XI
LA COMMUNION DE RÉVOLTE.—LES SABBATS LA MESSE NOIRE
Il faut dire les Sabbats. Ce mot évidemment a désigné des choses fort diverses, selon les temps. Nous n'en avons malheureusement de descriptions détaillées que fort tard (au temps d'Henri IV)[42]. Ce n'était guère alors qu'une grande farce libidineuse, sous prétexte de sorcellerie. Mais dans ces descriptions même d'une chose tellement abâtardie, certains traits fort antiques témoignent des âges successifs, des formes différentes par lesquelles elle avait passé.
On peut partir de cette idée très sûre que, pendant bien des siècles, le serf mena la vie du loup et du renard, qu'il fut un animal nocturne, je veux dire agissant le jour le moins possible, ne vivant vraiment que de nuit.
Encore jusqu'à l'an 1000, tant que le peuple fait ses saints et ses légendes, la vie du jour n'est pas sans intérêt pour lui. Ses nocturnes sabbats ne sont qu'un reste léger de paganisme. Il honore, craint la Lune qui influe sur les biens de la terre. Les vieilles lui sont dévotes et brûlent de petites chandelles pour Dianom (Diane-Lune-Hécate). Toujours le lupercale poursuit les femmes et les enfants, sous un masque, il est vrai, le noir visage du revenant Hallequin (Arlequin). On fête exactement la pervigilium Veneris (au 1er mai). On tue à la Saint-Jean le bouc de Priape-Bacchus Sabasius, pour célébrer les Sabasies. Nulle dérision dans tout cela. C'est un innocent carnaval du serf.
Mais, vers l'an 1000, l'église lui est presque fermée par la différence des langues. En 1100, les offices lui deviennent inintelligibles. Des Mystères que l'on joue aux portes des églises, ce qu'il retient le mieux, c'est le côté comique, le bœuf et l'âne, etc. Il en fait des noëls, mais de plus en plus dérisoires (vraie littérature sabbatique).
Croira-t-on que les grandes et terribles révoltes du douzième siècle furent sans influence sur ces mystères et cette vie nocturne du loup, de l'advolé, de ce gibier sauvage, comme l'appellent les cruels barons. Ces révoltes purent fort bien commencer souvent dans les fêtes de nuit. Les grandes communions de révolte entre serfs (buvant le sang les uns des autres, ou mangeant la terre pour hostie[43]) purent se célébrer au sabbat. La Marseillaise de ce temps, chantée la nuit plus que le jour, est peut-être un chant sabbatique:
Mais la prière du tombeau retombe en 1200. Le pape assis dessus, le roi assis dessus, d'une pesanteur énorme, ont scellé l'homme. A-t-il alors sa vie nocturne? D'autant plus. Les vieilles danses païennes durent être alors plus furieuses. Nos nègres des Antilles, après un jour horrible de chaleur, de fatigue, allaient bien danser à six lieues de là. Ainsi le serf. Mais, aux danses, durent se mêler des gaietés de vengeance, des farces satyriques, des moqueries et des caricatures du seigneur et du prêtre. Toute une littérature de nuit, qui ne sut pas un mot de celle du jour, peu même des fabliaux bourgeois.
Voilà le sens des sabbats avant 1300. Pour qu'ils prissent la forme étonnante d'une guerre déclarée au Dieu de ce temps-là, il faut bien plus encore, il faut deux choses; non seulement qu'on descende au fond du désespoir, mais que tout respect soit perdu.
Cela n'arrive qu'au quatorzième siècle, sous la papauté d'Avignon et pendant le Grand Schisme, quand l'Église à deux têtes ne paraît plus l'Église, quand toute la noblesse et le roi, honteusement prisonniers des Anglais, exterminent le peuple pour lui extorquer leur rançon. Les sabbats ont alors la forme grandiose et terrible de la Messe noire, de l'office à l'envers, où Jésus est défié, prié de foudroyer, s'il peut. Ce drame diabolique eût été impossible encore au treizième siècle, où il eût fait horreur. Et, plus tard, au quinzième où tout était usé et jusqu'à la douleur, un tel jet n'aurait pas jailli. On n'aurait pas osé cette création monstrueuse. Elle appartient au siècle de Dante.
Cela, je crois, se fit d'un jet; ce fut l'explosion d'une furie de génie, qui monta l'impiété à la hauteur des colères populaires. Pour comprendre ce qu'elles étaient, ces colères, il faut se rappeler que ce peuple, élevé par le clergé lui-même dans la croyance et la foi du miracle, bien loin d'imaginer la fixité des lois de Dieu, avait attendu, espéré un miracle pendant des siècles, et jamais il n'était venu. Il l'appelait en vain, au jour désespéré de sa nécessité suprême. Le ciel dès lors lui parut comme l'allié de ses bourreaux féroces, et lui-même féroce bourreau.
De là la Messe noire et la Jacquerie.
Dans ce cadre élastique de la Messe noire purent se placer ensuite mille variantes de détail; mais il est fortement construit, et, je crois, fait d'une pièce.
J'ai réussi à retrouver ce drame en 1857 (Hist. de France). Je l'ai recomposé en ses quatre actes, chose peu difficile. Seulement, à cette époque, je lui ai trop laissé des ornements grotesques que le Sabbat reçut aux temps modernes, et n'ai pas précisé assez ce qui est du vieux cadre, si sombre et si terrible.
Ce cadre est daté fortement par certains traits atroces d'un âge maudit,—mais aussi par la place dominante qu'y tient la Femme,—grand caractère du quatorzième siècle.
C'est la singularité de ce siècle que la Femme, fort peu affranchie, y règne cependant, et de cent façons violentes. Elle hérite des fiefs alors; elle apporte des royaumes au roi. Elle trône ici-bas, et encore plus au ciel. Marie a supplanté Jésus. Saint François et saint Dominique ont vu dans son sein les trois mondes. Dans l'immensité de la Grâce, elle noie le péché; que dis-je? aide à pécher. (Lire la légende de la religieuse dont la Vierge tient la place au chœur, pendant qu'elle va voir son amant).
Au plus haut, au plus bas, la Femme.—Béatrix est au ciel, au milieu des étoiles, pendant que Jean de Meung, au Roman de la Rose, prêche la communauté des femmes.—Pure, souillée, la Femme est partout. On en peut dire ce que dit de Dieu Raimond Lulle: «Quelle part est-ce du monde?—Le Tout.»
Mais au ciel, mais en poésie, la Femme célébrée, ce n'est pas la féconde mère, parée de ses enfants. C'est la Vierge, c'est Béatrix stérile, et qui meurt jeune.
Une belle demoiselle anglaise passa, dit-on, en France vers 1300, pour prêcher la rédemption des femmes. Elle-même s'en croyait le Messie.
La Messe noire, dans son premier aspect, semblerait être cette rédemption d'Ève, maudite par le christianisme. La femme au sabbat remplit tout. Elle est le sacerdoce, elle est l'autel, elle est l'hostie, dont tout le peuple communie. Au fond, n'est-elle pas le Dieu même?
Il y a là bien des choses populaires, et pourtant tout n'est pas du peuple. Le paysan n'estime que la force; il fait peu de cas de la Femme. On ne le voit que trop dans toutes nos vieilles Coutumes (Voy. mes Origines). Il n'aurait pas donné à la Femme la place dominante qu'elle a ici. C'est elle qui la prend d'elle-même.
Je croirais volontiers que le Sabbat, dans la forme d'alors, fut l'œuvre de la Femme, d'une femme désespérée, telle que la sorcière l'est alors. Elle voit, au quatorzième siècle, s'ouvrir devant elle son horrible carrière de supplices, trois cents, quatre cents ans illuminés par les bûchers! Dès 1300, sa médecine est jugée maléfice, ses remèdes sont punis comme des poisons. L'innocent sortilège par lequel les lépreux croyaient alors améliorer leur sort, amène le massacre de ces infortunés. Le pape Jean XXII fait écorcher vif un évêque, suspect de sorcellerie. Sous une répression si aveugle, oser peu ou oser beaucoup, c'est risquer tout autant. L'audace croît par le danger même. La sorcière peut hasarder tout.
Fraternité humaine, défi au ciel chrétien, culte dénaturé du dieu nature,—c'est le sens de la Messe noire.
L'autel était dressé au grand serf Révolté, Celui à qui on a fait tort, le vieux Proscrit, injustement chassé du ciel, «l'Esprit qui a créé la terre, le Maître qui fait germer les plantes». C'est sous ces titres que l'honoraient les Lucifériens, ses adorateurs, et (selon une opinion vraisemblable), les chevaliers du Temple.
