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La San-Felice, Tome 09, Emma Lyonna, tome 5 cover

La San-Felice, Tome 09, Emma Lyonna, tome 5

Chapter 24: CI TONINO MONTI
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About This Book

The narrative follows the unraveling of a revolutionary episode in a besieged port city, tracing military maneuvers, legal proceedings, and public executions that shock both combatants and civilians. Detailed reports, councils of officers, and eyewitness accounts convey the mechanics of arrest, trial, and punishment, while scenes on ships and in private chambers expose conflicts of honor, duty, and alliance. Alternating between broad political action and intimate reactions of prisoners and bystanders, the work blends historical reconstruction with moral reflection on loyalty and the human cost of power struggles.



XCIX

PETITS ÉVÉNEMENTS GROUPÉS AUTOUR DES
GRANDS


Si la scène se fût passée de jour, au lieu de se passer dans la nuit, le chevalier se fût précipité par les escaliers, sans s'inquiéter du geôlier en chef, et en continuant de s'écrier: «Je la sauverai!» Mais le corridor était dans l'obscurité la plus complète, n'ayant pas même le rayon de lune qui éclairait la prison de Luisa.

Force lui fut d'attendre le guichetier et sa lanterne.

Celui-ci le reconduisit avec les mêmes marques d'attention dont il l'avait comblé à son arrivée. Aussi, arrivé dans la cour, le chevalier mit-il la main à sa poche et, en tirant les quelques pièces d'or qu'elle contenait, les offrit-il au geôlier.

Celui-ci les prit et les pesa d'un air mélancolique dans sa main en secouant la tête.

--Mon ami, dit San-Felice, c'est bien peu, je le sais; mais je me souviendrai de toi, sois tranquille; seulement, c'est à la condition que tu auras toute sorte d'égards pour la pauvre femme qui est ta prisonnière.

--Je ne me plains pas de ce que Votre Excellence me donne, tant s'en faut! répondit-il. Mais, si Son Excellence voulait, elle pourrait, d'un mot, faire plus pour moi que je ne pourrai jamais faire pour elle.

--Et que puis-je faire pour toi? demanda San-Felice.

--J'ai un fils, Excellence, et, depuis un an, je sollicite sans pouvoir l'obtenir, son admission comme geôlier dans la forteresse. S'il y était, je le chargerais spécialement du service de la dame en question, dont je ne peux pas m'occuper, n'ayant que la surveillance générale.

--Je ne demande pas mieux, dit San-Felice, qui pensa tout de suite au parti qu'il pouvait tirer de ce protecteur de bas étage. Et de qui dépend sa nomination?

--Sa nomination dépend du chef de la police.

--T'es-tu déjà adressé à lui?

--Oui; mais, vous comprenez, Excellence, il faudrait pouvoir... (et il fit le geste d'un homme qui compte de l'argent), et je ne suis pas riche.

--C'est bien: tu feras une demande et tu me l'adresseras.

--Excellence, dit le geôlier en chef en tirant un papier de sa poche, pendant que vous étiez dans la chambre de la prisonnière, j'ai rédigé ma demande, pensant que vous seriez assez bon pour vous en charger.

--Je m'en charge, en effet, mon ami, dit le chevalier, et il ne dépendra pas de moi que tu n'obtiennes ce que tu désires. Si tu as besoin de moi, viens chez Son Altesse royale le duc de Calabre et demande le chevalier San-Felice.

Et, mettant la pétition dans sa poche, le chevalier prit congé de son protégé, sortit de la forteresse et se dirigea vers la place des Quatre-Cantons, où, on se le rappelle, il avait rendez-vous avec le faux capitaine américain.

Celui-ci l'attendait, et, en l'apercevant, marcha droit à lui.

Tous deux s'abordèrent en s'interrogeant.

Joseph Palmieri raconta sa visite au roi, se félicita de la façon dont il avait été reçu et surtout de la certitude où il était maintenant de pouvoir rester à son mouillage, c'est-à-dire dans le voisinage du fort.

De son côté, le chevalier lui fit part de son projet, et, pour qu'il s'en rendît bien compte, lui donna à lire la demande en grâce rédigée par le duc de Calabre.

Joseph Palmieri s'approcha de la lampe d'une madone et lut; dans sa distraction, le chevalier s'était trompé et lui avait donné à lire la supplique du geôlier en chef, au lieu de la demande en grâce du duc.

Mais Joseph Palmieri n'était pas homme à laisser passer à portée de sa main une circonstance qui pût lui être utile sans mettre la main dessus. Il commença par prendre l'adresse du futur geôlier: Tonino Monti, via della Salute, nº 7; et, rendant la supplique au chevalier:

--Vous vous êtes trompé de papier, lui dit-il.

Le chevalier fouilla à sa poche et y trouva, en effet, le placet qu'il avait cru donner et en place duquel il avait donné la supplique du geôlier en chef.

Joseph Palmieri la lut avec plus d'attention encore que la première.

--Oui, sans doute, dit-il, si Ferdinand a un coeur, il y a une chance; mais je doute qu'il en ait un.

Et il remit la demande en grâce au chevalier.

--A quelle époque, demanda-t-il, comptez-vous sur l'accouchement de la princesse?

--Mais elle attend sa délivrance du jour au lendemain.

--Attendons comme elle, dit Palmieri. Mais, si le roi refuse, ou si elle accouche d'une fille?...

--Alors, vous recevrez cette même supplique déchirée en morceaux, ce qui voudra dire que vous pouvez agir à votre tour, attendu que, de notre coté, il n'y aura plus d'espoir; ou sinon ce seul mot: SAUVÉE! vous dira tout ce que vous aurez besoin de savoir. Seulement, vous me donnez votre parole de ne rien tenter d'ici là?

--Je vous la donne; seulement, vous me permettrez de m'informer topographiquement de la chambre qu'occupe la prisonnière dans la forteresse?

Le chevalier saisit la main de son interlocuteur, en la lui serrant avec un mouvement de fiévreuse énergie.

