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La Samaritaine, évangile en trois tableaux, en vers cover

La Samaritaine, évangile en trois tableaux, en vers

Chapter 9: SCÈNE PREMIÈRE
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About This Book

A poetic three-tableau drama stages a sacred encounter at an ancient well in which an itinerant spiritual teacher converses with a Samaritan woman, sparking private revelation and public stir. Phantom patriarchs and a chorus of townspeople frame the meeting, creating a blend of supernatural expectation and communal debate over religious authority. Through lyrical speeches, ritual gestures, and musical underscoring the work traces the woman's inward transformation and the ripple effects on her city, examining themes of faith, reconciliation across communal divides, and the tension between personal experience and institutional religion.

DEUXIÈME TABLEAU
La Porte de Sichem

Derrière le rideau, avant qu'il s'écarte, tumulte de voix joyeuses, cris bizarres, chants, éclats de rire. Puis on découvre le marché qui se tient à la porte de Sichem.

Grande place, sur laquelle débouchent d'étroites ruelles en pente. Maisons à toits plats. Minces petits escaliers aux murs. A droite, la maison de Photine.

Au fond, la porte de la ville, sorte d'allée voûtée, obscure et profonde, au bout de laquelle luit une échappée sur la campagne et que surmonte la maison du Schoër, gardien de la porte; tourelle d'où ce gardien peut regarder au loin.

Grouillement d'un caravansérail. Haillons éclatants. Innombrables marchands. Étalages. Boutiques. Encombrement de sacs, de couffins et de jarres. Vers le fond, les Anciens sont gravement réunis: c'est à la porte de la ville que se traitent les affaires. Des enfants jouent. Des jeunes gens rient, s'amusent à soulever des pierres lourdes. Des femmes et des jeunes filles regardent les objets à vendre, jacassent.

Pierre et les Disciples sont là pour acheter des vivres, repoussés et raillés par les marchands.—Le Prêtre au fond, mêlé aux Anciens.

SCÈNE PREMIÈRE

PIERRE, les Disciples, la Foule
CRIS DES MARCHANDS.
Blé! Fruits! Lait! Miel! Riz! Sel! Des rékilim tout frais!…
PIERRE.
Leurs cris ont augmenté la faim dont je souffrais!
ANDRÉ.
Allons-nous-en.
PIERRE.
Marchande encor!
ANDRÉ.
C'est inutile.
On se moque de nous!
UN MARCHAND.
Des petits flans à l'huile!
ANDRÉ, vivement.
Combien?
UN JEUNE HOMME, passant en courant, aux marchands.
Ce sont des Juifs. Soyez très exigeants.
(Les Disciples s'éloignent.)
AUTRE MARCHAND, à des passantes.
Jeunes filles, du fard pour les yeux?
AUTRE MARCHAND, à des passants.
Jeunes gens,
Des roseaux de Mérôm pour vous faire des flèches?
PIERRE, à Nathanaël.
Ce vieillard a l'air bon, qui vend des figues sèches.
Propose-lui…
AUTRE MARCHAND.
Copher pour les ongles, copher!
ANDRÉ, pendant que Nathanaël parle au vieillard.
Je meurs de faim.
PIERRE, à Nathanaël qui redescend.
Accepte-t-il le prix offert?
NATHANAËL.
Il m'a dit de m'aller cacher dans une crypte!
JEAN.
Pierre, je meurs de soif!
UN MARCHAND.
Des concombres d'Égypte!
PIERRE, résigné.
Essayons d'acheter un poisson!
(Ils remontent.)
UNE JEUNE FILLE, dans un groupe, interpellant une autre qui passe.
Noémi!…
Que compte-t-il t'offrir, aujourd'hui, ton ami?
NOÉMI.
Devinez!
LA JEUNE FILLE.
Un bonnet de filet?
NOÉMI.
Non!
UNE AUTRE JEUNE FILLE.
Des socques,
Pour faire un joli bruit en marchant?
NOÉMI.
Tu te moques!
UNE AUTRE.
Mieux encore? Un miroir de fonte?
NOÉMI.
Devinez.
UNE AUTRE.
Une bague?
NOÉMI.
Un anneau d'ivoire pour le nez!
TOUTES, éblouies.
Oh!…
PIERRE, au fond, à un marchand de poissons.
Ce thon, trois sékels?
LE MARCHAND.
Tu réclames? C'est quatre!
UN HOMME, avec des oiseaux sur les épaules.
Qui veut voir mes gentils petits oiseaux se battre?
(On fait cercle autour de lui.)
PIERRE, aux Disciples.
Partons!
ANDRÉ.
Qu'emportons-nous, en somme?
NATHANAËL.
Un peu de riz.
PIERRE.
Poussiéreux.
JACQUES.
Un fromage.
PIERRE.
Ancien.
ANDRÉ.
Des fruits.
PIERRE.
Pourris.
JEAN, montrant une maigre grappe de raisin sec.
Et cette grappe, enfin!…
PIERRE.
Ce n'est point, par Moïse!
La grappe de raisin de la Terre Promise.
On ne se mettra pas à deux pour la porter!
(A un Disciple.)
Et, dis-nous, trésorier, que peut-il nous rester?
LE DISCIPLE, montrant une bourse vide.
Rien.
(Il remonte. Tous se regardent.)
PIERRE.
Déjà?
ANDRÉ, hochant la tête.
Hum!
JACQUES, à mi-voix.
Judas nous vole. Prenons garde.
JEAN.
Quand on le dit au Maître, il sourit, le regarde,
Et répond: «Il le faut, qu'il aime trop l'argent!…»
PIERRE.
Venez!
(Ils vont pour sortir. Au moment où ils passent sous la porte, cris dans la foule.)
LA FOULE.
Les Juifs s'en vont!—Chiens!—Pourceaux!—Voleurs!
PIERRE, doucement à Jean.
Jean,
Je crois bien qu'il n'y a…
LA FOULE.
Ladres!—Rogneurs d'oboles!
PIERRE.
… De bons Samaritains que dans les paraboles!
(Ils sortent.)

