XCI
LES EXÉCUTIONS
Le roi quitta Naples ou plutôt la pointe du Pausilippe,--car, ainsi que nous l'avons dit, il n'avait point osé descendre à Naples une seule fois pendant les vingt-huit jours qu'il était resté dans le golfe,--le roi, disons-nous, quitta la pointe du Pausilippe le 6 août, vers midi.
Comme on peut le voir par la lettre suivante, adressée au cardinal, la traversée fut bonne, et aucun cadavre, comme celui de Caracciolo, ne vint plus se dresser devant son bâtiment.
Voici la lettre du roi:
«Palerme, 6 août 1799.
»Mon éminentissime, je ne veux point tarder un moment à vous faire connaître mon heureuse arrivée à Palerme, après le plus heureux voyage du monde, attendu que, mardi matin, à onze heures, nous étions à la pointe du Pausilippe, et qu'aujourd'hui, à deux heures, nous avons jeté l'ancre dans le port de Palerme, avec une charmante brise et une mer comme un lac. J'ai revu toute ma famille en parfaite santé, et j'ai été reçu comme vous pouvez le croire. Donnez-moi, de votre côté, de bonnes nouvelles de nos affaires. Soignez-vous, et croyez-moi toujours votre même affectionné,
»FERDINAND B.»
Mais le roi n'avait pas voulu partir sans avoir vu manoeuvrer la junte et officier le bourreau. Le 6 août, c'est-à-dire le jour où il partit, les supplices avaient commencé depuis longtemps, et déjà sept victimes avaient été sacrifiées sur l'autel de la vengeance.
Consignons ici les noms de ces sept premiers martyrs, et disons où ils furent exécutés.
A la porte Capuana:
6 juillet.--Dominico Perla.
7 juillet.--Antonio Tramaglia.
8 juillet.--Giuseppe Lotella.
13 juillet.--Michelangelo Ciccone.
14 juillet.--Nicola Carlomagno.
Au Vieux-Marché:
20 juillet.--Andrea Vitagliano.
Dans le château del Carmine:
3 août.--Gaetano Rossi.
Je n'ai trouvé trace de Dominico Perla que dans la liste des suppliciés. J'ai vainement cherché qui il était et le crime qu'il avait commis. Son nom, dernière ingratitude du sort, n'est pas même inscrit dans le livre des Martyrs de la liberté italienne d'Otto Vanucci.
Sur le second, c'est-à-dire sur Tramaglia, nous avons trouvé cette simple mention: «Antonio Tramaglia, officier.»
Le troisième, Giuseppe Lotella, était un pauvre traiteur établi près du théâtre des Florentins.
Le quatrième, Michelangelo Ciccone, est une ancienne connaissance à nous: on se rappelle, en effet, le prêtre patriote que Dominico Cirillo envoya chercher pour recevoir la confession du sbire. Il s'était, comme nous croyons l'avoir dit, rendu célèbre par sa prédication libérale au grand air. Il avait fait dresser des chaires près de tous les arbres de la liberté, et, un crucifix à la main, parlant au nom du premier martyr de cette liberté dont il devait être martyr à son tour, il racontait à la foule les ténébreuses horreurs du despotisme et les splendides triomphes de la liberté,--appuyant surtout ses prédications sur ce que le Christ et les apôtres avaient toujours professé la liberté et l'égalité.
Le cinquième, Nicola Carlomagno, avait été commissaire de la République. Monté sur l'échafaud, et tandis que l'on préparait la corde qui devait l'étrangler, il jeta un dernier regard sur la foule qui l'entourait, et, la voyant compacte et joyeuse:
--Peuple stupide! s'écria-t-il à haute voix, tu te réjouis aujourd'hui de ma mort; mais viendra un jour où tu la pleureras avec des larmes amères; car mon sang retombera sur vos têtes à tous, et, si vous avez le bonheur d'être morts, sur celles de vos enfants!
André Vitagliano, le sixième, était un beau et charmant jeune homme de vingt-huit ans, qu'il ne faut pas confondre avec cet autre martyr de la liberté qui mourut, quatre ans auparavant, sur le même échafaud qu'Emmanuele de Deo et Galiani.
En sortant de sa prison pour aller au supplice, il dit au geôlier en lui donnant le peu d'argent qu'il avait sur lui:
--Je te recommande mes compagnons: ce sont des hommes, et, comme, toi aussi, tu es un homme, peut-être, un jour, seras-tu aussi malheureux qu'ils le sont.
Et il marcha souriant au supplice, monta souriant sur l'échafaud, et mourut en souriant.
Le septième, Gaetano Rossi, était officier; mais, comme il fut exécuté dans l'intérieur du fort del Carmine, aucun détail n'a pu être recueilli sur sa mort.
Dans une seule bibliothèque, on pourrait trouver des détails curieux sur les morts ignorées: c'est dans les archives de la confrérie des bianchi, qui, ainsi que nous l'avons dit, accompagnent les condamnés à l'échafaud; mais cette confrérie, entièrement dévouée à la dynastie déchue, nous a refusé tout renseignement.
Ces premières têtes tombées, ou ces premiers corps suspendus au gibet, Naples resta onze jours sans exécution. Peut-être attendait-on des nouvelles de France.
