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La San-Felice, Tome 09, Emma Lyonna, tome 5 cover

La San-Felice, Tome 09, Emma Lyonna, tome 5

Chapter 10: LXXXVII L'APPARITION
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About This Book

The narrative follows the unraveling of a revolutionary episode in a besieged port city, tracing military maneuvers, legal proceedings, and public executions that shock both combatants and civilians. Detailed reports, councils of officers, and eyewitness accounts convey the mechanics of arrest, trial, and punishment, while scenes on ships and in private chambers expose conflicts of honor, duty, and alliance. Alternating between broad political action and intimate reactions of prisoners and bystanders, the work blends historical reconstruction with moral reflection on loyalty and the human cost of power struggles.



LXXXVI

LA BIENVENUE DE SA MAJESTÉ


Dès le 25 juin, avant qu'il eût appris de la bouche même de Ruffo que celui-ci se séparait de la coalition, Nelson avait envoyé au colonel Mejean l'intimation suivante:

«Monsieur, Son Éminence le cardinal Ruffo et le commandant en chef de l'armée russe vous ont fait sommation de vous rendre: je vous préviens que, si le terme qui vous à été accordé est outrepassé de deux heures, vous devrez en subir les conséquences, et que je n'accorderai plus rien de ce qui vous a été offert.

»NELSON.»

Pendant les jours qui suivirent cette sommation, c'est-à-dire du 26 au 29, Nelson fut occupé à faire arrêter les patriotes, à marchander la trahison du fermier et à faire pendre Caracciolo; mais cette oeuvre de honte terminée, il put s'occuper de l'arrestation des patriotes qui n'étaient point encore entre ses mains et du siége du château Saint-Elme.

En conséquence, il fit descendre à terre Troubridge avec treize cents Anglais, tandis que le capitaine Baillie se joignait à lui avec cinq cents Russes.

Pendant les six premiers jours, Troubridge fut secondé par son ami le capitaine Ball; mais, celui-ci ayant été envoyé à Malte, il fut remplacé par le capitaine Benjamin Hollowel, celui-là même qui avait fait cadeau à Nelson d'un cercueil taillé dans le grand mât du vaisseau français l'Orient.

Quoi qu'en aient dit les historiens italiens, une fois acculé au pied de ses murailles, Mejean, qui, par ses négociations, avait compromis l'honneur national, voulut sauver l'honneur français.

Il se défendit courageusement, et le rapport à lord Keith, de Nelson, qui se connaissait en courage, rapport qui commence par ces mots: «Pendant un combat acharné de huit jours, dans lequel notre artillerie s'est avancée à cent quatre-vingts yards des fossés...» en est un éclatant témoignage.

Pendant ces huit jours, le cardinal était resté les bras croisés sous sa tente.

Dans la nuit du 8 au 9 juillet, on signala deux bâtiments que l'on crut reconnaître, l'un pour anglais, l'autre pour napolitain, et qui, passant à l'ouest de la flotte anglaise, faisaient voile vers Procida.

Le matin du 9, en effet, on vit dans le port de cette île deux vaisseaux, dont l'un, le Sea-Horse, portait le pavillon anglais, et l'autre, la Sirène, portait non-seulement le pavillon napolitain, mais encore la bannière royale.

Le 9, au matin, le cardinal recevait du roi cette lettre, sans grande importance pour notre histoire, mais qui prouvera du moins que nous n'avons laissé passer aucun document sans l'avoir lu et utilisé.

«Procida, 9 juillet 1799.

»Mon éminentissime,

»Je vous envoie une foule d'exemplaires d'une lettre que j'ai écrite pour mes peuples. Faites-la-leur connaître immédiatement, et rendez-moi compte de l'exécution de mes ordres par Simonetti, avec lequel j'ai longuement causé ce matin. Vous comprendrez ma détermination à l'égard des employés du barreau.

»Que Dieu vous garde comme je le désire.

»Votre affectionné,

»FERDINAND B.»

Le roi était attendu de jour en jour. Le 2 juillet, il avait reçu les lettres de Nelson et de Hamilton qui lui annonçaient la mort de Caracciolo et qui le pressaient de venir.

Le même jour, il écrivait au cardinal, dont il n'avait point encore reçu la démission:

«Palerme, 2 juillet 1799.

»Mon éminentissime,

»Les lettres que je reçois aujourd'hui, et celle surtout que j'ai reçue dans la soirée du 20, m'ont vraiment consolé en me montrant que les choses prennent un bon pli, celui que je désirais, que je m'étais fixé d'avance pour faire marcher d'accord les affaires terrestres avec l'aide divine et vous mettre en état de me mieux servir.

»Demain, selon l'invitation faite par l'amiral Nelson et par vous, et surtout pour faire honneur à ma parole, je partirai avec un convoi de troupes pour me rendre à Procida, où je vous reverrai, vous communiquerai mes ordres et prendrai toutes les dispositions nécessaires pour le bien, la sécurité et la félicité de tous les sujets qui sont restés fidèles.

»Je vous en préviens d'avance, en vous assurant que vous retrouverez en moi,

»Votre toujours affectionné,

»FERDINAND B.»

Et, en effet, le lendemain, 3 juillet, le roi s'embarquait, non point sur le Sea-Horse, comme l'y avait invité Nelson, mais sur la frégate la Sirène. Il craignait, en donnant, au retour, le même signe de préférence aux Anglais qu'il leur avait donné en allant,--il craignait, disons-nous, de porter à son comble la désaffection de la marine napolitaine, déjà grande par suite de la condamnation et de la mort de Caracciolo.

Nous avons dit qu'aussitôt arrivé, le roi avait écrit au cardinal; mais on peut voir, malgré la protestation d'amitié qui termine la lettre, ou plutôt par cette même protestation d'amitié, qu'il y a un refroidissement visible entre ces deux illustres personnages.

Ferdinand avait amené avec lui Acton et Castelcicala. La reine avait voulu rester à Palerme: elle savait combien elle était impopulaire à Naples et avait craint que sa présence ne nuisît au triomphe du roi.

Toute la journée du 9, le roi resta à Procida, écoutant le rapport de Speciale, et, malgré son dégoût pour le travail, dressant lui-même la liste des membres de la nouvelle junte d'État qu'il devait instituer, et celle des coupables qu'elle allait avoir à juger.

Il n'y a point à douter de la peine que daigna prendre, en cette circonstance, le roi Ferdinand,--cette double liste, que nous avons eu entre les mains et que nous avons renvoyée des archives de Naples à celles de Turin, étant tout entière écrite de la main de Sa Majesté.