SCÈNE II

Les Mêmes, moins les DISCIPLES
(Depuis un moment, Azriel est arrêté devant la maison de droite, qui est celle de Photine.)
AZRIEL, à une servante qui a paru sur le seuil.
Elle est encor au Puits de Jacob?
LA SERVANTE.
Elle y est
Encor.
UNE FEMME, à une autre.
Vois Azriel, comme il est inquiet
Lorsque Photine…
L'AUTRE.
Ah! ne parlons pas de Photine!…
LA PREMIÈRE.
La vie est de miel pur pour cette libertine!
UNE TROISIÈME.
Oui, pendant que nos jours sont honnêtes et longs,
Pendant que nous cuisons les pains, que nous filons,
Son amant la compare au muguet des vallées
Et lui donne à croquer des pistaches salées.
AZRIEL.
Mais que lui peut-il donc être arrivé?
(Criant au gardien de la porte.)
Schoër,
Toi qui surveilles le lointain, perché dans l'air,
Ne vois-tu pas venir Photine sur la route?
LE SCHOËR.
Non, je ne la vois pas.
PREMIÈRE FEMME, à la deuxième.
Tiens, fine abeille, écoute!
N'est-ce pas irritant?
LA DEUXIÈME.
Mais, douce olive, on dit
Que la fin du scandale est proche. Elle perdit
Toute pudeur. Ils vont la chasser de la ville.
LA TROISIÈME.
Qui?
LA PREMIÈRE.
Les Anciens.
LA TROISIÈME.
Vraiment?
LA PREMIÈRE.
Dans leur groupe immobile,
Tu vois, on parle bas. C'est d'elle!
LA DEUXIÈME.
Il était temps!
Elle nuit à Sichem, à tous ses habitants…
N'est-ce pas, cher palmier?
LA PREMIÈRE.
Mais oui, petite perle!
LA TROISIÈME.
Si la fureur du Ciel contre Sichem déferle,
C'est à cause des yeux de Photine, trop doux!
UNE AUTRE.
Sa robe attirera le tonnerre sur nous.
UNE AUTRE.
Enfin, c'est une femme abominable!
UNE AUTRE.
Certe.
LA PREMIÈRE.
Et Dieu se servira d'elle pour notre perte!
LA DEUXIÈME.
Si jamais elle nous regarde, insultons-la!
AZRIEL, à la servante.
Je vais aller au-devant d'elle.
LE SCHOËR, se penchant, du haut de la tour.
La voilà!
AZRIEL.
Tu la vois?
LE SCHOËR.
Elle court… Elle fait de grands signes!…
Pour arriver plus vite, elle a pris par les vignes,
Par les blés!… La voilà!… Comme elle court!
AZRIEL.
Schoër,
Ce n'est pas elle!
LE SCHOËR.
Si, c'est elle! J'y vois clair!…
Ses cheveux sont épars… elle est toute hagarde…
Comme elle court!…
AZRIEL.
Ce n'est pas elle!
LE SCHOËR.
Si, regarde!
(Photine paraît sous la grande porte, courant, éperdue, et elle s'arrête, haletante.)