Nos affaires n'étaient point totalement désespérées en Italie. Championnet, comme nous l'avons dit, à la suite de la révolution du 20 prairial, avait été remis à la tête de l'armée des Alpes et avait obtenu un brillant succès. Or, le nom de Championnet était un épouvantail pour Naples, et on l'avait vu arriver si rapidement de Civita-Castellana à Capoue, que l'on croyait qu'il lui faudrait à peine le double de temps pour arriver de Turin à Naples.
Quelques voix commençaient à prononcer le nom de Bonaparte.
La reine elle-même, dans une de ses lettres, et nous croyons avoir cité cette lettre, disait, à propos de la flotte française qui menaçait la Sicile, que, sans aucun doute, cette flotte avait pour but d'aller chercher Bonaparte en Égypte. La reine avait vu juste. Non-seulement le Directoire pensait au retour de Bonaparte, mais encore son frère Joseph lui écrivait pour lui dire la situation de nos armées en Italie et presser son retour en France.
Cette lettre avait été portée à Bonaparte, au siége de Saint-Jean-d'Acre, par un Grec nommé Barbaki, auquel on avait promis trente mille francs s'il remettait cette lettre à Bonaparte en personne. Or, Bonaparte recevait cette lettre, qui lui donnait la première idée de son retour en France, au mois de mai 1799, c'est-à-dire au moment même où avait lieu la marche réactionnaire du cardinal.
Toutes ces circonstances, jointes à ce que l'absence du roi avait rendu quelque pouvoir au cardinal, faisaient faire une halte à la mort. Il en coûtait surtout au cardinal de laisser exécuter des hommes qu'il reconnaissait être garantis par sa capitulation, et, au nombre de ces hommes, ce fort parmi les forts, ce rude capitaine que nous avons vu, une échelle sur l'épaule, l'épée entre les dents, la bannière de l'indépendance à la main, escalader les murs de la cité qui était un fief de sa famille, Hector Caraffa, enfin, qu'il avait, par une lettre de sa main, invité lui-même à se rendre.
Mais, pendant cette trêve entre les bourreaux et les condamnés, le cardinal reçut du roi la lettre suivante, que nous reproduisons dans toute sa naïveté.
«Palerme, 10 août 1799.
»Mon éminentissime, j'ai reçu votre lettre, qui m'a fort réjoui par tout ce qu'elle me dit de la tranquillité et du repos dont on jouit à Naples. J'approuve que vous n'ayez pas permis à Fra-Diavolo d'entrer à Gaete comme il le désirait; mais, tout en convenant avec vous que ce n'est qu'un chef de brigands, je n'en reconnais pas moins que nous lui avons de grandes obligations. Il faut donc continuer de s'en servir et prendre bien garde de le dégoûter. Mais, en même temps, il faut le convaincre de la nécessité d'imposer, à lui d'abord, et ensuite à ses hommes, le frein de la discipline, s'il veut acquérir un nouveau mérite à mes yeux.
»Passons à autre chose.
»Lorsque Pronio prit Pescara, il expédia un adjudant pour me donner avis qu'il avait en son pouvoir, et bien gardé, le célèbre comte de Ruvo, auquel il avait promis la vie, ce qui n'était pas en son pouvoir. Je lui renvoyai immédiatement le même adjudant avec ordre d'envoyer ledit Ruvo à Naples, en répondant de lui vie pour vie. Faites-moi savoir si Pronio a exécuté mes ordres.
»Tenez-vous en bonne santé, et croyez-moi toujours votre même affectionné,
»FERDINAND B.»
N'est-ce pas une chose curieuse et qui mérite la publicité que cette lettre d'un roi qui recommande, dans un de ses paragraphes, de récompenser un brigand, et, dans un autre, de punir un grand citoyen!
Mais plus curieux encore est ce post-scriptum:
«En rentrant à la maison, je reçois beaucoup de lettres de Naples par deux bâtiments qui en arrivent. J'apprends par ces lettres qu'il y a eu du bruit au Vieux-Marché, parce qu'il ne s'y est plus fait d'exécutions, et, sur ce point, ni de vous, ni du gouvernement, je ne reçois aucune nouvelle, quoique ce soit votre devoir de m'en donner.
»La junte d'État ne doit point hésiter dans ses opérations ni faire des rapports vagues et généraux. Il faut, quand les rapports sont faits, ordonner de les vérifier dans les vingt-quatre heures, frapper les chefs surtout, et, sans cérémonie aucune, les pendre. On m'avait promis des justices pour lundi: j'espère qu'on ne les a pas remises à un autre jour. Si vous laissez entrevoir que vous avez peur, vous êtes frits.»
Siete friti: la chose est en toutes lettres, et il est impossible de la traduire autrement.
Que vous semble-t-il du «Vous êtes frits!» C'est peu royal, n'est-ce pas? mais c'est expressif.
Après une pareille recommandation, il n'y avait plus moyen de différer. Ces lettres reçues le 10 août au soir, furent transmises immédiatement à la junte d'État.
Comme Hector Caraffa était particulièrement nommé dans la lettre royale, on résolut de commencer par lui et par sa fournée, c'est-à-dire par ses compagnons de captivité.