Le grand miracle, en ces temps misérables, c'est qu'on trouvait pour la cène nocturne de la fraternité ce qu'on n'eût pas trouvé le jour. La sorcière, non sans danger, faisait contribuer les plus aisés, recueillait leurs offrandes. La charité, sous forme satanique, étant crime et conspiration, étant une forme de révolte, avait grande puissance. On se volait le jour son repas pour le repas commun du soir.
Représentez-vous, sur une grande lande, et souvent près d'un vieux dolmen celtique à la lisière d'un bois, une scène double: d'une part, la lande bien éclairée, le grand repas du peuple;—d'autre part, vers le bois, le chœur de cette église dont le dôme est le ciel. J'appelle chœur un tertre qui domine quelque peu. Entre les deux, des feux résineux à flamme jaune et de rouges brasiers, une vapeur fantastique.
Au fond, la sorcière dressait son Satan, un grand Satan de bois, noir et velu. Par les cornes et le bouc qui était près de lui, il eût été Bacchus; mais par les attributs virils, c'était Pan et Priape. Ténébreuse figure que chacun voyait autrement; les uns n'y trouvaient que terreur; les autres étaient émus de la fierté mélancolique où semblait absorbé l'éternel Exilé[44].
Premier acte.—L'Introït magnifique que le christianisme prit à l'Antiquité (à ces cérémonies où le peuple, en longue file, circulait sous les colonnades, entrait au sanctuaire),—le vieux dieu, revenu, le reprenait pour lui. Le lavabo, de même, emprunté aux purifications païennes. Il revendiquait tout cela par droit d'antiquité.
Sa prêtresse est toujours la vieille (titre d'honneur); mais elle peut fort bien être jeune. Lancre parle d'une sorcière de dix-sept ans, jolie, horriblement cruelle.
La fiancée du Diable ne peut être un enfant: il lui faut bien trente ans, la figure de Médée, la beauté des douleurs, l'œil profond, tragique et fiévreux, avec de grands flots de serpents descendant au hasard; je parle d'un torrent de noirs, d'indomptables cheveux. Peut-être, par-dessus, la couronne de verveine, le lierre des tombes, les violettes de la mort.
«Elle fait renvoyer les enfants (jusqu'au repas). Le service commence.
«J'y entrerai, à cet autel... mais, Seigneur, sauve-moi du perfide et du violent (du prêtre, du seigneur).»
Puis vient le reniement à Jésus, l'hommage au nouveau maître, le baiser féodal, comme aux réceptions du Temple, où l'on donne tout sans réserve, pudeur, dignité, volonté,—avec cette aggravation outrageante au reniement de l'ancien Dieu, «qu'on aime mieux le dos de Satan[45]».
A lui de sacrer sa prêtresse. Le dieu de bois l'accueille comme autrefois Pan et Priape. Conformément à la forme païenne, elle se donne à lui, siège un moment sur lui, comme la Delphica au trépied d'Apollon. Elle en reçoit le souffle, l'âme, la vie, la fécondation simulée. Puis, non moins solennellement, elle se purifie. Dès lors elle est l'autel vivant.
L'Introït est fini, et le service interrompu pour le banquet. Au rebours du festin des nobles qui siègent tous l'épée au côté, ici, dans le festin des frères, pas d'armes, pas même de couteau.
Pour gardien de la paix, chacun a une femme. Sans femme on ne peut être admis. Parente ou non, épouse ou non, vieille, jeune, il faut une femme.
Quelles boissons circulaient? hydromel? bière? vin? Le cidre capiteux ou le poiré? (Tous deux ont commencé au douzième siècle.)
Les breuvages d'illusion, avec leur dangereux mélange de belladone, paraissaient-ils déjà à cette table? Non pas certainement. Les enfants y étaient. D'ailleurs, l'excès du trouble eût empêché la danse.
Celle-ci, danse tournoyante, la fameuse ronde du Sabbat, suffisait bien pour compléter ce premier degré de l'ivresse. Ils tournaient dos à dos, les bras en arrière, sans se voir; mais souvent les dos se touchaient. Personne peu à peu ne se connaissait bien, ni celle qu'il avait à côté. La vieille alors n'était plus vieille. Miracle de Satan. Elle était femme encore, et désirable, confusément aimée.
Deuxième acte.—Au moment où la foule, unie dans ce vertige, se sentait un seul corps, et par l'attrait des femmes, et par je ne sais quelle vague émotion de fraternité, on reprenait l'office au Gloria. L'autel, l'hostie apparaissait. Quels? La Femme elle-même. De son corps prosterné, de sa personne humiliée, de la vaste soie noire de ses cheveux, perdus dans la poussière, elle (l'orgueilleuse Proserpine) elle s'offrait. Sur ses reins, un démon officiait, disait le Credo, faisait l'offrande[46].
Cela fut plus tard immodeste. Mais alors, dans les calamités du quatorzième siècle, aux temps terribles de la Peste noire et de tant de famines, aux temps de la Jacquerie et des brigandages exécrables des Grandes-Compagnies,—pour ce peuple en danger, l'effet était plus que sérieux. L'assemblée tout entière avait beaucoup à craindre si elle était surprise. La sorcière risquait extrêmement, et vraiment, dans cet acte audacieux, elle donnait sa vie. Bien plus elle affrontait un enfer de douleurs, de telles tortures, qu'on ose à peine le dire. Tenaillée et rompue, les mamelles arrachées, la peau lentement écorchée (comme on le fit à l'évêque sorcier de Cahors), brûlée à petit feu de braise, et membre à membre, elle pouvait avoir une éternité d'agonie.
Tous, à coup sûr, étaient émus quand, sur la créature dévouée, humiliée, qui se donnait, on faisait la prière, et l'offrande pour la récolte. On présentait du blé à l'Esprit de la terre qui fait pousser le blé. Des oiseaux envolés (du sein de la Femme sans doute) portaient au Dieu de liberté le soupir et le vœu des serfs. Que demandaient-ils? Que nous autres, leurs descendants lointains, nous fussions affranchis[47].
Quelle hostie distribuait-elle? Non l'hostie de risée, qu'on verra aux temps d'Henri IV, mais, vraisemblablement, cette confarreatio que nous avons vue dans les philtres, l'hostie d'amour, un gâteau cuit sur elle, sur la victime qui demain pouvait elle-même passer par le feu. C'était sa vie, sa mort, que l'on mangeait. On y sentait déjà sa chair brûlée.
En dernier lieu, on déposait sur elle deux offrandes qui semblaient de chair, deux simulacres: celui du dernier mort de la commune, celui du dernier né. Ils participaient au mérite de la femme autel et hostie, et l'assemblée (fictivement) communiait de l'un et de l'autre.—Triple hostie, toute humaine. Sous l'ombre vague de Satan, le peuple n'adorait que le peuple.
C'était là le vrai sacrifice. Il était accompli. La Femme, s'étant donnée à manger à la foule, avait fini son œuvre. Elle se relevait, mais ne quittait la place qu'après avoir fièrement posé et comme constaté la légitimité de tout cela par l'appel à la foudre, un défi provoquant au Dieu destitué.
En dérision des mots: Agnus Dei, etc., et de la rupture de l'hostie chrétienne, elle se faisait apporter un crapaud habillé et le mettait en pièces. Elle roulait ses yeux effroyablement, les tournait vers le ciel, et, décapitant le crapaud, elle disait ces mots singuliers: «Ah! Philippe[48], si je te tenais, je t'en ferais autant!»
Jésus ne disant rien à ce défi, ne lançant pas la foudre, on le croyait vaincu. La troupe agile des démons choisissait ce moment pour étonner le peuple par de petits miracles qui saisissaient, effrayaient les crédules. Les crapauds, bête inoffensive, mais qu'on croyait très venimeuse, étaient mordus par eux, et déchirés à belles dents. De grands feux, des brasiers, étaient sautés impunément pour amuser la foule et la faire rire des feux d'enfer.
Le peuple riait-il après un acte si tragique, si hardi? je ne sais. Elle ne riait pas, à coup sûr, celle qui, la première, osa cela. Ces feux durent lui paraître ceux du prochain bûcher. A elle de pourvoir à l'avenir de la monarchie diabolique, de créer la future sorcière.