--La jeunesse est puissante devant le Seigneur, dit-il. La fenêtre de la prisonnière donne directement sur la goëlette le Runner.

Et il s'éloigna rapidement en cachant son visage dans son manteau.

Le chevalier ne s'était pas trompé, et, cette fois encore, les sympathiques effluves de la jeunesse avaient divisé leurs courants magnétiques. A peine le chevalier avait-il quitté la chambre de Luisa, après lui avoir fait remarquer cet homme, qui, à une demi-encablure du pied de la forteresse, se promenait pensif sur le pont de la goëlette, que Salvato--car c'était bien Salvato lui-même--crut entendre passer dans l'air son nom emporté par la brise de la nuit.

Il leva la tête, ne vit rien et crut s'être trompé.

Mais le même son frappa une seconde fois son oreille.

Ses yeux se fixèrent alors sur l'ouverture sombre qui se dessinait dans la muraille grise, et, à travers les barreaux de cette ouverture, il crut voir s'agiter une main et un mouchoir.

Le cri correspondant à celui qui sortait du coeur de la prisonnière s'élança du sien, et les ondes de l'air frémirent de nouveau, agitées par ces deux syllabes: «Luisa!»

Le mouchoir se détacha de la main, flotta un instant dans l'air et tomba au pied de la muraille.

Salvato eut la prudence d'attendre un instant, de regarder autour de lui si personne n'avait vu ce qui venait de se passer, et, s'étant assuré que tout était bien resté entre lui et la prisonnière, sans prévenir aucun des hommes de l'équipage, il mit le youyou à, la mer, et, comme un pêcheur qui tend ses ligues, il s'approcha de la plage.

Un espace de terrain d'une dizaine de mètres séparait le quai du pied du mur de la prison, et le bonheur voulut qu'aucune sentinelle n'y fût placée.

Salvato amarra son canot au rivage, ne fit qu'un bond, se trouva au pied de la muraille, ramassa le mouchoir et revint au canot.

A peine y avait-il repris sa place, qu'il entendit le pas mesuré d'une patrouille; mais, au lieu de s'éloigner du quai, ce qui eût pu donner des soupçons, il enfonça le mouchoir dans sa poitrine et resta dans le canot, faisant avec sa ligne ce mouvement de haut en bas que fait un homme qui pêche à la palangre.

La patrouille parut au pied de la tour; le sergent qui la commandait se détacha des rangs et s'approcha du canot.

--Que fais-tu là? demanda-t-il à Salvato, vêtu en simple marin.

Celui-ci lui fit répéter la question une seconde fois, comme s'il n'eût pas compris; puis:

--Vous le voyez bien, répondit Salvato avec un accent anglais très-prononcé, je pêche.

Quoique détestés par les Siciliens, les Anglais devaient à la présence de Nelson certains égards que l'on n'accordait point aux individus des autres nations.

--Il est défendu d'amarrer des bateaux au quai, répondit le chef de la patrouille, et il y a de la place dans le port pour pêcher sans venir pêcher ici. Au large donc, l'ami!

Salvato fit entendre un grognement de mauvaise humeur, tira du fond de la mer sa palangre, à laquelle il eut la chance de trouver pendu un calamaris, et rama vers la goëlette.

--Bon! dit le sergent en rejoignant sa patrouille, voilà qui le changera de son boeuf salé.

Et, enchanté de la plaisanterie, il disparut un instant sous une voûte dont il explora la profondeur sombre, reparut et continua sa ronde de nuit en longeant les murs extérieurs de la forteresse.

Quant à Salvato, il s'était déjà plongé dans l'intérieur de la goëlette, baisant le mouchoir marqué d'une L, d'une S et d'une F.

Un des quatre coins était noué; il y porta vivement la main et sentit un papier.

Sur le papier étaient écrits ces mots:

«Je t'ai reconnu, je te vois, je t'aime! Voici mon premier moment de joie depuis que je t'ai quitté.

»Mon Dieu, pardonnez-moi si c'est parce que j'espère en lui que j'espère en vous!

»Ta LUISA.»

Salvato remonta sur le pont; ses yeux se reportèrent immédiatement vers l'ouverture.

La main blanche se dessinait toujours sur les barreaux sombres.

Salvato secoua le mouchoir, le baisa, et son nom passa de nouveau à son oreille avec la brise de la nuit.

Mais, comme il eût été imprudent, par une nuit aussi claire, de continuer un semblable échange de signes, Salvato s'assit et demeura immobile, tandis qu'à travers le double barreau, son oeil, habitué aux ténèbres, pouvait encore distinguer la blanche apparition, vers laquelle ne le guidait plus la main imprudente.

Quelques instants après, on entendit le bruit d'une double rame qui battait la mer, et l'on vit, à travers le labyrinthe de bâtiments qui couvraient le port, s'avancer une barque qui s'arrêta au pied du petit escalier de la goëlette.

C'était Joseph Palmieri qui rentrait à bord.

--Bonne nouvelle! s'écria en anglais Salvato, s'élançant dans les bras de son père. Elle est là, là, à cette fenêtre! Voilà son mouchoir et une lettre d'elle!

Joseph Palmieri sourit d'un ineffable sourire et murmura:

--O pauvre chevalier! tu avais bien raison de dire: «La jeunesse est puissante devant Dieu!»



C

LA NAISSANCE D'UN PRINCE ROYAL


Quelques jours après les événements que nous venons de raconter, le roi chassait la caille à tir, escorté de son fidèle Jupiter, dans les jardins de la Bagaria et sur le versant septentrional des collines qui s'élèvent à quelque distance de la plage.

Il avait avec lui les deux plus fidèles compagnons de ces sortes de plaisirs, excellents tireurs comme lui, sir William Hamilton et le président Cardillo.

La chasse était splendide: c'était le retour des cailles.

