XX.
Coup d'œil rétrospectif sur l'ensemble de la sorcellerie.—Impiété et dangers de cette prétendue science.—Confiance qu'elle inspire dans tout le moyen âge.—De la conviction des sorciers.—Explication naturelle de divers faits extraordinaires.—Charlatans et hallucinés.
Nous connaissons maintenant toutes les aspirations, tous les secrets, tous les actes de la sorcellerie. En parcourant cette lugubre histoire, nous nous sommes borné à raconter les faits sans réflexions, sans commentaires; il nous faut maintenant passer du rêve à la réalité.
On le voit, par ce que nous venons de dire, la sorcellerie, qui va toujours en se dégradant à travers le moyen âge, arrive, au seuil même des temps modernes, aux dernières limites de la folie et de l'impiété. Ce n'est plus seulement, comme à l'origine, une sorte de superfétation de la science; c'est une sombre et cynique protestation contre les croyances les plus saintes et les plus respectables. C'est en quelque sorte la religion du mal qui se pose en face d'une religion divine. C'est la réhabilitation de tous les instincts pervers, le triomphe et l'exaltation de toutes les passions redoutables. C'est un outrage à la raison humaine. Que feront l'Église, la raison, la société, à l'égard de cette prétendue science, qui ne tend à rien moins qu'à bouleverser les éléments, à commettre avec impunité tous les crimes, à s'élever au-dessus des lois divines et humaines?
Pendant de longs siècles, la raison accepte et s'incline. Quelque absurdes que soient les faits, le moyen âge les croit toujours, et, dans son ignorance, il se garde bien de soupçonner qu'il insulte à la fois l'homme et Dieu: l'homme, en rapportant à une intelligence supérieure et mauvaise la science et la puissance d'action qui sont le résultat de l'intelligence et de la volonté humaine; Dieu, le maître absolu, en lui faisant partager l'empire du monde avec une créature vouée à sa colère. Quand on a fait la part du charlatanisme, qui sans aucun doute a, dans tous les temps, y compris le nôtre, exploité habilement la crédulité publique; quand on a fait à l'ignorance des chroniqueurs et des démonographes la plus large part possible, on n'en constate pas moins, d'une manière irrécusable, l'adhésion universelle des hommes, et même des hommes éclairés; on reconnaît que les faits les plus absurdes ont acquis, auprès d'une foule de gens, l'évidence des faits les plus irrécusables; et ce qu'il y a de plus étrange ce n'est pas que la foule ait cru qu'il y avait des sorciers et qu'elle en ait vu partout, c'est qu'un très-grand nombre d'individus se soient sincèrement imaginé qu'ils l'étaient eux-mêmes. C'est là un point sur lequel il convient de s'arrêter.
Lorsqu'on suit avec attention les procès de sorcellerie, on ne tarde point à reconnaître que les accusés se partagent en trois catégories distinctes, qui se composent: 1° des véritables malfaiteurs qui cherchent à déguiser leurs crimes sous les apparences d'une science supérieure; 2° de malheureux qui sont innocemment victimes des préjugés de leur temps; 3° d'hallucinés qui sont dupes de leurs rêves. C'est de ces derniers que nous allons nous occuper d'abord.
On trouve, dans les procès dont nous venons de parler, une foule d'individus qui, appliqués à la torture, font des aveux complets, et les rétractent ensuite, en disant qu'ils n'ont avoué que pour échapper à la douleur; mais on en trouve aussi un très-grand nombre qui soutiennent la réalité des faits dont on les accuse, et qui s'obstinent à croire et à mourir. On en voit d'autres qui, sur le bûcher même, restent persuadés que le diable viendra les délivrer, et qui affrontent le supplice avec un courage extraordinaire. La science moderne a cherché l'explication de ce singulier phénomène, et elle l'a trouvé dans l'hallucination et l'extase. Elle a remarqué d'abord que les sorciers véritablement convaincus étaient, en général, des gens appartenant aux classes les moins éclairées de la société, ou à celles qui se trouvaient en lutte ouverte avec elle, comme les juifs, les cagots, les bohémiens, les hérétiques; il résulte évidemment de là, d'une part, que ces malheureux, par leur ignorance même, étaient aptes à recevoir sans examen l'impression de toutes les folies qui avaient cours de leur temps, et, de l'autre, qu'ils avaient intérêt à chercher en dehors de la société même des ressources secrètes pour vivre d'une manière plus heureuse, ou pour se défendre contre les attaques auxquelles ils étaient en butte. Du moment où la croyance universelle admettait une science supérieure, il était naturel qu'ils se tournassent vers elle pour lui demander, comme nous l'avons déjà dit, tout ce que le monde leur refusait. L'étude et la pratique de cette science devenant pour eux l'objet d'une constante préoccupation, et l'instinct de l'homme le portant toujours à croire ce qu'il désire, ils finissaient par s'absorber dans une idée fixe. Le caractère sombre et mystérieux des pratiques auxquelles ils se livraient exaltait leur imagination, et ils s'élevaient, par degrés, à une sorte d'état extatique. Ils acquéraient le fanatisme et la conviction de leur erreur; le rêve finissait par dominer la raison, en un mot, ils avaient la folie de la sorcellerie. Les drogues dont ils faisaient usage ajoutaient encore à cet état d'excitation naturelle, et, en ce qui touche les faits relatifs au sabbat, nous citerons quelques exemples concluants.