XII
L'AMOUR, LA MORT.—SATAN S'ÉVANOUIT
Voilà la foule affranchie, rassurée. Le serf, un moment libre, est roi pour quelques heures. Il a bien peu de temps. Déjà change le ciel, et les étoiles inclinent. Dans un moment, l'aube sévère va le remettre en servitude, le ramener sous l'œil ennemi, sous l'ombre du château, sous l'ombre de l'église, au travail monotone, à l'éternel ennui réglé par les deux cloches, dont l'une dit: Toujours, et l'autre dit: Jamais. Chacun d'eux, humble et morne, d'un maintien composé, paraîtra sortir de chez lui.
Qu'ils l'aient du moins, ce court moment! Que chacun des déshérités soit comblé une fois, et trouve ici son rêve!...
Quel cœur si malheureux, si flétri, qui parfois ne songe, n'ait quelque folle envie, ne dise: «Si cela m'arrivait?»
Les seules descriptions détaillées que l'on ait sont, je l'ai dit, modernes, d'un temps de paix et de bonheur, des dernières années d'Henri IV, où la France refleurissait. Années prospères, luxurieuses, tout à fait différentes de l'âge noir, où s'organisa le Sabbat.
Il ne tient pas à M. de Lancre et autres que nous ne nous figurions le troisième acte comme la kermesse de Rubens, une orgie très confuse, un grand bal travesti qui permettrait toute union, surtout entre proches parents. Selon ces auteurs qui ne veulent qu'inspirer l'horreur, faire frémir, le but principal du sabbat, la leçon, la doctrine expresse de Satan, c'est l'inceste, et, dans ces grandes assemblées (parfois de douze mille âmes), les actes les plus monstrueux eussent été commis devant tout le monde.
Cela est difficile à croire. Les mêmes auteurs disent d'autres choses qui semblent fort contraires à un tel cynisme. Ils disent qu'on n'y venait que par couples, qu'on ne siégeait au banquet que deux à deux, que même, s'il arrivait une personne isolée, on lui déléguait un jeune démon pour la conduire, lui faire les honneurs de la fête. Ils disent que des amants jaloux ne craignaient pas d'y venir, d'y amener les belles curieuses.
On voit aussi que la masse venait par familles, avec les enfants. On ne les renvoyait que pour le premier acte, non pour le banquet ni l'office, et non même pour ce troisième acte. Cela prouve qu'il y avait une certaine décence. Au reste, la scène était double. Les groupes de familles restaient sur la lande bien éclairés. Ce n'était qu'au delà du rideau fantastique des fumées résineuses que commençaient des espaces plus sombres où l'on pouvait s'écarter.
Les juges, les inquisiteurs, si hostiles, sont obligés d'avouer qu'il y avait un grand esprit de douceur et de paix. Nulle des trois choses si choquantes aux fêtes des nobles. Point d'épée, de duels, point de tables ensanglantées. Point de galantes perfidies pour avilir l'intime ami. L'immonde fraternité des Templiers, quoi qu'on ait dit, était inconnue, inutile; au Sabbat, la femme était tout.
Quant à l'inceste, il faut s'entendre. Tout rapport avec les parentes, même les plus permis aujourd'hui, était compté comme crime. La loi moderne, qui est la charité même, comprend le cœur de l'homme et le bien des familles. Elle permet au veuf d'épouser la sœur de sa femme, c'est-à-dire de donner à ses enfants la meilleure mère. Elle permet à l'oncle de protéger sa nièce en l'épousant. Elle permet surtout d'épouser la cousine, une épouse sûre et bien connue, souvent aimée d'enfance, compagne des premiers jeux, agréable à la mère, qui d'avance l'adopta de cœur. Au Moyen-âge, tout cela c'est l'inceste.
Le paysan, qui n'aime que sa famille, était désespéré. Même au sixième degré, c'eût été chose énorme d'épouser sa cousine. Nul moyen de se marier dans son village, où la parenté mettait tant d'empêchements. Il fallait chercher ailleurs, au loin. Mais, alors, on communiquait peu, on ne se connaissait pas, et on détestait ses voisins. Les villages, aux fêtes, se battaient sans savoir pourquoi (cela se voit encore dans les pays tant soit peu écartés); on n'osait guère aller chercher femme au lieu même où l'on s'était battu, où l'ont eût été en danger.
Autre difficulté. Le seigneur du jeune serf ne lui permettait pas de se marier dans la seigneurie d'à côté. Il fût devenu serf du seigneur de sa femme, eût été perdu pour le sien.
Ainsi le prêtre défendait la cousine, le seigneur l'étrangère. Beaucoup ne se mariaient pas.
Cela produisait justement ce qu'on prétendait éviter. Au Sabbat éclataient les attractions naturelles. Le jeune homme retrouvait là celle qu'il connaissait, aimait d'avance, celle dont à dix ans on l'appelait le petit mari. Il la préférait à coup sûr, et se souvenait peu des empêchements canoniques.
Quand on connaît bien la famille du Moyen-âge, on ne croit point du tout à ces imputations déclamatoires d'une vaste promiscuité qui eût mêlé une foule. Tout au contraire, on sent que chaque petit groupe, serré et concentré, est infiniment loin d'admettre l'étranger.
Le serf, peu jaloux (pour ses proches), mais si pauvre, si misérable, craint excessivement d'empirer son sort en multipliant des enfants qu'il ne pourra nourrir. Le prêtre, le seigneur, voudraient qu'on augmentât leurs serfs, que la femme fût toujours enceinte, et les prédications les plus étranges se faisaient à ce sujet[49]; parfois des reproches sanglants et des menaces. D'autant plus obstinée était la prudence de l'homme. La femme, pauvre créature qui ne pouvait avoir d'enfants viables dans de telles conditions, qui n'enfantait que pour pleurer, avait la terreur des grossesses. Elle ne se hasardait à la fête nocturne que sur cette expresse assurance qu'on disait, répétait: «Jamais femme n'en revint enceinte[50].»
Elles venaient, attirées à la fête par le banquet, la danse, les lumières, l'amusement, nullement par le plaisir charnel. Les unes n'y trouvaient que souffrance. Les autres détestaient la purification glacée qui suivait brusquement l'amour pour le rendre stérile. N'importe. Elles acceptaient tout, plutôt que d'aggraver leur indigence, de faire un malheureux, de donner un serf au seigneur.
Forte conjuration, entente très fidèle, qui resserrait l'amour dans la famille, excluait l'étranger. On ne se fiait qu'aux parents unis dans un même servage, qui, partageant les mêmes charges, n'avaient garde de les augmenter.
Ainsi, nul entraînement général, point de chaos confus du peuple. Tout au contraire, des groupes serrés et exclusifs. C'est ce qui devait rendre le Sabbat impuissant comme révolte. Il ne mêlait nullement la foule. La famille, attentive à la stérilité, l'assurait en se concentrant en elle-même dans l'amour des très proches, c'est-à-dire des intéressés. Arrangement triste, froid, impur. Les moments les plus doux en étaient assombris, souillés. Hélas! jusqu'à l'amour, tout était misère et révolte.
Cette société était cruelle. L'autorité disait: «Mariez-vous.» Mais elle rendait cela très difficile, et par l'excès de la misère, et par cette rigueur insensée des empêchements canoniques.
L'effet était exactement contraire à la pureté que l'on prêchait. Sous apparence chrétienne, le patriarchat de l'Asie existait seul.
L'aîné seul se mariait. Les frères cadets, les sœurs, travaillaient sous lui et pour lui[51]. Dans les fermes isolées des montagnes du Midi, loin de tout voisinage et de toute femme, les frères vivaient avec leurs sœurs, qui étaient leurs servantes et leur appartenaient en toute chose. Mœurs analogues à celles de la Genèse, aux mariages des Parsis, aux usages toujours subsistants de certaines tribus pastorales de l'Himalaya.
Ce qui était plus choquant encore, c'était le sort de la mère. Elle ne mariait pas son fils, ne pouvait l'unir à une parente, s'assurer d'une bru qui eût eu des égards pour elle. Son fils se mariait (s'il le pouvait) à une fille d'un village éloigné, souvent hostile, dont l'invasion était terrible, soit aux enfants du premier lit, soit à la pauvre mère, que l'étrangère faisait souvent chasser. On ne le croira pas, mais la chose est certaine. Tout au moins, on la maltraitait: on l'éloignait du foyer, de la table.
Une loi suisse défend d'ôter à la mère sa place au coin du feu.
Elle craignait extrêmement que le fils ne se mariât. Mais son sort ne valait guère mieux s'il ne le faisait point. Elle n'en était pas moins servante du jeune maître de maison, qui succédait à tous les droits du père, et même à celui de la battre. J'ai vu encore dans le Midi cette impiété: le fils de vingt-cinq ans châtiait sa mère quand elle s'enivrait.