Mettons d'abord sous les yeux de nos lecteurs la liste des bourreaux: à tout seigneur tout honneur!

Puis nous y mettrons celle des victimes.

Cette junte d'État nommée par le roi se composait ainsi:

Le président: Felice Ramani;

Le procureur fiscal: Guidobaldi;

Juges: les conseillers Antonio della Rocca, don Angelo di Fiore, don Gaetano Sambuti, don Vicenzo Speciale.

Juges de vicairie: don Salvatore di Giovanni.

Procureur des accusés: don Alessandro Nara.

Défenseurs des accusés: les conseillers Vanvitelli et Mulès.

Les deux derniers, comme on le comprend bien, n'étaient qu'une fiction de légalité.

Cette junte d'État fut chargée de juger, c'est-à-dire de condamner extraordinairement et sans appel,

A MORT:

Tous ceux qui avaient enlevé, des mains du gouverneur Ricciardo Brandi, le château Saint-Elme,--Nicolino Caracciolo en tête, bien entendu;

(Par bonheur, Nicolino Caracciolo, qui avait reçu mission de Salvato de sauver l'amiral Caracciolo, étant arrivé à la ferme le jour même de son arrestation, et ayant appris la trahison du fermier, n'avait point perdu un instant, s'était jeté dans la campagne et était venu se mettre sous la protection du commandant français de Capoue, le colonel Giraldon.)

Tous ceux qui avaient aidé les Français à entrer à Naples;

Tous ceux qui avaient pris les armes contre les lazzaroni;

Tous ceux qui, après l'armistice, avaient conservé des relations avec les Français;

Tous les magistrats de la République;

Tous les représentants du gouvernement;

Tous les représentants du peuple;

Tous les ministres;

Tous les généraux;

Tous les juges de la haute commission militaire;

Tous les juges du tribunal révolutionnaire;

Tous ceux qui avaient combattu contre les armées du roi;

Tous ceux qui avaient renversé la statue de Charles III;

Tous ceux qui, à la place de cette statue, avaient planté l'arbre de la liberté;

Tous ceux qui, sur la place du Palais, avaient coopéré ou même simplement assisté à la destruction des emblèmes de la royauté et des bannières bourboniennes ou anglaises;

Enfin, tous ceux qui, dans leurs écrits ou dans leurs discours, s'étaient servis de termes offensants pour la personne du roi, de la reine, ou des membres de la famille royale.

C'étaient à peu près quarante mille citoyens menacés de mort par une seule et même ordonnance.

Les dispositions plus douces, c'est-à-dire celles qui n'emportaient que la condamnation à l'exil, menaçaient à peu près soixante mille personnes.

C'était plus du quart de la population de Naples.

Cette occupation, que le roi regardait comme pressée avant toutes, lui prit toute la journée du 9.

Le 10 au matin, la frégate la Sirène quitta le port de Procida et fit voile vers le Foudroyant.

A peine le roi eut-il mis le pied sur le pont, que le Foudroyant, au coup de sifflet du contre-maître, se pavoisa comme pour une fête, et que l'on entendit les premières détonations d'une salve de trente et un coups de canon.

Le bruit s'était déjà répandu que le roi était à Procida; la canonnade partie des flancs du Foudroyant apprit au peuple qu'il était à bord du vaisseau amiral.

Aussitôt, une foule immense accourut sur la plage de Chiaïa, de Santa-Lucia et de Marinella. Une multitude de barques, ornées de bannières de toutes couleurs, sortirent du port, ou plutôt se détachèrent de la rive et voguèrent vers l'escadre anglaise pour saluer le roi et lui souhaiter la bienvenue. En ce moment, et pendant que le roi était sur le pont, regardant, avec une longue-vue, le château Saint-Elme, contre lequel, en l'honneur de son arrivée, sans doute, le canon anglais faisait rage, un boulet anglais coupa, par hasard, la hampe du drapeau français arboré sur la forteresse, comme si les assiégeants eussent calculé ce moment pour donner au roi ce spectacle, qu'il regarda comme un heureux présage.

Et, en effet, au lieu que ce fût la bannière tricolore qui reparût, ce fut la bannière blanche, c'est-à-dire le drapeau parlementaire.

L'apparition inattendue de ce symbole de paix, qui semblait ménagée pour l'arrivée du roi, produisit un effet magique sur tous les assistants, qui éclatèrent en hourras et en applaudissements, tandis que les canons du château de l'Oeuf, du Château-Neuf et du château del Carmine répondaient joyeusement aux salves parties des flancs du vaisseau amiral anglais.

Et, à propos de la chute de cette bannière, qu'on nous permette d'emprunter quelques lignes à Dominique Sacchinelli, l'historien du cardinal: elles sont assez curieuses pour trouver place ici, n'interrompant d'ailleurs aucunement notre récit.

«Consacrons, dit-il, un paragraphe aux singuliers accidents du hasard, qui eurent lieu pendant cette révolution.

»Le 23 janvier, un boulet lancé par les jacobins de Saint-Elme, coupa la lance de la bannière royale qui flottait sur le Château-Neuf, et sa chute détermina l'entrée des troupes françaises à Naples.

»Le 22 mars, un obus fait tomber du château de Cotrone la bannière républicaine, et cet accident, considéré comme un miracle, amène la révolte de la garnison contre les patriotes et facilite aux royalistes l'occupation du château.

»Enfin, le 10 juillet, la chute de la bannière française, déployée au-dessus du château Saint-Elme, amène la capitulation de ce fort.

»Et, ajoute l'historien, celui qui voudrait confronter les dates verrait que tous ces accidents, de même que les plus importants qui eurent lieu pendant l'entreprise du cardinal Ruffo, eurent lieu des vendredis.»

Détournons les yeux du château Saint-Elme, où nous aurons plus d'une fois encore l'occasion de les reporter, pour suivre du regard une barque qui se détache du rivage un peu au-dessus du pont de la Madeleine, et s'avance, sans pavillon, silencieuse et sévère, au milieu de toutes ces barques bruyantes et pavoisées.

Elle porte le cardinal Ruffo, qui, en échange de l'hommage qu'il va faire au roi de son royaume reconquis, vient lui demander, pour toute grâce, de maintenir les traités qu'il a signés en son nom, et de ne pas faire à son honneur royal la souillure d'un manque de parole.