En conséquence, le lendemain 11, à la visite de midi, présidée par le Suisse Duece, l'ordre fut donné de rouler les matelas et de les entasser dans un coin.
--Ah! ah! dit Hector Caraffa à Manthonnet, il paraît que c'est pour ce soir.
Salvato passa son bras autour de la taille de Luisa et l'embrassa au front.
Luisa, sans répondre, laissa tomber sa tête sur l'épaule de son amant.
--Pauvre femme! murmura Éléonor, la mort lui sera cruelle: elle aime!
Luisa lui tendit la main.
--Enfin, dit Cirillo, nous allons donc connaître ce grand secret discuté depuis Socrate jusqu'à nous, à savoir si l'homme a une âme.
--Pourquoi pas? dit Velasco. Ma guitare en a bien une.
Et il tira de son instrument quelques accords mélancoliques.
--Oui, elle a une âme quand tu la touches, dit Manthonnet: ta main, c'est sa vie; retire ta main de dessus elle, l'instrument sera mort et l'âme envolée.
--Malheureux! qui n'y croit pas, dit Éléonor Pimentel en levant au ciel ses grands yeux espagnols. J'y crois, moi.
--Ah! vous êtes poëte, dit Cirillo, tandis que, moi, je suis médecin.
Salvato entraîna Luisa dans un angle de la prison, s'assit sur une pierre et la fit asseoir sur son genou.
--Écoute, ma bien-aimée, lui dit-il, pour la première fois nous allons parler gravement et sérieusement du danger que nous courons. Ce soir, nous serons conduits au tribunal; cette nuit, nous serons condamnés; demain, nous passerons la journée en chapelle; après-demain, nous serons exécutés.
Salvato sentit tout le corps de Luisa frissonner entre ses bras.
--Nous mourrons ensemble, dit-elle avec un soupir.
--Pauvre chère créature! c'est ton amour qui parle; mais, chez toi, la nature se révolte à l'idée de la mort.
--Ami, au lieu de m'encourager, vas-tu m'affaiblir?
--Oui; car je veux obtenir de toi une chose, c'est que tu ne meures pas.
--Tu veux obtenir de moi que je ne meure pas? Dépend-il donc de moi de vivre ou de mourir?
--Tu n'as qu'un mot à dire pour échapper à la mort, momentanément, du moins.
--Et toi, vivrais-tu?
--Tu sais qu'en te montrant cet homme vêtu d'un costume de moine, je t'ai dit: «Mon père! tout n'est pas perdu.»
--Oui. Et tu espères qu'il pourra te sauver?
--Un père fait des miracles pour sauver son enfant, et mon père est une tête puissante, un coeur courageux, un esprit résolu. Mon père risquera sa vie, non pas une fois, mais dix fois, pour sauver la mienne.
--S'il te sauve, il me sauvera avec toi.
--Et si l'on nous sépare?
Luisa jeta un cri.
--Crois-tu donc qu'ils seront assez inhumains pour nous séparer? demanda-t-elle.
--Il faut tout prévoir, dit Salvato, même le cas où mon père ne pourrait sauver que l'un de nous.
--Qu'il te sauve, alors.
Salvato sourit en haussant doucement les épaules.
--Tu sais bien qu'en ce cas, dit-il, je n'accepterais pas son secours; mais...
--Mais quoi? Achève.
--Mais si, de ton côté, tout en restant prisonnière, tu ne courais plus danger de mort, il y a cent à parier contre un que mon père et moi te sauverions à ton tour.
--Mon ami, mon cerveau se brise à chercher où tu veux en venir. Dis-moi tout de suite ce que tu as à me dire, ou je deviendrai folle.
--Calme-toi, appuie-toi sur mon coeur et écoute.
Luisa leva ses grands yeux interrogateurs sur son amant.
--J'écoute, dit-elle.
--Tu es enceinte, Luisa...
Luisa tressaillit une seconde fois.
--Oh! mon pauvre enfant! murmura-t-elle, qu'a-t-il fait, lui, pour mourir avec moi?
--Eh bien, au lieu de mourir, il faut qu'il vive, et qu'en vivant, il sauve sa mère.
--Que faire pour cela? Je ne te comprends p«s, Salvato.
--La femme enceinte est sacrée pour la mort, et la loi ne peut frapper la mère que lorsqu'elle ne frappe plus l'enfant.
--Que dis-tu?
--La vérité. Attends le jugement, et, si, comme nous devons nous y attendre d'après ce que m'a dit le cardinal Ruffo, tu es condamnée d'avance, au moment où le juge prononcera ta sentence, déclare ta grossesse, et cette seule déclaration te donne un sursis de sept mois.
Luisa regarda tristement Salvato.
--Ami, dit-elle, est-ce toi, l'homme inébranlable dans l'honneur, qui me donnes le conseil de me déshonorer publiquement?
--Je te donne le conseil de vivre, peu m'importe par quel moyen, pourvu que tu vives! Comprends-tu?
Luisa continua du même ton, et comme si elle n'eût point entendu:
--Tout le monde sait mon mari absent depuis plus de six mois, et j'irais dire hautement, quand on me condamnera injustement, pour un crime que je n'ai pas commis: «Je suis une femme infidèle, une épouse adultère.» Oh! je mourrais de honte, mon ami. Tu vois bien que mieux vaut mourir sur l'échafaud.