Les cailles, comme tout chasseur sait, ont par an deux passages. Dans le premier, aux mois d'avril et de mai, elles vont du midi au nord; à cette époque, elles sont maigres et sans saveur. Dans le second, qui a lieu au mois de septembre et d'octobre, elles sont, au contraire, grasses et succulentes, surtout en Sicile, leur première étape pour regagner l'Afrique.

Le roi Ferdinand s'amusait donc,--nous ne dirons pas comme un roi, nous savons trop bien que, tout roi qu'il était, il ne s'était pas toujours amusé, mais comme un chasseur qui nage dans le gibier.

Il avait tiré cinquante coups et tué cinquante pièces, et il offrait de parier qu'il irait ainsi jusqu'à la centaine, sans en manquer une seule.

Tout à coup, on vit venir un cavalier courant à toute bride; et, guidé par les coups de fusil, à la distance de cinq cents pas à peu près des chasseurs, il arrêta son cheval, se dressa sur ses étriers pour voir lequel des trois était le roi, et, l'ayant reconnu, il vint droit à lui.

Ce cavalier était un messager que le duc de Calabre envoyait au roi, son père, pour lui annoncer que la duchesse était prise des premières douleurs, et, le prier, selon les lois de l'étiquette, d'assister à l'accouchement.

--Bon! fit le roi, tu dis les premières douleurs?

--Oui, sire.

--En ce cas, j'ai bien une heure ou deux devant moi. Antonio Villari est-il là?

--Oui, sire, et deux autres médecins avec lui.

--Alors, tu vois bien: je n'y puis rien faire. Tout beau, Jupiter! Je vais encore tuer quelques cailles. Retourne à Palerme, et dis au prince que je te suis.

Et il alla à Jupiter, qui, sur la recommandation de son maître, tenait l'arrêt aussi ferme que s'il eût été changé en pierre.

La caille partit, le roi la tua.

--Cinquante et une, Cardillo! dit-il.

--Pardieu! dit le président, de mauvaise humeur de n'en être qu'à la trentaine, avec un chien comme le vôtre, ce n'est pas malin. Je ne sais même pas comment Votre Majesté se donne la peine de brûler de la poudre et de semer du plomb. A sa place, je prendrais le gibier à la main.

Le domestique qui suivait le roi, lui passait, pendant ce temps, un autre fusil tout chargé.

--Eh bien, dit le roi au messager, tu n'es pas encore parti?

--J'attendais pour savoir si le roi n'avait pas d'autres ordres à me donner.

--Tu diras à mon fils que j'en suis à ma cinquante et unième caille, et que Cardillo n'est encore qu'à sa trentième.

Le messager repartit au galop, et la chasse continua.

Le roi, en une heure, tua vingt-cinq autres cailles.

Il changeait son fusil déchargé contre un fusil chargé, lorsqu'il vit revenir le même messager à fond de train.

--Eh bien, lui cria-t-il, tu viens me dire que la duchesse est accouchée?

--Non, sire; je viens, au contraire, dire à Votre Majesté qu'elle souffre beaucoup.

--Que veut-elle que j'y fasse?

--Votre Majesté sait qu'en pareille circonstance sa présence est commandée par le cérémonial. Il peut arriver un malheur.

--Eh bien, demanda le président, qu'y a-t-il?

--Il y a que cela ne va pas tout seul, à ce qu'il paraît, répondit Ferdinand.

--De sorte que nous allons quitter la chasse au milieu de la journée? Au reste, que Votre Majesté la quitte si elle veut, je reste: je ne m'en retournerai que quand j'aurai mes cent pièces.

--Ah! dit Ferdinand, une idée! Retourne vite à Palerme et ordonne de sonner toutes les cloches.

--Et je puis dire à Son Altesse royale...?

--Tu peux lui dire que j'y suis aussitôt que toi. As-tu vu nos chevaux?

--Ils sont à la grille de la Bagaria, sire.

--Eh bien, dis-leur, en passant, de se rapprocher.

Le messager repartit au galop.

Un quart d'heure après, toutes les cloches de Palerme étaient en branle.

--Ah! dit le roi, voilà qui doit lui faire du bien. Et il continua sa chasse.

Il en était à sa quatre-vingt-dixième caille, sans en avoir manqué une seule.

--Voulez-vous parier que j'irai jusqu'à la centaine, sans un faux coup, Cardillo?

--Ce n'est pas la peine.

--Pourquoi cela?

--Parce que voilà le messager qui revient.

--Diable! dit Ferdinand. Tout beau, Jupiter! Je vais toujours tuer ma quatre-vingt-onzième, en attendant.

La caille partit, le roi la tua.

Lorsqu'il se retourna, le messager était près de lui.

--Eh bien, lui demanda Ferdinand, les cloches l'ont-elles soulagée?

--Non, sire: les médecins ont des craintes.

--Les médecins ont des craintes! répéta Ferdinand en se grattant l'oreille. C'est grave, alors?

--Très-grave, sire.

--En ce cas, qu'on expose le saint sacrement.

--Sire, je ferai observer à Votre Majesté que les médecins disent que votre présence est urgente.

--Urgente! urgente! répéta Ferdinand avec impatience; je n'y ferai pas plus que le bon Dieu!

--Sire, le cheval de Votre Majesté est là.

--Je le vois bien, pardieu! Va, va, mon garçon; et, si le saint sacrement n'y fait rien, j'irai moi-même.

Et il ajouta à voix basse:

--Quand j'aurai tué mes cent cailles, bien entendu.

Au bout d'un quart d'heure, le roi avait tué ces cent cailles. Sir William l'avait suivi de près et en avait tué quatre-vingt-sept. Le président Cardillo était de dix en arrière sur sir William et de vingt-trois sur le roi: aussi était-il furieux.

Les cloches sonnaient toujours à grande volée, ce qui prouvait qu'il n'y avait pas de nouveau.

--Alla malora! dit le roi avec un soupir, il paraît qu'elle s'entête à ne rien finir que je ne sois là. Allons-y donc. On a bien raison de dire: «Ce que femme veut, Dieu le veut.»