Voilà encore une de ces occasions où le romancier est forcé de céder la plume à l'historien, et des faits où l'imagination n'a pas le droit d'ajouter un mot au texte implacable de l'annaliste.

Et que le lecteur veuille bien se rappeler que les lignes que nous allons mettre sous ses yeux sont tirées d'un livre publié par Dominique Sacchinelli en 1836, c'est-à-dire en plein règne de Ferdinand II, ce grand étouffeur de la presse, et publié avec permission de la censure.

Voici les propres paroles de l'honorable historien:

«Pendant que l'on traitait avec le commandant français de la reddition du fort Saint-Elme, le cardinal se rendit à bord du Foudroyant, pour informer de vive voix le roi Ferdinand de ce qui était arrivé avec les Anglais, à l'endroit de la capitulation du Château-Neuf et du château de l'Oeuf, et du scandale que produisait la violation de ces traités. Sa Majesté se montra d'abord disposée à observer et à suivre la capitulation; cependant, elle ne voulut rien décider sans avoir entendu Nelson et Hamilton.

»Tous deux furent appelés à donner leur avis.

»Hamilton soutint cette doctrine diplomatique, que les souverains ne traitaient pas avec leurs sujets rebelles, et déclara que le traité devait être nul et non avenu.

»Nelson ne chercha point de faux-fuyants. Il manifesta une haine profonde contre tout révolutionnaire à la mode française, disant qu'il fallait extirper jusqu'à la racine du mal pour empêcher de nouveaux malheurs, puisque, les républicains étant obstinés dans le péché et incapables de repentir, ils commettraient, aussitôt que s'en présenterait l'occasion, de pires et plus funestes excès, et qu'enfin l'exemple de leur impunité servirait d'aiguillon à tous les malintentionnés.

»Et, de même que Nelson avait rendu inefficaces les remontrances faites par le cardinal Ruffo au moment du traité, de même il réussit par ses intrigues à paralyser les mêmes intentions du roi et le désir de clémence qu'il avait un moment manifesté.»

Le roi décida donc, malgré les instances que le cardinal Ruffo poussa jusqu'à la supplication, Nelson et Hamilton, ces deux mauvais génies de son honneur, entendus,--que les capitulations du château de l'Oeuf et du Château-Neuf seraient tenues pour nulles et non avenues.

A peine cette décision fut-elle prise, que le cardinal, se voilant le visage d'un pan de sa robe de pourpre, descendit dans le bateau qui l'avait amené et rentra dans cette maison où les traités avaient été signés, en vouant cette monarchie qu'il venait de rétablir aux vengeances, tardives peut-être, mais certaines, de la justice divine.

Et, le même jour, les prisonniers détenus à bord du Foudroyant et des felouques qui devaient les conduire en France furent débarqués et conduits, enchaînés deux à deux, dans les prisons du château de l'Oeuf, du Château-Neuf, du château des Carmes et de la Vicairie. Et, comme ces prisons n'étaient pas suffisantes,--les lettres du roi elles-mêmes accusent huit mille captifs,--ceux qui ne purent tenir dans ces quatre châteaux furent conduits aux Granili, convertis en prisons supplémentaires.

Ce que voyant, les lazzaroni pensèrent qu'avec le roi Nasone, les jours des fêtes sanglantes étaient revenus, et, par conséquent, ils se remirent à piller, à brûler et à tuer avec plus d'entrain que jamais.

Selon l'habitude que nous avons prise, depuis le commencement de ce livre, de ne rien affirmer des horreurs commises à cette époque, de si haut ou de si bas qu'elles vinssent, sans appuyer notre dire de documents authentiques, nous emprunterons les lignes suivantes à l'auteur des Mémoires pour servir à l'histoire des révolutions de Naples:

«Les journées du 9 et du 10 furent signalées par les crimes et les infamies de toute espèce qui furent commis et desquels ma plume se refuse à tracer le tableau. Ayant allumé un grand feu en face du palais royal, les lazzaroni jetèrent dans les flammes sept malheureux arrêtés quelques jours auparavant, et poussèrent la cruauté jusqu'à manger les membres, tout saignants encore, de leurs victimes. L'infâme archiprêtre Rinaldi se glorifiait d'avoir pris part à cet immonde banquet,»

Outre l'archiprêtre Rinaldi, un homme se faisait remarquer à cette orgie d'anthropophages: de même que Satan préside au sabbat, lui présidait à cette horrible subversion de toutes les lois de l'humanité.

Cet homme était Gaetano Mammone.

Rinaldi mangeait les chairs à moitié cuites; Mammone buvait le sang à même les blessures. Le hideux vampire a laissé une telle impression de terreur dans l'esprit des Napolitains, qu'aujourd'hui encore, aujourd'hui qu'il est mort depuis plus de quarante-cinq ans, pas un habitant de Sora, c'est-à-dire du pays où il était né, n'a osé répondre à mes questions et me donner des renseignements sur lui. «Il buvait le sang comme un ivrogne boit du vin!» voilà ce que j'ai entendu dire par dix vieillards qui l'avaient connu, et c'est en réalité la seule réponse qui m'ait été faite par vingt personnes différentes qui l'avaient vu s'enivrer de cette odieuse boisson.

Mais un homme que l'on se fût attendu à voir prendre une part frénétique à la réaction, et qui, au grand étonnement de tous, au lieu d'y prendre part, paraissait, au contraire, la voir s'accomplir avec terreur, c'était fra Pacifico.

Depuis le meurtre de l'amiral François Caracciolo, pour lequel il avait un culte, fra Pacifico avait senti toutes ses convictions l'abandonner. Comment pendait-on comme traître et comme jacobin un homme qu'il avait vu servir son roi avec tant de fidélité et combattre avec tant de courage?

Puis un autre fait jetait encore un grand trouble dans son esprit, étroit mais loyal: comment, après avoir tant fait,--et fra Pacifico savait mieux que personne ce qu'il avait fait,--comment, après avoir tant fait, le cardinal était-il non-seulement sans puissance, mais à peu près disgracié? et comment était-ce Nelson, un Anglais,--qu'en sa qualité de bon chrétien, il détestait presque autant comme hérétique, qu'en sa qualité de bon royaliste il détestait les jacobins,--comment était-ce Nelson qui avait maintenant tout pouvoir, qui jugeait, qui condamnait, qui pendait?

On avouera qu'il y avait dans ces deux faits de quoi jeter du doute même dans un cerveau plus fort que celui de fra Pacifico.