SCÈNE III

Les Mêmes, PHOTINE
AZRIEL.
Ah! c'est toi!… Je tremblais… je craignais… je ne puis
Te dire!… D'où viens-tu? Tu ne viens pas du puits?…
Pour rapporter de l'eau, tu n'as aucune sorte
D'amphore…
PHOTINE.
Et c'est de l'eau, pourtant, que je rapporte.
AZRIEL.
Pourquoi courais-tu donc?
PHOTINE.
On avait soif ici.
AZRIEL.
Comment! tu viens!…
PHOTINE.
Du puits.
AZRIEL.
De Jacob?
PHOTINE.
C'est ainsi
Qu'on le nommait hier.
AZRIEL, riant.
Et qu'on le nomme encore!…
PHOTINE.
Non.
AZRIEL.
Ton voile?
PHOTINE.
Tombé!…
AZRIEL.
Ton amphore?
PHOTINE.
L'amphore?…
AZRIEL.
Que faisais-tu? Je te cherchais?…
PHOTINE.
Je me trouvais.
AZRIEL.
L'avais-tu, ton amphore, en partant?
PHOTINE.
Je l'avais.
AZRIEL.
Où donc l'as-tu laissée?
PHOTINE.
Où je me suis laissée.
AZRIEL.
Pourquoi me tourmenter en faisant l'insensée?
PHOTINE.
Pauvre Azriel!
AZRIEL.
Je t'aime.
PHOTINE.
Oh! non, non, va, je sais…
Tout ce qu'entre mes bras, tu rêvais, tu pensais,
—Car c'est dans un baiser toute l'âme qu'on frôle,
Et rien ne sait le poids d'un front comme une épaule!…
Eh bien! rappelle-toi, je viens t'en supplier,
Ce que je ne servais qu'à te faire oublier!
Tes grands espoirs, tu les jetas? Je les rapporte!
(Elle crie.)
Peuple!…
AZRIEL.
Que fais-tu là?
PHOTINE.
Vous qui, sous cette porte,
Passez, foule joyeuse et bavarde, là-bas!…
UN HOMME.
Photine, il conviendrait qu'on ne t'entendît pas.
PHOTINE.
Femmes aussi, vous qui riez, là, dans la rue!…
UNE FEMME.
Elle ose nous parler, cette fille perdue?
AZRIEL.
Tais-toi. Prends garde!…
PHOTINE.
Anciens et Docteurs de la Loi.
Vieillards! Prêtres!
UN ANCIEN.
Silence!… On s'occupe de toi!
PHOTINE.
Vous, marchands!…
UN MARCHAND, avec mépris.
C'est, je crois, Photine, qu'on te nomme?
PHOTINE.
Près du puits de Jacob est assis un jeune homme.
C'est un Nazaréen pâle, qui m'a parlé.
Il est si doux que j'ai tout de suite tremblé…
Nul n'a son éloquence immense et familière,
Et son geste est celui d'ouvrir une volière!
LA FOULE, riant.
Ha! ha!
PHOTINE.
Je crois que c'est un prophète. Sachez
Qu'il devina tous mes secrets, tous mes péchés!…
Il a tout deviné. J'en suis encor saisie!
Ne se pourrait-il pas que ce fût le Messie?
UN HOMME.
Mais elle est folle!
UN AUTRE.
Que vient-elle nous conter?
UN AUTRE, riant.
Ha! ha! ha!
UN MARCHAND.
Mes pigeons, qui veut les acheter?
AUTRE MARCHAND.
Deux passereaux, pas cher, pour faire un sacrifice!
PHOTINE.
De grâce, écoutez-moi!
UN ACHETEUR, à un marchand.
Combien ce sac d'épice?
LE MARCHAND.
Vingt sékels!
L'ACHETEUR.
Tu veux donc me ruiner comme Job?
PHOTINE.
Un jeune homme est assis près du puits de Jacob!
Il se nomme Jésus. Il revient de Judée.
J'ai refusé d'abord l'eau qu'il m'a demandée.
Mais alors il m'a dit, debout dans son manteau,
Des paroles du Ciel à propos de cette eau!…
UNE FEMME, à un marchand.
Les beaux colliers!
UNE AUTRE FEMME.
D'où viennent-ils?
LE MARCHAND.
De Phénicie!
PHOTINE.
Pourquoi ne pas vouloir que ce soit le Messie?
UN JEUNE HOMME.
Le Messie? Il viendra quand pourriront nos os!
UN AUTRE, en entraînant plusieurs.
Venez donc par ici voir un combat d'oiseaux!
PHOTINE.
Écoutez donc, ô misérable populace!
J'apporte une nouvelle immense!…
UN MARCHAND.
Elle nous lasse!
UN AUTRE MARCHAND.