Et, sautant à cheval:

--Vous êtes libres d'aller jusqu'à vos cent cailles, dit-il aux deux autres chasseurs. Moi, je retourne à Palerme.

--En ce cas, dit sir William, je suis Votre Majesté: ma charge m'oblige à ne pas vous quitter dans un pareil moment.

--C'est bien, allez, dit Cardillo; moi, je reste.

Le roi et sir William mirent leurs montures au galop.

Au moment où ils entraient dans la ville, le carillon des cloches cessa.

--Ah! ah! dit le roi, il paraît que c'est fini. Maintenant, reste à savoir si c'est un garçon ou une fille.

On passa devant une église: tous les cierges étaient allumés, le saint sacrement était exposé sur l'autel, l'église était pleine de gens qui priaient.

On entendit le bruit des pétards et l'on vit l'air sillonné par les fusées.

--Bien! dit le roi, voilà qui est de bon augure.

Le roi vit de loin venir le même messager; il tenait son chapeau en l'air et criait: «Vive le roi!» Tout le monde courait après lui ou s'élançait au-devant de lui. C'était miracle qu'il n'écrasât personne.

Du plus loin qu'il aperçut le roi:

--Un prince, sire! un prince! cria-t-il.

--Eh bien, dit le roi à sir William, quand j'aurais été là, je n'y aurais rien ajouté.

Les cris du peuple annoncèrent l'arrivée de Ferdinand au palais.

Tout le monde était dans la joie, et le roi était attendu avec la plus grande impatience.

Le duc et la duchesse de Calabre avaient pris à coeur la cause de la San-Felice, non pour elle, qu'ils ne connaissaient pas, l'ayant vue à peine, mais pour son mari.

Le pauvre chevalier, plus mort que vif, plus agité surtout que si c'était son propre sort qui allait se débattre, était à genoux dans un cabinet attenant à la chambre à coucher, et priait.

C'est qu'il connaissait le roi, et qu'il savait qu'il avait beaucoup à craindre et peu à espérer.

La jeune mère était dans son lit. Elle n'avait aucun doute, elle: qui pourrait refuser quelque chose à ce bel enfant qu'elle venait de mettre au monde avec tant de douleurs? Ce serait une impiété!

Ne serait-il pas roi un jour? n'était-il pas d'heureux augure qu'il entrât dans la vie par la porte de la clémence et en balbutiant le mot Grâce!

On avait eu le temps, son grand-père n'étant pas encore là au moment de sa naissance, de lui faire sa toilette et de lui passer une magnifique robe de dentelles.

Il avait les cheveux blonds des princes autrichiens, des yeux bleus étonnés qui regardaient sans voir, la peau fraîche comme une rose et blanche comme du satin.

La mère le tenait couché près d'elle, ne se lassant pas de l'embrasser. Elle lui avait glissé, dans les plis de la robe qui recouvrait ses langes royaux, la supplique de la malheureuse San-Felice.

On entendit dans la rue, se rapprochant du palais sénatorial, les cris de «Vive le roi!»

Le prince pâlit: il lui sembla, à lui si craintif devant son père, qu'il allait commettre un crime de lèse-majesté.

La princesse fut plus courageuse que lui.

--O François, dit-elle, nous ne pouvons cependant pas abandonner cette pauvre femme!

San-Felice, qui entendit ces mots, ouvrit la porte de l'alcôve, et par cette porte passa sa tête pâle et effarée.

--O mon prince! dit-il avec le ton du reproche.

--J'ai promis, je tiendrai, dit François. J'entends les pas du roi: ne te montre pas, ou tu perds tout.

San-Felice referma la porte du cabinet au moment où le roi ouvrait celle de la chambre à coucher.

--Eh bien, eh bien, dit-il en entrant, tout est donc fini, et de la bonne façon, grâce à Dieu! Je te fais mon compliment, François.

--Et à moi, sire? demanda l'accouchée.

--A vous, je vous le ferai quand j'aurai vu l'enfant.

--Sire, vous savez que j'ai droit à trois faveurs, dit la princesse, comme ayant donné un héritier au royaume?

--Et on vous les accordera, si c'est un beau mâle.

--Oh! sire, c'est un ange!

Et elle prit l'enfant à son côté et le présenta au roi.

--Ah! par ma foi, dit le roi en le lui prenant des mains et en se retournant vers son fils, je n'aurais pas mieux fait, moi qui m'en pique.

Il y eut un moment de silence; toutes les respirations étaient arrêtées, tous les coeurs cessaient de battre.

On attendait que le roi vît le placet.

--Oh! oh! qu'a-t-il donc sous le bras?

--Sire, dit Marie-Clémentine, au lieu des trois faveurs que l'on accorde d'habitude à la princesse royale qui donne un héritier à la couronne, je n'en demande qu'une.

Et sa voix, en prononçant ces paroles, était si tremblante, que le roi la regardait avec étonnement.

--Diable! ma chère fille, dit le roi, il paraît que c'est bien difficile, ce que vous désirez?

Et, couchant l'enfant dans le pli de son bras gauche, il prit le papier de la main droite et le déplia lentement en regardant le prince François, qui pâlit, et la princesse Marie-Clémentine, qui se laissa retomber sur son oreiller.

Le roi commença de lire; mais, dès les premiers mots, son sourcil se fronça et l'expression de son visage devint sinistre.

--Oh! dit-il avant même d'avoir tourné la page, si c'était cela que vous aviez à me demander, monsieur mon fils, et vous, madame ma belle-fille, vous avez perdu votre peine. Cette femme est condamnée, cette femme mourra.

--Sire! balbutia le prince.

--Dieu lui-même voudrait la sauver, que j'entrerais en lutte contre Dieu!

--Sire, au nom de cet enfant!

--Tenez! s'écria le roi, reprenez-le, votre enfant! le voilà, je vous le rends.

Et, le rejetant violemment sur le lit, il sortit en criant:

--Jamais! jamais!