Combien plus dans ces temps sauvages!... C'était lui bien plutôt qui revenait des fêtes dans l'état de demi-ivresse, sachant très peu ce qu'il faisait. Même chambre, même lit (car il n'y en avait jamais deux). Elle n'était pas sans avoir peur. Il avait vu ses amis mariés, et cela l'aigrissait. De là, des pleurs, une extrême faiblesse, le plus déplorable abandon. L'infortunée, menacée de son seul dieu, son fils, brisée de cœur, dans une situation tellement contre nature, désespérait. Elle tâchait de dormir, d'ignorer. Il arrivait, sans que ni l'un ni l'autre s'en rendît compte, ce qui arrive aujourd'hui encore si fréquemment aux quartiers indigents des grandes villes, où une pauvre personne, forcée ou effrayée, battue peut-être, subit tout. Domptée dès lors, et, malgré ses scrupules, beaucoup trop résignée, elle endurait une misérable servitude. Honteuse et douloureuse vie, pleine d'angoisse, car, d'année en année, la distance d'âge augmentait, les séparait. La femme de trente-six ans gardait un fils de vingt. Mais à cinquante ans, hélas! plus tard encore, qu'advenait-il? Du grand Sabbat, où les lointains villages se rencontraient, il pouvait ramener l'étrangère, la jeune maîtresse, inconnue, dure, sans cœur, sans pitié, qui lui prendrait son fils, son feu, son lit, cette maison qu'elle avait faite elle-même.
A en croire Lancre et autres, Satan faisait au fils un grand mérite de rester fidèle à la mère, tenait ce crime pour vertu. Si cela est vrai, on peut supposer que la femme défendait la femme, que la sorcière était dans les intérêts de la mère pour la maintenir au foyer contre la belle-fille, qui l'eût envoyée mendier, le bâton à la main.
Lancre prétend encore «qu'il n'y avait bonne sorcière qui ne naquît de l'amour de la mère et du fils». Il en fut ainsi dans la Perse pour la naissance du mage, qui, disait-on, devait provenir de cet odieux mystère. Ainsi les secrets de magie restaient fort concentrés dans une famille qui se renouvelait elle-même.
Par une erreur impie, ils croyaient imiter l'innocent mystère agricole, l'éternel cercle végétal, où le grain, ressemé au sillon, fait le grain.
Les unions moins monstrueuses (du frère et de la sœur), communes chez les Orientaux et les Grecs, étaient froides et très peu fécondes. Elles furent très sagement abandonnées, et l'on n'y fût guère revenu sans l'esprit de révolte, qui, suscité par d'absurdes rigueurs, se jetait follement dans l'extrême opposé.
Des lois contre nature firent ainsi, par la haine, des mœurs contre nature.
O temps dur! temps maudit! et gros de désespoir!
Nous avons disserté. Mais voici presque l'aube. Dans un moment, l'heure sonne qui met en fuite les esprits. La sorcière, à son front, sent sécher les lugubres fleurs. Adieu sa royauté! sa vie peut-être!... Que serait-ce si le jour la trouvait encore? Que fera-t-elle de Satan? une flamme? une cendre? Il ne demande pas mieux. Il sait bien, le rusé, que, pour vivre, renaître, le seul moyen, c'est de mourir.
Mourra-t-il, le puissant évocateur des morts qui donna à celles qui pleurent la seule joie d'ici-bas, l'amour évanoui et le rêve adoré? Oh? non, il est bien sûr de vivre.
Mourra-t-il, le puissant Esprit qui, trouvant la Création maudite, la Nature gisante par terre, que l'Église avait jetée de sa robe, comme un nourrisson sale, ramassa la Nature et la mit dans son sein? Cela ne se peut pas.
Mourra-t-il, l'unique médecin du Moyen-âge, de l'âge malade, qui le sauva par les poisons, et lui dit: «Vis donc, imbécile!»
Comme il est sûr de vivre, le gaillard, il meurt tout à son aise. Il s'escamote, brûle avec dextérité sa belle peau de bouc, s'évanouit dans la flamme et dans l'aube.
Mais, elle, elle qui fit Satan, qui fit tout, le bien et le mal, qui favorisa tant de choses, d'amour, de dévouements, de crimes!... que devient-elle? La voilà seule sur la lande déserte!
Elle n'est pas, comme on dit, l'horreur de tous. Beaucoup la béniront[52]. Plus d'un l'a trouvée belle, plus d'un vendrait sa part du Paradis pour oser approcher... Mais, autour, il est un abîme, on l'admire trop, et on en a tant peur! de cette toute-puissante Médée, de ses beaux yeux profonds, des voluptueuses couleuvres de cheveux noirs dont elle est inondée.
Seule à jamais. A jamais, sans amour! Qui lui reste? Rien que l'Esprit qui se déroba tout à l'heure.
«Eh bien, mon bon Satan, partons... Car j'ai bien hâte d'être là-bas. L'enfer vaut mieux. Adieu le monde!»
Celle qui la première fit, joua le terrible drame, dut survivre très peu. Satan obéissant, avait, tout près, sellé un gigantesque cheval noir, qui, des yeux, des naseaux, lançait le feu. Elle y monta d'un bond...
On les suivit des yeux... Les bonnes gens épouvantés disaient: «Oh! qu'est-ce qu'elle va donc devenir?»—En partant, elle rit, du plus terrible éclat de rire,—et disparut comme une flèche.—On voudrait bien savoir, mais on ne saura pas ce que la pauvre femme est devenue[53].
LIVRE SECOND
I
LA SORCIÈRE DE LA DÉCADENCE.—SATAN MULTIPLIÉ
Le délicat bijou du Diable, la petite sorcière conçue de la Messe noire où la grande a disparu, elle est venue, elle a fleuri, en malice, en grâce de chat. Celle-ci, toute contraire à l'autre; fine et oblique d'allure, sournoise, filant doucettement, faisant volontiers le gros dos. Rien de titanique, à coup sûr. Loin de là, basse de nature. Dès le berceau, lubrique et toute pleine de mauvaises friandises. Elle exprimera toute sa vie certain moment nocturne, impur et trouble, où certaine pensée dont on eût eu horreur le jour, usa des libertés du rêve.
Celle qui naît avec ce secret dans le sang, cette science instinctive du mal, qui a vu si loin et si bas, elle ne respectera rien, ni chose ni personne en ce monde, n'aura guère de religion. Guère pour Satan lui-même, car il est encore un esprit, et celle-ci a un goût unique pour toute chose de matière.
Enfant, elle salissait tout. Grandelette, jolie, elle étonne de malpropreté. Par elle, la sorcellerie sera je ne sais quelle cuisine de je ne sais quelle chimie. De bonne heure, elle manipule surtout les choses répugnantes, les drogues aujourd'hui, demain les intrigues. C'est là son élément, les amours et les maladies. Elle sera fine entremetteuse, habile, audacieuse empirique. On lui fera la guerre pour de prétendus meurtres, pour l'emploi des poisons. Elle a peu l'instinct de telles choses, peu le goût de la mort. Sans bonté, elle aime la vie, à guérir, prolonger la vie. Elle est dangereuse en deux sens: elle vendra des recettes de stérilité, d'avortement peut-être. D'autre part, effrénée, libertine d'imagination, elle aidera volontiers à la chute des femmes par ses damnés breuvages, jouira des crimes d'amour.
Oh! que celle-ci diffère de l'autre! C'est un industriel. L'autre fut l'Impie, le Démon; elle fut la grande Révolte, la femme de Satan, et, on peut dire, sa mère. Car il a grandi d'elle et de sa puissance intérieure. Mais celle-ci est tout au plus la fille du Diable. Elle a de lui deux choses, elle est impure, et elle aime à manipuler la vie. C'est son lot; elle y est artiste,—déjà artiste à vendre, et nous entrons dans le métier.
On dit qu'elle se perpétuera par l'inceste dont elle est née. Mais elle n'en a pas besoin. Sans mâle elle fera d'innombrables petits. En moins de cinquante ans, au début du quinzième siècle, sous Charles VI, une contagion immense s'étend. Quiconque croit avoir quelques secrets, quelques recettes, quiconque croit deviner, quiconque rêve et voyage en rêvant, se dit favori de Satan. Toute femme lunatique prend pour elle ce grand nom: Sorcière.