--Mais lui?
--Qui, lui?
--Lui, notre enfant! As-tu le droit de le condamner à mort?
--Dieu m'est témoin, mon ami, que, si, nous eussions vécu, que si, au sortir de mes entrailles déchirées, j'eusse entendu son premier vagissement, senti son haleine, baisé ses lèvres;--Dieu m'est témoin que j'eusse porté avec orgueil la honte de ma maternité; mais, toi mort demain, moi morte dans sept mois,--car il faut toujours que je meure!--le pauvre enfant sera non-seulement orphelin, mais flétri de la tache éternelle de sa naissance. Un geôlier impitoyable le jettera au coin d'une borne: il y mourra de faim, il y mourra de froid, il y sera écrasé sous les pieds des chevaux. Non, Salvato, qu'il disparaisse avec nous, et, si l'âme est immortelle, comme le croit Léonor et comme je l'espère aussi, nous nous présenterons à Dieu chargés du poids de nos fautes, mais conduisant avec nous l'ange qui nous les fera pardonner.
--Luisa! Luisa! s'écria Salvato, pense! réfléchis!
--Et lui! lui, là-bas, lui si bon, lui si noble, si grand, lorsque, sachant que j'ai eu le courage de le tromper, il apprendrait que je n'ai pas eu le courage de mourir; lorsque tout le monde autour de lui connaîtrait à quel prix j'ai racheté ma vie, sous quel fardeau de honte ne courberait-il pas le front! Oh! rien que de penser à cela, continua Luisa en se levant, mon ami, je me sens forte comme une Spartiate, et, si l'échafaud était là, j'y monterais en souriant!
Salvato se laissa glisser à ses genoux et lui baisa passionnément la main.
--J'ai fait ce que je devais faire, lui dit-il; je te remercie de faire ce que tu dois!
XCII
LE TRIBUNAL DE MONTE-OLIVETO
Hector Caraffa ne s'était point trompé. A neuf heures du soir, on entendit les pas alourdis d'une troupe armée dans l'escalier qui conduisait au cachot des prisonniers; la porte s'ouvrit, et l'on vit dans la pénombre reluire les fusils des soldats.
Les geôliers entrèrent; ils portaient des chaînes qu'ils jetèrent sur le pavé du cachot et qui, en tombant, rendirent un son lugubre.
Le sang du noble comte de Ruvo se révolta.
--Des chaînes! des chaînes! s'écria-t-il; ce n'est point pour nous, je présume?
--Bon! Et pour qui donc voulez-vous que ce soit? demanda en goguenardant un des geôliers.
Hector fit un geste de menace, chercha autour de lui un objet quelconque dont il pût se faire une arme, et, n'en trouvant point, il pesa du regard le rocher qui couvrait l'orifice du puits, et, comme Ajax, fut près de le soulever.
Cirillo l'arrêta.
--Ami, lui dit-il, la cicatrice la plus honorable, après celle que le fer de l'ennemi laisse au bras d'un héros, c'est celle que laissent au bras d'un patriote les chaînes d'un tyran. Voici mon bras; où sont nos chaînes?
Et le noble vieillard tendit ses deux bras.
Lorsque la porte s'était ouverte, Velasco, selon son habitude, jouait de la guitare et chantait, en s'accompagnant, une gaie chanson napolitaine. Les geôliers étaient entrés, ils avaient jeté leurs chaînes sur le pavé, et Velasco ne s'était pas interrompu.
Hector Caraffa regarda tour à tour Dominique Cirillo et l'imperturbable chanteur.
--Je suis honteux, dit-il; car je crois, en vérité, qu'il y a ici deux hommes qui sont plus braves que moi.
Et il tendit les bras à son tour.
Puis vint celui de Manthonnet.
Puis Salvato s'approcha. Pendant qu'on l'enchaînait, Éléonor Pimentel et Michele, qui n'avaient pas perdu de vue Luisa pendant tout le temps qu'elle avait parlé à part avec son amant, soutenaient la jeune femme, tout près de tomber.
Salvato enchaîné, Michele poussa un soupir, plutôt causé par le chagrin de quitter sa soeur que par la honte du traitement qu'il subissait, et s'approcha du geôlier.
Velasco continuait de chanter sans que l'on pût reconnaître la moindre altération dans sa voix.
Un geôlier vint à lui: il fit signe qu'on lui laissât finir son couplet, et, le couplet fini, brisa sa guitare et tendit les bras.
On ne jugea point à propos d'enchaîner les femmes.
Une portion des soldats remontèrent l'escalier, afin de laisser entre eux et leurs compagnons une place que prirent les prisonniers, car on ne pouvait monter que deux de front par l'étroite échelle; puis le reste du détachement se mit à leur suite, et l'on arriva dans la cour.
Là, les soldats se placèrent sur deux rangs enfermant entre eux les prisonniers.
D'autres soldats, placés en serre-file et portant des torches, éclairaient la marche funèbre.
On parcourut ainsi, au milieu des insultes des lazzaroni, toute la rue Medina; on passa devant la maison des deux Backer, où redoublèrent les injures, la San-Felice ayant été reconnue; puis on prit la strada Monte-Oliveto, au bout de laquelle, sur le largo du même nom, s'ouvrait la porte du couvent transformé en tribunal.