La princesse Marie-Clémentine poussa un gémissement et prit dans ses bras son enfant qui pleurait.

--Oh! pauvre innocent! dit-elle, cela te portera malheur...

Le prince tomba sur une chaise sans avoir la force de prononcer une parole.

Le chevalier poussa la porte du cabinet, et, plus pâle qu'un mort, il vint ramasser la supplique qui était tombée à terre.

--O mon ami! dit le prince en lui tendant la main, tu le vois, il n'y a pas de notre faute.

Mais lui, sans paraître voir ni entendre le prince, sortit en déchirant la supplique et en disant:

--C'est véritablement un monstre que cet homme!



CI

TONINO MONTI


A l'instant même où le roi s'élançait, furieux, hors de la chambre de la princesse royale, et où San-Felice le suivait en déchirant la supplique, le capitaine Skinner discutait dans sa cabine le prix de son engagement avec un grand et beau garçon de vingt-cinq ans, qui était venu s'offrir à lui pour faire partie de l'équipage de la goëlette.

Quand nous disons s'offrir à lui, la chose pourrait être dite d'une façon plus exacte. La veille, un de ses meilleurs matelots, qui exerçait à bord le poste de contre-maître et qui était né à Palerme, chargé par le capitaine Skinner de recruter quelques hommes pour renforcer son équipage, avait vu, à la porte de la maison nº 7 de la rue della Salute, un beau jeune homme coiffé d'un bonnet de pêcheur et portant un caleçon relevé jusqu'au-dessus du genou, lequel laissait voir une jambe vigoureuse et fine tout à la fois.

Il s'était arrêté un instant devant lui et l'avait regardé avec une attention et une persistance qui lui avaient valu, en patois sicilien, cette question:

--Que me veux-tu?

--Rien, avait répondu le contre-maître dans le même patois. Je te regarde et je me dis, à part moi, que c'est une honte.

--Qu'est-ce qui est une honte?

--Qu'un grand et fort gaillard comme toi, qui ferait un si beau matelot, soit destiné à faire un si mauvais geôlier.

--Qui t'a dit cela? demanda le jeune homme.

--Que t'importe, du moment que je le sais!

Le jeune homme haussa les épaules.

--Que veux-tu! dit-il, l'état de pêcheur ne nourrit pas son homme, et l'état de geôlier rapporte deux carlins par jour.

--Bon! deux carlins par jour! dit le contre-maître en faisant claquer ses doigts: belle rétribution pour un si triste métier! Moi, je suis à bord d'un bâtiment où les mousses ont deux carlins, les novices quatre, et les matelots huit.

--Tu gagnes huit carlins par jour, toi? demanda le jeune pêcheur.

--Moi? J'en gagne douze: je suis contre-maître.

--Peste! dit le pêcheur, quel commerce fait donc ton capitaine, pour payer ses hommes ce prix-là?

--Il ne fait aucun commerce, il se promène.

--Il est donc riche?

--Il est millionnaire.

--Bon état, et qui vaut encore mieux que celui de matelot à huit carlins.

--Lequel, cependant, vaut mieux que celui de geôlier à deux.

--Je ne dis pas; mais c'est mon père qui s'est coiffé de cette idée-là. Il veut absolument que je lui succède comme geôlier en chef.

--Ce qui lui vaut?

--Six carlins par jour.

Le contre-maître se mit à rire.

--Au fait, dit-il, voilà un riche avenir! Et tu es décidé?

--Ah! je n'ai pas la vocation. Mais, ajouta-t-il avec l'insouciance des hommes du Midi, il faut bien faire quelque chose.

--Ce n'est pas amusant de se lever la nuit, de faire des rondes dans les corridors, d'entrer dans les cachots, de voir de malheureux prisonniers qui pleurent!

--Bah! on s'y habitue. Est-ce qu'il n'y a pas partout des gens qui pleurent!

--Ah! je vois ce que c'est, dit le contre-maître: tu es amoureux, et tu ne veux pas quitter Palerme.

--Amoureux! j'ai eu deux maîtresses dans ma vie, et l'une m'a quitté pour un officier anglais, l'autre pour un chanoine de Sainte-Rosalie.

--Alors, libre comme l'air?

--Libre comme l'air. Et, si tu as un bon poste à m'offrir, comme je ne suis pas encore nommé geôlier, que j'attends depuis trois ans ma nomination, fais tes offres.

--Un bon poste?... Je n'en ai pas d'autre que celui de matelot à bord de mon bâtiment.

--Et quel est ton bâtiment?

--Le Runner.

--Ah! ah! vous êtes de l'équipage américain?

--Eh bien, as-tu quelque chose contre les Américains?

--Ils sont hérétiques.

--Celui-là est catholique comme toi et moi.

--Et tu t'engages à me faire recevoir à bord?

--J'en parlerai au capitaine.

--Et j'aurai huit carlins par jour comme les autres?

--Oui.

--Fait-on la pagnote, ou est-on nourri?

--On est nourri.

--Convenablement?

--On a le café et le petit verre de rhum le matin; à midi, la soupe, un morceau de boeuf ou de mouton rôti, du poisson, si l'on en a pincé, et, le soir, du macaroni.

--Je voudrais voir cela.

--Il ne tient qu'à toi. Il est onze heures et demie, on dîne à midi; je t'invite à dîner avec nous.

--Et le capitaine?

--Le capitaine? Est-ce qu'il fera attention à toi!

--Ah! ma foi, dit le jeune homme, j'accepte; j'allais dîner avec un morceau de baccala.

--Pouah! fit le contre-maître: il y a un chien à bord, il n'en veut pas.

--Madonna! dit le jeune homme, il y a beaucoup de chrétiens alors qui ne demanderaient pas mieux que d'être chiens à bord de ton bâtiment.

Et, passant son bras sous celui du contre-maître, il suivit le quai jusqu'à la Marina.