Nom périlleux, nom lucratif, lancé par la haine du peuple, qui, tour à tour, injurie et implore la puissance inconnue. Il n'en est pas moins accepté, revendiqué souvent. Aux enfants qui la suivent, aux femmes qui menacent du poing, lui jettent ce mot comme une pierre, elle se retourne, et dit avec orgueil: «C'est vrai! vous l'avez dit!»
Le métier devient bon, et les hommes s'en mêlent. Nouvelle chute pour l'art. La moindre des sorcières a cependant encore un peu de la sibylle. Ceux-ci, sordides charlatans, jongleurs grossiers, taupiers, tueurs de rats, jetant des sorts aux bêtes, vendant les secrets qu'ils n'ont pas, empuantissant ce temps de sombre fumée noire, de peur et de bêtise. Satan devient immense, immensément multiplié. Pauvre triomphe. Il est ennuyeux, plat. Le peuple afflue pourtant à lui, ne veut guère d'autre Dieu. C'est lui qui se manque à lui-même.
Le quinzième siècle, malgré deux ou trois grandes inventions, n'en est pas moins, je crois, un siècle fatigué, de peu d'idées.
Il commence très dignement par le Sabbat royal de Saint-Denis, le bal effréné et lugubre que Charles VI fit dans cette abbaye pour l'enterrement de Duguesclin, enterré depuis tant d'années. Trois jours, trois nuits. Sodome se roula sur les tombes. Le fou, qui n'était pas encore idiot, força tous ces rois, ses aïeux, ces os secs sautant dans leur bière, de partager son bal. La mort, bon gré mal gré, devint entremetteuse, donna aux voluptés un cruel aiguillon. Là éclatèrent les modes immondes de l'époque où les dames, grandies du hennin diabolique, faisaient valoir le ventre et semblaient toutes enceintes (admirable moyen de cacher les grossesses)[54]. Elles y tinrent; cette mode dura quarante années. L'adolescence, d'autre part, effrontée, les éclipsait en nudités saillantes. La femme avait Satan au front dans le bonnet cornu; le bachelier, le page, l'avaient au pied dans la chaussure à fine pointe de scorpion. Sous masque d'animaux, ils s'offraient hardiment par les bas côtés de la bête. Le célèbre enleveur d'enfants, Retz, lui-même alors page, prit là son monstrueux essor. Toutes ces grandes dames de fiefs, effrénées Jézabels, moins pudibondes encore que l'homme, ne daignaient se déguiser. Elles s'étalaient à face nue. Leur furie sensuelle, leur folle ostentation de débauche, leurs outrageux défis, furent pour le roi, pour tous,—pour le sens, la vie, le corps, l'âme,—l'abîme et le gouffre sans fond.
Ce qui en sort, ce sont les vaincus d'Azincourt, pauvre génération de seigneurs épuisés qui, dans les miniatures, font grelotter encore à voir sous un habit perfidement serré leurs tristes membres amaigris[55].
. Je plains fort la sorcière, qui, au retour de la grande dame après la fête du roi, sera sa confidente et son ministre, dont elle exigera l'impossible.
Au château, il est vrai, elle est seule, l'unique femme, ou à peu près, dans un monde d'hommes non mariés. A en croire les romans, la dame aurait eu plaisir à s'entourer de jolies filles. L'histoire et le bon sens disent justement le contraire. Éléonore n'est pas si sotte que de s'opposer Rosamonde. Ces reines et grandes dames, si licencieuses, n'en sont pas moins horriblement jalouses (exemple, celle que conte Henri Martin, qui fit mourir sous les outrages des soldats une fille qu'admirait son mari). La puissance d'amour de la dame, répétons-le, tient à ce qu'elle est seule. Quelle que soit la figure et l'âge, elle est le rêve de tous. La sorcière a beau jeu de lui faire abuser de sa divinité, de lui faire faire risée de ce troupeau de mâles assotis et domptés. Elle lui fait oser tout, les traiter comme bêtes. Les voilà transformés. Ils tombent à quatre pattes, singes flatteurs, ours ridicules, ou chiens lubriques, pourceaux avides à suivre l'outrageuse Circé.
Tout cela fait pitié! Elle en a la nausée. Elle repousse du pied ces bêtes rampantes. C'est immonde, pas assez coupable. Elle trouve à son mal un absurde remède. C'est (lorsque ceux-ci sont si nuls) d'avoir plus nul encore, de prendre un tout petit amant. Conseil digne de la sorcière. Susciter, avant l'heure, l'étincelle dans l'innocent qui dort du pur sommeil d'enfance. Voilà la laide histoire du petit Jehan de Saintré, type des Chérubin et autres poupées misérables des âges de décadence.
Sous tant d'ornements pédantesques et de moralité sentimentale, la basse cruauté du fonds se sent très bien. On y tue le fruit dans la fleur. C'est, en un sens, la chose qu'on reprochait à la sorcière, «de manger des enfants». Tout au moins, on en boit la vie. Sous forme tendre et maternelle, la belle dame caressante n'est-elle pas un vampire pour épuiser le sang du faible? Le résultat de ces énormités, le roman même nous le donne. Saintré, dit-il, devient un chevalier parfait, mais parfaitement frêle et faible, si bien qu'il est bravé, défié, par le butor de paysan abbé, en qui la Dame, enfin mieux avisée, voit ce qui lui convient le mieux.
Ces vains caprices augmentent le blasement, la fureur du vide. Circé, au milieu de ses bêtes, ennuyée, excédée, voudrait être bête elle-même. Elle se sent sauvage, elle s'enferme. De la tourelle elle jette un regard sinistre sur la sombre forêt. Elle se sent captive, et elle a la fureur d'une louve qu'on tient à la chaîne.—«Vienne à l'instant la vieille!... Je la veux. Courez-y.»—Et deux minutes après: «Quoi! n'est-elle pas déjà venue?»
La voici. «Écoute bien... J'ai une envie... (tu le sais, c'est insurmontable), l'envie de t'étrangler, de te noyer ou de te donner à l'évêque qui déjà te demande... Tu n'as qu'un moyen d'échapper, c'est de me satisfaire une autre envie,—de me changer en louve. Je m'ennuie trop. Assez rester. Je veux, au moins la nuit, courir librement la forêt. Plus de sots serviteurs, de chiens qui m'étourdissent, de chevaux maladroits qui heurtent, évitent les fourrés.
—«Mais, madame, si l'on vous prenait....—Insolente... Oh! tu périras...—Du moins, vous savez bien l'histoire de la dame louve dont on coupa la patte[56]... Que de regrets j'aurais!...—C'est mon affaire... Je ne t'écoute plus. J'ai hâte, et j'ai jappé déjà... Quel bonheur! chasser seule, au clair de lune, et seule mordre la biche, l'homme aussi, s'il en vient; mordre l'enfant si tendre, et la femme surtout, oh! la femme, y mettre la dent!... Je les hais toutes... Pas une autant que toi... Mais ne recule pas, je ne te mordrai pas; tu me répugnes trop, et, d'ailleurs, tu n'as pas de sang... Du sang, du sang! c'est ce qu'il faut.»
Il n'y a pas à dire non: «Rien de plus aisé, madame. Ce soir, à neuf heures, vous boirez. Enfermez-vous. Transformez-vous, pendant qu'on vous croit là, vous courrez la forêt.»
Cela se fait, et la dame, au matin, se trouve excédée, abattue; elle n'en peut plus. Elle doit, cette nuit, avoir fait trente lieues. Elle a chassé, elle a tué; elle est pleine de sang. Mais ce sang vient peut-être des ronces où elle s'est déchirée.
Grand orgueil, et péril aussi pour celle qui a fait ce miracle. La Dame qui l'exigea, cependant, la reçoit fort sombre: «O sorcière, que tu as là un épouvantable pouvoir! Je ne l'aurais pas deviné! Mais maintenant j'ai peur et j'ai horreur... Oh! qu'à bon droit tu es haïe! Quel beau jour ce sera, quand tu seras brûlée! Je te perdrai quand je voudrai. Mes paysans, ce soir repasseraient sur toi leurs faux, si je disais un mot de cette nuit... Va-t'en, noire, exécrable vieille!»