Laissant ici de côté le bouillon de couleuvres; de crapauds et de limaille de cloches et toutes les recettes dont nous avons parlé plus haut, nous constaterons, d'après des témoignages irrécusables, que les sorciers pour se rendre au sabbat pratiquaient réellement sur diverses parties de leur corps une onction magique, c'est-à-dire qu'ils se frottaient avec différentes drogues, et qu'ils usaient de certains breuvages. Lucien et Apulée parlent de cette onction, que pratiquaient également les initiés aux mystères de l'antre de Trophonius. Or, quand on trouve dans Porta, dans Cardan et dans quelques autres médecins et philosophes naturalistes du moyen âge ou de la renaissance, l'indication des drogues que l'on employait à cet usage, on comprend le sabbat. Ces drogues, c'était le stramonium dont la racine cause un délire accompagné d'un sommeil profond; le solanum somniferum, la jusquiame et l'opium. Dès ce moment, la vision s'explique. Le sorcier, après l'onction magique ou l'usage des boissons prescrites par son art, tombe dans un sommeil fébrile, traversé de rêves terribles, riants, voluptueux. Les idées qui l'ont occupé, possédé dans l'état de veille, se pressent en foule dans son esprit, et le sommeil réalise pour lui tous ses désirs, toutes ses espérances. Il y a là sans doute encore un mystère profond, mais ce mystère du moins est dans les lois ordinaires de la nature; et des esprits sérieux et positifs l'avaient déjà constaté au moment même où les croyances à la sorcellerie régnaient dans toute leur puissance. En 1545, les médecins du pape Jules III voulurent éprouver sur une femme attaquée d'une maladie nerveuse l'effet d'une pommade trouvée chez un sorcier; elle dormit pendant trente-six heures de suite. Lorsqu'on parvint à la réveiller, elle se plaignit qu'on l'arrachait aux embrassements d'un beau jeune homme; elle raconta une foule d'hallucinations étranges, et le médecin n'hésita point à attribuer à l'effet naturel des drogues ce qu'elle attribuait à l'onction magique. Une expérience du même genre fut faite à Florence au commencement du XVIIe siècle. On conduisit un jour devant un juge une femme qui s'accusait elle-même d'être sorcière. Le juge, qui était un homme de bon sens, ne reçut cette accusation qu'avec beaucoup de défiance; et fit des représentations à la sorcière; mais celle-ci qui tenait à prouver son talent, dût la mort s'ensuivre, déclara qu'elle irait au sabbat le soir même si on voulait la laisser retourner chez elle et pratiquer l'onction. Le magistrat y consentit. Elle se frotta de ses drogues, et s'endormit sur-le-champ; alors on l'attacha sur un lit, on la piqua, on lui fit de légères brûlures, ce qui ne l'empêcha point de dormir pendant vingt-quatre heures, et le lendemain en s'éveillant, elle raconta avec le plus grand détail tout ce qu'elle avait vu au sabbat, en ajoutant que le diable l'avait piquée et brûlée. On lui dit alors ce qui s'était passé, mais il fut impossible de la détromper, et malgré cet entêtement on la renvoya saine et sauve. Gassendi essaya sur un paysan l'effet d'une pommade analogue composée de jusquiame et d'opium; le paysan s'endormit d'un sommeil profond, et à son réveil il fit la description d'une assemblée merveilleuse à laquelle il avait assisté.
Ce qui se passait pour le sabbat, se passait également pour les lycanthropes. Certains individus s'imaginèrent qu'ils avaient le pouvoir de se transformer en loup, et l'on en vit qui dans cette idée marchaient à quatre pattes et cherchaient à imiter le cri de cette bête fauve. Un de ces hommes encore fort jeune, dit Walter Scott, fut mis en jugement à Besançon. Il déclara qu'il était le serviteur ou le piqueur du seigneur de la forêt, ainsi qu'il nommait son maître, qu'on jugea être le diable. Par le pouvoir de ce maître, il était transformé en loup, prenait le caractère de cet animal, et se voyait accompagné dans ses courses par un loup de plus grande taille, qu'il supposait être le seigneur de la forêt lui-même. Ces loups dévastaient les troupeaux et égorgeaient les chiens qui les défendaient. Si l'un ne voyait pas l'autre, il hurlait à la manière des loups pour inviter son camarade à venir partager sa proie; et si celui-ci n'arrivait pas à ce signal, le premier enterrait cette proie aussi bien qu'il le pouvait.» Ce malheureux croyait très-sincèrement à ce récit, et les juges qui l'interrogèrent le firent brûler, en toute sécurité de conscience, après l'avoir fait condamner sur sa propre déposition. En 1498, le parlement de Paris s'était montré beaucoup plus raisonnable en cassant un arrêt rendu par le lieutenant criminel d'Angers contre un habitant de Maumusson, près Nantes, qui prétendait avoir erré pendant plusieurs années sous la forme d'un loup, et en envoyant ce pauvre diable à l'hôpital Saint-Germain des Prés où il fut traité comme maniaque.
Nous n'insisterons pas plus longtemps sur les faits de ce genre. Les nombreuses études auxquelles les philosophes et les médecins[3] se sont livrés de notre temps ne laissent aucun doute sur la puissance avec laquelle le rêve, dans l'extase, l'hallucination et la folie, prend les apparences de la réalité, et combien les illusions de l'esprit réagissent sur les illusions des sens. On voit dès lors comment une foule d'aventures plus ou moins extraordinaires, n'étaient en réalité que des hallucinations, des idées fixes, transformées par l'imagination de certains hommes en faits apparents et tangibles. Qu'on admette ensuite la contagion de l'hallucination, contagion qui n'est pas moins irrécusable que les effets de l'hallucination elle-même, qu'on fasse en même temps la part des phénomènes naturels que la science n'avait point encore constatés ou vérifiés, et l'on comprendra avec quelle facilité les erreurs les plus étranges ont pu s'accréditer.
NOTES:
XXI.
De quelques hommes célèbres accusés de sorcellerie.—Virgile, Roger Bacon, Albert le Grand, les papes.—Réaction contre la sorcellerie, provoquée par le procès de Jeanne d'Arc.
Contagieuse comme l'hallucination, la crédulité qui transformait en œuvres magiques les faits les plus simples, transformait également en sorciers les hommes qui par leur génie ou leur science s'élevaient au-dessus du vulgaire. Orphée, Amphion, Zoroastre, Pythagore, Démocrite, Socrate, Aristote, Numa Pompilius, dans l'antiquité païenne, sont réputés sorciers. On disait même que ce dernier, pour rédiger ses lois, avait recours à l'hydromancie, et qu'à l'aide de conjurations magiques, il en avait fait apparaître tous les articles dans un baquet d'eau qui en reflétait le texte comme un miroir. Cham et Moïse furent également regardés comme des magiciens. Jésus-Christ lui-même fut traité de magicien par les ennemis de sa divinité, qui allèrent jusqu'à dire que, pour opérer ses miracles, il consultait les heures astrologiques. Apollonius de Tyane, Simon, Porphyre, Jamblique, jouirent dans les premiers siècles de notre ère d'une immense réputation à cause des prodiges qu'on leur attribuait. Quelques Pères de l'Église même, avant que la foi n'eût touché leur cœur, approchèrent leurs lèvres, disent les hagiographes, de ces sources empoisonnées. Saint Cyprien d'Antioche entre autres, voulut s'initier aux sciences infernales; mais convaincu bientôt de la faiblesse des démons il se dégoûta de son art; et comme il faisait des reproches au diable de son impuissance, celui-ci le renversa par terre et s'efforça de le tuer[4].