Les juges, disons mieux, les bourreaux, siégeaient au second étage.
La grande salle, celle du réfectoire, avait été transformée en chambre de justice.
Tendue de noir, elle n'avait d'autre ornement que des trophées de drapeaux aux armes des Bourbons de Naples et d'Espagne, et un immense Christ placé au-dessus de la tête du président, symbole de douleur, non d'équité, et qui semblait être là pour prouver que la justice humaine avait toujours été égarée, soit par la haine, soit par l'abjection, soit par la crainte.
On fit passer les prisonniers par un couloir obscur longeant le prétoire; ils pouvaient entendre les rugissements de la foule qui les attendait.
--Peuple immonde! murmura Hector Caraffa; sacrifiez-vous donc pour lui!
--Ce n'est pas pour lui seulement que nous nous sacrifions, répondit Cirillo; c'est pour l'humanité tout entière. Le sang des martyrs est un terrible dissolvant pour les trônes!
On ouvrit la porte qui conduisait à l'estrade préparée pour les prévenus. Un flot de lumière, une bouffée de chaleur, une tempête de cris, arrivèrent jusqu'à eux.
Hector Caraffa, qui marchait le premier, s'arrêta comme suffoqué.
--Entre là comme à Andria, dit Cirillo.
Et l'intrépide capitaine apparut le premier sur l'estrade.
Chacun de ses compagnons fut accueilli, comme il l'avait été lui-même, par des cris et des huées.
A la vue des femmes, les cris et les huées redoublèrent.
Salvato, voyant plier Luisa comme un roseau, lui passa son bras autour de la taille et la soutint.
Puis il embrassa toute la salle d'un regard.
Au premier rang des spectateurs, appuyé à la balustrade qui séparait le public des juges, était un moine bénédictin.
Au moment ou les yeux de Salvato se fixèrent sur lui, il leva son capuchon.
--Mon père! murmura tout bas Salvato à l'oreille de Luisa.
Et Luisa se releva sous un rayon d'espoir, comme un beau lis sous un rayon de soleil.
Les yeux des autres prévenus, qui n'avaient personne à chercher dans la salle, se portèrent sur le tribunal.
Il se composait de sept juges, y compris le président, assis dans un hémicycle, en souvenir probablement de l'aréopage athénien.
Les défenseurs et le procureur des accusés, dernière raillerie d'un semblant de justice, étaient adossés à l'estrade des accusés, avec lesquels ils n'avaient pas même été mis en communication.
Un seul des conseillers manquait: don Vicenzo Speciale, le juge du roi.
On savait si bien qu'il parlait au nom de Sa Majesté Sicilienne, que, quoique simple conseiller de nom, il était le véritable président du tribunal.
Il est vrai qu'il y avait un homme qui luttait de zèle avec lui: c'était l'homme qui avait réduit les gages du bourreau, le procureur fiscal Guidobaldi.
Les prévenus s'assirent.
Quoique les fenêtres de la salle du tribunal, située au second étage, fussent ouvertes, les nombreux spectateurs et les nombreuses lumières rendaient l'atmosphère presque impossible à respirer.
--Par le Christ! dit Hector Caraffa, on voit bien que nous sommes dans l'antichambre de l'enfer; on étouffe ici!
Guidobaldi se retourna vivement vers lui.
--Tu étoufferas bien autrement, lui dit-il, quand la corde te serrera la gorge!
--Oh! monsieur, répondit Hector Caraffa, on voit bien que vous n'avez pas l'honneur de me connaître. On ne pend pas un homme de mon nom; on lui coupe le cou, et, alors, au lieu de ne pas respirer assez, il respire trop.
En ce moment, un frémissement qui ressemblait à de la terreur parcourut la salle: la porte du cabinet des délibérations venait de s'ouvrir, et Speciale entrait.
C'était un homme de cinquante-cinq à soixante ans, aux traits fortement accusés, aux cheveux plats et tombant le long de ses tempes, aux yeux noirs, petits, vifs, haineux, s'arrêtant avec une fixité qui devenait douloureuse pour celui sur lequel ils s'arrêtaient; un nez en bec de corbin s'abaissait sur des lèvres minces et sur un menton s'avançant presque de la longueur du nez.
Cette tête se maintenait droite, malgré la bosse bien visible, qui, par derrière, soulevait la longue robe noire du conseiller. Il eût été grotesque s'il ne se fût rendu terrible.
--J'ai toujours remarqué, dit Cirillo à Hector Caraffa à demi-voix, et cependant assez haut pour être entendu, que les hommes laids étaient méchants, les contrefaits pires. Et voilà, dit-il en montrant du doigt Speciale, voilà qui vient encore à l'appui de ma remarque.
Speciale entendit ces paroles, fit tourner sa tête comme sur un pivot et chercha des yeux celui qui les avait prononcées.
--Tournez-vous davantage, monsieur le juge, lui dit Michele, votre bosse nous empêche de voir.
Et il éclata de rire, enchanté d'avoir mêlé son mot à la conversation.
Cet éclat de rire eut dans la salle un écho homérique.
Si cela continuait, la séance promettait d'être amusante pour les spectateurs.
