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La Sarcelle Bleue

Chapter 4: III
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About This Book

The narrative alternates between an intimate domestic scene where family members stitch and converse while a parrain recounts a tale, and the embedded story of a young marquise besieged in her castle. The storyteller describes prolonged famine, the death of animals, a cherished grey mare kept alive by a loyal squire who forages secretly, and the eventual need to surrender. Interwoven are moments showing generational bonds, the restorative small rituals of embroidery and bedtime, and the tension between everyday comforts and harsh wartime realities.

—Je vends de l'ombre!

Puis, il se leva, et, tandis que les quatre autres, décontenancés, privés de leur chef, s'enfuyaient jusqu'à la palissade, il s'approcha de Thérèse, tenant encore son rameau, et penchant sa petite tête ronde, aux cheveux ras, que le soleil dorait par places.

—Tu veux bien me faire une commission, mon filleul? dit Thérèse en se baissant pour l'embrasser.

—Oui, mademoiselle, dit Jean qui tendit un peu le front.

—Tu vas venir à la maison, tout à l'heure.

—Oui, mademoiselle.

—Tu prendras deux grands paniers de roses qu'on te donnera, un dans chaque main. Tu ne les renverseras pas?

—Non, mademoiselle.

—Et tu les apporteras à l'église, dans la chapelle de la sainte Vierge, où tu sers la messe.

—Oui, mademoiselle.

Elle passa la main sur la joue de l'enfant.

—Au revoir, mon Jean!

Lui, la voyant s'en aller, se redressa tout à fait. Et quand Thérèse fut sur le point de disparaître, tout rassuré, l'œil vivant, bien ouvert, se disant qu'après tout cette jeune fille était une amie, il cria, de sa voix claire:

—Bonsoir, mademoiselle!

Thérèse se retourna, et vit qu'il était debout, la main levée, fier de lui, et que, dans le fond, là-bas, quatre petits sarraux bleus faisaient la révérence.

Dix minutes plus tard, la jeune fille ouvrait la porte du logis des Pépinières, et s'élançait vers sa mère qui la guettait, inquiète déjà, au coin de la maison, et Robert qui la suivait, la main droite à demi gantée, retrouvant sa belle humeur pour que madame Maldonne ne pût se douter de rien, refoulant en lui-même ce qui lui restait d'inquiétude et d'ennui, disait:

—Une promenade charmante, Geneviève, charmante!

—Je viens de voir le petit Malestroit, reprit Thérèse en enlevant l'épingle de son chapeau, il avait peur de moi: un amour.

III

Le déjeuner fut gai, comme de coutume. M. Maldonne était satisfait d'un envoi de corneilles à pattes rouges, qu'il venait de recevoir de Belle-Isle-en-Mer; sa femme s'épanouissait au récit que Thérèse faisait de l'excursion du matin, et Thérèse, en effet, mise en verve, racontait les plus petits incidents de la route, taquinait son oncle qui, pour un vieil Africain, disait-elle, ne s'était pas bravement comporté sous le soleil de juillet, et n'omettait qu'un seul détail: la conversation de cinq minutes, dans le bois, quand elle regardait l'horizon, et que lui cueillait des reines des prés. Robert le remarqua.

Quand il se leva de table, M. Maldonne, par habitude, donna un coup de brosse à son panama, fit le tour du jardin, inspecta ses tombes à melons, entra dans le réduit où, sur des planches torréfiées par la chaleur, des graines séchaient, mêlées à des papillons morts, et perdit, en récréations utiles du même genre, le commencement de l'après-midi. Vers deux heures, il annonça l'intention de retourner au musée.

—Si vous le permettez, dit Thérèse, je vous accompagnerai. J'ai promis d'aller faire des guirlandes pour l'adoration, qui a lieu demain. Vous me laisserez à l'église.

Le père et la fille partirent donc ensemble. Au pas nerveux de Maldonne, la distance fut vite franchie. Thérèse monta les marches du perron de l'église.

—A bientôt, ma chérie! Ne te fatigue pas trop!

—Ni vous?

—Toi surtout!

Il se retournait en marchant, pour la regarder. Thérèse entra dans la vaste nef qui retentissait du bruit des marteaux, des scies rognant les planches et des commandements du vicaire alignant par tailles, aux deux côtés de l'autel majeur, des pots de lauriers-roses et des branches de pin.

Elle fit une courte prière devant la statue de la sainte Vierge, constata d'un coup d'œil que les roses avaient bien été apportées à l'endroit convenu, et s'apprêtait à sortir de son banc, pour aller rejoindre une autre jeune fille occupée à ranger dans un coin des banderoles de gaze, quand le geste d'une femme l'arrêta. C'était une vieille domestique retirée dans le faubourg, aux environs des Malestroit, et que Thérèse connaissait. Elle se hâtait, grosse et courte, bousculant les chaises, son bonnet de travers, la bouche à demi ouverte, avec la nouvelle d'un malheur dans les yeux.

—Ah! mademoiselle, dit-elle en se penchant, avant même d'arriver jusqu'à Thérèse, vous ne savez donc pas?

—Quoi donc?

—Le petit Malestroit!

—Lequel?

—Jean, mademoiselle, un enfant si mignon!

—Eh bien! qu'y a-t-il?

—Tombé dans le faubourg... Il jouait à la toupie... tombé sous les roues d'un camion... écrasé!...

—Ah! dit, Thérèse en portant la main à ses yeux pour en chasser l'affreuse vision, ce n'est pas possible!... non, il n'est pas possible que ce soit lui... il n'y a pas plus de deux heures qu'il est venu ici!

—Hélas! si, mademoiselle, dit la femme fondant en larmes, il est mort, le pauvre petit! Je l'ai vu quand on l'a rapporté... sa tête saignait là, mademoiselle, à la tempe... Il est maintenant sur son lit... Je suis venue vous le dire... vous pouvez bien y aller. Tout le monde y va dans le quartier... C'est joli déjà comme un paradis, chez les Malestroit!

Thérèse sortit, sans rien répondre, mais si pâle, si haletante, que la vieille femme, venue là en messagère, tout émue devant cette douleur d'enfant, inquiète même, cherchait à rejoindre la jeune fille sur les dalles de la nef et répétait:

—Voyons, mademoiselle, faut pas se tourner le sang comme ça, faut se faire une raison... attendez-moi donc!...

Thérèse n'écoutait pas. Elle traversa la rue. Les Malestroit demeuraient à cinquante pas plus loin. Et elle entra dans la grande salle pauvre, à gauche, ouverte à tout venant par le deuil.

