut haïr sans que l'on ait quelqu'un à repousser ou quelqu'un à attendre? Il est donc vrai que l'âme suffit à tout, qu'à une certaine hauteur c'est toujours elle qui décide? Il est donc vrai que les circonstances ne sont tristes ou infécondes que pour ceux dont la conscience dort encore?

Tout ce que nous cherchons par les chemins, amour, bonheur, beauté, aventures, ne se donnait-il pas rendez-vous dans le coeur d'Emily? Pas un jour ne lui apporta une de ces joies, une de ces émotions ou l'un de ces sourires que les yeux peuvent voir, que les mains peuvent toucher, et cependant elle eut une destinée complète, rien ne dormit en elle, il y eut toujours de la clarté, de l'allégresse silencieuse, de la confiance, de la curiosité, de l'animation et de l'espérance dans son coeur.

Elle fut heureuse, il n'est pas permis d'en douter. En nous ouvrant son âme, elle peut nous montrer la même récolte impérissable que les meilleurs des hommes qui connurent les bonheurs les plus divers, les plus longs, les plus vifs et les plus parfaits. Si elle n'eut rien de ce qui passe dans l'amour, dans la douleur, dans l'angoisse, dans la passion, dans la joie, elle eut tout ce qui reste des émotions humaines après qu'elles ne sont plus. Lequel aura véritablement possédé quelque chose, de l'aveugle qui habite un palais féerique ou de celui qui n'est entré qu'une fois dans ce palais, mais qui y est entré les yeux ouverts?

«Vivre, ne pas vivre.» Ne nous laissons pas égarer par les mots. Il est parfaitement possible d'exister sans réfléchir, mais il n'est pas possible de réfléchir sans vivre. L'essence heureuse ou malheureuse d'un événement se trouve dans l'idée qu'on en tire: pour les forts, dans l'idée qu'ils en tirent eux-mêmes; pour les faibles, dans l'idée que les autres en tirent. Il se peut que mille événements physiques viennent à votre rencontre, le long de votre route vers le tombeau, et qu'aucun d'eux ne trouve en vous la force qu'il lui faudrait pour se transformer en événement moral. C'est seulement alors que l'homme doit se dire: «Je n'ai peut-être pas vécu.»