Virgile complétement défiguré était devenu un petit homme bossu et laid, qui s'occupait de toute autre chose que de vers, et qui n'avait plus guère de commun avec le divin poëte que de porter le même nom, d'avoir demeuré à Rome et d'être enterré aux environs de Naples. Ce néo-Virgile, très-souvent cité dans les romans de chevalerie, appliquait principalement sa science infernale à la mécanique, à l'architecture, aux beaux-arts. En se transformant il était resté artiste; car on sait qu'il fit une lampe inextinguible, un pont très-long qui se soutenait sans arches, en un mot un véritable pont suspendu, une tête d'airain qui annonçait l'avenir, une mouche du même métal qui débarrassait les maisons des véritables mouches, un œuf sur lequel était bâtie une ville entière qui s'écroulait quand on remuait l'œuf, et l'instant d'après se rebâtissait d'elle-même, etc.
L'une des périodes les plus curieuses de l'histoire des sciences occultes est, sans contredit, l'époque qui s'étend du Ier au IIIe siècle de notre ère. Une transformation profonde s'opère dans l'esprit des païens eux-mêmes, de ceux que n'a point encore touchés la lumière de la religion nouvelle. Cette voix mystérieuse, qui courait le long des rives de la mer Égée: Le grand Pan est mort, semble annoncer qu'un âge nouveau va commencer pour le monde; aux antiques légendes du paganisme, s'ajoutent des légendes philosophiques et populaires qui sont comme la source des traditions merveilleuses du moyen âge. Une foule d'illuminés réclament pour eux-mêmes le pouvoir qui échappe aux dieux détrônés de l'Olympe. Les enchanteurs, les devins, les sorciers, ont de nombreux précurseurs. La magie s'allie encore avec la philosophie et la science antiques, en même temps qu'elle cherche à opposer ses mensonges aux miracles de la foi nouvelle. Deux hommes, au premier siècle de notre ère, représentent cette double tendance, nous avons nommé Apollonius de Tyane et Simon le Magicien.
Simon, contemporain des apôtres, avait acheté à Tyr une femme perdue, nommée Hélène; il disait que cette femme était la créatrice des anges, qu'elle était descendue sur la terre en passant de ciel en ciel; que quant à lui, il n'avait que la figure de l'homme, qu'il était le vrai Messie, et pour séduire les peuples, il opposait aux miracles du Christ des enchantements et des sortilèges. Il se vantait de pouvoir rappeler des enfers les âmes des prophètes, de voler à travers les airs; il disait qu'il s'était enveloppé dans le feu, qu'il se confondait avec cet élément et ne pouvait en être consumé. Il avait, disait-il, animé, fait mouvoir et parler des statues, changé des pierres en pains; il se rendait invisible à volonté, passait à travers les rochers, et les creusait sans employer autre chose que des mots. Il faisait naître tout à coup des arbres chargés de fleurs et de fruits, prenait la forme de divers animaux, et changeait de visage sans qu'il fût possible de le reconnaître. Il racontait que sa mère l'ayant un jour envoyé dans les champs faire la moisson, il avait ordonné à sa faucille de moissonner toute seule et qu'elle avait fait plus de besogne que dix ouvriers ensemble. La foule, toujours crédule, toujours facile à tromper, acceptait sans contrôle ces récits merveilleux, et on racontait qu'un jour il avait dit à Néron: «Faites-moi décapiter, et dans trois jours je ressusciterai.» Néron, qui aimait le sang, voulut tenter l'expérience; mais Simon se fit remplacer par un bélier sous forme humaine, et trois jours après, il se montra comme s'il était ressuscité. Quelques Pères de l'Église racontent que Simon étant à Rome, sous l'empereur Néron, entreprit de voler et de monter au ciel et qu'en effet il vola pendant quelques moments; mais que les apôtres saint Pierre et saint Paul, s'étant mis en prière, le magicien fut précipité et mourut de sa chute, ce qui n'empêcha point, vers l'an 150, le peuple romain de lui élever une statue contrairement aux lois de l'empire qui condamnaient la magie et punissaient sévèrement ceux qui s'adonnaient à ses pratiques.
Apollonius de Tyane n'avait point eu, comme Simon, connaissance de la vraie foi. C'était un philosophe pythagoricien, originaire de Tyane, ville de Cappadoce. Après avoir pratique toutes les austérités de la secte pythagoricienne, il entreprit de longs voyages, visita Babylone, Taxella, capitale des Indes, et acquit, dans le cours de ses pérégrinations, une renommée si grande, qu'à son entrée à Éphèse tous les artisans quittèrent leurs travaux, pour le voir. Ce nuage fatidique, qui couronnait, dans ces âges reculés tous les hommes supérieurs, ne tarda point à l'environner d'une auréole éblouissante, et il fut considéré par le peuple comme le plus puissant des magiciens. En effet, Philostrate qui nous a transmis sa vie, raconte de lui des merveilles surprenantes. Il comprenait le langage des animaux, et traduisait avec la plus grande facilité les présages annoncés par les cris des oiseaux. Il interprétait également les songes. Pendant un séjour assez long qu'il fit à Syracuse, une femme mit au monde un enfant à trois têtes. Ces monstruosités humaines faisaient toujours alors une sensation très-vive. Tous ceux qui expliquaient les prodiges furent consultés; mais leur science fut impuissante. Apollonius n'eut qu'à jeter les yeux sur l'enfant pour expliquer le phénomène. Les trois têtes signifiaient les trois prétendants à l'empire, Galba, Othon et Vitellius. Un démon, d'un caractère méchant et dissimulé, étant entré dans le corps d'un jeune garçon, Apollonius l'en chassa en lui adressant une lettre pleine de menaces. Une autre fois il guérit un tueur de lions qui avait été blessé à la cuisse, en combattant un de ces animaux, par la seule apposition des mains sur le membre blessé. Il enseignait aux femmes à enfanter sans douleurs, en cachant sous leurs vêtements un lièvre vivant. Il leur enseignait également à préserver leurs enfants de l'intempérance en leur faisant manger des œufs de hibou avant qu'ils aient bu de vin.