A la Marina, il y avait un canot amarré, près du débarcadère. Il était gardé par un seul matelot; mais le contre-maître fit entendre un roulement de son sifflet, et trois autres matelots accoururent et sautèrent dans la barque, où le contre-maître et le jeune pêcheur descendirent à leur tour.

--Au Runner! et vivement! leur dit en mauvais anglais le contre-maître en prenant place au gouvernail.

Les matelots se roidirent sur leurs rames, et la légère embarcation glissa sur l'eau.

Dix minutes après, elle abordait l'escalier de bâbord du Runner.

Le contre-maître avait dit la vérité: ni le capitaine ni son second ne parurent remarquer l'arrivée d'un étranger à bord. On se mit à table, et, comme la pêche avait été bonne et qu'un des matelots, Provençal de naissance, avait fait une bouillabaisse, le repas fut encore plus soigné que le contre-maître ne l'avait annoncé.

Nous devons avouer que les trois plats qui se succédèrent, arrosés d'une demi-bouteille de vin de Calabre parurent produire une sensation favorable sur l'esprit de l'invité.

Au dessert, le capitaine parut sur le pont, accompagné de son second, et, en se promenant, se dirigea vers l'avant du petit bâtiment.

A l'approche du capitaine, les matelots se levèrent, et, comme le capitaine leur faisait signe de la main de se rasseoir:

--Pardon, mon capitaine, dit le contre-maître, mais j'ai une prière à vous faire.

--Et que veux-tu? demanda le capitaine Skinner en riant. Voyons, parle, mon brave Giovanni.

--Ce n'est pas moi, capitaine, c'est un de mes compatriotes que j'ai racolé par les rues de Palerme, et que j'ai invité à dîner avec nous.

--Ah! ah! Et où est-il, ton compatriote?

--Le voilà, capitaine.

--Que demande-t-il?

--Une grande faveur, capitaine.

--Laquelle?

--Celle de boire à votre santé.

--C'est chose accordée, dit le capitaine, et tout le bénéfice en sera pour moi.

--Hourra pour le capitaine! crièrent les matelots d'une seule voix.

Skinner salua de la tête.

--Et comment s'appelle ton compatriote? demanda-t-il.

--Ma foi, dit Giovanni, je n'en sais rien.

--Je m'appelle votre serviteur, Excellence, répondit le jeune homme, et voudrais bien que vous me répondissiez que vous vous appelez mon maître.

--Ah! ah! tu as de l'esprit, garçon!

--Vous croyez, Excellence?

--J'en suis sûr.

--Depuis que ma mère me le disait quand j'étais tout petit, personne cependant ne s'en est aperçu.

--Mais enfin tu as encore un autre nom que celui de mon serviteur?

--J'en ai deux autres, Excellence.

--Lesquels?

--Tonino Monti.

--Attends donc, attends donc, dit le capitaine comme s'il cherchait à rappeler ses souvenirs, il me semble que je te connais.

Le jeune homme secoua dubitativement la tête.

--Cela m'étonnerait bien, dit-il.

--Je me rappelle... Oui, c'est cela. N'es-tu pas le fils du geôlier en chef du fort de Castellamare?

--Ma foi, oui. Eh bien, il faut que vous soyez sorcier pour avoir deviné cela...

--Je ne suis pas sorcier, mais je suis l'ami de quelqu'un qui sollicite pour toi le poste de geôlier, je suis l'ami du chevalier San-Felice.

--Et qui ne l'obtiendra pas, naturellement.

--Bon! et pourquoi ne l'obtiendrait-il pas? Le chevalier est non-seulement le bibliothécaire, mais encore l'ami du duc de Calabre.

--Oui; mais il est le mari de la prisonnière si chaudement recommandée par Sa Majesté, et qui ne vit que par grâce. Si le chevalier avait eu quelqu'un d'influent, il aurait commencé par obtenir la vie de sa femme.

--C'est justement parce qu'on lui a refusé ou qu'on lui refusera probablement une grande faveur que l'on sera charmé de lui en accorder une petite.

--Que Dieu me fasse la grâce de ne pas vous entendre!

--Et pourquoi cela?

--Parce qu'il m'arrangerait mieux de vous servir que de servir le roi Ferdinand.

--Je ne veux cependant pas, je te le déclare, répliqua en riant le capitaine Skinner, lui faire concurrence.

--Oh! vous ne lui ferez pas concurrence, capitaine: je donne ma démission avant d'être nommé.

--Ah! capitaine, dit Giovanni, acceptez-la. Tonino est un bon garçon. Pêcheur d'enfance, ça fera un excellent marin. Je réponds de lui. Nous serons tous contents de le voir porter sur le rôle de l'équipage.

--Oh! oui, oui! s'écrièrent tous les matelots.

--Capitaine, dit Tonino, la main sur sa poitrine, foi de Sicilien, si Votre Excellence m'accorde ma demande, vous serez content de moi.

--Écoute, mon ami, répondit le capitaine, je ne demande pas mieux, car tu me parais un bon garçon. Mais je ne veux pas qu'on dise que je suis un racoleur, et qu'on m'accuse de t'avoir engagé pendant que tu étais ivre. Amuse-toi avec tes compagnons tant qu'il te plaira; mais rentre ce soir chez toi. Réfléchis cette nuit, demain toute la journée, et, demain au soir, si tu es toujours dans les mêmes intentions, reviens, et nous terminerons.

--Vive le capitaine! cria Tonino.

--Vive le capitaine! répéta tout l'équipage.

--Voilà quatre piastres, dit Skinner: allez à terre, mangez-les, buvez-les, cela ne me regarde pas; mais que tout le monde, ce soir, soit ici, et qu'il n'y ait pas trace du vin que l'on aura bu. Allez.

--Mais la goëlette, capitaine? demanda Giovanni.

--Laisse deux hommes à bord.

--Bon, capitaine! c'est à qui ne voudra pas rester.

--Vous tirerez au sort, et chacune des victimes recevra une piastre pour consolation.