Elle est précipitée par les grands, ses patrons, dans d'étranges aventures. N'ayant que le château qui la garde du prêtre, la défende un peu du bûcher, que refusera-t-elle à ses terribles protecteurs? Si le baron, revenu des Croisades, de Nicopolis, par exemple, imitateur de la vie turque, la fait venir, la charge de voler pour lui des enfants? que fera-t-elle? Ces razzias, immenses en pays grec, où parfois deux mille pages entraient à la fois au sérail, n'étaient nullement inconnues aux chrétiens (aux barons d'Angleterre dès le douzième siècle, plus tard aux chevaliers de Rhodes ou Malte). Le fameux Gilles de Retz, le seul dont on fit le procès, fut puni non d'avoir enlevé ses petits serfs (chose peu rare), mais de les avoir immolés à Satan. Celle qui les volait, et qui, sans doute, ignorait leur destin, se trouvait entre deux dangers. D'une part, la fourche et la faux du paysan, de l'autre, les tortures de la tour qu'un refus lui aurait values. L'homme de Retz, son terrible Italien[57], eût fort bien pu la piler au mortier.
De tous côtés, périls et gains. Nulle situation plus horriblement corruptrice. Les sorcières elles-mêmes ne niaient pas les absurdes puissances que le peuple leur attribuait. Elles avouaient qu'avec une poupée percée d'aiguilles elles pouvaient envoûter, faire maigrir, faire périr qui elles voulaient. Elles avouaient qu'avec la mandragore, arrachée du pied du gibet (par la dent d'un chien, disaient-elles, qui ne manquait pas d'en mourir), elles pouvaient pervertir la raison, changer les hommes en bêtes, livrer les femmes aliénées et folles. Bien plus terrible encore le délire furieux de la Pomme épineuse (ou Datura) qui fait danser à mort[58], subir mille hontes, dont on n'a ni conscience ni souvenir.
De là d'immenses haines, mais aussi d'extrêmes terreurs. L'auteur du Marteau des Sorcières, Sprenger, raconte avec effroi qu'il vit, par un temps de neige, toutes les routes étant défoncées, une misérable population, éperdue de peur, et maléficiée de maux trop réels, qui couvrait tous les abords d'une petite ville d'Allemagne. Jamais, dit-il, vous ne vîtes de si nombreux pèlerinages à Notre-Dame de Grâce ou Notre-Dame des Ermites. Tous ces gens, par les fondrières, clochant, se traînant, tombant, s'en allaient à la sorcière, implorer leur grâce du Diable. Quels devaient être l'orgueil et l'emportement de la vieille de voir tout ce peuple à ses pieds[59]!
II
LE MARTEAU DES SORCIÈRES
Les sorcières prenaient peu de peine pour cacher leur jeu. Elles s'en vantaient plutôt, et c'est de leur bouche même que Sprenger a recueilli une grande partie des histoires qui ornent son manuel. C'est un livre pédantesque, calqué ridiculement sur les divisions et subdivisions usitées par les Thomistes, mais naïf, très convaincu, d'un homme vraiment effrayé, qui, dans ce duel terrible entre Dieu et le Diable où Dieu permet généralement que le Diable ait l'avantage, ne voit de remède qu'à poursuivre celui-ci la flamme en mains, brûlant au plus vite les corps où il élit domicile.
Sprenger n'a eu que le mérite de faire un livre plus complet, qui couronne un vaste système, toute une littérature. Aux anciens Pénitentiaires, aux manuels des confesseurs pour l'inquisition des péchés, succédèrent les Directoria pour l'inquisition de l'hérésie, qui est le plus grand péché. Mais pour la grande hérésie, qui est la sorcellerie, on fit des directoria ou manuels spéciaux, des Marteaux pour les sorcières. Ces manuels, constamment enrichis par le zèle des dominicains, ont atteint leur perfection dans le Malleus de Sprenger, livre qui le guida lui-même dans sa grande mission d'Allemagne et resta pour un siècle le guide et la lumière des tribunaux d'inquisition.
Comment Sprenger fut-il conduit à étudier ces matières? Il raconte qu'étant à Rome, au réfectoire où les moines hébergeaient des pèlerins, il en vit deux de Bohême: l'un jeune prêtre, l'autre son père. Le père soupirait et priait pour le succès de son voyage. Sprenger, ému de charité, lui demande d'où vient son chagrin. C'est que son fils est possédé; avec grande peine et dépense, il l'amène à Rome, au tombeau des saints. «Ce fils, où est-il? dit le moine.—A côté de vous. A cette réponse, j'eus peur, et me reculai. J'envisageai le jeune prêtre et fus étonné de le voir manger d'un air très modeste et répondre avec douceur. Il m'apprit qu'ayant parlé un peu durement à une vieille, elle lui avait jeté un sort; ce sort était sous un arbre. Sous lequel? la sorcière s'obstinait à ne pas le dire.» Sprenger, toujours par charité, se mit à mener le possédé d'église en église et de relique en relique. A chaque station, exorcisme, fureur, cris, contorsions, baragouinage en toute langue et force gambades. Tout cela devant le peuple, qui les suivait, admirait, frissonnait. Les diables, si communs en Allemagne, étaient plus rares en Italie. En quelques jours, Rome ne parlait d'autre chose. Cette affaire, qui fit grand bruit, recommanda sans nul doute le dominicain à l'attention. Il étudia, compila tous les Mallei et autres manuels manuscrits, et devint de première force en procédure démoniaque. Son Malleus dut être fait dans les vingt ans qui séparent cette aventure de la grande mission donnée à Sprenger par le pape Innocent VIII, en 1484.
Il était bien nécessaire de choisir un homme adroit pour cette mission d'Allemagne, un homme d'esprit, d'habileté, qui vainquit la répugnance des loyautés germaniques au ténébreux système qu'il s'agissait d'introduire. Rome avait eu aux Pays-Bas un rude échec qui y mit l'Inquisition en honneur et, par suite, lui ferma la France (Toulouse seule, comme ancien pays albigeois, y subit l'Inquisition). Vers l'année 1460, un pénitencier de Rome, devenu doyen d'Arras, imagina de frapper un coup de terreur sur les chambres de rhétorique (ou réunions littéraires), qui commençaient à discuter des matières religieuses. Il brûla comme sorcier un de ces rhétoriciens et, avec lui, des bourgeois riches, des chevaliers même. La noblesse, ainsi touchée, s'irrita; la voix publique s'éleva avec violence. L'Inquisition fut conspuée, maudite, surtout en France. Le Parlement de Paris lui ferma rudement la porte, et Rome, par sa maladresse, perdit cette occasion d'introduire dans tout le Nord cette domination de terreur.
Le moment semblait mieux choisi vers 1484. L'Inquisition, qui avait pris en Espagne des proportions si terribles et dominait la royauté, semblait alors devenue une institution conquérante, qui dût marcher d'elle-même, pénétrer partout et envahir tout. Elle trouvait, il est vrai, un obstacle en Allemagne, la jalouse opposition des princes ecclésiastiques, qui, ayant leurs tribunaux, leur inquisition personnelle, ne s'étaient jamais prêtés à recevoir celle de Rome. Mais la situation de ces princes, les très grandes inquiétudes que leur donnaient les mouvements populaires, les rendaient plus maniables. Tout le Rhin et la Souabe, l'Orient même vers Salzbourg, semblaient minés en dessous. De moment en moment éclataient des révoltes de paysans. On aurait dit un immense volcan souterrain, un invisible lac de feu, qui, de place en place, se fût révélé par des jets de flamme. L'Inquisition étrangère, plus redoutée que l'allemande, arrivait ici à merveille pour terroriser le pays, briser les esprits rebelles, brûlant comme sorciers aujourd'hui ceux qui, peut-être demain, auraient été insurgés. Excellente arme populaire pour dompter le peuple, admirable dérivatif. On allait détourner l'orage cette fois sur les sorciers, comme en 1349 et dans tant d'autres occasions, on l'avait lancé sur les juifs.
Seulement il fallait un homme. L'Inquisiteur qui, le premier, devant les cours jalouses de Mayence et de Cologne, devant le peuple moqueur de Francfort ou de Strasbourg, allait dresser son tribunal, devait être un homme d'esprit. Il fallait que sa dextérité personnelle balançât, fît quelquefois oublier l'odieux de son ministère. Rome, du reste, s'est piquée toujours de choisir très bien les hommes. Peu soucieuse des questions, beaucoup des personnes, elle a cru, non sans raison, que le succès des affaires dépendait du caractère tout spécial des hommes envoyés dans chaque pays. Sprenger était-il bien l'homme? D'abord, il était Allemand, dominicain, soutenu d'avance par cet ordre redouté, par tous ses couvents, ses écoles. Un digne fils des écoles était nécessaire, un bon scolastique, un homme ferré sur la Somme, ferme sur son saint Thomas, pouvant toujours donner des textes. Sprenger était tout cela. Mais, de plus, c'était un sot.