Il était là, le petit marchand d'ombre. On l'avait couché au milieu de la pièce, sur un lit qui devait être celui des parents, la tête touchant le mur du fond, soulevée et tournée vers l'unique fenêtre en face. Toute la lumière semblait se concentrer et se poser sur ce visage décoloré, mais charmant encore: le front à demi couvert par le bandeau qui cachait la blessure, et les mèches d'or inégales au-dessus, luisant comme au grand soleil du jardin. On eût dit d'un convalescent affaibli par un long mal, et qui dort, et qui va s'éveiller. Les deux mains de l'innocent, les deux mains courtes auxquelles la toupie venait d'échapper, pieusement jointes, retenaient le chapelet de première communion. Le drap tombait jusqu'à terre, un drap blanc très fin qui avait dû être prêté, et, à droite et à gauche, sur le linge sans pli, ô tendresse de l'âme du peuple, ô inspiration charmante des pauvres qui s'entr'aiment! les frères, les sœurs, les petits amis du faubourg avaient, avec une épingle, attaché des images. De chaque côté, en rangs irréguliers, on voyait un saint Jean-Baptiste avec son agneau, des anges, de jolies vierges bleues et blanches aux yeux levés, un enfant Jésus bénissant le monde avec son doigt rose et jusqu'à un soldat dont un coup de ciseau avait coupé le sabre, un soldat d'Epinal qu'on avait dû lui acheter pour sa dernière croix. Elle était là aussi, la croix d'argent, ornée d'un ruban rouge, sur une pelote blanche, au pied du lit, attestant que la mort avait pris un des plus sages, un de ceux qui promettaient et qu'on citait pour modèle à l'école. Pauvre petit! comme tout cela, naïvement, racontait sa vie, ses humbles journées d'écolier qui ne savait que lire, jouer au soldat et prier Dieu!

Thérèse, un instant immobile sur le seuil, dans la muette contemplation du chagrin, s'avança toute droite vers le lit, sans un regard pour les gens assemblés là, et qui l'observaient. Elle ne voyait que le petit Jean. Elle vint à lui, elle se pencha doucement, et embrassa les pauvres yeux morts de l'enfant comme elle n'avait jamais fait, avec toute sa pitié, avec toute sa foi, avec toute son âme, qui se fondit dans ce baiser. Et Thérèse se laissa glisser à genoux, la tête sur le drap orné d'images.

Elle demeura ainsi quelque temps, secouée par les sanglots auxquels répondaient, dans le coin d'ombre de la chambre, là-bas, les soupirs étouffés de plusieurs femmes, moins jeunes qu'elle, et qui pleuraient depuis plus longtemps. Puis elle se leva, et, à travers le voile de ses larmes, chercha la mère. Elle l'aperçut de l'autre côté du lit, près de la muraille. Madame Malestroit, toute menue et fanée, était assise sur une chaise basse, les mains sur les genoux, serrant un mouchoir qu'elle ne portait plus à ses yeux taris. Autour d'elle, trois ou quatre femmes se tenaient debout, des voisines, qui avaient épuisé les courtes consolations des mots, et ne l'assistaient plus que de leur présence, tournant seulement la tête, de temps en temps, ou murmurant une exclamation douloureuse, la même depuis deux heures, pour bien montrer qu'elles pensaient toujours à la même chose, comme la pauvre Malestroit. Une seule personne parlait à demi-voix, un vieux monsieur, épais dans sa redingote, la face large et rase, et qui disait, avec une compassion vraie, retenant sa voix pour que sa parole entrât mieux dans cette âme meurtrie:

—Allons, ma petite mère, c'est une épreuve... bien rude, oui, bien rude... mais n'est-il pas plus heureux là-haut?... Il échappe à bien des misères!... Un vrai ange qui n'a pas besoin qu'on prie pour lui!... Tout le monde l'aimait... moi je l'aimais... je l'aimerai toujours, voyez-vous!...

Et ses phrases espacées, prononcées lentement, tombaient une à une, comme un refrain pour endormir les peines, sur la mère muette et accablée. Thérèse passant près de lui, il s'inclina en souriant.

—Bonjour, monsieur Lofficial, répondit-elle.

Et, passant la main sur les mains de madame Malestroit, pour appeler son attention:

—Ma pauvre femme, dit-elle, puisque j'étais sa marraine, j'ai là-bas des fleurs. Voulez-vous bien que je les lui donne?

Au son de cette voix connue, la femme du charpentier ne bougea pas. Elle murmura seulement:

—Oh! oui! pour lui, tout ce qu'on pourra pour lui!

Thérèse dit quelques mots à l'oreille d'une des femmes, qui partit aussitôt. Elle avait eu une de ces douces idées de jeune fille dont elle était coutumière. Dans le tiroir d'une table, elle trouva du fil et des aiguilles, se mit à genoux près du lit, et, quand la femme fut de retour, apportant les deux paniers de roses, merveilleusement belles et variées, destinées à l'église, on vit bien ce que Thérèse avait voulu dire. Elle prenait les fleurs, les assortissait, les encadrait d'un peu de feuillage, et, d'un point de couture, les assujettissait au drap. En moins d'un quart d'heure, car elle travaillait vite, tout un côté du lit fut fleuri de la sorte. La couche funèbre du petit Jean prenait un air de chapelle en fête. Et Thérèse se réjouissait, à chaque feston, d'avoir eu cette pensée. Pauvre petit Jean, joueur de toupie, elle ne l'avait jamais tant aimé!

Comme elle allait commencer à orner le deuxième côté du drap, un jeune homme entra dans la chambre. Bien qu'il fût le plus proche voisin des Malestroit, le propriétaire du vieil hôtel qui couvrait de son ombre leur logis, il semblait n'être jamais entré chez eux. Debout sur le seuil, un peu courbé à cause de sa haute taille, il hésita, cherchant à s'orienter parmi les gens qui se trouvaient là. Il aperçut enfin M. Lofficial, traversa la salle, et le cercle des femmes s'ouvrit pour lui faire place. Le nouvel arrivant se trouva en face de madame Malestroit. Il était déjà très ému. Quand il vit, au-dessous de lui, la mère abîmée dans la douleur, il se sentit vraiment malheureux, non pas d'être venu, mais de n'avoir aucune consolation à apporter, de ne pas savoir comment exprimer sa sympathie à ce pauvre être misérable, gêné aussi par le silence des gens qui se tenaient autour de lui, et qu'il croyait motivé par cette visite inattendue. Il mit la main à sa poche, se courba, et dit assez bas, intimidé:

—Madame Malestroit, je suis venu aussi quand j'ai su l'affreux malheur. Nous sommes voisins si proches...

Et, entre les mains de la femme, il glissa une grosse pièce d'argent.

Au contact du métal froid, la mère releva la tête. Elle fixa un instant les yeux sur le jeune homme, et celui-ci, à travers le feu sombre dont ils étaient pleins, crut discerner beaucoup de surprise et un peu de fierté blessée. Cependant elle ne le témoigna pas, et, par un instinct délicat de son âme populaire, elle accepta.

—Venez-vous, monsieur Claude? dit M. Lofficial en se penchant, moi, je sors.

Le jeune homme, content d'être ainsi tiré d'embarras, suivit M. Lofficial. Il fallait passer devant le lit de l'enfant. M. Lofficial s'arrêta au pied, et s'inclina. Ses lèvres remuèrent. Thérèse, agenouillée, se redressa, et cambra sa taille. Et Claude, qui n'avait pas aperçu la jeune fille en entrant, la découvrit tout à coup.

—Monsieur Lofficial, dit-elle, je n'aurai pas assez de roses. Pourriez-vous faire prévenir mon parrain?

—Très bien, chère demoiselle, j'y vais! repartit le bonhomme en dodelinant sa tête blanche.

—Pas vous-même, je suppose?

—Au contraire, moi-même... C'est bien, ce que vous faites là.

Elle ne répondit pas directement.

—Je les avais cueillies pour l'adoration, fit-elle, et vous voyez!...

Elle tourna vers le petit mort, d'un mouvement plein de grâce, son visage rose où errait un souvenir navré. Et ce sourire mêlait je ne sais quoi de maternel à son doux air de vierge.

—Pauvre petit ami! dit-elle.