Speciale devint livide; mais, presque aussitôt, le rouge lui monta au visage comme s'il allait avoir un coup de sang.
D'une seule enjambée, il franchit la distance qui le séparait de son fauteuil, et y tomba assis en grinçant des dents avec rage.
--Voyons, dit-il, et procédons vivement. Comte de Ruvo, vos noms, prénoms, qualité, âge et profession?
--Mes noms? répondit celui à qui la question était adressée, Ettore Caraffa, comte de Ruvo, des princes d'Andria. Mon âge? Trente-deux ans. Ma profession? Patriote.
--Qu'avez-vous fait pendant la soi-disant République?
--Vous pouvez prendre la chose de plus haut et me demander ce que j'ai fait sous la monarchie?
--Inutile.
--Ce n'est pas mon avis, et je vais vous le dire: j'ai conspiré, j'ai été mis au château Saint-Elme par cet immonde Vanni, qui ne se doutait pas, en se coupant la gorge, que l'on pouvait trouver pire que lui; je me suis sauvé; j'ai rejoint le brave et illustre Championnet; je l'ai aidé, avec mon ami Salvato, que voilà, à battre le général Mack à Civita-Castellana.
--Donc, interrompit Speciale, vous avez servi contre votre pays?
--Contre mon pays, non; contre le roi Ferdinand, oui. Mon pays est Naples, et la preuve que Naples n'a pas été d'avis que j'avais servi contre mon pays, c'est qu'elle m'a prié de la servir encore avec le grade de général.
--Ce que vous avez accepté?
--De grand coeur.
--Messieurs, dit Speciale, j'espère que nous ne prendrons pas même la peine de délibérer sur le châtiment à infliger à ce traître, à ce renégat.
Ruvo se leva, ou plutôt bondit sur ses pieds.
--Ah! misérable, dit-il en secouant ses fers et en se penchant vers Speciale, ce sont ces chaînes qui te donnent le courage de m'insulter! Si j'étais libre, tu me parlerais autrement.
--A mort! dit Speciale; et, comme tu as le droit, en ta qualité de prince, d'avoir la tête tranchée, tu l'auras, mais par la guillotine.
--Amen! dit Hector se rasseyant avec la plus grande insouciance et tournant le dos au tribunal.
--A toi, Cirillo! dit Speciale. Tes noms, ton âge, ta qualité?
--Dominique Cirillo, répondit d'une voix calme celui qui était interrogé. J'ai soixante ans. Sous la monarchie, j'ai été médecin; sous la République, représentant du peuple.
--Et devant moi, aujourd'hui, qu'es-tu?
--Devant toi, lâche! je suis un héros.
--A mort! hurla Speciale.
--A mort!... répéta comme un écho funèbre le tribunal.
--Passons. A toi, là-bas! à toi, qui portes l'uniforme de général de la soi-disant République!
--A moi? dirent, en même temps, Manthonnet et Salvato.
--Non, à toi qui as été ministre de la guerre. Vite, tes noms!...
Manthonnet l'interrompit.
--Gabriel Manthonnet, quarante-deux ans.
--Qu'as-tu fait sous la République?
--De grandes choses, mais pas assez grandes encore, puisque nous avons fini par capituler.
--Qu'as-tu à dire pour ta défense --J'ai capitulé.
--Ce n'est point assez.
--C'est fâcheux; mais je n'ai pas d'autre réponse à faire à ceux qui foulent aux pieds la loi sainte des traités.
--A mort!
--A mort! répéta le tribunal.
--Et toi, Michele le Fou! continua Speciale. Qu'as-tu fait sous la République?
--Je suis devenu sage, répondit Michele.
--As-tu quelque chose à dire pour ta défense?
--Ce serait inutile.
--Pourquoi?
--Parce que la sorcière Nanno m'a prédit que je serais colonel, puis pendu. J'ai été colonel; il me reste à être pendu. Tout ce que je pourrais dire ne m'en empêcherait pas. Ainsi donc, ne vous gênez pas pour chanter votre refrain: «A mort!»
--A mort! répéta Speciale. A vous maintenant, continua-t-il en montrant du doigt la Pimentel.
Elle se leva, belle, calme et grave comme une matrone antique.
--Moi? dit-elle. Je me nomme Leonora Fonseca Pimentel; je suis âgée de trente-deux ans.
--Qu'avez-vous à dire pour votre défense?
--Rien; mais j'ai beaucoup à dire pour mon accusation, puisque, aujourd'hui, ce sont les héros que l'on accuse et les lâches que l'on récompense.
--Dites alors, puisqu'il vous plaît de vous accuser vous-même.
--J'ai la première crié aux Napolitains: «Vous êtes libres!» j'ai publié un journal dans lequel j'ai dévoilé les parjures, les lâchetés, les crimes des tyrans; j'ai dit, sur le théâtre San-Carlo, l'Hymne à la Liberté, de Monti; j'ai...
--Assez, interrompit Speciale; vous continuerez votre panégyrique en marchant à la potence.
Leonora se rassit, calme, comme elle s'était levée.
--A toi, l'homme à la guitare! dit Speciale, s'adressant à Velasco; car on m'a dit que tu passais ton temps à jouer de la guitare dans ta prison.