Apollonius était tout à la fois devin et nécromancien. A Pergame, sur les ruines de Troie, il passa la nuit sur le tombeau d'Achille, et par le moyen d'un sortilège, qu'il avait appris dans l'Inde, il évoqua l'âme du héros, et eut avec cette âme une très-longue conversation. A Éphèse, il annonça l'approche d'une peste et d'un tremblement de terre; il se trouvait encore dans cette ville au moment même de la mort de Domitien, et l'on raconte qu'il s'arrêta tout à coup au milieu d'une discussion publique, et s'écria: «C'est bien fait! Stéphanus, courage, tue le tyran.» Ensuite, après un moment de silence, il reprit: «Le tyran est mort, il est tué en ce moment même.»
Apollonius n'était pas moins habile dans la pratique de cette médecine merveilleuse qui guérissait avec des mots. Dans la ville de Tarse, un chien enragé avait mordu un jeune homme, et celui-ci s'était mis à faire comme les chiens, à aboyer et à marcher à quatre pattes. La famille du jeune homme était désespérée de cet accident, et sur la grande réputation d'Apollonius, elle le pria de guérir cette maladie étrange. Celui-ci demanda où était le chien, on lui dit qu'il se tenait ordinairement auprès d'une fontaine, et que là, toujours altéré et n'osant jamais boire, on le voyait s'agiter sans cesse avec des mouvements convulsifs. «Qu'on me l'amène,» dit le magicien. L'ordre fut exécuté; le chien en voyant Apollonius, s'approcha de lui dans l'attitude d'un suppliant et avec des gémissements. Celui-ci le caressa et, se faisant amener le jeune homme qui avait été mordu, il ordonna à l'animal de lécher la plaie qu'il avait faite. La guérison fut instantanée. Quant au chien, il le conduisit sur le bord du fleuve qui traversait la ville, et lui ordonna de le passer à la nage. Le chien, toujours docile, obéit encore, et quand il eut touché l'autre rive, il se mit à courir, à aboyer, a redresser les oreilles et à remuer la queue, car il était joyeux de se sentir guéri.
Nous avons insisté sur ces détails parce que Simon le Magicien et Apollonius sont célèbres entre tous les faiseurs de prodiges, et que tous deux, au seuil même du moyen âge, sont comme le type et la souche originelle de cette double race qui se perpétue à travers les légendes, l'une s'adressant, comme Simon, au génie du mal, pour faire le mal; l'autre, comme Apollonius, cherchant dans une science supérieure le pouvoir d'adoucir les maux de l'humanité, et d'étendre la puissance de l'homme au delà des limites imposées à sa faiblesse; en un mot, le sorcier et l'enchanteur.
Pour épuiser la liste de tous les hommes célèbres, il faudrait pour ainsi dire citer les noms de tous ceux qui, dans les arts, la médecine, les sciences, la philosophie, ont fait faire au moyen âge quelques progrès à l'esprit humain. Ce qui contribua puissamment à corroborer cette croyance, c'est que les sciences comme les arts technologiques s'enveloppèrent toujours, à ces époques de ténèbres, d'un certain mystère; que leurs formules étaient considérées comme des secrets, et que souvent on ne les communiquait qu'à un petit nombre d'initiés, ce qui sans aucun doute fit perdre une foule de découvertes précieuses. L'illustre Roger Bacon ne parut à la plupart de ses contemporains qu'un sorcier vulgaire. Il en fut de même des encyclopédistes Thomas d'Aquin, Albert le Grand, Raymond Lulle, car on ne pouvait comprendre qu'un homme parvînt sans le secours du diable à embrasser l'universalité des connaissances humaines.
On voit par le grand nom de saint Thomas, que les théologiens n'étaient pas plus épargnés que les savants, et les papes à leur tour furent accusés comme les théologiens. Ces papes sont Sylvestre II, Benoît IX, Jean XX, Jean XXI, Grégoire VII, et Léon III, six en tout. Les communications que Sylvestre II (Gerbert) avait eues avec les Arabes, et les connaissances qu'il leur devait, attirèrent sur lui les soupçons les plus absurdes, et on alla jusqu'à l'accuser de ne s'être élevé à la papauté qu'en se vendant au diable, en un mot d'avoir échangé son âme pour la tiare. Des reproches du même genre furent adressés à Grégoire VII, et ce qu'il y a de curieux, c'est que ces reproches ont fait le sujet d'un livre écrit par un grand dignitaire de l'Église, le cardinal Beno.
Toutes les absurdités que peut rêver une imagination en délire sont entassées dans les biographies légendaires des prétendus sorciers, et nous recommandons aux personnes curieuses du fantastique l'histoire du docteur Faust, de ce même Faust que le génie de Goethe devait emprunter aux démonographes, pour en faire un des types les plus grandioses de la poésie moderne. Fils d'un paysan des environs de Weimar, Jean Faust, né au commencement du XVIe siècle, après avoir étudié la théologie et la médecine, se livra exclusivement à la magie, et devint pour les Allemands l'idéal du sorcier. Faust, qui excellait à conjurer le diable, avait asservi à ses ordres, par un pacte de vingt-quatre ans, un démon nommé Méphistophélès. A l'aide de ce démon, il descendit aux enfers, parcourut les sphères célestes et toutes les régions du monde sublunaire. Il eut un commerce de galanterie avec Hélène, femme de Ménélas, qu'il avait rappelée de l'autre monde pour s'assurer de sa beauté. Il fit apparaître Alexandre le Grand devant Charles-Quint, et pour terminer convenablement son infernale existence, il eut à l'expiration de son pacte le cou tordu par le diable[5].