Son âme était dans ces trois mots. Claude remarqua que Thérèse était jeune, jolie, vêtue de gris, et que la pitié la faisait exquise.

Il passa outre. Thérèse ne sembla pas le voir.

A peine dans la rue, M. Lofficial se détourna. Sa face, pleine et ronde, n'offrait plus qu'une trace légère d'émotion.

—Mon jeune ami, dit-il, l'aumône était peut-être inutile. Mais, pour la visite, vous avez eu raison de la faire. Si proche voisin! Des gens si éprouvés!

Il prit Claude par un bouton de la jaquette.

—Et comme c'est touchant! ajouta-t-il. Ils se sont mis vingt familles de pauvres peut-être, pour orner le lit de ce petit de douze ans! Le drap est à l'un, la taie d'oreiller à l'autre, les images sont à tout le monde. Ah! la générosité, monsieur Claude, vertu des pauvres!

—Cependant, balbutia Claude, encore très troublé de ce qu'il avait vu, il me semble que vous avez donné l'exemple...

—Mais non, mais non. Ils étaient là avant moi. Et vous n'avez pas tout observé! Venez... doucement, je vous prie, doucement...

Il attira Claude jusqu'à la fenêtre voisine, celle des Colibry. Madame Colibry, qui n'avait plus d'enfants chez elle, depuis plusieurs années, avait offert l'hospitalité aux trois derniers des Malestroit, qui jouaient bruyamment autour d'elle, sans souci du frère mort. La chambre de la vieille, si proprette d'ordinaire, était mise au pillage. Et plus loin, dans le jardin qu'on apercevait par une seconde fenêtre en face, Yvonnette devenue l'aînée, immobile et courbée sur elle-même, comme une enfant qui a beaucoup pleuré, causait avec le vannier.

—Ne trouvez-vous pas cela admirable? demanda M. Lofficial, en ramenant Claude sur ses pas. Allez! allez! jeune homme, le peuple est notre maître en charité.

Il s'arrêta bientôt, devant l'hôtel de Claude.

—Enchanté, mon voisin, dit-il, d'avoir eu le plaisir de causer avec vous! Cela ne m'arrive pas bien souvent.

—En effet, murmura Claude, les occasions...

—Penser que nous demeurons porte à porte, et que je suis presque un inconnu pour vous! J'avais l'honneur de voir souvent madame votre mère, autrefois. Mais voilà: c'était une autre génération. Je suis trop vieux.

—Par exemple! Je vous assure, monsieur, que j'ai eu plus d'un regret à votre endroit.

—Vraiment? dit M. Lofficial en lui tendant la main. Eh bien! un autre jour, quand l'idée vous viendra d'entrer chez moi, j'en serai ravi. Si vieux qu'on soit, on a toujours un coin de jeunesse dans le cœur, voyez-vous. Pour le moment, j'ai à m'acquitter de la commission de mademoiselle Thérèse, c'est sacré... A l'honneur!

Il souleva prestement le bord de son chapeau, et s'éloigna, dans la direction de la banlieue.

Claude examina un instant, avec la curiosité de l'explorateur qui vient de faire une découverte, la brosse rude et fournie qui cernait d'un tour blanc la coiffe du haute forme, et le col trop large de la redingote, montant et descendant en mesure sur le cou sanguin du bonhomme.

Puis il rentra chez lui.

Il habitait dans le faubourg, entre la maison blanche de M. Lofficial, à gauche, et les deux réduits très humbles des Malestroit et des Colibry, à droite, un vieil hôtel isolé sans doute autrefois, retraite de quelque magistrat pacifique, lentement rejointe et enveloppée par les constructions nouvelles. Habiter n'est pas cependant tout à fait exact. Claude Revel passait huit mois sur douze à la campagne, dans le domaine dont la mort prématurée de ses parents l'avait laissé maître, et, sauf en hiver, ne faisait à la ville que de rares apparitions. C'était un grand jeune homme de vingt-sept ans, brun de cheveux et brun de visage, qui eût ressemblé à plusieurs de ses aïeux, propriétaires, avant lui, de la terre de la Coudraie, s'il n'avait eu dans toute sa personne, dans sa tenue un peu sanglée, dans le froncement fréquent de ses sourcils, dans ses moustaches retombantes à la gauloise, un léger accent ou un souvenir, si l'on veut, d'officier de réserve. La note est assez fréquente aujourd'hui. Mais s'il venait à sourire, à parler, ou seulement à saluer un ami, tout ce masque tombait: les sourcils détendus laissaient mieux voir deux yeux verts, bons et lumineux, et, sous les moustaches farouches, la bouche apparaissait, nullement railleuse et nullement dure. On devinait alors, sous l'écorce empruntée, ce qu'il était en réalité: un cœur excellent et une imagination ordinaire, auxquels s'ajoutait, par un effet de nature ou bien de solitude, une petite pointe d'humour et d'observation.

En ce moment, tout occupé de ce qui venait de lui arriver,—car la moindre émotion faisait événement dans sa vie calme,—il ne songea pas même à monter dans ses appartements, et, accrochant son chapeau à un bois de cerf, il s'assit sur le divan du vestibule, au fond de la cage de l'escalier, en face du poêle en faïence, croisa les jambes, et alluma un cigare.

Sa pensée suivit d'abord M. Lofficial. Depuis sa petite enfance, Claude se rappelait à peine avoir causé deux ou trois fois avec lui. Le peu qu'il en savait datait des années déjà lointaines où, dans son imagination épeurée, ce voisin jouait des rôles d'ogre. On prétendait que M. Lofficial avait été pharmacien. Mais le bonhomme était le seul à en être bien sûr, car, au temps même de son commerce, on le rencontrait toujours, paraît-il, sous les arbres de la promenade, heureux, placide, étonnamment renseigné sur toutes les histoires locales et causeur de carrière. Sa plus grosse affaire, en tout cas, ne durait plus que trois semaines à présent, et c'étaient ses vendanges, qu'il conduisait lui-même, qu'il surveillait avec une volupté de propriétaire et de gourmet, levé dès quatre heures, haut et droit tout le jour parmi les vignerons courbés, et, le soir, assis au milieu des ouvriers qui «tournaient la mariée», grisé par les effluves du moût, donnant le ton des devis joyeux et des chansons, qui ne cessaient pas plus que le ruissellement clairet du pressoir. Les quarante-neuf autres semaines de l'année, il menait une existence assez mystérieuse. Sa maison, presque toujours close du côté de la rue, était silencieuse comme un couvent. Le matin, il y venait quelques personnes, hommes et femmes, pauvres gens pour la plupart. L'après-midi, M. Lofficial sortait. Claude n'en savait pas davantage.

Il songea donc à son voisin, mais pas longtemps. Une autre image vint l'en distraire, celle de la jolie inconnue agenouillée près du lit de l'enfant. Elle lui apparaissait très nette et très plaisante. Insensiblement même, elle se dégagea de l'appareil de deuil qui l'enveloppait. Ce ne fut plus qu'une jeune fille très jeune, avec un panier de roses près d'elle, et des yeux levés pleins de pitié. Mademoiselle Thérèse? Comment ne l'avait-il jamais vue, lui qui connaissait,—comme on connaît l'armorial,—à la couleur de leur chapeau, de leur robe, ou de leurs rubans, toutes les héritières de la ville?