--Est-ce un crime de lèse-majesté?
--Non; et, si tu n'avais fait que cela, quoique ce soit le plaisir d'un fainéant, tu ne serais point ici. Mais, puisque tu y es, fais-moi le plaisir de nous dire tes noms, prénoms, âge, qualité.
--Et s'il ne me plaît point de vous répondre?
--Cela ne m'empêchera pas de t'envoyer à la mort.
--Bon! dit Velasco, j'irai bien sans que tu m'y envoies.
Et, d'un seul bond, d'un bond de jaguar, il sauta par-dessus l'estrade et tomba au milieu du prétoire. Alors, sans qu'on eût le temps de l'arrêter, sans que l'on pût même deviner son intention, il s'élança vers la fenêtre en faisant tournoyer ses chaînes et en criant:
--Place! place!
Chacun s'écarta devant lui. Il bondit sur le rebord de la croisée, mais n'y demeura qu'un instant. Toute la salle poussa un cri de terreur: il venait de plonger dans le vide. Puis, presque aussitôt, on entendit la chute d'un corps pesant qui s'écrasait sur le pavé.
Velasco était allé, comme il l'avait dit, à la mort, sans que Speciale l'y envoyât: il s'était brisé le crâne.
Il se fit un instant de silence pénible dans cette salle si bruyante. Juges, accusés, spectateurs frissonnaient. Luisa se jeta entre les bras de son amant.
--Faut-il lever la séance? demanda le président.
--Pourquoi cela? dit Speciale. Vous l'eussiez condamné à mort: il s'est donné la mort lui-même; justice est faite. Répondez, monsieur le Français, continua-t-il en s'adressant à Salvato, et dites comment il se fait que vous comparaissiez devant nous.
--Je comparais devant vous, dit Salvato, parce que je suis, non pas Français, mais Napolitain. Je me nomme Salvato Palmieri: j'ai vingt-six ans; j'adore la liberté, je déteste la tyrannie. C'est moi que la reine a voulu faire assassiner par son sbire Pasquale de Simone; c'est moi qui ai eu l'audace, en me défendant contre six assassins, d'en tuer deux et d'en blesser deux. J'ai mérité la mort: condamnez-moi.
--Allons, dit Speciale, il ne faut pas refuser à ce digne patriote ce qu'il demande: la mort!
--La mort! répéta le tribunal.
Luisa s'attendait à ce résultat, et cependant elle laissa échapper un soupir qui ressemblait à un gémissement.
Le moine bénédictin leva son capuchon et échangea un regard rapide avec Salvato.
--La! maintenant, dit Speciale, au tour de la signora, et ce sera fini. Allons, quoique nous la sachions aussi bien que vous, contez-nous votre petite affaire. Nom, prénoms, âge et qualité, et, ensuite, nous passerons aux Backer.
--Levez-vous, Luisa, et appuyez-vous à mon épaule, dit tout bas Salvato.
Luisa se leva et prit le point d'appui qui lui était offert.
En la voyant si jeune, si belle, si modeste, les spectateurs laissèrent échapper un murmure d'admiration et de pitié.
--Huissier, dit Speciale, faites faire silence.
--Silence! cria l'huissier.
--Parlez, dit Salvato.
--Je me nomme Luisa Molina San-Felice, dit la jeune femme d'une voix douce et tremblante; j'ai vingt-trois ans; je suis innocente du crime dont on m'accuse, mais je ne demande pas mieux que de mourir.
--Alors, dit Speciale, impatient des marques de sympathie que de tous côtés on donnait à l'accusée; alors, vous prétendez que ce n'est pas vous qui avez dénoncé les banquiers Backer?
--Elle le prétend d'autant plus justement, dit Michele, que la personne qui les a dénoncés, c'est moi; celui qui a été chez le général Championnet, c'est moi; celui qui a donné le conseil d'interroger Giovannina, c'est moi. Elle n'est pour rien dans tout cela, pauvre petite soeur! Aussi, vous pouvez bien la renvoyer tranquillement, elle, et lui demander des prières, comme à une sainte qu'elle est.
--Tais-toi, Michele, tais-toi!... murmura Luisa.
--Parle, au contraire, parle, Michele! dit Salvato.
--Et je puis d'autant mieux parler, dit le lazzarone, qu'à cette heure où je suis condamné, il ne m'en reviendra ni plus ni moins. Pendu pour pendu, autant dire la vérité. Ce sont les mensonges qui étranglent les honnêtes gens, et non la corde. Eh bien, je disais donc que la Madone du pied de la Grotte, sa voisine, n'est pas plus pure qu'elle. Elle revenait tout exprès de Paestum pour les prévenir, ces pauvres Backer, quand elle les a rencontrés aux mains des soldats qui les conduisaient au Château-Neuf; et, avant de mourir, le fils lui a écrit pour lui dire qu'il savait bien que ce n'était point elle, mais que c'était moi qui étais la cause de sa mort. Donne la lettre, petite soeur, donne-la! Ces messieurs la liront; ils sont trop justes pour te condamner si tu es innocente.
--Je ne l'ai point, murmura la San-Felice: je ne sais ce que j'en ai fait.
--Je l'ai, moi, dit vivement Salvato; fouille dans cette poche, Luisa, et donne-la.