Aussi, comme nous l'avons dit, voyait-on le pauvre moine en simple spectateur aux exploits de Rinaldi, de Mammone et des lazzaroni qui suivaient leur exemple. Quand la férocité de ces hordes de cannibales devenait trop grande, on le voyait même détourner la tête et s'éloigner, sans frapper comme d'habitude le pauvre Giacobino de son bâton; et, si c'était à pied qu'il vaguait ainsi par les rues, préoccupé d'une idée secrète, cette fameuse tige de laurier, autrefois massue, était devenue un bourdon de pèlerin, sur lequel, comme s'il était fatigué d'un long voyage, il appuyait, dans des haltes fréquentes et pensives, ses deux mains et son visage.

Quelques personnes, qui avaient remarqué ce changement et que ce changement préoccupait, prétendaient même avoir vu fra Pacifico entrer dans des églises, s'y agenouiller et prier.

Un capucin priant! Ceux à qui l'on racontait cela ne voulaient pas le croire.



LXXXVII

L'APPARITION


Tandis que l'on égorgeait dans les rues de Naples, il y avait grande fête dans le port.

D'abord, comme l'avait indiqué la bannière blanche élevée sur le fort Saint-Elme, au lieu et place de la bannière tricolore, le château Saint-Elme demandait à capituler, et des négociations s'étaient à l'instant même ouvertes entre le colonel Mejean et le capitaine Troubridge. Les principales questions étaient arrêtées; ce qui fait que le roi qui tenait, sinon à avoir, du moins à paraître conserver quelques égards pour le cardinal, pouvait lui écrire, vers trois heures de l'après-midi, le billet suivant:

«A bord du Foudroyant, 10 juillet 1769.

»Mon éminentissime, je viens, par la présente, vous prévenir que, ce soir, peut-être, Saint-Elme sera à nous. Je crois donc faire chose qui vous soit agréable en expédiant votre frère Ciccio à Palerme avec cette heureuse nouvelle. Je le récompenserai, en même temps, comme le méritent ses bons services et les vôtres. Faites donc qu'il soit prêt à partir avant l'Ave Maria. Conservez-vous en bonne santé, et croyez-moi toujours »Votre même affectionné,

»FERDINAND B.»

Francesco Ruffo n'avait pas, fait un long séjour à Naples,--arrivé le 9 au matin, il repartait le 10 au soir;--mais le roi, qui, sur les rapports de Nelson et de Hamilton, se défiait du cardinal, aimait mieux don Ciccio, comme il l'appelait, à Palerme que près de son frère.

Don Ciccio, qui ne conspirait pas et qui n'avait jamais eu la moindre intention de conspirer, se trouva prêt à l'heure indiquée, et partit pour Palerme sans faire d'observations.

Il avait laissé, en partant, à sept heures du soir, le vaisseau amiral préparé pour une grande fête. Le roi avait écarté le rapport de son juge de confiance Speciale, et, parmi les personnes qui étaient venues le visiter et le féliciter à bord, il avait fait un choix et distribué ses invitations pour le soir.

Il y avait bal et souper à bord du Foudroyant.

En un tour de main, et comme il arrive lorsque se fait entendre le branle-bas de combat, les cloisons de l'entre-pont furent enlevées, chaque canon devint un massif de fleurs ou un buffet de rafraîchissements, et, à neuf heures du soir, le vaisseau, illuminé de ses grandes vergues aux vergues de cacatois, était prêt à recevoir ses invités.

On vit alors, à la lueur des flambeaux, et comme une illumination mouvante, se détacher du rivage des centaines de barques, les unes portant les élus qui devaient monter à bord, les autres les flatteurs qui venaient, avec des musiciens, donner des sérénades; les autres, enfin, contenaient les simples curieux venant pour voir et surtout pour être vus.

Ces barques étaient surchargées de femmes élégantes, couvertes de diamants et de fleurs, et d'hommes bariolés de cordons et constellés de croix. Tout cela s'était tenu caché sous la République, et semblait sortir de terre au soleil de la royauté.

Pâle et triste soleil, cependant, qui, dans cette journée du 10 juillet, s'était levé et se couchait à travers une vapeur de sang!

Le bal commença: il avait lieu sur le pont.

Ce devait être un spectacle magique que cette forteresse mouvante, illuminée de sa base à son faite, qui déployait au vent ses mille pavillons, et dont tous les cordages disparaissaient sous des branches de laurier.

Nelson rendait, le 10 juillet 1799, à la royauté la fête que la royauté lui avait donnée le 22 septembre 1798.

Comme l'autre, celle-ci devait avoir son apparition, mais plus terrible, plus fatale, plus funèbre encore que la première!

Autour de ce bâtiment, où, la peur, plus encore que l'amour, avait réuni une cour à laquelle il ne manquait que les quelques personnes qui avaient suivi la royauté à Palerme, cour dont la belle courtisane était la reine, se pressaient, nous l'avons dit, plus de cent barques chargées de musiciens, qui, exécutant les mêmes airs que l'orchestre du vaisseau, étendaient, pour ainsi dire, sur le golfe, éclairé par une lune magnifique, une nappe d'harmonie.

Naples était bien, cette nuit-là, la Parthénope antique, fille de la molle Eubée, et son golfe était bien celui des sirènes.

Dans les plus voluptueuses fêtes données sur le lac Maréotis par Cléopâtre à Antoine, le ciel n'avait pas fourni un dais plus constellé d'étoiles, la mer miroir plus limpide, l'atmosphère une brise plus parfumée.

Il est vrai que, de temps en temps, quelque cri de douleur, poussé par ceux que l'on égorgeait passait dans l'air, au milieu du frémissement des harpes, des violons et des guitares, pareil à une plainte de l'esprit des eaux, mais Alexandrie, dans ses jours de fête, n'avait-elle pas eu, elle aussi, les gémissements des esclaves sur lesquels on essayait des poisons?

A minuit, une fusée qui éclata dans le profond azur du ciel napolitain, éparpillant ses étincelles d'or, donna le signal du souper. Le bal cessa, sans que la musique s'éteignît, et les danseurs, devenus convives, descendirent dans l'entre-pont, dont l'entrée jusque-là avait été défendue par des sentinelles.