Il en était si bien occupé, que le signal du dîner,—un coup de timbre qui résonnait à l'infini le long des rampes de bois de l'escalier,—ni l'entrée dans la salle à manger glaciale, ni la silhouette immobile de Justine attendant, au même endroit traditionnel de l'appartement, que son maître eût achevé le premier service, ne modifièrent le cours de ses pensées. Il eut de vagues sourires, qu'on eût pu croire adressés aux éclats d'un bouchon de carafe traversé d'un rayon de jour, ou à la fumée qui montait en spirale de la soupière pour se perdre dans la mousseline de la suspension. Et quand Justine s'approcha, maigre et digne, une assiette à la main:

—Justine, demanda-t-il, est-ce que les Malestroit ont des parents riches?

—Tout ce qu'ils sont de Malestroit, répondit-elle, c'est riche à peu près comme moi, qui n'ai rien... M. Claude y a donc été?

—Oui, Justine, et j'ai remarqué là une jeune fille. Tu ne sais pas son nom?

La vieille servante, qui avait toujours eu, pour la vertu de son jeune maître, une sollicitude un peu farouche, le regarda d'un air défiant.

—Blonde, continua-t-il avec du rouge à son chapeau. Tu ne sais pas?

—S'il fallait connaître à présent toutes les jeunesses qui courent les rues! fit-elle, avec un mouvement d'humeur, en changeant l'assiette de Claude.

—Mais elle ne courait pas, celle-là, Justine: elle attachait des piquets de roses et de feuillage aux draps du petit Jean. M. Lofficial lui a parlé!...

—Ça sera peut-être une demoiselle du bureau de bienfaisance! grommela Justine.

Elle emporta la soupière, leva les yeux vers le portrait de son ancienne maîtresse, ce qui était sa façon de les lever au ciel, et s'en alla, d'un pas glissant, vers son royaume.

«Ma pauvre Justine, songea Claude, je n'ai jamais si bien saisi ton complet défaut de poésie et de sentimentalité. Tu es fermée à l'idéal, bien que tu aies le cœur tendre. Non, cette jeune fille n'est pas venue là au nom d'une administration! Elle a été conduite par sa piété et par sa pitié, peut-être aussi par le souvenir de quelque ancienne charité faite aux parents. Rien n'attache comme d'avoir donné. Elle était aimable, cette enfant. La douceur de ces yeux qui ne m'ont pas regardé, et de cette voix qui ne m'a pas parlé, m'est demeurée présente. Je demanderai à M. Lofficial...»

Comme il achevait ce monologue, Justine rentra. Elle avait deux mouvements, en toute occasion, dont le premier était hargneux, et le second repentant et attendri. Elle revint donc, posa quelque chose sur la table, et dit:

—Après ça, votre demoiselle, cela pourrait bien être mademoiselle Thérèse Maldonne, une petite dont le père empaille pour le musée. Je me rappelle qu'elle a été marraine chez les Malestroit, après que M. Lofficial a eu passé par là. Car, vous savez, ça n'a pas toujours été droit dans la maison. Enfin, suffit. Il ne faut pas dire du mal des gens.

Claude n'insista pas, malgré le mystère qui enveloppait les révélations de Justine. En poussant plus loin ses questions, il eût éveillé les soupçons de la vieille servante, dont il avait, en bon célibataire, une certaine crainte révérencielle.

Après le dîner, au lieu de sortir, comme il avait coutume de le faire, il monta dans sa chambre, qui ouvrait sur les jardins. Il n'éprouvait aucun besoin de marche ou de distraction. Quelque chose d'ému subsistait en lui, et l'attrait aussi de ce monde des petites gens, de la misère, de la mort même, qu'il avait côtoyé longtemps sans le voir, et qui s'était révélé à lui, tout à coup, il ne savait comment. Quelle force l'avait conduit là, chez ces voisins en deuil?

Il se mit à regarder par la fenêtre, vers la droite, les deux bandes de terre bien étroites, accolées à sa large cour pavée. La plus proche était celle des Malestroit, pillée, pelée par le pied des enfants, sauf un angle, tout au fond, où poussait une gerbe de chrysanthèmes autour d'un pigeonnier. La mère avait le goût de cette verdure pâle, qui s'étoilait, en automne, de grandes fleurs brunes. On la voyait souvent, à pareille heure, traverser le jardin, menue et encore un peu jolie, avec un pichet d'eau qu'elle portait à ses chrysanthèmes, tandis que son mari se promenait, athlétique et rude, en fumant. Ils s'étaient aimés, paraît-il. On racontait que Malestroit l'avait enlevée, quand il revint de son tour de France, bronzé comme un Catalan, et superbe comme un jeune dieu. Et c'était cela sans doute qu'avait voulu dire Justine. Pauvres gens! Ce soir, ils ne sont pas sortis. La maison est close. Une lame mince de lumière, glissant par la fente de leur porte, se mêle à la lueur de la lune montante. Au delà, personne non plus, derrière la palissade. C'est le domaine du vannier, tout vert et frais, celui-là, ombragé d'un peuplier à larges feuilles et rempli de bottes d'osier, debout et serrées les unes contre les autres, la pointe encore duvetée, et qui lui donnent un certain air de forêt. Tout le jour, hiver comme été, c'est là que travaille Colibry, un vieux très maigre, assis au pied de l'arbre, près de la cuve où trempent des baguettes blanches. Quant aux maisons, elles sont toutes deux pareilles, bien basses, ouvrant sur le faubourg, avec un toit long du côté du jardin, un de ces toits sur lesquels la pluie s'égoutte des demi-journées, et qu'affectionnent les pigeons, dont il y a des volées de part et d'autre... Les pigeons sont même la cause de querelles fréquentes entre le vannier et le charpentier en bateaux. Comment voulez-vous que les pigeons de Malestroit n'aillent pas quelquefois manger le grain avec ceux de Colibry? Ils vivent sans cesse vis-à-vis les uns des autres. Le pigeonnier des uns, posé sur une perche, au bout du jardin de Malestroit, regarde précisément les deux boîtes pendues au-dessus de la porte de Colibry. Entre eux, compterait-on dix coups d'aile? Ce ne sont pas les reproches de leurs maîtres qui empêcheront les affinités naturelles de se manifester, ni le superbe culbutant du charpentier de courtiser la fine pigeonne bizet du tresseur d'osier. Et, parfois, on entend des phrases terribles: «C'est encore vous qui attirez mon culbutant, monsieur Colibry? Je lui tordrai le cou, à votre bizette!» Dieu sait que le pauvre Colibry est absolument innocent dans l'affaire, mais il a peur de son ombre. Il ne se défend pas, et, quand il voit que les choses se gâtent, il disparaît derrière son taillis... Pas de dispute, ce soir. Le deuil a mis entre eux sa paix profonde. La petite Yvonnette doit dormir auprès de la mère Colibry. Il fait tout nuit.

Claude regardait. Il se rappelait ces détails et d'autres qui, lentement, dans sa pensée, chantaient un refrain triste. Cela ressemblait aux sons de flûte, sortis on ne sait d'où, qui suivent le voyageur dans les nuits tièdes. Et, la curiosité aidant, il voulut retourner un instant chez les Malestroit.