La plus célèbre comme la plus cruelle de ces accusations de magie est sans contredit celle qui fut portée contre Jeanne d'Arc, ce miracle vivant de notre histoire, cette figure presque divine, qui semble grandir encore chaque jour à la distance des siècles, et qui représentera désormais pour tous les âges, comme pour tous les peuples, le symbole de l'héroïsme élevé par la foi à son dernier degré de puissance. Les détails du procès de cette sainte et noble fille sont trop connus pour qu'il soit besoin de les rapporter ici, même en ce qui se rattache directement à notre sujet. Mais ce que nous tenons à constater, ce que personne jusqu'ici n'a remarqué, c'est que de ce procès date en France et en Europe une ère nouvelle dans l'histoire de la sorcellerie; le doute se manifeste pour la première fois. L'évidente absurdité des reproches dont Jeanne fut l'objet, la grandeur de sa raison quand elle réfuta ces calomnies grossières, son amour du pays et sa foi, démontrèrent à tous les esprits qui gardaient quelque notion du bon sens qu'il était possible dans ce monde de faire de grandes choses sans l'intervention du diable. Les écrivains qui s'efforcèrent de la justifier du reproche d'avoir été sorcière, en arrivèrent nécessairement à se demander ce que c'était que la sorcellerie, et tandis que, d'un côté, il y avait une véritable recrudescence de crédulité, de l'autre il se formait une école investigatrice qui devait aboutir au remarquable livre de Naudé, Apologie des grands hommes accusés de magie, mais il s'écoula près de quinze siècles, à dater de notre ère, avant que cette école se fût formée; et si en demandant plus haut ce qu'avait fait la raison, nous avons pu dire justement qu'elle s'était inclinée, nous pouvons dire ici plus justement encore qu'elle avait abdiqué complétement.
NOTES:
[4] Voy. pour plus amples détails, dom Remi Cellier, Histoire des auteurs ecclésiastiques, t. IV, p. 89.
[5] Voy. l'Histoire prodigieuse et
lamentable du docteur Faust
avec sa mort espouvantable. Paris; 1603, pet. in-12.
XXII.
Dispositions diverses de la législation, relatives à la sorcellerie.—Lois romaines.—Lois barbares.—Lois ecclésiastiques.—Influence des hérésies du XIIe et du XIIIe siècle sur la démonologie.—La sorcellerie est dévolue à l'inquisition.
On conçoit que, du moment où certains hommes étaient investis par la tradition universelle d'un pouvoir aussi grand, et surtout aussi malfaisant que celui des sorciers, la société se soit crue sérieusement menacée, et qu'elle ait pris, pour se défendre, les plus grandes précautions. On conçoit également que l'Église, outragée dans sa foi, se soit armée d'une réprobation sévère. Cette réprobation était légitime; mais comme en semblable matière, les délits étaient le plus souvent imaginaires, la répression atteignit une foule de victimes innocentes, et les châtiments furent presque toujours d'une effroyable rigueur.
L'antiquité elle-même avait compris le danger qui pouvait résulter d'une science ténébreuse dont le but était de changer l'ordre éternel de la nature; elle avait reconnu que les maléfices et les philtres cachaient souvent de véritables empoisonnements; que ceux qui, à côté des oracles et des prêtres, se mêlaient de prédire l'avenir par l'évocation des morts n'étaient que des charlatans qui cherchaient des dupes; et tout en admettant une espèce de magie, moitié scientifique, moitié religieuse, elle poursuivit avec sévérité les adeptes des sciences occultes, qu'on désignait alors sous le nom de mathématiciens. Une loi de Constantin, promulguée en 321, établit nettement la distinction entre les deux sciences, en admettant que certains magiciens peuvent rendre de véritables services, guérir les maladies, conjurer les vents, et que, dans ce cas, il faut les laisser faire; mais bientôt Constance frappa d'une même réprobation tous les adeptes des sciences occultes. Il leur imposa un silence éternel, et par une loi promulguée en 358, il condamna les magiciens et les Chaldéens à être déchirés avec des ongles de fer. Les codes barbares les proscrivirent également, et le chapitre LXVII de la loi salique porte que les sorcières qui dévoreront des hommes seront condamnées à huit mille deniers d'amende.
Les Pères de l'Église, persuadés que la magie était l'héritière directe des rites et des impuretés du paganisme, se montrèrent aussi pour elle d'une grande sévérité. Les conciles d'Ancyre et de Laodicée frappèrent les sciences occultes d'anathèmes, mais en punissant seulement par la pénitence et des peines spirituelles ceux qui se livraient à des maléfices. Dès ce moment, la législation civile et religieuse fut nettement établie, et la pénalité seule se modifia suivant les temps. Charlemagne, dans ses Capitulaires, s'inspirant des lois romaines, des lois barbares, des canons des conciles, déclara les magiciens des hommes exécrables. Jusqu'au XIIIe siècle, les condamnations furent peu nombreuses, et beaucoup moins sévères qu'elles ne l'ont été depuis. Charlemagne, tout en ordonnant qu'on se saisît des sorciers, ne veut pas qu'on les fasse périr, et il recommande seulement qu'on les tienne en prison, afin qu'ils s'amendent. On voit même, en 936, le pape déclarer solennellement que, quoique les devins, les enchanteresses et les sorciers soient condamnés à mort par l'ancienne loi, les juges ecclésiastiques doivent cependant leur sauver la vie, pour qu'ils puissent faire pénitence. Cette indulgence, trois siècles plus tard, fit place à la plus inexorable sévérité.