Si nous parlions encore aujourd'hui le langage en vogue à cette époque, nous dirions que Comus, Bacchus, Flore et Pomone avaient réuni, à bord du Foudroyant, leurs trésors les plus précieux. Les vins de France, de Hongrie, de Portugal, de Madère, du Cap, de la Commanderie, étincelaient dans des bouteilles du plus pur cristal d'Angleterre, et eussent pu donner non-seulement la gamme de toutes les couleurs, mais encore celle de toutes les pierres précieuses, depuis la limpidité du diamant jusqu'au carmin du rubis. Des chevreuils et des sangliers, rôtis tout entiers, des paons étalant leur queue d'émeraudes et de saphirs, des faisans dorés dressant hors du plat leur tête de pourpre et d'or, des poissons à épée menaçant les convives de leur lame, des langoustes gigantesques descendant en droite ligne de celles qu'Apicius faisait venir de Stromboli, des fruits de toute espèce, des fleurs de toute saison, encombraient une table qui s'étendait de la proue à la poupe de l'immense bâtiment, dont la longueur devenait incommensurable, centuplée qu'elle était par d'immenses glaces dressées à ses extrémités. A bâbord et à tribord du bâtiment, c'est-à-dire à droite et à gauche, tous les sabords étaient ouverts, et, à la poupe, aux deux côtés de la glace, deux grandes portes donnaient sur l'élégante galerie qui servait de balcon à l'amiral.

Entre chaque sabord étincelaient--ornements pittoresques et guerriers tout à la fois--des trophées de mousquetons, de sabres, de pistolets, de piques et de haches d'abordage dont les lames, si souvent rougies de sang français, réfléchissaient et renvoyaient, éblouissant, l'éclat de mille bougies, et semblaient des soleils d'acier.

Si habitué que le fut Ferdinand aux luxueux repas du palais royal, de la Favorite et de Caserte, il ne put, en mettant le pied sur le plancher de cette nouvelle salle à manger, retenir un cri d'admiration.

Les palais d'Armide, popularisés par la poésie du Tasse, n'offraient rien de plus féerique ni de plus merveilleux.

Le roi prit place à table, et désigna pour s'asseoir à sa droite Emma Lyonna, à sa gauche Nelson, et devant lui sir William. Les autres prirent place, selon les droits que l'étiquette leur donnait d'être plus ou moins rapprochés du roi.

Tout le monde assis, l'oeil de Ferdinand erra vaguement sur cette double file de convives. Peut-être pensait-il que celui qui avait les premiers droits à cette fête en était non-seulement absent, mais exilé, et prononçait-il tout bas le nom du cardinal Ruffo.

Mais Ferdinand n'était pas homme à garder longtemps dans son esprit une bonne pensée, surtout lorsque cette bonne pensée portait avec elle le reproche d'ingratitude.

Il secoua la tête, prit le sourire narquois qui lui était habituel, et, de même qu'il avait dit, en rentrant à Caserte, après sa fuite de Rome: «On est mieux ici que sur la route d'Albano!» il se frotta les mains en disant, par allusion à la tempête qu'il avait essuyée lors de sa fuite en Sicile:

--On est mieux ici que sur la route de Palerme!

Une rougeur passa sur le front blafard et maladif de Nelson. Il pensait à Caracciolo, au triomphe de l'amiral napolitain pendant cette traversée, à l'injure qu'il lui avait faite en venant, déguisé en pilote, à son bord, et en conduisant le Van-Guard au milieu des écueils qui hérissent l'entrée du port de Palerme, écueils dans lesquels, moins pratique de ces parages difficiles, il n'avait point osé s'aventurer.

L'oeil unique de Nelson lança une flamme, puis un sourire crispa ses lèvres,--probablement celui de la vengeance satisfaite.

Le pilote était parti pour l'Océan où il n'y a point dé port!

A la fin du souper, la musique joua le God save the king, et Nelson, avec cet implacable orgueil anglais qui n'observe aucune convenance, se leva, et, sans songer, ou plutôt sans s'inquiéter s'il avait à sa table un autre souverain, porta la santé du roi George.

Les hourras frénétiques des officiers anglais assis à la table de Nelson et ceux des matelots postés sur les vergues répondirent à ce toast; les canons de la seconde batterie éclatèrent.

Le roi Ferdinand, qui, sous des dehors vulgaires, cachait une grande science et surtout une grande observation de l'étiquette, se mordit les lèvres jusqu'au sang.

Cinq minutes après, sir William Hamilton porta, à son tour, la santé du roi Ferdinand. Les mêmes hourras éclatèrent, et le canon lui rendit les mêmes honneurs.

Il n'en parut pas moins au roi Ferdinand que l'on avait interverti l'ordre des toasts et que c'était à lui qu'était dû l'honneur de la santé.

Aussi, comme les barques qui entouraient le bâtiment et qui se pressaient surtout à l'arrière avaient fait entendre de frénétiques acclamations, le roi jugea qu'il devait partager ses remercîments entre les convives présents et ceux qui, moins heureux, mais non moins dévoués, entouraient le Foudroyant.

Il fit donc un léger signe de tête pour remercier sir William, vida son verre à moitié plein, puis sortit sur la galerie, et alla saluer ceux qui, par crainte, par dévouement ou par bassesse, venaient de lui donner cette marque de sympathie.

A la vue du roi, les hourras, les applaudissements, les acclamations, éclatèrent; les cris de «Vive le roi!» semblèrent sortir du fond de l'abîme pour monter au ciel.

Le roi salua et commença le geste de porter la main à sa bouche; mais tout à coup sa main s'arrêta, son regard devint fixe, ses yeux se dilatèrent horriblement, ses cheveux se dressèrent sur sa tête, et un cri rauque, peignant à la fois l'étonnement et la terreur, érailla sa gorge et sortit de sa poitrine.

En même temps, un grand tumulte se fit à bord des barques, qui s'écartèrent à droite et à gauche en laissant un grand espace vide.

Au milieu de cet espace s'élevait, chose terrible à voir, sortant de l'eau jusqu'à la ceinture, le cadavre d'un homme que, malgré les algues dont était couverte sa chevelure, aplatie contre les tempes, malgré sa barbe hérissée, malgré son visage livide, on pouvait reconnaître pour celui de l'amiral Caracciolo.

Ces cris de «Vive le roi!» semblaient l'avoir tiré du fond de la mer, où il dormait depuis treize jours, pour venir mêler son cri de vengeance aux cris de la flatterie et de la lâcheté.

Le roi, au premier coup d'oeil, l'avait reconnu; tout le monde l'avait reconnu. Voilà pourquoi Ferdinand était resté le bras suspendu, le regard fixe, l'oeil hagard, râlant un cri d'effroi; voilà pourquoi les barques s'étaient écartées d'un mouvement unanime et précipité.