On tira au sort, et les deux matelots qui tombèrent reçurent chacun une piastre.

Le soir, à neuf heures, tout le monde était rentré, et, comme l'avait recommandé le capitaine, on était gai, mais voilà tout.

Le capitaine passa la revue de son équipage, comme il avait l'habitude de le faire tous les soirs, et fit à Giovanni, mais pour lui seul, le signe de le suivre dans son cabinet.

Dix minutes après, excepté les matelots du premier quart de nuit, tout le monde était couché à bord.

Giovanni se glissa dans la cabine du capitaine, qui attendait avec son second. Tous deux paraissaient impatients.

--Eh bien? lui demanda Skinner.

--Eh bien, capitaine, il est à nous.

--Tu en es sûr?

--Comme si je le voyais déjà couché sur le rôle.

--Et tu crois que demain...?

--Demain, à six heures du soir, aussi vrai que je m'appelle Giovanni Capriolo, il aura signé.

--Dieu le veuille! murmura le second: ce sera déjà la moitié de notre affaire faite.

Et, en effet, le lendemain, comme l'avait promis Giovanni, et comme nous l'avons dit dans les premières lignes de ce chapitre, après avoir débattu pour la forme le chiffre des appointements, sur sa demande expresse consignée dans l'engagement, Tonino Monti, libre et majeur, s'engageait pour trois ans comme matelot à bord du Runner, et recevait d'avance trois mois d'appointements, se soumettant à toute la rigueur de la loi, s'il manquait à sa parole.



CII

LE GEOLIER EN CHEF


Au moment où le nouvel enrôlé venait d'opposer--avec quelque difficulté d'exécution, mais lisiblement néanmoins,--sa signature au bas de l'engagement, un matelot entrait dans la cabine, tenant à la main une enveloppe contenant des papiers qu'un messager venait d'apporter de la part du chevalier San-Felice, avec recommandation expresse de ne les remettre qu'au capitaine Skinner lui-même.

Dès midi, le bruit s'était répandu dans Palerme que la duchesse de Calabre était atteinte des douleurs de l'enfantement. Les propriétaires de la goëlette étaient trop intéressés à cet événement pour n'être point des premiers à en être instruits; puis le son des cloches, puis l'exposition du saint sacrement leur avaient appris les craintes de la cour; enfin, les pétards, les fusées et les illuminations les avaient mis au courant de l'heureux résultat auquel ils portaient un si vif intérêt, puisque la vie de la prisonnière y était en quelque sorte attachée.

Le capitaine Skinner comprit donc à l'instant que l'enveloppe contenait, quelle qu'elle fût, la décision du roi.

Il fit un signe à Salvato, qui jeta un coup d'oeil sur l'engagement, dit à Tonino que tout était bien ainsi, prit l'engagement et le mit dans sa poche.

Tonino, enchanté de faire enfin légalement partie de l'équipage du Runner, remonta sur le pont.

Salvato et son père, restés seuls, s'empressèrent de briser le cachet: l'enveloppe contenait la supplique de Luisa déchirée en huit ou dix morceaux.

On le sait, cette réponse seule était significative; elle disait clairement: «Le roi a été impitoyable.»

Mais à ces fragments déchirés étaient joints deux autres papiers intacts.

Le premier, que Salvato ouvrit, était de l'écriture du chevalier.

Il contenait ce qui suit:

«J'allais vous envoyer ces papiers déchirés sans aucun commentaire,--car, ainsi que la chose était convenue entre nous, ils signifiaient que la princesse avait échoué, et que, de notre côté, il n'y avait plus d'espoir,--quand j'ai reçu du directeur de la police la nomination, sollicitée par moi, de Tonino Monti au poste de geôlier adjoint. Y a-t-il dans cette nomination un moyen de salut? Je n'en sais rien et n'essaye même pas de le chercher, tant ma tête est perdue; mais vous, vous êtes des hommes de ressource et d'imagination, vous avez des moyens de fuite qui me manquent, des hommes d'exécution que je n'ai pas et que je ne saurais où trouver. Cherchez, imaginez, inventez, jetez-vous, s'il le faut, dans l'insensé, dans l'impossible; mais sauvez-la!

»Moi, je ne puis que la pleurer.

»Ci-joint le brevet de Tonino Monti.»

La nouvelle était terrible; mais ni Salvato ni son père n'avaient jamais compté sur la clémence royale. Le désappointement de ce côté-là était donc loin de produire l'effet qu'il avait produit sur le chevalier San-Felice.

Les deux hommes se regardèrent avec tristesse, mais non avec désespoir. Il y avait plus: il leur semblait que cette nomination de Tonino Monti était une compensation à l'échec annoncé par la supplique déchirée.

Comme on l'a vu, eux aussi avaient compté sur cet accident, et, en s'emparant à tout hasard de Tonino, avaient pris leurs mesures en conséquence.

Leurs projets étaient bien vagues encore, ou plutôt ils n'avaient pas encore de projets. Ils étaient là, l'oeil au guet, l'oreille avide, le bras tendu, prêts à saisir l'occasion si l'occasion se présentait. Il leur avait semblé voir une lueur quelconque dans l'accaparement de Tonino; cette lueur s'augmentait de sa nomination. Eh bien, à la lueur de ce crépuscule, ils allaient chercher à donner un corps à ce rêve, jusque-là fugitif, insaisissable.

Il était sept heures du soir. A huit, ils paraissaient avoir pris une résolution; car l'avis fut donné à tout l'équipage qu'on devait lever l'ancre dans l'après-midi du lendemain.

Tonino fut autorisé à aller, dans la soirée même ou le lendemain dans la journée, prendre congé de son père. Mais il déclara qu'il craignait tellement la colère du bonhomme, que, loin d'aller prendre congé de lui, il se sauverait à fond de cale s'il le voyait venir du côté du bâtiment.

Il paraît que Salvato et son père ne pouvaient rien désirer de mieux que cet effroi de Tonino; car ils échangèrent un signe de satisfaction.