Tais-toi!
PHOTINE.
Je ne peux plus me taire!
PREMIER MARCHAND.
Non! Assez
De cris!
PHOTINE.
Je ne peux plus me taire, car je sais!…
Je dois crier,—qu'on me repousse, qu'on me foule!—
Mon devoir est d'aller crier parmi la foule:
Près du Puits de Jacob un jeune homme est assis!
Ses cheveux ont la couleur blonde;
On croit voir l'arc-en-ciel qui rassure le monde
Dans chacun de ses beaux sourcils.
Grave, il reçoit, tenant une invisible palme,
L'ombre d'un invisible dais.
On le reconnaîtrait entre mille à son calme,
Et c'est Celui que j'attendais!
Un vent d'été, porteur d'un chant lointain, qui passe
Dans un troène d'En-Gaddi,
La flûte se mêlant aux fleurs dans l'air tiédi,
C'est à quoi fait penser sa grâce!
Et quant à sa douceur, elle est divine, elle est…
Comme une plume de colombe,
Qui, blanche, quand l'oiseau se penche, sur du lait,
D'une blancheur dans l'autre tombe!
UN MARCHAND.
Elle ameute la foule!…
UN AUTRE MARCHAND.
Et distrait les chalands!
UN HOMME, amèrement, aux marchands.
Oui, qu'importe l'espoir des plus vastes élans,
Pourvu que l'on achète et pourvu que l'on vende!…
UN AUTRE, au prêtre qui descend, attiré par le bruit.
On nous parle du Christ!
LE PRÊTRE.
Qui?
PHOTINE.
Moi!
LE PRÊTRE.
L'audace est grande!
Parler du Christ! Sais-tu seulement ce que c'est?
Seul il peut en parler, l'homme pieux qui sait
Tous les oracles de jadis, les phrases dites
Par les prophètes saints, les promesses écrites…
Les choses qu'une femme, enfin, ne sait jamais!
PHOTINE.
Tu t'avances beaucoup, prêtre, si tu l'affirmes!
Il est écrit: «Quand Dieu viendra sur les sommets,
Les aveugles verront la danse des infirmes
Et les sourds entendront l'hosannah des muets!»
LE PRÊTRE.
C'est un texte, en effet, qu'elle nous paraphrase!
UN VIEILLARD.
Eh quoi! cette ignorante?
UN JEUNE HOMME.
Elle semble en extase!
UN AUTRE.
Le charbon a touché ses lèvres de son feu!…
PHOTINE.
«C'est un vrai cœur de chair qu'à mon peuple j'envoie,
Et j'ôte le rocher qui de cœur lui tint lieu,
Afin que désormais il marche dans ma voie,
Et que ce soit mon peuple, et que je sois son Dieu!»
LE PRÊTRE.
Ezéchiel parlait ainsi dans son délire!
Elle aura lu ces mots!
AZRIEL.
Elle ne sait pas lire!
LE PRÊTRE.
Comment les textes saints lui sont-ils donc connus?
PHOTINE.
«Ah! qu'ils sont beaux, sur la montagne, les pieds nus
De celui qui nous vient porter le bon Message!…»
LE PRÊTRE.
Isaïe a crié cela!
PHOTINE.
«Petit village,
Bethléem! quelle ville eut jamais tes grandeurs?»
LE PRÊTRE.
Ah! tais-toi!…
PHOTINE.
«Nazareth! ton nom contient des fleurs!»
LE PRÊTRE.
Les livres de Moïse éclairent seuls les ombres!
PHOTINE.
Eh bien! connaissez donc qu'il est dit dans les Nombres:
«Paroles de Bâlam-ben-Beor: Israël,
Un sceptre est dans ton sol, un astre est dans ton ciel!»
LE PRÊTRE.
Cette femme connaît les Livres mieux qu'un homme!
PHOTINE.
Et sachez qu'il est dit dans le Deutéronome…
VOIX DIVERSES.
Miracle!—Fausseté!—C'est le Christ!—Vous croyez?
—Non!
PHOTINE.
Et si c'était lui!… Venez et le voyez!
UNE VOIX, dans la foule.
Rappelez-vous toutes les fausses prophéties!
UNE AUTRE.
On en a tellement découvert, des Messies!
PHOTINE.
Si c'était lui!
UN MARCHAND.
Mais non!
PHOTINE.
Si c'était lui, pourtant!
UN JEUNE HOMME.