Jusqu'à la fin du XIIe siècle, les
hérésies, en France, avaient été
avant tout philosophiques; mais, à cette époque, elles
s'imprégnèrent
d'une foule de superstitions, qui semblent en certains points
reproduire
les doctrines orientales. Les vaudois et les albigeois, qui furent
considérés comme les descendants directs des
manichéens, admettaient
comme eux l'existence de deux principes, entièrement
indépendants, qui
se partageaient le gouvernement du monde. Bardesanes, Manès,
Priscillien, semblaient renaître dans les sectes que nous venons
de
nommer. Ces sectes, en élevant le diable jusqu'à
l'idée de cause, en
firent le vice-roi tout-puissant de ce monde; elles partagèrent
leurs
adorations, et l'importance que prit alors la sorcellerie fut une
conséquence de leurs doctrines. L'Église, qui retrouvait
là d'antiques
erreurs, s'arma d'une rigueur nouvelle. Elle enveloppa dans une
même
proscription les hérétiques et les sorciers, et pour
punir des crimes
qui remontaient jusqu'à Dieu, on recourut aux supplices que Dieu
lui-même imposait aux réprouvés: on brûla
ceux que l'on regardait comme
coupables d'hérésie et de sorcellerie. Une juridiction
nouvelle, celle
de l'inquisition, fut instituée pour connaître de ces
crimes, et une
bulle du pape Innocent VIII signala les sorciers à la
sévérité des
inquisiteurs. «Nous avons appris, dit cette bulle, qu'un grand
nombre de
personnes des deux sexes ne craignent pas d'entrer en communication
avec
le diable, et que par leurs sorcelleries elles frappent
également les
hommes et les animaux, rendent les mariages stériles, font
périr les
enfants des femmes et les petits des bestiaux, flétrissent les
blés, les
jardins, les fruits et l'herbe des pâturages.» Par ces
motifs, les
inquisiteurs furent armés de pouvoirs extraordinaires. Les juges
civils
les secondèrent dans l'œuvre de la répression. Les
bûchers
s'allumèrent, et les sorciers, ou ceux que l'on regardait comme
tels,
furent immolés par centaines. Déjà, dès les
premiers siècles de notre
ère, le juif Philon avait dit que leur mort ne doit pas
être différée
d'un instant; qu'il faut les tuer, «comme on écrase les
serpents, les
scorpions, et autres bêtes venimeuses, avant qu'elles aient fait
un
mouvement pour mordre.» Le moyen âge suivit à la
lettre cette
recommandation cruelle, et quand Voltaire dit qu'on a
brûlé en Europe
plus de cent mille sorciers, il est sans aucun doute resté bien
au-dessous du chiffre véritable.
XXIII.
Procès de sorcellerie au XIVe et au XVe siècle.—Affaire des vaudois d'Arras.—Contradiction expliquée par une absurdité.
Au XIVe et au XVe siècle, on voit les procès de sorcellerie se multiplier d'une manière extraordinaire, principalement en Espagne et en Italie. Les accusés appartiennent à toutes les classes de la société, aux plus éclairées comme aux plus ignorantes, et les membres du clergé ne sont pas même épargnés.
Pierre d'Albano, écrivain italien et savant fort distingué, fut accusé d'avoir appris les sept arts libéraux par le secours de sept démons. On voulut le convaincre d'avoir enfermé ces sept démons dans une grosse bouteille qu'on trouva chez lui remplie d'une mixtion de sept drogues différentes. Il fut mis en prison à l'âge de quatre-vingts ans; on lui fit son procès, mais il mourut avant le jugement; et comme il n'avait point été condamné, on l'enterra d'abord dans l'église Saint-Antoine de Padoue. Bientôt les inquisiteurs le firent déterrer, et, par leur ordre, on brûla ses os dans la grande place.
En 1453, le prieur de Saint-Germain en Laye, Guillaume Édeline, docteur en théologie, fut accusé de s'être donné au démon dans l'intention de posséder une femme dont il était vivement épris, et de s'être trouvé souvent au sabbat. La sentence fut prononcée à Évreux; mais protégé qu'il était par sa qualité de prêtre, il en fut quitte pour une prison perpétuelle, et le pain et l'eau pour toute nourriture.
Ce fut surtout dans les procès intentés aux vaudois que se révélèrent en France la sottise et la cruauté des lois, la crédulité des juges et la perversité de certains hommes qui exploitaient dans un intérêt de vengeance et de fortune l'ignorance et la méchanceté de leurs contemporains. Les vaudois du XVe siècle sont mentionnés pour la première fois dans une bulle du pape Eugène IV donnée à Florence le 10 avril 1439. Eugène accuse Amédée VIII, duc de Savoie, que le concile de Bâle venait d'élire pape, après l'avoir déposé lui-même, de s'être laissé séduire par des sorciers, frangules, straganes ou vaudois, et de s'être servi de leur aide pour l'exécution de ses coupables projets. Voici ce que dit Monstrelet:
«Le duc, le prince et l'ouvrier de toute cette néphande œuvre a esté ce très desloyal Sathan Asmodus, jadis duc de Savoye, lequel jà piéçà a ces choses prémedictées en son couraige et a esté acerténé de plusieurs fauches pronostications et sorceries de plusieurs inexcécrés et maulditz hommes et femmes, lesquelz ont délaissé leur Sauveur derrière et se sont convertiz aprez Sathan, séduitz par illusion de dyables, lesquelz en commun langage sont nommées sorceries, frangules, straganes ou vaudoyses, desquelz on dit en avoir grant foison en son pays. Et par telles gens, jà passé aulcuns ans, a esté séduyt tellement que affin que il peust esleue estre ung chief monstrueux et difforme en l'Église de Dieu, il print ung habit de hermite, etc.»
Les accusations de vaudrerie se multiplièrent bientôt avec une extrême rapidité, principalement au nord de la France, en Flandre et en Picardie. Dans un chapitre général des frères prêcheurs tenu à Langres en 1459, un nommé Robinet de Vaulx, natif de Hébuterne, en Artois, condamné au feu comme vaudois ou sorcier, car les deux noms étaient synonymes, signala un grand nombre de personnes comme coupables du même délit. De nouvelles arrestations furent faites, et les vicaires de l'évêque d'Arras, voyant que le nombre des accusés augmentait dans une proportion effrayante, et de plus que les faits étaient loin d'être prouvés, furent d'avis d'abandonner les poursuites. Jacques Dubois, docteur en théologie, et l'évêque Jean Faulconnier, soutinrent au contraire la culpabilité, et prétendirent que «aussitôt qu'un homme estoit print, et accusé pour ladicte vaulderie, on ne les debvoit aider ny secourir, l'eust père, mère, frère ou quelque autre proche parent ou amy, sous peine d'estre prins pour vaudois.» Ces doctrines prévalurent. La pitié fut interdite; on nomma des commissions composées de clercs, de moines et de jurisconsultes, on amena les accusés, la tête couverte d'une mitre, sur un échafaud au milieu de la cour du palais épiscopal; et là, l'inquisiteur Pierre Broussard leur reprocha d'avoir assisté au sabbat. On les soumit ensuite à la torture, et quand on leur demanda si les faits allégués contre eux étaient réels: vaincus par la douleur, ils répondirent que oui. Peu de jours après on les brûla, et tous, en mourant, protestèrent de leur innocence. L'année suivante, en 1460, de nouvelles exécutions eurent lieu. Mais en 1461 le nouvel évêque, Jean Geoffroy, qui pendant toutes ces scènes lugubres avait été absent de sa ville épiscopale, y revint enfin pour mettre un terme à ces cruautés; il désapprouva vivement la conduite des juges; le parlement s'intéressa dans l'affaire; on relâcha les prétendus vaudois qui se trouvaient encore en prison, et trente ans plus tard, le 10 juillet 1491, la mémoire des malheureuses victimes de cette odieuse persécution fut solennellement réhabilitée au lieu même où elles avaient subi le dernier supplice[6].