Ferdinand voulut un instant mettre en doute la réalité de cette apparition, mais inutilement: le cadavre, suivant le mouvement onduleux de la mer, s'inclinait et se redressait, comme s'il eût salué celui qui le regardait, muet et immobile d'épouvante.

Mais peu à peu les nerfs crispés du roi se détendirent, sa main trembla et laissa tomber son verre, qui se brisa sur la galerie, et il rentra pâle, effaré, haletant, cachant sa tête dans ses mains en criant:

--Que veut-il? que me demande-t-il?

A la voix du roi, à la terreur visible qui se peignait sur ses traits, tous les convives se levèrent effrayés, et, se doutant que le roi avait vu de la galerie quelque spectacle qui l'avait effrayé, coururent à la galerie.

Au même instant, ces mots, sortis de toutes les bouches comme un frisson électrique, passèrent par tous les coeurs:

--L'amiral Caracciolo!

Et, à ces mots, le roi, tombant sur un fauteuil, répéta:

--Que veut-il? que me demande-t-il?

--Que vous lui accordiez le pardon de sa trahison, sire, répondit sir William, courtisan jusqu'en face de ce roi éperdu et de ce cadavre menaçant.

--Non! s'écria le roi, non! il veut autre chose! il demande autre chose!

--Une sépulture chrétienne, sire, murmura à l'oreille de Ferdinand le chapelain du Foudroyant.

--Il l'aura! répondit le roi, il l'aura!

Puis, trébuchant dans les escaliers, se heurtant aux murailles du navire, il se précipita dans sa chambre, dont il referma la porte derrière lui.

--Harry, prenez une barque et allez repêcher cette charogne, dit Nelson, de la même voix qu'il eût dit: «Déployez le grand hunier,» ou: «Carguez la voile de misaine.»



LXXXVIII

LES REMORDS DE FRA PACIFICO


La fête de Nelson avait fini, comme le songe d'Athalie, par un coup de tonnerre.

Emma Lyonna avait d'abord voulu tenir ferme devant la terrible apparition; mais le mouvement de la houle qui venait du sud-est, poussant d'un mouvement visible le cadavre vers le vaisseau, elle était rentrée à reculons et était tombée à moitié évanouie sur un fauteuil.

C'est alors que Nelson, inébranlable dans son courage comme il était implacable dans sa haine, avait donné à Harry l'ordre que nous avons entendu.

Harry avait obéi à l'instant même: une barque du vaisseau avait glissé sur ses palans, six hommes et un contre-maître y étaient descendus, et le capitaine Harry les avait suivis.

Comme une volée d'oiseaux au milieu desquels s'abat un milan, toutes les barques, nous l'avons dit, s'étaient écartées du cadavre, et, musique muette, flambeaux éteints, glissaient à la surface de la mer, faisant jaillir à chaque coup de rames une gerbe d'étincelles.

Celles qui étaient séparées de la terre par le cadavre faisaient un grand détour pour le contourner et agitaient d'autant plus leurs avirons qu'elles avaient un plus grand cercle à parcourir.

Sur le bâtiment, tous les convives, levés de table, s'étaient rejetés en arrière et se pressaient du côté opposé à l'apparition, chacun appelant ses bateliers. Les officiers anglais, seuls, occupaient la galerie, et, par des railleries plus ou moins grossières, apostrophaient le cadavre, vers lequel s'avançaient à grands coups d'avirons le capitaine Harry et ses hommes.

Arrivé près de lui, et voyant que ses hommes hésitaient à le toucher, Harry le prit par les cheveux et essaya de le soulever hors de l'eau; mais on eût dit, tant le corps était pesant, qu'il était retenu dans la mer par une force invisible, et les cheveux restèrent dans la main du capitaine.

Il fit entendre un juron dans l'accent duquel le dégoût dominait, lava sa main dans la mer et ordonna à deux de ses hommes de prendre le cadavre par la corde restée à son cou, et de le tirer dans la barque.

Mais la tête détachée du corps, dont elle ne pouvait supporter le poids, obéit seule à leur effort et vint rouler dans la barque.

Harry frappa du pied.

--Ah! démon! murmura-t-il, tu as beau faire, tu y viendras tout entier, dussé-je t'arracher membre à membre!

Le roi priait dans sa cabine, tenant le chapelain par le collet de son habit et le secouant d'un tremblement nerveux; Nelson faisait respirer des sels à la belle Emma Lyonna; sir William essayait d'expliquer l'apparition à l'aide de la science; les officiers raillaient de plus en plus; les barques continuaient de fuir.

Les matelots, d'après l'ordre du capitaine Harry, avaient passé la corde, qui serrait le cou de Caracciolo, sous ses bras, et attiraient à eux; mais, quoique les corps, dans l'eau, perdent un tiers à peu près de leur pesanteur, les efforts des quatre hommes réunis parvinrent à grand'peine à faire passer le tronc par-dessus le bordage du canot.

Les officiers anglais battirent des mains avec de grands éclats de rire et en criant:

--Hourra pour Harry!

La barque regagna le bâtiment et fut amarrée sous le beaupré.

Les officiers, curieux de connaître la cause de ce phénomène, passèrent du gaillard d'arrière au gaillard d'avant, tandis que les convives quittaient furtivement le vaisseau par les escaliers de tribord et de bâbord, pressés qu'ils étaient de fuir un spectacle qui, pour la plupart d'entre eux, avait quelque chose de diabolique, ou tout au moins de surnaturel.

Sir William avait rencontré juste en disant que les corps des noyés, après un certain temps, se remplissaient d'air et d'eau, et revenaient naturellement à la surface de la mer; mais ce qu'il y avait d'étonnant, d'extraordinaire, de miraculeux, c'est que celui de l'amiral avait exécuté cette ascension, qui avait si fort épouvanté le roi, malgré les deux boulets qui lui avaient été attachés aux pieds.

Le capitaine Harry, au rapport duquel nous empruntons ces détails, pesa les deux boulets; il affirme qu'ils pesaient deux cent cinquante livres.

Le chapelain de la Minerve, celui-là même qui avait préparé Caracciolo à la mort, fut appelé et consulté sur ce qu'il y avait à faire du cadavre.

--Le roi a-t-il été prévenu? demanda-t-il.

--Le roi est un des premiers qui aient vu l'apparition, lui fut-il répondu.

--Et qu'a-t-il dit?

--Dans sa frayeur, il a permis que le cadavre eût une sépulture chrétienne.