«On dit, on écrit souvent que dia-bolus vient de dia, deux, et bolus, bol ou pilule, parce qu'avalant à la fois et l'âme et le corps, des deux choses il ne fait qu'une pilule, un même morceau. Mais (dit-il, continuant avec la gravité de Sganarelle), selon l'étymologie grecque, diabolus, signifie clausus ergastulo; ou bien, defluens (Teufel?), c'est-à-dire tombant, parce qu'il est tombé du ciel.»
D'où vient maléfice? «De maleficiendo, qui signifie male de fide sentiendo.» Étrange étymologie, mais d'une portée très grande. Si le maléfice est assimilé aux mauvaises opinions, tout sorcier est un hérétique, et tout douteur un sorcier. On peut brûler comme sorciers tous ceux qui penseraient mal. C'est ce qu'on avait fait à Arras, et ce qu'on voulait peu à peu établir partout.
Voilà l'incontestable et solide mérite de Sprenger. Il est sot, mais intrépide; il pose hardiment les thèses les moins acceptables. Un autre essayerait d'éluder, d'atténuer, d'amoindrir les objections. Lui, non. Dès la première page, il montre de face, expose une à une les raisons naturelles, évidentes, qu'on a de ne pas croire aux miracles diaboliques. Puis il ajoute froidement: Autant d'erreurs hérétiques. Et sans réfuter les raisons, il copie les textes contraires, saint Thomas, Bible, légendes canonistes et glossateurs. Il vous montre d'abord le bon sens, puis le pulvérise par l'autorité.
Satisfait, il se rasseoit, serein, vainqueur; il semble dire: Eh bien! maintenant, qu'en dites-vous? Seriez-vous bien assez osé pour user de votre raison?... Allez donc douter, par exemple, que le Diable ne s'amuse à se mettre entre les époux, lorsque tous les jours l'Église et les canonistes admettent ce motif de séparation!
Cela, certes, est sans réplique. Personne ne soufflera. Sprenger, en tête de ce manuel des juges, déclarant le moindre doute hérétique, le juge est lié; il sent qu'il ne doit pas broncher; que, si malheureusement il avait quelque tentation de doute ou d'humanité, il lui faudrait commencer par se condamner et se brûler lui-même.
C'est partout la même méthode.
Le bon sens d'abord; puis de front, de face et sans précaution, la négation du bon sens. Quelqu'un, par exemple, serait tenté de dire que, puisque l'amour est dans l'âme, il n'est pas bien nécessaire de supposer qu'il y faut l'action mystérieuse du Diable. Cela n'est-il pas spécieux? «Non pas, dit Sprenger, distinguo. Celui qui fend le bois n'est pas cause de la combustion; il est seulement cause indirecte. Le fendeur de bois, c'est l'amour (voir Denis l'Aréopagite, Origène, Jean Damascène). Donc l'amour n'est que la cause indirecte de l'amour.»
Voilà ce que c'est que d'étudier. Ce n'est pas une faible école qui pouvait produire un tel homme. Cologne seule, Louvain, Paris, avaient les machines propres à mouler le cerveau humain. L'école de Paris était forte; pour le latin de cuisine, qu'opposer au Janotus de Gargantua? Mais plus forte était Cologne, glorieuse reine des ténèbres qui a donné à Hutten le type des Obscuri viri, des obscurantins et ignorantins, race si prospère et si féconde.
Ce solide scolastique, plein de mots, vide de sens, ennemi juré de la nature, autant que de la raison, siège avec une foi superbe dans ses livres et dans sa robe, dans sa crasse et sa poussière. Sur la table de son tribunal, il a la Somme d'un côté, de l'autre le Directorium. Il n'en sort pas. A tout le reste il sourit. Ce n'est pas à un homme comme lui qu'on en fait accroire, ce n'est pas lui qui donnera dans l'astrologie ou dans l'alchimie, sottises pas encore assez sottes, qui mèneraient à l'observation. Que dis-je? Sprenger est esprit fort, il doute des vieilles recettes. Quoique Albert-le-Grand assure que la sauge dans une fontaine suffit pour faire un grand orage, il secoue la tête. La sauge? à d'autres! je vous prie. Pour peu qu'on ait d'expérience, on reconnaît ici la ruse de Celui qui voudrait faire perdre sa piste et donner le change, l'astucieux Prince de l'air; mais il y aura du mal, il a affaire à un docteur plus malin que le Malin.
J'aurais voulu voir en face ce type admirable du juge et les gens qu'on lui amenait. Des créatures que Dieu prendrait dans deux globes différents ne seraient pas plus opposées, plus étrangères l'une à l'autre, plus dépourvues de langue commune. La vieille, squelette déguenillé à l'œil flamboyant de malice, trois fois recuite au feu d'enfer; le sinistre solitaire, berger de la forêt Noire, ou des hauts déserts des Alpes; voilà les sauvages qu'on présente à l'œil terne du savantasse, au jugement du scolastique.
Ils ne le feront pas, du reste, suer longtemps en son lit de justice. Sans torture, ils diront tout. La torture viendra, mais après, pour complément et ornement du procès-verbal. Ils expliquent et content par ordre tout ce qu'ils ont fait. Le Diable est l'intime ami du berger, et il couche avec la sorcière. Elle en sourit, elle en triomphe. Elle jouit visiblement de la terreur de l'assemblée.
Voilà une vieille bien folle; le berger ne l'est pas moins. Sots? Ni l'un ni l'autre. Loin de là, ils sont affinés, subtils, entendent pousser l'herbe et voient à travers les murs. Ce qu'ils voient le mieux encore, ce sont les monumentales oreilles d'âne qui ombragent le bonnet du docteur. C'est surtout la peur qu'il a d'eux. Car il a beau faire le brave, il tremble. Lui-même avoue que le prêtre, s'il n'y prend garde, en conjurant le démon, le décide parfois à changer de gîte, à passer dans le prêtre même, trouvant plus flatteur de loger dans un corps consacré à Dieu. Qui sait si ces simples diables de bergers et de sorcières n'auraient pas l'ambition d'habiter un inquisiteur? Il n'est nullement rassuré, lorsque, de sa plus grosse voix, il dit à la vieille: «S'il est si puissant, ton maître, comment ne sens-je point ses atteintes?»—«Et je ne les sentais que trop, dit le pauvre homme dans son livre. Quand j'étais à Ratisbonne, que de fois il venait frapper aux carreaux de ma fenêtre! Que de fois il enfonçait des épingles à mon bonnet! Puis c'étaient cent visions, des chiens, des singes, etc.»
La plus grande joie du Diable, ce grand logicien, c'est de pousser au docteur, par la voix de la fausse vieille, des arguments embarrassants, d'insidieuses questions, auxquels il n'échappe guère qu'en faisant comme ce poisson qui s'enfuit en troublant l'eau et la noircissant comme l'encre. Par exemple: «Le Diable n'agit qu'autant que Dieu le permet. Pourquoi punir ses instruments?»—Ou bien: «Nous ne sommes pas libres. Dieu permet, comme pour Job, que le Diable nous tente et nous pousse, nous violente avec des coups... Doit-on punir qui n'est pas libre?»—Sprenger s'en tire en disant: «Vous êtes des êtres libres (ici force textes). Vous n'êtes serfs que de votre pacte avec le Malin.»—A quoi la réponse serait trop facile: «Si Dieu permet au Malin de nous tenter de faire un pacte, il rend ce pacte possible, etc.»
«Je suis bien bon, dit-il, d'écouter ces gens-là! Sot qui dispute avec le Diable.»—Tout le peuple dit comme lui. Tous applaudissent au procès; tous sont émus, frémissants, impatients de l'exécution. De pendus on en voit assez. Mais le sorcier et la sorcière, ce sera une curieuse fête de voir comment ces deux fagots pétilleront dans la flamme.
Le juge a le peuple pour lui. Il n'est pas embarrassé. Avec le Directorium, il suffirait de trois témoins. Comment n'a-t-on pas trois témoins, surtout pour témoigner le faux? Dans toute ville médisante, dans tout village envieux, plein de haines de voisins, les témoins abondent. Au reste, le Directorium est un livre suranné, vieux d'un siècle. Au quinzième, siècle de lumière, tout est perfectionné. Si l'on n'a pas de témoins, il suffit de la voix publique, du cri général[60].