Il s'arrêta, sans entrer, sur le seuil de la porte que le continuel pélerinage des gens du quartier avait tenue ouverte. Deux flambeaux, sur deux chaises de jonc, brûlaient à gauche et à droite du petit Jean. Le visage de l'enfant, plus pâle encore, demeurait doux et calme. Dans l'ombre, un berceau où dormait, sans souci de la mort, le dernier né de la famille. Dans l'ombre aussi, formant des groupes à peine distincts, cernés de lumière douteuse, des parents, des amis, accourus après la journée de travail, la mère abîmée sur l'épaule de madame Colibry, et puis, dans la lumière des cierges, près du lit, le père, colossal, debout, les yeux fixés sur ce drap blanc d'où sortait la tête menue de son fils. De vagues étincelles d'or et d'argent bruni s'échappaient de la croix et des images piquées sur le linge. Les guirlandes de fleurs luisaient plus vaguement encore, et mêlaient leur parfum à l'odeur de la cire brûlée. Un recueillement sacré, le respect effrayé du mystère, la fascination de ce visage de douze ans, que tous ils contemplaient, les témoignages multipliés d'attentions populaires et naïves emplissaient cette chambre d'une atmosphère pénétrante.

Mais Thérèse n'était plus là.

IV

Claude habitait de nouveau la Coudraie depuis trois semaines. Les affaires lentes et absorbantes de la campagne, la rentrée des blés et des avoines, la promenade, quelques visites aux voisins, l'occupaient suffisamment. Il n'avait pas le temps de rêver. Si l'image de Thérèse lui était apparue, c'était rapidement, sans qu'il eût le loisir d'y arrêter son esprit. Elle ne lui avait pas semblé d'un autre ordre que le souvenir d'un coin de forêt, de la frondaison retombante d'un groupe d'arbres ou d'une pente verte au bord d'une source. Il n'en avait retenu qu'une impression fugitive d'ombre et de fraîcheur. Rien de plus. Mais il faut compter avec les heures d'inaction.

Une après-midi que tout se taisait, et faisait la sieste autour de lui, les gens des fermes, les bœufs essoufflés de chaleur cherchant l'abri des haies, les oiseaux dont aucun ne se risquait à travers l'espace, les feuilles même, ternies par le grand soleil qui buvait la sève, il lisait devant sa fenêtre ouverte. S'il ne somnolait pas, il se sentait cependant l'âme plus molle que de coutume. Tout à coup, sur l'acacia, en face, un écureuil surgit. Accroupi sur une maîtresse branche, les oreilles droites et terminées par une flamme de poils roux, il regardait. Claude fit de même, et, presque en même temps, la pensée de Thérèse s'offrit à lui.

«Si je tuais l'écureuil, se dit-il, j'aurais un prétexte pour entrer chez M. Maldonne. Avec un peu de bonheur, je rencontrerais mademoiselle Thérèse. Je verrais au moins la maison qu'elle habite, le milieu où elle vit, quelque chose de plus que ce que je connais d'elle. Pourquoi pas?»

La tentation devint si forte que le jeune homme étendit la main, et saisit au crochet d'un portemanteau une carabine, avec laquelle, au temps des vendanges, il abattait des grives de vigne. Il appuya l'arme sur l'assise de la fenêtre. L'écureuil tourna sa tête fûtée, comme pour fuir. Claude pressa la détente, et se redressa aussitôt. De la jolie bête de tout à l'heure, il ne restait qu'un paquet de poils, pendu par les pattes de derrière à la branche de l'acacia. En trois bonds, poussé par l'ivresse d'un coup heureux, comme un chasseur de quinze ans, le jeune homme fut au pied de l'arbre. Le sang coulait de la blessure, à gouttes rouges et lentes, roulait sur le cou, perlait au bout de l'oreille, agitée à chaque fois d'un frisson, et tombait sur l'herbe en taches que buvait la terre. Claude se trouvait affreusement cruel. Une pitié, comme une souffrance humaine aurait pu la faire naître, s'emparait de son esprit. Les pattes qui retenaient l'animal, tremblantes d'un spasme de mort, se desserraient par degrés, et, tout à coup, ressaisissaient la branche. Et les petits ongles blancs criaient sur l'écorce. Ils lâchèrent enfin.

La bête enveloppée dans un journal, Claude eut bientôt fait d'oublier le meurtre. Il pressentait une aventure. Laquelle? Comment la nouer? Parlerait-il à M. Maldonne? Quelle sorte d'homme découvrirait-il en lui? Arriverait-il jusqu'à Thérèse? S'il parvenait à la revoir, quelle impression lui ferait cette jeune fille, dans un cadre tout différent de celui où elle lui était apparue? Son imagination n'allait pas au delà de ce point. Il lui suffisait, pour secouer la monotonie de l'heure présente, de ce très simple et très innocent projet: se faire présenter à une enfant encore mystérieuse et qui lui avait plu.

Vite, il monta dans une chambre voisine de la sienne, pour feuilleter un vieux Buffon relié en veau, avec des aquarelles pâles, délices de sa jeunesse. Il se remit en mémoire des noms de tribus, de familles et d'espèces, relut des passages dont la sonorité lui était encore familière, et, préparé de la sorte à son entrevue avec l'ornithologiste, partit pour la ville, dans sa carriole anglaise.

Vers quatre heures, il se présentait, son paquet sous le bras, dans la cour du musée, vieil édifice du XVe siècle, en pierre toute dentelée par l'homme et toute brunie par le temps. Le concierge eut l'air étonné de voir quelqu'un.

—M. Maldonne?

—Dans la tourelle, au deuxième.

Claude se mit donc à grimper dans l'escalier tournant. Il courait presque, enjambant deux ou trois de ces marches basses, d'un grain si blanc et d'une pente si douce, faites pour un pied de châtelaine. Le bruit de ses pas, répercuté par l'écho à tous les étages de cette cage légère, avait une sonorité à réveiller M. Maldonne, si le bonhomme avait dormi. Mais M. Maldonne dormir! Quelle idée! A peine Claude eut-il ouvert la porte cintrée, au-dessus de laquelle pendait un écriteau: «Cabinet du conservateur», il aperçut le naturaliste, devant une table logée dans l'épaisseur du mur, près de la fenêtre. M. Maldonne, assis, un scalpel à la main, était penché au-dessus d'une masse de plumes roussâtres. Autour de lui, dans la salle ronde voûtée en ogive, des tortues de mer, des scies de squales, un crocodile, deux ou trois singes, pièces fatiguées, attachées aux murs, et, en belle lumière, près du vitrail, le seul objet élégant et brillant qui fût là: une aquarelle. Il se leva vivement, et, les paumes appuyées au bord aigu de la planche, sa tête maigre tournée vers l'étranger, la barbiche dardée en avant par le pincement des lèvres, parut demander: «Que voulez-vous?»

—Monsieur, dit Claude, je crois que vous vous chargez de préparer,—il n'osa pas dire «d'empailler»,—même les animaux qui ne sont pas destinés au musée?

—Certainement, monsieur.

—J'ai, cette après-midi, tiré un coup de carabine.

—En temps prohibé! dit M. Maldonne, en se rasseyant.

—Et j'ai tué ceci.

Claude développa le papier, et se sentit rougir en constatant l'état lamentable du contenu, comprimé, bossué, maculé de sang, méconnaissable. Il tendit quand même l'objet à M. Maldonne, qui partit d'un éclat de rire sonore, pareil au cri des geais qui se poursuivent dans les bois de chênes.

—Encore un! s'écria-t-il. Je l'aurais parié! l'écureuil commun, sciurus vulgaris, et avec des avaries!