Ici se présente naturellement cette question qui ressort de la nature même des accusations dont les sorciers étaient l'objet: comment des hommes qui avaient asservi les éléments, qui se transportaient par les airs avec la rapidité de la pensée, et dont le diable lui-même s'était fait l'esclave complaisant, comment de pareils hommes pouvaient-ils se laisser prendre, ou comment une fois pris n'échappaient-ils point à la prison, et par cela même au supplice? Il y avait là, pour ceux qui croyaient au pouvoir des sorciers, un fait embarrassant; mais le moyen âge avait toujours une réponse prête pour toutes les absurdités, et les juges aussi bien que la foule ignorante étaient persuadés que du moment où le sorcier se trouvait dans les mains de la justice, le diable l'abandonnait aussitôt; qu'il pouvait bien, pendant la durée du procès, lui donner quelques conseils, mais qu'il était tout à fait impuissant à le sauver. L'absurdité de l'accusation se trouvait ainsi sauvegardée par une absurdité nouvelle.
NOTES:
XXIV.
La sorcellerie au XVIe siècle.—Scepticisme et crédulité de cette époque.—Les diableries de Luther.—Poursuites nombreuses.—Causes de ces poursuites.—Interrogatoires, aveux et supplices.—Sorciers emportés par le diable.
Le XVIe siècle, que l'on est convenu de regarder comme une époque d'affranchissement pour l'esprit humain, se montra, en ce qui touche les sciences occultes, plus crédule et aussi cruel que les siècles précédents. Le nombre des sorciers s'accrut par toute l'Europe dans une proportion considérable; et les traités de sorcellerie et de démonologie qui furent à cette date publiés dans toutes les langues et chez tous les peuples de la chrétienté, contribuèrent à fortifier encore les erreurs populaires, chez les catholiques aussi bien que chez les réformés.
La plupart des prédicateurs institués après l'adoption des doctrines de Luther étaient en général des hommes dépourvus d'instruction, des artisans étrangers à toute espèce de science et de littérature. Au lieu de combattre la sorcellerie, ils contribuèrent encore à la propager dans les sectes nouvelles, et Luther lui-même leur donna l'exemple. Les sympathies de l'orgueil et de la révolte rapprochent le démon et le réformateur, et pour le moine de Worms il semble que le monde ne soit qu'une immense diablerie: il tient avec le diable des conférences théologiques; et il arriva même un jour que Luther, ne sachant que répondre aux arguties de son adversaire, lui lança, à défaut de raisonnements et de textes, son écritoire à la figure; on montra longtemps dans la chambre célèbre de la Wartbourg une large tache d'encre qui rappelait la dispute. Dans ce grand siècle du scepticisme, qui est aussi le grand siècle de la crédulité, Satan se relève de son antique déchéance, et il vient d'un souffle puissant éteindre les lueurs tremblantes de la raison, comme autrefois il éteignait les lampes dans le cloître de Cîteaux.
Ainsi qu'au temps de Salvien, le diable est partout avec son cortège de sorciers. Au nord et au midi, en Italie, en Espagne, en France, en Angleterre, la ronde échevelée du sabbat emporte dans son tourbillon fantastique les adorateurs de Satan. Les bûchers brident sans s'éteindre. En quelques années, le seul électorat de Trêves vit périr plus de six mille de ses habitants. En Angleterre, un enfant de cinq ans fut accusé de tourmenter ceux que lui désignaient les initiés, et des gens qui s'imaginaient avoir été mordus par lui montraient sur leur corps les marques de ses dents. Les animaux mêmes ne furent point épargnés, et l'on pendit un chien pour crime de sorcellerie.
En France, la persécution fut incessante et sans miséricorde. Pierre de Lancre, magistrat au parlement de Bordeaux, devint conseiller d'État pour avoir envoyé à la mort, dans le pays de Labourd, environ cinq cents malheureux, qui furent tous brûlés. Un conseiller du duché de Lorraine, Nicolas Rémi, dit avec un certain orgueil, en résumant ses services: «Je compte que depuis quinze ans que je juge à mort en Lorraine, il n'y a pas eu moins de neuf cents sorciers convaincus envoyés au supplice par notre tribunal.» Il existait, dit-on, à Paris, sous le règne de Charles IX, plus de trente mille individus qui s'occupaient de sorcellerie. En 1515, cinq cents sorciers furent exécutés à Genève dans le cours de trois mois. Un millier périrent en une année dans le diocèse de Côme, et, plus tard, dans le même diocèse, on en brûla une centaine, terme moyen, par année.
A cette triste époque, l'art de reconnaître les sorciers, de les interroger, de les torturer, de pénétrer dans les secrets de leur science, devint, pour quelques hommes, une spécialité qui leur valut des honneurs, du pouvoir, de la renommée. De Lancre, Bodin, Delrio, Boguet, le roi d'Angleterre Jacques II, ont excellé dans les questions de sorcellerie, et l'on conçoit que du moment où ces écrivains admettaient la réalité des faits consignés dans leurs livres, ils aient cru réellement rendre un grand service à la société et à la religion en débarrassant la terre de ces malfaiteurs insignes qui la souillaient par leur présence. On peut en juger par les quinze chefs d'accusation suivants qui nous ont été conservés par Bodin, et qui tous, selon lui, méritent une mort exquise: 1° Les sorciers renient Dieu; 2° ils le blasphèment; 3° ils adorent le diable; 4° ils lui vouent leurs enfants; 5° ils les lui sacrifient avant qu'ils soient baptisés; 6° ils les consacrent à Satan dès le ventre de leur mère; 7° ils lui promettent d'attirer tous ceux qu'ils pourront à son service; 8° ils jurent par le nom du diable, et s'en font honneur; 9° ils commettent des incestes; 10° ils tuent les personnes, les font bouillir et les mangent; 11° ils se nourrissent de charognes et de pendus; 12° ils font mourir les gens par le poison et par les sortilèges; 13° ils font crever le bétail; 14° ils font périr les fruits et causent la stérilité; 15° enfin ils ont copulation charnelle avec le diable.