Cri sincère, cri de la peur, cri lamentable des victimes, des pauvres ensorcelés. Sprenger en est fort touché. Ne croyez pas que ce soit de ces scolastiques insensibles, hommes de sèche abstraction. Il a un cœur. C'est justement pour cela qu'il tue si facilement. Il est pitoyable, plein de charité. Il a pitié de cette femme éplorée, naguère enceinte, dont la sorcière étouffa l'enfant d'un regard. Il a pitié du pauvre homme dont elle a fait grêler le champ. Il a pitié du mari qui, n'étant nullement sorcier, voit bien que sa femme est sorcière, et la traîne, la corde au cou, à Sprenger, qui la fait brûler.
Avec un homme cruel, on s'en tirerait peut-être; mais avec ce bon Sprenger il n'y a rien à espérer. Trop forte est son humanité; on est brûlé sans remède, ou bien il faut bien de l'adresse, une grande présence d'esprit. Un jour, on lui porte plainte de la part de trois bonnes dames de Strasbourg qui, au même jour, à la même heure, ont été frappées de coups invisibles. Comment? Elles ne peuvent accuser qu'un homme de mauvaise mine qui leur a jeté un sort. Mandé devant l'inquisiteur, l'homme proteste, jure par tous les saints qu'il ne connaît point ces dames, qu'il ne les a jamais vues. Le juge ne veut point le croire. Pleurs, serments, rien ne servait. Sa grande pitié pour les dames le rendait inexorable, indigné des dénégations. Et déjà il se levait. L'homme allait être torturé, et là il eût avoué, comme faisaient les plus innocents. Il obtient de parler et dit: «J'ai mémoire, en effet, qu'hier, à cette heure, j'ai battu... qui? non des créatures baptisées, mais trois chattes qui furieusement sont venues pour me mordre aux jambes...»—Le juge, en homme pénétrant, vit alors toute l'affaire; le pauvre homme était innocent, les dames étaient certainement à tels jours transformées en chattes, et le Malin s'amusait à les jeter aux jambes des chrétiens pour perdre ceux-ci et les faire passer pour sorciers.
Avec un juge moins habile, on n'eût pas deviné ceci. Mais on ne pouvait toujours avoir un tel homme. Il était bien nécessaire que, toujours sur la table de l'Inquisition, il y eût un bon guide-âne qui révélât au juge, simple et peu expérimenté, les ruses du vieil Ennemi, les moyens de les déjouer, la tactique habile et profonde dont le grand Sprenger avait si heureusement fait usage dans ses campagnes du Rhin. Dans cette vue, le Malleus, qu'on devait porter dans la poche, fut imprimé généralement dans un format rare alors, le petit in-dix-huit. Il n'eût pas été séant qu'à l'audience, embarrassé, le juge ouvrît sur la table un in-folio. Il pouvait sans affectation regarder du coin de l'œil, et sous la table fouiller son manuel de sottise.
Le Malleus, comme tous les livres de ce genre, contient un singulier aveu, c'est que le Diable gagne du terrain, c'est-à-dire que Dieu en perd; que le genre humain, sauvé par Jésus, devient la conquête du Diable. Celui-ci, trop visiblement, avance de légende en légende. Que de chemin il a fait depuis les temps de l'Évangile, où il était trop heureux de se loger dans des pourceaux, jusqu'à l'époque de Dante, où, théologien et juriste, il argumente avec les saints, plaide, et pour conclusion d'un syllogisme vainqueur, emportant l'âme disputée, dit avec un rire triomphant: «Tu ne savais pas que j'étais logicien!»
Aux premiers temps du Moyen-âge, il attend encore l'agonie pour prendre l'âme et l'emporter. Sainte Hildegarde (vers 1100) croit qu'il ne peut pas entrer dans le corps d'un homme vivant, autrement les membres se disperseraient; c'est l'ombre et la fumée du Diable qui y entrent seulement.» Cette dernière lueur de bon sens disparaît au douzième siècle. Au treizième, nous voyons un prieur qui craint tellement d'être pris vivant, qu'il se fait garder jour et nuit par deux cents hommes armés.
Là commence une époque de terreurs croissantes, où l'homme se fie de moins en moins à la protection divine. Le Démon n'est plus un esprit furtif, un voleur de nuit qui se glisse dans les ténèbres: c'est l'intrépide adversaire, l'audacieux singe de Dieu, qui, sous son soleil, en plein jour, contrefait sa création. Qui dit cela? La légende? Non, mais les plus grands docteurs. Le Diable transforme tous les êtres, dit Albert-le-Grand. Saint Thomas va bien plus loin. «Tous les changements, dit-il, qui peuvent se faire de nature et par les germes, le Diable peut les imiter.» Étonnante concession qui, dans une bouche si grave, ne va pas à moins qu'à constituer un Créateur en face du Créateur! «Mais pour ce qui peut se faire sans germer, ajoute-t-il, une métamorphose d'homme en bête, la résurrection d'un mort, le Diable ne peut les faire.» Voilà la part de Dieu petite. En propre, il n'a que le miracle, l'action rare et singulière. Mais le miracle quotidien, la vie, elle n'est plus à lui seul: le Démon, son imitateur, partage avec lui la nature.
Pour l'homme, dont les faibles yeux ne font pas différence de la nature créée de Dieu à la nature créée du Diable, voilà le monde partagé. Une terrible incertitude planera sur toute chose. L'innocence de la nature est perdue. La source pure, la blanche fleur, le petit oiseau, sont-ils bien de Dieu, ou de perfides imitations, des pièges tendus à l'homme?... Arrière! tout devient suspect. Des deux créations, la bonne, comme l'autre en suspicion, est obscurcie et envahie. L'ombre du Diable voile le jour, elle s'étend sur toute vie. A juger par l'apparence et par les terreurs humaines, il ne partage pas le monde, il l'a usurpé tout entier.
Les choses en sont là au temps de Sprenger. Son livre est plein des aveux les plus tristes sur l'impuissance de Dieu. Il permet, dit-il, qu'il en soit ainsi. Permettre une illusion si complète, laisser croire que le Diable est tout, Dieu rien, c'est plus que permettre, c'est décider la damnation d'un monde d'âmes infortunées que rien ne défend contre cette erreur. Nulle prière, nulle pénitence, nul pèlerinage ne suffit; non pas même (il en fait l'aveu) le sacrement de l'autel. Étrange mortification! Des nonnes, bien confessées, l'hostie dans la bouche, avouent qu'à ce moment même elles ressentent l'infernal amant, qui, sans vergogne ni peur, les trouble et ne lâche pas prise. Et pressées de questions, elles ajoutent, en pleurant, qu'il a le corps, parce qu'il a l'âme.
Les anciens Manichéens, les modernes Albigeois, furent accusés d'avoir cru à la puissance du Mal qui luttait à côté du Bien, et fait le Diable égal de Dieu. Mais ici il est plus qu'égal. Si Dieu, dans l'hostie, ne fait rien, le Diable paraît supérieur.
Je ne m'étonne pas du spectacle étrange qu'offre alors le monde. L'Espagne, avec une sombre fureur, l'Allemagne, avec la colère effrayée et pédantesque dont témoigne le Malleus, poursuivent l'insolent vainqueur dans les misérables où il élit domicile; on brûle, on détruit les logis vivants où il s'était établi. Le trouvant trop fort dans l'âme, on veut le chasser des corps. A quoi bon? Brûler cette vieille, il s'établit chez la voisine; que dis-je! il se saisit parfois (si nous en croyons Sprenger) du prêtre qui l'exorcise, triomphant dans son juge même.
Les dominicains, aux expédients, conseillaient pourtant l'intercession de la Vierge, la répétition continuelle de l'Ave Maria. Toutefois Sprenger avoue que ce remède est éphémère. On peut être pris entre deux Ave. De là l'invention du Rosaire, le chapelet des Ave par lequel on peut sans attention marmotter indéfiniment pendant que l'esprit est ailleurs. Des populations entières adoptent ce premier essai de l'art par lequel Loyola essayera de mener le monde, et dont ses Exercitia sont l'ingénieux rudiment.
Tout ceci semble contredire ce que nous avons dit au chapitre précédent sur la décadence de la sorcellerie. Le Diable est maintenant populaire et présent partout. Il semble avoir vaincu. Mais profite-t-il de la victoire? Gagne-t-il en substance?
Oui, sous l'aspect nouveau de la Révolte scientifique qui va nous faire la lumineuse Renaissance. Non, sous l'aspect ancien de l'Esprit ténébreux de la sorcellerie. Ses légendes, au seizième siècle, plus nombreuses, plus répandues que jamais, tournent volontiers au grotesque. On tremble, et cependant on rit[61].