Il s'arrêta de rire, de peur de blesser son visiteur, et ajouta, avec un accent ironique dont la gaieté faillit gagner Claude:

—Dites-moi, monsieur, le voulez-vous monté sur un cylindre percé, qui représente son nid, ou bien debout, l'épée à la main, dans l'attitude d'un duelliste, ou encore accroupi, la trompe de chasse en sautoir? Ce sont les trois positions préférées des amateurs de la ville.

—Mon Dieu! fit Claude en hésitant,—car l'idée du nid lui était venue,—comment le poseriez-vous donc, vous, monsieur?

Les yeux de M. Maldonne lancèrent une flamme.

—D'abord, dit-il, ni lui ni ses pareils ne valent la peine d'être montés; mais si j'entreprenais de le faire, je camperais la bête comme elle est à l'état sauvage, monsieur: je la saisirais, par exemple, au moment où elle vient de bondir sur un arbre, et se sauve... passez-la-moi... tenez, comme ceci, la tête tournée de côté, l'œil grand ouvert, le corps aplati contre le tronc, une cuisse allongée; ou bien quand elle saute à terre pour y ramasser une faîne, le museau baissé alors, le corps en arc, la queue en arc, un petit pont rouge à deux arches, et, si vous la préfériez au repos, je l'endormirais sur la fourche d'un frêne, les yeux mi-clos, mais l'oreille droite! Voilà, monsieur, ce qui serait de l'art!

—Je sais, répondit Claude timidement, que vous êtes un artiste, monsieur, et je suis confus de vous confier une besogne aussi peu digne de vous.

M. Maldonne jeta l'écureuil sur la table.

—Bah! dit-il avec un soupir, il le faut bien! La pie, le geai, la huppe et le martin-pêcheur des familles, la hure de sanglier et le bois de chevreuil des chasseurs, c'est, avec l'écureuil, le menu quotidien. Je me dédommage avec les pièces rares.

—Vous avez, en effet, une fort belle collection.

—Tous les oiseaux du département.

—Sans exception?

L'ornithologiste eut un mouvement de surprise, quelque chose d'inquiet passa dans son regard.

—En connaîtriez-vous une, par hasard?

—Mon Dieu, monsieur...

—Mais citez-la, je vous prie, citez-moi un oiseau du pays qu'on ne trouve pas, soit au musée, soit chez moi!

Claude tressauta. Il se sentait en plein sur la voie qu'il cherchait. S'il parvenait à tomber juste sur un de ces spécimens que M. Maldonne gardait jalousement chez lui! Tout arrive. Qui sait? Il fouilla les profondeurs de sa mémoire, et jeta ce nom d'un air de doute:

—Le faucon pèlerin?

M. Maldonne, rassuré, indiqua du doigt la porte, derrière lui.

—Dix exemplaires au musée, répondit-il.

—La mouette rieuse?

—Commune!

—Le butor?

—Je refuse ceux qu'on m'apporte.

Claude, par un dernier effort, trouva dans ses souvenirs un nom retentissant, et, le lançant à M. Maldonne qui attendait le coup, l'œil clair, la mine légèrement railleuse et flattée:

—L'aigle pygargue? dit-il.

—Eh! eh! repartit M. Maldonne, avec une moue de gourmet, la bête est rarissime en effet: c'est à peine si, de temps à autre, il s'en égare une à la poursuite des oies sauvages qui remontent la Loire.

—Eh bien?

—Je l'ai, monsieur!

—Pas possible?

—Chez moi!

—Chez vous, monsieur?

—Tué de ma main.

—Un vrai pygargue?

—Il n'y en a pas de faux.

—Non, monsieur, dit Claude, je n'aurais pas cru qu'un simple particulier pût posséder...

—Par exemple! Je vous le prouverai! dit M. Maldonne en se levant, tout rouge de l'émotion du collectionneur animé par le défi et sûr de son triomphe. Avez-vous une demi-heure à perdre?

—Je suis libre, monsieur.

—Alors, venez, accompagnez-moi jusqu'à la maison, et vous le verrez!

«Je la verrai», pensa Claude, dissimulant sa joie sous l'apparence d'un scepticisme poli.

C'était l'heure où, sur toute la surface de la France, le fonctionnaire s'évanouit, et l'homme s'épanouit. Le déclin du soleil brise des milliers de chaînes, qui se renouent au matin. Le conservateur du musée se retira dans un coin de la salle, pour changer sa veste de travail contre une redingote noire qui dessinait son torse maigre, se coiffa d'un chapeau de paille à bords plats, et prit une canne de buis à gros nœuds.

Pendant ces préparatifs, Claude s'était approché de l'aquarelle pendue près de la fenêtre. Elle représentait, à demi caché dans les roseaux d'un étang, un chasseur qui rabattait son arme après avoir tiré. Le canon fumait encore. Un oiseau fuyait, déjà très loin, rasant la nappe claire de l'eau.

—Tiens! dit Claude, quel est cet oiseau bleu que le chasseur vient de manquer?

M. Maldonne se détourna vivement, sans prendre le temps de passer la dernière manche de sa redingote.

—Bah! répondit-il, peu importe! Des oiseaux bleus, il y en a de beaucoup d'espèces, des perruches, par exemple, des colibris...

—Ce n'en est pas un, assurément. On dirait plutôt un canard? Ne trouvez-vous pas?

—Venez, monsieur! dit M. Maldonne en s'avançant et, légèrement embarrassé: la peinture ne doit pas avoir grand intérêt pour vous, c'est un souvenir, un cadeau d'ami... venez.

Claude jeta un dernier coup d'œil sur le chasseur malheureux, qui lui parut, en ce moment, ressembler au conservateur du musée, et, traversant le laboratoire, descendit l'escalier. Son compagnon avait un jarret d'acier et des yeux sans cesse en mouvement. Il longea d'abord, au pas accéléré, presque sans rien dire, ces files de maisons devant lesquelles il passait quatre fois le jour, tout occupé à saluer de la main les gens qui lui souriaient ou se découvraient devant lui. Puis, le faubourg franchi, des bouts de haie commencèrent à rompre la ligne des murs, et la campagne apparut: cultures de maraîchers et vastes pépinières, où la ville enfonçait encore, çà et là, le coin d'une bâtisse neuve. Presque partout, des deux côtés de la route, des forêts minuscules d'arbres verts, des taillis, drus comme les poils d'une brosse, de noisetiers, de hêtres, d'érables, des groupes de jeunes marronniers levant leur bouquet de feuilles, comme des palmiers d'oasis, au-dessus des files naines de poiriers ou de fusains, tout cela coupé en carré par des fossés sans herbe. M. Maldonne, dès qu'il se sentit enveloppé de ce paysage familier, ralentit sa marche, et donna libre carrière à son esprit. Tout l'intéressait, à présent, le moindre détail du chemin, les vols d'oiseaux surtout, que le soir attirait vers les nids, et qui s'éparpillaient, balles de plumes bondissantes, dans l'air tiède et doré. Il les nommait les uns après les autres: bruants, verdiers, linots, alouettes, pinsons, fauvettes. C'était son monde qu'il présentait à Claude. Sa conversation abondait en choses vues et fines. Il s'animait. Il était quelqu'un.

Sous les pieds des promeneurs, de la terre aux ombres courtes où elle était blottie, une alouette se leva, monta dans la lumière, agitant toutes ses plumes, plana, et redescendit sans avoir interrompu son chant. M. Maldonne l'avait suivie, avec une expression de tendresse qui ne s'adressait point à l'oiseau, avec un de ces sourires qui vont droit à une joie prochaine. L'alouette chanteuse n'était pour lui qu'un symbole. Et en effet, quand elle se fut assise dans les mottes, Claude remarqua que le regard de M. Maldonne se posait en avant, sur un parc entouré de murs. «C'est là!» se dit-il.