--Eh bien, alors, dit le chapelain, il faut faire ce que le roi a ordonné.

--Faites ce qu'il y a à faire, lui fut-il répondu.

Et l'on ne s'occupa plus de Caracciolo, tout le soin des funérailles étant abandonné au chapelain.

Mais il lui vint bientôt un aide auquel il ne s'attendait pas.

Le corps de l'amiral était resté, toujours vêtu de ses habits de paysan, moins la veste, qu'on lui avait ôtée pour l'exécution, au fond du canot qui l'avait recueilli. Le chapelain s'était assis à l'arrière de la barque, et, à la lueur d'un falot, il lisait les prières des morts, que, par cette belle nuit de juillet, il eût pu lire à la simple lumière de la lune.

Vers le point du jour, il vit venir à lui une barque conduite par deux bateliers et montée par un seul moine. Ce moine, qui était de haute taille, se tenait debout à l'avant, aussi solide sur la pointe la plus étroite du bateau que s'il eût été marin lui-même.

Comme il fut facilement reconnu par l'officier de quart que les nouveaux arrivants avaient affaire à la barque mortuaire et non au bateau, et que Nelson avait ordonné, sinon de faire, du moins de laisser faire, on ne s'inquiétait aucunement de ce canot, qui, d'ailleurs, ne portait qu'un moine et deux bateliers.

En effet, les deux bateliers dirigeaient le canot droit sur la barque, près de laquelle il se rangea bord à bord.

Le moine échangea quelques paroles avec le chapelain, sauta dans la barque, contempla un instant le cadavre en silence et en laissant échapper de grosses larmes de ses yeux.

Pendant ce temps, le chapelain passa sur le canot qui avait amené le moine, et monta à bord du Foudroyant.

Il venait y demander les derniers ordres de Nelson.

Ces derniers ordres furent de faire du cadavre ce que l'on voudrait, le roi ayant permis qu'il eût une sépulture chrétienne.

Cette permission fut rapportée par le chapelain au moine, qui prit alors le cadavre entre ses bras robustes et le transborda de la barque dans le canot.

Le chapelain l'y suivit.

Puis, sur l'ordre du moine, les deux rameurs qui étaient partis du quai del Piliere, nagèrent directement vers Sainte-Lucie, paroisse de Caracciolo.

Quoique le quartier de Sainte-Lucie fût essentiellement royaliste, Caracciolo y avait fait tant de bien, qu'il y était adoré; d'ailleurs, du quartier Sainte-Lucie, la marine napolitaine tire ses meilleurs matelots, et tous ceux qui avaient servi sous l'amiral avaient conservé un vif souvenir de ces trois qualités d'un homme qui commande à d'autres hommes: le courage, la bonté, la justice.

Or, Caracciolo réunissait à un degré supérieur ces trois qualités.

Aussi, aux premiers mots qu'eut échangés le moine avec les quelques pêcheurs qu'il rencontra, et à peine le bruit eut-il couru que le corps de l'amiral venait chercher une sépulture au milieu de ses anciens amis, que tout le quartier fut en rumeur et que le moine n'eut que le choix à faire de la maison où le corps attendrait le moment de la sépulture.

Il donna la préférence à celle qui se trouvait la plus rapprochée de la barque.

Vingt bras s'offrirent pour transporter le cadavre; mais, comme il avait déjà fait, le moine le prit entre ses bras, traversa le quai avec son précieux fardeau, le coucha sur un lit, et revint chercher la tête pour la transporter à son tour comme il avait fait du tronc.

Il demanda un drap pour l'ensevelir, et, cinq minutes après, vingt femmes revenaient, chacune criant:

--C'était un martyr: prenez le mien; il portera bonheur à la maison.

Le moine choisit le plus beau, le plus neuf, le plus fin, et, tandis que le chapelain continuait de lire les prières, que les femmes à genoux faisaient cercle autour du lit où l'amiral était déposé, et que les hommes, debout derrière elles, encombraient la porte qui dégorgeait jusque dans la rue, le moine, pieusement, dépouilla le corps, réunit la tête au tronc et l'ensevelit dans un double linceul.

Dans la maison voisine, qui était celle d'un menuisier, on entendait retentir les coups de marteau: c'était la bière que l'on clouait à la hâte.

A neuf heures, la bière fut apportée. Le moine y déposa le corps; puis toutes les femmes du quartier y apportèrent chacune, soit une branche de ce laurier qui pousse dans tous les jardins, soit une de ces fleurs qui pendent à toutes les fenêtres, de façon que le corps en fut entièrement couvert.

En ce moment, les cloches de la petite église de Sainte-Lucie tintèrent tristement, et le clergé parut à la porte.

On ferma la bière: six matelots la prirent sur leurs épaules; le moine la suivit, marchant derrière elle; toute la population de Sainte-Lucie suivit le moine.

Une dalle était levée dans le choeur, à gauche de l'autel; les chants funèbres commencèrent.

Exagéré en tout, ce peuple napolitain, qui peut-être avait battu des mains en voyant pendre Caracciolo, fondait en larmes et éclatait en sanglots au chant des prêtres qui priaient sur sa bière.

Les hommes se frappaient la poitrine du poing, les femmes se déchiraient le visage avec leurs ongles.

On eût dit qu'un malheur public, qu'une calamité universelle frappait le royaume.

Mais cela ne s'étendait que de la descente du Géant au château de l'Oeuf; à cent pas de là, on égorgeait et l'on brûlait les patriotes.

Le corps de Caracciolo fut déposé dans le caveau improvisé pour lui et qui n'était point celui de sa famille; la pierre fut scellée sur son corps, et aucune marque distinctive n'indiqua que c'était là que reposait la victime de Nelson et le défenseur de la liberté napolitaine.

Les San-Luciotes, hommes et femmes, prièrent jusqu'au soir sur la tombe, et le moine avec eux.

Le soir venu, le moine se leva, prit son bâton de laurier, qu'il avait laissé derrière la porte de la maison où avait été enseveli Caracciolo, remonta la descente du Géant, suivit la rue de Tolède au milieu des marques de vénération que lui donnait toute la basse population, entra au couvent de Saint-Estreim, en sortit un quart d'heure après, en poussant devant lui un âne avec lequel il prit le chemin du pont de la Madeleine.