On frémit quand on voit sur quels soupçons et sur quelles preuves impossibles reposent la plupart des procès de sorcellerie. Les juges voient des coupables partout, et comme le dit avec raison Walter Scott en parlant des écrits de de Lancre, son histoire ressemble à la relation d'une guerre à outrance entre Satan, d'un côté, et les commissaires du roi de l'autre, attendu, dit le démonographe, que rien n'est plus propre à frapper de terreur le diable et tout son empire qu'une commission armée de tels pouvoirs. La simple accusation équivalait la plupart du temps à un arrêt de mort, car il était toujours impossible de prouver qu'on n'avait point de rapports avec Satan. Une épidémie venait-elle à éclater dans une ville, un orage avait-il ravagé la campagne, un paysan perdait-il ses bœufs ou ses moutons, il ne manquait jamais de gens pour accuser les sorciers de ces malheurs. C'était là, pour les haines et les vengeances, une accusation commode, et c'était aussi, pour la cupidité, une source féconde de profit, car, en plusieurs pays, les biens des condamnés étaient répartis, après confiscation, non-seulement entre les rois, les princes, les villes, etc., mais encore entre les dénonciateurs et les juges, et ce fait, aussi bien que la crédulité, peut expliquer le grand nombre des accusations[7]. Le président Hénault rapporte que demandant à La Peyrère, auteur d'une histoire de Groënland, pourquoi il y avait tant de sorciers dans le nord, celui-ci lui répondit: «C'est que le bien de ces prétendus sorciers que l'on fait mourir est en partie confisqué au profit de ceux qui les condamnent.»
Dans les procès pour sortilèges, l'audition des témoins n'était qu'une formalité insignifiante, et souvent dangereuse pour ces témoins eux-mêmes, que l'on ne manquait pas d'accuser aussi lorsqu'ils manifestaient le moindre doute ou la moindre pitié. Les circonstances les plus futiles étaient regardées comme des preuves irrécusables de culpabilité. Ainsi nous avons vu plus haut que, d'après une croyance générale, Satan, dans les initiations du sabbat, imprimait avec l'ongle du petit doigt une marque presque invisible sur le corps des néophytes. L'un des premiers soins des juges était de retrouver cette marque sur les accusés, et il suffisait souvent de la plus légère cicatrice pour être déclaré sorcier. L'insensibilité, telle qu'elle existe dans la catalepsie, et quelquefois même dans le sommeil; l'extrême abattement du regard, l'impossibilité de pleurer, étaient aussi considérés comme des témoignages irrécusables, et les faits les plus simples, traduits en faits merveilleux, prenaient de suite le caractère du crime. Nous ne citerons qu'un exemple, tiré du démonographe Boguet, exemple qui nous dispensera des autres par sa sottise et son atrocité: Un paysan, couché auprès de sa femme, s'aperçut que celle-ci était complètement immobile. Il l'appela, la tira par le bras, mais en vain; il lui sembla que le souffle même était complètement suspendu en elle, lorsqu'il la vit tout à coup, aux premières clartés du jour, se lever sur son séant, ouvrir de grands yeux, et pousser un grand cri. Le paysan, épouvanté, alla de suite raconter cet événement à Boguet. Aussitôt celui-ci fit emprisonner la femme, et trouva dans les circonstances racontées par le mari les éléments d'une accusation des plus graves. La pauvre femme eut beau protester, en attribuant son sommeil et son insensibilité à la fatigue éprouvée dans le travail du jour, elle fut condamnée et brûlée.
Ce n'étaient pas seulement les hommes, mais les démons eux-mêmes qui punissaient les sorciers. Wier raconte qu'une sorcière d'Angleterre, pressentant sa mort prochaine, dit à ses enfants: «Aujourd'hui ma charrue est parvenue à son dernier sillon. Les diables viendront chercher mon corps et mon âme. Je vous prie donc de prendre ce corps, de le coucher dans une peau de cerf, de l'enfermer clans une bière de pierre, et de serrer le couvercle de cette pierre avec trois grandes chaînes. Peut-être la terre ne voudra-t-elle point recevoir ma dépouille. Cependant quatre jours après ma mort, vous me donnerez la sépulture, et pendant cinquante jours et cinquante nuits, vous ferez dire des messes et réciter des prières.» Les enfants exécutèrent la volonté de leur mère; le corps fut porté dans une église, les prêtres officièrent autour du cercueil; mais vers la troisième nuit on entendit tout à coup un bruit effroyable, les portes du temple furent brisées en morceaux; des hommes d'une figure étrange apparurent aussitôt; l'un d'eux, plus grand et d'un aspect encore plus terrible que les autres, s'avança vers le cercueil, et ordonna à la morte de se lever. Celle-ci répondit qu'elle ne le pouvait pas à cause de la chaîne qui liait son cercueil. «Cette chaîne sera brisée,» dit l'inconnu, qui n'était autre que le diable. La chaîne en effet fut brisée comme verre; le diable poussant du pied, le couvercle de la bière, prit la morte par la main et la conduisit à la porte de l'église. Là un cheval noir, magnifiquement enharnaché, hennissait et battait la terre du pied; le démon fit asseoir le cadavre sur une selle toute garnie de pointes de fer; le cheval partit au galop. On entendit pendant deux lieues la sorcière qui criait et appelait du secours; bientôt ses plaintes se perdirent dans la nuit, et ceux qui furent témoins de cette étrange aventure ne doutèrent point qu'elle ne fût partie pour l'enfer.» Les instruments qui servaient aux maléfices des sorciers étaient traités avec la même rigueur que les sorciers eux-mêmes; on brisait leurs anneaux, et on brûlait leurs livres. Cet usage remonte aux premiers temps de l'Église, comme on le voit par l'exemple de saint Paul, qui brûla dans la ville d'Éphèse une masse considérable de volumes magiques représentant une valeur de cinquante mille livres d'argent.