On ne distinguait encore que des arbres de venue superbe, aux cimes arrondies, retombantes ou découpées en fuseaux légers sur le ciel, mais point de maison. Bientôt, le vieux mur d'ardoise crevassé, auquel la mousse servait de ciment, et que couronnaient des giroflées défleuries, étendit son ombre sur la route. Vers le milieu, deux piliers de tuffeaux, surmontés de chapiteaux, encadraient un portail massif, hérissé de clous formant des arabesques et décoré d'un pied de sanglier. De toutes parts les branches débordaient en ourlets verts l'arête de la pierre. Même à ceux qui passaient, le domaine donnait l'impression fugitive de la paix. «Faut-il avoir de l'esprit pour se loger-là! songeait Claude. Quel parfum ce doit être au printemps! Comme c'est doux l'été! En hiver même on est abrité du vent. Et voilà où vous demeurez, mademoiselle? Cela ne m'étonne point; cela même me confirme dans l'idée que je me suis faite de vous.»

M. Maldonne poussa une petite porte qui fit, en s'ouvrant, comme une déchirure dans le vaste panneau de bois.

—Entrez! dit-il.

Oh! ce premier pas dans la terre promise! Derrière la porte, les lilas, les ébéniers, les acacias, cent arbres d'essences choisies et mêlées se rejoignaient au-dessus du sable encore humide de la dernière pluie. Des fleurs fanées à demi jonchaient le sol, et, chauffées par les traînées de soleil qui tombaient de la voûte, répandaient une odeur sucrée. A vingt pas, en face, deux grandes fenêtres ouvertes buvaient l'air divin. Les deux hommes suivirent l'avenue. Il y eut quelques bruissements d'ailes dans les cimes. La maison se découvrit tout entière, plus large que haute, enveloppée par les deux branches de l'allée, qui devaient se rejoindre au delà. M. Maldonne traversa un vestibule, poussa une porte à gauche, et, s'effaçant le long du mur:

—Mon cher monsieur, dit-il, vous ai-je trompé?

Sur la cheminée, au fond de l'appartement, un aigle, le cou tendu, déployait ses ailes immenses.

—Deux mètres vingt d'envergure, reprit le naturaliste, et regardez-moi ces moustaches, les pennes blanches de la cuisse, les écailles de la patte, est-ce un pygargue, oui ou non? En est-ce un?

Claude s'était déjà détourné de l'oiseau, et saluait, un peu confus, une femme qu'il n'avait point aperçue tout d'abord, assise près de la fenêtre. Madame Maldonne écrivait, sur des ronds de papier d'égal rayon: «Groseilles 1889.»

—Qu'y-a-t-il? demanda le naturaliste en entrant après Claude... Ah! ma chère, pardon... un client d'aujourd'hui, monsieur Claude Revel, peut-être un disciple futur, qui ne voulait pas croire à mon pygargue. Je l'ai amené.

Claude s'inclina, et madame Maldonne lui rendit son salut, d'un léger mouvement de la tête, avec cette gravité inquiète qui caractérise les personnes timides.

—Vous aimez l'histoire naturelle, monsieur? demanda-t-elle.

—Je ne suis qu'un débutant, madame, répondit Claude.

—Mais non, puisque vous discutez avec mon mari sur les espèces rares. Êtes-vous convaincu?

—Absolument, madame.

—Monsieur irait très loin en ornithologie, s'il le voulait, dit sentencieusement M. Maldonne.

—Oh! monsieur!

—Très loin, je le répète. Nous en avons causé en chemin, et vous aviez tout l'air de vous intéresser à la chose, monsieur!

—Avec un pareil guide! fit Claude.

Il disait cela par politesse. Mais madame Maldonne le prit autrement. Une lueur, comme un reste de jeunesse, éclaira son visage. Elle regarda son mari d'un air de ravissement. Quelqu'un lui rendait donc justice, à lui, devant elle! Quel rare plaisir!

Elle fut un instant jolie de l'émotion délicate de son cœur.

—Pauvre ami! fit-elle. Si vous saviez, monsieur, tout ce qu'il a eu à souffrir de la part de directeurs inintelligents, incapables de le comprendre! Heureusement qu'il s'est imposé par son talent. Pour organiser cette collection, la plus belle de toute la province, il lui a fallu plus de travail...

—Geneviève! interrompit M. Maldonne, aussi désireux qu'elle d'entendre achever la phrase.

—Oui, plus de travail, d'adresse, de science et d'observation, qu'à des artistes célèbres, enrichis, fêtés.

—Fêté! Est-ce que je ne le suis pas ici, Geneviève? Tout le monde me gâte, au contraire... Voyons, voyons, au lieu de nous attendrir inutilement sur mon sort, si tu nous offrais un peu de sirop? La soirée est étouffante, et monsieur doit avoir aussi chaud que moi... Thérèse?

Madame Maldonne fit un geste d'avertissement désespéré, comme pour dire: «A quoi penses-tu, mon ami? Tu sais bien que c'est impossible. Elle ne peut pas venir!» Mais il était trop tard, mademoiselle Thérèse avait entendu. Elle était déjà là, dans l'encadrement de la porte opposée à celle de l'entrée: toute rose, la lèvre supérieure légèrement relevée laissant voir quatre dents blanches, le nez petit, les yeux grands, les sourcils un peu étonnés, un vrai modèle de Greuze. Et, pour parfaire la ressemblance avec les types préférés de ce maître des scènes intimes, elle avait un petit tablier, les manches retroussées, et, sur ses mains mignonnes, sur ses bras, la plus belle couleur rouge qu'on puisse imaginer. Mademoiselle Thérèse devait faire des confitures. En apercevant un étranger, son premier mouvement fut de rire. Elle se trouvait drôle ainsi. Une seule chose paraissait la gêner: son petit tablier à bretelles. Aussi, de la main droite, elle cherchait discrètement l'agrafe de la ceinture, tandis qu'elle regardait tour à tour son père, sa mère et Claude, avec les mêmes yeux pleins de fou rire contenu.

—Folle que tu es! dit M. Maldonne en lui tendant ses deux bras, qu'il retira aussitôt, par respect des convenances; apporte-nous de ce sirop de framboises que ta mère fait si bien!

Elle voulut répondre. Mais les mots n'obéissent pas toujours. On entendit d'abord un éclat de rire étouffé, puis une fusée de notes claires, débordantes, épanouies comme une chanson de printemps, qui diminua, s'assourdit, et s'éteignit dans le lointain: mademoiselle Thérèse s'était enfuie...

Elle revint, cinq minutes après, sans tablier, les manches baissées et la mine sérieuse, portant sur un plateau deux verres, une carafe d'eau fraîche et un carafon de sirop, le tout si propre, si net que, quand elle entra dans le rayonnement de la fenêtre, tous les massifs du jardin se mirèrent aux facettes du cristal.

Claude la regarda poser le plateau sur la table à ouvrage, se redresser, et se retirer derrière une chaise, les mains appuyées au dossier.

—Je vois, mademoiselle, dit-il, que vous êtes déjà initiée aux recettes du ménage.