Maintenant, nous allons raconter les événements tels qu'ils se passèrent, sans essayer de leur donner d'autre explication que celle des faits.

Le lendemain, vers cinq heures du soir, par un temps nuageux et sombre, la goëlette le Runner commença de faire ses préparatifs pour lever l'ancre.

Pendant cette opération, soit maladresse de l'équipage, soit défaut dans la chaîne, un anneau se rompit et l'ancre resta au fond.

Cet accident arrive parfois, et, quand l'ancre n'est point restée à une trop grande profondeur, des plongeurs descendent au fond de l'eau dans laquelle a échoué le cabestan.

Malgré l'accident arrivé à l'ancre, on ne continua pas moins d'appareiller; seulement, il fut convenu que, l'ancre n'étant qu'à trois brasses de profondeur, un canot resterait avec huit hommes et le contre-maître Giovanni pour repêcher l'ancre, et que la goëlette attendrait en croisant à l'entrée du port.

Pour se faire visible dans une nuit sans lune, elle devait porter trois feux de couleurs différentes.

Vers huit heures du soir, elle fut dégagée des différents navires stationnant dans le port et commença de courir des bordées à l'endroit convenu, tandis que les huit matelots dont on avait eu besoin pour la manoeuvre d'appareillage et de sortie revenaient avec la barque pour repêcher l'ancre.

A la même heure, le geôlier en chef du fort de Castellamare, Ricciardo Monti, sortait de la prison, prévenant le gouverneur qu'il recevait une lettre de son fils lui annonçant que ce fils était nommé geôlier adjoint, selon son plus grand désir, et qu'il reviendrait avec lui entre neuf et dix heures, ayant à remplir quelques formalités de police.

Sans doute, cette lettre lui avait été écrite par Tonino, sur le conseil de quelque camarade, afin de détourner l'attention de son père du départ de la goëlette, où il pouvait entendre dire que son fils était engagé.

Le rendez-vous avait été donné à Ricciardo Monti dans une des petites tavernes de la piazza Marina. Sans défiance aucune, il entra en demandant Tonino Monti. On lui indiqua un corridor conduisant à une salle où, lui dit-on, son fils buvait avec trois ou quatre camarades.

A peine fut-il entré dans la salle, où il chercha vainement des yeux celui qui lui avait donné rendez-vous, qu'il fut saisi par les quatre hommes, lié, bâillonné et couché sur un lit, avec l'assurance qu'il serait libre le lendemain matin et qu'il ne lui serait fait aucun mal s'il n'essayait pas de fuir.

La seule violence qui lui fut faite et qui nécessita l'emploi de la force et surtout des menaces, fut de lui prendre le trousseau de clefs qu'il portait à sa ceinture, clefs à l'aide desquelles il entrait dans la chambre des prisonniers.

Ce trousseau de clefs fut passé, à travers la porte entre-bâillée, à quelqu'un qui attendait derrière cette porte.

Une demi-heure après, un jeune homme de l'âge et de la taille de Tonino frappait à la porte du fort et demandait à parler au gouverneur, de la part de son père.

Le gouverneur ordonna qu'il fût introduit près de lui.

Le jeune homme lui dit alors que Ricciardo Monti, au moment où il traversait la rue de Tolède, tout en fête à cause de l'accouchement de la princesse, avait été blessé par un mortarello qui avait éclaté, et transporté à l'hôpital dei Pellegrini.

Le blessé l'avait aussitôt fait appeler, lui avait remis son trousseau et lui avait donné l'ordre de se rendre sur-le-champ chez Son Excellence le gouverneur, qui était prévenu par lui, de justifier de sa nomination en présentant le brevet à Son Excellence, et de le remplacer jusqu'à sa guérison, qui ne pouvait tarder.

Le gouverneur lut le brevet du nouveau geôlier adjoint; il était parfaitement en règle. Il n'y avait rien d'extraordinaire dans l'accident de Ricciardo Monti, ces sortes d'accidents arrivant par centaines à chaque fête. Il avait, en effet, comme nous l'avons dit, été prévenu que son geôlier en chef sortait pour lui ramener son fils. Il ne prit donc aucun soupçon, invita le faux Tonino à garder provisoirement les clefs de son père, à se faire instruire de son service et à entrer en fonction.

Le nouveau geôlier remit précieusement son brevet dans sa poche, rattacha à sa ceinture les clefs qu'il avait déposées sur la table du gouverneur et sortit.

L'inspecteur, prévenu des désirs du gouverneur, le conduisit de corridor en corridor, lui montrant les chambres habitées.

Il y en avait neuf.

En passant devant celle de la San-Felice, il s'arrêta un instant pour lui expliquer l'importance de la prisonnière: on devait entrer dans sa chambre et s'assurer de sa présence trois fois le jour et deux fois la nuit: la première fois à neuf heures du soir, la seconde à trois heures du matin.

De nouveaux ordres, au reste, avaient été donnés le jour même de redoubler de surveillance à l'intérieur et à l'extérieur.

La tournée finie, l'inspecteur montra la chambre de garde. Le geôlier chargé de veiller sur cette partie de la forteresse devait y demeurer toute la nuit. Il avait quatre heures pour dormir dans le jour.

S'il s'ennuyait ou craignait de s'endormir dans la chambre de garde, il était libre de se promener dans les corridors.

Il était onze heures et demie lorsque l'inspecteur et le nouveau geôlier se séparèrent, l'inspecteur lui recommandant l'exactitude et la vigilance, le geôlier promettant que, sous ce nouveau rapport, il ferait encore plus qu'on n'attendait de lui.

En effet, qui l'eût vu debout à la porte de la chambre de garde, donnant sur le premier corridor et s'ouvrant au pied de l'escalier nº 1, l'oeil ouvert, l'oreille au guet, n'aurait pu l'accuser de manquer à sa parole.

Il se tint là debout et immobile jusqu'à ce que tout bruit s'éteignît dans le fort.

Minuit sonna.