--Tu le veux, Salvato! murmura Luisa.
Puis, plus bas encore.
--Et s'il allaient faire grâce!
--Plût au ciel!
--Mais toi?
--Mon père est là.
Luisa prit la lettre dans la poche de Salvato et la tendit au juge.
--Messieurs, dit Speciale, cette lettre fût-elle de la main de Backer, vous ne lui accorderiez, je l'espère bien, que la confiance qu'elle mérite. Vous savez que Backer fils était l'amant de cette femme.
--L'amant? s'écria Salvato. Oh! misérable! ne touche pas cette immaculée, même avec tes paroles!
--Amoureux de moi, voulez-vous dire, monsieur?
--Et amoureux jusqu'à la folie, car il n'y a qu'un fou qui puisse confier à une femme le secret d'une conspiration.
--Lisez la lettre, dit Salvato en se levant, et tout haut.
--Oui, tout haut! tout haut! cria l'auditoire.
Speciale fut donc forcé d'obéir à cette voix publique, et lut la lettre que nous connaissons, et par laquelle André Backer, comme preuve de sa confiance envers Luisa, et de sa conviction qu'elle n'était pour rien dans la dénonciation du complot royaliste, donnait à la jeune femme la mission de distribuer une somme de quatre cent mille ducats aux victimes de la guerre civile.
Les juges se regardèrent: il n'y avait pas moyen de condamner sur un fait aussi complètement démenti, où la victime absolvait et où le coupable se dénonçait lui-même.
Cependant, l'ordre du roi était positif: il fallait condamner, et condamner à mort.
Mais Speciale n'était point homme à demeurer embarrassé pour si peu.
--C'est bien, dit-il, le tribunal abandonne ce chef d'accusation.
Un murmure favorable accueillit ces paroles.
--Mais, continua Speciale, vous êtes accusée d'un autre crime, non moins grave.
--Lequel? demandèrent en même temps Luisa et Salvato.
--Vous êtes accusée d'avoir donné asile à un homme qui venait à Naples pour conspirer contre le gouvernement, de l'avoir gardé six semaines chez vous, et de ne l'avoir laissé sortir que pour aller combattre les troupes du roi légitime.
Luisa, pour toute réponse, baissa la tête et regarda tendrement Salvato.
--Ah bien, en voilà une bonne! dit Michele. Est-ce qu'elle pouvait le laisser mourir à sa porte, sans secours? est-ce que la première loi de l'Évangile n'est pas de secourir notre prochain?
--Les traîtres, interrompit Speciale, ne sont le prochain de personne.
Puis, comme il était pressé d'en finir avec cette affaire, à laquelle plus qu'il n'eût voulu s'attachait l'intérêt public:
--Ainsi, dit-il, vous avouez avoir reçu, caché, soigné un conspirateur, qui n'est sorti de chez vous que pour aller rejoindre les Français et les jacobins?
--Je l'avoue, dit Luisa.
--Cela suffit. C'est de la trahison, le crime est capital. A mort!
--A mort! répéta sourdement le tribunal.
Un long et douloureux murmure s'éleva de l'auditoire. Luisa San-Felice, calme et la main sur son coeur, se tourna vers les spectateurs pour les remercier; mais, tout à coup, elle s'arrêta, immobile et l'oeil fixe.
--Qu'as-tu? lui demanda Salvato.
--Là, là, vois-tu? dit-elle sans faire aucun geste et en se penchant en avant. Lui! lui! lui!
Salvato se pencha à son tour du côté que lui indiquait Luisa et vit un homme de cinquante-cinq à soixante ans, vêtu de noir avec élégance, portant la croix de Malte brodée sur son habit. Il s'avançait lentement vers le tribunal, à travers la foule qui s'écartait devant lui.
Il ouvrit la balustrade qui séparait le public de la junte, s'avança jusqu'au milieu du prétoire, et, s'adressant aux juges, qui le regardaient avec étonnement:
--Vous venez de condamner cette femme à mort, dit-il; mais je viens vous dire que votre jugement ne peut recevoir son exécution.
--Et pourquoi cela? demanda Speciale.
--Parce qu'elle est enceinte, répondit-il.
--Et comment le savez-vous?
--Je suis son mari, le chevalier San-Felice.
Il y eut un cri de joie dans l'auditoire, un cri d'admiration sur l'estrade des prévenus. Speciale pâlit en sentant que sa proie lui échappait. Les juges, inquiets, se regardèrent.
--Luciano! Luciano! murmura Luisa en tendant les mains vers le chevalier, tandis que de grosses larmes d'attendrissement coulaient de ses yeux.
Le chevalier s'avança vers l'estrade: les soldats s'écartèrent d'eux-mêmes.
Il prit la main de sa femme et la baisa tendrement.
--Ah! tu avais bien raison, Luisa, dit tout bas Salvato: cet homme est un ange, et je suis honteux d'être si peu de chose près de lui.
--Conduisez les condamnés à la Vicaria, dit Speciale; et, ajouta-il, remmenez cette femme au Château-Neuf.
La porte qui avait donné passage aux prévenus s'ouvrit pour laisser sortir les condamnés; mais, avant de quitter l'estrade, Salvato eut encore le temps d'échanger un dernier regard avec son père.