—Il n'y a rien d'étonnant à cela, répondit madame Maldonne. Nous vivons ici assez loin de la ville pour nous considérer comme des campagnards. Nous en avons les goûts, et même quelquefois les défauts, ajouta-t-elle, en enveloppant sa fille d'un regard très doux, où il y avait une ombre de reproche.

—Voyons, mère chérie, est-ce bien grave? reprit vivement Thérèse. Je vous croyais seuls. Je suis venue comme j'étais. Monsieur a bien deviné, allez? N'est-ce pas, monsieur, vous avez deviné que je faisais des confitures?

—Du premier coup d'œil, mademoiselle.

—A mes mains? reprit-elle en étendant ses doigts, qui jouaient sur le dossier de sa chaise.

—Oui, mademoiselle. Et peut-on savoir quelle sorte de confitures?

Elle eut un hochement de tête de commisération, pour une ignorance pareille, et dit:

—Mais de groseilles, monsieur! En cette saison-ci, que voulez-vous que ce soit autre chose?

Puis, subitement, ses yeux s'animèrent; leur gravité d'emprunt tomba comme un voile, et la jeunesse, qui était derrière, la belle jeunesse limpide et hardie réapparut.

—Les groseilles, s'écria-t-elle, voilà un fruit que j'aime!

—Vraiment, mademoiselle?

—Cela vous étonne, monsieur?

—Un peu, je l'ai toujours trouvé médiocre.

—Et moi aussi, monsieur! Mais ce n'est pas pour leur goût que j'aime les groseilles.

—Et peut-on vous demander pourquoi?

—Parce qu'elles ont l'humeur égale. Avec elles on sait sur quoi compter. Tous les ans, cela donne, tandis que les abricots, les pêches, les cerises même, pour un coup de vent, pour une gelée, s'en vont en feuilles... Eh bien! moi, j'ai une préférence pour tout ce qui ne trompe pas!

Elle était charmante, disant avec conviction ces choses fraîches.

—A la mode antique, et à votre santé! dit M. Maldonne, qui avait rempli les deux verres, et en levant le sien.

Claude s'inclina très légèrement, du côté de la maîtresse du logis. Et c'était un spectacle assez rare, ces quatre personnes contentes à la fois: madame Maldonne d'avoir loué son mari, le mari d'avoir un disciple, Thérèse de deviner l'hommage discret rendu à sa jeunesse, Claude de se trouver en pleine réussite de ses projets, au milieu d'aussi braves gens, groupés sous les ailes du pygargue qui lui avait servi d'introducteur.

Le naturaliste, beaucoup moins oublieux que son hôte du prétexte sous lequel celui-ci était venu, détourna la conversation vers son sujet préféré. Il raconta,—ce ne devait être ni la première, ni la seconde fois,—l'histoire du coup de fusil qui lui avait valu ce trophée de chasse, principal ornement du salon. On fit tous ensemble, et sous sa direction, une station devant la cheminée. Là, sous une cloche de verre, il y avait un chef-d'œuvre de patience et de goût: une collection d'oiseaux des îles, ou du pays, au plumage éclatant, posés dans toutes les attitudes de la vie, les ailes éployées ou croisées, mangeant, buvant, dormant la tête enfoncée sous les plumes, abritant leurs œufs menacés, ou marchant inquiets au milieu de poussins vêtus, comme des graines de souci, d'un duvet plus long qu'ils n'étaient gros. M. Maldonne, mis en verve, ne tarissait pas. Il possédait une mémoire prodigieuse des circonstances, des lieux, des dates. L'auditoire suffisait à l'animer. Claude, souvent distrait, regardait à la dérobée ses voisines, penchées, Thérèse un peu moins que sa mère, écoutant toutes les deux avec l'attention de la tendresse que rien ne lasse. «Et cette alouette blanche?» disait l'une. «Et ce guêpier doré?» disait l'autre.

Cependant, deux fois déjà, le bonnet d'une fille de charge, apparu dans l'entre-bâillement de la porte, s'était retiré devant un signe discret de la maîtresse du logis. La troisième fois, le bonnet entra. Il était précédé d'une assiette. Le dîner attendait. Claude battit en retraite, et personne ne le retint, bien que tous eussent du regret de le quitter. Mais la coutume, l'heure sacrée. O servitude naïve et forte!

—Nous nous reverrons? demanda M. Maldonne.

Claude, avant de répondre, suivit des yeux Thérèse qui traversait l'appartement, pour aller pousser un battant de la fenêtre, flamboyant sous la lumière du couchant. Elle marchait sans bruit, la tête droite, son cou délicat ombré de mèches folles. Sans paraître y prendre garde, elle écoutait. Claude eut cette impression très nette qu'elle n'était pas indifférente à ce qu'il allait répondre. Peut-être eût-il éludé l'invitation et brisé l'aventure, n'emportant que le souvenir agréable de l'accueil qu'il avait reçu et l'image renouvelée, embellie, de cette enfant. La nuance d'attention qu'il crut saisir chez Thérèse, la grâce aussi de cette tête un peu fière, qui se dessinait sur la baie lumineuse, en décidèrent autrement.

—Je crains, répondit-il, d'être un élève médiocre, mais je reviendrai volontiers.

—Convenu! repartit le naturaliste. Vous me trouverez presque toujours, le soir, au jardin, où j'ai mon laboratoire, là-bas, vous voyez?

—Le jardin, dit Thérèse à demi détournée, c'est ce qu'il y a de plus joli ici.

Claude fut sur le point de répondre: «Oh! non!» Il le pensa. Et elle le devina. Il se sentit rougir. M. et madame Maldonne se demandèrent pourquoi. Ils n'étaient plus jeunes.

—Eh bien! dit-il, je reviendrai, un soir, après dîner.

Il salua les deux femmes, serra la main de M. Maldonne, traversa de nouveau, cette fois les yeux à terre, le bosquet qu'il avait tant admiré une demi-heure plus tôt, et se retrouva sur la route. Il s'étonnait de l'émotion vague qu'il éprouvait, et de ce qu'il avait été, timide en somme et un peu gauche. Ces gens très simples, par leur simplicité même, leur cordialité vraie, l'avaient jeté en dehors des phrases convenues. Il avait promis de revenir. Se proposait-il de devenir l'élève de M. Maldonne? Non, ce n'était pas sérieux. Alors? D'ordinaire ses actes étaient plus réfléchis. «Puisque je l'ai promis, se dit-il, je reviendrai. Mais je mettrai un intervalle entre cette première visite et ma seconde.» Il se rendait compte qu'il avait obéi, et c'était une récidive, à l'attrait de cette jeune fille, la fille d'un simple conservateur de musée de province. Mais il n'insista pas, et chercha, sur la route, quelque chose qui pût lui éviter, vis-à-vis de lui-même, l'aveu complet de sa faiblesse.

A trente pas, un homme venait, vêtu de telle façon qu'il ne pouvait passer inaperçu, à cette heure et à cette place: jaquette claire ouvrant sur un gilet blanc, chapeau gris, cravate ornée d'une épingle.

Au moment où il croisa Claude, il le considéra attentivement, et reporta les yeux vers l'enclos des Maldonne. Il se demandait sûrement: «D'où vient-il?» Claude pensa de même: «Où peut-il bien aller?» Et quand il se fut éloigné de quelques cents mètres, à l'endroit où les premières masures s'élevaient au bord du chemin, il se détourna. Là-bas, devant le portail vert, l'inconnu s'était arrêté. Il avait le bras levé vers la sonnette, et, par-dessus son épaule, il regardait Claude.