Quand il atteignit les avant-postes de l'armée du cardinal, les témoignages de sympathie qu'il recueillit furent encore plus nombreux et surtout plus bruyants que ceux qu'il avait recueillis dans la ville, et ce fut précédé de la rumeur qu'excitait sa vue qu'il arriva à la petite maison du cardinal, dont les portes s'ouvrirent devant lui comme devant une ancienne connaissance.

Il attacha son âne à l'un des anneaux de la porte et monta l'escalier qui conduisait au premier étage. Le cardinal prenait le frais du soir sur sa terrasse, laquelle donnait sur la mer.

Au bruit des pas du moine, il se retourna:

--Ah! c'est vous, fra Pacifico, dit-il.

Le moine poussa un soupir.

--Moi-même, Éminence, dit-il.

--Ah! ah! je suis aise de vous revoir. Vous avez été un bon et brave serviteur du roi pendant toute la campagne. Venez-vous me demander quelque chose? Si ce que vous venez me demander est en mon pouvoir, je le ferai. Mais je vous préviens d'avance, ajouta-t-il avec un sourire amer, que mon pouvoir n'est pas grand.

Le moine secoua la tête.

--J'espère que ce que je viens vous demander, dit-il, ne dépasse pas les limites de votre pouvoir, monseigneur.

--Parlez, alors.

--Je viens vous demander deux choses, monseigneur: mon congé, la campagne étant finie, et la route que je dois suivre pour aller à Jérusalem.

Le cardinal regarda fra Pacifico avec étonnement.

--Votre congé? dit-il. Il me semble que vous l'avez pris sans me le demander.

--Monseigneur, j'étais rentré à mon couvent, c'est vrai; mais je m'y tenais aux ordres de Votre Éminence.

Le cardinal fit un signe d'approbation.

--Quant à la route de Jérusalem, dit-il, rien de plus facile que de vous l'indiquer. Mais, auparavant, cher fra Pacifico, puis-je vous demander, sans être indiscret, ce que vous allez faire en terre sainte?

--Un pèlerinage au tombeau de Jésus, monseigneur.

--Êtes-vous envoyé là par votre couvent, ou est-ce une pénitence que vous vous imposez?

--C'est une pénitence que je m'impose.

Le cardinal demeura un instant pensif.

--Vous avez commis quelque gros péché? demanda-t-il.

--J'en ai peur! répondit le moine.

--Vous savez, dit le cardinal, que j'ai reçu de grands pouvoirs de l'Église?

Le moine secoua la tête.

--Monseigneur, dit-il, je crois que la pénitence que l'on s'impose soi-même est plus agréable à Dieu que celle qui nous est imposée.

--Et comment comptez-vous faire ce voyage?

--A pied et en demandant l'aumône.

--Il est long et fatigant!

--Je suis fort.

--Il est dangereux!

--Tant mieux! Je ne serais pas fâché d'avoir à frapper, pendant la route, sur autre chose que sur le pauvre Giacobino.

--Vous serez obligé, pour ne pas mettre un trop long temps à votre voyage, de demander de temps en temps passage à des capitaines de bâtiment.

--Je m'adresserai à des chrétiens, et, lorsque je leur dirai que je vais adorer le Christ, ils me l'accorderont.

--A moins, toutefois, que vous ne préfériez que je vous recommande à quelque bâtiment anglais faisant voile pour Beyrouth ou Saint-Jean-d'Acre?

--Je ne veux rien des Anglais, ce sont des hérétiques! dit fra Pacifico avec une expression de haine bien prononcée.

--N'avez-vous que cela à leur reprocher? demanda Ruffo en fixant sur le moine son oeil perçant.

--Et puis, ajouta fra Pacifico en étendant le poing vers la flotte britannique, et puis ils ont pendu mon amiral!

--Et c'est là le crime dont tu vas demander pardon pour eux au tombeau du Christ?

--Pour moi!... pas pour eux.

--Pour toi? dit Ruffo avec étonnement.

--N'y ai-je pas contribué? demanda le moine.

--Comment?

--En servant une mauvaise cause.

Le cardinal sourit.

--Tu crois donc la cause du roi une mauvaise cause?

--Je crois que la cause qui a mis à mort mon amiral--qui était la justice, l'honneur, la loyauté en personne--ne pouvait être une bonne cause.

Un nuage passa sur le front du cardinal, qui poussa un soupir.

--Puis, continua le moine d'une voix sombre, le ciel a fait un miracle.

--Lequel? demanda le cardinal, déjà instruit de la singulière apparition qui avait troublé la fête donnée la veille à bord du Foudroyant.

--Le cadavre du martyr est sorti du fond de la mer, où il était depuis treize jours, pour venir reprocher sa mort au roi et à l'amiral Nelson; et, certes, le Seigneur n'eût point permis cela si cette mort eût été juste.

Le cardinal baissa la tête.

Puis, après un instant de silence:

--Je comprends, dit-il. Et tu veux expier la part involontaire que tu as prise à cette mort?

--Justement, monseigneur et voilà pourquoi je vous prie de m'enseigner la route la plus directe pour aller en terre sainte.

--La route la plus directe serait de t'embarquer à Tarente et de débarquer à Beyrouth; mais, puisque, tu ne veux rien devoir aux Anglais...

--Rien, monseigneur.

--Eh bien, voici ton itinéraire... Le veux-tu par écrit?

--Je ne sais pas lire; mais j'ai bonne mémoire, ne craignez rien.

--Eh bien, tu partiras d'ici par Avellino, Bénévent, Manfredonia; à Manfredonia, tu t'embarqueras pour Scutari ou Delvino; tu traverseras le Pirée et tu iras à Salonique; à Salonique, tu trouveras, un bâtiment qui te conduira soit à Smyrne, soit à Chypre, soit à Beyrouth. Une fois à Beyrouth, en trois jours tu es à Jérusalem. Tu descends au couvent des Franciscains; tu vas faire tes dévotions au saint sépulcre, et, en priant Dieu de te pardonner ta faute, tu le pries, en même temps, de me pardonner la mienne.

--Votre Éminence aussi a donc commis une faute? demanda fra Pacifico en regardant le cardinal avec étonnement.

--Oui, et une grande faute, que Dieu, qui lit dans le fond des coeurs, me pardonnera peut-être, mais que la postérité ne me pardonnera point.

--Laquelle?

--J'ai remis sur le trône, dont la Providence l'avait précipité, un roi parjure, stupide et cruel. Va, frère, va! et prie pour nous deux!

Cinq minutes après, fra Pacifico, monté sur son âne, prenait le chemin de Nola, sa première étape sur la route de Jérusalem.