Oh! certes…
LE PRÊTRE.
Si c'était le Christ, en l'admettant,
Comment l'âme du Christ, cette grande âme blanche,
Causerait-elle avec la tienne?…
PHOTINE.
Elle se penche!
LE PRÊTRE.
Va parfumer ta porte, et, t'asseyant au seuil,
Prépare pour ce soir les ruses de ton œil.
PHOTINE.
Ne crois pas qu'en parlant de la sorte on m'irrite:
Tu viens de me traiter comme je le mérite!
AZRIEL.
Cette orgueilleuse-là, s'humilier ainsi!…
J'affirme qu'il y a du divin dans ceci!
PHOTINE, s'agenouillant au milieu de la place.
Je confesse ma vie et frappe ma poitrine,
Et je veux demander pardon à tous!…
UNE FEMME, la relevant.
Photine!
PHOTINE.
Prophétesse, en effet, bien indigne de lui!…
Mais l'indulgent sauveur qui nous vient aujourd'hui
Aime précisément ceux que personne n'aime,
Aime ceux à qui tous vous jetez l'anathème,
Ceux dont l'obscurité fait dédaigner les maux,
Aime les pauvres gens, les pauvres animaux,
Les humbles chiens battus, les tristes petits ânes,
Les publicains, les péagers, les courtisanes!
CRIS DIVERS.
Faites-la taire!—Une pécheresse!—Empêchez
Qu'elle parle!
PHOTINE.
Jésus m'a remis mes péchés!
UNE FEMME, sortant de la foule et courant à elle.
Il me remettra donc tous les miens?
PHOTINE.
Sois-en sûre!
—Si le roseau froissé souffre d'une cassure,
Il n'achèvera pas le roseau d'un coup sec;
Si la lampe crépite en noircissant son bec,
Il ne soufflera pas brusquement sur la lampe;
Mais, pour que le roseau balance encor sa hampe
Et l'offre encor, ployante, aux pattes de l'oiseau,
Il raccommodera tendrement le roseau,
Et, pour que de nouveau la flamme monte et brille,
Tendre, il relèvera la mèche avec l'aiguille.
LE PRÊTRE.
Ah! ces discours au cœur sont plus pernicieux
Que le vinaigre aux dents ou la fumée aux yeux!
UN JEUNE HOMME.
Comme elle est belle en ce moment!
UN AUTRE.
C'est que sur elle
L'Esprit vient de souffler!
UN AUTRE.
Mais non, c'est qu'elle est belle!
UN AUTRE, essayant d'entraîner Photine, et lui montrant un petit groupe décidé.
Viens! quelques-uns déjà…
PHOTINE.
Non! je ne partirai
Qu'avec la moitié de la ville!…
UN ENFANT.
Moi, j'irai!
PHOTINE, parcourant la foule.
O vous dont on ne peut fréquenter les demeures
Sans se purifier après pendant des heures,
Vous que l'on traite avec plus encor de dédains
Que les montreurs d'oiseaux et que les baladins,
Vous, exclus par la loi de tous les privilèges,
Vils païens, couthéens, ivrognes, sacrilèges,
Samaritains, enfin, puisque ce mot dit tout
Et puisqu'on en a fait le terme du dégoût,
Gueux de ce monde auxquels on voudrait fermer l'autre,
Suivez-moi vers ce Christ, car ce Christ est le vôtre!
Et ceux qui n'ont connu ni honte, ni douleur,
Les forts et les joyeux, ce Christ n'est pas le leur.
LE PRÊTRE.
Le Christ est un vainqueur qui viendra dans la gloire!
PHOTINE.
C'est un pauvre qui passe et qui demande à boire.
LE PRÊTRE.
Coiffé d'astres, fendant terriblement les airs,
Il viendra par un chemin bleu, bordé d'éclairs!
PHOTINE.
Il est venu par le sentier de la vallée;
Pas d'étoiles au front, mais l'âme est étoilée!
LE PRÊTRE.
Il viendra pour crier: «Il n'y a que la loi!»
PHOTINE.
Il vient pour soupirer: «Il n'y a que la foi!»
LE PRÊTRE.
Il sera le guerrier qui reprendra la terre!
PHOTINE.